Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

22 mars 2010

Mes étoiles noires (de Lilian Thuram)

                                         Mes étoiles noires

Mes__toiles_noires            

Le fait que la photo de Lilian Thuram illustre la couverture de ce livre pourrait porter à le classer dans la catégorie "récit people". Mais assurément, il n'en est rien. Mes étoiles noires - qui élargit le champ d'investigation du livre de Benoît Hopquin (Ces Noirs qui ont fait la France) - mérite de retenir l'attention car c'est en historien et en pédagogue que l'illustre sportif français avance ici avec la claire intention d'inciter à l'humilité et à la fraternité.

            Ce livre se présente sous la forme d'une très large galerie de portraits de Noirs qui ont marqué leur temps ou les mémoires d'une époque. D'où le sous-titre, De Lucy à Obama. Mais pourquoi une telle entreprise ? Comme beaucoup de Noirs français, l'auteur avoue avoir été, durant sa scolarité, meurtri par l'absence de références noires pour meubler son imaginaire et l’aider à sa construction. Pour la grande majorité des Européens - pour ne pas dire tous -, « l'histoire des peuples noirs commence le jour où l'Européen les a vus ». Depuis le 18è siècle, le savoir européen qui est enseigné se limite à cela. L’auteur remonte donc dans le passé lointain de l'humanité pour nous ressortir des figures attestées de pharaons noirs, passe par celles d'Esope, de Anne Zingha(16è-17è s.), Dona Béatrice(17è-18è s.), pour aboutir à des figures noires plus récentes qui sont des icônes en certains lieux, mais malheureusement inconnues ou très mal connues ici et ailleurs. Tel est le cas de Marcus Mosiah Garvey et Malcom X. On appréciera également les pages magnifiques consacrées à Patrice Eméry Lumumba, qui fut l'un des rares officiels africains, après Sékou Touré, à avoir affirmé en présence des Européens le caractère inaliénable de ce qu'il entendait par l'indépendance de l'Afrique. Les pensées et les combats menés au 19è siècle par l'anthropologue Joseph Anténor Firmin ne peuvent que séduire et inciter à mieux le connaître

            Ce qui fait le charme de ce livre, ce sont les analyses personnelles de l'auteur. Des analyses brèves certes, mais pleines de bon sens et qui replacent les luttes ou les exploits de ses « étoiles » dans l'histoire universelle. Ainsi, à la fin du récit sur la polémique à savoir lequel du noir (Matthew Henson) ou du blanc (Robert E. Peary) a le premier franchi le pôle nord en 1909, il conclut : « Il est fort possible que les Inuits, depuis des siècles, aient découvert « en passant » le pôle Nord, bien avant Henson et Peary ». Mais le chapitre où l’auteur livre davantage le fond de sa pensée, c’est celui qu’il consacre à Frantz fanon. Il semble que Lilian Thuram a très bien compris le message de son aîné au point d’avoir analysé chacune de ses pensées sur les sentiments et les réflexions des Antillais face à l’homme blanc. L’intériorisation  du sentiment d’infériorité chez les Antillais lui semble une évidence qu’il faut absolument briser plutôt que de nier. Ici, il se montre un analyste dont les propos séduisent.

            

            C'est un vrai projet pédagogique que propose Lilian Thuram pour briser l'image négative du Noir, oeuvre des philosophies racistes du 18è siècle et des théories pseudo-scientifiques du 19è siècle. Pour cela, il veut replacer dans la conscience collective la contribution des Noirs à l'histoire de l'humanité leur redonnant ainsi l'image positive qu'ils recherchent dans le regard de leurs semblables Blancs. C'est clairement le but que visent la large liste des inventions dont les noirs sont les auteurs et la carte restituant les dimensions réelles des continents qui vous surprendront certainement. Car, dit-il, « l’éducation ne sert pas qu’à dénicher un boulot ; elle sert à bien se sentir dans sa peau. »  Le lecteur est alors heureux de lire sous la plume d’un sportif de haut niveau ces paroles lancées à l’adresses des hommes politiques : « la culture est aussi une nourriture […] Plutôt que de construire des stades ou des salles de boxe pour les jeunes, apportez-leur des maisons de la culture et des livres de femmes et d’hommes qui leur ressemblent ! ».

            Cependant, en prônant exclusivement le savoir et la culture pour tous pour lutter contre le racisme et en bannissant la « discrimination positive » parce que faussant la réalité des capacités, il me semble que c’est prêcher inutilement contre le racisme. Il convient de reconnaître que si la discrimination positive n'est pas la solution idéale pour bannir la discrimination dont sont victimes les Noirs, partout où elle a été appliquée, elle a permis aux Blancs de s'habituer à voir leurs compatriotes Noirs et à avoir une autre vision du paysage sociale. Par contre, la compétence par laquelle l'on compte éradiquer la discrimination n'a jamais évité aux Noirs d'être "discriminés". Ainsi, même dans le sport où l'on a tendance à ressortir les vieilles performances, on n'a jamais entendu parler de "Major Taylor" qui a été plusieurs fois champion du monde. Si bien que certains Blancs, dans leur imbécilité s'avisent aujourd'hui encore à affirmer qu'il y a des sports où les Noirs ne pourront jamais égaler les Blancs. Tout porte à croire que le racisme agit comme un jeu d'échecs ou de dames. Chaque fois que les compétences des Noirs avancent, les Blancs déplacent leurs pions faits de préjugés racistes. En France, la compétence comme moyen de briser les discriminations et permettre l'accession aux hautes responsabilités professionnelles et politiques a montré ses limites avec les femmes pour lesquelles il a fallu recourir à la discrimination positive.  L'avantage certain de la lutte contre le racisme par la culture me semble résider avant tout dans le fait qu'il donne d'abord aux Noirs des armes pour se défendre contre l'adversité. Quant à savoir si elle permettra de conquérir la fraternité humaine, bien malin celui qui pourra en faire la démonstration.

