Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

06 juin 2018

L'histoire de l'abolition de l'esclavage en France (Raphaël ADJOBI)

           L'histoire de l'abolition de l'esclavage en France                            

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         Il y a 170 ans, la France abolissait officiellement l'esclavage des Noirs dans ses colonies des Amériques et de l'Océan Indien. Donc 170 ans que les anciens esclaves puis leurs descendants ont la nationalité française. Cet anniversaire est une belle occasion pour rappeler le long combat de tous ces africains convoyés sur ces terres lointaines où, une fois marqués au fer comme la vache et le bœuf, ils étaient asservis, considérés comme des meubles pouvant être cédés en héritage, vendus, offerts en cadeau. Une condition qui ne permettait pas la formation, dans la durée, d'une cellule familiale et donc la transmission des connaissances, des savoir-faire, une culture africaine. Tout était fait durant des siècles pour que cela ne soit pas possible. Des meubles qui avaient pourtant conscience de la valeur de la liberté au point de ne jamais la perdre de vue.

            Jusqu'à son abolition en 1848, que savaient réellement les Français de métropole de cet esclavage qui se passait sur les terres lointaines appelées colonies ? Assurément pas grand chose. Rares sont ceux qui savaient que pendant cinq à six semaines, quatre cents à six cents hommes, femmes, arrachés à leur famille, à leur époux, leur épouse, à leurs enfants, à leur père, à leur mère, ont été confinés dans les cales des navires dans leur urine, leurs excréments, leur vomissure, pour servir de bétail sur les terres qui faisaient la fortune de la France. Ceux qui vivaient dans les cités portuaires négrières voyaient tout simplement leur ville s'enrichir, s'embellir et profitaient des retombées de ce qu'ils appelaient du joli nom de "commerce triangulaire". Rien de plus !

            Mais voilà qu'en 1789 éclate la Révolution. Et en 1793, il est fort certain qu'un vent d'horreur a soufflé sur toute la France. En effet, à Saint-Domingue, la colonie la plus riche du royaume - mais dont la population métropolitaine ignorait même l'existence - les esclaves viennent de se révolter, de tuer des Blancs, et de brûler les plantations qui faisaient leur fortune et celle de la France au cri de Liberté, Egalité, Fraternité. Exactement comme en métropole.

            En cette fin du XVIIIe siècle où, dans la fièvre de la Révolution, la France guillotinait son roi, proclamait la République et publiait La Déclaration des droits de l'homme, les esclaves de Saint-Domingue avaient compris avant les révolutionnaires eux-mêmes que les valeurs de la République sont incompatibles avec l'esclavage.

            Devant la détermination de Toussaint Louverture et de ses compagnons, la Première République cède et accorde la liberté à tous les esclaves de Saint-Domingue. Un an plus tard, en 1794, la France abolira l'esclavage dans toutes ses autres colonies ; sauf en Martinique où les colons ont préféré placer l'île sous la tutelle de l'Angleterre pour ne pas perdre leur outil de travail qu'étaient les Noirs. En ce 4 février 1794, c'est Jean-Baptiste Belley, l'un des trois députés de Saint-Domingue, qui va monter à la tribune de l'assemblée pour recevoir l'accolade fraternelle du président de séance. Ce jour-là, la France devenait officiellement biraciale avec des citoyens blancs et noirs.

            Malheureusement, la France ne pourra pas longtemps se vanter d'être le premier pays européen à avoir aboli l'esclavage (En réalité, le Portugal avait déjà aboli l'esclavage en 1761 mais sans résultat sur sa colonie : le Brésil, qui n'abolira l'esclavage qu'en 1888). En effet, huit ans plus tard, Napoléon Bonaparte ayant mis fin à l'expérience de la République décide - secrètement d'abord - que tous les citoyens français "noirs ou tirant sur cette couleur" doivent redevenir les esclaves de leurs compatriotes blancs ! Il fait organiser une expédition militaire à Saint-Domingue pour neutraliser le gouverneur Toussaint Louverture et l'enfermer au fort de Joux où celui-ci mourra de froid et de malnutrition.

            Quand l'officier Alexandre Pétion se rend compte que l'expédition militaire dont il fait partie a pour but le rétablissement de l'esclavage et non pas la remise en question de la gestion de l'île conduite par Toussaint Louverture, il sonne la révolte générale. Il se joint aux nationalistes locaux dirigés par Dessaline. Ensemble, ils triomphent de l'armée napoléonienne et déclarent l'indépendance de Saint-Domingue qui prend le nom indien de Haïti.

