Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

30 août 2018

Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs, conseils aux parents (Annick Dzokanga)

 Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs

                                     Conseils aux parents

                                       (Annick Dzokanga)

Annick Dzokanga

            Dans tous les établissements scolaires français, les hauts faits des femmes et des hommes qui se sont illustrés dans le passé sont enseignés aux enfants et aux jeunes ou constamment exposés sous leur regard. De la même manière, c'est la misère des Noirs - particulièrement ceux d'Afrique - qui est toujours enseignée ou exposée aux yeux de tous afin d'imprimer dans l'esprit de chacun leur état d'éternels nécessiteux. C'est donc ainsi que dans toutes nos écoles, nos collèges et nos lycées, nos enfants noirs et blancs sont sommés de se reconnaître et de reconnaître l'autre. Ce constat, c'est celui que font de nombreux citoyens noirs et quelques associations qui militent pour l'enseignement de la contribution des Noirs à l'Histoire de France, parce que conscients du fait que c'est la meilleure façon de conduire les enfants noirs à se détester et à valoriser la civilisation blanche. Dès les premières pages de ce livre, c'est aussi le sentiment qu'exprime clairement Annick Dzokanga.

            Au-delà donc de sa volonté d'inciter les familles françaises noires ou mixtes à ne pas négliger l'enseignement des hauts faits des civilisations africaines ainsi que les figures noires illustres à leurs enfants, ce qui retiendra l'attention du lecteur, c'est l'interpellation de tous les Noirs quant à la preuve du sentiment positif qu'ils ont de leur peau. En d'autres termes, ce sont les exemples positifs susceptibles de valoriser la couleur de leur peau - preuve qu'ils l'assument sans complexe - et de donner par la même occasion une image positive et rassurante du Noir à leurs enfants qu'Annick Dzokanga demande aux parents. En effet, selon l'auteure - et on ne peut qu'être d'accord avec elle - vos enfants seront bien armés pour vivre parmi les Blancs si, avant tout, vous assumez la couleur de votre peau, la crêpure de vos cheveux, si vous connaissez l'histoire de vos ancêtres et de vos aïeux au point de les opposer aux préjugés érigés en savoirs parmi vos compatriotes blancs.

            Certes, si la lecture de ce livre est facilitée par son organisation en une multitude de chapitres permettant un retour rapide aux textes qui auront retenu votre attention, il n'est pas exempt de nombreuses coquilles. Parce qu'édité à compte d'auteur, il n'a pas bénéficié de l'aide d'un professionnel de l'édition. Le lecteur ne devra donc pas être trop exigeant avec l'auteure sur ce chapitre. La grande faiblesse de ce livre, selon nous, tient non seulement au retour incessant de thématiques déjà abordées mais encore à cette tendance de l'auteure à prendre les adultes par la main pour leur apprendre à marcher. On aurait aimé demeurer avec elle dans la réflexion et les interrogations qui rendent ce livre plaisant.

            Malgré ces éléments qui ne sont pas en faveur de son premier essai, le lecteur appréciera la franchise, voire l'audace d'Annick Dzokanga sur certains faits de notre société. Par exemple, pour elle, tous les enseignants blancs convaincus de la supériorité de leur "race" ne peuvent qu'être consciemment ou inconsciemment méprisants et brutaux à l'égard de leurs élèves noirs. Ce livre est donc un miroir qu'elle leur tend. Nous pouvons aussi vivement recommander Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs  à toutes les jeunes filles et femmes noires aux cheveux raides, c'est-à-dire qui portent des perruques ou des mèches. Si vous en connaissez, offrez-leur ce livre comme un miroir pour susciter le débat. C'est dire que sur bon nombre de sujets, le lecteur ne pourra que dire bravo à l'auteure qui est tout à fait convaincante.

Raphaël ADJOBI

Titre : Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs, Conseils aux parents ; 249 pages.

Auteur : Annick Dzokanga

Editeur : Livre édité à compte d'auteur, juillet 2017. 

