Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

09 octobre 2017

Gauguin, Marie-Antoinette et le chevalier de Saint-George

Gauguin, Marie-Antoinette et le chevalier de Saint-George

Gauguin, le film

            En cette fin d’année 2017, le film d'Edourd Deluc censé retracer la vie de Gauguin retient l'attention pour une raison inattendue. Suite à la brillante intervention télévisée de l'historien Pascal Blanchard accusant le réalisateur de falsifier la réalité pour ce qui se rapporte à la sexualité de l’artiste en Polynésie, la France entière est plongée dans le doute quant à la manière dont les informations venant des anciennes colonies sont présentées en métropole. « Gauguin, Voyage de Tahiti » qualifié de film d’amour par les critiques pour faire rêver les Français n’a pas eu le courage de se confronter à la vérité historique en donnant à la compagne de l’artiste les traits de la fillette de 13 ans qui a partagé sa vie dans cette île du bout du monde. Le réalisateur a choisi pour Gauguin une compagne de 18 ans ou plus. Or, dans la conscience collective française, avoir des relations sexuelles avec une jeune fille de 13 ans n’a pas le même sens qu’avec une jeune de 18 ans. Par ce subterfuge du réalisateur, le crime de Gauguin est pardonné parce qu’il a été commis dans les colonies et aussi parce que sa réputation de grand artiste en fait une peccadille qui ne mérite pas d’être mentionnée dans un projet aussi grandiose qu’une œuvre cinématographique retraçant la partie la plus précieuse de sa vie.

Marie-Antoinette

            Les petits arrangements dans le cinéma français blanc qui ne dédaigne pas « le politiquement correct » n’échappent pas à tout le monde. Au moment de produire « Marie-Antoinette » en 2006, l’Américaine Sophia Coppola à tenu à ne pas se fier aux récits français qui ont tendance à faire de l’histoire une science figée avec des règles au point de rendre les personnages du passé aussi mécaniques que des automates. Non seulement elle s’est fiée à ses sentiments personnels pour humaniser le personnage de Marie-Antoinette avec des regards malicieux, des rires et des pleurs qui font tout le charme du film, mais encore elle n’a pas négligé certains faits que tous les films historiques français sur le XVIIIe siècle ont tenu à cacher.

Saint-Georges_Le_Chevalier_de

            En effet, un élément qui s’écarte totalement des productions cinématographiques françaises touchant cette époque, c’est la présence  de Noirs à Versailles dans le film de Sophia Coppola. Alors que le cinéma français nie l’existence d’une aristocratie noire à Paris au XVIIIe siècle, à deux reprises, le film de la réalisatrice américaine montre deux aristocrates noirs à Versailles, rendant anecdotique le page noir de Mme du Barry, la favorite de Louis XV. Oui, pour la première fois au cinéma, on montrait Marie-Antoinette à côté d’un Noir au clavecin. Et ce Noir n’était pas une invention de la réalisatrice américaine. Ce Noir était le Chevalier de Saint-George , ami et maître de musique de la jeune autrichienne devenue reine de France quand Louis-Auguste est devenu Louis XVI.

            Aux sentiments personnels des Français qui les poussent à retenir tel fait plutôt que tel autre pour construire leur récit historique, Sophia Coppola a préféré les siens qui donnent une vision du passé de la France non vicié par la préservation de son honneur qui semble être le souci majeur de nos institutions. De même, Pascal Blanchard n’a pas voulu que l’on propose à la jeunesse d’aujourd’hui, et à la postérité, l’histoire de la vie d’un artiste qui ne tient pas compte de la réalité des faits. Comme Lafontaine, ils semblent dire aux trompeurs : « Attendez-vous à la pareille ! »

Raphaël ADJOBI

Posté par St_Ralph à 19:13 - Arts, culture et société - Commentaires [4] - Permalien [#]

Commentaires

    Heureusement qu'il y a des... non pas des, mais un Pascal Blanchard pour replacer les choses dans leur vérité historique, car pour l'instant ils ne sont pas légion, ceux qui militent pour la vérité de l'histoire. Tu imagines s'il n'avait pas poussé son coup de gueule ? Pour les générations futures, ce serait un peu comme avec le texte de Montesquieu que tout le monde s'évertue à faire passer pour ironique. A qui oserait prétendre que l'artiste avait eu des relations avec des enfants, on jettera la pierre, parce qu'on imagine qu'un artiste talentueux doit obligatoirement avoir une personnalité admirable. J'ai encore à l'esprit les paroles d'Edgar Morin au Festival de Mouans Sartoux : Un écrivain peut être médiocre dans sa vie, mais génial dans son inspiration. Autrement dit, on peut légitimement admirer le travail d'un artiste et n'avoir aucune estime pour l'homme si sa personnalité comporte des parts d'ombre qui ne nous incitent pas à le porter aux nues...
    J'ai bien aimé le lien que tu fais avec le film sur Marie-Antoinette.

    Posté par Liss, 12 octobre 2017 à 21:46
  • Merci pour cette belle citation d'Edgar Morin. Tout à fait juste : l'admiration que nous avons de l'esprit génial de l'artiste ne nous oblige pas à effacer ses crimes.
    Tu as tout à fait raison d'établir un parallèle entre l'image de Montesquieu qui circule aujourd'hui parmi nous et celle de Gauguin que le film d'Edourd Deluc a tentée de construire dans l'imaginaire des Français. Une personne affirme une idée ; si celle-ci n'est pas immédiatement contestée, elle devient une référence pour la postérité.

    Posté par St-Ralph, 13 octobre 2017 à 14:17
  • Malheureusement, si ce n'est pas un Blanc qui le dit, personne n'écoute. Et même là... L'attitude des gens sur le plateau autour de Pascal Blanchard est on ne peut plus claire.

    Posté par Jackie Brown, 13 octobre 2017 à 22:43
  • Tout à fait d'accord avec toi quant à l'attitude de ceux qui étaient sur le plateau avec lui. Ils semblaient découvrir quelque chose d'insolite. Ils n'ont pas broché ! Bien sûr que si c'était moi qui avais dit cela, on m'aurait accusé de voir le mal partout. C'est intentionnellement que je j'ai fait ce billet.
    Je profite de la notoriété de Pascal Blanchard pour bloquer l'image agréable de Gauguin que l'on voudrait faire passer à la postérité. Comme l'a si bien dit Liss, c'est de la même façon que l'on a procédé pour faire croire aujourd'hui que le texte de Montesquieu sur les Noirs est ironique alors qu'il est un condensé du racisme blanc du XVIIIe siècle. C'est comme si, cinquante ans plus tard, quelqu'un venait dire que les propos de Jacques Chirac visant les bruits et les odeurs qu'il attribuait aux Africains des immeubles étaient ironiques.

    Posté par St-Ralph, 13 octobre 2017 à 23:12

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