Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

01 juillet 2018

Quilombos, communautés d'esclaves insoumis au Brésil (Flavio dos Santos Gomes)

                                           QUILOMBOS

               Communautés d'esclaves insoumis au Brésil

                              (Flavio dos Santos Gomes)

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            L'actualité sociale au Brésil en ce début du XXIe siècle est marquée par la revendication des populations noires du droit de propriété sur les terres que leurs ancêtres fuyant l'esclavage ont occupées durant des siècles ou des décennies avant 1888. Des terres disséminées sur tout le territoire, souvent éloignées des agglomérations ou des plantations gérées par les colons européens. On oublie en effet de souligner dans les manuels scolaires que la fuite des esclaves pour constituer des communautés libres était de très loin la première forme de lutte contre l'esclavage dans les Amériques. Flavio dos Santos Gomes vient donc nous le rappeler tout en nous montrant les différents visages de ces communautés d'esclaves insoumis appelées "quilombos" au Brésil.

            Depuis sa capture sur le sol africain, l'idée qui ne quitte aucun captif arrivant sur la terre du Nouveau Monde était la fuite vers la liberté. S'il est évident que sur les îles la sécurité des fugitifs dépendait souvent de la taille très variable du territoire, sur l'immense continent américain, très nombreux sont les captifs africains qui seront libres dès leur arrivée et transmettront à des générations de jeunes gens leurs savoir-faire de guerriers défenseurs des libertés. Contrairement aux idées reçues qui font des esclaves fugitifs - appelés "marrons" en France et "quilombolas" au Brésil - des êtres craintifs vivant de la chasse et de la cueillette dans des réduits inaccessibles, ce sont de vraies communautés villageoises avec leurs vergers, leurs champs d'ignames, de manioc, de riz, preuves de l'industrie des Africains que nous dévoile ici Flavio dos Santos Gomes. Il montre que ces communautés parvenaient même à échanger ou à vendre leurs productions dans les villes où les commerçants ne manquaient pas de se plaindre de cette concurrence clandestine. Non seulement les occupants des "quilombos" ou villages marrons ne se contentaient pas de vivre en autarcie ou de se défendre, mais ils étaient aussi capables de semer la terreur dans les plantations des colons où ils incitaient les autres esclaves à la fuite ou à la rébellion. Sans cesse soumis à la menace des Européens, la force d'un "quilombo" devait donc résider dans la volonté de s'imposer aux plantations des colons à travers les esclaves ou les maîtres auxquels ils exigeaient le paiement d'une taxe en provisions, armes ou argent.

            Par ailleurs, alors que les manuels scolaires nous font croire que les esclaves indigènes - faussement appelés "Indiens" - ont été remplacés par des Africains de manière systématique, ce livre montre que du XVIe au XVIIIe siècle l'esclavage dans les Amériques englobait indistinctement ces deux types de main-d'œuvre. Esclaves ou "libres", les "Indiens" étaient soumis au travail obligatoire dans les plantations.

            En s'attachant à la taille et à la puissance d'une foule de "quilombos" du Brésil, du Suriname, de la Guyane Française et de la Guyane hollandaise, à leur organisation économique et à leurs systèmes de défense parfois sophistiqués, l'auteur nous dévoile une Amérique esclavagiste où la figure de l'Africain apparaît intimement attachée à la liberté tandis que l'Européen s'appliquait à l'empêcher d'exploiter son génie créateur. On remarque aussi que dans leur lutte, les fugitifs et les esclaves des plantations se sont toujours montrés très conciliants avec les Européens ; les uns ne se rebellant que devant la maltraitance et les autres devant le poids des menaces des chasseurs d'esclaves à la solde de l'administration coloniale ou des grands planteurs.

            Ce livre de Flavio dos Santos Gomes est à découvrir comme une cartographie des foyers de résistance des Africains contre l'esclavage auquel les destinaient les colons européens dans le Nouveau Monde.   

Raphaël ADJOBI

Titre : Quilombos, communautés d'esclaves insoumis au Brésil.

 Auteur : Flavio dos Santos Gomes.

Editeur : l'Echappée, 2018.

