Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

21 septembre 2017

Black boy (Richard Wright)

                                                Black boy

                                              (Richard Wright)

Richard Wright

            Black boy est-il un roman ? De même qu’il est impropre de dire que Les confessions de Jean-Jacques Rousseau est un roman, de même l’on peut dire que cette œuvre célèbre de Richard Wright n’en n’est pas un. Il conviendrait d’ajouter un qualificatif au mot roman pour mieux la définir. Black boy est en effet un récit autobiographique d’une profondeur difficilement égalable compte tenu des multiples analyses et réflexions sur la nature de l’homme, du Blanc et du Noir et de la complexité des relations qu’ils entretiennent dans un Sud américain construit dans la violence et la suprématie blanche et qui n’offre à la postérité que « son héritage de crimes et de sang » et son fardeau d’angoisse pour les opprimés.

            En lisant ce livre, toute personne noire ou « racisée » ne peut s’empêcher de se poser cette question : qu’est-ce que ça fait aux Blancs de ce XXIe siècle de voir vivre à leurs côtés des Noirs sur lesquels leurs ancêtres avaient le droit de vie et de mort ? Il semblerait que certains propos qui parfois leur échappent comme des escarbilles d’un feu mal éteint ne seraient que la preuve de la nature profondément méchante de l’homme blanc que les règles des sociétés modernes ont du mal à transformer. Et celui qui, comme Richard Wright, vit dans une société où cette nature blanche s’exprime sans frein ne peut que constamment se demander « ce qui rend les Blancs si méchants ». Du début à la fin de cette œuvre, il cherche à sonder la profondeur du cœur et de l’esprit de l’homme blanc pour savoir "où se donne le branle" de sa méchanceté, en d'autres termes où réside l'impulsion initiale semblable à une bile qui empoisonne l'esprit du Blanc.

            Le Blanc serait-il fait pour vivre méchant ? Dans ce Sud américain, quand un Noir meurt, on dit simplement qu’il « avait été pris par la mort Blanche, ce fléau dont la menace était suspendue au-dessus de la tête de chaque mâle noir ». C’est encore ce que se disent de nombreuses familles noires dans les Etats-Unis de ce XXIe siècle où des Blancs s’engagent dans la police pour pouvoir perpétuer légalement et donc impunément une tradition de verseur du sang des Noirs.

            Et ce fléau a, peu à peu et imperceptiblement modelé le comportement des Noirs au point de lui avoir donné une réalité tangible que chaque lecteur découvrira dans les personnages de Shorty capable de recevoir volontairement des coups de pied pour de l’argent, et de Harrison qui, pour le même but, accepte de se battre à la demande des Blancs contre un autre Noir qui ne lui a rien fait. L’un et l’autre symbolisent tous les Noirs qui ont intégré le racisme comme un jeu de rôle traditionnel ; un jeu de rôle dont les règles sont tracées par des Blancs qui vous font comprendre clairement que vous vivez dans une culture blanche et non dans une civilisation à dimension humaine, que vous vivez dans « un pays où les aspirations des Noirs sont circonscrites, délimitées ».

            Mais Black boy n'est pas que cela ; c'est un livre aux facettes multiples : réflexions sur le pouvoir de la lecture, sur l’éducation religieuse, sur la relation entre le pouvoir et la religion, sur le pouvoir de la faim sur les corps et l’esprit, sur certaines inclinations attachées à l’homme noir comme le vol et le mensonge qui méritent d’être connues de tous… Aussi, aux enseignants des lycées et des universités, je demande d’oublier Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau au moment de choisir pour la jeunesse l’étude d’un ouvrage autobiographique. Ne pas préférer Black boy, c’est accepter de vivre dans un monde où l’autorité de l’Etat et la tradition sont tout et l’intelligence et la perception des faits ne seraient rien.

°J'avais promis à Liss Kihindou de commencer par "Un enfant du pays" du même auteur. Promesse non tenue parce que j'avais "Black boy" sous la main.

Raphaël ADJOBI

Titre : Black boy, 445 pages.

Auteur : Richard Wright

Editeur : Gallimard, collection Folio, 1985.

Posté par St_Ralph à 22:32 - Littérature : romans - Commentaires [5] - Permalien [#]

Commentaires

    Un auteur profond !

    "Black boy est en effet un récit autobiographique d’une profondeur difficilement égalable compte tenu des multiples analyses et réflexions sur la nature de l’homme".
    Je partage ton avis à 200 % ! Et je puis dire que l'on peut généraliser cette opinion à toute l'oeuvre de Richard Wright... enfin je n'ai pas encore lu tous ses volumes, mais le lire me fait chaque fois cet effet ! Tu verras, quand tu te plongeras dans "Un enfant du pays" ! Pour moi, je ne parlerai pas de promesse non tenue, au contraire, tu as tenu la promesse de lire Richard Wright, quel que soit le livre, et, visiblement, tu n'es pas déçu !

    Posté par Liss, 23 septembre 2017 à 12:12
  • J'ai lu ce livre l'année de mon arrivée aux Etats-Unis (j'avais lu une version abrégée quand j'étais en seconde). C'est terrible de voir comment les mentalités n'ont pas évolué depuis. Il suffit d'entendre les réactions aux contestations si modérées pendant l'hymne. Je suis en train de lire le prochain livre de Ta-Nehisi Coates (un recueil de ses articles parus dans The Atlantic). Il évoque parfaitement ce fléau.

    Posté par Jackie Brown, 27 septembre 2017 à 03:55
  • @ Oui Liss, maintenant que le premier pas vers Richard Wright est fait, je ne peux que continuer à le suivre. En tout cas, merci d'avoir hâté la lecture d'un livre que je remettais toujours à plus tard.

    @ Tu as tout à fait raison de rattacher Ta-Nehisi Coates à Richard Wright. Je n'ai pas cessé de penser à lui en lisant "Black boy". Comme quoi les choses n'ont guère évolué. Je viens moi aussi d'acheter "Le procès de l'Amérique" de Ta-Nehisi Coates parce que j'ai trouvé excellents "Le grand Combat" et "Une colère noire". Je suppose que le livre dont je parle n'a rien à voir avec le recueil d'articles que tu es en train de lire.

    Posté par St-Ralph, 27 septembre 2017 à 21:26
  • J'ai vérifié le titre original des livres que tu cites. Je n'avais jamais lu Ta-Nehisi Coates avant Between the World and Me (je n'aime pas le titre français) car il me faisait un peu peur (peur de ne pas tout comprendre) puisqu'il écrit pour The Atlantic. Le livre que je lis doit sortir début octobre aux Etats-Unis et s'appelle We Were Eight Years in Power. Les articles sont disponibles en ligne (avec d'autres) sur le site de The Atlantic : https://www.theatlantic.com/author/ta-nehisi-coates/

    Il me semble que Le procès de l'Amérique est aussi un article publié dans The Atlantic. Je le lirai donc en ligne aussi : https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2014/06/the-case-for-reparations/361631/ Merci pour ce titre. Et je note également Le grand combat.

    Posté par Jackie Brown, 28 septembre 2017 à 17:12
  • Moi qui n'ai pas encore lu Ta-Nehisi Coates, je sais ce qui me reste à faire !

    Posté par Liss, 01 octobre 2017 à 08:56

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