Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

26 janvier 2012

Néfertiti la Blanche ou la falsification de l'histoire nègre

                               Néfertiti la Blanche

          ou la falsification de l’histoire nègre

Néfertiti 0002            La belle image de l’égyptienne Néfertiti sous les traits magnifiques de la femme européenne idéale qui a fait croire à l’existence d’une Egypte blanche est en réalité une falsification de l’histoire. Oui, l’Egyptienne Néfertiti sous les traits de la belle blanche n’a jamais existée ! Tous les bijoux vendus à prix d’or, tous les bustes qui drainent des foules dans les musées ne sont qu’une supercherie parce que fruits du génie d’un faussaire allemand. On vous a bien eus ! Les lorgnettes, la barbe blanche, le beau casque colonial, le verbe haut et l’air altier ne font ni la vérité scientifique ni la vérité de l’histoire de l’humanité. 

            De toutes les statues égyptiennes, la mieux conservée et la plus européenne est celle de Néfertiti, l’épouse du pharaon Akhenaton. Cependant, les témoignages de l’antiquité ne parlent que d’une Egypte nègre. Ceux des premiers voyageurs européens des temps modernes parlent d’immenses statues nègres. Puis, très vite, il ne fut plus question d’évoquer, ni dans les manuels scolaires ni dans les discours politiques, quelque lien des anciens Egyptiens avec les peuples noirs. Dans l’océan des certitudes des chercheurs blancs dont les idées seront popularisées par les films hollywoodiens, le fruit du travail de l’Africain Cheik Antah Diop apparaissait alors comme une hérésie. 

            Puis voici qu’au printemps 2009 – comme l’a montré le documentaire diffusé sur France 3, le mercredi 28 décembre 2010 – Henri Stierlin, un historien suisse, publie le résultat de vingt années de recherches mettant en cause l’authenticité du buste de Néfertiti. Selon lui, ce buste que l’égyptologue allemand Ludwig prétend avoir découvert en 1912 n’est rien d’autre qu’un faux, une réalisation personnelle idéalisant la femme blanche. Une statuette que son découvreur dit tombée d’une hauteur d’un mètre cinquante et qui n’a pour toute égratignure qu’une oreille légèrement ébréchée laisse perplexe ! Le documentaire montre que le contemporain de Ludwig qui, le premier, a voulu le dénoncer, a été aussitôt nommé conservateur du musée qui a accueilli le fameux buste de Néfertiti. Une façon très adroite d’étouffer la supercherie.

            Retenons ceci : outre toutes les preuves avancées par Henri Stierlin pour dénoncer la tromperie, il y en a une qui fait appel au libre arbitre de chacun. Sachez qu’en Egypte, les pierres et l’argile de l’antiquité se trouvent en grande quantité sur les différentes ruines, jusqu’au centre du Caire. De ces matériaux, on peut fabriquer la statue que l’on veut avec l'attestation scientifique qu'elle est de l’époque pharaonique. A matériau de l’époque pharaonique, vous obtenez, au 19è ou au 21è siècle, une statue de l’époque pharaonique ! C’est aussi simple que cela ! Depuis le 19è siècle, les nombreux faussaires n’ont jamais été inquiétés puisque n’importe qui peut vous procurer un certificat d’authenticité du caractère antique de sa fabrication. Et un conservateur de musée l’affirme : tous les musées du monde possèdent de fausses sculptures antiques égyptiennes. Voilà qui fait plaisir !  

Le sphinx 0005            Si ça peut vous rassurer, sachez qu’il n’y a pas que dans le domaine de l’art Egyptien qu’il y a des faux. Dans le domaine de la peinture, beaucoup d’œuvres célèbres ont leurs faux qui ont acquis presqu'autant de valeur que les oeuvres de maître. La seule différence avec la supercherie concernant Néfertiti, c’est que le faussaire allemand à porté atteinte à l’histoire de tout un peuple, de toute une culture.

