Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

01 mai 2021

"Au royaume des pharaons noirs" (un documentaire de Sam Mortimore)

     « Au royaume des pharaons noirs »

                  (Un documentaire de Sam Mortimore)

Taharqa 4

« Contrairement aux idées reçues, les pyramides ne sont pas l’apanage de l’Égypte. C’est le Soudan, et précisément la cité antique de Méroé, au bord du Nil, qui abrite le plus grand nombre de pyramides au monde. Il s’agit des vestiges d’une civilisation africaine longtemps occultée par l’Histoire, le royaume de Koush (ou Nubie). En effet, il semblait impossible à la pensée de certains archéologues occidentaux que des Noirs africains aient pu bâtir une civilisation aussi riche : temples, tombeaux, fresques… Cette culture a longtemps été perçue dans son rapport avec la civilisation égyptienne, sans son identité propre. Il faut dire que les relations entre les deux royaumes étaient complexes : Koush a souvent été considéré comme une simple colonie sous la domination de la puissante et orgueilleuse Égypte. Ainsi les fresque du temple égyptien d’Abou Simbel représentent les Koushites comme des prisonniers se prosternant devant le pharaon Ramsès II. Or, ils ont été d’important partenaires commerciaux – le pays a bâti sa fortune sur le commerce de l’or avec l’Égypte – et les rois koushites, les pharaons noirs*, ont régné en Égypte entre le VIIIe et le VIIe siècle av. J.C.

Depuis quelques décennies, on note un regain d’intérêt des égyptologues et des archéologues pour l’importance de cette société ; Ce documentaire en est le reflet. Didactique et ambitieux dans sa volonté de précision, il parvient à réhabiliter la civilisation koushite injustement méconnue dans la mémoire collective ».

Alexandra Klinnik (Télérama du 24 au 30 avril 2021)

Taharqa 2

* Remarque sur l’article : A aucun moment de son bref article, Alexandra Klinnik ne parle de pharaons blancs ; mais en qualifiant les rois koushites de pharaons noirs, elle laisse insidieusement entendre que les rois égyptiens sont des pharaons blancs. Il en est toujours ainsi : personne ne dit ni n’écrit « pharaons blancs » mais on laisse supposer que c’est de cela qu’il s’agit. Ainsi, les artistes et les cinéastes peuvent se permettre toutes les interprétations n’ayant surtout aucun lien avec les cultures africaines. De même, dans le documentaire, alors que les archéologues parlent de pharaons koushites, le commentateur ne cesse de répéter « pharaons noirs » pour bien laisser entendre que les pharaons égyptiens battus par leurs voisins du sud étaient blancs. Dans les deux cas, ce n’est pas du tout honnête de procéder de la sorte. Retenons que le chimiste et anthropologue Cheikh Anta Diop (1923 - 1986) avait en son temps demandé une analyse scientifique sur une momie pour lever le doute. Sa demande est restée vaine. Pourtant, en 2018, le Natural History Museum de Londres a analysé les ossements de Cheddar Man – l’ancêtre des anglais – et a révélé que celui-ci avait la peau noire. Pourquoi ne pas passer les momies par la même preuve scientifique ? De quoi a-t-on peur ?

Taharqa 7

Soyons clairs : pour ce qui est de tous les Africains d’hier et d’aujourd’hui – avant l’occupation permanente de la partie nord du continent par des peuples à la peau blanche avec le mélange que l’on remarque dans certaines régions – voici ce que l’on constate dans cette partie de l’Afrique en partant du nord vers le sud : 1) Les populations du désert étaient et sont tous des Noirs aux traits fins et aux cheveux parfois raides comme chez les Touaregs et les Peuls. 2) En descendant vers le sud, à partir du Sahel (zone entre le désert et la forêt), les traits des populations changent : on rencontre plus de Noirs au nez épaté. 3) Et quand on atteint la zone de forêt, les nez très fins deviennent rares (sauf au Rwanda et dans certains pays de l’Est). Cette variété de traits morphologiques est une réalité africaine indiscutable parce qu’observable. Les Égyptiens aux très fins (comme la majorité des Ethiopiens) et leurs pharaons étaient des Noirs ; les pharaons au nez épaté étaient souvent originaires du sud, c’est-à-dire de Koush qui était en contact avec les populations des forêts.