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25 juin 2018

Des poupées noires pour former des criminels blancs (Raphaël ADJOBI)

      Des poupées noires pour former des criminels blancs

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            Tous les enfants du monde ont joué et joueront à la poupée. En d'autres termes, jouer à la poupée fait partie de toutes les cultures humaines. Mais savez-vous que les enfants noirs nés dans les Amériques entre le XVIe et le milieu du XIXe siècles n'ont jamais connu ces moments de tendre complicité avec cet objet que l'on humanise au gré de son imagination ?

            En effet, l'une des spécificités de l'esclavage des Noirs dans les Amériques est l'absence de cellule familiale sur une longue durée. C'est vrai, il n'y a jamais eu sur ce continent de groupe d'esclaves noirs constitué d'un père, d'une mère, avec des enfants grandissant sous un même toit et bénéficiant d'une transmission de connaissances et de savoir-faire jusqu'à l'âge adulte ! Durant trois siècles et demi, cette cellule humaine ordinaire appelée famille était inconnue des esclaves noirs des Amériques. Seuls les marrons qui avaient fui cette condition ont pu jouir d'une vie de famille devenue un privilège aux yeux des colons européens sous le ciel des Amériques.

            On ne s'étonnera donc pas d'apprendre que c'est seulement au milieu du XIXe siècle - vers 1848 - que sont apparues les premières poupées noires. Et elles ne seront fabriquées en série qu'à la fin des années 1960. Cette apparition tardive de la poupée dans les bras des enfants noirs confirme donc de manière explicite et historique - il faut le répéter - le fait que la famille noire était niée, que les mères étaient très tôt séparées de leurs enfants vendus, alors qu'elles subissaient les violences sexuelles des maîtres ou des contremaîtres blancs en même temps qu'elles élevaient les enfants des premiers.

            Or, nous savons tous que d'une façon générale les jouets sont révélateurs des cultures où ils naissent et sont utilisés, et la poupée révélatrice de ce que ces cultures donnent à voir à leurs enfants. Parce qu'elle est le jouet anthropomorphique (apparence de l'humain) par excellence, nous avons tout lieu de croire avec la critique et journaliste américaine Margo Jefferson qu'il convient de se demander «avec qui jouons-nous lorsque nous jouons, vivons avec une poupée d'une autre race ?» (Black Dolls, brochure de l'exposition de la collection de poupées noires de Deborah Neff - 23 février au 20 mai 2018 à La maison rouge, Paris). 

            Sachant qu'une poupée est un objet «transitionnel» (Donald Winnicott, psychanalyste britannique - 1896/1971), c'est-à-dire qui n'existe pas en tant que tel mais bien pour ce que l'enfant lui fait (câlins, brimades, mutilation), on peut aisément mesurer l'importance de créer et porter des poupées à son image. Ainsi, on a pu expérimenter (Kenneth et Mamie Clark en 1940 ; expérience renouvelée en 2005) que les enfants noirs qui jouent à câliner des poupées blanches estiment sans aucune hésitation qu'une peau blanche est plus belle qu'une peau noire. C'est dire que par la poupée blanche, inconsciemment, les enfants noirs ont appris à ne pas aimer leur couleur de peau et par voie de conséquence à se détester.

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            Dans une société qui valoriserait le Noir, avec des enfants blancs habitués à jouer avec des poupées noires et mis dans la même situation on aboutirait au même résultat. Mais les Blancs vont procéder autrement. Dans cette Amérique où le racisme et la ségrégation ont été longtemps érigés en principe social, au XIXe et au XXe siècles, les Blancs avaient coutume d'offrir à leurs enfants des poupées noires afin qu'ils apprennent à «les mutiler, les égorger, les couper entre les jambes, et aller jusqu'à les pendre ou les brûler» (Britt Bennett, Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs, éd. Autrement, 2018). Comme le disait si bien Bernstein, «l'amour et la violence n'étaient pas antinomiques, mais fréquemment interdépendants» (cité par Brit Bennett, idem). Cette pratique était même très vite devenue une mode et s'était diversifiée à travers tout le territoire américain : des poupées noires à abattre avec des balles de base-ball dans les foires, des effigies de bébés noirs servant d'appâts aux alligators, des publicités vantant les «poupées de chiffon Nigger» qui supportent bien la maltraitance.... Oui, il y a de la créativité dans la cruauté raciste !  