            Comme pour se faire pardonner ou pour cacher le mensonge, les Européens parlent depuis quelques années de pharaons noirs afin que l’on accepte l’idée de pharaons blancs. La silhouette svelte et le nez fin des Ethiopiens, des Kenyans et des Somaliens qui rappellent l’Egypte ancienne n’a rien à voir avec les Européens souvent bedonnants et aux traits gras d’aujourd’hui ou ceux  des sculptures antiques gréco-romaines. C'est ce que reconnaît aujourd'hui l'historien François-Xavier Fauvelle, directeur de recherche au CNRS et chercheur honoraire à l'université de Witwartersrand en Afrique du Sud : « l'Egypte... les archéologues en ont fait un isolat, sans relation avec son environnement africain » (entretien accordé à Sylvie Briet pour la revue Sciences et Avenir de juillet-août 2010).

                           Une négation du génie africain

                            pour magnifier le génie blanc  

            Avec la construction de la notion de race au 19è siècle, il était, en effet, difficile pour les Européens qui s'étaient lancés dans la recherche de matériaux sur le terrain africain pour étayer leur thèse de reconnaître que leurs trouvailles allaient à l'encontre de l'infériorité des Noirs qu'il fallait absolument démontrer. Ainsi, plus de deux siècles après le capitaine portugais Pegado (1531), quand en 1871, à son tour, l'explorateur allemand Karl Mauch arrivera sur le site de pierres que les natifs du lieu appelaient Zimbabwoe - qui donnera son nom à l'actuel Zimbabwe - il s'entêtera à donner une origine européenne aux belles constructions qu'il a découvertes : « Tous (les habitants du lieu) sont convaincus qu'un peuple de Blancs habita jadis la région car il existe aujourd'hui des restes d'habitations et des outils en fer qui n'auraient pas pu être produits par des Noirs. [...] Je ne crois pas me tromper en supposant que la ruine sur la montagne est une imitation du temple de Salomon au mont Moria et que la ruine sur la plaine est une copie du palais dans lequel la reine de Saba résidait durant sa visite à Salomon [...] En outre, ces ruines sont parfaitement conformes aux constructions phéniciennes bien connues. Des natifs ou des arabes auraient construit différemment. » Vous aurez remarqué que s'il affirme que ce sont les habitants du lieu qui sont convaincus que ces habitations sont une oeuvre des Blancs, c'est bien lui, Karl Mauch qui se justifie. Aucun Noir ne peut avoir dit à un étranger que les Noirs sont incapables de produire de tels habitations et de tels outils en fer ! Jamais ! Et comment auraient été ces édifices si c'était des Noirs qui les avaient construits ? Karl Mauch ne le dit pas. Affirmation gratuite et mensongère donc ! Le Grd Zimbabwe 0005  

            Il a fallu attendre 1929 pour que l'archéologue britannique Gertrude Caton-Thompson démontre l'origine bantoue du site. Mais ses conclusions ne furent pas acceptées par tous. « Le mythe colonial d'une tribu blanche ancienne fondatrice d'empire au coeur de l'Afrique profonde » a la vie dure. Dans les années 1960, sous le régime d'apartheid instauré au Zimbabwe, alors appelé Rhodésie, l'archéologue Peter Garlake avait été censuré par le pouvoir blanc et avait dû quitter le pays en 1970 pour avoir démontré, à son tour, l'origine bantoue du site.                   

Femme de Ife 0005                                                                Toujours dans la négation du génie africain, au début du 20è siècle, l'ethnologue allemand - encore un ! - Léo Frobenius découvrant les pièces très anciennes trouvées en Ife, au Nigeria, « se servira de leur ressemblance avec la statuaire grecque pour déduire abusivement que les grecs anciens étaient allés en Afrique. D'Afrique, il y a des masques et des bustes qui sont très proches de la statuaire grecque antique - à ceci près que certaines pièces sont en terre cuite, d'autres en cuivre martelé ». (J.M.G. Le Clézio, dans un entretien avec Nathalie CROM, in Télérama n° 3223 du 19 octobre 2011). Est-il nécessaire d'ajouter des observations supplémentaires à celles de Jean-Marie Le Clézio ? Non ! Force est de reconnaître que cette volonté délibérée de nier tout génie à l’Afrique a rempli les bibliothèques européennes de mensonges outranciers qui déshonorent tout un pan de la science et de l’histoire humaine                                                                                                                          