Remarques sur le documentaire :

Taharqa 3

1) On apprend qu’après avoir triomphé des Égyptiens, leurs voisins du Nord, les Koushites ont souvent adopté le même attribut de pharaon mais avec deux cobras sur la coiffe royale au lieu d’un seul chez les Égyptiens ; le double cobra signifiant la réunion de l’Égypte et de Koush. Imaginez-vous dans ce coin du monde sans barrière naturelle notable un peuple blanc égyptien et un peuple noir koushite formant un seul royaume sous des rois noirs pendant plus d’un siècle ? Il est temps de cesser de fantasmer !

2) Quand les Koushites, régnant sur l’Égypte, ont été vaincus par les Assyriens, que font les populations égyptiennes ? L’égyptologue nous dit qu’ils se contentent de supprimer de la coiffe des pharaons koushites l’un des cobras afin que l’on croie qu’il s’agit d’un pharaon égyptien ! N’est-ce pas là la preuve que du point de vue de leur physique, il n’y a pas de différence entre un pharaon koushite et un pharaon égyptien ? N’est-ce pas là la preuve que les uns et les autres sont noirs et que tout ce qui différencie un pharaon égyptien et un pharaon koushite se résume au nombre de cobras sur la coiffe ?

3) Lorsqu’ils occuperont successivement l’Égypte, ni les Assyriens, ni les Grecs, ni les Romains ne se feront pharaons pour gouverner le pays ! Ils laisseront plutôt les traces de leur culture. Ce sont des peuples qui n’ont rien à voir avec la culture africaine. Ce qui les intéressaient, ce sont les riches du pays et non pas régner sur les Noirs qui se sont d’ailleurs retirés en grand nombre plus loin vers le sud devant ces invasions. On n’a jamais vu un vainqueur adopter la culture du vaincu. Ce qui explique pourquoi dans le documentaire certaines techniques égyptiennes adoptées par les koushites ont beaucoup intrigué les archéologues, même si les deux peuples leur semble avoir des cultures voisines.

Etiopiens Ethiopiennes

Popularions du Niger

Visages d'Afrique 1

Jeunes rwandaises 2

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01 avril 2021

La désinstruction nationale (René Chiche)

                 La désinstruction nationale

                                      (René Chiche)

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          « Il est dramatique que tant de jeunes gens soient munis d’une carte d’étudiant alors qu’ils ne sont pas capables d’écrire correctement trois lignes en français ni de déchiffrer autre chose que des tweets ou des hiéroglyphes que les concepteurs d’application leur fournissent à profusion afin de remplacer les mots ». Vous avez compris : l’auteur s’indigne du niveau de langue des jeunes Français qui frappent aux portes des universités. Comment des élèves presqu’illettrés ont-ils réussi à parvenir à ce stade des études pour prétendre entrer à l’université ? Comment peuvent-ils comprendre quelque chose des textes complexes si la langue dans laquelle ils sont écrits n’est pas suffisamment maîtrisée ? Il faut que les adultes qui organisent une telle catastrophe soient absolument inconscients pour ne retenir de la langue que sa fonction de communication et laisser de côté sa qualité d’instrument à penser. C’est aussi le constat que je fais et qui motive mes analyses et propositions dans Il faut remettre le français au centre de l’enseignement (éd. Les Impliqués, 2021). 

          Pour remonter aux causes de cette catastrophe, René Chiche s’appuie sur son expérience personnelle de professeur en lycée et nous montre l’esprit animant les proviseurs qui ne sont plus issus du monde enseignant mais de celui de la grande administration où le souci de la carrière est la chose la plus importante, la flèche bleue de la boussole qui leur indique qu’ils ne doivent pas perdre le Nord en veillant à la qualité de l’instruction des jeunes gens qui sont à leurs pieds. De la direction des lycées au Ministère de l’Education nationale, en passant par les rectorats, le résultat catastrophique de leurs réformes et de leurs injonctions aux enseignants a peu d’importance ; le bon fonctionnement des rouages du système semble suffire. D’où, chez eux, ce leitmotiv : pas de vague ! Par ailleurs, avec la complicité des « nouveaux pédagogues » ainsi que de nombreux « experts » - avec leurs « nouveaux programmes » - les « nouveaux manuels » scolaires et « parascolaires » se sont multipliés et ont fini par faire des éditeurs les conseillers et les confidents de chaque ministre de l’Education nationale ; une insidieuse dépossession des professeurs de leur autorité intellectuelle. Après cela, chefs d’établissement, inspecteurs et recteurs peuvent les infantiliser par une relation administrative malsaine faite de notations, menaces, sanctions pour « détruire le coeur de leur identité professionnelle ». Il ne reste plus qu’à l’élève de tenter de leur marcher sur le corps. 

