Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

01 août 2020

La ferme des animaux (George Orwell)

                                  La ferme des animaux

                                                (George Orwell)

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          Quel plaisir de découvrir ce classique de la littérature ! A la suite de Comment nous vivons, comment nous pourrions vivre de William Morris, ce livre vient démentir – si besoin est – l’idée selon laquelle il y a des pensées et des comportements propres à des époques que l’on peut circonscrire, et que par conséquent nous ne devons pas juger les gens de notre passé récent avec nos yeux d’aujourd’hui. Assurément, d’un siècle à l’autre, l’esprit des dominants ne change guère. Et à toutes les époques, il y a eu des personnes qui se sont soulevées ou se sont exprimées contre la pensée dominante. Si aujourd’hui les contradicteurs des dominants du passé triomphent parmi nous, ce sont eux qui méritent notre admiration et leurs ennemis ou adversaires notre condamnation. Ce n’est que justice.

          Dans la démonstration de cette pensée, George Orwell (1903 - 1950) donne ici la preuve qu’il est un excellent conteur. Dès les premières pages, le lecteur ne peut qu’en être convaincu. Et quand l’auteur aborde le deuxième chapitre, il ne peut qu’être littéralement sous son charme. La ferme des animaux est le récit d’une révolution populaire réussie qui aboutit à l’établissement d’un pouvoir fait de débats publics pour arrêter les objectifs devant animer la vie des populations. Bien entendu, ici comme ailleurs, on appelle l’ancien régime une dictature et le nouveau une république démocratique. Très vite, la victoire du peuple des animaux passe par «La controverse de Valladolid» pour savoir qui est véritablement animal ou pas, et cela afin d’établir les principes de l’animalisme ou la «déclaration des droits de l’animal». Et pour cimenter cette union sacrée que cultiveront les générations suivantes, on crée l’hymne national révolutionnaire : «Bêtes d’Angleterre» ! Les institutions se mettent en place et tout semble aller pour le mieux dans la République des animaux où il est décrété que «un homme n’est à prendre en considération que changé en cadavre» ; exactement comme les Européens clamaient dans les Amériques que «un bon Indien est un Indien mort»

          Mais une telle société n’échappe pas aux tentations suprématistes. Bientôt, les animaux subissent, stupéfaits, le coup d’État de Napoléon qui abolit les débats publics et institue progressivement une classe de privilégiés – les cochons - s’appliquant à modifier la constitution pour élargir leur pouvoir. Puis les nouveaux dirigeants mettent en place la mécanisation du travail censée libérer les animaux et leur permettre de «paître à loisir ou se cultiver l’esprit par la lecture et la conversation». Mais, sans cesse, les corvées se multiplient, exigeant davantage de temps et la flexibilité de la main d’oeuvre. Désormais, il n’est plus question que de justifier l’élitisme, l’absolue nécessité de l’existence et de la pérennisation des «têtes pensantes de la ferme» jouissant du confort et de la quiétude pour travailler ; le confort étant considéré «conforme à la dignité du chef». Et pour maintenir à tout prix ce pouvoir, on voit se multiplier parmi les animaux les injustices et les crimes des anciens jours perpétrés par l’homme contre leur race. Pour détourner l’attention des populations animales et maintenir sur elles leur domination, les dirigeants fomentent des révolutions chez les autres. A la fin, «la bataille du moulin» semble révéler à tous qu’une politique basée sur la domination d’une élite qui procurerait le bonheur aux populations contre leurs volontés est illusoire.

          La Ferme des animaux est un très beau texte, plein d’histoires politiques de l’Histoire de l’humanité. C’est, selon nous, un tort de le proposer aux collégiens. Du moins, aux moins de 15 ans. Et même à cet âge, les références politiques seront loin d’être évidentes. Toutefois, ce livre est absolument un bon outil pour initier les jeunes au fonctionnement de la société et les dangers qui la menacent en permanence. 

Raphaël ADJOBI

Titre : La ferme des animaux, 146 pages

Auteur : George Orwell (1903 - 1950)

Editeur : Gallimard, 1984 (traduction française en 1981).

Posté par St_Ralph à 12:05 - Littérature politique - Commentaires [2] - Permalien [#]

Commentaires

  • Ce livre semble une belle illustration des relations entre les hommes, des différentes étapes franchies : on s'écarte d'un système de domination, pour retomber plus tard dans le même travers et ainsi de suite. C'est un peu comme dans la Rome antique, qui a été un modèle de démocratie, et qui ensuite est tombée dans la dictature sanglante des empereurs, avec les éternels privilégiés : les sénateurs... Comme tu le dis si bien, ce n'est pas parce que tel système ou telle pratique était dominante qu'elle était juste et applaudie par tout le monde, il y avait toujours des voix pour dénoncer le manque d'équité ou de justice, seulement ceux qui profitaient du système s'appliquaient à étouffer ces voix, afin de ne pas perdre leurs privilèges... Je note ce titre !

    Posté par Liss, 10 août 2020 à 22:07
  • Un récit très agréable et drôle que tu apprécieras. C'est en quelque sorte une fable de Jean de La Fontaine romancée. Oui, sous les pensées dominantes vivent toujours d'autres pensées qui attendent leur heure de gloire. Ceux qui disent qu'à l'époque de Colbert tout le monde pensait comme lui ont tort. La pensée de Colbert était dominante au XVIIe siècle ; ceux qui défendaient l'humanité des Noirs et qui étaient les dominés à son époque triomphent aujourd'hui. Colbert doit donc s'effacer pour leur céder la place. Ce n'est que justice.

    Posté par St-Ralph, 11 août 2020 à 08:52

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