            En Guadeloupe, le 10 mai 1802, c'est l'officier Louis Delgrès qui sonne la révolte contre l'armée napoléonienne venue rétablir l'esclavage sur l'île. Il fait afficher sur les murs de Basse-Terre une proclamation ayant pour titre "A l'univers entier, le dernier cri de l'innocence et du désespoir" et qui se termine par ces mots qui expriment son engagement pour la liberté ou la mort ; des mots qui s'adressent à nous tous aujourd'hui : "Et toi, Postérité ! accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons contents". Cernées par les soldats de Napoléon, Louis Delgrès et ses 300 compagnons se feront exploser pour respecter leur devise "La liberté ou la mort". 

            N'oublions pas la rebelle Solitude dont la grossesse avancée ne lui a pas permis d'arriver à temps pour le feu d'artifice final ! Elle les suivra tout de même dans la mort puisqu'elle sera arrêtée et pendue après son accouchement.

            Après ces événements de Saint-Domingue et de Martinique, plus rien ne sera comme avant dans les colonies où les désobéissances se multiplieront ; désobéissances auxquelles répondront des répressions de plus en plus violentes. Ainsi, en 1823, Cyrille Bissette sera marqué au fer et banni des Antilles pour s'être ouvertement opposé aux colons.

            Heureusement, un facteur extérieur d'une grande importance va venir au secours de tous ces Noirs et de tous ces blancs ayant un ancêtre noir qui s'opposaient ouvertement à l'esclavage.                     

                                                      ***          

            Il nous suffit de rappeler qu'en 1775 - avant la révolution française - l'Angleterre s'était engagé dans un conflit militaire avec ses treize colonies d'Amérique qui refusaient de lui verser les taxes qui faisaient fonctionner le royaume. Il suffit de rappeler aussi qu'en 1783, elle a perdu cette guerre et que ses treize colonies sont alors devenues indépendantes et ont constitué l'embryon des Etats-Unis d'Amérique actuels.

            Voyant leur pays privé de colonies, donc de sources extérieures de richesse, les abolitionnistes anglais vont convaincre leurs gouvernants de couper pour ainsi dire les vivres à tous les négriers et esclavagistes européens en mettant fin à la traite négrière. Si nous empêchons l'arrivée de nouveaux captifs dans les Amériques, peu à peu l'esclavage s'arrêtera, se disent-ils. C'est ainsi qu'à partir de 1807, l'Angleterre déclare la guerre aux négriers de tous les royaumes européens sur les mers. Les marins anglais contrôleront les navires et libéreront des captifs africains. Ils couleront tous les bateaux qui refuseront de se plier à leurs sommations. Très souvent, afin de ne pas perdre leur précieux navires, les négriers jetaient les captifs africains à la mer.

            Ce combat de l'Angleterre sur l'Atlantique a contribué à rendre la traite et l'esclavage des Noirs de plus en plus impopulaire. C'est ainsi qu'en 1814, quand la France signe avec l'Angleterre un traité l'autorisant à poursuivre la traite durant encore cinq ans, l'abbé Grégoire profite de l'occasion pour fustiger l'hypocrisie et la cupidité des colons et de leurs partisans. Le député abbé Grégoire va clairement démontrer que toutes les raisons, religieuses, philosophiques, sociales, scientifiques, avancées par les Français depuis des siècles pour réduire les Africains en esclavage dans les Amériques ne sont que des mensonges, de la propagande qui falsifiaient la réalité sur le continent africain pour cacher leur cupidité, leur soif de richesse et de domination.  Avant tout le monde, l'abbé Grégoire a démontré que c'est l'envahisseur qui fabrique le collaborateur. L'histoire de la seconde guerre mondiale en est un bel exemple pour tous les Français.

            La France a eu du mal, beaucoup de mal à tenir sa promesse faite à l'Angleterre.  Parce qu'elle se disait que son économie était en danger, trois fois elle abolira la traite négrière. L'économie, toujours l'économie ! Elle prime sur l'humain.