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18 août 2018

Cent ans de solitude (Gabriel Garcia Marquez)

                                            Cent ans de solitude

                                           (Gabriel Garcia Marquez)

Cent ans de solitude

            Si comme moi vous avez souvent entendu parler de ce roman sans jamais l'avoir ouvert pour vous y plonger, alors n'hésitez pas à sauter le pas. Gabriel Garcia Marquez nous livre ici un magnifique récit aux contours labyrinthiques et tout en spirale qui donne au lecteur le net sentiment de vivre un éternel recommencement des événements. En effet, suivre la famille Buendia, de génération en génération, vous donne l'impression que "le temps ne passait pas mais tournait en rond sur lui-même".

            Au temps de la conquête de l'intérieur des terres américaines par les vagues d'émigrants européens fuyant la misère de leur continent à la recherche d'une vie meilleure, la famille Buendia fonda Macondo, un village d'une vingtaine de maisons en terre glaise et en roseaux dans une contrée que personne ne pouvait situer sur une carte du pays. Mais voilà que bientôt, dans ce "village qui s'enlisait irrémédiablement dans les fondrières de l'oubli", tous les ans, au mois de mars, un groupe de gitans, avec à sa tête un gros bonhomme à la barbe broussailleuse du nom de Melquiades, venait y planter sa tente dans un tintamarre assourdissant pour faire découvrir à la population les nouvelles inventions à la mode dans les villes. Ainsi, chaque fois, José Arcadio Buendia découvrait une invention nouvelle qu'il passait l'année entière à expérimenter pour en saisir le secret. Et quand Melquiades mourut, le doyen de la famille Buendia se retrouva avec un mystérieux manuscrit qu'il passera sa vie entière à déchiffrer, et après lui chaque mâle de son clan.

            Ce qui séduit dans ce récit, c'est le ton avec lequel Gabriel Garcia Marquez dresse le portrait et décrit la vie des membres de la famille Buendia qui, de génération en génération, gravitent autour du mâle qui reprend en main la recherche du secret du manuscrit. A la suite des gitans, périodiquement, de nouveaux arrivants plongeaient Macondo dans une frénésie d'habitudes nouvelles qui s'éteignaient quelques années plus tard comme un feu de camp après le départ de joyeux fêtards. Alors, les Buendia comptaient dans leurs rangs les victimes de l'amour causées par le cataclysme. Le lecteur découvre très vite que dans ce clan familial, où les uns et les autres étaient obsédés par la solide solitude dans laquelle ils se trouvaient, chaque caractère semblait se forger ou se révéler par rapport à l'amour. Si "les femmes dans cette famille avaient des entrailles de pierraille" - et le cœur aussi - les hommes agissaient comme on prend "un billet éternel pour un train qui n'arriverait jamais à destination". Ainsi, alors que deux amoureux mourront pour Remedios-la-Belle après de vains soupirs, le colonel Buendia engendrera dans de multiples contrées dix-sept fils après trente-deux guerres livrées en vingt ans. Quant à Ursula, la centenaire trisaïeule, elle semblait jouer des tours à la mort parce qu'elle se fit la promesse d'exorciser le sort qu'elle croyait s'acharner irrémédiablement sur sa famille.

            Cent ans de Solitude est assurément un récit étourdissant aux portraits surprenants et étonnamment homogènes dans le groupe des hommes comme dans celui des femmes ; ce qui donne au lecteur l'impression d'une irrémédiable fatalité planant sur les personnages. Impression qui se confirme à la fin du roman dans la vie amoureuse des deux derniers descendants de la famille Buendia. Un roman très dense dans sa structure mais passionnant qui mérite amplement la réputation mondiale qui lui est faite.

Raphaël ADJOBI

Titre : Cent ans de solitude, 461 pages

Auteur : Gabriel Garcia Marquez

Editeur : Editions du Seuil, 1968.

