Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

30 mars 2014

Esclavage et réparations, comment faire face aux crimes de l'histoire (Louis-Georges TIN)

                            Esclavage et réparations

          Comment faire face aux crimes de l'histoire...

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            Voici le livre que je recommande spécialement aux Afro-descendants et à la diaspora africaine. Un livre à lire absolument pour avoir des arguments contre ceux qui veulent tourner la page du passé esclavagiste de la France sans avoir jamais rien lu venant des victimes et de leurs descendants. Un livre au ton franc, susceptible de galvaniser les peuples noirs épris de justice. Nos compatriotes blancs peuvent également le lire s'ils sont vraiment désireux de comprendre nos frustrations et nos profondes aspirations. 

            En France, un constat écœurant est évident : à la radio, à la télévision, dans les journaux, dans les discours politiques, les Blancs parlent aux Blancs. Partout, on ne lit que cette totale indifférence empreinte de mépris à l'égard de la France noire. Quant aux sentiments et aux pensées des Noirs, ce sont encore les Blancs qui les expriment. De Jean-Marie Le Pen à François Hollande en passant par Nicolas Sarkozy, la France blanche clame haut et fort qu’elle est contre la repentance concernant les crimes de l'esclavage et de la colonisation. Mais quelle voix noire a-t-on entendue réclamer la repentance pour que ces hommes politiques en fassent leur fonds de commerce ou leur bouclier national contre les Noirs ? Quel homme noir a réclamé, dans quelque assemblée du pays, une telle chose de la communauté blanche française ? Personne ! Jamais aucun officiel noir n'a publiquement réclamé cela.   

            La réalité, c’est que les Blancs nous prêtent des sentiments et en discutent entre eux. Jamais ils ne prennent le temps de nous demander ce dont nous souffrons au sein de notre commune nation. Ne nous écoutant jamais, ils ne risquent pas de nous entendre dire où nous avons mal. Notre passé que leurs ancêtres ont contribué à briser les indisposerait-il au point de ne pas daigner voir nos souffrances qui en découlent ?

                                                   L'objet du livre 

            Voici le livre qui parle de ce passé lourd et des débats qu'il a suscités à travers plus de deux siècles. Oui, le débat sur les réparations - et non sur la repentance - ne date pas de la fin du XXe siècle ou de ce début du XXIe siècle. Louis-Georges Tin a eu l'excellente idée de nous faire parcourir les discours, les différents points de vue qui ont nourri et nourrissent encore ce débat deux fois centenaire.

            Peut-on demander des réparations pour un crime contre l'humanité vieux de deux siècles ? Oui ! Même quand le crime est vieux de mille ans, c’est encore possible ! Lisez ce livre et vous comprendrez que les humains sont partout clairs sur ce principe. Le seul problème, c'est que malgré cette universelle unanimité, partout, il faut se battre pour obtenir ces réparations. Et seuls les imbéciles baissent les bras.  

            Vous découvrirez grâce à ce livre les multiples marques d'hypocrisie, de malhonnêteté et même de perversion de la France à l'égard de tout ce qui touche aux peuples noirs. Vous découvrirez que les politiques français - tous blancs - qui refusent que l'on parle de réparation sous quelque forme que ce soit concernant l'esclavage ou la colonisation n'ont jamais jugé injustes les réparations dont la France a bénéficié des mains des Allemands après chacune des deux grandes guerres. Alors que la construction d'Israël a été financée par l'Allemagne en guise de réparation, la France a renvoyé ses anciens combattants originaires des colonies mourir dans la misère chez eux. Vous découvrirez que seule la France refuse d'honorer l'universelle obligation des réparations quand il s'agit des Noirs ; montrant ainsi à quel point ses institutions sont gangrenées par le racisme.   

            Alors qu'aux Etats-Unis et ailleurs le débat sur les réparations est chose courante au point où des résultats continuent d'être obtenus après bientôt deux siècles d'abolition de l'esclavage, la France refuse de regarder son passé en face et n'a jamais fait un seul pas pour se réconcilier avec sa population noire. Sans doute parce que le passé criminel de la France est plus lourd que celui de toutes les autres nations. En effet, elle est le seul pays au monde qui, après avoir aboli l'esclavage, a demandé aux esclaves de verser de l'argent aux colons en guise de perte de leurs biens qu'ils étaient ! Ainsi, de 1825 à 1946, elle a obligé Haïti à verser à la Caisse des dépôts et consignations « la somme de 150 millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons ». Dans ces conditions, Haïti ne peut qu’être très en retard par rapport à sa voisine espagnole Saint-Domingue.  