            C'est donc seulement en 1848 - avec le retour de la République - que la France charge son Secrétaire d'Etat aux colonies, Victor Schœlcher, de préparer l'acte d'abolition de l'esclavage. Acte d'abolition auquel sera étroitement associé le guadeloupéen Charles Auguste Perrinon. Mais en même temps, l'acte d'abolition a été accompagné par un autre acte : celui de l'indemnisation des colons. Oui, il a fallu dédommager les colons pour la perte de leurs esclaves libérés, pour la perte de leur propriété privée. Non seulement les colons ont été indemnisés mais ils sont restés propriétaires de toutes les terres des colonies. Par conséquent les esclaves libres, les citoyens noirs, sont devenus depuis cette époque des prolétaires dans nos anciennes colonies aujourd'hui département français. 

            Désormais, quand vous entendrez parler des conflits sociaux dans les départements français d'outre-mer, pensez au passé ; un passé très désagréable mais dont le grand intérêt est d'éclairer le présent. Terminons en disant que l'esclavage des Noirs fait partie de l'Histoire de la France et doit s'inscrire pleinement dans notre mémoire collective ; et cela par un enseignement qui ne se nourrit plus des propagandes des siècles passés mais des recherches actuelles sans cesse approfondies et plus près de la vérité. 

(Discours prononcé à Joigny le 17 mai 2018 lors de la commémoration du 170e anniversaire de l'abolition de l'esclavage)

Raphaël ADJOBI

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20 mai 2018

Joigny : commémoration du 170e anniversaire de l'abolition de l'esclavage (L'Yonne Républicaine)

      Joigny : commémoration du 170e anniversaire

                      de l'abolition de l'esclavage

Commémoration de l'abolition de l'esclavage 2018

 

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18 mai 2018

Qui veut la mort du Franc CFA ? (2e partie)

   Qui veut la mort du franc CFA choisit son arme             

Franc CFA

            Permettons-nous de dire ici aux diasporas africaines et aux mouvements progressistes militant pour l'indépendance totale de l'Afrique que l'analyse historique que nous venons de faire leur impose une réponse claire et nette à cette question : faut-il une rupture brutale avec le Franc CFA, cet outil de domination et d'exploitation qui permet à la France  de faire de ses prolétaires des propriétaires comme le souhaitait Victor Hugo, ou bien cheminer avec le détenteur de cette monnaie pour une sortie en douce de cet étau ? Tous ceux qui ont été attentifs à la manière sans cesse répétée de modifier l'ordre des choses sans rien changer à la destination du profit du travail des Noirs ont sûrement remarqué que la France a, à différents moments de son histoire avec eux, pensé à asseoir un subterfuge pour maintenir sa domination. Nous sommes donc certains que ceux-là sont très soucieux d'éviter un nouveau piège.

            Comment peut-on en effet ne pas être soucieux  devant les faits de l'histoire quand on envisage une rupture ou un changement profitable de la relation que l'on entretient avec celui qui a été votre maître, votre donneur de leçons, votre guide pendant plusieurs siècles ? Comment ne peut-on pas, au moment de faire sauter le dernier verrou de la domination du maître, au moment de se débarrasser de ce fameux Franc CFA, ne pas penser à ses propres aïeux, à ses pères, à tous ceux qui par excès de confiance ou de naïveté ont signé des accords prétendument bilatéraux avec la France ? Comment, à ce moment crucial du destin de l'Afrique francophone, ne pas penser à nos aïeux qui ont vu dans les traités qu'ils ont signés les moyens de soulager des souffrances par la jouissance de profits immédiats alors que les Français voyaient dans les mêmes contrats des projets et des profits pour 20, 30 ou 50 ans ? Comment balayer de notre mémoire les souvenirs amers de tous ceux qui ont pavoisé, arborant les dividendes immédiats des contrats signés avec la France, mais qui ont condamné les générations suivantes à vivre pour payer des dettes insondables ?

            Maintenant il convient de dire certaines vérités en nous appuyant sur les anciens dont la sagesse a trop longtemps été écartée du revers de la main par les plus entreprenants de nos pères, de nos aînés. C'est au regard de l'histoire de la relation entre le Noir et le Blanc que Richard Wright assure ceci : "Tu peux oublier l'homme blanc, tu peux essayer de construire un monde autour de toi, mais l'homme blanc, lui, ne t'oublie pas, il ne te laissera jamais échapper à son emprise" (Black boy). Que tous ceux qui peuvent contester ces dires par des preuves de l'histoire des Noirs d'Afrique et des Amériques nous en fassent la démonstration. Sinon, l'affirmation est à verser au débat sur le Franc Cfa comme un bel argument.

