Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

21 mai 2019

L'Yonne Républicaine et la hiérarchisation de l'information ou l'éclatant mépris d'un journal bourguignon...

                      L'Yonne Républicaine (89)

            et la hiérarchisation de l'information

              ou l'éclatant mépris d'un journal bourguignon

                pour les héritages africains de la France

            Dans son édition du lundi 13 mai 2019, le quotidien bourguignon qui couvre le département de l'Yonne (89) a consacré sa page 12 aux événements des derniers jours de la semaine précédente. Cette page de L'Yonne Républicaine présente donc les événements qui ont marqué la ville de Joigny les 10 et 11 mai. Un simple regard sur cette page consacrée à cette cité permet d'apprécier le résultat du travail de réflexion de la rédaction de ce journal afin de parvenir à une hiérarchisation de l'importance des deux événements retenus.

            Personne ne peut croire qu'à la direction des journaux, la hiérarchisation des articles - et donc des événements - se fait par tirage au sort, par hasard. Tout le monde sait que ce travail de hiérarchisation nécessite de la réflexion. Des personnes les plus cultivées aux personnes les moins instruites, tout le monde sait ce que veut dire hiérarchiser les informations, établir un ordre de grandeur ou d'importance. Pour rendre encore plus perceptible l'importance ou non de l'information aux yeux de leurs lecteurs, les journaux jouent souvent sur la grosseur ou la petitesse des caractères et des images illustratives. En effet, en réduisant les éléments d'un texte, on souligne leur peu d'importance ; en les grossissant pour accrocher davantage le regard du lecteur, on souligne leur importance. En un mot, on envoie un message qui se veut clair au lecteur.

            Nous invitons donc le lecteur à regarder avec attention que c'est exactement le travail qui a été accompli par la rédaction de L'Yonne républicaine à la page 12 consacrée à Joigny dans son édition du lundi 13 mai 2019. 

L'Yonne Républicaine du 13 mai 2019

            La commémoration de l'abolition de l'esclavage du vendredi 10 mai 2019 est une cérémonie nationale que la ville de Joigny et l'association La France noire (titulaire de l'agrément académique) avaient conjointement organisée dans les salons de l'hôtel de ville. A cette occasion, le maire, Monsieur Bernard Moraine, avait réuni autour de lui les autres élus du Jovinien : Madame Michelle CROUZET, députée, Monsieur Nicolas SORET, conseiller départemental et Président de la communauté de communes du jovinien, et Madame Françoise Roure, conseillère départementale. A tous ces élus de la localité se sont joints les adjoints du maire et des membres du conseil municipal, deux chefs d'établissements de Joigny et des enseignants. Le directeur du Crédit Mutuel de la ville a également fait le déplacement avec deux de ses conseillers. De toute évidence, cet effort d'une ville de dix mille habitants n'a pas suffi, au yeux du journal L'Yonne Républicaine, pour placer cet événement sur le même pied d'égalité que la fondation d'un collectif animalier à Joigny ! Quel mépris pour nos élus ! Et pour que la cérémonie nationale consacrée au devoir de mémoire ne fasse pas de l'ombre à la fondation du collectif animalier, le journal a dû prendre soin de grossir le titre, les caractères de l'article et l'image illustrative de l'information consacrée aux animaux.

            Tout écrit, y compris son organisation et sa présentation, véhicule un message. Quel message cette page de l'Yonne républicaine veut-elle envoyer aux lecteurs ? Pour notre part, nous voyons ici, outre le mépris de nos élus, celui, très éclatant, de bon nombre de nos compatriotes blancs pour la mémoire des ancêtres des Français noirs ; l'héritage africain de la France (esclavage et colonisation) ne mérite apparemment pas la même considération que les malheureux chiens de la ville de Joigny.   

            Etait-il nécessaire de publier les deux articles le même jour ? Sûrement non ! Par contre, pour ce journal, il était sans doute absolument nécessaire de procéder à une hiérarchisation des deux sujets présentés ce jour-là afin d'envoyer un message fort aux habitants de Joigny. Libre donc à chaque lecteur de l'interpréter en attendant les explications savantes de L'Yonne républicaine.