Raphaël ADJOBI

Auteur : Lilian Thuram

Titre : Mes étoiles noires, de Lucy à Obama (382 pages ; décembre 2010)

Editeur : Philipe Rey

Posté par St_Ralph à 21:41 - Littérature (Essais, romans) - Commentaires [12] - Permalien [#]

Commentaires

  • de la vulgarisation

    Ce livre fait partie de mes acquisitions programmées, pour pouvoir le partager avec ceux de nos jeunes qui n'ont pas l'opportunité d'accéder à certaines informations. Rien que d'avoir mis ainsi sa notoriété au service d'une vulgarisation aussi salutaire, chapeau bas à l'artiste.

    Posté par segou, 23 mars 2010 à 22:51
  • La notoriété....

    Tu as vu juste, Segou. J'avais d'abord trouvé la couverture du livre trop "people". Mais une amie a fait la même réflexion que toi et cela m'a convaincu. Eh bien, si les personnes qui n'auraient jamais eu envie de tenir ce livre entre leurs mains le lisent parce qu'il s'agit de Lilian Thuram, c'est tant mieux ! M'a-t-elle dit.

    Posté par St-Ralph, 24 mars 2010 à 18:08
  • Merci pour cette synthèse, cher St-Ralph.
    J'aime bien ta conclusion, finalement très critique sur la vision de Thuram. L'émancipation par la culture est un moyen, mais elle ne peut être une fin. Je t'avoue qu'il me faut continuer à cogiter là-dessus. Je pense toutefois que la discrimination positive est tout de même là pour pallier les inégalités d'un système d'éducation à deux vitesses. Une meilleure construction des individus, une approche plus égalitaire de la formation les rendra capables à même d'affronter les grands concours. Donc, supprimera la discrimination positive...

    Posté par Gangoueus, 27 mars 2010 à 03:05
  • La discrimination positive à géométrie variable !

    C'est vrai que quand les compétences ne parviennent pas à briser les barrières de la discrimination - j'évoque le cas des femmes dans mon billet - l'état français a recours à la discrimination positive. Mais pour les noirs, il n'en est jamais question. Pour l'entrée dans les grandes écoles, l'état français a opté pour une sorte de discrimination positive en accordant la bourse à un certain nombre d'étudiants ne pouvant payer le prix d'entrée ; et cela à hauteur de 30% du total de l'effectif total des grandes écoles. A vrai dire, si on ne comptait que sur la vraie compétence des postulants à ces écoles, il est fort à parier que les fils des pauvres seraient plus nombreux à y accéder. Mais là, il est question d'accès selon les moyens financiers et non pas selon les compétences. Cela donne à réfléchir sur le bien fondé de la discrimination positive dans ce domaine.

    Posté par St-Ralph, 28 mars 2010 à 16:30
  • Tous les chemins...

    C'est agréable de découvrir que tu t'arrêtes aussi sur des livres de ce genre St Ralph. J'ai vu et entendu Lilian Thuram pendant la promotion de son livre. J'ai été touchée par ce qu'il disait sur l'éducation donnée par sa mère et partant de là, je me suis dis que ce serait intéressant de voir si nous avions les mêmes étoiles, même pour des raisons différentes. Si j'en crois ce que j'entends parfois ici et là, beaucoup d'adolescents manquent de modèles positifs à suivre, apparemment, Lilian Thuram est conscient de ce qu'un livre comme celui-ci pourrait permettre. Quelqu'un m'a dit dernièrement que tous les chemins mènent à soi et toi qu'en dis tu ?

    A bientôt

    Caro

    Posté par C.Kiminou, 28 mars 2010 à 22:57
  • Cher St-Ralph,
    J'emets une réserve sur ta conclusion. Je crois que la discrimination positive en France ne pallie pas à une question financement des formations, mais plutôt une différence de niveau scolaire.

    Pour rentrer à Centrale ou à l'IEP, ce n'est pas une question de fric, mais une question d'être apte à passer le concours. Naturellement, un élève de banlieue n'a aucune chance face à un élève de Louis le Grand ou Henri IV. Le fossé est là en France. Un élève qui fait ses études secondaires à Courcouronnes ou Drancy est handicapé. L'idée de Didier Descoing était de donner une chance aux bons élèves de certains quartiers, n'ont pas parce qu'ils avaient le même niveau que les autres candidats, mais qu'ils avaient le potentiel pour rattraper un retard réel.

