Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

15 février 2018

LES NOIRS, clichés et préjugés de l'époque coloniale à nos jours (Serge Bilé et Mathieu Méranville)

                                               LES NOIRS

                                        Clichés et préjugés

                             de l'époque coloniale à nos jours

                            (Serge Bilé et Mathieu Méranville)

Les Noirs, clichés et préjugés

            Parmi les grands propagateurs des clichés et préjugés sur les Noirs en Europe, il faut compter tous ceux qui un jour, dans leur lumineuse imbécillité, ont pu dire ou écrire que les peuples qui se contentent du nécessaire grâce à une industrie appropriée sont des sauvages, des paresseux aux mœurs volages et à l'intelligence limitée. Et dans cette longue liste des personnes qui ont forgé la dizaine de clichés méprisants proposés dans ce livre, vous serez peut-être très surpris de compter de nombreux penseurs réputés mais dont la raison se fourvoyait allègrement au sortir des limites de la France.

            En effet, ce qui frappe dans les discours qui ont servi de base aux clichés et préjugés attachés à la femme et à l'homme noirs, c'est chaque fois la grande liberté du ton, l'assurance de celui qui a le droit pour lui et qui juge sans retenue l'humanité au regard des règles de son petit coin d'Europe. Et c'est avec raison que Serge Bilé et Mathieu Méranville nous montrent avec insistance comment, loin du poids de l'église catholique qui les a pétris de la crainte du châtiment divin, et loin de la chasteté prônée par l'ère victorienne, les Noires aux seins nus étaient apparues aux colons et aux voyageurs blancs comme des femmes volages et eux comme les innocentes victimes qui succombaient à leur chair. Laissant libre cours à leurs fantasmes qui les poussaient à des comportements d'animaux, ces Européens ont chargé les Noirs de tous les maux : femmes lubriques, hommes au sexe surdimensionné qui rend l'Afrique dangereuse pour la femme blanche. Ce chapitre du livre, très riche en informations historiques, séduit par la perspicacité des analyses quant à la cohérence du comportement sexuel du colon aussi bien en Afrique qu'aux Amériques.

            C'est bien connu, pour les Européens, tous les Noirs se ressemblent, physiquement et moralement, ils sont laids, ce sont de grands enfants qui n'ont pas d'Histoire, moins intelligents et donc incapables de rien inventer, ils ne sont que bons en sport. En s'appuyant sur l'Histoire justement pour expliquer les sources de tous ces préjugés qui survivent encore avec force en Europe, les deux auteurs révèlent parfois des vérités troublantes parce que jamais enseignées. Savez-vous par exemple que l'empire colonial français a été réalisé par les tirailleurs sénégalais ? Savez-vous qu'en Europe, si se laver a longtemps été considéré comme la meilleure façon de se rendre malade, des mesures étaient prises pour sanctionner ceux qui allaient se baigner dans les rivières ? On comprend alors pourquoi les Noirs qu'ils voyaient souvent se baigner étaient considérés comme des sauvages, des êtres sales. On découvre aussi que quand le Blanc reconnaît quelque qualité au Noir, il prend soin de sauvegarder la suprématie de sa race en lui interdisant de se mesurer à lui. C'est le cas en sport, notamment en boxe où les Noirs n'ont pu concourir avant 1910. Quant à l'absence de cyclistes ou de jockeys sur les pistes et les hippodromes d'Europe et d'Amérique, les raisons ne peuvent que soulever le cœur du lecteur.            

            Avec beaucoup de probité par rapport à leurs sources, Serge Bilé et Mathieu Méranville nous montrent que les mots ont une histoire et un sens ; ils nous montrent que les clichés et les préjugés dont nos compatriotes blancs sont loin d'ignorer la portée blessante sont le fruit de constructions volontaires, d'interprétations dues à l'ignorance, et surtout des répétions sans preuve à travers les époques. Ils nous font par exemple voir, avec beaucoup d'adresse, comment tout en se prélassant pour ainsi dire dans son hamac durant des siècles pendant que le Noir le nourrissait de son travail quotidien, le colon blanc a réussi à faire passer ce dernier pour un paresseux aux yeux de la postérité. Evidemment, presque toujours, il manque à celui qui profite du travail de l'autre assez d'intelligence pour lire dans son manque d'ardeur à l'ouvrage la marque de la résistance de l'esclave à l'inhumanité de son maître.