          Selon l’auteur, les enseignants ont aussi leur part de responsabilité dans ce qu’ils déplorent et subissent : nombreux parmi eux distribuent des notes pour qu’on leur « fiche la paix », serrent les dents et les fesses, en attendant de quitter le navire avec grand soulagement. Pour reprendre leur place et leur rôle, il faut que les professeurs fassent savoir aux administratifs de l’Education nationale et aux parents que les seules connaissances qu’on doit exiger d’eux sont « les connaissances disciplinaires parfaitement maîtrisées » mais aussi le respect qu’elles méritent. Alors l’école pourra être sauvée parce que la pédagogie du professeur ne visera plus à s’adapter à l’enfant mais à l’élever. En effet, la pédagogie croit en l’intelligence de l’enfant et s’adresse à elle en toute circonstance pour l’aider à grandir.

Raphaël ADJOBI

Titre : La désinstruction nationale, 247 pages

Auteur : René Chiche

Editeur : leseditionsovadia, 2019

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23 mars 2021

Il faut remettre le français au centre de l'enseignement (lu par Electre et Liss Kihindou)

   Il faut remettre le français au centre de l'enseignement

                           Une autre révolution est possible

RAPHAëL JUIN 2013 0005_crop

Je vous invite à découvrir ma première publication papier : un livre sur l'enseignement du français. Tous les collègues qui l'ont lu sont enthousiastes en y découvrant ce qu'ils déplorent et subissent. Faut-il croire que pour eux aussi une autre révolution est possible si on remet le français au centre de l'enseignement ? "C'est aux familles et aux enseignants [que je m'adresse] ; autant dire à tout le monde. Le grand oeuvre commun de notre vie, c'est l'instruction de nos enfants et petits-enfants. Cette entreprise mérite toute notre attention et tous nos soins".

Les impliqués 1

© Electre 2021 (réseau de librairies)

« Un essai sur l’importance de l’apprentissage de la langue française et comment l’Education nationale échoue à l’inculquer, nuisant ainsi aux valeurs culturelles que la langue véhicule et aux réflexions qu’elle permet. L’auteur insiste sur le rôle des enseignants, critique l’enseignement personnalisé et évoque le surdiagnostic de la dyslexie et de l’hyperactivité ».

Extrait de l’analyse de Liss Kihindou

« Il faut remettre le français au centre de l’enseignement […] est un livre dont la lecture sera éminemment édifiante et profitable à tous, enseignants (ceux du primaire et du collège en particulier), parents, chefs d’établissement, aussi bien que décideurs politiques. […] Dans l’ensemble, ce livre fait écho à bon nombre de discussions entre collègues, en salle des profs ou pendant les réunions de l’équipe pédagogique, par exemple lorsque l’auteur dénonce l’intervention intempestive des parents dans un milieu désacralisé ou désanctuarisé. En outre, il est écrit dans une langue savoureuse qui ne se prive pas d’images ni d’humour, pour ne pas dire d’ironie... » / Accédez à l'article de Liss Kihindou : valetsdeslivres 

° 10 euros, chez votre libraire ou à la Fnac.