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13 août 2018

La libération de Simone Gbagbo vue par les "frères" d'Alassane Ouattara : Alpha Blondy, Joël-Célestin Tchétché...

                 La libération  de Simone Gbagbo

         vue par les "frères"  d'Alassane Ouattara :

                        Alpha Blondy, Joël-Célestin Tchétché....

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           Il est très étonnant d'entendre de nombreux Ivoiriens féliciter ou remercier Dramane Ouattara pour avoir libéré, après sept années de détention arbitraire, 800 de ses prisonniers politiques dont Simone Gbagbo. En clair, aux yeux de ces Ivoiriens, l'emprisonnement sans jugement puis la libération sans jugement de toutes ces personnes - souvent en très mauvais état de santé - transforme en un jour le geôlier en libérateur digne de louanges. Ce point de vue qui traduit une totale absence de bon sens fait de ces compatriotes de Simone Gbagbo des esprits méprisables ! 

            Dès le 6 août, après la proclamation de la libération des prisonniers politiques, c'est une "Organisation internationale des femmes ivoiriennes pour la paix", apparue à New-York en juillet 2017, qui félicitait  Dramane Ouattara et le remerciait pour l'amnistie qu'il venait de prononcer. Cette organisation parlait alors de « moment historique (pour) la reconstruction émotionnelle de la Côte d'Ivoire ». Allez comprendre ce que cela veut dire. Et elle ajoute : « l'amour a pris le pas sur la haine ; la division va disparaître au profit de la solidarité et de la confiance mutuelle [...] La paix est en train de naître ».

            Oui, pour les femmes de cette organisation, Dramane Ouattara a fait montre d'un grand amour et a chassé par la même occasion de son cœur la haine qui l'animait jusque-là. Le voici donc tout à coup artisan de la paix ! Ce qui explique les félicitations sans une once d'ironie. Assurément, ces femmes ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Le caractère simpliste de leur réflexion en est la preuve.

            Par ailleurs, Monsieur Joël-Célestin Tchétché, porte-parole du RHDP en France - coalition du RDR de Ouattara et du PDCI de Konan Bédié au pouvoir depuis 2011 - agissant au nom du "Forum pour la démocratie et la liberté" a vivement félicité Ouattara. Selon lui et son organisation, « cette initiative personnelle du président de la République [...] confirme l'indépendance et l'autonomie de la Côte d'Ivoire ». En clair, un pays où le président prend l'initiative personnelle d'emprisonner puis de libérer qui il veut est un pays indépendant et autonome. Quelle richesse d'esprit ! Quel talent intellectuel ! Précisons que Monsieur Joël-Célestin Tché-tché fait partie de ceux qui affirment haut et fort que le régime de Laurent Gbagbo empêchait les Ivoiriens de circuler librement dans leur pays. Faisons-lui remarquer que malgré les grands travaux de Dramane Ouattara et la croissance à deux chiffres érigée en modèle pour le reste de l'Afrique, il ne paie pas tous les fonctionnaires ; et en appauvrissant les populations par des méthodes diverses, il a fini par faire de la Côte d'Ivoire le troisième pays en nombre de migrants fuyant vers l'Europe.                     

Prisonnier de Ouattara

           Plus surprenant encore que les propos des dames ivoiriennes de New-York et ceux du porte-parole du RHDP en France est le discours de l'ancien chanteur Alpha Blondy qui, brandissant son titre d'ambassadeur de la CDEAO en Côte d'Ivoire - titre ronflant parce que vide de sens au quotidien - félicite son « grand frère »  Dramane Ouattara en des termes exagérément laudatifs.