Raphaël ADJOBI

Auteurs : Serge Bilé & Mathieu Méranville

Titre : Les Noirs, clichés et préjugés de l'époque coloniale à nos jours, 247 pages.

Editeur : L'Archipel, octobre 2017

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05 février 2018

Je ne suis pas une héroïne (Nicolas Fargues)

                          Je ne suis pas une héroïne

                                      (Nicolas Fargues)

   ou quand un Blanc se fait l'avocat des femmes noires                          

Je ne suis pas une héroïne

            C'est le livre des défis ! Quand un homme entreprend d'écrire un récit à la première personne en se mettant à la place d'une femme, c'est déjà troublant. Si en plus de cela, cet écrivain est un Blanc et la femme une Noire, le trouble nous conduit à redoubler d'attention pour ne pas perdre pied. Une plongée étourdissante dans la peau et l'esprit d'une jeune française noire de son époque, voilà donc l'incroyable prouesse narrative que nous propose Nicolas Fargues.

            A la fin de l'année 2017, Amandine Gay a fait entendre la voix des femmes noires vivant dans une France dont la norme est la couleur blanche, grâce à son film-documentaire Ouvrir la voix. Avec Je ne suis pas une héroïne, Nicolas Fargues lui emboîte le pas pour souligner lui aussi que les institutions de notre pays et le regard de la majorité blanche ne portent pas sur nos compatriotes noires les mêmes jugements que sur les femmes blanches, ne les renvoient pas aux mêmes références culturelles, sociales, humaines. En d'autres termes, les Français blancs peinent à voir dans une femme noire française une femme tout court.

            Comme pour illustrer sa pensée, à travers les récits amoureux de la jeune Gérald, Nicolas Fargues nous livre une somme de clichés et de préjugés dont est accablée la femme noire française ou belge ; des lieux communs chosifiants et animalisants que nos compatriotes blancs gagneraient à découvrir pour se voir de bon biais, comme dirait Montaigne. D'autre part, il n'a pas échappé à l'auteur que, "La France ayant du mal à reconnaître et à intégrer ses minorités, il était devenu plus naturel pour un jeune Français noir de cette génération dite consciente de s'identifier à la langue des Droits civiques américaines qu'aux valeurs prétendument inclusives de la République".

            Je ne suis pas une héroïne est, de toute évidence, un roman politique sur l'identité française ; et pour cette raison, il mérite l'attention d'un très large public. Si à trente ans, les rencontres amoureuses de Gérald sont souvent blanches, c'est parce qu'elle vit dans une société majoritairement blanche et surtout parce qu'elle s'est hissée à un niveau intellectuel où l'homme noir est une denrée rare. Ceux qui verraient dans ce constat un souci d'intégration se trompent ; de même qu'ils se trompent quand ils taxent de communautaristes les Noirs rejetés à la périphérie des grandes villes. La politique assimilationniste du pouvoir blanc doit prendre conscience que l'identité française ne consiste pas à faire de la couleur blanche la norme pour tous mais à respecter la diversité nationale.

Raphaël ADJOBI

Titre : Je ne suis pas une héroïne, 263 pages

Auteur : Nicolas Fargues

Editeur : P.O.L., 2018   

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26 janvier 2018

Ouvrir la voix (Amandine Gay) et l'association La France noire

                                          Ouvrir la voix

                                           (Amandine Gay)

images Ouvrir la voix

Le cinéma Agnès Varda de Joigny nous a permis de voir, le dimanche 21 janvier, "Ouvrir la voix", le documentaire de Amandine Gay sur le vécu quotidien des françaises noires dans une France dont la norme est la couleur blanche.