            La France est donc la seule nation au monde qui, face à un crime contre l'humanité, non seulement indemnise les criminels mais oblige les victimes à prendre en charge cette indemnisation. Et c'est cette même France qui est la seule à crier sur tous les toits – avec des arguments fallacieux que vous découvrirez en lisant ce livre – que des réparations concernant l'esclavage sont impensables parce qu'impossibles.

            L'image que l'on retient de ce livre est celle des esclaves libérés mais abandonnés à leur sort. Libérés parce que l'on a reconnu le mal qui leur a été fait. Mais jamais justice ne leur a été rendue. Ils ont été renvoyés des champs, donc des terres. Se retrouvant sans terre et sans aucun bien, la République française leur demande tout de même de rivaliser avec les Blancs qui ont engrangé durant des siècles des fortunes en exploitant leur force. Comment des êtres démunis peuvent-ils rivaliser avec ceux que leur travail a enrichis et qui ont tout gardé ? Comment la République peut-elle les déclarer égaux si elle ne donne pas à l'ancien esclave les moyens de rivaliser avec son ancien maître ? Sans aucune forme de réparation de l'esclavage qu'elle a pourtant reconnu être un crime contre l'humanité, la République française demeurera à jamais une république inégale et injuste !

Raphaël ADJOBI 

Titre : Esclavage et réparations, comment faire face aux crimes de l'histoire..., 167 pages.

Auteur : Louis-Georges TIN (Président du CRAN)

Editeur : Editions Stock, 2013.

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14 mars 2014

Dumas, le comte noir, ou l'histoire du vrai comte de Monte-Cristo (Tom Reiss)

                               Dumas, le comte noir

                                                  ou

               l'histoire du vrai comte de Monte-Cristo

Le général Dumas 0002

            Avec cette biographie de son père, les amoureux de l'écrivain Alexandre Dumas vont être comblés ! Ils vont enfin pouvoir mettre une image réelle sur le portrait romanesque d'Edmond Dantès, le héros du Comte de Monte-Cristo. Car c'est bien du comte Alexandre Davy de la Pailleterie - ce métis né à Saint-Domingue, aujourd'hui Haïti - qui deviendra le général Alexandre Dumas, dont il s'agit ici. C'est donc au premier des trois Alexandre Dumas - le moins connu en ce XXIe siècle - que s'est intéressé l'Américain Tom Reiss, afin de mieux éclairer l'oeuvre éblouissante et étourdissante de son fils qui demeure aujourd'hui le plus célèbre des écrivains français. 

            Une précision importante : ce livre est assurément plus qu'une biographie du premier général noir de France qui, sous la Révolution, fut un vrai symbole pour la première république. C'est un récit passionnant, admirablement mené, qui nous fait découvrir l'émergence d'une élite noire dans la société aristocratique parisienne de la fin du XVIIIe siècle. Un vrai paradoxe dans ce siècle esclavagiste ! Il faut lire ce livre pour connaître l'histoire de la Révolution française dans toute sa violence et ses excès, mais également son amour d’égalité et de fraternité au sein de l’Empire d’alors. C’est en effet à l’unanimité et par acclamation que le 4 février 1794 la Convention a voté l’abolition de l’esclavage des nègres dans l’ensemble des colonies (août 1793 à Saint-Domingue), conférant par la même occasion la qualité de citoyen français à tous les hommes domiciliés dans les colonies sans distinction de couleur. Enfin, on apprend ici, dans les détails les plus significatifs - parce qu'ils émanent des militaires - la fabrication progressive du mythe napoléonien qui va rapidement ruiner les acquis humains ou moraux de la première république née de la Révolution.

