Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

24 juin 2014

Les montagnes bleues (Philippe Vidal)

                                             Les montagnes bleues

                                                      (Philippe VIDAL)

Les montagnes bleues 0001

            Que savons-nous de l’histoire des esclaves marrons, ces communautés d’esclaves qui, après avoir fui le joug de l’asservissement, se refugiaient dans les montagnes ou les forêts des Amériques et de leurs îles avoisinantes, loin du regard de leurs anciens maîtres blancs ? En ce XXIe siècle, nous ignorons presque tout de la vie de ces fugitifs dont la précaire liberté a été soulignée dans Le Rancheador, le journal du chasseur d’esclaves cubain Francisco Estévez, au milieu du XIXe siècle. Avec Les Montagnes bleues, Philippe Vidal se propose de combler notre ignorance en nous donnant une idée de leur organisation dans un récit dur, passionnant et palpitant, mais également plein d’enseignements politiques pour tous les Noirs que l’Europe soumet aujourd’hui encore dans un esclavage à domicile dans les pays africains.

            En 1700, sur l’île anglaise de la Jamaïque, la plantation Fenwick était dirigée d’une main de fer par un contremaître dont la sévérité à l’égard des esclaves ainsi que la compétence en imposait même à son nouveau maître, John Fenwick, l’unique héritier de cette immense plantation de canne à sucre. En effet, depuis la mort de son premier maître, Stanton avait supplanté en autorité son jeune patron, homme nourri de Pline, Platon, Hérodote et Tacite, partageant son toit et des conversations érudites avec son jumeau noir, cet esclave qui a eu la chance d’avoir été son compagnon d’études pour une raison singulière que vous découvrirez en lisant le roman.

            Stanton est donc omniprésent et tout-puissant, au grand malheur des esclaves qu’il terrorise quotidiennement. Dans la première partie du récit, passionnante et dure à la fois, on le découvre s’employant à multiplier les exactions à leur égard, convaincu d’œuvrer ainsi à la stabilité de la plantation. 

            Or, un événement imprévu vient ruiner momentanément la plantation Fenwick, qui ne peut nourrir son bétail de Noirs en attendant les récoltes de l’année suivante. Stanton soumet alors un projet machiavélique à John Fenwick pour réduire les frais de gestion des esclaves. Malheureusement pour eux, Christian, le jumeau noir de Fenwick, surprend la conversation et doit disparaître. Pour ne pas le voir mourir sous ses yeux, John Fenwick condamne le compagnon d’études qui égayait ses journées monotones à une vie d’esclave marron, à la grande stupeur de son contremaître qui voit dans ce geste la ruine de son autorité sur les esclaves.

            En bon représentant de la pensée esclavagiste, Stanton est convaincu que la fuite de Christian facilitée par son maître est un exemple intolérable contre le système établi. Il ne laissera donc pas faire. Heureusement, nourri des Anciens grecs et latins, Christian sait que « tu peux oublier l’homme blanc, tu peux essayer de construire un monde autour de toi, mais l’homme blanc, lui, ne t’oublie pas, il ne te laissera jamais échapper à son emprise ». En quelques mois, malgré la haine qu’il avait focalisée autour de sa personne dans le milieu des esclaves noirs parce que son quotidien dans la demeure de John Fenwick n’avait rien de comparable à celui de ses frères de sang, il va par son intelligence et sa grande culture, se faire accepter dans une communauté de fugitifs et en devenir le stratège écouté mais aussi jalousé. Bientôt, le village de marrons de Christian devient un ennemi craint et redouté par les colons.  

            A ce stade du roman, le lecteur comprend que Philippe Vidal a choisi ses porte-parole : d’une part, à l’opposé des autres Blancs qui pensent qu’ « un nègre reste un nègre, quelles que soient son éducation ou ses manières », John Fenwick est convaincu du fait que « n’importe quel être transposé dans un environnement éduqué en acquiert les valeurs ». Il sait que le grand instigateur des opérations punitives qui menacent les colons est son jumeau noir. D’autre part, Christian est de toute évidence le symbole de l’espoir des opprimés grâce à sa culture et ses connaissances qui en font le ferment de la société, une bénédiction pour tous. 

            A partir du moment où les deux communautés antagonistes semblent vivre dans une crainte à peu près égale, le lecteur ne peut s’empêcher de se demander comment le romancier va terminer son récit. Jusqu'où Christian poussera-t-il son audace ? Quelle sera la réponse des colons blancs ? C’est à ce moment précis que l’auteur choisit de faire parler son talent de dramaturge pour conduire le récit vers une fin en apothéose ! Dans cette dernière partie du roman, Philippe Vidal nous délivre des pages magnifiques sur les stratégies politiques des colonisateurs européens. Des pages que tous les colonisés des temps modernes gagneraient à lire et à relire pour comprendre comment de siècle en siècle, les Blancs s’arrangent pour « bien manœuvrer » afin de faire voler en éclats toute tentative de cohésion au sein de n’importe quelle communauté noire. Des pages qui nous montrent aussi qu’en matière de politique, la grande faiblesse des Noirs – hier comme aujourd’hui – réside dans la question d’amour-propre qui finit toujours par triompher de l’amour du groupe, fragilisant ainsi leur marche vers l’indépendance. 

            Les montagnes bleues est donc un récit qui présente des facettes variées et passionnantes. Il est à la fois un bel hommage aux esclaves marrons, symboles de l’Humanité éprise de Liberté, un hommage encore plus grand aux hommes pétris de culture qui mettent leur savoir – puisé dans les livres de toutes les époques – au service du combat pour l’égalité parmi les hommes et du respect de l’indépendance des peuples. L’essentiel de ce roman n’est donc pas dans la force du récit – certes passionnant, malgré quelques schémas classiques par moments – mais dans la stature des personnages et les réflexions semées çà et là, constituant une foule d’informations susceptibles de galvaniser les peuples opprimés de ce XXIe siècle. 

Raphaël ADJOBI

Titre : Les montagnes bleues (Préface de Pascal Légitimus), 430 pages.

Auteur, Philippe Vidal

Editeur : Max Milo, mai 2014.

Posté par St_Ralph à 19:16 - Littérature : romans - Commentaires [4] - Permalien [#]