            S'il se trouve encore parmi les Africains de la diaspora et du continent des femmes et des hommes désireux de tenter une sortie de cette monnaie par des négociations avec la France - qui en est l'émettrice et la gérante - on ne peut que leur poser cette question : quelle est l'issue d'un débat de libération entre un prisonnier rentable et son geôlier ? J'en appelle à la pensée d'un autre sage, Frantz fanon : "s'il est une démarche stérile, c'est bien celle qui consiste pour un opprimé à s'adresser au cœur de ses oppresseurs : il n'est pas d'exemple dans l'histoire d'une puissance dominante qui ait cédé aux objurgations, si émouvantes ou raisonnables soient-elles, de ceux qu'elle écrasait ; contre des intérêts matériels, sentiments et bon sens ne sont jamais entendus" (Cité par Christiane Taubira dans la préface du Procès de l'Amérique de Ta-Nehesi Coates).

            Ce n'est donc pas en leur âme et conscience mais bien en connaissance de cause - pour ne pas dire en connaissance de l'histoire des faits - que les Africains doivent choisir la voie de sortie du Franc Cfa vers la liberté économique et la dignité.

            Il faudra sûrement retomber dans la fange et apprendre à s'en relever. Il faudra apprendre à marcher d'un pas moins assuré, tituber, trébucher, tomber, se relever, serrer les dents tout en gardant les yeux fixés vers les idéaux de liberté et de dignité qui présideront aux impératifs à mettre en place, posément, méthodiquement. Une vie qui commencera par la mise en place de tout ce qui pourvoira à leurs besoins réels. Seule la peur de la liberté, synonyme du vide et de l'inconnu, pousse l'esclave de maison à opposer la stabilité de sa condition aux aléas d'une vie de totale indépendance.  

Raphaël ADJOBI         (Accédez à la 1ère partie de ce texte)        

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14 mai 2018

La naissance et la construction de l'antiféminisme selon Simone de Beauvoir (une analyse de Raphaël ADJOBI)

 La naissance et la construction de l'antiféminisme

                                Selon Simone de BEAUVOIR

                                (Une analyse de Raphaël ADJOBI)         

Simone de Beauvoir

            Si un Juif peut rêver à une humanité tout entière juive, un Noir à une humanité noire, les prolétaires à un monde sans classe dirigeante, la femme ne peut rêver à l'absence de mâles. C'est dire que le lien qui l'unit à son oppresseur n'est comparable à aucun autre. Le couple homme-femme est fondamentalement uni : «aucun clivage de la société par sexes n'est possible» parce que la division homme-femme tient dans la biologie et non dans un phénomène de l'Histoire. Voilà ce que clame clairement Simone de Beauvoir dans l'introduction de son livre Le deuxième sexe.

            Mais alors, se demande-t-elle, pourquoi cette réciprocité, ce lien nécessaire de l'un à l'autre ne joue-t-il pas en faveur de la libération de la femme ? Pourquoi «le besoin biologique - désir sexuel et désir d'une postérité - qui met le mâle sous la dépendance de la femelle n'a pas socialement affranchi la femme » ?

            D'interrogations en interrogations et d'analyses en analyses, Simone de Beauvoir finit par croire que la laborieuse libération de la femme ne peut s'expliquer que par le rapport qui lie le maître et l'esclave. Alors que le maître ne passe pas son temps à réfléchir au besoin qu'il a de son esclave - «il détient le pouvoir de satisfaire ce besoin» - au contraire, par espoir ou par peur, l'esclave intériorise le besoin qu'il a du maître. Comme par rapport à l'homme «la femme a toujours été, sinon l'esclave, du moins sa vassale», il apparaît «économiquement [que] les hommes et les femmes constituent presque deux castes». Ce qui revient à dire que «refuser d'être l'Autre, refuser la complicité avec l'homme, ce serait pour elles renoncer à tous les avantages que l'alliance avec la caste supérieure peut lui conférer». Alors, plutôt que d'user de «la prétention de tout individu à s'affirmer comme sujet, qui est une prétention éthique», la femme fuit sa liberté et se constitue en chose. Elle choisit la voie de l'aliénation et devient «la proie de volontés étrangères». Ce choix, selon Simone de Beauvoir, c'est la voie de la facilité : «on évite ainsi l'angoisse et la tension de l'existence authentiquement assumée». En d'autres termes, «[la femme] se complaît dans son rôle de l'Autre». Résultat : «l'action des femmes n'a jamais été qu'une agitation symbolique ; elles n'ont gagné que ce que les hommes ont bien voulu leur concéder ; elles n'ont rien pris : elles ont reçu».

