Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

11 janvier 2015

Je refuse d'être Charlie ou pourquoi la totale liberté d'expression est une illusion

                                 Je refuse d'être Charlie

ou pourquoi la totale liberté d'expression est une illusion

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            Avant d'affirmer bêtement « je suis Charlie » à l'unisson avec le troupeau français, il serait bon que vous preniez le temps de découvrir par vous-même le vrai visage de Charlie Hebdo dont le siège a subi l'attentat meurtrier du 7 janvier 2015. Manifester de la compassion à l'égard des morts, condamner ouvertement et fermement cette mise à mort calculée ne doit pas vous empêcher de savoir qui est Charlie à qui on vous demande de vous identifier.

            Pour ma part, même si je suis solidaire de mes compatriotes dans la douleur, je refuse de prendre la place de Charlie pour mener son combat imbécile qui consiste à entretenir la division sociale par d'incessantes stigmatisations. Je refuse d'être Charlie parce que je refuse d'être un raciste et un islamophobe. Si demain Marine Le Pen était assassinée pour ses idées racistes, je dénoncerai le crime parce que tout le monde a le droit d'exister avec les idéaux qu'il défend. Mais que l'on ne vienne pas me demander de me mettre à sa place pour assumer et défendre son idéal. Les racistes mangent avec les racistes. Je ne veux pas être des leurs. Si demain je tombe au front dans mon combat contre l'impérialisme français en Afrique, ne demandez pas aux impérialistes français de se substituer à moi pour mener mon combat anti-impérialiste. Qu'ils me Plaignent s'ils veulent ; mais qu'ils laissent à mes compatriotes et amis anti-impérialistes le soin de mener mon combat. Nous avons le devoir de reconnaître à chaque individu le droit d'avoir des idées différentes des nôtres ; mais on ne doit pas nous mettre dans l'obligation d'approuver, sous le coup de l'émotion, celles que nous ne partageons pas. Et pire, embrasser des idéaux contraires aux nôtres.

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            Quant aux enseignants qui profitent de l'innocence des enfants pour les pousser dans cette mare aux relents nauséabonds en leur demandant d'affirmer qu'ils sont Charlie, je les mets en garde contre le reproche qui leur sera fait demain. Qu'ils imaginent ces êtres découvrant dans dix ou quinze ans les caricatures racistes et islamophobes de Charlie Hebdo auxquelles le professeur d'école ou de collège les a obligés à s'identifier. Le ressentiment pourrait être violent et leur image transformée en épouvantail !           

            Se contenter de dire qu' à travers le journal satirique Charlie Hebdo c'est la liberté d'expression qui est attaquée et qu'il faut la défendre, c'est nier que ce sont les multiples frustrations engendrées par nos comportements et nos politiques ici et ailleurs qui poussent certains à ces actes extrêmes que nous réprouvons. Se contenter de dire que c'est la liberté d'expression qui est attaquée et qu'il faut la défendre, c'est se boucher les yeux et refuser de se poser des questions, c'est embrasser nos certitudes habituelles au lieu de chercher à comprendre si ce qui nous arrive n'a pas une cause plus profonde. C’est ne voir jamais plus loin que le bout de son nez. C’est croire que quand on a bien mangé et bien bu, tout le monde devrait être content. 

            On ne tue pas avec une telle sauvagerie pour une caricature blessante. Seul un fou peut commettre un tel acte ; à moins de considérer celui-ci sous l’angle d’un fanatisme exacerbé comme aux temps du catholicisme outrancier de la France où l’on vouait au bûcher des êtres simplement soupçonnés de faute moindre que des caricatures. Cette tuerie calculée et minutieusement préparée ne peut être l’œuvre d’un fou. Seule la vengeance ou l'implacable animosité peut l’expliquer. Cette preuve nous est donnée par le comportement des Français suite à l'attentat contre le siège du journal satirique français. Que voyons-nous depuis ? Des Français se vengent en attaquant des mosquées ! De nombreuses mosquées ont été lapidées, saccagées, mitraillées. Ces Français ont-ils agi ainsi parce qu'ils sont contre la liberté de culte en France ? Non ! Ils exprimaient une vengeance et une animosité. Il nous faut donc nous poser la question de savoir ce qui dans notre comportement a pu et peut nourrir ces sentiments chez l'autre. Et c’est ce que j’ai fait dans un précédent article.