Raphaël ADJOBI      

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17 mai 2019

A bord du négrier, une histoire atlantique de la traite (Marcus Rediker)

                                         A bord du négrier

                         Une histoire atlantique de la traite

                                                 (Marcus Rediker)

A bord du négrier

            Voici le livre dont la lecture change radicalement le regard de tous ceux qui ont une vision classique de la traite négrière enseignée dans les collèges et les lycées européens. A bord du négrier de Marcus Rediker permet une exacte connaissance des équipages des navires négriers qui partaient pour les côtes africaines avec pour objectif de remplir leurs cales de captifs à destination des Amériques. Tous les enseignants qui dissertent avec superbe de "commerce triangulaire" devraient lire ce livre afin de pouvoir parler avec justesse de ces fameux "commerçants" blancs dont la vie et le statut sont totalement absents des manuels scolaires et des livres d'histoire.

            Peut-on appeler "commerçants" les prisonniers et les pensionnaires des orphelinats embarqués de gré ou de force pour accomplir une sale besogne qui soulèverait le cœur de tout être humain non altéré par une condition déjà misérable ? Peut-on appeler "commerçants" de pauvres paysans qui s'engagent à faire le voyage vers l'Afrique parce que trompés par la promesse d'une vie de harem avec des négresses aux seins nus ? 

            Il est bon que chacun retienne que dans le système négrier, les commerçants sont les armateurs, les commanditaires des expéditions ; et les capitaines leurs principaux bras armés prêts à tout pour le succès de l'entreprise. Une fois éloignés des côtes européennes, «les capitaines transformaient leur navire en enfer flottant et se servaient de la terreur pour contrôler tout le monde à bord, marins et captifs». Il est bon de retenir aussi que cette violence répondait à une logique institutionnelle. C'est une violence qui fonctionne en cascade, du haut vers le bas : le capitaine et ses officiers tyrannisent les marins, et les marins à leur tour torturent les captifs. C'est aussi simple que cela !  Les marins eux-mêmes souvent battus et maltraités se vengeaient de leur situation sur les êtres impuissants qui étaient en leur pouvoir et dont ils avaient la charge. Selon un capitaine anglais repenti, devenu abolitionniste, le navire négrier est «un enfer pour les esclaves blancs et les esclaves noirs». Et il ajoute : «il n'y a pas entre eux l'ombre d'une différence si l'on fait abstraction de leur couleur de peau». Des marins blancs esclaves au XVIIIe siècle ! Combien sommes-nous à savoir cela ? Retenez enfin que par cette violence en cascade institutionnalisée, une certaine idée de la race, littéralement fabriquée - Blancs dominants et Noirs dominés - s'instaurait déjà durant le voyage vers les Amériques. En d'autres termes, avant même les plantations du Nouveau Monde, «chaque navire contenait en son sein un processus de dépouillement culturel venant d'en haut [se heurtant immanquablement à] un contre-processus de création culturelle venant d'en bas» (p.385) fait de révoltes, de multiplications des suicides et du refus de s'alimenter qui étaient des réponses collectives et individuelles à l'incompréhensible captivité.      

            Un autre aspect très important de la violence exercée par l'équipage à l'encontre des captifs est la violence sexuelle. Ce sujet peu abordé par les abolitionnistes montre à quel point il était délicat en Europe. C'est pourtant de «sauvages blancs», de prédateurs sexuels et de violeurs en série que quelques rares Anglais comme le révérend John Newton - lui-même ancien négrier et auteur de l'hymne "Amazing Grace" - ont osé qualifier les marins.  Nombreux sont ces Européens de basse condition qui s'engageaient dans les voyages négriers précisément parce que, avant tout, ils désiraient cet accès sans restriction aux corps des femmes africaines. C'est d'ailleurs le grand argument des armateurs et des capitaines pour recruter facilement de nouveaux marins. Car, d'une façon générale, compte tenu des dangers, ceux qui avaient déjà effectué un premier voyage ne se réengageaient que sous la contrainte. Le nom de certain bateau est tout à fait évocateur : Free love (Amour libre).

            Sachez donc qu'après la perte de ses treize colonies des Amériques en 1783, les abolitionnistes anglais n'ont pas eu besoin de plaider la cause des Noirs que les Européens ne voyaient pas ; il leur a suffi de montrer du doigt le sort qui était réservé aux jeunes marins sur les navires négriers, et combien ils étaient nombreux à revenir boiteux, aveugles, borgnes, plein d'ulcères et fiévreux, pour convaincre le gouvernement anglais de combattre les autres royaumes afin de les obliger à arrêter la déportation des Africains vers les Amériques.

