Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

01 juin 2013

De la traite et de l'esclavage des Noirs (Abbé Grégoire)

                 De la traite et de l'esclavage des Noirs

                                           (Abbé Grégoire)

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            Voici un petit livre qui sera fort utile à tous ceux qui voudront, en quelques lignes, découvrir la personnalité et le combat politique de l'Abbé Grégoire.  L'introduction - le discours prononcé par Aimé Césaire en décembre 1950, lors de l'inauguration, à Fort-de-France, de la place qui devait porter son nom - nous révèle un touchant portrait de cet illustre député. Elle retrace le long et inlassable combat que mena l'abbé Grégoire, depuis la dernière décennie du XVIIIe siècle jusqu'à la fin de sa vie, pour la liberté et les droits des esclaves noirs de France. De la traite de l'esclavage des Noirs, paru en 1815, nous confirme les propos d'Aimé Césaire qui fait de son auteur à la fois "le premier réfutateur scientifique du racisme" et "le premier militant de l'anti-colonialisme".

            En 1802, Napoléon Bonaparte avait rétabli l'esclavage aboli par le décret du 5 février 1794. Mais l'Angleterre, championne des abolitions, qui veillait sur les mers, menaçait l'approvisionnement en main d’œuvre des Antilles. En 1814, la France signe avec elle un traité l’autorisant à poursuivre pendant cinq ans encore la traite des Noirs, « c'est-à-dire voler ou acheter des hommes en Afrique [...] les porter aux Antilles, où, vendus comme des bêtes de somme, ils arroseront de leur sueur des champs dont les fruits appartiendront à d'autres ». 

            C'est contre ce traité que s'élève l'abbé Grégoire. Il lui offre l'occasion de réfléchir sur la pratique de la traite et de l'esclavage que les Européens jugent capitale. Il balaie les lieux communs qui justifient la traite par le fait que les Noirs sont esclaves en Afrique, que leurs chefs leur font subir des traitements inhumains et les destinent à une mort cruelle, que leur transport en Amérique est un moyen de les convertir à une vie chrétienne. Non, il ne peut admettre que les armateurs et les négriers généralisent des faits exceptionnels, communs à tous les peuples, et les brandissent pour s'ériger en philanthropes, en bienfaiteurs de l'humanité.

            Selon l'abbé Henri Grégoire, la raison principale du rétablissement de l'esclavage et de la traite est la cupidité des colons français qui ne voient que le péril de l'économie! « Quel moyen de raisonner avec des hommes qui, si l'on invoque la religion, la charité, répondent en parlant de cacao, de balles de coton, de balance commerciale ? » C'est l'affreuse cupidité pour laquelle rien n'est sacré à leurs yeux qui les empêche d'entendre parler de justice et d'humanité. Outre la défense de l'économie française, de nombreuses personnes estimaient que les Noirs ne peuvent être élevés au même rang que les Blancs - et mériter les mêmes considérations et traitements - du fait de l'infériorité de leur intelligence. A ces personnes qui se croyaient si supérieures pour tenir de tels discours, le premier réfutateur du racisme proposait de soumettre tous les peuples aux mêmes épreuves et aux mêmes avantages liés à la marche de la civilisation, et l'on pourra juger si les Noirs sont inférieurs aux Blancs en talents et en vertus. 

            Une autre attitude que l'abbé Grégoire trouve tout aussi scandaleuse que celle des armateurs, des négriers et des colons, c'est celle des hommes de lettres et de ceux communément appelés « gens de bien » : « Plusieurs écrivains avouent que la traite blesse la justice naturelle, et qu'elle est un commerce révoltant, mais en même temps ils soutiennent que la raison s'oppose à l'abolition subite ». En d'autres termes, ils sont d'avis que la traite est un crime, mais elle doit être poursuivie encore un peu de temps. C'est cette attitude ignoble privilégiant ce que l'on pourrait appeler raison d'état – « que le pape Pie V appelait la raison du diable » -  qui explique le silence complice et l'inertie des hommes de lettres de cette époque face au rétablissement de l'esclavage et à ce traité écœurant avec l'Angleterre. Alors que ce traité a suscité l'indignation des villes anglaises qui avaient été les plus esclavagistes, telles Bristol et Liverpool, au point de les pousser à lever des pétitions pour le dénoncer, aucun homme de lettres français, aucun « homme de bien » n'a apporté son talent ou sa notoriété à le combattre. Bien au contraire, le scandale est venu de Nantes où une pétition a soutenu la prolongation des malheurs des Africains ! 

            Souvent invoqué dans les écrits et les discours publics, la figure et l'œuvre de l'abbé Grégoire restent peu connues. Ce petit texte est un premier pas très instructif qui livre au lecteur la verve et l'esprit très analytiques de ce philanthrope qui ne s'est pas contenté de militer pour une cause. Il a aussi, à la fin de sa vie, préparé la relève qui sera assurée par Victor Schœlcher.

Raphaël ADJOBI

Titre : De la traite et de l'esclavage des Noirs, 67 pages.

Auteur : Abbé Grégoire

Editeur : Arléa, mai 2007 ; présentation d'Aimé Césaire.      

Posté par St_Ralph à 21:01 - Littérature : essais - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires

  • Beau livre!

    Oui, livre petit mais riche d'enseignements!
    Déjà lu et approuvé.

    @+, O.G.

    Posté par Obambe GAKOSSO, 02 juin 2013 à 19:58

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