            Puis, Simone de Beauvoir en vient à se demander depuis quand a commencé cette soumission de la femme à l'homme. Elle imagine que, comme toute dualité, la dualité des sexes a sûrement commencé par un conflit ; un conflit d'intérêt, évidemment. Et c'est vrai que le constat est clair : «partout, en tout temps, les mâles ont étalé la satisfaction qu'ils éprouvent à se sentir les rois de la création» tout en soulignant «l'imbécillité et la fragilité» de la femme. Et partant de cette suprématie, ils en ont fait un droit avec ses règles qu'ils tournent en principes naturels. C'est ainsi qu'à travers les siècles «législateurs, prêtres, philosophes, écrivains, savants se sont acharnés à démontrer que la condition subordonnée de la femme était voulue dans le ciel et profitable à la terre». Cette attitude de l'homme à l'égard de la femme est en effet ce que l'on retrouve dans toute relation entre dominants et dominés : «qu'il s'agisse d'une race, d'une caste, d'une classe, d'un sexe réduits à la condition inférieure, les processus de justification sont les mêmes». A ce stade de la réflexion de l'auteur, le lecteur ne peut que penser aux multiples théories religieuses, philosophiques, scientifiques inventées par les Blancs pour justifier la déportation des Noirs et leur mise en esclavage dans les Amériques.

            D'ailleurs, dans son analyse, Simone de Beauvoir établit des analogies entre la place que le racisme des Blancs assigne au Noir et celle que l'antiféminisme des hommes indique à la femme. Dans les deux cas, une place inférieure leur est attribuée, et ils doivent y rester. Et parce que «quand un individu ou un groupe d'individus est maintenu en situation d'infériorité» on admet qu'il EST inférieur, on entre dans un cercle vicieux que beaucoup de personnes aimeraient voir se perpétuer. Car, affirme Simone de Beauvoir, «un des bénéfices que l'oppression assure aux oppresseurs, c'est que le plus humble d'entre eux se sent supérieur». Ainsi, de même que l'on voit autour de nous de "pauvres Blancs" se consoler de ne pas être noir ou se montrer dédaigneux, arrogants et méprisants devant tout interlocuteur noir, «de même le plus médiocre des mâles se croit en face des femmes un demi-dieu». Oui, le sentiment de supériorité crée un comportement spécifique ; surtout chez ceux qui souffrent d'une certaine infériorité dans leur caste : «nul n'est plus arrogant à l'égard des femmes, agressif ou dédaigneux, qu'un homme inquiet de sa virilité». 

Le deuxième sexe

            Il y a certes beaucoup d'hommes qui ne considèrent pas, en leur âme et conscience, la femme comme une inférieure ; et il y a beaucoup de Blancs qui ne «posent» pas le Noir comme inférieur. Toutefois, remarque Simone de Beauvoir, de nombreuses circonstances ont montré que tous ces hommes «pénétrés de l'idéal démocratique pour (...) reconnaître en tous les êtres humains des égaux» ont cédé un jour à leur complexe de supériorité. En effet, «il faut beaucoup d'abnégation pour refuser de se poser comme le Sujet unique et absolu» par rapport auquel l'Autre doit se définir. «C'est ainsi que beaucoup d'hommes affirment avec une quasi bonne foi que les femmes sont les égales de l'homme et qu'elles n'ont rien à revendiquer, et en même temps : que les femmes ne pourront jamais être les égales de l'homme et que leurs revendications sont vaines». Aussi, de même que les Noirs se méfient des Blancs qui ont beaucoup de sympathie pour eux, elle estime que les femmes doivent se méfier des hommes qui se déclarent féministes ; car, malgré leur sympathie, ils ne connaissent jamais bien la situation concrète des femmes. Non, de même qu'aucun Blanc ne sait en quoi le fait d'être des Noirs aura-t-il affecté la vie des Noirs, de même aucun homme ne sait «en quoi le fait d'être des femmes aura-t-il affecté [leur] vie».