Tête Olmèque 0005            Pour revenir à l'Egypte ancienne, disons que la vérité se trouve aujourd’hui du côté de l’historien africain Cheik Antah Diop et d'une nouvelle race de chercheurs qui ne frémit pas de terreur quand la vérité vient à se révéler contraire à ce que l'Europe préférait croire. C'était d'ailleurs, au début du XXè siècle,  le souhait du Dr Chancellor Williams (Destruction of Black civilisation ; cité par Runoko Rashidi dans "Histoire millénaire des Africains en Asie"). Pour terminer, je vous pose cette question à votre bon sens, égyptologues, scientifiques, savants, cultivés ou incultes : quel est parmi les quatre peuples de la terre, celui qui, avant les grandes découvertes et les grandes migrations de l’époque moderne, était répandu sur les quatre continents ? Réponse : avant le 16 è siècle de notre ère, seuls les Noirs ont laissé des traces sur tous les continents. Et quand ils n'ont pas totalement disparu comme en Australie, en Nouvelle Zélande, ou sur les nombreuses îles d'Asie, les Noirs sont reconnus être des autochtones. Ce qui fait dire à un historien anglais qu’avant l’époque moderne, seuls les Noirs avaient conquis le monde en migrant sur les différents continents. 

Raphaël ADJOBI

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10 janvier 2012

De l'odeur des Noirs

                                    De l'odeur des Noirs

Avertissement : Apparemment, beaucoup de lecteurs n'ont pas compris  que cet article situe dans le temps, de manière précise, la naissance du préjugé selon lequel le Noir sentirait mauvais. Avant la traite négrière atlantique, ce préjugé n'existait pas en Europe où on connaissait les Noirs depuis la nuit des temps. A la lecture des commentaires, on se rend compte que ces personnes sont incapables de comprendre que même la science ne permet pas d'attribuer une odeur particulière à la peau noire, à la peau blanche, à la peau jaune ou à la peau rouge. Affirmer pouvoir reconnaître à l'odorat une personne noire signifie par voie de conséquence que l'on peut reconnaître les autres couleurs de peau à leur odeur ou absence d'odeur ; ce qui est d'ailleurs la même chose. L'un ne va pas sans l'autre ! Assurément, à moins d'avoir une malformation de l'odorat, personne n'est capable, les yeux bandés, de faire la différence entre une personne noire, blanche, jaune ou rouge en se fiant à son nez. Même un chien non entraîné n'en est pas capable. Ceux qui affirment avoir ce talent  ignorent qu'ils sont pétris de préjugés ou tout simplement qu'ils ne sont pas de la nature humaine.

                                                

numérisation0002            Vous souvenez-vous de cette image d'un joueur blanc se tenant le nez et agitant l'autre main signifiant à un joueur noir qu'il sentait mauvais ? Et le discours de Jacques Chirac en juin 1991 évoquant "le bruit et l'odeur" des immigrés africains, l'avez-vous encore en mémoire ? Sans doute. De tels faits ne s'oublient pas aisément. Savez-vous que ces dérapages relatifs à l'odeur des Noirs tirent leur origine d'une réalité historique ? Oui, avant d'alimenter les préjugés dans une désolante continuité, la mauvaise odeur attachée à l'homme noir est née à un moment précis de l'histoire de l'humanité, mais bien malgré lui.

            Vous vous demandez quand et comment ? Eh bien, cette idée que les Noirs sentent mauvais est née avec la traite négrière ! Mais avant d'être attachée définitivement à l'homme noir par extrapolation, la mauvaise odeur était d'abord spécifiquement attachée à la traite atlantique et par voie de conséquence à tous les ports négriers. Aussi, lit-on dans "Le négrier, histoire d'une vie" de Lino Novàs Calvo que « Recife (...), premier port négrier du Brésil, comme tous les ports négriers, puait. » La peinture que cet écrivain fait du port de Nantes est édifiante : « Le fleuve était peuplé de navires négriers qui entraient et sortaient. Nantes ne voyait pas la traite, mais les bateaux revenaient imprégnés de cette puanteur spéciale. Sur le fleuve, on ne respirait pas d'autre air. C'était là le premier port négrier de France. » L'auteur ne dit pas autre chose de Liverpool et de son fleuve, même quand les Anglais avaient aboli l'esclavage : « Liverpool reste négrière (et) la Mersey empestait aussi la traite ».  

