Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

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24 juillet 2013

Qu'est-ce qu'une colonie ? L'exemple de la colonisation française (l'Histoire des colonies françaises de Just-Jean-Etienne Roy)

                            Qu'est-ce qu'une colonie ?

              L’exemple de la colonisation française

       (Analyse de l’Histoire des colonies françaises de J.- J.- E. ROY)

            En 1860, Just-Jean-Etienne Roy a publié une Histoire des colonies françaises qui a été soumise à l’approbation du cardinal de Paris et enregistrée à la bibliothèque des Ecoles chrétiennes. Il faut dire que la visée pédagogique de ce manuel, riche en détails, est incontestable. Après avoir défini les différents types de colonies puis donné la liste chronologique des colonies françaises, et avant d’entrer dans l'histoire et la situation de chacune d’elles, l'auteur a tenu à réunir dans le chapitre II « les généralités qui leur sont communes ». Et dans ces généralités, il y a, selon nous, deux éléments dont la troublante permanence à travers le temps ne peuvent manquer de retenir l’attention des lecteurs de ce XXIe siècle ; il s’agit d’une part des motifs qui déterminent l'établissement ou le maintien des colonies, et d’autre part des caractéristiques des classes sociales qui les composent. Indubitablement, les colonisés de ce XXIe siècle se reconnaîtront aisément. 

                                         Quatre motifs et trois moyens

            Selon l’étude de Just-Jean-Etienne Roy, « les principaux motifs qui, indépendamment des considérations d’intérêt politique, déterminent l’établissement des colonies françaises furent : de procurer aux produits du sol et de l’industrie de la mère patrie des débouchés qui pussent leur être constamment ouverts […] ; d’assurer à ces produits des marchés à l’abri de toute concurrence étrangère ; d’obtenir, par voie d’échange et sans exportation de numéraire, des denrées que la France ne produit pas, et qui sont nécessaires à sa consommation […] ; enfin, de donner de l’emploi à la navigation nationale et aux intérêts qui s’y rattachent. » 

            Qui peut nier qu'en ce début du XXIe siècle la France applique exactement les mêmes règles sur toutes les terres étrangères qui lui sont rattachées en qualité de départements d'outre-mer ou d'anciennes colonies dites indépendantes ? Ce n'est pas tout. Pour que les établissements coloniaux remplissent d’autant mieux leur rôle, Just-Jean-Etienne Roy relève les mécanismes que la France de son époque se devait de respecter ; mécanismes qui seront repris et suivis jusqu’à nos jours : « favoriser l’agriculture coloniale, c’est-à-dire les denrées destinées à la consommation de la métropole ; exiger de ces établissements (coloniaux) qu’ils ne vendissent leurs récoltes qu’à la métropole ; et enfin – exigence suprême ! – leur interdire (les colonies) d’élever les denrées récoltées à l’état de produit manufacturé. » 

            Ces sept règles relevées dans ce manuel d’Histoire des colonies françaises, furent dès l’origine les principes des différentes formes de colonies françaises ainsi que des simples comptoirs d’échange « [soit] aux époques où ces établissements étaient exploités par des compagnies, soit dans la période postérieure, où l’Etat rentra en possession directe de leur administration ». Et ces sept règles sont celles que la France applique encore avec ses anciennes possessions lointaines afin de garantir à sa population les denrées nécessaires à sa subsistance et à ses entreprises les moyens de fonctionner. Leur simplicité n'appelle pas de commentaires spécifiques. Chacun peut les relire et vérifier leur implacable application.     

            Malgré l'évidente permanence des principes énoncés par le colonisateur et présentés ici, certains les nient ou feignent de ne pas les voir. Il faut peut-être reconnaître qu'aujourd’hui plus qu'hier la colonisation n’est pas vue de la même manière selon que l’on se situe du côté du colonisé ou du colonisateur. Le peuple colonisé se reconnaît comme tel. Le peuple colonisateur, tant qu’il n’est pas sur la terre colonisée – c’est-à-dire tant que l’Etat administre la colonie par l’intermédiaire de chefs locaux – ne se sent pas l’âme d’un colonisateur puisqu’il n’est pas acteur de la colonisation mais simple profiteur d’un système dont il ignore les mécanismes. Pourtant, il suffirait de lever les yeux ou daigner écouter ceux qui affirment être les victimes d'une France prédatrice. 