            A bord du négrier est un livre magnifique, très riche, dont il est difficile de se séparer. Il vous permet de comprendre qu'une bonne connaissance de la traite négrière commence par une bonne connaissance de l'organisation du système négrier à partir de l'Europe. En effet, parler de commerce sans connaître le statut ou la condition des acheteurs, c'est se conduire comme un inconscient.

Raphaël ADJOBI       

Titre : A bord du négrier, une histoire atlantique de la traite, 523 pages.

auteur : Marcus Rediker.

Editeur : Seuil, 2013 ; édition originale en 2007

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18 avril 2019

Le chant des revenants (Jasmyn WARD)

                                  Le chant des revenants

                                               (Jesmyn Ward)

Le chant des revenants

            Le chant des revenants est certes un roman entraînant - le lecteur est toujours désireux de savoir comment les choses vont finir - mais peu enthousiasmant. Mêlant à la fois le discours intérieur et le discours oral, la lecture de ce roman requiert une grande attention pour bien distinguer et apprécier les faits passés et présents ainsi que leur étrangeté.  

            Le vieux River Red et sa femme Philomène ont deux enfants, Léonie et Given. Après la mort de ce dernier, qui a oublié qu'avec les Blancs «c'est pas ce que tu vois qui compte, (mais) ce qu'eux ils voient», plus rien ne se passe comme avant. Et pour compliquer davantage les choses, le cousin du meurtrier devient le père de leurs deux petits-enfants : Joseph et la petite Michaela. Vu sous cet angle, on s'attendrait à lire les difficultés pour une famille noire et une famille blanche à entretenir une relation harmonieuse sous le ciel des Etats-Unis d'Amérique. La réalité va largement au-delà de ces prévisibles difficultés.  

            Tout l'intérêt de ce livre est de nous replonger dans l'esprit du documentaire Le 13e (amendement), produit en 2016 pour dénoncer le mécanisme mis en place contre les populations noires «pour assurer un arrivage régulier de détenus afin de générer du profit pour les investisseurs» blancs. En effet, en partant du fantasme blanc selon lequel le Noir est dangereux, «juste après la guerre de Sécession (1861 - 1865), les Afro-Américains étaient déjà arrêtés en masse pour des délits mineurs et forcés de travailler pour reconstruire le pays» (Ava Duvernay, réalisatrice). Dans Le chant des revenants, il est précisément question d'une de ces immenses fermes pénitentiaires de coton. Et le vieux River a été un pensionnaire de Parcheman, comme l'est aujourd'hui son gendre blanc. Ce récit est clairement celui d'une Amérique des campagnes où l'éducation apparaît happée par la violence invisible des fermes pénitentiaires rythmant le quotidien des hommes et des femmes. Le chant des revenants est aussi le récit de ce passé et de ce présent chaotique nimbé des images et des soucis des morts qui semblent vouloir comprendre le sens de leur vie qu'ils n'ont pas eu le temps de connaître suffisamment ; une touche de survivance de croyances africaines qui confèrent à ce roman toute son étrangeté.     

Raphaël ADJOBI    

Titre : Le chant des revenants, 270 pages

Auteur : Jasmyn WARD

Editeur : Belfond, 2019

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28 mars 2019

Louer une exposition pour animer sa ville

                                  Louer une exposition

               pour animer sa ville ou son établissement

            L'association La France noire, créée en 2015 pour promouvoir la contribution des Noirs à l'Histoire de France, dispose aujourd'hui d'une belle exposition pédagogique en deux parties pouvant constituer une excellente animation pour les municipalités.

            Pour en savoir davantage, prenez contact avec nous. Prenez aussi le temps de visiter notre site pour juger de la qualité de notre travail. Les deux thématiques qui le composent peuvent être retenues séparément : a) Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques ; b) Les Noirs illustres et leur contribution à l'histoire de France.