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16 mars 2021

Les Oeuvres littéraires étudiées au collège et au lycée sont l'expression de l'idéologie dominante (Raphaël ADJOBI)

Les œuvres littéraires étudiées au collège et au lycée

       sont l’expression de l’idéologie dominante

Manuels scolaires

          En 1748, dans L’esprit des lois (L. IV), Montesquieu assurait que le citoyen d’une nation doit être instruit dans l’esprit de sa constitution et de ses « lois fondamentales ». En d’autres termes, la forme de gouvernement sous laquelle l’on vit détermine l’éducation que chacun doit recevoir. Conformément à ce principe dirigiste, les livres conseillés par les instructions officielles de chaque pays pour nourrir les thématiques qui jalonnent son système pédagogique illustrent merveilleusement le parti pris politique de l’idéologie dominante – sauf dans les pays subsahariens francophones arrimés à la France. Ce qui veut dire que la seule conscience du caractère politique du choix des livres et surtout du contenu des manuels scolaires doit nous obliger à être prudents et nous inciter à boire à d’autres sources que celles indiquées par la tutelle ministérielle. Faute de ce travail d’investigation volontaire, l’enseignant se condamne – ici ou ailleurs – à n’être qu’un répétiteur des directives de l’idéologie dominante. Heureusement, en France, si la thématique est contraignante, la liberté de choix du livre, du texte ou de l’image qui doit l’illustrer est totale pour l’enseignant. Mais trop souvent, nous cédons à la facilité et n’étudions que les livres suggérés par les officiels de notre enseignement ; et surtout, nous sommes trop fidèles aux manuels scolaires distillant leurs discours forcément tendancieux.

          Au collège où les pièces de Molière font figure de monuments incontournables depuis des décennies, qu’étudie-t-on ? Les Fourberies de Scapin, L’avare, Le bourgeois gentilhomme, Le malade imaginaire, Tartuffe et Le médecin malgré lui. Et qu’apprenons-nous de toutes ces pièces du célèbre dramaturge du XVIIe siècle ? Evidemment les caractères des hommes de la société de son époque et non les caractères de la société elle-même. Or, s’attaquer aux traits de caractères des hommes qui rendent la vie infernale aux autres, c’est laisser intactes les structures de la société et éviter les foudres du pouvoir en place. En effet, en n’étudiant que ces pièces de Molière – excepté la féroce critique des médecins dans Le malade imaginaire, donc critique d’un corps social – nous finissons par entretenir dans notre esprit et dans celui des jeunes l’image d’un artiste qui a passé son temps à tourner en dérision les mauvais caractères de ses contemporains qui vivaient dans une société où tout était bien dans l’ordre naturel des choses. En d’autres termes, on retient que la société était belle mais ce sont les hommes qui étaient mauvais. Et pourtant, Molière n’était pas qu’un amuseur public ; il était aussi un critique de la société, un critique de la difficile relation que les différents éléments qui la structuraient entretenaient entre eux. Sa pièce Georges Dandin en est la preuve.

          Pourquoi ne privilégie-t-on pas l’étude de Georges Dandin dans nos collèges ? Trop difficile pour les jeunes ? Non ! La seule raison est que cette pièce est éminemment politique : elle est la critique de la société française, ou européenne, dans laquelle les bourgeois – les riches commerçants des villes – se heurtaient à la ligne de démarcation ou plafond de verre des normes et valeurs instituées par l’aristocratie. Plafond de verre qui finira par voler en éclats un siècle plus tard – en 1789 ! Avant cette date, seul l’achat d’une charge nobiliaire conférait au bourgeois la considération due à un aristocrate. Le mépris ouvertement affiché des derniers à l’égard des premiers, mis en évidence de manière éclatante par Molière, ne semble pas être le bienvenu dans nos établissements. Cela pourrait permettre aux jeunes générations de comprendre l’esprit des siècles qui ont précédé la révolution ; un esprit dont ils pourraient aisément reconnaître les traces dans la société française de ce XXIe siècle. C’est pour la même raison politique qu’Aimé Césaire et son Discours sur le colonialisme ont été exclus du concours d’agrégation.