            Pour compléter la présentation que nous venons de faire, il convient de noter que les seules possessions ultramarines qui échappent aux principes énoncés – apparaissant comme des pompes aspirantes jetées entre elles et la mère patrie – sont les « colonies de relâche » ; c’est-à-dire ces terres étrangères qui n’ont aucune utilité commerciale – ou qui l’ont perdue – mais qui « sont d’une grande utilité pour les longs voyages par mer et dans les contrées inhabitées et barbares » ainsi que pour des projets militaires et scientifiques. Les puissances coloniales n’hésitent pas à payer deux à quatre fois plus qu’en métropole des fonctionnaires et des techniciens affectés à des tâches stratégiques pour peupler ces terres lointaines dans le seul but de ne pas en perdre le contrôle. Aussi, dans ces « colonies (…) de relâche, la plupart des colons ne vont s’y établir que pour y faire fortune (…), et avec l’intention de revenir sur leurs vieux jours se fixer dans la mère patrie ». Inutile de vous donner des exemples d’îles lointaines qui servent de « colonies de relâche » à la France. Laissez faire votre imagination et vous trouverez bien un parent, une connaissance ou un ami parti vivre sur une de ces terres minuscules perdues loin de la métropole pour un salaire considérable.        

                           Entre Blancs et Noirs, un mur toujours tangible

Concernant « la population permanente et sédentaire des colonies », Just-Jean-Etienne Roy affirme de manière très claire que la couleur de la peau est devenue l'élément constitutif des classes sociales après l'abolition de l'esclavage : « Jusqu'en 1848, la population dans nos quatre principales colonies était divisée en deux classes, celle des libres et celle des esclaves. Un décret de 1848 a aboli cette distinction avec l'esclavage des noirs ; mais ce décret n'a pu effacer la distinction qui résulte de la couleur de la peau, et qui séparera toujours les habitants de ces colonies en deux classes distinctes, les blancs et les hommes de couleur ».   

            Cette vérité clairement assumée n’a jamais été fondamentalement remise en question  aux Antilles (Guadeloupe et Martinique), en Guyane, au Sénégal (par extension, en Afrique noire), à l'île de la Réunion. La dernière crise contre la vie chère qui a éclaté aux Antilles a rappelé à tous cette réalité du début du XIXe qui perdure malgré la disparition de l'étiquette « colonie » remplacée par celle de « département ». Quant aux pays africains dits « indépendants », l’évidente permanence de leur colonisation ou de leur féodalité se lit dans leur monnaie et dans la présence de l'armée française sur leur sol. Les récentes interventions militaires en Côte d'Ivoire (2011), au Mali et au Tchad (2013) pour procéder à un changement de régime confirment la persistance de ce tableau colonial. Il y a dans ces différentes régions, d'un côté les Noirs qui doivent se contenter de ce qu'on leur offre, et de l'autre les Blancs qu'il faut veiller à satisfaire absolument. 

            On retient donc qu’un pays colonisateur ne peut se permettre d’élever au même rang de citoyenneté, de considération ou de traitement les populations d’une terre étrangère qu’il soumet dans l’état de colonie avec celles de la métropole ; et cela sans trahir les principes directeurs de son statut de métropole. D’autre part, l’égale valorisation des compétences économiques des régions (proches ou lointaines) - qui suppose l’égale distribution des biens et des services - est synonyme de disparition de la notion de métropole ou de mère patrie à laquelle la France tient tant. En d’autres termes, la situation de métropole ou de mère patrie est inconciliable avec l’égalité et la fraternité. Demander à la France de renoncer à son statut de mère patrie - ce qui suppose une autre relation que celle entre colonisateur et colonisé - c'est comme demander à un dictateur, dont le pouvoir n’est pas menacé, d’instaurer la démocratie dans son état. Dans les deux cas, c’est rêver que d’espérer l’octroi gracieux de l'égalité. Celle-ci se conquiert.        

Raphaël ADJOBI 

Titre : Histoire des colonies françaises et des établissements français en Amérique, en Afrique, en Asie et en Océanie depuis leur fondation jusqu’à nos jours (d’après les documents publiés par le ministère de la marine et des colonies) ; 188 pages.

Auteur : J.-J.- E. Roy

Editeur : Mame et Compagnie, 1860.

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