Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

13 juin 2019

La note américaine (David Grann)

                                   La note américaine

                                              (David Grann)

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            Ce roman de David Grann fait écho au bel essai de Ta-Nehisi Coates, le procès de l'Amérique, qui est un effrayant exposé des multiples techniques mises en place à travers le temps pour permettre la prédation contre les Noirs aspirant à vivre comme les citoyens blancs. La note américaine est en effet, pour sa part, la peinture d'une cynique organisation blanche prédatrice d'une communauté autochtone des Amériques.

            Déplacée de force par le gouvernement fédéral dans les années 1870 du Kansas vers une réserve rocailleuse d'Oklahoma, censée être de moindre valeur, voici que la tribu Osage apprend bientôt qu'elle repose sur le plus grand gisement pétrolifère des Etats-Unis. Comme des mouches attirées par le miel, cow-boys, chercheurs d'or, contrebandiers, hommes d'affaires et magnats du pétrole accourent de partout. Et dès le début des années 1900, la tribu Osage est devenue «le peuple le plus riche par individu au monde». Quel Blanc américain peut supporter cela ? Pour favoriser la prédation de la tribu, la loi attribua un tuteur à tous les Indiens que le ministère de l'Intérieur jugeait «incompétents». Et tous les Indiens non métissés étaient jugés «incompétents» ! Ainsi, contrairement aux autres Américains prospères, non seulement les Osages ne pouvaient pas dépenser leur argent comme ils l'entendaient mais ils devenaient la proie de la cupidité des Blancs.

            Bientôt, malgré leur qualité de vie largement au-dessus de la moyenne des Américains, le taux de mortalité des Osages va devenir le plus élevé du pays ! Et comme le système judiciaire américain - tout comme ses services de police - était gangrené par la corruption, les Osages ne cessaient de se demander avec raison à chaque procès si le jury composé exclusivement de Blancs considérait ses morts comme des meurtres ou simplement comme de la maltraitance envers des animaux.

            La note américaine est l'histoire vraie de la tribu Osage décimée par l'avidité des Blancs au début du XXe siècle ; elle est racontée ici sous la forme d'une enquête policière laissant intacts, les sentiments et les passions apparemment tendres. Une peinture sociale qui révèle non seulement la politique d'extermination des Indiens - «chaque bison mort est un Indien en moins» -  puis leur assimilation forcée, mais aussi les préjugés qui pèsent sur eux et en font les éternels victimes des Blancs. Ce récit montre aussi, dans un pays où les médias blancs ont tendance à transformer les crimes des leurs en épopée romantique, la difficile mise en place de la police fédérale qui va devenir le FBI.

            Après Ta-Nehisi Coates, David Grann nous prouve ici que la note des crimes des Blancs dans le Nouveau Monde est vraiment bien salée.    

Raphaël ADJOBI 

Titre : La note américaine, 377 pages

Auteur : David Grann

Editeur : Pocket, 2019 

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05 juin 2019

Bordeaux l'ingrate ne cache plus son passé négrier (Raphaël ADJOBI)

   Bordeaux l'ingrate ne cache plus son passé négrier

Bordeaux statue

            Pendant plus d'un siècle et demi après l'abolition définitive de l'esclavage en 1848, la ville de Bordeaux est restée drapée dans son orgueilleuse suffisance qui lui faisait regarder son passé négrier comme une simple tractation commerciale. Depuis la naissance de la Ve République, les deux premiers maires de la ville - Jacques Chaban Delmas (40 ans de mandat) et Alain Jupé (près de 22 ans de mandat) - sont restés les dignes héritiers d'une France où la tradition voudrait que les enfants portent les sabots et les habits de leurs aïeux et s'obligent à faire usage, à table, de l'argenterie qu'ils leur ont laissée. Même quand la République déclara la traite et l'esclavage des Noirs un crime contre l'humanité, la ville ne se sentit pas concernée. L'altération de son jugement était confirmée par le déni constant de ses crimes par ses élus. Heureusement, nous voyons arriver une nouvelle génération de Français capables de regarder la vérité de l'histoire en face - si désagréable soit-elle.