            En effet, ignorant sans doute le sens des mots, il qualifie la décision de Dramane Ouattara de « geste sublime », en d'autres termes « parfait », d'une grande hauteur morale. Il va même plus loin et fait de l'homme un bienfaiteur de l'humanité en assurant que grâce à lui « l'espérance promise à l'humanité devient une réalité » (Allusion aux paroles de l'hymne national ivoirien). On croirait entendre un récit épique. On est renvoyé à Ulysse, à Soundjata kéïta !... Pour bien comprendre Alpha Blondy, il faut peut-être simplement se dire que c'est un chanteur habitué à faire dans le rythme plutôt que dans le sens des mots qu'il ne maîtrise pas. Pour lui, il faut que l'association des mots sonne bien. C'est tout ! Leur sens est à ses yeux chose secondaire. Si vous ne tenez pas compte de cette remarque, vous le prendrez pour un fou à l'entendre comparer Ouattara à un dieu : « Que Dieu, l'Eternel, vous bénisse abondamment pour votre geste divin ! » Vous avez bien lu : le geste de Ouattara est divin, c'est-à-dire digne d'un dieu ! 

Prisonniers de ouattara

            Oui, pour Alpha Blondy, l'amnistie des 800 prisonniers politiques décidée par Ouattara l'élève au rang des dieux qui seuls sont capables d'un tel geste ! Oui, pour Alpha Blondy, jeter arbitrairement quelqu'un en prison durant sept ans puis le libérer est un idéal auquel tous les Ivoiriens doivent aspirer. Quelle plénitude en perspective pour des millions d'Ivoiriens qui peuvent voir là un avenir prometteur en politique ! Désormais, vous pouvez rêver que si demain vous devenez président de la république, vous pourrez emprisonner Alpha Blondy et tous ceux qui pourraient vous gêner dans votre action puis les libérer au bout de sept ans et vous aurez l'honneur d'être déclaré bienfaiteur de l'humanité et même un dieu.

            Pour notre part, nous voudrions nous éloigner de ce concert de louanges qui rabaisse l'esprit humain et dire à la Communauté européenne que si nous ne la félicitons pas, nous nous réjouissons de sa décision - même si elle est tardive - de réparer partiellement le mal qu'un de ses membres - La France - a fait à la Côte d'Ivoire. Nous lui demandons d'aller beaucoup plus loin que le rapport de ses ambassadeurs sur ce pays (1) ; rapport qui a produit l'effet que nous connaissons en ce mois d'août 2018. Puisque la source du mal que vit la Côte d'Ivoire se trouve en Europe, que celle-ci œuvre pour que le loup prédateur qu'elle a fait entrer dans la bergerie ivoirienne en sorte et retourne auprès de son maître permettant ainsi aux vrais démocrates de reprendre leur place. Le rapport cité plus haut ne dit-il pas que les autorités actuelles - qui ont bénéficié de l'aide militaire de la France pour s'installer - se « montrent hermétiques aux critiques internes ou externes, et semblent désireuses de ne laisser aucun lieu de pouvoir leur échapper » et que Alassane Dramane Ouattara est « trop faible politiquement pour accepter le jeu politique » , démocratique ? Alors, afin que cette équipe soit balayée de l'échiquier politique ivoirien, la commission européenne doit absolument faire libérer Laurent Gbagbo avant que le « mécontentement perceptible » de la population ne se convertisse en une violente révolution.

Raphaël ADJOBI

(1) Toutes les citations de ce paragraphe sont extraites du dernier rapport de l'Union européenne sur la Côte d'Ivoire.

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08 août 2018

Le pénalty et le compteur du buteur (par Raphaël ADJOBI)

            Le pénalty et le compteur du buteur

Souvenir d'une lecture de mon enfance que je cite de mémoire (CE2 ? CM1 ?) :

"La fin de la dernière prolongation approchait et ni l'une ni l'autre des deux équipes n'avait ouvert la marque. A certains mouvements du public, on voyait que des spectateurs quittaient leur place pour gagner la sortie. La foule croyait donc au match nul. [...] Je venais d'être mis en possession du ballon dans la surface de réparation lorsque mon adversaire direct me chargea assez rudement. Poussé par je ne sais quel sentiment, je simulai la chute brutale et restai étendu sur le terrain. Le coup de sifflet qui retentit alors glaça le sang de nos adversaires et dut pénétrer comme un stylet dans le cœur de leurs ardents supporters. Quand je me relevai, l'arbitre montra de son indexe tendu la tache blanche du pénalty. Je devais donner le coup de pied de réparation". (Auteur non retrouvé).