            La Révolution de 1792 avait en effet mis la France au banc des accusés de toutes les monarchies européennes. Craignant voir celles-ci l'envahir pour rétablir Louis XVI sur le trône, elle entreprit de passer à l'offensive. Dans tout le pays, « la guerre avait justifié la terreur. Les tensions aux frontières avaient alimenté un esprit revanchard et alimenté toutes les théories de la conspiration qu'avaient pu inventer toutes les factions les plus extrêmes du Comité (de salut public) ». Et c'est donc dans cette atmosphère électrique – où la guillotine fonctionnait à plein régime sur les places publiques de France et où l'on défiait les royaumes voisins dans lesquels l'on voudrait porter le ferment de la Révolution et du républicanisme – que va se dessiner le destin militaire extraordinaire du fils d'un marquis désargenté arrivé quelques années plus tôt de Saint-Domingue.    

            Avec Dumas, le comte noir, Tom Reiss a réussi un récit complet sur le génie du général Dumas. On le voit traverser son époque dans ses aspects politique, social et culturel. Arrivé en France à quatorze ans, le jeune métis va mener à Paris une vie d’aristocrate avant de prendre l'uniforme militaire dans les dragons de la reine. Promu général de brigade dans l'armée du Nord grâce à ses exploits, un mois plus tard, il devient général de division et a dix mille hommes sous ses ordres. « En moins d'un an, le simple brigadier des dragons s'était hissé dans les sphères les plus élevées de la hiérarchie militaire. » 

            Il faut dire que le général Dumas était une force de la nature dont les exploits étonnaient et suscitaient l'admiration de ses pairs et des historiens français et anglais. Il séduisait tout le monde ; y compris Bonaparte qui cependant n'aimait guère son franc-parler et son républicanisme inébranlable. Et pourtant, c'est cet homme craint et respecté – que les Egyptiens croiront être le vrai patron de l'expédition menée par Bonaparte sur leur  terre, tellement il les impressionnait – c’est cet homme que la jalousie et la haine implacable du bonapartisme va enfouir sous ses institutions ouvertement racistes dans le seul but de l'effacer, en même temps que tous ceux de sa race, de la mémoire collective des Français. 

            On ne peut qu'être reconnaissant au journaliste et écrivain Tom Reiss d'avoir consacré quelques années de sa vie à marcher pour ainsi dire dans les pas du général Alexandre Dumas et rassemblé ici les témoignages de l'Histoire qui éclairent à la fois l’œuvre du fils et l'institution du racisme comme système de gouvernement et d'éducation en France. Il permet de comprendre pourquoi, à toutes les époques, les hauts dignitaires de la République ont pris soin d'éviter le nom du général Alexandre Dumas. En embrassant leur fonction, tous apprennent que la réhabilitation de ce glorieux général équivaudrait à la reconnaissance de la permanence du racisme institutionnalisé par Bonaparte. Ce serait aussi avouer que le héros du Caire était bien Alexandre Dumas et non point l'homme blanc immortalisé par le peintre Girodet. Les preuves du racisme institutionnalisé que nous livre l'auteur font parfois froid dans le dos ! Il faut savoir son calme garder pour terminer cette éblouissante biographie qui nous montre à quel point la France d’aujourd’hui est très loin de ses idéaux républicains nés de la Révolution.   

Raphaël ADJOBI 

Titre : Dumas, le comte noir. Gloire, Révolution, Trahison : l'histoire du vrai comte de Monte-Cristo, 363 pages (471 pages avec les notes, la bibliographie et les remerciements).

Auteur : Tom Reiss

Editeur : Flammarion 2013.

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01 mars 2014

La vie de nègre d'Alexandre Dumas

           La vie de nègre d’Alexandre Dumas

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            Alexandre Dumas est certainement l’auteur français le plus populaire au monde. Qui n’a jamais entendu parler des Trois mousquetaires ? Qui n’a jamais entendu prononcer la formule « un pour tous, tous pour un » ? En tout cas, en France, tous les enfants ont joué, jouent et joueront encore longtemps à imiter ses héros.

            C’est lors du transfert de sa dépouille au Panthéon le 30 novembre 2002 que l’on a pu mesurer à quel point cet écrivain français a marqué des générations d’élèves à travers la terre entière. Sur le site www.dumaspere.com, les internautes du monde entier avaient exprimé leur admiration et leur reconnaissance a l'égard du génie d’Alexandre Dumas. Chose étonnante, aucun n’avait évoqué sa négritude ; comme si devant le talent, l’homme avait disparu. On oublie trop souvent que quand les gens écrivent des romans, ils ne cessent pas d’être homme et de vivre les meurtrissures de la vie quotidienne qui souvent forgent leur caractère et orientent même leur production littéraire ou artistique. Après avoir piétiné et rejeté son père dans l’oubli malgré tout ce qu’il a fait pour la République, après avoir refusé de réhabiliter ce père injustement déshonoré alors qu'il fut le plus glorieux général français de la fin du XVIIIe siècle, le 30 novembre 2002, la nation tout entière a chanté et loué le fils qui ne cessa de le pleurer. 

