Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

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12 juillet 2012

Le rêve du Celte (de Mario Vargas Llosa)

                                      Le rêve du Celte

                                   (de Mario Vargas Llosa)

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            Ce roman est une magnifique vulgarisation de la fascinante vie de Roger Casement, figure historique de la lutte contre les méfaits du colonialisme. Cet homme a, dans son combat pour la justice, réuni  le destin de trois terres sous domination étrangère au début du XXè siècle : le Congo (actuelle République Démocratique du Congo), l'Amazonie péruvienne et l'Irlande qui constituent les trois chapitres du roman. Au-delà de l'histoire coloniale de ces trois pays et de l'image d'humaniste attaché à ce révolutionnaire irlandais, ce livre nous donne à découvrir les féroces atrocités auxquelles se livraient les Européens dans les immenses forêts luxuriantes du Congo et de l'Amazonie, loin des yeux du monde. Quiconque lira ce livre et cherchera des bienfaits à la colonisation est digne d'être appelé un imbécile. 

            C'est du fond de sa prison londonienne, où il attend de savoir s’il va être pendu, que Roger Casement revient sur son passé et le dernier combat qui l’y a conduit. Contremaître dans l'expédition de 1884 de Henry Stanley Morton, puis chef d'équipe dans les expéditions de 1886 et 1888 du Nord-Américain Henry Shelton Sanford, il a vu les actions conjuguées des deux explorateurs aboutir à la création, en 1886, de l'Etat indépendant du Congo« dont le seul président et trustee (mandataire) était Léopold II », roi des Belges. Et c'est en sa qualité de Consul d'Angleterre à Boma (au Congo) puis au Brésil qu'il va mener la lutte pour l'amplification de la campagne de dénonciation contre l'Etat indépendant du Congo et ensuite contre la Peruvian Amazon Company basée au coeur financier de Londres.

            Sous le prétexte fallacieux de lutter contre la traite des esclaves pratiquée par les trafiquants arabes, Léopold II « avait expédié au Congo deux mille soldats de l'armée régulière belge auxquels il fallait ajouter une milice de deux mille indigènes, dont l'entretien devait être assumé par la population congolaise ». Tant de soldats pour développer un pays ? Tant de soldats à nourrir par la population en guise de contribution à l'oeuvre civilisatrice du Congo ? Détrompez-vous ! La vérité, c'est qu'avant la ruée sur le pétrole, le développement de l'industrie automobile au XIXè siècle avait fait apparaître en Occident un grand besoin en caoutchouc pour la fabrication des pneumatiques. Et le malheur a voulu que les forêts du Congo et du Pérou abondent en arbres à caoutchouc à l'état naturel ! Il fallait donc, en Afrique comme en Amazonie, obliger les populations indigènes non seulement à abandonner leurs occupations traditionnelles pour la récolte de la sève de l'arbre à caoutchouc, mais aussi que leurs épouses et leurs enfants se chargent de nourrir les soldats et les ouvriers retenus pour la construction des routes devant permettre l'acheminement des récoltes. 

            Il est facile d'imaginer qu'aucun peuple sur terre ne peut vivre une telle loi inique sans se rebeller. Et toute la force du roman est de montrer les multiples atrocités inventées par la soldatesque du "Monarque humanitaire" pour soumettre les Congolais, et celles pratiquées sur les Indiens par la société anglaise chargée de l'exploitation du caoutchouc en Amazonie. Pour rendre les contremaîtres exigeants et cruels, les sociétés d'exploitation du caoutchouc les payaient en pourcentage des produits recueillis. Tout lecteur attentif comprend évidemment que c’est pour accroître leurs gains que ceux-ci usaient des mutilations et des assassinats à l'encontre des fugitifs et des travailleurs qui ne satisfaisaient pas les quotas imposés : des hommes et des femmes étaient publiquement décapités ou fouettés jusqu'à la mort ; on coupait les mains sans distinction d'âge ni de sexe ; on écrasait le sexe des hommes, on noyait les enfants devant leur mère ! « Chaque collecteur (de lait d'hévéa) restait quinze jours dans la forêt, laissant sa femme et ses enfants en qualité d'otages. Les chefs (...) disposaient d'eux à discrétion pour le service domestique ou pour leurs appétits sexuels ».  

            Quel monde affreux que celui de la colonisation avec l'extrême cupidité comme moteur d'action ! Au Congo comme au Pérou, la force publique du colonisateur est en effet « comme un parasite dans un organisme vivant » ; une force entretenue par des communautés qui ne comprenaient pas ce qui leur arrivait. 

            Dès le début de son travail de collecteur de témoignages pour dénoncer l'Etat indépendant du Congo, Roger Casement a établi un parallèle entre l'Irlande et le Congo : « L'Irlande n'est-elle pas aussi une colonie ? [...] pourquoi ce qui était mauvais pour le Congo serait bon pour l'Irlande ? Les Anglais n'avaient-ils pas envahi l'Eire ? Ne l'avaient-ils pas incorporée de force à l'Empire... ? »  La conscience forgée par les injustices et les souffrances des Congolais puis des Péruviens, il va, au crépuscule d'une vie minée par la maladie, s'engager dans le mouvement révolutionnaire qui s'organise en Irlande contre le gouvernement anglais au moment même où la deuxième guerre mondiale devient imminente. Mais aux yeux de l'Angleterre, c'est le combat de trop ! 

            Avec ce livre, Mario Vargas Llosa nous persuade qu' « il n'existe pas pire animal sanguinaire que l'être humain ». Il montre que dans ces périodes de colonisation où les Européens prétendaient apporter la civilisation aux autres, les "bêtes", les vrais Sauvages étaient bien les Européens eux-mêmes. Cependant, il montre par ce portrait de Roger Casement que l'Europe, ce n'est « pas seulement les policiers et les criminels (qu'ils envoient). L'Europe, c'est aussi cet esprit intègre et exemplaire » que nous découvrons en Roger Casement et que nous gagnerons à découvrir aussi dans la personne du journaliste français Edmund D. Morel qui, le premier, a entrepris la dénonciation de la perversité du pouvoir de Léopold II sur le Congo. Aujourd’hui où certains tiennent absolument à trouver des vertus civilisatrices à la colonisation, il est heureux de constater que Mario Vargas llosa met sa notoriété au service de la vérité. Dans ce roman, lui aussi fait preuve d’intégrité et d’exemplarité en dénonçant les excès de la colonisation mue par la cupidité.

Raphaël ADJOBI

Titre    : Le rêve du Celte, 520 pages    

Auteur : Mario Vargas Llosa

Editeur : Gallimard, 2011(traduction française)

              (Titre original : El sueno del Celta, 2010) 

Posté par St_Ralph à 21:58 - Littérature : romans - Commentaires [8] - Permalien [#]