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Bien entendu, dans une école catholique, on ne pouvait tolérer une telle tricherie. Heureux hasard donc, le tireur du pénalty et le gardien de but sont de grands amis.  Aussi, le texte dit qu'à ce moment crucial du match, les deux amis se regardèrent longuement et "... mes yeux quittant ceux de Williamson lui indiquèrent le coin droit de la cage et je bottai". N'est-ce pas moralement beau ça ?

Mais ce n'est nullement du sens moral des tricheries qui occasionnent souvent les pénalty dont je voudrais vous entretenir. Je voudrais vous dire que sur les stades de football de mon enfance, le coup de pied de réparation appelé "pénalty" était toujours exécuté par le joueur ayant subi la faute ou ayant contraint l'adversaire à la provoquer. Aussi, je me demande depuis quand le choix de l'exécuteur de la sentence se porte-t-il délibérément sur le joueur le plus talentueux de l'équipe dans cet exercice.

J'avoue avoir toujours jugé moins dramatique pour le spectacle le fait que le pénalty soit exécuté par un autre joueur que celui sur lequel la faute a été commise ou dont le tire a provoqué la faute de main. Mais surtout, je trouve inadmissible que dans la concurrence au nombre de buts marqués le tireur de pénalty soit classé dans la même catégorie que ceux qui marquent des buts dans le feu de l'action. Pour moi, marquer cinq pénalty et marquer cinq buts dans l'action du jeu sont deux choses différentes témoignant de deux talents totalement différents. Si on y ajoute le fait que les pénalty sont souvent volontairement provoqués en l'absence de toute agression flagrante - comme c'est le cas dans le texte de mon enfance - on peut croire que le compteur de buts du tireur de pénalty a moins de valeur que celui des autres joueurs. C'est dire que pour moi, tous les buts ne se valent pas.  

Raphaël ADJOBI

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01 juillet 2018

Quilombos, communautés d'esclaves insoumis au Brésil (Flavio dos Santos Gomes)

                                           QUILOMBOS

               Communautés d'esclaves insoumis au Brésil

                              (Flavio dos Santos Gomes)

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            L'actualité sociale au Brésil en ce début du XXIe siècle est marquée par la revendication des populations noires du droit de propriété sur les terres que leurs ancêtres fuyant l'esclavage ont occupées durant des siècles ou des décennies avant 1888. Des terres disséminées sur tout le territoire, souvent éloignées des agglomérations ou des plantations gérées par les colons européens. On oublie en effet de souligner dans les manuels scolaires que la fuite des esclaves pour constituer des communautés libres était de très loin la première forme de lutte contre l'esclavage dans les Amériques. Flavio dos Santos Gomes vient donc nous le rappeler tout en nous montrant les différents visages de ces communautés d'esclaves insoumis appelées "quilombos" au Brésil.

            Depuis sa capture sur le sol africain, l'idée qui ne quitte aucun captif arrivant sur la terre du Nouveau Monde était la fuite vers la liberté. S'il est évident que sur les îles la sécurité des fugitifs dépendait souvent de la taille très variable du territoire, sur l'immense continent américain, très nombreux sont les captifs africains qui seront libres dès leur arrivée et transmettront à des générations de jeunes gens leurs savoir-faire de guerriers défenseurs des libertés. Contrairement aux idées reçues qui font des esclaves fugitifs - appelés "marrons" en France et "quilombolas" au Brésil - des êtres craintifs vivant de la chasse et de la cueillette dans des réduits inaccessibles, ce sont de vraies communautés villageoises avec leurs vergers, leurs champs d'ignames, de manioc, de riz, preuves de l'industrie des Africains que nous dévoile ici Flavio dos Santos Gomes. Il montre que ces communautés parvenaient même à échanger ou à vendre leurs productions dans les villes où les commerçants ne manquaient pas de se plaindre de cette concurrence clandestine. Non seulement les occupants des "quilombos" ou villages marrons ne se contentaient pas de vivre en autarcie ou de se défendre, mais ils étaient aussi capables de semer la terreur dans les plantations des colons où ils incitaient les autres esclaves à la fuite ou à la rébellion. Sans cesse soumis à la menace des Européens, la force d'un "quilombo" devait donc résider dans la volonté de s'imposer aux plantations des colons à travers les esclaves ou les maîtres auxquels ils exigeaient le paiement d'une taxe en provisions, armes ou argent.