            Il est donc clair que de même qu'à l'époque de l'esclavage les Blancs dressaient des chiens spécialement pour s'attaquer aux Noirs et les mettre à mort, de même au XIXe et au XXe siècles ils apprenaient à leurs enfants à mépriser les corps noirs afin de passer plus aisément à leur mutilation ou leur mise à mort. Raison pour laquelle n'importe quel Blanc qui tue un Noir dit toujours : « je croyais bien faire ».

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            Quand de génération en génération on a été éduqué dans la haine du Noir, quand de génération en génération on a été éduqué à participer gaiement à des parties de chasse au nègre le dimanche après la messe, quand depuis l'enfance on a été éduqué à assister à des flagellations et à des pendaisons, quand on a appris à mutiler, égorger et pendre des poupées noires, à l'heure de la démocratie que fait-on de tout ce bagage culturel que l'on aimerait voir se perpétuer ? Eh bien, on s'engage dans la police pour accomplir légalement ce qui est interdit aux citoyens ordinaires. On comprend donc aisément que les partisans du Ku Klux Klan n'arborent plus des cagoules blanches coniques mais plutôt l'uniforme de la police pour poursuivre en toute impunité leur volonté d'éradiquer les Noirs du sol américain.

Raphaël ADJOBI

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06 juin 2018

L'histoire de l'abolition de l'esclavage en France (Raphaël ADJOBI)

           L'histoire de l'abolition de l'esclavage en France                            

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         Il y a 170 ans, la France abolissait officiellement l'esclavage des Noirs dans ses colonies des Amériques et de l'Océan Indien. Donc 170 ans que les anciens esclaves puis leurs descendants ont la nationalité française. Cet anniversaire est une belle occasion pour rappeler le long combat de tous ces africains convoyés sur ces terres lointaines où, une fois marqués au fer comme la vache et le bœuf, ils étaient asservis, considérés comme des meubles pouvant être cédés en héritage, vendus, offerts en cadeau. Une condition qui ne permettait pas la formation, dans la durée, d'une cellule familiale et donc la transmission des connaissances, des savoir-faire, une culture africaine. Tout était fait durant des siècles pour que cela ne soit pas possible. Des meubles qui avaient pourtant conscience de la valeur de la liberté au point de ne jamais la perdre de vue.

            Jusqu'à son abolition en 1848, que savaient réellement les Français de métropole de cet esclavage qui se passait sur les terres lointaines appelées colonies ? Assurément pas grand chose. Rares sont ceux qui savaient que pendant cinq à six semaines, quatre cents à six cents hommes, femmes, arrachés à leur famille, à leur époux, leur épouse, à leurs enfants, à leur père, à leur mère, ont été confinés dans les cales des navires dans leur urine, leurs excréments, leur vomissure, pour servir de bétail sur les terres qui faisaient la fortune de la France. Ceux qui vivaient dans les cités portuaires négrières voyaient tout simplement leur ville s'enrichir, s'embellir et profitaient des retombées de ce qu'ils appelaient du joli nom de "commerce triangulaire". Rien de plus !

            Mais voilà qu'en 1789 éclate la Révolution. Et en 1793, il est fort certain qu'un vent d'horreur a soufflé sur toute la France. En effet, à Saint-Domingue, la colonie la plus riche du royaume - mais dont la population métropolitaine ignorait même l'existence - les esclaves viennent de se révolter, de tuer des Blancs, et de brûler les plantations qui faisaient leur fortune et celle de la France au cri de Liberté, Egalité, Fraternité. Exactement comme en métropole.

            En cette fin du XVIIIe siècle où, dans la fièvre de la Révolution, la France guillotinait son roi, proclamait la République et publiait La Déclaration des droits de l'homme, les esclaves de Saint-Domingue avaient compris avant les révolutionnaires eux-mêmes que les valeurs de la République sont incompatibles avec l'esclavage.