            Les choses sont claires : les esclaves ne transitaient ni par Nantes ni par Liverpool, mais les bateaux qui les avaient convoyés en Amérique en revenaient imprégnés de la puanteur de ce trafic. Mais pourquoi donc ? Certes, tout le monde a fait l'expérience de sentir une pièce se charger d'une forte odeur humaine désagréable après un long séjour en groupe. Mais il s'agit toujours de séjours jamais trop longs dans des murs en briques ou en béton. Régulièrement aérée, la pièce perd vite cette odeur parfois nauséabonde. Vous rappelant cette expérience, imaginez cinq cents ou six cents personnes rangées comme des cuillères ou des sardines, chaque face collée dans le dos du voisin, vivant pendant quatre ou cinq semaines dans une cale d'où ils ne sortent que le temps de se dégourdir les jambes. Joignez à cela le fait que ces captifs passaient la presque totalité du temps du voyage dans des murs en bois qui s'imprègnent naturellement du milieu dans lequel ils baignent, et vous avez presque tout compris. Il ne vous reste plus qu'à imaginer la vie des captifs durant la traversée de l'Atlantique pour comprendre pourquoi les bateaux négriers gardaient des exhalaisons fétides même quand les esclaves n'y étaient plus. 

            Bien sûr, le souci de chaque négrier était de perdre le moins de captifs possible. Malheureusement, les pertes étaient nombreuses. Excessives même, quand les maladies s'en mêlaient : « Les plaintes montaient par les écoutilles comme d'un enfer, c'était des cris follets comme s'ils passaient sur les ossements d'un cimetière... De temps à autre, un corps était jeté à la mer. » ("Le négrier, roman d'une vie") A votre avis, où, quand et comment les esclaves faisaient-ils leurs besoins naturels dans les conditions décrites plus haut ? En laissant faire votre imagination, vous devinez la suite. « Les conditions de détention sont exécrables, l'entrepont insalubre, l'hygiène déplorable, la promiscuité épouvantable, la nourriture...on en perd bien un sur dix... voire deux sur dix ». ("Noir négoce", Olivier Merle, p. 221). Et quand, pris en chasse par les pirates ou les croiseurs abolitionnistes le bateau négrier passait plus de temps que prévu sur les mers, « les Noirs attendaient parfois très longtemps dans la cale et quand on les en sortaient, ils étaient morts, malades ou n'avaient plus que la peau sur les os ». ("Le Négrier, roman d'une vie") Voilà la triste réalité qui imprégnait le bois des navires !               

numérisation0003            Aussi, une fois arrivés à destination, avant d'être vendus, « les Noirs (étaient) parfumés, c'est-à-dire revivifiés ». Chaque fois, c'était la même mise en scène et le même spectacle : on voyait « une armée de Noirs entièrement nus que les marins arrosaient avec des manches. [...] Avant la douche, on les avait rasés de la tête aux pieds. Attachés deux par deux par les bras et portant des fers aux pieds, ils formaient des files entre lesquelles les marins circulaient en les aspergeant. Les nègres criaient, palabraient, hurlaient. » Puis les marins « lavaient les (bateaux) négriers avec des manches à eau. Une fois les esclaves déchargés, c'était la façon d'effacer des navires le souvenir du voyage. [...] Les marins appelaient ce moment la confession du négrier : après, il pouvait pécher de nouveau. » ("Le Négrier, roman d'une vie", p.66).                                                              

            Telle est la vérité historique née d'une situation particulière qui a nourri des préjugés qui n'ont rien à voir avec la nature des Noirs ou leur manque d'hygiène. D'ailleurs, sur le manque d'hygiène, les Noirs de leur côté accusent les Blancs de tous les maux. Ils disent d'eux qu'ils ont une odeur de cadavre. Mais cela n'a aucune explication historique et tient purement du préjugé. Par contre, une chose est certaine : avant les années 70, beaucoup d'étudiants africains avaient perdu leur logement pour cause de douches trop fréquentes. Ils avaient conclu que les Blancs ne se lavent pas souvent. 

