Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

06 septembre 2017

L'ivresse du sergenent dida (Olivier Roger)

                           L’ivresse du sergent Dida

                                                   (Olivier Rogez)

L'ivresse du sergent Dida

                Voici un agréable roman au ton résolument politique ! Ici, il n’est point question de soldat traquant l’ennemi sur un champ de bataille, s’attaquant aux femmes et aux enfants dans les villes et les villages envahis, mais de l’ambition politique qui pousse au pouvoir et des difficultés que l’on éprouve à le conserver.

            Dans un pays africain où, comme partout ailleurs sur ce continent, la France tente par des barouds d’honneur d’entretenir sa belle image en déclin rendant toute ambition nationale vaine, les soldats au pouvoir végètent dans une atmosphère de corruption leur conférant un semblant de pouvoir sur les plus faibles. Comme partout ailleurs dans le monde où il n’y a pas de vie politique véritable, quand le chef tout puissant vient à disparaître, s’expriment souvent des ambitions insoupçonnées. Et dans une telle circonstance, il n’est pas étonnant que la France cherche à faire en sorte que rien ne change dans ses affaires avec ce pays en misant sur des hommes qui lui conviennent.

            Mais voilà que le jeune sergent Dida, jusque là destiné à des tâches subalternes, décide de saisir l’occasion pour prendre le pouvoir avec l’aide d’un riche homme d’affaires dont le rêve se résume à « être en haut, et regarder les autres en bas qui t’envient à crever ».

            Bien entendu, la France, l’Onu et la communauté internationale se mettent en branle devant un sergent Dida ahuri de voir son petit pays poussiéreux considéré comme la prunelle de leurs yeux. Et c’est à partir de ce moment que l’auteur délivre les plus belles pages du livre et cela jusqu’à son terme ! Le récit et le discours politique deviennent alors éclatants de justesse, magnifiques ! Après Les Montagnes bleues de Philippe Vidal, c’est assurément le deuxième roman français montrant une vision politique claire pour les opprimés.

            Pour les puissances occidentales et le FMI, tant que le capitaine Dida ne touche pas à leurs intérêts, tant qu’il ne change rien à ce qu’ils ont contribué à mettre en place et qui fait partie de leurs certitudes, il peut garder le pouvoir. Malheureusement, nous savons qu’aucun pouvoir adossé à une armée non républicaine – non formée dans les écoles et selon les valeurs de la République – ne peut prétendre être républicain. Par conséquent, bientôt, le pouvoir vacille et les puissances étrangères se frottent les mains avec l’espoir de voir le pays dirigé par quelqu’un qu’ils connaissent et à qui ils auront remis les rênes. Les certitudes toujours !

            Mais contre toute attente, le capitaine Dida prône une révolution et se met à parler de dignité ! Voilà que contrairement aux autres Africains qui accèdent au  pouvoir par la magie du verbe mais ne savent quel chemin prendre pour sortir leur pays de son état lamentable pour accéder au rêve, Dida veut transformer son rêve en réalité. Voilà donc que « l’engrais organique issu de la putréfaction du régime faisait fleurir l’espoir d’un avenir meilleur, ou du moins décent ». Après tout, l’Australie n’a-t-elle pas été construite par des bagnards issus d’une société anglaise dont ils étaient la lie purulente ? Et « l’Amérique n’avait-elle pas été construite par des mafieux devenus de respectables hommes d’affaires ? » Avec la révolution, Dida devient populaire. Mais pour les soldats, c’étaient eux qui comptaient ; pas le peuple. Et comme en Afrique il suffit de brandir le chiffon rouge de l’ethnicisme ou du tribalisme pour que le monde entier vous donne raison, tous ceux qui voulaient sa place commencèrent à chercher dans leur passé un mot, une phrase, un geste, un regard qui serait subitement le signe de leur rejet et de celui de leur ethnie.

            Les analyses du rêve de Dida et des certitudes européennes représentées par l’ambassadrice de France permettent à l’auteur de rédiger des pages politiques magnifiques que chacun gagnerait à découvrir pour comprendre les relations entre pouvoir dominant et pouvoir dominé. De toute évidence, comme nous, Olivier Rogez a de l’admiration pour ceux dont « l’audace et le courage insensés (…) résident dans la volonté farouche de remettre en cause l’état des choses » françafricaines.

Raphaël ADJOBI

Titre : L’ivresse du sergent dida, 312 pages.

Auteur : Olivier Roger

Editeur : édit. Le passage, 2017

Posté par St_Ralph à 08:31 - Littérature : romans - Commentaires [0] - Permalien [#]

Commentaires

Poster un commentaire