            Je me réjouis de savoir que la proposition du transfert des cendres d’Alexandre Dumas ne soit pas venue des Afro-Français. Il est certain que la cérémonie aurait été entachée d’une malsaine polémique.

            Je ne peux ici saluer le talent littéraire d’Alexandre Dumas. Ceux dont l’enfance fut bercée par ses récits sauront le faire mieux que moi qui n’ai lu que Joseph Balsamo bien tard. Cependant, je dirai à la manière de Montaigne que c’est l’homme qui m’intéresse. Quels sont les événements de la société, les faits de la vie quotidienne qui ont affecté la sienne ? C'est ce que je vous propose ici. Plongeons donc ensemble dans la vie - méconnue de beaucoup - du père des Trois Mousquetaires ; une vie de nègre faite de racisme subi au quotidien.

              Le toilettage ou la "dénégrification" d'Alexandre Dumas   

            Durant tout le XXe siècle jusqu'en ce début du XXIe siècle, les œuvres critiques et les manuels scolaires se sont appliqués à cacher à des générations de lycéens et d'étudiants la « négritude » ou la part nègre d'Alexandre Dumas, et le racisme qui en est le pendant obligé dans la société française. Pour ce faire, les écrits le concernant ne s'attardaient jamais sur sa famille. Partout on évoquait à peine son père, né esclave avant de devenir le premier général noir de la France et même un héros national parmi ses contemporains avant de sombrer dans la déchéance puis l'oubli. On évitait de mentionner les quolibets et le racisme primaire dont il a été la victime durant sa vie entière.

            Aussi, dans la conscience populaire française du XXe siècle, Alexandre Dumas est demeuré un grand écrivain français dont la blancheur de peau - sa « blanchitude » - n'était pas à démontrer. Pour tout le monde, son œuvre qui célèbre l'esprit de la société française d'une certaine époque ne pouvait qu'être celle d'un Français blanc pétri de la culture et des traditions blanches de son temps. Pouvait-on croire un seul instant qu'un homme qui a du sang noir ait pu s'élever à un tel degré de génie pour peindre les mœurs françaises avec autant de virtuosité ? Non ! Une littérature de cape et d'épée ne saurait jaillir que de la plume de la branche pure des citoyens français : la race blanche, la race de ceux que des imbéciles ignorant les mélanges à travers les siècles appellent encore « Français de souche ». 

            Afin de mieux montrer que le génie d'Alexandre Dumas et de son fils, auteur et dramaturge lui aussi - célèbre grâce à La Dame au Camélia - n'a rien à voir avec le monde nègre, on a nommé l'un Alexandre Dumas père et l'autre Alexandre Dumas fils. Par voie de conséquence, le général Dumas, le métis, était exclu de la lignée des grands hommes de la France ! Rayer ainsi son père de l'Histoire fut la marque d'un racisme officialisé que la nation française a voulu, consciemment ou non, infliger au célèbre écrivain.     

            Et quand – avec le temps, et la curiosité aidant - il se trouva quelques individus parmi nous pour souligner de façon un peu trop appuyée la part nègre de ce génial père des Trois Mousquetaires, très vite, on a vu ressortir les arguments de son époque cent fois utilisés pour le discréditer. Il aurait, rappelle-t-on, abusé du recours aux « nègres » pour ses productions littéraires. Sa prodigalité littéraire ne s'expliquerait que par le fait que d'autres travaillaient dans l'ombre pour qu'il existât. Et en ce XXIe siècle, comme dans les siècles précédents, il a encore fallu démontrer que le père des Trois Mousquetaires était indubitablement le père de ses œuvres même si d'autres ont entrepris de sérieuses recherches pour lui et l'ont même remplacé dans la production de certains feuilletons destinés à la presse de son époque. 