          Par ailleurs, dans les lycées, dès que l’on aborde certains sujets comme les grandes causes défendues par les penseurs du XVIIIe siècle, le poids politique apparaît tout de suite clair dans le choix des textes proposés. La critique de l’esclavage des Noirs dans les Amériques est le sujet qui récolte la palme du dirigisme de l’État français à travers le contenu des manuels et des livres proposés aux élèves et enseignants. Voltaire et Montesquieu y apparaissent auréolés du titre de défenseurs ou de pourfendeurs de l’esclavage et donc comme des frères des Noirs. Or, non seulement l’un et l’autre étaient convaincus de la supériorité de leur race, mais encore leurs discours proposés aux élèves méritent d’être élargis à ceux qu’on ne lit jamais afin de mieux juger si oui ou non ils sont des défenseurs des Noirs déportés et soumis à l’esclavage dans les Amériques. Concernant le fameux texte de Montesquieu censé être une critique de l’esclavage – le seul étudié par tous les lycéens de France et d’ailleurs depuis près d’un siècle – il suffit de dire qu’il ne fait pas l’unanimité des critiques quant à son esprit. Le fait que ce même texte a servi d’argument pro-esclavagiste au XVIIIe et au XIXe siècles est une raison suffisante pour susciter l’attention et des interrogations chez ceux qui en font un discours anti-esclavagiste. Oui, ce texte a servi à soutenir et à justifier l’esclavage des Noirs à l’époque de Montesquieu ! (Voir Regards sur l’esclavage au XVIIIe siècle – Montesquieu, Bernadin de Saint-Pierre, collection BT2, PEM). Concernant Voltaire, il convient de dire que le fait de désapprouver une mauvaise action ne veut pas dire prendre la défense de la victime. Les enseignants doivent prendre soin de ne pas pousser les jeunes à passer aussi allègrement de l’un à l’autre ; car la différence est très grande. De nombreux textes de Voltaire montrent son racisme à l’égard des Noirs qui sont à ses yeux des êtres inférieurs. Par ailleurs, contrairement à Condorcet, il tient les Africains pour les premiers responsables de la déportation des leurs et non point les esclavagistes européens. Je renvoie tous les collègues professant dans les lycées à l’excellente présentation des Réflexions sur l’esclavage des nègres de Condorcet réalisée par Jean-Paul Doguet (Edit. Flammarion, 2009), pour reconnaître entre les penseurs du XVIIIe siècle ceux qui déplorent, ceux qui critiquent et enfin ceux qui combattent. Ce travail est absolument nécessaire pour ne pas faire de tous ceux qui ont écrit sur l’esclavage des combattants. C’est au risque que l’on prend par rapport à la pensée dominante que l’on mesure la force de notre engagement.

          Retenons tous que l’humanisme des penseurs du XVIIIe siècle, tel qu’il nous a été enseigné durant des décennies, est aujourd’hui fortement remis en question. Contrairement à ce qui a bercé notre jeunesse – et que beaucoup reproduisent sans travail de recherches supplémentaires – il convient de retenir désormais que « l’humanisme du siècle des Lumières n’est pas un humanisme accueillant des autres et de la diversité des cultures » (Corinne Pelluchon, Comment réinventer les Lumières – France inter, janvier 2021 – auteure de Les Lumières à l’âge du vivant, édit. Du Seuil). C’est d’ailleurs ce qui explique pourquoi, selon Jean-Paul Doguet, Condorcet – président de la société des amis des Noirs – voue une hostilité foncière à Pascal et au pessimisme janséniste. En effet, « le pessimisme pascalien est précisément le genre de philosophie qui déplore et justifie à la fois la violence et l’oppression en s’interdisant d’y remédier positivement » (Jean-Paul Doguet). Parce que ses Réflexions sur l’esclavage des nègres était une critique très explicite et très analytique par rapport à toutes les productions du XVIIIe siècle sur le sujet, Condorcet a dû le publier sous pseudonyme. Ce fait est la preuve irréfutable qu’au siècle des Lumières on ne pouvait pas se permettre de critiquer aussi frontalement avec maints détails une pratique qui alimentait les caisses du royaume de France. Lire Condorcet, c’est donc toucher la limite de la liberté d’expression et de la prétendue vaillance de certains penseurs au siècle des Lumières.

