Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

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11 novembre 2013

Le principe de Peter (Par L. J. Peter et R. Hull)

                                     Le principe de Peter

                                   (Par L. J. Peter et R. Hull)

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            Voici un classique des librairies dont j'ai ignoré l'existence jusqu'à l'été dernier. Ne vous laissez pas abuser par la première de couverture peu agréable de l'édition que je vous propose. Le principe de Peter est tout simplement le livre que tous les travailleurs devraient lire à la fois pour juger de la compétence de leurs supérieurs et de leurs collègues mais aussi pour se situer eux-mêmes. 

            En effet, la question qui vient à l’esprit de tout lecteur dès les première pages est : « Suis-je compétent au poste que j'occupe dans la structure de la société qui m'emploie ? » Toutefois, soyez sans crainte. Le principe du Dr Peter que Raymond Hull entreprend de nous faire découvrir ne se présente pas de manière malsaine comme un miroir qu'il nous tendrait. Non, c'est plutôt une invitation à faire preuve d’un regard bien aiguisé pour voir le fonctionnement de tous les organismes de gestion de nos sociétés, l'organisation des promotions et les luttes pour les meilleures places. 

            L’auteur ne nous dit pas que tous les employés sont incompétents. Non ! Il reconnaît comme tout le monde qu’il y a dans les administrations et les hiérarchies des sociétés des gens compétents qui commettent des erreurs occasionnelles, des lapsus, des bévues ; certes des erreurs pas toujours très agréables mais que l'on pardonne parce que humaines. Par contre, qui n’a jamais manifesté de la colère à l’encontre d’une administration pour sa lenteur, pour un dossier perdu, pour des documents demandés au compte-goutte ? Qui n’a jamais exprimé sa rage devant des procédures absurdes vous obligeant à cheminer dans un dédale d’obstacles administratifs et vous faisant perdre votre temps, votre argent,  et portant parfois atteinte à vos nerfs et à votre santé mentale ? Ces tracasseries sont dues au fait que trop souvent des employés ont été installés là par le fait de la promotion à des postes où ils sont totalement incompétents.   

            Ce livre se résume en fait en la démonstration en plusieurs volets d'un principe simple : « Dans une hiérarchie, tout employé a tendance à s'élever à son niveau d'incompétence ». En d'autres termes, dans toute société, le travail bien fait est réalisé par les employés qui n'ont pas atteint leur niveau d'incompétence ; c'est-à-dire par ceux demeurés au poste où ils sont compétents mais qui attendent fiévreusement d'être promus au grade où ils seront incompétents. Vous vous dites sans doute : « c’est un paradoxe ! » Et pourtant, c’est cette cruelle réalité que nous vivons. Ce qui fait que selon le principe de Peter, dans toute administration, « avec le temps, tout poste sera occupé par un employé incapable d'en assumer la responsabilité ». 

            Voilà, tout est dit. Et le reste n'est qu'une démonstration imparable de ce principe. Par exemple, l'analyse du fonctionnement automatique de tous les partis politiques mériterait d'être lue et relue parce qu'elle est d'une éblouissante vérité. Ainsi, un excellent « agent électoral qui fait du porte-à-porte peut être promu pour diriger un groupe d'agents. Mais un agent incompétent ou désagréable est condamné à frapper aux portes toute sa vie, en faisant perdre des électeurs à son parti ». Si l'agent promu s'avère à son tour un piètre meneur d’hommes, il demeurera pour toujours à ce poste où il fera mal son travail, car la pratique ordinaire veut que celui qui a atteint son degré d'incompétence ne soit pas appelé à être promu. En termes prosaïques, dans l’administration, on reste là où on n’est pas bon !

            Tout le monde comprend donc que la solution pour la bonne marche de toute administration et de toute entreprise serait de bien payer l'employé reconnu compétent au poste qu'il occupe et éviter de l'affecter à une fonction supérieure où ses capacités le feraient apparaître incompétent. Malheureusement, vous conviendrez avec moi que ce n’est que dans le meilleur des mondes que l’on applique résolument les idées reconnues par tous comme vraies plutôt que de les considérer comme des utopies. Dans notre monde à nous, si l’homme jugé compétent s’aventure à demander un meilleur salaire pour cette compétence officiellement reconnue, il y a toutes les chances qu’il se voie bientôt faire quelques reproches qui tendraient à lui prouver que finalement il n’est pas si compétent que cela.