Alexandre Dumas 2 0003

            Oui, Alexandre Dumas est définitivement réhabilité ! Le racisme n'a pas eu raison de son talent et de la Vérité. Comme l'a si bien souligné l'historienne Simone Bertière, il est prouvé qu'Auguste Maquet, à qui on a voulu faire partager la paternité de certaines œuvres avec Dumas, n'a absolument aucun talent d’écrivain ! Collaborateur d'Alexandre Dumas durant sept ans comme documentaliste, il avait apparemment continué seul à fournir les copies de feuilleton à la presse au moment où son maître s'est jeté dans la politique. « [Maquet] se sent alors pousser des ailes, il commence alors à traiter directement avec les directeurs de journaux, et il finira par traîner Dumas devant les tribunaux. Il obtient de l'argent, mais pas le partage de la réputation qu'il réclamait. [...] on a retrouvé certains "premier jets des "Trois Mousquetaires" écrits de la main de Maquet. A première vue, on se dit que tout y est. Mais à y regarder de près, le texte est plat, sans charme. Les détails que Dumas ajoutera ou changera ensuite feront tout le relief, toute la saveur du passage. D'ailleurs Maquet a ensuite publié d'autres récits sous son nom, et ses romans ne valent rien... Dans ce couple étrange, c'est Dumas, et Dumas seul qui est l'écrivain »(1). Alexandre Dumas était déjà célèbre avant la contribution d’Auguste Maquet. Celui-ci n'a été qu'un documentaliste au départ très honoré de travailler pour l'illustre dramaturge dont la réputation n'avait jusque là jamais été contestée. 

            D’ailleurs, aujourd’hui, les recherches de l’Américain Tom Reiss (2) démontrent de façon éclatante qu’aucun Français blanc n’aurait pu écrire Les Trois mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo ou Georges. Tout simplement parce que toutes ces œuvres sont profondément imprégnées de la personnalité du père métis, le général et comte Alexandre Dumas né esclave à Saint-Domingue qui deviendra Haïti. Par exemple, au XVIIIe siècle, comme aujourd'hui, presqu'aucun Français n'était capable de situer Monte-Cristo sur une carte du monde.

                                            "Eh bien ! c'est un nègre !"

            Ce n'est donc que par pur racisme que l'on a régulièrement exhumé la querelle qui a opposé le père des Trois Mousquetaires à Auguste Maquet. Ce racisme, Alexandre Dumas le vivait quotidiennement. Et contre ceux qui ne voulaient voir en lui qu'un nègre - jusqu'à son nom qu'il tient de sa grand-mère noire et esclave - au XIXe siècle, il a fallu que Victor Hugo prenne sa défense : « Le nom d'Alexandre Dumas est plus que français, il est européen ; il est plus qu'européen, il est universel. Alexandre Dumas est un de ces hommes qu'on pourrait appeler les semeurs de civilisation ». L'usage constant du racisme à son égard témoigne à quel point ce quarteron aux cheveux crépus, fils d'un métis, gênait ses contemporains jaloux de son talent et de sa notoriété. 

            Mais plus terrible encore sont les quolibets, les imbécilités que les petits esprits vous jettent à la figure. « Eh bien ! c'est un nègre ! » disait ainsi de lui Balzac. On rapporte que la célèbre actrice appelée Mademoiselle Mars s'écria un jour après avoir reçu Alexandre Dumas chez elle : « Il pue le nègre, ouvrez les fenêtres ! » Autre circonstance, autre fait. « Dumas un jour entre dans un salon. L'un de ses ennemis le voyant arriver change de conversation et se lance dans une savante dissertation sur les "nègres", comme l'on disait alors. Plaisanteries fines d'un racisme ordinaire. Dumas ne bronche pas. L'autre élargit sa démonstration aux colorés de tous horizons. Dumas n'a garde de bouger, encore moins de répondre. Enfin, n'y tenant plus, l'odieux personnage apostrophe directement notre auteur :

- Mais au fait, mon cher maître, vous devez vous y connaître, en nègres, avec tout ce sang noir qui coule dans vos veines.