            Par ailleurs, alors que les manuels scolaires nous font croire que les esclaves indigènes - faussement appelés "Indiens" - ont été remplacés par des Africains de manière systématique, ce livre montre que du XVIe au XVIIIe siècle l'esclavage dans les Amériques englobait indistinctement ces deux types de main-d'œuvre. Esclaves ou "libres", les "Indiens" étaient soumis au travail obligatoire dans les plantations.

            En s'attachant à la taille et à la puissance d'une foule de "quilombos" du Brésil, du Suriname, de la Guyane Française et de la Guyane hollandaise, à leur organisation économique et à leurs systèmes de défense parfois sophistiqués, l'auteur nous dévoile une Amérique esclavagiste où la figure de l'Africain apparaît intimement attachée à la liberté tandis que l'Européen s'appliquait à l'empêcher d'exploiter son génie créateur. On remarque aussi que dans leur lutte, les fugitifs et les esclaves des plantations se sont toujours montrés très conciliants avec les Européens ; les uns ne se rebellant que devant la maltraitance et les autres devant le poids des menaces des chasseurs d'esclaves à la solde de l'administration coloniale ou des grands planteurs.

            Ce livre de Flavio dos Santos Gomes est à découvrir comme une cartographie des foyers de résistance des Africains contre l'esclavage auquel les destinaient les colons européens dans le Nouveau Monde.   

Raphaël ADJOBI

Titre : Quilombos, communautés d'esclaves insoumis au Brésil.

 Auteur : Flavio dos Santos Gomes.

Editeur : l'Echappée, 2018.

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25 juin 2018

Des poupées noires pour former des criminels blancs (Raphaël ADJOBI)

      Des poupées noires pour former des criminels blancs

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            Tous les enfants du monde ont joué et joueront à la poupée. En d'autres termes, jouer à la poupée fait partie de toutes les cultures humaines. Mais savez-vous que les enfants noirs nés dans les Amériques entre le XVIe et le milieu du XIXe siècles n'ont jamais connu ces moments de tendre complicité avec cet objet que l'on humanise au gré de son imagination ?

            En effet, l'une des spécificités de l'esclavage des Noirs dans les Amériques est l'absence de cellule familiale sur une longue durée. C'est vrai, il n'y a jamais eu sur ce continent de groupe d'esclaves noirs constitué d'un père, d'une mère, avec des enfants grandissant sous un même toit et bénéficiant d'une transmission de connaissances et de savoir-faire jusqu'à l'âge adulte ! Durant trois siècles et demi, cette cellule humaine ordinaire appelée famille était inconnue des esclaves noirs des Amériques. Seuls les marrons qui avaient fui cette condition ont pu jouir d'une vie de famille devenue un privilège aux yeux des colons européens sous le ciel des Amériques.

            On ne s'étonnera donc pas d'apprendre que c'est seulement au milieu du XIXe siècle - vers 1848 - que sont apparues les premières poupées noires. Et elles ne seront fabriquées en série qu'à la fin des années 1960. Cette apparition tardive de la poupée dans les bras des enfants noirs confirme donc de manière explicite et historique - il faut le répéter - le fait que la famille noire était niée, que les mères étaient très tôt séparées de leurs enfants vendus, alors qu'elles subissaient les violences sexuelles des maîtres ou des contremaîtres blancs en même temps qu'elles élevaient les enfants des premiers.