            Devant la détermination de Toussaint Louverture et de ses compagnons, la Première République cède et accorde la liberté à tous les esclaves de Saint-Domingue. Un an plus tard, en 1794, la France abolira l'esclavage dans toutes ses autres colonies ; sauf en Martinique où les colons ont préféré placer l'île sous la tutelle de l'Angleterre pour ne pas perdre leur outil de travail qu'étaient les Noirs. En ce 4 février 1794, c'est Jean-Baptiste Belley, l'un des trois députés de Saint-Domingue, qui va monter à la tribune de l'assemblée pour recevoir l'accolade fraternelle du président de séance. Ce jour-là, la France devenait officiellement biraciale avec des citoyens blancs et noirs.

            Malheureusement, la France ne pourra pas longtemps se vanter d'être le premier pays européen à avoir aboli l'esclavage (En réalité, le Portugal avait déjà aboli l'esclavage en 1761 mais sans résultat sur sa colonie : le Brésil, qui n'abolira l'esclavage qu'en 1888). En effet, huit ans plus tard, Napoléon Bonaparte ayant mis fin à l'expérience de la République décide - secrètement d'abord - que tous les citoyens français "noirs ou tirant sur cette couleur" doivent redevenir les esclaves de leurs compatriotes blancs ! Il fait organiser une expédition militaire à Saint-Domingue pour neutraliser le gouverneur Toussaint Louverture et l'enfermer au fort de Joux où celui-ci mourra de froid et de malnutrition.

            Quand l'officier Alexandre Pétion se rend compte que l'expédition militaire dont il fait partie a pour but le rétablissement de l'esclavage et non pas la remise en question de la gestion de l'île conduite par Toussaint Louverture, il sonne la révolte générale. Il se joint aux nationalistes locaux dirigés par Dessaline. Ensemble, ils triomphent de l'armée napoléonienne et déclarent l'indépendance de Saint-Domingue qui prend le nom indien de Haïti.

            En Guadeloupe, le 10 mai 1802, c'est l'officier Louis Delgrès qui sonne la révolte contre l'armée napoléonienne venue rétablir l'esclavage sur l'île. Il fait afficher sur les murs de Basse-Terre une proclamation ayant pour titre "A l'univers entier, le dernier cri de l'innocence et du désespoir" et qui se termine par ces mots qui expriment son engagement pour la liberté ou la mort ; des mots qui s'adressent à nous tous aujourd'hui : "Et toi, Postérité ! accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons contents". Cernées par les soldats de Napoléon, Louis Delgrès et ses 300 compagnons se feront exploser pour respecter leur devise "La liberté ou la mort". 

            N'oublions pas la rebelle Solitude dont la grossesse avancée ne lui a pas permis d'arriver à temps pour le feu d'artifice final ! Elle les suivra tout de même dans la mort puisqu'elle sera arrêtée et pendue après son accouchement.

            Après ces événements de Saint-Domingue et de Martinique, plus rien ne sera comme avant dans les colonies où les désobéissances se multiplieront ; désobéissances auxquelles répondront des répressions de plus en plus violentes. Ainsi, en 1823, Cyrille Bissette sera marqué au fer et banni des Antilles pour s'être ouvertement opposé aux colons.

            Heureusement, un facteur extérieur d'une grande importance va venir au secours de tous ces Noirs et de tous ces blancs ayant un ancêtre noir qui s'opposaient ouvertement à l'esclavage.                     

                                                      ***          

            Il nous suffit de rappeler qu'en 1775 - avant la révolution française - l'Angleterre s'était engagé dans un conflit militaire avec ses treize colonies d'Amérique qui refusaient de lui verser les taxes qui faisaient fonctionner le royaume. Il suffit de rappeler aussi qu'en 1783, elle a perdu cette guerre et que ses treize colonies sont alors devenues indépendantes et ont constitué l'embryon des Etats-Unis d'Amérique actuels.