            Le principe du Dr Peter continuera donc à passionner les travailleurs – comme il avait commencé à le faire dès sa première parution en 1969 – sans toutefois rien changer à nos habitudes, plus précisément à ce qu’il appelle la « hiérarchitocratie » (l’amour et le respect de la hiérarchie avec le plaisir d’en gravir les échelons qui la composent). Tout en sachant ce qu’il conviendrait de faire pour un monde meilleur, nous continuerons à nous accrocher à notre fonctionnement social où tous les organismes sont « encombrés d’incompétents, incapables d’exécuter leur travail et qui ne peuvent être promus ni renvoyés ». Aussi, dans notre monde d’incompétents, les gens continueront à s’installer complaisamment dans le syndrome de la bascule (totale incapacité à prendre des décisions) ou l’inertie esclaffatoire (habitude de raconter des histoires drôles au lieu de faire son travail). Des mots inventés par le Dr Peter – et bien d’autres que vous découvrirez en lisant le livre – pour nous éclairer sur les occupations ordinaires des nombreux employés promus à leur « niveau d’incompétence ».  

            Un livre passionnant, instructif, parfois amusant mais pas drôle du tout ! 

Raphaël ADJOBI

Titre : Le principe de Peter, pourquoi tout va mal

Auteur : L. J. Peter et R. Hull

Editeur : édit. Stock, 1er trimestre 1971, 156 pages.

(Edition présentée ici : le livre de poche, 217 pages, 2012) 

Posté par St_Ralph à 20:47 - Littérature : essais - Commentaires [2] - Permalien [#]

Commentaires

  • Je n'ai pas entendu parler de ce livre avant de visiter ton blog, et c'est étonnant en effet de voir qu'on aime bien se plaindre quand ça ne marche pas et lorsqu'il existe une solution, une recette qui marche à tous les coups, on feint de l'ignorer, on ne veut pas l'appliquer.
    "bien payer l'employé reconnu compétent au poste qu'il occupe", voilà ce que ce que des collègues ont à peu près déclaré au cours de la réunion que nous avons eue au collège, nous avons déploré l'ingratitude du métier, avec des élèves aux profils de plus en plus désarçonnant, que nous n'avons pas été formés à gérer, des élèves qui relèveraient d'autres structures, mais on demande tout à l'enseignant aujourd'hui, même de se susbstituer aux parents ! Et le salaire ne suit pas. Bref, je parle de l'enseignement parce que c'est notre domaine, mais quand même ! Quand on pense qu'il faut avoir un Master II aujourd'hui pour passer les concours, et ce pour commencer à 1200 € !

    Posté par Liss, 20 novembre 2013 à 07:48
  • Chère Liss,

    Je me suis senti moins bête en lisant que tu ignorais l’existence de ce livre avant la lecture de mon billet. C’est en Bretagne où j’étais invité cet été, chez des connaissances, que je l’ai découvert dans la chambre d’amis.

    Concernant les métiers aux échelons arbitraires et fictifs comme l’enseignement (on change d’échelon sans changer de fonction), il est difficile d’accepter que les salaires perçus correspondent à l’efficacité, donc à la compétence des employés. Pendant combien de temps faut-il gagner 1200 euros par mois pour être jugé digne de percevoir le double en faisant la même chose ? Si toutefois l’on doit juger l’efficacité de l’employé au regard de l’ancienneté, qu’est-ce qui nous prouve que l’efficacité d’un enseignant ayant gravi tous les échelons mérite d’être moins payée que celle d’un haut fonctionnaire de l’état qui perçoit 4 ou 5 000 euros par mois ?

    Les interrogations qui ont nourri les débats avec tes collègues sont tout à fait légitimes. Ce livre montre que gravir les échelons pour être bien payé n’est absolument pas une bonne chose. D’ailleurs, en se focalisant sur l’échelon à atteindre, on perd de vue le travail à accomplir pour ne s’attacher qu’on moyen de grimper sur la marche supérieure. Et cela n’a souvent – pour ne pas dire toujours – rien à voir avec l’efficacité dans l’accomplissement de sa tâche.

    Posté par St-Ralph, 21 novembre 2013 à 14:19

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