Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

06 juillet 2013

Trois femmes puissantes (Marie Ndiaye)

                                  Trois femmes puissantes

                                               (Marie Ndiaye) 

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            Disons-le sans détour : ce roman est d'un abord rebutant par le choix d'une langue surchargée de subjonctif imparfait. Chose très sensible dans le premier des trois récits. Dans la pratique de la langue française, ce temps est celui auquel nous sommes le moins habitués. Aussi, lorsqu'on vient à en abuser, il focalise l'attention par son étrangeté, et le lecteur ou le locuteur passe son temps à faire de l'analyse grammaticale plutôt qu'à suivre le flot ou le rythme du discours pour en saisir le sens. Et si à cette particularité de l'écriture - est-ce le style distinctif de l'auteur ? - nous ajoutons la multiplication des propositions incises, souvent très longues, nous pouvons affirmer que le livre se place hors de portée d'un très grand nombre de lecteurs. Ce n'est donc pas un livre pour "grand public". 

            Cependant, aucun lecteur ne peut nier que Trois femmes puissantes est un roman auquel on ne peut rester indifférent au regard à la fois de la richesse des personnages et de leur perception particulière du monde. Ce sont trois récits présentant trois êtres très cérébraux qui passent leur vie à se triturer les méninges, à analyser tout ce qui se présente à leurs yeux comme pour éviter des catastrophes qu' ils savent cependant inéluctables. Trois récits ayant pour thème trois phénomènes de société ou d'actualité que personne n'ignore à notre époque : l'omnipotence d'un père qui rend difficile, voire impossible, l'épanouissement de tout amour filial ;  la recherche désespérée de la consolidation d'un amour qui semble de toute évidence avoir atteint son point de rupture - avec au centre une progéniture pouvant servir d'élément de chantage ; et enfin l'émigration des Africains sous l'angle d'une spirale infernale révélant une âme singulière que seules ces sociétés sont encore capables de produire.

            Entre ces trois récits, chaque lecteur aura sa préférence. Certains apprécieront dans le premier le regard impitoyablement critique de la jeune mère - nourrie par une vie remplie d'amertume et de rêves d'enfance inassouvis -  dans lequel se lit une rancoeur tenace à l'égard de son père. Cependant, c'est aussi le récit dont l'abord est moins agréable du fait de la très grande présence du subjonctif imparfait qui nécessite un temps d'adaptation. Le deuxième récit remportera la palme des lecteurs. Ici, la présence de la femme est pour ainsi dire en filigrane. Ce sont les difficultés de l'époux, cet Européen contraint de quitter l'Afrique avec sa femme sénégalaise pour se reconstruire en Europe, qui occupe le devant de la scène. Un récit captivant qui frise la folie à chaque instant. Quant au troisième, il séduit par le caractère à la fois "automate" et réfléchi ou lucide de Khady Demba. Avec elle, l'émigration se vit comme un rêve situé hors de toute rationalité, un rêve où avoir conscience d'exister est le seul garde-fou, au sens propre. 

            C'est à la fois passionnant et "intellectuellement" éprouvant de suivre des personnages cérébraux qui semblent vivre mille vies en une seule. C'est sans doute là que se trouve le talent ou le génie de l'auteur : contruire des récits magnifiques, charmants, à partir de choses apparemment banales et sans intérêt particulier. Ce talent se révèle aussi dans les mots susceptibles d'altérer un récit de qualité mais qui se fondent ici dans une déconcertante harmonie avec le reste : par exemple, les mots comme Renault Nevada, Renault Clio ou Toyota, ne confèrent pas au récit leur profonde banalité parce qu'ils s'imprègnent de l'éblouissante rêverie des personnages. Ceux qui aiment les monologues intérieurs trouveront dans ces récits trois belles occasions de laisser aller leur imagination à la reconstruction de trois univers totalement différents.

Raphaël ADJOBI

Titre : Trois femmes puissantes, 317 pages

Auteur : Marie Ndiaye

Editeur : Gallimard, 2009

Posté par St_Ralph à 12:19 - Littérature : romans - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

  • Ce qui est bien dans tes papiers, St-Ralph, c'est que tu sais toujours donner à tes lecteurs les bonnes raisons qui font qu'un livre mériterait qu'ils s'y arrêtent et tu n'omets pas de les prévenir contre ce qui pourrait les rebuter. C'est intéressant d'avoir ton regard sur ce roman que j'avais lu avec plaisir malgré les subjonctifs !

    Posté par Liss, 07 juillet 2013 à 01:14
  • Roman plaisant, oui. Mais j'ai tenu à souligner son volet rebutant parce que j'ai eu ce sentiment à la lecture du premier récit. Et quand ce sentiment s'est quelque peu estompé, demeuraient toujours les longues propositions incises, pas toujours agréables. C'est un peu mon style ; mais là, Marie Ndiaye exagère. J'ai évité de relire les analyses des autres blogueurs avant de rédiger mon billet, afin d'être vrai jusqu'au bout.