            Voyant leur pays privé de colonies, donc de sources extérieures de richesse, les abolitionnistes anglais vont convaincre leurs gouvernants de couper pour ainsi dire les vivres à tous les négriers et esclavagistes européens en mettant fin à la traite négrière. Si nous empêchons l'arrivée de nouveaux captifs dans les Amériques, peu à peu l'esclavage s'arrêtera, se disent-ils. C'est ainsi qu'à partir de 1807, l'Angleterre déclare la guerre aux négriers de tous les royaumes européens sur les mers. Les marins anglais contrôleront les navires et libéreront des captifs africains. Ils couleront tous les bateaux qui refuseront de se plier à leurs sommations. Très souvent, afin de ne pas perdre leur précieux navires, les négriers jetaient les captifs africains à la mer.

            Ce combat de l'Angleterre sur l'Atlantique a contribué à rendre la traite et l'esclavage des Noirs de plus en plus impopulaire. C'est ainsi qu'en 1814, quand la France signe avec l'Angleterre un traité l'autorisant à poursuivre la traite durant encore cinq ans, l'abbé Grégoire profite de l'occasion pour fustiger l'hypocrisie et la cupidité des colons et de leurs partisans. Le député abbé Grégoire va clairement démontrer que toutes les raisons, religieuses, philosophiques, sociales, scientifiques, avancées par les Français depuis des siècles pour réduire les Africains en esclavage dans les Amériques ne sont que des mensonges, de la propagande qui falsifiaient la réalité sur le continent africain pour cacher leur cupidité, leur soif de richesse et de domination.  Avant tout le monde, l'abbé Grégoire a démontré que c'est l'envahisseur qui fabrique le collaborateur. L'histoire de la seconde guerre mondiale en est un bel exemple pour tous les Français.

            La France a eu du mal, beaucoup de mal à tenir sa promesse faite à l'Angleterre.  Parce qu'elle se disait que son économie était en danger, trois fois elle abolira la traite négrière. L'économie, toujours l'économie ! Elle prime sur l'humain.

            C'est donc seulement en 1848 - avec le retour de la République - que la France charge son Secrétaire d'Etat aux colonies, Victor Schœlcher, de préparer l'acte d'abolition de l'esclavage. Acte d'abolition auquel sera étroitement associé le guadeloupéen Charles Auguste Perrinon. Mais en même temps, l'acte d'abolition a été accompagné par un autre acte : celui de l'indemnisation des colons. Oui, il a fallu dédommager les colons pour la perte de leurs esclaves libérés, pour la perte de leur propriété privée. Non seulement les colons ont été indemnisés mais ils sont restés propriétaires de toutes les terres des colonies. Par conséquent les esclaves libres, les citoyens noirs, sont devenus depuis cette époque des prolétaires dans nos anciennes colonies aujourd'hui département français. 

            Désormais, quand vous entendrez parler des conflits sociaux dans les départements français d'outre-mer, pensez au passé ; un passé très désagréable mais dont le grand intérêt est d'éclairer le présent. Terminons en disant que l'esclavage des Noirs fait partie de l'Histoire de la France et doit s'inscrire pleinement dans notre mémoire collective ; et cela par un enseignement qui ne se nourrit plus des propagandes des siècles passés mais des recherches actuelles sans cesse approfondies et plus près de la vérité. 

(Discours prononcé à Joigny le 17 mai 2018 lors de la commémoration du 170e anniversaire de l'abolition de l'esclavage)

Raphaël ADJOBI

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20 mai 2018

Joigny : commémoration du 170e anniversaire de l'abolition de l'esclavage (L'Yonne Républicaine)

      Joigny : commémoration du 170e anniversaire

                      de l'abolition de l'esclavage

Commémoration de l'abolition de l'esclavage 2018

 

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18 mai 2018

Qui veut la mort du Franc CFA ? (2e partie)

   Qui veut la mort du franc CFA choisit son arme             

Franc CFA

            Permettons-nous de dire ici aux diasporas africaines et aux mouvements progressistes militant pour l'indépendance totale de l'Afrique que l'analyse historique que nous venons de faire leur impose une réponse claire et nette à cette question : faut-il une rupture brutale avec le Franc CFA, cet outil de domination et d'exploitation qui permet à la France  de faire de ses prolétaires des propriétaires comme le souhaitait Victor Hugo, ou bien cheminer avec le détenteur de cette monnaie pour une sortie en douce de cet étau ? Tous ceux qui ont été attentifs à la manière sans cesse répétée de modifier l'ordre des choses sans rien changer à la destination du profit du travail des Noirs ont sûrement remarqué que la France a, à différents moments de son histoire avec eux, pensé à asseoir un subterfuge pour maintenir sa domination. Nous sommes donc certains que ceux-là sont très soucieux d'éviter un nouveau piège.