            Or, nous savons tous que d'une façon générale les jouets sont révélateurs des cultures où ils naissent et sont utilisés, et la poupée révélatrice de ce que ces cultures donnent à voir à leurs enfants. Parce qu'elle est le jouet anthropomorphique (apparence de l'humain) par excellence, nous avons tout lieu de croire avec la critique et journaliste américaine Margo Jefferson qu'il convient de se demander «avec qui jouons-nous lorsque nous jouons, vivons avec une poupée d'une autre race ?» (Black Dolls, brochure de l'exposition de la collection de poupées noires de Deborah Neff - 23 février au 20 mai 2018 à La maison rouge, Paris). 

            Sachant qu'une poupée est un objet «transitionnel» (Donald Winnicott, psychanalyste britannique - 1896/1971), c'est-à-dire qui n'existe pas en tant que tel mais bien pour ce que l'enfant lui fait (câlins, brimades, mutilation), on peut aisément mesurer l'importance de créer et porter des poupées à son image. Ainsi, on a pu expérimenter (Kenneth et Mamie Clark en 1940 ; expérience renouvelée en 2005) que les enfants noirs qui jouent à câliner des poupées blanches estiment sans aucune hésitation qu'une peau blanche est plus belle qu'une peau noire. C'est dire que par la poupée blanche, inconsciemment, les enfants noirs ont appris à ne pas aimer leur couleur de peau et par voie de conséquence à se détester.

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            Dans une société qui valoriserait le Noir, avec des enfants blancs habitués à jouer avec des poupées noires et mis dans la même situation on aboutirait au même résultat. Mais les Blancs vont procéder autrement. Dans cette Amérique où le racisme et la ségrégation ont été longtemps érigés en principe social, au XIXe et au XXe siècles, les Blancs avaient coutume d'offrir à leurs enfants des poupées noires afin qu'ils apprennent à «les mutiler, les égorger, les couper entre les jambes, et aller jusqu'à les pendre ou les brûler» (Britt Bennett, Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs, éd. Autrement, 2018). Comme le disait si bien Bernstein, «l'amour et la violence n'étaient pas antinomiques, mais fréquemment interdépendants» (cité par Brit Bennett, idem). Cette pratique était même très vite devenue une mode et s'était diversifiée à travers tout le territoire américain : des poupées noires à abattre avec des balles de base-ball dans les foires, des effigies de bébés noirs servant d'appâts aux alligators, des publicités vantant les «poupées de chiffon Nigger» qui supportent bien la maltraitance.... Oui, il y a de la créativité dans la cruauté raciste !  

            Il est donc clair que de même qu'à l'époque de l'esclavage les Blancs dressaient des chiens spécialement pour s'attaquer aux Noirs et les mettre à mort, de même au XIXe et au XXe siècles ils apprenaient à leurs enfants à mépriser les corps noirs afin de passer plus aisément à leur mutilation ou leur mise à mort. Raison pour laquelle n'importe quel Blanc qui tue un Noir dit toujours : « je croyais bien faire ».

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            Quand de génération en génération on a été éduqué dans la haine du Noir, quand de génération en génération on a été éduqué à participer gaiement à des parties de chasse au nègre le dimanche après la messe, quand depuis l'enfance on a été éduqué à assister à des flagellations et à des pendaisons, quand on a appris à mutiler, égorger et pendre des poupées noires, à l'heure de la démocratie que fait-on de tout ce bagage culturel que l'on aimerait voir se perpétuer ? Eh bien, on s'engage dans la police pour accomplir légalement ce qui est interdit aux citoyens ordinaires. On comprend donc aisément que les partisans du Ku Klux Klan n'arborent plus des cagoules blanches coniques mais plutôt l'uniforme de la police pour poursuivre en toute impunité leur volonté d'éradiquer les Noirs du sol américain.

Raphaël ADJOBI

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