Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

04 décembre 2008

Lumières et Esclavage

Lumi_res_et_esclavage                            Lumières et esclavage

            De toute ma vie, c’est le premier livre se présentant comme un ouvrage de recherches dont le contenu m’a soulevé le cœur au point de me pousser à traiter en mon for intérieur son auteur de tous les noms. Lumières et Esclavage est assurément une insulte à la conscience et à l’intelligence humaines.

            L’objet du livre de Jean Erhard est clair : prendre la défense du XVIII è siècle – le siècle des Lumières -   accusé selon lui de tous les maux de la traite négrière parce que les penseurs et les hommes de Lettres seraient restés muets devant ce fléau et auraient même parfois montré des signes d’une certaine complicité. Alors que tous les analystes s’accordent aujourd’hui pour reconnaître et affirmer que les idées prétendument universelles sur l’égalité et la liberté n’incluaient pas les Noirs, l’auteur de Lumières et Esclavage persiste à croire et à chercher à nous prouver que les penseurs du 18è siècle sont des anti-esclavagistes. Peut-on dire que tous ceux qui ont défendu ou défendent en quelque point du monde les notions de liberté et d’égalité sont des anti-esclavagistes ? En tout cas, si le bateau négrier Le Voltaire n’avait à voir avec les affaires personnelles de Jean-Jacques Rousseau, Le Montesquieu portait ce nom avec l’accord de l’auteur de l’esprit des lois.  

            D’autre part, Jean Erhard essaie de nous faire croire que l’opinion publique française ignorait tout de la pratique de l’esclavage et qu’il est par conséquent aberrant que tous les Français aient à reconnaître ce commerce comme faisant partie de leur Histoire commune. Il oublie que Nantes et Bordeaux étaient alors les poumons économiques de la France grâce à la traite négrière.

            Cet auteur révisionniste va jusqu’à écrire que les châtiments prévus dans le Code Noir et infligés aux esclaves s’inscrivent dans la violence ordinaire  des lois de l’époque, et que « la condition […] officiellement imposée aux Nègres des îles ne diffère pas absolument et en tous points de ce que vivent alors les métropolitains. » On croit rêver ! Et ce qui illustre le mieux l’esprit révisionniste du livre et la mauvaise foi qui en émane, c’est un dessin assez grossier représentant un Noir endimanché et coquettement enturbanné coupant la canne censé montrer une vie d’esclavage presque plus heureuse que celle d’un paysan français. De toutes les images des esclaves au travail dans les îles, Jean Erhard a jugé que celle-là est plus représentative de la réalité. Insultant !

            Parfois même ce livre a tout l’air d’une moquerie. Pour l’auteur, les blancs du XVIII è siècle ont activement œuvré pour à la dignité du Noir en de nombreux domaines. Selon lui, « le Nègre accède à la dignité littéraire bien avant de se voir reconnaître sa dignité humaine » parce que les Blancs en avaient fait des personnages de romans, de contes et de théâtres. Quelle plénitude ! Mesdames et Messieurs les Noirs, estimez-vous heureux si un blanc fait d’un Noir l’un des personnages de son roman.                           

            Jean Erhard est de la race de ceux qui, dans quelques années, présenteront dans les manuels destinés aux écoliers français (blancs et noirs), les propos insultants de Jacques Chirac, de Pascal Sevran et de Nicolas Sarkozy comme une forme d’ironie visant à défendre la condition faite aux Noirs de la fin du XX è et du début du XXI è siècle. Certes, on attend d’un livre qu’il nous instruise et non point qu’il nous dise ce que nous voulons entendre ou qu’il nous flatte. Mais si au lieu de nous instruire, il s’applique à justifier l’injustifiable et à tordre le cou à la réalité vécue, c'est-à-dire les crimes et les mauvais traitements dont les traces restent indélébiles plusieurs siècles après, alors on est obligé de parler de révisionnisme. Mais dans ma malheureuse rencontre avec ce livre, j’ai appris de ma libraire une leçon qui me guidera à l’avenir : le choix de nos lectures doit tenir compte de la réputation de l’éditeur. Celui de Jean Erhard n’est pas de la race des plus exigeants.    

Raphaël ADJOBI

Auteur : Jean Erhard

Titre  :  Lumière et Esclavage (L'esclavage colonial et

l'opinion publique en France au XVIII è siècle)

Edition : André Versaille Editeur

Posté par St_Ralph à 10:10 - Littérature (Essais, romans) - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