            Comment peut-on en effet ne pas être soucieux  devant les faits de l'histoire quand on envisage une rupture ou un changement profitable de la relation que l'on entretient avec celui qui a été votre maître, votre donneur de leçons, votre guide pendant plusieurs siècles ? Comment ne peut-on pas, au moment de faire sauter le dernier verrou de la domination du maître, au moment de se débarrasser de ce fameux Franc CFA, ne pas penser à ses propres aïeux, à ses pères, à tous ceux qui par excès de confiance ou de naïveté ont signé des accords prétendument bilatéraux avec la France ? Comment, à ce moment crucial du destin de l'Afrique francophone, ne pas penser à nos aïeux qui ont vu dans les traités qu'ils ont signés les moyens de soulager des souffrances par la jouissance de profits immédiats alors que les Français voyaient dans les mêmes contrats des projets et des profits pour 20, 30 ou 50 ans ? Comment balayer de notre mémoire les souvenirs amers de tous ceux qui ont pavoisé, arborant les dividendes immédiats des contrats signés avec la France, mais qui ont condamné les générations suivantes à vivre pour payer des dettes insondables ?

            Maintenant il convient de dire certaines vérités en nous appuyant sur les anciens dont la sagesse a trop longtemps été écartée du revers de la main par les plus entreprenants de nos pères, de nos aînés. C'est au regard de l'histoire de la relation entre le Noir et le Blanc que Richard Wright assure ceci : "Tu peux oublier l'homme blanc, tu peux essayer de construire un monde autour de toi, mais l'homme blanc, lui, ne t'oublie pas, il ne te laissera jamais échapper à son emprise" (Black boy). Que tous ceux qui peuvent contester ces dires par des preuves de l'histoire des Noirs d'Afrique et des Amériques nous en fassent la démonstration. Sinon, l'affirmation est à verser au débat sur le Franc Cfa comme un bel argument.

            S'il se trouve encore parmi les Africains de la diaspora et du continent des femmes et des hommes désireux de tenter une sortie de cette monnaie par des négociations avec la France - qui en est l'émettrice et la gérante - on ne peut que leur poser cette question : quelle est l'issue d'un débat de libération entre un prisonnier rentable et son geôlier ? J'en appelle à la pensée d'un autre sage, Frantz fanon : "s'il est une démarche stérile, c'est bien celle qui consiste pour un opprimé à s'adresser au cœur de ses oppresseurs : il n'est pas d'exemple dans l'histoire d'une puissance dominante qui ait cédé aux objurgations, si émouvantes ou raisonnables soient-elles, de ceux qu'elle écrasait ; contre des intérêts matériels, sentiments et bon sens ne sont jamais entendus" (Cité par Christiane Taubira dans la préface du Procès de l'Amérique de Ta-Nehesi Coates).

            Ce n'est donc pas en leur âme et conscience mais bien en connaissance de cause - pour ne pas dire en connaissance de l'histoire des faits - que les Africains doivent choisir la voie de sortie du Franc Cfa vers la liberté économique et la dignité.

            Il faudra sûrement retomber dans la fange et apprendre à s'en relever. Il faudra apprendre à marcher d'un pas moins assuré, tituber, trébucher, tomber, se relever, serrer les dents tout en gardant les yeux fixés vers les idéaux de liberté et de dignité qui présideront aux impératifs à mettre en place, posément, méthodiquement. Une vie qui commencera par la mise en place de tout ce qui pourvoira à leurs besoins réels. Seule la peur de la liberté, synonyme du vide et de l'inconnu, pousse l'esclave de maison à opposer la stabilité de sa condition aux aléas d'une vie de totale indépendance.  