    Parce que j'écris mon billet longtemps après les autres, j'ai pris soin d'éviter le résumé de chaque histoire pour ne m'attacher qu'aux thèmes. Mais je reconnais que la faiblesse de mon billet est de ne pas avoir parlé du titre qui ne correspond pas du tout aux trois femmes des trois récits. Peut-être la deuxième femme, si.

    Je ne suis pas mécontent d'avoir poussé la curiosité à visionner un entretien de Marie Ndiaye. Elle dit avoir au départ pensé au titre "Trois femmes fortes" ; mais cela ne sonnait pas très bien. Le choix de "Trois femmes puissantes" est donc purement esthétique. Aussi, j'ai été sensible au passage de ton billet où tu disais que c'était plutôt l'écriture de l'auteur qui était puissante. Oui, les trois femmes sont fortes parce qu'elles ne cèdent pas ou parce qu'elles ont su se construire malgré le caractère hostile de leur univers. Et à propos de cette force, on peut dire que la dernière est celle qui remporte la palme parce que sa force tient dans la conscience qu'elle a de son existence par son nom. Quelle maigre bouée de sauvetage ! Et pourtant...

    Si ma préférence va au deuxième récit, j'ai beaucoup aimé le portrait sans concession du père dans le premier. Trois beaux récits !

    Posté par St-Ralph, 07 juillet 2013 à 18:20
  • On peut donc dire en conclusion que ce n'est pas une lecture que tu regrettes ! J'avais aussi entendu dire que les subjonctifs prenaient trop de place selon le goût de certains lecteurs et je me demandais quel allait être l'impact sur moi. Une de mes collègues, qui est à la retraite maintenant, disait trouver le texte trop "alambiqué", du coup elle m'a laissé en héritage ces femmes puissantes et ça a été pour mon plus grand plaisir !

    Posté par Liss, 08 juillet 2013 à 00:21
  • Quelles sont selon toi, cher St-Ralph, les trois femmes puissantes?

    Posté par Gangoueus, 12 juillet 2013 à 01:11
  • Trois beaux récits...

    @ A Liss,
    Absolument aucun regret. Les trois récits sont très séduisants ; mais comme je l'ai dit, ce n'est pas un roman grand public pour les raisons mentionnées au début de mon billet. On se perd souvent dans les longues phrases et ce n'est pas toujours agréable. Mais ce sont trois récits excellemment conduits. Je crois qu'avec ce livre, Marie Ndiaye rivalise avec les meilleurs en France. Mais auprès du public, elle ne peut avoir la palme.

    @ Cher Gangoueus,
    Si je n'ai pas évoqué l'idée de "puissance" dans mon billet, c'est tout simplement parce que je n'ai pas vu la puissance des trois femmes. Je n'ai pas voulu me lancer dans des interrogations à propos du titre du livre.

    Après la publication de mon billet, j'ai relu quelques textes de blogueurs puis écouté un entretien de Marie Ndiaye sur YouTube. Et là, je découvre qu'elle avoue que le titre qui convient c'est "Trois femmes fortes" mais elle a choisi "Trois femmes puissantes" tout simplement parce que ça sonne mieux. Elle a donc confirmé mon sentiment ; mais je n'en tire aucune fierté parce que je n'ai pas osé dire que les trois femmes n'étaient pas puissantes du tout. Être puissant, c'est avoir un certain pouvoir. Or, on ne voit pas le pouvoir qu'exercent les trois femmes du roman. Cependant, comme je le disais à Liss, on peut à la rigueur voir un certain pouvoir chez la seconde ; un pouvoir malgré elle puisse son comportement met son époux dans tous ses états. Je suis tout à fait d'accord avec Marie Ndiaye que ces Trois femmes sont absolument "fortes" ; et comme l'a dit Liss, c'est le style de Marie Ndiaye qui est "puissant".

    En tout cas, un excellent roman qui ne sera malheureusement pas une œuvre "grand public" à cause de la langue.

    Posté par St-Ralph, 13 juillet 2013 à 20:12
  • La deuxième partie était pour moi la moins intéressante car j'aurais préféré qu'elle soit racontée du point de vue de Fanta. Je ne me souviens pas de l'abus du subjonctif (et pourtant c'est un mode que je n'aime pas et que j'évite à tout prix dans mes traductions), mais de la longueur de certaines phrases, oui !

    Posté par Jackie Brown, 24 août 2013 à 22:27
  • Chère Jackie, tu ne me surprends pas quand tu dis que tu aurais aimé dans le deuxième chapitre avoir le point de vue de Fanta. L'auteur a réussi a tromper tout le monde puisque de la troisième femme on ne voit que l'effet qu'elle produit sur son mari. L'homme se débattant tout seul pour tenter de sauver un amour qu'il sait d'avance perdu ; j'ai trouvé l'idée très belle et le récit bien mené.

    Bon, à chacun sa préférence. En tout cas, j'ai trouvé le début du premier pas très agréable pour les raisons que j'ai données. Sans doute il fallait s'habituer à son style. Mais il faut avouer que ceux qui n'ont pas aimé ce livre avancent les raisons que j'ai données. Et je les comprends.

    Posté par St-Ralph, 25 août 2013 à 11:01

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