            En effet, «l'histoire est un juge impitoyable. Elle expose au grand jour nos erreurs les plus tragiques, nos imprudences et nos secrets les plus intimes ; elle jouit de son recul sur les événements avec l'arrogance d'un détective qui détiendrait la clef du mystère depuis le début» (David Grann, La note américaine). Avec l'histoire, le déni ne tient pas indéfiniment ; il finit par perdre de sa superbe et s'écrouler ! 

            Depuis le début des années 2000, l'association "Mémoires et Partages" et son président Karfa Dialo désespéraient de voir un signe officiel évoquant la mémoire de toutes les victimes africaines qui ont fait la fortune de Bordeaux durant des siècles. Ce fut finalement Haïti qui ouvrit les yeux aux élus de la capitale girondine en leur forçant adroitement la main. A l'occasion du bicentenaire de sa fondation, la république de Haïti fit don d'un buste de Toussaint Louverture à la ville. Les élus trouvèrent-ils ce cadeau encombrant ? En tout cas, ils prirent soin de tenir le buste du célèbre révolutionnaire et abolitionniste loin de la rive gauche, loin du cœur historique de Bordeaux ; en 2005, ils l'installèrent dans un parc de la rive droite où les rares personnes qui viennent y faire leur jogging l'ignoraient superbement. Pour accroître l'indifférence du public, jusqu'à la fin de l'année 2018, aucune signalétique ne précisait ni l'identité ni l'œuvre accomplie par cette figure isolée dans ce coin de la cité.

            Enfin, officiellement, depuis le 10 mai 2019, une statue représentant une esclave noire affranchie trône de manière très visible sur une place publique de Bordeaux ! Et pour que la symbolique soit totale, elle a été érigée en face de la Bourse maritime. Même si la décision d'installer ce monument en mémoire des victimes de l'esclavage a été prise sous le mandat de l'ancienne municipalité, nous nous réjouissons que ce soit un maire représentant la nouvelle génération de français qui ait eu l'honneur de l'inaugurer. Nous espérons que le nouveau maire, Monsieur Nicolas Florian, sera plus prompt à installer une signalétique explicative afin de répondre aux interrogations déjà très nombreuses des Bordelais et des touristes ou visiteurs.

Bordeaux touriste 5

            A propos justement de l'importance des signalétiques explicatives, il convient d'évoquer ici une cérémonie émouvante qui a eu lieu le 28 mai 2019 dans une rue de la capitale girondine. Suite à la visite du "Bordeaux-nègre" organisée par le président de l'association "Mémoires et Partages", les élèves du collège Goya ont été sensibles à l'indignation de leur guide quant au fait que certaines rues de leur ville portent les noms d'anciens négriers sans que cette précision soit portée à la connaissance du public. Dans le secret et avec l'accord du principal de l'établissement, les élèves et leur enseignante ont réalisé - avec l'aide d'une artiste - une plaque explicative qui a été déposée à l'angle des rues des négriers Broca et Gradis. L'inauguration symbolique de cette plaque en présence du président de "Mémoires et Partages" fut absolument un moment historique : pour la première fois, la jeunesse française manifestait publiquement sa volonté de ne pas demeurer dans un récit national qu'elle ne comprend pas.

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            Les lieux de mémoire sont absolument nécessaires pour donner des repères historiques de notre passé aux générations présentes et futures. Quant aux rues et aux œuvres d'art, sans les débaptiser, des signalétiques s'avèrent absolument nécessaires pour bien montrer l'esprit de ceux qui nous ont précédés, l'esprit propre à certaines époques. Laissons l'histoire faire son travail : exposer au grand jour les erreurs les plus tragiques, les imprudences et les secrets intimes de tous nos aïeux. Ainsi instruits de notre passé, nous pourrons regarder l'avenir d'un cœur plus serein et plus fraternel.

Raphaël ADJOBI

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