            Pour terminer, une question : savez-vous pourquoi c’est en Europe et particulièrement en France que le parfum a acquis ses lettres de noblesse au XVIIè et au XVIIIè siècles ? Le manque d’hygiène ayant alors beaucoup reculé, l’amélioration des procédés de distillation s’était imposée et a fait du parfum le produit essentiel pour cacher les mauvaises odeurs des corps et des vêtements. En clair, moins les Blancs étaient propres, plus ils se parfumaient !       

Raphaël ADJOBI

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02 janvier 2012

La France Noire, trois siècles de présence

                                                 L a   F r a n c e   N o i r e

                                              Trois  siècles  de  présence 

La France noire 0011            Enfin, voici un livre qui clame haut et fort, par son titre, que la France n’est pas blanche ! Tout en étant le pays européen qui a le plus multiplié les lois racistes, les reconduites à la frontière et les mises en garde contre l’invasion des Noirs, la France demeure paradoxalement, aux yeux des autres pays, la première nation nègre d’Europe. Il y a une raison à cela ; et c’est ce que La France Noire veut rappeler à tous, Noirs et Blancs. Cet ouvrage collectif réalisé sous la direction de Pascal Blanchard propose de visiter notre passé commun en retraçant les étapes oubliées d’une histoire noire française, les étapes où ces anciens esclaves, ces immigrés volontaires ou non, ces civils ou militaires ont mêlé leur destin à celui de la métropole. 

            Suite à la longue et riche introduction de Marcel Dorigny qui rappelle la place des Noirs dans l’histoire de l’Europe, le livre s’organise en huit chapitres abondamment illustrés. L’histoire de la France noire présentée ici commence en 1848 avec l’abolition de l’esclavage et les débuts de la colonisation et se termine à la fin du XXè siècle sur la question de l’identité nationale française au sein d’une société irrémédiablement métissée.  Dieudonné Gnammankou et Alain Ruscio, qui ont eu la charge du premier chapitre, nous montrent qu’après plus de cent cinquante ans de présence plus ou moins régulière des Noirs en métropole (quatre mille Noirs et Métis en 1738), la France n’est plus officiellement blanche entre 1848 et 1889. A cette époque en effet, outre les Blancs, sa population s’est enrichie d’esclaves affranchis - donc de citoyens noirs - et de sujets coloniaux. Malheureusement, c’est à cette même époque que les scientifiques font de l’idée de « race » une passion française et européenne suite à la parution de L’origine des espèces de Charles Darwin, en 1859. C’est à partir du milieu du 19 è siècle, en effet, que les hommes de science se lancent dans l’étude comparative des « peuples de couleur » avec les Blancs pour aboutir à une classification et une hiérarchisation des races. Cette science racialiste décrète de manière définitive l’infériorité de l’homme noir qui « gît au plus bas de l’échelle » parce que possédant un « caractère d’animalité » et le « cercle intellectuel le plus restreint » rendant sa civilisation impossible par l’Européen. Telle est l’image du Noir diffusée dans la société grâce à la littérature, à la presse populaire et aux discours politiques violents.

            Le lecteur comprend alors que les expositions coloniales de l'époque, les foires et les exhibitions ne sont qu’une suite logique de la volonté d’une élite : montrer le caractère sauvage des nègres et par voie de conséquence leur infériorité intellectuelle justifiant leur domination. Ces exhibitions qui attirent des millions de visiteurs contribueront évidemment à populariser l’image du Noir dans la publicité, les arts, le monde du spectacle, la littérature, et permettront au grand public d’assimiler l’image dégradante du Noir qui hante encore les esprits et provoque des dégâts inimaginables.            