    Merci pour ce post sur le révisionnisme dans l’histoire de l’esclavage. J’y suis d’autant plus sensible que cela me rappelle une ancienne douche froide sur le même sujet, suite à un article écrit lors de la commémoration de la seconde abolition en 1998. Ayant égratigné en passant les philosophes des ‘Lumières’, j’avais reçu en réaction une volée de bois vert m’appelant à être au contraire reconnaissant pour une supposé dette à leur égard… Je n’aurais pas compris leur humour (cf. Montesquieu)… J’ai compris depuis que le sujet est sensible et que j’avais appuyé (très légèrement pourtant) là où ça fait mal, et là où les lieux communs continuent à sévir.
    Pour la fin mon blog Nonobs concernant la crise franco-ivoirienne : il me semble qu’une page d’histoire est tournée depuis quelque temps. Bien que de façon ambiguë. Cette élection non-advenue du fait du non-achèvement de la réunification du pays me semble bien marquer cette ambiguïté.
    Pour que ‘l’incident’ ‘je change de blog sans crier gare’ ne se reproduise pas : dans mon esprit je n’avais pas vraiment changé de blog ! J’en avais ouvert deux autres pour contourner la censure au temps où elle sévissait sur mon blog Nonobs, tout en le maintenant. Je l’ai réutilisé en priorité lorsque les ‘coupures’ ont cessé…
    Pour le reste, on ne sait pas ce qui adviendra dans la suite, mais on est passé dans un autre temps que celui de la crise franco-ivoirienne qui avait été l'occasion de l'ouverture de mon blog Nonobs…
    Je passe donc à une autre étape de mon ‘blogging’ tenant compte du marquage de l’histoire. Ça se passe donc au lien suivant : http://unevingtaine.wordpress.com/

    Posté par delugio, 04 décembre 2008 à 15:56
  • Merci pour cette mise en garde St-Ralph, le révisionnisme a décidément le vent en poupe ces temps ci.
    J'ai répercuté ce billet très utile sur Bao.afrobazz.com

    à bientôt.

    Posté par Djé, 05 décembre 2008 à 10:38
  • Sujet sensible ...

    La réaction qui a fait suite à tes propos sur les penseurs du Siècle des lumières rappelle celle qu'a reçue Odile Tobner qu'elle rapporte dans son livre (Du Racisme français). Heureusement peu à peu, beaucoup d'auteurs prennent de la distance par rapport à cette idée selon laquelle les idées du 18 è sicle ont contribué à l'abolition de l'esclavage. Il y a de plus en plus de recherches qui ne vont pas dans le sens de ce que nous avons coutume de lire et c'est tant mieux.
    J'ai pris note de ton nouveau blog. Il faut savoir en effet tourner la page d'un combat quand il n'a plus de sens et s'engager dans un autre.
    A bientot.

    Djé
    Merci d'être passé et merci aussi d'avoir répercuté mon billet sur Bao.afrobazz

    Posté par St-Ralph, 05 décembre 2008 à 14:29
  • Merci

    Ce type d'ouvrage trouve un echo dans la politique actuelle. Il y a peu, il était souhaité de faire de la colonisation un bienfait pour l'Afrique. Vous avez sans doute remarqué le peu d'opposition qu'avait reçu cette disposition.
    L'étape suivante aurait sans doute été les bienfait de l'exclavagisme. Ce n'est pas un oxymore pour tout le monde. L'atmosphère actuelle montre bien que ce sont les anciens esclavagiste qui dirigent à présent ce pays politiquement (je veux dire).

    Le fait que ce livre ne soit pas taxé de revioniste est à elle seule une injustice honteuse à l'endroit des noirs qui peuplent ce pays. Cela renforce un communautarisme que je m'efforce de combattre avec véhémence...

    Merci à vous.

    Posté par kessy007, 11 décembre 2008 à 11:48
  • Le commnautarisme blanc !

    C'est effectivement contre le communautarisme blanc qui veut étouffer l'histoire des minorités qu'il faut lutter.
    Il est clair que les propos et les écrits qui constituent une insulte à l'adresse des Noirs n'ont aucun impact sur la communauté blanche française et c'est bien maheureux. Le colonialisme passe pour un bienfait et personne ne réagit du côté de cette ommunauté. La traite négrière est présentée comme un moindre mal pour les Noirs puisque, dit-on, ils étaient esclaves en Afrique. Là encore, la communauté blanche ne se pose pas de question. Tout passe comme une lettre à la poste, comme on dit. Nos compatriotes blancs me semblent d'une passivité déconcertante. Et tout cela parce que tout le monde fait confiance aux intellectuels et aux hommes politiques qui pparaissent comme de vrais dieux.

    Posté par St-RalphSt, 11 décembre 2008 à 21:39
  • Slt StRaphSt!
    Je en sais plus dans les quelle circonstance j'ai pris note de ce livre pour la première fois. J'ignore pour quelle raison il n'a pas retenu mon attention; ce qui est anormal. Tout s'éclaire après ton texte.

    Posté par segou, 15 décembre 2008 à 22:02
  • Je suis heureux....

    Je suis heureux que tu ne l'aies pas acheté. Il ne vaut absolument pas la peine. Il n'est pas digne du travail d'un universitaire. L'éditeur qui l'a publié l'a fait les yeux fermés. Je ne crois pas qu'il ait pris la peine de le lire.

    Posté par St-Ralph, 15 décembre 2008 à 22:57

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