Raphaël ADJOBI         (Accédez à la 1ère partie de ce texte)        

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14 mai 2018

La naissance et la construction de l'antiféminisme selon Simone de Beauvoir (une analyse de Raphaël ADJOBI)

 La naissance et la construction de l'antiféminisme

                                Selon Simone de BEAUVOIR

                                (Une analyse de Raphaël ADJOBI)         

Simone de Beauvoir

            Si un Juif peut rêver à une humanité tout entière juive, un Noir à une humanité noire, les prolétaires à un monde sans classe dirigeante, la femme ne peut rêver à l'absence de mâles. C'est dire que le lien qui l'unit à son oppresseur n'est comparable à aucun autre. Le couple homme-femme est fondamentalement uni : «aucun clivage de la société par sexes n'est possible» parce que la division homme-femme tient dans la biologie et non dans un phénomène de l'Histoire. Voilà ce que clame clairement Simone de Beauvoir dans l'introduction de son livre Le deuxième sexe.

            Mais alors, se demande-t-elle, pourquoi cette réciprocité, ce lien nécessaire de l'un à l'autre ne joue-t-il pas en faveur de la libération de la femme ? Pourquoi «le besoin biologique - désir sexuel et désir d'une postérité - qui met le mâle sous la dépendance de la femelle n'a pas socialement affranchi la femme » ?

            D'interrogations en interrogations et d'analyses en analyses, Simone de Beauvoir finit par croire que la laborieuse libération de la femme ne peut s'expliquer que par le rapport qui lie le maître et l'esclave. Alors que le maître ne passe pas son temps à réfléchir au besoin qu'il a de son esclave - «il détient le pouvoir de satisfaire ce besoin» - au contraire, par espoir ou par peur, l'esclave intériorise le besoin qu'il a du maître. Comme par rapport à l'homme «la femme a toujours été, sinon l'esclave, du moins sa vassale», il apparaît «économiquement [que] les hommes et les femmes constituent presque deux castes». Ce qui revient à dire que «refuser d'être l'Autre, refuser la complicité avec l'homme, ce serait pour elles renoncer à tous les avantages que l'alliance avec la caste supérieure peut lui conférer». Alors, plutôt que d'user de «la prétention de tout individu à s'affirmer comme sujet, qui est une prétention éthique», la femme fuit sa liberté et se constitue en chose. Elle choisit la voie de l'aliénation et devient «la proie de volontés étrangères». Ce choix, selon Simone de Beauvoir, c'est la voie de la facilité : «on évite ainsi l'angoisse et la tension de l'existence authentiquement assumée». En d'autres termes, «[la femme] se complaît dans son rôle de l'Autre». Résultat : «l'action des femmes n'a jamais été qu'une agitation symbolique ; elles n'ont gagné que ce que les hommes ont bien voulu leur concéder ; elles n'ont rien pris : elles ont reçu».

            Puis, Simone de Beauvoir en vient à se demander depuis quand a commencé cette soumission de la femme à l'homme. Elle imagine que, comme toute dualité, la dualité des sexes a sûrement commencé par un conflit ; un conflit d'intérêt, évidemment. Et c'est vrai que le constat est clair : «partout, en tout temps, les mâles ont étalé la satisfaction qu'ils éprouvent à se sentir les rois de la création» tout en soulignant «l'imbécillité et la fragilité» de la femme. Et partant de cette suprématie, ils en ont fait un droit avec ses règles qu'ils tournent en principes naturels. C'est ainsi qu'à travers les siècles «législateurs, prêtres, philosophes, écrivains, savants se sont acharnés à démontrer que la condition subordonnée de la femme était voulue dans le ciel et profitable à la terre». Cette attitude de l'homme à l'égard de la femme est en effet ce que l'on retrouve dans toute relation entre dominants et dominés : «qu'il s'agisse d'une race, d'une caste, d'une classe, d'un sexe réduits à la condition inférieure, les processus de justification sont les mêmes». A ce stade de la réflexion de l'auteur, le lecteur ne peut que penser aux multiples théories religieuses, philosophiques, scientifiques inventées par les Blancs pour justifier la déportation des Noirs et leur mise en esclavage dans les Amériques.