            Comment sortir de cette situation quand on sait qu'il est «impossible de traiter aucun problème humain sans parti pris ; [sachant que] la manière même de poser les questions, les perspectives adoptées, supposent des hiérarchies d'intérêts» ? La réponse de l'auteur se réfère au point de vue le plus souvent adopté qui est l'intérêt général, le bien public. Puisque «chacun entend par là l'intérêt de la société telle qu'il souhaite la maintenir ou l'établir», il faut se résoudre à assurer «le bien privé de chacun», clame-t-elle. Car, «c'est du point de vue des chances concrètes données aux individus que nous jugeons les institutions».

            Simone de Beauvoir veut que l'on retienne qu'un être libre est un «sujet [qui] se pose concrètement à travers des projets comme une transcendance, (qui) n'accomplit sa liberté que par son perpétuel dépassement vers d'autres libertés». Et elle ajoute, comme une mise en garde : «chaque fois que la transcendance retombe en immanence, il y a dégradation de l'existence en soi, de la liberté en facticité». 

Raphaël ADJOBI                       

Auteur : Simone de Beauvoir

Titre : Le deuxième sexe, Tome 1, 408 pages.

Editeur : Gallimard, Collection folio essais, mai 1986.

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04 mai 2018

Qui veut la mort du Franc CFA ? (1ère partie)

         Qui veut la mort du Franc CFA ? (1ère partie)

Franc CFA

            Dans les multiples cercles de réflexion des diasporas africaines, on ne cesse de tempêter depuis bientôt une décennie contre le Franc CFA, cette monnaie que la France a savamment imposée à ses colonies déclarées presque toutes  indépendantes en 1960. Rares sont ceux qui lui trouvent les vertus dignes d'un état libre et qui souhaitent sa pérennité. Par conséquent, très nombreux sont ceux qui voudraient la voir disparaître au nom de la dignité, de l'indépendance monétaire et de la  probité dans les relations bilatérales entre l'Afrique noire et la France. Malheureusement, le désaccord est très profond quant aux voies à emprunter pour y parvenir. Et c'est à ceux-là que s'adresse cette réflexion qui se veut une simple histoire éclairante en marge des débats techniques incompréhensibles au commun des hommes. La recherche de la dignité, de la liberté et de la probité peuvent en effet se passer des sciences techniques ; pour les atteindre, il suffit de placer l'humain au centre du débat et lire son histoire pour que tout s'éclaire.

            Il convient donc de voir ensemble comment depuis que le Français a soumis l'Africain, ce dernier est parvenu à des degrés de relatives autodéterminations sans jamais accéder à une totale liberté, et pourquoi le Franc CFA, devenu incompatible avec ses besoins actuels, lui apparaît comme le dernier verrou d'une soumission insupportable et avilissante en ce XXIe siècle.

                La violence à la dictature, l'évitement à la "démocratie"

            Avant le milieu du XIXe siècle, le souci majeur des Français était la déportation des populations africaines et leur mise en esclavage dans les colonies des Amériques et de l'Océan indien. L'abolition de cet esclavage en 1848 a été le résultat d'âpres négociations ayant finalement abouti à l'indemnisation financière des colons en échange de la liberté des Noirs. Mais voilà : dans les Amériques, "les anciens maîtres et les anciens esclaves vivent sur le même territoire. L'espace doit être partagé. C'est d'abord une injonction de la géographie. C'est un effet de l'histoire. C'est une obligation de la démocratie" (Christiane Taubira, préface du Procès de l'Amérique de Ta-Nehisi Coates, édit. Autrement, 2017). Malheureusement, ces impératifs géographique, historique et démocratique qui s'imposaient à la France seront évités. Partager la terre ? Procéder à des réformes agraires ? Ah non ! "Nous leur avons appris à travailler. Nous leur avons apporté la civilisation chrétienne et ils ont appris à parler la noble langue française au lieu de leur charabia africain. Nous sommes quittes", fut la réponse des colons.

            Il n'y aura donc pas de partage des terres entre ceux qui la travaillaient et ceux qui la géraient. D'un côté, les gérants blancs seront déclarés propriétaires au nom de la loi de la démocratie, et de l'autre les Noirs condamnés à monnayer leur force physique auprès des Blancs pour subsister au nom de cette même loi. En d'autres termes, l'abolition de l'esclavage s'est traduit concrètement par le versement d'une indemnité aux colons (propriétaires) pour qu'ils fassent passer les Noirs du statut d'esclaves à celui de salarié (prolétaires). voilà comment le législateur blanc a introduit dans la société biraciale française naissante une inégalité de fait basée sur la domination des Blancs et la soumission des Noirs ; état de chose criant dans les départements français majoritairement peuplés de Noirs.