            Ce documentaire qui donne la parole aux femmes françaises et belges nous permet de découvrir les multiples facettes du racisme qui jalonnent leur vie. Des mots de rejet des camarades de la maternelle qui vous marquent pour la vie, à ceux plus sournois qui vous ferment les portes de certains circuits professionnels, en passant par les mots qui animalisent et chosifient, ce film-documentaire est un vrai miroir tendu à la majorité blanche de notre pays. Trop souvent, nous vivons avec des personnes qui ignorent totalement que leurs gestes, leurs mots, les normes qu'ils affectionnent et défendent sont pour ces femmes noires de vraies meurtrissures. A leurs yeux, une femme noire n'a rien à voir avec une femme blanche ! Leurs mots le montrent, le prouvent.

Amandine Gay - Docum

            Ce film-documentaire mérite d'être accompagné d'un débat à chaque projection ! Il est tout à fait frustrant de rentrer chez soi après l'avoir vu sans avoir échangé avec quelqu'un, sans savoir comment il a été reçu par nos compatriotes blancs.

            Retenons tout simplement que de la même façon que l'on n'en faisait pas assez pour les handicapés ou pour ceux qui ont une orientation sexuelle différente, de même il n'y a pas assez d'éducation pour enrailler le racisme. Le sage dit que la nature a créé des différences mais que c'est la société qui en fait des inégalités. Il convient donc d'apprendre à mieux connaître l'autre pour respecter sa différence.

            L'association La France noire envisage une projection-débat de ce film documentaire à Joigny dans le courant de cette année 2018 avec la participation des lycéens.    

Raphaël ADJOBI 

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23 janvier 2018

Le procès de l'Amérique (Ta-Nehisi COATES)

                                   Le procès de l'Amérique

                                           (Ta-Nehisi Coates)

Le proècès de l'Amérique

            Assurément, Toni Morrison a raison de voir en Ta-Nehisi Coates le digne successeur de James Baldwin, l'auteur de La prochaine fois le feu. En effet, d'une œuvre à l'autre, la voix de Ta-Nehisi tonne juste. Dans Le procès de l'Amérique, cette voix "dévoile les astuces et les artifices qui embrouillent, et laisse apparaître la cohérence et les finalités de ces organismes privés ou parapublics, ayant pour mission [...] d'épargner à l'Amérique blanche une promiscuité dont les effets les plus redoutés ne sont pas le métissage, mais la dévaluation immobilière et [...] l'inquiétant sentiment d'égalité que pourraient éprouver les Noirs s'ils étaient traités en citoyens protégés par les lois". Ces mots repris à la préface signée par Christiane Taubira résument excellemment l'esprit du livre.

            Le procès de l'Amérique est en effet l'effrayant exposé des nombreuses techniques mises en place à travers le temps pour permettre la prédation contre tous les Noirs qui aspirent à vivre comme les citoyens blancs. C'est comme le prix à payer pour le passage du statut de sujet à celui de citoyen dans le système colonial français. Mais aux Etats-Unis, Noirs et Blancs vivent sur le même territoire et le rite de passage est extrêmement douloureux parce que l'objectif premier est qu'il n'y ait pas de passage du tout !

            De la même façon que par le passé "les maîtres blancs échangeaient des tuyaux sur la reproduction de la main-d'œuvre, la meilleure façon de la faire travailler et les punitions efficaces" à lui infliger, de même à l'heure de la démocratie, les Blancs s'échangent les techniques à mettre en place pour exproprier les agriculteurs noirs, pour empêcher les citadins noirs d'être propriétaires de leur maison, pour les obliger à vivre endettés le restant de leurs jours s'ils s'entêtent à le devenir, pour les dissuader d'avoir des prétentions à vivre dans les mêmes quartiers que les Blancs, pour faire rater aux enfants noirs la possibilité de faire des études...

            C'est ici l'occasion de dire avec force à tous les Noirs à travers le monde - et surtout à ceux qui croient avoir l'insigne honneur d'être désignés parmi nous comme les représentants de l'élite noire française - qui dissertent avec arrogance sur ce qu'ils appellent la grande tendance des Africains-Américains à végéter dans la misère, que les ghettos existent aux Etats-Unis parce qu'on a trop longtemps refusé aux Noirs les privilèges dont jouissent leurs compatriotes blancs. Il est certain qu'après la lecture de ce livre, vous ne pourrez qu'avoir beaucoup de respect pour le combat des Noirs Américains, et surtout pour ceux qui sont aujourd'hui leurs porte-voix. Chacun comprendra clairement qu'il est criminel pour n'importe quelle nation de constater un mal spécifique à une catégorie de sa population et refuser de proposer une solution spécifique au nom de la prétendue égalité de traitement des citoyens.