            D'ailleurs, dans son analyse, Simone de Beauvoir établit des analogies entre la place que le racisme des Blancs assigne au Noir et celle que l'antiféminisme des hommes indique à la femme. Dans les deux cas, une place inférieure leur est attribuée, et ils doivent y rester. Et parce que «quand un individu ou un groupe d'individus est maintenu en situation d'infériorité» on admet qu'il EST inférieur, on entre dans un cercle vicieux que beaucoup de personnes aimeraient voir se perpétuer. Car, affirme Simone de Beauvoir, «un des bénéfices que l'oppression assure aux oppresseurs, c'est que le plus humble d'entre eux se sent supérieur». Ainsi, de même que l'on voit autour de nous de "pauvres Blancs" se consoler de ne pas être noir ou se montrer dédaigneux, arrogants et méprisants devant tout interlocuteur noir, «de même le plus médiocre des mâles se croit en face des femmes un demi-dieu». Oui, le sentiment de supériorité crée un comportement spécifique ; surtout chez ceux qui souffrent d'une certaine infériorité dans leur caste : «nul n'est plus arrogant à l'égard des femmes, agressif ou dédaigneux, qu'un homme inquiet de sa virilité». 

Le deuxième sexe

            Il y a certes beaucoup d'hommes qui ne considèrent pas, en leur âme et conscience, la femme comme une inférieure ; et il y a beaucoup de Blancs qui ne «posent» pas le Noir comme inférieur. Toutefois, remarque Simone de Beauvoir, de nombreuses circonstances ont montré que tous ces hommes «pénétrés de l'idéal démocratique pour (...) reconnaître en tous les êtres humains des égaux» ont cédé un jour à leur complexe de supériorité. En effet, «il faut beaucoup d'abnégation pour refuser de se poser comme le Sujet unique et absolu» par rapport auquel l'Autre doit se définir. «C'est ainsi que beaucoup d'hommes affirment avec une quasi bonne foi que les femmes sont les égales de l'homme et qu'elles n'ont rien à revendiquer, et en même temps : que les femmes ne pourront jamais être les égales de l'homme et que leurs revendications sont vaines». Aussi, de même que les Noirs se méfient des Blancs qui ont beaucoup de sympathie pour eux, elle estime que les femmes doivent se méfier des hommes qui se déclarent féministes ; car, malgré leur sympathie, ils ne connaissent jamais bien la situation concrète des femmes. Non, de même qu'aucun Blanc ne sait en quoi le fait d'être des Noirs aura-t-il affecté la vie des Noirs, de même aucun homme ne sait «en quoi le fait d'être des femmes aura-t-il affecté [leur] vie».

            Comment sortir de cette situation quand on sait qu'il est «impossible de traiter aucun problème humain sans parti pris ; [sachant que] la manière même de poser les questions, les perspectives adoptées, supposent des hiérarchies d'intérêts» ? La réponse de l'auteur se réfère au point de vue le plus souvent adopté qui est l'intérêt général, le bien public. Puisque «chacun entend par là l'intérêt de la société telle qu'il souhaite la maintenir ou l'établir», il faut se résoudre à assurer «le bien privé de chacun», clame-t-elle. Car, «c'est du point de vue des chances concrètes données aux individus que nous jugeons les institutions».

            Simone de Beauvoir veut que l'on retienne qu'un être libre est un «sujet [qui] se pose concrètement à travers des projets comme une transcendance, (qui) n'accomplit sa liberté que par son perpétuel dépassement vers d'autres libertés». Et elle ajoute, comme une mise en garde : «chaque fois que la transcendance retombe en immanence, il y a dégradation de l'existence en soi, de la liberté en facticité». 

Raphaël ADJOBI                       

Auteur : Simone de Beauvoir

Titre : Le deuxième sexe, Tome 1, 408 pages.

Editeur : Gallimard, Collection folio essais, mai 1986.

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