            Une fois ainsi réglé le gênant problème de l'esclavage dans ses colonies, il restait à la France à gérer de manière profitable sa présence en Afrique ; et sans que cela puisse être considéré comme de l'esclavage. Une gestion devenue impérieuse depuis la perte de sa colonie américaine la plus rentable : Saint-Domingue, devenu Haïti en 1804. Sans tarder, elle instaure dans ses possessions africaines le travail forcé, officieusement d'abord puis officiellement par le code de l'indigénat adopté en juin 1881. Cet arsenal juridique répressif reposant sur une organisation quasi militaire du travail sera d'ailleurs imposé à l'ensemble des colonies françaises à partir de 1887. Même si le terme désigne en Occident la punition infligée en réparation d'un délit, sa généralisation aux populations des colonies ne choque pas les antiesclavagistes et les législateurs européens. Le mot esclavage susceptible de provoquer des controverses inutiles était évité. C'était l'essentiel. Et dans les faits, tout semblait leur donner raison : même s'ils étaient soumis aux contraintes physiques excessives sous les coups de fouets, les Africains ne changeaient pas de nom, les femmes n'étaient pas les objets sexuels des colons en vue d'une reproduction massive au bénéfice du travail, les couples n'étaient pas formés selon la volonté des maîtres, et les enfants n'étaient pas, comme les veaux, retirés aux couples pour être vendus à huit ou neuf ans. En un mot, la cellule familiale n'était pas constamment détruite par le colonisateur, et les traditions locales pouvaient se perpétuer.

            Cependant, comme dans l'état d'esclavage, le Noir ne tirait aucun profit du joug du travail forcé ; il n'avait aucun espoir d'épanouissement ou d'accession à un autre statut que celui de l'exécuteur des tâches imposées par le colon. C'est pourquoi, le temps passant, on en vint inéluctablement à juger le travail forcé humainement dégradant parce qu'impliquant l'absence de liberté, l'absence de l'engagement volontaire des Noirs qui y étaient soumis. Donc, au milieu du XXe siècle, c'est-à-dire un siècle après l'abolition de l'esclavage, le travail forcé était apparu aux yeux de l'élite africaine émergente comme un mal semblable à l'esclavage outre-Atlantique avec certaines rigueurs du Code noir en moins.

            A nouveau soumis à la pression des exigences extérieures, la France chercha, avec beaucoup d'application, le moyen d'octroyer aux Africains la liberté qui les maintiendrait volontairement dans la relation de dépendance qu'elle entretient avec eux. Une stratégie de servitude volontaire. Ainsi, au moment d'abolir le travail forcé, au moment de mettre fin au travail obligatoire sous le fouet du commandeur nègre à sa solde, la France va imposer aux populations de ses colonies africaines un projet que le génie allemand avait préparé pour l'exploiter quand elle était soumise  sous la botte nazie. Grâce à cette trouvaille, les Africains seront désormais libres de procurer à la France les denrées qu'elle ne produit pas mais qui sont nécessaires à sa consommation, et laisseront leurs pays ouverts aux produits de son sol et de son industrie, et cela à l'abri de toute concurrence étrangère.

            S'inspirant donc du génie allemand, selon Nicolas Agbohou (Le Franc CFA et l'Euro contre l'Afrique), la France inventa une monnaie dont elle est la garante, et comportant une clause extrêmement contraignante : plus de la moitié du fruit du travail et de la vente des produits de ses colonies sera déposée - pour ne pas dire confisquée - à la banque de France. Une belle façon de mieux dompter les humeurs autonomistes désagréables des africains. Enfin prête pour le grand changement, elle fit coïncider l'abolition du travail forcé (1945) avec l'institution du Franc CFA (1946). Par conséquent, l'avalanche des indépendances dans les années 1960 ne fut que la remise des clefs des champs à des gérants noirs avec un cahier des charges réglé comme du papier à musique ! Un acte hautement politique puisqu'il visait à cacher la main blanche derrière la marionnette noire visible de tous. Pour les yeux et pour la conscience de l'humanité, ce changement visuel n'est pas négligeable. Tous les conflits qui naîtront ensuite sur ces terres d'Afrique apparaîtront désormais aux communs des hommes comme des querelles de pouvoir entre les élites africaines, avec, bien entendu pour les plus avisés, quelques enchevêtrements des fils coloniaux qui les sous-tendent.