Raphaël ADJOBI

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23 février 2021

Des migrations au métissage suivi de L'image de la femme à travers 25 auteurs d'Afrique (Liss Kihindou)

                          Des migrations au métissage

                                                         et 

L'image de la femme à travers 25 auteurs d'Afrique

                                             (Liss Kihindou)

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         Des migrations au métissage et L’image de la femme à travers 25 auteurs d’Afrique sont deux conférences données par l’écrivaine Liss Kihindou en 2016 et en 2018 ; la première à Cozes, en Charente-Maritime (17), et la deuxième devant les étudiants de Sciences-Po Paris durant la semaine africaine organisée par cette institution. En clair, ces deux conférences montrent la dimension intellectuelle de l’écrivaine qui, avec patience et persévérance a indubitablement acquis, pour ainsi dire, ses lettres de noblesse en traçant les deux voies dans lesquelles elle excelle : le métissage sous toutes ses formes et la condition de la femme subsaharienne.

         Le thème de la première conférence rappelle en effet son premier essai, donc une passion de longue date : L’expression du métissage dans la littérature africaine, ouvrage publié en 2011 et dont j’ai fait une analyse la même année. Ici, elle élargit ses vues ; elle parle de l’Europe pour montrer que le métissage qui l’a construite à travers les âges en fait un excellent microcosme d’un phénomène universel, pour ne pas dire propre à la nature humaine. Quant à la condition ou à l’image de la femme subsaharienne à travers les œuvres d’écrivains d’Afrique, objet de la plus longue des deux conférences, l’on peut dire que c’est une thématique qui révèle une qualité extraordinaire de Liss Kihindou. Avec ce sujet, elle démontre sa très grande connaissance des auteurs qui ont mis la femme subsaharienne au coeur de leurs productions littéraires. Un véritable travail d’érudition. La précision des nombreux textes de référence témoignent d’une longue expérience de lectrice mais aussi d’un esprit particulièrement soucieux de la condition de la femme.

          Assurément, ces deux textes sont très intéressants. Le premier se présente comme une balade instructive sur les traces de cultures paraissant toujours en mouvement. Tous ceux qui oublient que la France, à l’image de la Grèce et de la Rome antiques, est non seulement diverse et métissée mais qu’en plus elle n’est pas uniquement européenne – parce qu’éclatée sur plusieurs continents – ont ici matière à réflexion. Le deuxième texte pourrait susciter quelques interrogations quant à la place que les littératures européennes accordent à la condition de la femme par rapport à la place que lui accordent les œuvres des auteurs d’Afrique. Les écrivains subsahariens auraient-ils, oui ou non, la plume plus critique sur le sort réservé à la femme que leurs homologues européens ? A l’heure où, en Europe, certains abus connus mais rarement dénoncés font l’objet d’attaques frontales, la question mérite d’être posée. Et pour y répondre, il faut lire le travail très analytique de Liss Kihindou en ayant à l’esprit quelques classiques de la littérature française ou européenne ainsi que les événements qui nous rappellent qu’ici comme là-bas la culture du mythe de la virilité – pour paraphraser le titre du livre d’Olivia Gazalé – n’est pas une vaine expression. 

Raphaël ADJOBI

Auteur : Liss Kihindou

Titre : Des migrations au métissage suivi de L’image de la femme à travers 25 auteurs d’Afrique, 79 pages.

Editeur : L’Harmattan, février 2021

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22 février 2021

AFROPEA - Utopie post-occidentale et post-raciste (Léonora Miano)

AFROPEA - Utopie post-occidentale et post-raciste

                                                (Léonora Miano)

Afropéa - Léonora Miano

          Voici un beau projet pour la fraternité ! Un projet apparemment utopique, certes, vu son ampleur ; mais comme le dit si bien Alphonse de Lamartine, « les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées ». Il faut donc y croire et s’y attacher fermement pour qu’il devienne réalité.

          En 2014, l’Assemblée générale de l’ONU a décrété la décennie 2015 – 2024, Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine, demandant que des programmes divers soient mis en place par les Etats membres pour les mettre en valeur et contribuer ainsi à les inclure dans tout discours portant sur l’identité de chacun des pays. Nous savons que la France est membre de l’Onu, et qu’elle fait partie de l’instance appelée Communauté internationale. Nous savons aussi que non seulement la France n’est pas exclusivement européenne – parce qu’éclatée sur plusieurs continents – mais encore qu’elle compte, au nombre de ses citoyens, une bonne quantité de personnes d’ascendance africaine du fait de son histoire esclavagiste et coloniale. On s’attendrait donc, en toute logique, à ce que l’État français dévoile un programme à mettre en œuvre dans le cadre de cette décennie. Mais voilà : sur cette terre « polluée par le racisme, angoissée à l’idée d’être envahie par des hordes de Subsahariens », dans cette France où « le simple fait d’indiquer qu’il existe des personnes d’ascendance africaine apparaît une provocation », mettre en place un programme à leur intention semble inconcevable à nos autorités. Celles-ci oublient toujours que « leurs choix déterminent le climat social ». En tout cas, elles ont décidé de faire la sourde oreille. Ne rien faire ! Ne rien changer à nos habitudes ! Et çà et là, dans l’indifférence totale, on continue de fermer la porte aux associations porteuses de projets permettant de cheminer les uns vers les autres pour mieux se connaître et respecter nos différences.