           Un dessin peut-il être raciste ou islamophobe ? 

            Puisqu’il s’agit de parler ici de la liberté d’expression, il convient de retenir que de même que l’on ne fait pas toujours ce que l’on veut, nous devons apprendre à ne pas toujours dire ce que nous voulons. La liberté, ce n’est pas seulement agir et s’exprimer selon sa volonté ; c’est aussi savoir fixer des limites à ses actes et à ses mots. Tous les jours, les enseignants apprennent aux élèves - ces citoyens de demain - que dans les actes comme dans les mots, notre liberté s’arrête là où commence celle des autres. Quand l’autre dit que mon acte ou ma parole le blesse, je dois avoir l’intelligence de comprendre que j’ai franchi les limites de ma liberté d’expression ou d’agir. Est-ce que ridiculiser l’autre, l’humilier constamment est nécessaire à ma liberté ? Est-ce que ma vie n’aurait pas de sens si je n’entreprends jamais de stigmatiser l’autre, de le décrier par mes écrits, mes paroles et mes œuvres artistiques, par tous les moyens d’expression dont je dispose ? Et puis posons-nous cette autre question : est-ce qu’une parole ou un texte cesse d’être raciste parce que l’un ou l’autre est exprimé sous la forme d’un dessin ? Non ! Les enseignants qui, soudain, demandent aux élèves de défendre la liberté d'expression qui blesse et stigmatise se fourvoient dangereusement.   

            Toute liberté a une limite. Et selon les lieux et les époques, les limites des libertés diffèrent et fluctuent au gré de la morale, des institutions, des pratiques ordinaires, des pouvoirs et des caprices des gouvernants. La totale liberté d’expression est une illusion, un rêve semblable à un effet d’optique insaisissable parce qu’aux contours changeants et fuyants. Tous nos gouvernants qui nous parlent de liberté d’expression nous bercent d’illusions. Partout dans le monde nous sommes libres mais gouvernées ; c’est-à-dire qu’il y a toujours une volonté qui président ou prescrit des lois à notre liberté. Ne nous laissons pas bercer par l'illusoire liberté d'expression qui nous rendrait semblable à l’âne qui suit la carotte au bout du bâton de celui qui est sur son dos. La totale liberté d'expression que nous voulons atteindre fuit constamment devant nos yeux ; et toujours selon la volonté de nos gouvernants et des circonstances.

            Ainsi, la France octroie la liberté de dire et de faire à certains mais l'interdit à d'autres. De nombreux individus soudainement privés d'antenne ou affectées à d'autres fonctions - quand ils ne les perdent pas - ne me contrediront pas. On n'a pas le droit de dire ce que l'on veut sur les radios et les télévisions françaises. On peut même être interdit de spectacle public. Il y a des instances qui veillent à ce que ne s'exprime que ce que nos autorités tolèrent. En 2010, en Côte d'Ivoire, la liberté d'expression du conseil constitutionnel de ce pays a été contestée par la France qui a remplacé le président désigné par cette institution par l'homme qu'elle préfère. Combien de Français ont crié au scandale ? Il me plaît de signaler ici l'entrée dans l'espace européen qui est interdite à l'ancien ministre malien de la culture, Aminata Traoré, et à son compatriote le député Omar Mariko parce qu’ils soutiennent des idées qui ne sont pas favorables à la politique étrangère de la France en Afrique. Convenons donc que le spectacle des gouvernants d’hier et d’aujourd’hui manifestant pour défendre la liberté d’expression n’est rien d’autre qu’une fourberie.

°Une vidéo sur la liberté d'expression en france : https://www.facebook.com/video.php?v=780733235341250&pnref=story  

Raphaël ADJOBI

Posté par St_Ralph à 21:46 - Actualités françaises - Commentaires [8] - Permalien [#]

Commentaires

    Une question délicate et que chacun interprète à sa manière !