Raphaël ADJOBI

* Reprise interdite ; article L111-1 du Code de la propriété intellectuelle.

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19 avril 2018

L'Histoire n'est pas une science (une réflexion de Raphaël ADJOBI)

                           L'Histoire n'est pas une science

Jean-Baptiste Belley

            L'histoire, contrairement à ce que certains tentent de nous faire croire, n'est pas une science mais un récit. Un récit dont le contenu peut varier d'un narrateur à l'autre. Même quand deux récits sont identiques, parce qu'ils ont le même contenu, l'éloquence ou le style du narrateur peut conduire le public à préférer l'un à l'autre. Mais dans ce cas, on ne parle que de différence de forme. Quand la différence se situe dans le contenu, alors la question de la vérité se pose. Pour trancher entre le vrai et le faux, il est nécessaire de recourir aux faits.

            En effet, au commencement du récit historique, il y a les faits. Ce sont eux qui structurent le discours. Tenir compte de tous les faits essentiels participe à l'établissement de la vérité. En d'autres termes, si deux personnes entreprennent la rédaction d'une même histoire, pour parvenir à la même vision des choses ou à des visions très voisines, elles doivent impérativement intégrer les mêmes faits à leur récit. Le non-respect de cette disposition primordiale condamne les deux rédacteurs à aboutir à des visions différentes, pouvant être très éloignées l'une de l'autre mais aussi très éloignées de la vérité. C'est d'ailleurs la première forme de falsification de l'histoire.

            La deuxième forme de falsification du récit historique - une forme très grossière - consiste à substituer certains faits ou certains personnages par d'autres. C'est ce qui arrive quand l'on s'oblige à attribuer à un peuple des faits très anciens pour le grandir dans la conscience commune.

            La dernière forme de falsification - celle-ci très répandue - réside dans l'interprétation. En effet, ce qui dispose de nombreux individus à falsifier les faits tient à la tendance naturelle de l'homme à interpréter tout ce qu'il voit. Nous interprétons ce que nous voyons avant même de le découvrir dans tous ses aspects. Nous anticipons pour ainsi dire la connaissance de l'autre. Nous forgeons des connaissances avant "La" connaissance. Cette inclination naturelle de l'homme à l'interprétation - le grand défaut des voyageurs et donc des récits de voyage - est la source des nombreuses erreurs qui deviennent des mensonges quand on n'a pas le courage de les corriger parce qu'ils sont passés dans les canaux officiels de l'enseignement.

            Afin de ne pas exposer son travail aux erreurs de l'interprétation, l'association La France noire s'est contentée de n'y souligner que les faits historiques qui structurent la traite négrière et l'esclavage des Noirs dans les Amériques ; des faits qui, d'une part, laissent apparaître des résistances à la chasse à l'homme en Afrique ; des faits qui, d'autre part, montrent des luttes pour échapper aux entreprises de déshumanisation que les Européens avaient mises en place dans le Nouveau Monde. Une fois que chacun aura pris connaissance de ces faits, il pourra librement former son propre jugement. Et l'objectif de notre association, La France noire, c'est d'apprendre aux jeunes générations à regarder, à découvrir tous les faits que ne montrent pas les manuels scolaires afin que leur opinion soit la plus proche possible de la vérité.

            Tenir compte, par exemple, de tous les faits qui structurent l'histoire de l'esclavage depuis la Révolution française nous conforte dans l'idée que son abolition en 1848 n'est pas le fait de quelques volontés blanches philanthropes mais avant tout la réalité de luttes constantes des populations noires avec des leaders cultivés et amoureux des libertés et des règles d'équité prônées par les institutions françaises. En d'autres termes, les faits montrent que l'absence de figures noires dans les manuels d'histoire est une injustice, un choix politique discriminant. Pour paraphraser John E. Wideman (Ecrire pour sauver une vie, Gallimard 2017) disons que comme toutes les vérités, nos héros se valent jusqu'à ce que le pouvoir en choisisse quelques uns pour servir ses exigences. 

Raphaël ADJOBI

* Reprise interdite ; article L111-1 du Code de la Propriété Intellectuelle (CPI)

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