          Puisque nos compatriotes du groupe majoritaire, les privilégiés de notre système, ne veulent pas faire le premier pas vers la construction de la fraternité, Léonora Miano demande aux Afro-Européens (Afropéens) de faire ce pas vers eux. Elle pense que les Afropéens ne doivent pas s’interdire de prendre cette initiative sous prétexte qu’il revient aux autres de le faire, sous prétexte qu’ils ont le pouvoir et sont les inventeurs de l’occidentalité, cette « sorte de cannibalisme symbolique, stylisé » qui se repaît sans beaucoup d’émotion des vies humaines à travers la planète au point qu’elle a fini par la dégrader considérablement. Alors, la première, l’écrivaine franco-camerounaise se lance dans l’entreprise par le biais de cet essai. 

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          Depuis un peu plus de vingt ans, des Subsahariens descendants de colonisés et descendants de déportés se désignent sous le terme « Afropéens », mettant ainsi en évidence leur besoin de se construire dans un espace européen où leur situation minoritaire les confine à l’invisibilité et à l’étrangeté. « Il faut imaginer ce que c’est de n’avoir de soi aucune représentation, sinon caricaturale, dégradante ». Or, dit Léonora Miano, leur terroir, c’est le sol où ils ont poussé ; et ils veulent assumer leur vécu d’Afrodescendants en Europe. Se saisissant de cette ferme volonté qu’elle voit s’exprimer partout en Europe où les pays membres de l’ONU ne leur proposent rien de significatif, l’écrivaine demande aux Afropéens de « s’occuper de leurs affaires » sans « se laisser impressionner par les accusations de communautarisme ». En effet, le groupe majoritaire se réfugie dans son patrimoine qu’il ne cesse de vanter, dans son régionalisme, dans son pouvoir. Les Afropéens, eux, ont tout à construire, en commençant par leurs histoires françaises qui font leur singularité, c’est-à-dire en commençant par être soi ; car « l’on ne voit pas bien vers où aller s’il est question, pour s’y rendre, de déposer son bagage mémoriel […]. On aurait l’impression de se présenter nu devant ce monde à faire... » Elle conclut d’ailleurs son texte par ces mots que personne ne doit négliger : « C’est à partir de soi et de son lieu que chacun est invité à oeuvrer pour transformer le monde ». Et les pistes qu’elle propose méritent que le lecteur y prête une grande attention. L’essentiel, pour réaliser ce grand projet fraternel, dit-elle, c’est de prendre garde de ne rien construire sur l’amertume et la frustration.

          Afropéa est un essai éblouissant, fait d’analyses séduisantes parce que pertinentes. Le projet qu’il propose pour transformer une situation sociale où l’Afrodescendant a été longtemps ignoré va forcément déranger « le confort des ayants droit proclamés ». Cependant, ceux-ci doivent comprendre que, après avoir envahi les terres et les autres populations qu’ils ont baptisées selon leur imagination et leur mépris – alors que « la première marque de respect à témoigner aux peuples devrait consister à les désigner comme ils le font eux-mêmes » – de sérieuses révisions s’imposent. Et sur un plan plus large encore, les Français d’ascendance européenne unique doivent réaliser que pour les autres, « il est problématique et forcément préjudiciable d’établir sa demeure dans les formes choisies par des tiers pour exprimer leur mépris ».

Raphaël ADJOBI

Titre : Afropéa, 223 pages.

Auteur : Léonora Miano

Editeur : Grasset, 2020

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