Contact : 06.82.22.17.74 / lafrancenoire@orange.fr / www.lafrancenoire.com   

Les sponsors (Extérieur du déplaint)

Affiche 2e Expo modifiée

 

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25 mars 2019

Toutankhamon le nègre ou le passé des Noirs et la fortune des Blancs

                                Toutankhamon le nègre

              ou le passé des Noirs et la fortune des Blancs

La momie de Toutankhamon

            L'exploitation abusive de la belle image du couvercle du sarcophage de Toutankhamon a fait de lui le pharaon le plus célèbre de notre temps. Ce parti pris qui laisse de côté tous les autres dirigeants de l'Egypte ancienne et de Koush (le Soudan actuel) auxquels leurs peuples ont dressé d'immenses sculptures et de somptueuses tombes en forme de pyramide n'est sûrement pas conforme à la renommée de l'homme dans l'histoire de ce royaume ancien. La qualité de conservation de la couverture de son sarcophage n'est nullement la preuve qu'il a été le meilleur de tous les pharaons ou le plus aimé.

Grande image

            Mais, au-delà de l'exploitation de l'image de ce pharaon, c'est l'idée que les Européens véhiculent depuis un siècle qui est écœurante. De même que les manuels scolaires et les livres d'histoire donnent l'impression que les châteaux d'Europe sont tombés du ciel, par miracle - parce qu'il n'est jamais fait mention des mains des paysans et des esclaves ou serfs qui les ont édifiés en maîtrisant de multiples techniques - de même ce pharaon semble ne pas avoir eu de peuple libre et donc pas de racine attachée à la terre d'Afrique. Oui, aujourd'hui, dans la conscience collective des Européens, l'Egypte semble ne pas faire partie du contient Africain. Et tout cela pour laisser croire qu'un tel homme ne peut être qu'un Blanc ! Soucieux de s'approprier le passé de ce royaume ancien, ils négligent son environnement géographique et humain. Tous les concepteurs des manuels scolaires et presque tous les historiens européens ont, pendant longtemps, travaillé à faire croire que les pharaons sont blancs et leurs peuples des esclaves noirs. 

Trois et une peinture

Egypyte tombe Toutankhamon

            En procédant ainsi au blanchiment de l'Egypte ancienne, les Européens ont réussi à faire de Toutankhamon une rente financière. En excluant sa négritude que dévoile sa momie et en ne présentant que la belle image du sarcophage, ils l'ont rendu acceptable aux yeux de tous les Blancs qui peuvent s'identifier à lui et l'inclure à leur histoire. Des livres, des statuettes représentant l'image du sarcophage se vendent parce que les Blancs ne le voient pas comme un nègre ! Et pourtant, c'est un nègre ! Et c'est sur ce passé nègre que prospère aussi aujourd'hui la population arabe qui occupe ce coin d'Afrique depuis le VIIe siècle de notre ère ; une population au physique gras et bedonnant n'ayant rien à voir avec les Egyptiens aux traits fin comme les populations noires actuelles de l'Ethiopie, de la Somalie, du Soudan, du Niger ou du Kenya où vivent les Masaïs. Non, l'environnement de l'Egypte a rarement compté pour les chercheurs européens. C'est d'ailleurs cet esprit négationniste qu'avoue Laurent Bavay, directeur de l'Institut français d'archéologie orientale : «Aujourd'hui, nous ne sommes plus à la recherche de trésors [...] Nous cherchons à comprendre la civilisation égyptienne, sa culture, son économie ou son rapport à son environnement» (entretien publié sur le site de France inter le 24 mars 2019). En effet, l'approche analogique a toujours fait faire des progrès à la science. Mais concernant l'Egypte pharaonique, les Européens ont toujours exclu cette méthode de travail. Il ne fallait surtout pas chercher à établir un lien éventuel entre la culture des populations noires d'Afrique et l'espace appelé Egypte ancienne. Non, il ne fallait pas accorder de l'importance aux Noirs des environs en établissant un lien quelconque entre leurs cultures et celle de l'Egypte ancienne. 

Egypte ancienne 4

            Assurément, les Européens ont commis deux erreurs dans leur approche de l'histoire de l'Afrique. D'une part, en l'absence de traces écrites parmi les Noirs, ils ont décrété que ceux-ci n'avaient pas d'histoire ; par conséquent, la seule histoire qui mérite d'être enseignée à leurs yeux est celle de la conquête et de leur "œuvre" coloniale. En d'autres termes, comme le disent si bien Pierre Boilley et Jean-Pierre Chrétien (Histoire de l'Afrique ancienne VIIIe - XVIe siècle, documentation photographique) , les Blancs enseignent en réalité l'Histoire de l'Europe en Afrique et non l'histoire des Africains eux-mêmes. D'autre part, éblouis par l'Egypte ancienne, les Européens ont pris soin de l'isoler de ses racines africaines pour se complaire dans la contemplation de ses monuments et objets divers au lieu de l'étudier dans son milieu géographique et humain. 