Raphaël ADJOBI

Titre : Le procès de l'Amérique, 123 pages (Traduit par Karine Lalechère).

Auteur : Ta-Nehisi Coates

Editeur : Autrement, 2017.  

Note : Selon Jean-Louis Borloo, la France fait la même chose, et doit donc se corriger.  

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10 janvier 2018

Il faut apprendre le passé des Français noirs (Raphaël ADJOBI)

      Il faut apprendre le passé des Français noirs

        (Un entretien accordé à L'Yonne républicaine 89)

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Voici l'article de Sophie Thomas, de L'Yonne Républicaine (89), suite à notre entretien du 9 janvier 2018. Si les Noirs de France faisaient quelque peu attention au contenu des manuels scolaires qui jalonnent les études de leurs enfants, ils comprendraient l'importance de l'existence de La France noire et lui apporteraient leur soutien. Car tous les livres qui sont à la base de leur formation ne contiennent "rien d'une quelconque histoire les concernant [...].Tous ces bouquins ne disent rien de bien sur eux"(Magyd Cherfi, Ma part de Gaulois, 2016). Cliquez donc ici pour lire avec attention l'article.

Si chaque année, chaque Français noir adhérait à 2 ou 3 associations, les combats que nous menons avanceraient efficacement au lieu de piétiner. Je suis moi-même membre de quatre associations : La France noire (siège à Joigny 89) , Afrik'aucoeur (siège à Auxerre 89), Les amis de Laurent Gbagbo (siège à Paris), et les Les Inventifs (siège à Dijon 21). C'est ainsi que l'on fait avancer les causes qui nous tiennent à cœur et non pas en se contentant de dire "oh, c'est bien !"

L'adhésion annuelle à la France noire est de 20€. Rejoignez-nous: La France noire, 53 rue des Saints, 89300 Joigny - Tel : 06.82.22.17.74 (NOTRE BLOG : https://lafrancenoire.com/blog/)

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Le P'tit Maillotin et le cours d'histoire

 

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06 janvier 2018

L'Afrique répond au discours sur les bienfaits de la colonisation française (Une réflexion de Raphaël ADJOBI)

                                       L'Afrique répond

   au discours sur les bienfaits de la colonisation française

           (Toute la beauté de cet article se trouve dans l'avant-dernier paragraphe)

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            L'idée "scientifique" européenne dominante au XVIe siècle - aidée sans doute par la découverte de l'Amérique et de l'intérieur de l'Afrique - était que "la civilisation est l'aboutissement d'un long cheminement marqué par des étapes successives, ayant débuté par la sauvagerie" (1). Une conception linéaire de l'humanité qui fait des peuples d'Afrique et des Amériques des sauvages relégués à l'étage inférieure et le Blanc, le civilisé, au plus haut sommet de l'échelle humaine ; conception qui sera nourrie plus tard par les théories des penseurs du XVIIIe siècle pour justifier l'esclavage. S'appuyant sur cet esprit pseudo-scientifique, Montesquieu soutient que certains peuples méritent d'être tenus en esclavage et d'autres non : "il faut borner la servitude naturelle à de certains pays particuliers" ; forcément à ceux où "parce que les hommes (sont) paresseux, on les (met) en esclavage" (Chap. VIII, Livre XV). En effet, selon lui, en Europe, c'est "parce que les lois (sont) mal faites (qu') on a trouvé des hommes paresseux" à mettre en esclavage (id.).

            Malgré la multiplication des abolitions de l'esclavage dans les colonies européennes des Amériques à partir du milieu du XIXe siècle, les travaux de Darwin viendront dynamiser la tendance à hiérarchiser les êtres et à inférioriser les Noirs. Convaincus de l'infériorité des peuples dit "sauvages", coloniser leurs territoires devient alors une entreprise civilisatrice. Bien entendu, ces peuples infériorisés sont tenus à l'écart des valeurs humanistes comme les Droits de l'homme et la laïcité. Civiliser "le sauvage", oui, mais il n'est pas question de le hisser sur le même pied d'égalité que le Blanc, en lui permettant de jouir des mêmes droits.