            Quant au deuxième chapitre – œuvre d’Elikia M’bokolo et de Frédéric Pineau -, qui s’étale de 1890 à 1913, il montre l’achèvement de l’installation de l’empire français sur l’Afrique. Si les expositions coloniales et les exhibitions ont toujours du succès, on voit toutefois émerger un attrait pour l’esthétique nègre dans les arts et le sport. A son tour, le chapitre III (1914 – 1924 / par Catherine Coquery-Vidrovitch et Sandrine Lemaire) souligne la contribution de l’Afrique à la première guerre mondiale. Un chapitre important et passionnant à la fois. En effet, on lit avec émotion que l’arrivée massive de régiments d’Afrique habitue peu à peu le grand public à une image du Noir qui n’est plus associée au sauvage des exhibitions coloniales. Il découvre non seulement des soldats et des blessés noirs mais également des travailleurs noirs et des infirmières antillaises. Malheureusement, les politiciens ont une autre idée de la société qui se dessine. Par peur d’une trop grande proximité avec les populations métropolitaines, on prend ça et là des mesures de surveillance et de contrôle des mouvements des Noirs. Du chapitre IV (par David Soutif et Styler Stovall) qui couvre la période de 1925 à 1939, le lecteur retiendra combien l’image de l’Afro-Américain - et particulièrement celle de Joséphine Baker - a favorisé l’avènement de la Négritude. C’est l’époque des premières luttes pour « la race noire » et pour l’égalité républicaine alors que la France politique et affairiste organise l’exposition coloniale de 1931.

 gymnastes 1939 numérisation0001           Les quatre derniers chapitres qui courent jusqu’à la fin du XXè siècle constituent à mes yeux l’époque moderne parce qu'on y découvre que le destin des Noirs de France n’est plus dissociable de celui de la métropole malgré les interminables débats sur le "vivre ensemble". D’ailleurs, tout ce qui est fait durant cette période apparaît comme un jeu de passion et de dépit amoureux. Entre 1940 et 1956 (Ch. V / Romuald Fonkoua et Nicolas bancel), la France a besoin des Africains pour la guerre et pour ses industries mais s’inquiète de voir l’ordre des choses bouleversé par cette présence et multiplie les mesures en tout genre. C’est d’ailleurs à cette époque qu’est apparue une égalité « partielle » grâce à l’arrivée à Paris des premiers élus de l’Union française et qui a fait croire à une France sans « préjugés de couleur ». Entre 1957 et 1974 (Ch. VI / Françoise Durpaire), suite aux luttes pour les indépendances africaines, la France n’assumant pas ses couleurs popularise l’idée du Noir immigré, discréditant ainsi toute une partie de sa population. Enfin viennent la période des rêves et des illusions (Ch. VII : Bleus, Blancs, Blacks… / par Françoise Vergès et Yvan Gastaut) et celle de l’affirmation d’une citoyenneté noire dans une France métissée (Ch. VIII : par Achille Mbembe et Pap Ndiaye). La lecture de ces quatre derniers chapitres n’est pas inintéressante mais retient moins l’attention parce qu’ils apparaissent comme une histoire inachevée. En effet le Noir français vit avec l’idée que la question de sa citoyenneté est toujours versée au débat national.

            L’histoire de la France noire présentée ici n’est donc qu’une histoire partielle de la présence des Noirs en métropole puisqu’elle écarte intentionnellement la longue période où ceux-ci n’avaient d’autre statut que celui d’esclaves ou de meubles. On voit cependant  que 150 ans de statut de citoyen n’ont pas réussi à changer l’image que la France a scientifiquement et idéologiquement construite, et qui ne peut être détruite que si elle s’applique à faire la démarche contraire. En procédant de quelle façon ? En s’appliquant avec le même soin à défaire par l’éducation et l’enseignement ce qu’elle a construit. Quand sera-telle capable d’une telle volonté politique ?            

°Photo : Défilé de gymnastes lors des célébrations du 14 juillet 1939 (p. 171)

Raphaël ADJOBI

Titre : La France noire ; trois siècles de présence

Ouvrage collectif sous la direction de Pascal Blanchard ;

La préface est d’Alain Mambanckou

Editeur : La découverte, 360 pages

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