    Saint-Ralph, tu poses des questions essentielles, tes interrogations sur la liberté d'expression sont fondées, car comme tu le dis si bien "la totale liberté d’expression est une illusion", elle n'existe pas, il y a forcément des limites que l'on ne peut franchir, comme la diffamation par exemple... Il est vrai que l'on peut à juste titre se demander s'il n'y a pas souvent deux poids deux mesures en ce qui concerne la Justice ou le gouvernement français :
    "Et selon les lieux et les époques, les limites des libertés diffèrent et fluctuent au gré de la morale, des institutions, des pratiques ordinaires, des pouvoirs et des caprices des gouvernants",
    il n'y a pas plus vrai. C'est ici que je me suis familiarisée avec l'histoire du général Dumas par exemple, dont la statue n'avait jamais été restaurée alors que toutes les autres, détruites pendant la guerre avaient retrouvé leur piédestal. Pour citer un autre exemple, contemporain ou actuel, La France a crié son indignation et a apprécié que la terre entière partage son indignation et compatisse à sa peine pour Charlie, cependant il y a eu à peu près à la même période des tueries inimaginables perpétrées par Boko Haram, y a-t-il eu des marches dans le monde entier pour s'en indigner ?
    Au vu de cette inégalité de traitement des situations, pour réagir contre cette inégalité ou faire passer un message, faut-il à ce moment-là employer un moyen radical, extrême ? Face aux massacres, aux brimades, à la torture, au martyr que l'on a fait subir aux Noirs en Afrique du Sud, du temps de l'Apartheid, ou aux Noirs aux Etats-Unis, la vengeance était légitime, compréhensible, mais Martin Luther King ou Mandela ont donné une autre leçon ! Ces Etats dirigés par les Blancs, ces Etats qui se posent en Etats exemplaires mais qui ont des comportement peu exemplaires ont-ils été condamnés ?
    En parlant des Etas-Unis, il n'y a pas si longtemps, des faits divers montrant de jeunes Noirs canardés par les policiers Blancs qui tirent sur eux comme sur des lapins, n'a pas indigné au point de provoquer une marche internationale... Mais revenons à nos moutons. Pour ma part, en évoquant la tragédie de Charlie Hebdo et en témoignant ma compassion pour les victimes, je ne dis pas "Tout ce que fait Charlie, je l'approuve". Que signifie "Je suis Charlie" ? Sans aucun doute la réponse diverge en fonction des individus.
    Pour ma part, cela veut dire simplement "je refuse qu'une personne soit tuée pour un dessin". Et c'est en ce sens que j'ai abordé la question avec mes élèves : Les caricatures de ce journal peuvent être déplaisantes, voire racistes, comme tu le dis, mais ce n'est pas pour autant que je vais m'abstenir de dire que tuer pour cela est contraire à ce en quoi je crois : la valeur de la vie humaine.
    Par ailleurs, si certains comportements français nourrissent des envies de vengeance du côté de ceux qui s'estiment humiliés au quotidien, le comportement des extrémistes donne de la religion musulmane une image qui à mon humble avis salit bien plus cette religion et les musulmans du monde entier que les propos et caricatures que peuvent publier certains journalistes...
    Pour terminer, un dernier mot sur la liberté d'expression : j'ai récemment suivi un reportage sur le JT de France 2 où le journaliste français, qui parlait donc en tant que Français et donc au nom de la France, témoignait de son ahurissement de voir qu'à Londres ou dans les médias britanniques on refusait de publier, de montrer des caricatures de Charlie Hebdo. Autrement dit la France est fière de sa "liberté d'expression", mais ne respecte pas la liberté, ou disons méprise un peu la liberté d'un autre Etat de ne pas publier ces caricatures...

    Posté par Liss, 17 janvier 2015 à 13:46
  • Bonjour, désespéré de trouver parmi les blancs éduqués une parole de bon sens comme la votre, je suis heureux de rencontrer votre pensée et la partage.

    Gilles

    Posté par preparedpublic, 17 janvier 2015 à 23:12
  • La liberté d'expression vue de France...

    @ Merci Liss pour avoir exprimé ici ton sentiment sur ce sujet d'actualité. Je retiens la dernière partie de ton message parce qu'elle témoigne de l'intolérance des médias et de l'esprit français. La France qui prône la liberté d'expression est incapable d'admettre que d'autres européens - qui compatissent à sa douleur - refusent d'être des apôtres de la diffamation comme elle. En d'autres termes, elle refuse aux autres la liberté de penser comme elle et d'exprimer leur liberté de ne pas la suivre dans sa bêtise.