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            Il ne faut donc pas s'étonner que les hommes de lettres et les politiques soient si convaincus de l'impérieuse nécessité de coloniser l'Afrique, de la débarrasser des pratiques et des valeurs incompréhensibles afin d'élever ses populations au rang de peuples civilisés ! Le discours de Jules Ferry devant les députés le 28 juillet 1855 est très éclairant sur cette vision européenne de l'humanité : "les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures". Il importe "que les nations européennes s'acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation". Oui, pour les Français du XIXe et du début du XXe siècle, civiliser l'autre dit "le sauvage" était un devoir de tout peuple européen parce que jouissant d'une supériorité naturelle.

            Aussi, comme Victor Hugo, tous les politiques et tous les intellectuels de ces époques voyaient dans la colonisation un apport du bonheur aux peuples africains. Mais surtout, tous savaient que la colonisation était le moyen qui restait à la France de résoudre ses propres problèmes. Victor Hugo pouvait donc dire avec force conviction à ses compatriotes : "Emparez-vous de cette terre. Prenez-la [...]. Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup, résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires [...]. Croissez, cultivez, colonisez, multipliez ; et que, sur cette terre, de plus en plus dégagée des prêtres et des princes, l'esprit divin s'affirme par la paix et l'esprit humain par la liberté" (2).

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            La colonisation, la destruction des croyances et des structures politiques et sociales africaines ("dégagée des prêtres et des princes"), l'expropriation des biens et des terres ("emparez-vous de cette terre") pour transformer les prolétaires européens en riches propriétaires, tout cela constituait aux yeux de la France politique et intellectuelle une entreprise civilisatrice dispensatrice de paix et de liberté ! Et le discours n'a pas varié en ce début du XXIe siècle où le paysan et l'homme politique sorti de l'ENA sont fiers de clamer qu'ils ont appris aux Africains et aux Noirs en général à travailler, qu'ils leur ont apporté la civilisation chrétienne et leur ont appris à parler notre noble langue française au lieu de leurs charabias africains ( Référence au Chicago Tribune, 1891, cité par Ta-Nehisi Coates in Le procès de l'Amérique).

            Cependant, il suffit de prendre du recul et d'écouter l'Afrique pour voir le vrai visage de la France qui s'attribue le titre de bienfaitrice, ainsi que le caractère criminel de son entreprise. Comme son discours procède souvent par image, le vieux continent - comme on l'appelle - nous propose une parabole :

            Un singe se promenait dans la forêt. Il sautait d'un arbre à l'autre, lorsqu'il se trouva devant une lagune, et en la regardant entre peur et ravissement - car tous les singes ont peur de l'eau - il vit un poisson nageant dans la vase épaisse, près du bord. "Quelle horreur ! pensa le singe. Ce petit animal sans bras ni jambes est tombé à l'eau et il est en train de se noyer". Le singe, qui était un bon singe, se fit beaucoup de souci. Il voulait sauver le petit animal, mais la terreur l'en empêchait. A la fin, il s'arma de courage, plongea, attrapa le poisson et le tira vers le bord. Il réussit à se hisser sur la terre ferme et resta là, tout content, à regarder le poisson qui faisait des bonds. "J'ai fait une bonne action, pensa le singe, voyez comme il est heureux !" (3)  

            Ce qui fait le plus peur aujourd'hui, c'est qu'à force de s'allier à eux dans leur entreprise prétendument bienfaitrice, certains poissons eux-mêmes commencent à croire les singes.

Raphaël ADJOBI

(1) Le sauvage et le préhistorique, Marylène Patou-Mathys, 2011)

(2) 18 mai 1879, lors du banquet anniversaire de l'abolition de l'esclavage en présence de Victor Schœlcher.

(3) Extrait de La Reine Ginga et comment les africains ont inventé le monde, José Eduardo Agualusa, édit. Métalié, 2017.   

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