Dumas réplique alors, sans avoir à élever la voix au milieu d'un profond silence du salon dévoré d'anxiété :

- Mais très certainement. Mon père était un mulâtre, mon grand-père était un nègre et mon arrière grand-père un singe. Vous voyez, Monsieur : ma famille commence où la vôtre finit » (3)

            Surtout après le succès des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte-Cristo, les critiques s'acharnèrent contre lui, et ne manquèrent pas une occasion pour rappeler ses origines africaines. « Grattez l'écorce de M. Dumas, écrit Eugène de Mirecourt, vous trouverez le sauvage. Il tient du nègre et du marquis tout ensemble. [...] Le marquis joue son rôle en public, le nègre se trahit dans l'intimité ! » De leur côté, les caricaturistes ne lui épargnèrent guère les clichés racistes et se moquèrent sans discontinuer de ses ambitions d'écrivain. Le Charivari publia un dessin le représentant au-dessus d'une marmite dans laquelle il fait bouillir tout cru les personnages de ses romans : les yeux exorbités, il lance un regard démoniaque à un mousquetaire qu'il porte à sa bouche exagérément lippue prête à déguster de la chair blanche ! Après avoir commenté cette caricature, l'Américain Tom Reiss écrit : « Si son père était mulâtre, l'écrivain n'avait qu'un quart de sang noir mais, depuis la fin du XVIIIe siècle, les préjugés de couleur s'étaient ancrés dans les mentalités et le teint cuivré que le général avait légué à son fils suscitait moins l'admiration que le mépris » (4). 

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            Il est certain que ces insultes blessaient profondément Alexandre Dumas. Cependant, il ne le manifestait pas. En revanche, comme l'a si bien montré Tom Reiss (4), il n'a jamais supporté que son père, le plus glorieux général de la fin du XVIIIe siècle ait sombré dans l'oubli total des livres d'histoire. Aussi s'est-il appliqué à le venger à sa façon en inventant des héros qui lui ressemblent beaucoup. D'ailleurs, le père des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte-Cristo le dit lui-même : « Lorsque j'ai découvert que j'étais noir, je me suis déterminé à ce que l'homme voie en-dessous de ma peau ». Et sous la peau de ses héros, que trouve-t-on ? Toutes les valeurs qu’incarnait à ses yeux son père !     

            C'est pourquoi, le jour du transfert de ses cendres au Panthéon, les nombreux discours qui ont été prononcés en cette occasion ignorant le racisme qui l’a poursuivi durant toute son existence ou se limitant à l'évocation de son ascendance nègre, ces discours-là m'ont profondément offusqué. Mis à part Claude Ribbe (cela va de soi ; il est métis, donc Noir), seul le Président Jacques Chirac a osé longuement parler de l’injustice dont il a été l’objet du fait de ses origines nègres, en d’autres termes du racisme dont il a souffert : « La République, aujourd'hui, ne se contente pas de rendre les honneurs au génie d'Alexandre Dumas. Elle répare une injustice. Cette injustice qui a marqué Dumas dès l'enfance, comme elle marquait déjà au fer la peau de ses ancêtres esclaves. […] Fils de mulâtre, sang mêlé de bleu et de noir, Alexandre Dumas doit alors affronter les regards d'une société française qui […]lui fera grief de tout : son teint bistre, ses cheveux crépus, à quoi trop de caricaturistes de l'époque voudront le réduire, sa folle prodigalité aussi. Certains de ses contemporains iront même jusqu'à lui contester la paternité d'une œuvre étourdissante et son inépuisable fécondité littéraire qui tient du prodige. »

            Devant cette reconnaissance officielle du talent, mais aussi de la nature profonde de l'homme et de sa vie de nègre, il est inutile de s'étendre davantage. Alexandre Dumas est enfin reconnu comme un écrivain nègre français parce qu'il a vécu comme tel et s'est reconnu comme tel. 

Raphaël ADJOBI              / Faites un don à l'association La France noire 

(1) Entretien de Simone Bertière publié dans le journal Le point du 24-31 décembre 2009. Simone Bertière est l'auteur de Dumas et les mousquetaires. Histoire d'un chef d'œuvre, éditions de Fallois

(2) Dumas le Comte noir... L'histoire du vrai comte de Monte-Cristo, édit. Flammarion 2013.

(3) Biet C., Brighelli J.-P., Rispail J.-L., Alexandre Dumas ou les aventures d'un romancier, Paris, Gallimard, Coll. Découverte, 1986, p.75). 

(4) Tom Reiss, Dumas le comte noir..., Ed . Flammarion 2013, p. 24 

Posté par St_Ralph à 19:09 - Portraits, entretiens - Commentaires [8] - Permalien [#]