Images et texte 2

Raphaël ADJOBI

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15 mars 2019

Noire n'est pas mon métier (Ouvrage collectif sur une idée d'Aïssa Maïga)

                       Noire n'est pas mon métier

                  (Ouvrage collectif sur une idée d'Aïssa Maïga) 

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            Dans la société française, il y a une réalité qui n'est jamais prise en considération par nos institutions et donc par nos autorités pour mener des actions pédagogiques et politiques contre le racisme : plus l'enfant noir grandit, plus il voit les barrières des classes sociales s'affirmer et de nouvelles frontières s'ériger (Eye Haïdara). Personne ne se soucie de ce fait ! Sans doute, le traitement ethnique à géométrie variable des maux dans notre république oblige. Et comme l'ignorance des héritages esclavagiste et colonial de la France s'est généralisée, les Noirs semblent être aux yeux des Blancs des immigrés auxquels ils peuvent sans aucun scrupule fermer les portes en cas de recherche d'un logement ou d'un emploi ; ainsi notre pays s'est installé dans ce que l'on appelle cyniquement le racisme ordinaire. Par le biais de multiples expériences, Noire n'est pas mon métier veut nous ouvrir les yeux sur l'impact de ce racisme ordinaire dans le monde artistique.

            La lecture de certaines expériences de ce livre nous donne le sentiment que de nombreux compatriotes blancs qui occupent un poste de décision sont pétris, allaités, quotidiennement nourris aux préjugés au point que, selon eux, le corps d'une femme noire est voué à être érotisé. La figure d'une Noire les renvoie systématiquement à une batterie d'objets, d'animaux, de fonctions sociales déterminées (Maïmouna GUEYE). Quant aux enseignants, ils ne voient pas les jeunes filles noires opter pour une carrière d'avocate ou de médecin ; surtout pas la danse classique ou le théâtre. Ils les dissuadent immédiatement d'emprunter ces voies. Aujourd'hui, la coryphée (chef de chœur) métisse Letizia Galloni reste une exception dans le ballet de l'Opéra de Paris. «A son arrivée à la tête du ballet de l'Opéra  de Paris en 2014, Benjamin Millepied avait fustigé l'absence de danseurs noirs, arabes ou asiatiques au sein de la troupe, et regretté les résistances empêchant de faire évoluer le recrutement» (Lucas Armati, Télérama). Quant au cinéma français, il produit plus de trois cent films chaque année et une multitude de séries télévisées ! «Et pourtant, il subsiste un vide retentissant en termes de représentation de la réalité sociale, démographique, ethnique française», constate Aïssa Maïga. Aussi elle s'interroge : «comment les réalisateurs et les réalisatrices observent-ils ce vide ? En ont-ils conscience ? Se sentent-ils en phase avec la société dans laquelle ils vivent ? » 

            On peut être reconnaissant à toutes ces femmes qui témoignent ici du sexisme, du racisme et des multiples clichés entretenus dans les milieux artistiques, freinant ainsi leur émergence sur la scène publique. Des témoignages précieux pour les futures générations de Noires qui voudront réaliser leur rêve de jeune fille. Elles sauront que le racisme n'est jamais perçu comme méchant par les Blancs puisque ce n'est jamais eux qui le subissent. Sans doute, pendant longtemps, elles entendront les plus imbéciles leur dire «c'était pour rire», ou «je ne suis pas raciste», ou encore «comment peux-tu penser que je suis raciste, je suis juif» (Nadège Beausson-Diagne). Mais au moins elles sauront à quoi s'attendre et auront préparé des armes pour avancer plus hardiment.  

Raphaël ADJOBI     / Faites un don à La France noire

Titre : Noire n'est pas mon métier, 118 pages

Auteur : Ouvrage collectif sur une idée d'Aïssa Maïga

Editeur : Editions du Seuil, mai 2018.

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