    Condamner l'agresseur du moqueur ne veut pas dire que j'encourage ce dernier à poursuivre son œuvre désagréable à l'encontre des autres. Cela ne veut pas dire que j'approuve son acte. Serions-nous trop inintelligents en France pour ne pas comprendre cela ? N'est-ce pas cela que nous enseignons dans nos écoles ? Cet enseignement serait-il vain ? Cela fait des mois que la France met en place des mesures de restriction des libertés individuelles. Jamais personne n'a levé le petit doigt pour exprimer son désaccord : http://leblogpolitiquederaphael.ivoire-blog.com/archive/2015/01/15/sound-of-silence-455316.html#comments

    @ Merci, Gilles, de témoigner ici que tu partage mon avis.

    Posté par St-Ralph, 20 janvier 2015 à 15:35
  • La liberté d'expression vue de France...
    @ Merci Liss pour avoir exprimé ici ton sentiment sur ce sujet d'actualité. Je retiens la dernière partie de ton message parce qu'elle témoigne de l'intolérance des médias et de l'esprit français. La France qui prône la liberté d'expression est incapable d'admettre que d'autres européens - qui compatissent à sa douleur - refusent d'être des apôtres de la diffamation comme elle. En d'autres termes, elle refuse aux autres la liberté de penser comme elle et d'exprimer leur liberté de ne pas la suivre dans sa bêtise.

    Condamner l'agresseur du moqueur ne veut pas dire que j'encourage ce dernier à poursuivre son œuvre désagréable à l'encontre des autres. Cela ne veut pas dire que j'approuve son acte. Serions-nous trop inintelligents en France pour ne pas comprendre cela ? N'est-ce pas cela que nous enseignons dans nos écoles ? Cet enseignement serait-il vain ? Cela fait des mois que la France met en place des mesures de restriction des libertés individuelles. Jamais personne n'a levé le petit doigt pour exprimer son désaccord : http://leblogpolitiquederaphael.ivoire-blog.com/archive/2015/01/15/sound-of-silence-455316.html#comments

    @ Merci, Gilles, de témoigner ici que tu partage mon avis.

    Posté par St-Ralph, 20 janvier 2015 à 15:42
  • Un article qui pourrait t'intéresser :
    http://www.cahiers-pedagogiques.com/Ecole-et-maintenant-on-fait-quoi

    Posté par Liss, 22 janvier 2015 à 13:46
  • Merci, Liss. Ce texte me sera utile dans une réflexion ultérieure. J'apprécie que les enseignants se mêlent d'une affaire qui attirent les regards sur eux. Les politiques s'en sortent bien... comme toujours quand un fait de société implique la jeunesse.

    Posté par St-Ralph, 27 janvier 2015 à 22:49
  • Je ne suis pas Charlie non plus

    Coucou Raphaël (comme pour Diario del rancheador) voilà plusieurs années que je ne décolère pas après ces charlots de Charlie et depuis Janvier 2015, CH me donne de plus en plus de boutons! Si je dois être quelqu'un dans le monde des caricaturistes, je serais volontiers SINÉ rien que pour son "Y a plus bon banania"
    http://reperez.canalblog.com/archives/2009/02/18/12598056.html
    Riss, le nouveau directeur de CH n'a pas intégré qu'il parle au monde entier et pas seulement à sa bande de potes, sa dernière bévue, la caricature du petit Aylan Kurdi mais là il a reçu la réponse proportionnée d'un caricaturiste palestinien Hani Abbas
    http://rue89.nouvelobs.com/2016/01/15/aylan-reponse-assassine-dun-dessinateur-palestinien-a-charlie-hebdo-262844
    Un autre motif de colère l'injonction d'être Charlie faite aux élèves. Comment s'étonner de l'échec d'une l'Ecole qui n'aurait plus comme objectif la vérité dune part et l'apprentissage d'une pensée libre? La vérité? En histoire sous le tapis depuis longtemps! Penser en êtres libres? comme ces malheureux élèves qui refusaient d'être Charlie, parfois entendus par la police!
    Voilà Raphaël

    Posté par Josefina, 24 janvier 2016 à 13:07
  • Bonjour Josefina ! Bien sûr que je me souviens très bien de ton premier passage chez moi. Merci pour cette nouvelle visite qui me fait énormément plaisir. Merci aussi pour les liens très intéressants que tu me proposes. Il me seront utiles un jour... Je suis content de savoir que tu partages ma position concernant les déclarations d'amour faites à Charlie. Celui qui ne sait pas fixer des limites à sa liberté n'est rien d'autre qu'un égoïste.
    Amicalement.
    Raphaël

    Posté par St-Ralph, 26 janvier 2016 à 01:13

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