    Posté par Gangoueus, 29 mars 2010 à 21:50
  • Tous les chemins...

    Bonjour Caro !

    Lilian thuram est un homme qui mérite respect considération pour ce qu'il fait. Il met sa notoriété au secours d'une cause ; il est conscient de la place du livre dans la formation de l'individu parce que porteur de connaissances. Il ne veut pas que les enfants aient les sportifs pour seuls modèles. Et il a tout à fait raison. Chacun trouvera dans son livre une étoile à accrocher à son coeur.
    Si tous les chemins semblent mener à soi-même, c'est certainement parce que tout ce que nous entreprenons est intimement lié à notre propre expérience de la vie, à nos frustrations, à nos profondes envies, à nos rêves. J'y crois donc. Même si bien des chemins que nous empruntons sont liés aux rencontres que nous faisons.

    @ Cher Gangoueus,

    Tu as tout à fait raison de dire que c'est la différence de niveau scolaire qui a motivé cette discrimination positive à l'entrée des grandes écoles. Comme tu le dis toi-même dans ton premier message ci-dessus, "la discrimination positive est [...] là pour pallier les inégalités d'un système d'éducation à deux vitesses". J'ai peur qu'en appliquant la discrimination positive aux écoles, on oublie justement de resoudre le problème des écoles à deux vitesses.

    Puisque la dicrimination positive est la preuve de la reconnaissance d'une inégalité de traitement, dans le cas des écoles, il me semble que le plus court chemin était de veiller à l'égalité de la formation. La discrimination positive ne me semble donc pas nécessaire ici. Si cela doit être un palliatif provisoire, soit. Mais à mon avis, cela permettra de ne jamais penser à établir l'égalité de formation qui s'impose. Si j'évoquais la question financière, c'est parce que je crois sincèrement que les enfants de beaucoup de familles ne pensent même pas aux concours des grandes écoles, non pas parce qu'ils croient ne pas avoir les moyens intellectuels pour rivaliser avec d'autres, mais tout simplement parce que le coût de ces établissements n'est pas à la portée de la bourse de leurs parents.

    Et puis, soit dit en passant. Je vous ai écoutés, Liss et toi, dans l'émission de Kalondji. Bravo pour tout ce qui a été dit. Les blogs littéraires prendront sans doute un jour une place très honorable dans la culture. Théophile Kouamouo a fait une belle pub pour toi pour le concours auquel tu participes. Tu es partout sur la toile maintenant ! J'aurai du mal à te suivre ! (sourire).

    Posté par St-Ralph, 30 mars 2010 à 09:01
  • Comment?

    J'adorerais lire ce livre.

    Posté par Aborasamza, 01 avril 2010 à 15:37
  • Oui mais...

    St-Ralph,

    Lorsque tu dis que nos chemins dépendent de nos rencontres, je pense que oui, mais quand même, je me demande si la curiosité personnelle ne joue pas avant les rencontres, parce que après, celle-ci nous pousse à la découverte et du coup aux rencontres, non ?

    Caroline

    Posté par Caroline.K, 01 mai 2010 à 19:39
  • Oups !

    J'ai failli oublier puisque vous parliez de discrimination et qu'il me semble que tu avais écris un article sur la Halde il y'a quelques temps, as-tu prévu d'en faire une suite au regard de la polémique survenu dernièrement en rapport avec la succession à la tête de cet organisme

    Caro

    Posté par Caroline.K, 01 mai 2010 à 19:42
  • De la curiosité !

    Oui, Caro, tu n'as pas tort de dire que la curiosité personnelle est à placer devant les rencontres. Car pour ce qui est des rencontres, il est vrai que l'on n'en fait pas tous les jours. Mais quand je parle de "rencontres", j'inclus également celles que nous faisons grâce à notre curiosité. La découverte d'un auteur ou d'un article sur un thème qui fait naître en nous une passion peut être appelée une "rencontre". Sinon dans l'absolu, il serait juste de dire que plus de passions sont nées grâce à la curiosité plutôt que grâce aux rencontres avec d'autres personnes.

    L'aticle sur la halde devait normalement être suivi d'un autre. Mais les circonstances ont décidé autre chose. Quant à ma polémique née des proppos désobligeants d'un homme politique au moment du choix du successeur du premier président de la Halde, je pense qu'il faut la ranger aux nombre des bêtises dues à l'ignorance ou au racisme primaire de bon nombre de Français blancs.

    Posté par St-Ralph, 04 mai 2010 à 20:11
  • mes felicitations

    Avant tout d abord je presente mes sinceres felicitation a ce grand monsieur nomme lilian thuram qui a baucoup fait pour les peuples noir du monde entier a travers son roman on peu en deduir l importance du peuple noir dans cer monde injuste que nous vivons actruellement dont le racisme fait des ravages a tout momment .
    merci encore une fois de plus pour se sacre roman que tu nous a dedie je me refer a toute la communaute noir qui vivent dans le meonde entier

    Posté par alexes, 17 août 2010 à 19:32

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