Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

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10 août 2020

La désobéissance civile (Henry David THOREAU)

                                 La désobéissance civile

                                           (Henry David THOREAU)

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          Afin de mieux faire comprendre au lecteur l’importance de l’affirmation par laquelle débute le texte de Henry David Thoreau, publié en 1849, je voudrais que nous retenions ce constat : dans les sociétés traditionnelles africaines, il n’y a ni gouvernement permanent ni armée permanente ! On comprend alors très bien l’affirmation de Thoreau selon laquelle quand les deux institutions deviennent permanentes, forcément «l’armée permanente n’est que le bras du gouvernement permanent». Ce qui explique pourquoi le gouvernement n’est doué que de la force physique.

          Le problème principal de nos sociétés, selon l’auteur, découle de là. Cette modalité permet à un petit nombre d’individus de se servir du gouvernement comme leur outil alors que le peuple ne le voyait au départ que comme un expédient, un moyen provisoire pour exécuter sa volonté. Le gouvernement de nos sociétés modernes est donc «une sorte de pistolet en bois que le peuple se donne lui-même». Et le mal est si profond qu’au lieu de souhaiter sa disparition, il faut, dit-il, se contenter de réclamer un gouvernement meilleur, respectueux de chacun ; un gouvernement dans lequel domine la conscience, le respect du bien moral, et non la loi, parce que «nous devrions être d’abord des hommes, et ensuite des sujets». En effet, «la loi n’a jamais en rien rendu les hommes plus justes». Nombreux sont les honnêtes gens qui deviennent injustes une fois le pouvoir en main. «Rares sont les patriotes, les martyrs, les réformateurs et les hommes qui servent l’Etat […] avec conscience» résistant ainsi à l’État «qui les traite donc fréquemment en ennemis».

          Nous savons tous que nous avons «le droit de refuser de prêter allégeance au gouvernement, le droit de lui résister» lorsque ses décisions et son inefficacité nous sont insupportables, mais combien sommes-nous à passer à l’action ? s’interroge Thoreau. Combien sommes-nous à joindre l’acte à la parole, à la philosophie ? Il est clair que la peur de perdre ce que nous avons déjà nous réduit à l’inaction. Nos petits calculs nous poussent à attendre «pleins de bonnes dispositions, que d’autres remédient au mal» en prenant le risque de descendre dans les rues. Nombreux parmi nous sont ceux qui s’en remettent au vote lors des élections pour régler les questions morales, pour trancher entre le bien et le mal. Chacun d’eux se dit : «je vote pour ce qui me semble juste – mais je n’engage pas ma vie sur la victoire ou la défaite de cette justice». Bien sûr, nous ne menons pas tous le même combat, nous ne visons pas tous l’éradication de l’injustice. Cependant, chacun doit s’assurer que le but qu’il poursuit, il ne le fait pas «en étant assis sur les épaules d’un tiers. [Il] doit en descendre, afin que lui aussi puisse se consacrer à ses propres projets».

          Certes, nous sommes nombreux à être contre la guerre, remarque l’auteur, mais nous acceptons tous que nos impôts financent celles que nos gouvernants lancent sous d’autres cieux sans notre consentement. Tout le monde devrait, pense-t-il, faire sienne cette devise : «Il est de mon devoir, en tout état de cause, que je ne contribue pas au mal que je condamne». Et il ajoute : «Ceux qui, tout en désapprouvant le caractère et les actes d’un gouvernement, lui offre leur allégeance et leur soutien sont sans doute ses plus solides piliers, et sont par ce fait même les plus sérieux obstacles à la réforme». Par ailleurs, comment peut-on constater l’injustice et l’oppression et se contenter de l’indignation ? Ne peut-on pas modifier les choses et les relations humaines en s’attachant à des principes clairs pour que justice se fasse ? Ce qui exige évidemment de l’action, reconnaît-il. Une action que l’on appréhende presque toujours comme un remède pire que le mal. Mais alors pourquoi le gouvernement ne chérit-il pas la sagesse de sa minorité en anticipant ses besoins et en organisant les réformes qu’elle demande ? Pourquoi attend-il que la minorité se rebelle pour crier avant même d’avoir mal en faisant intervenir les forces de l’ordre ? En tout cas, il convient de retenir que «toute minorité est impuissante tant qu’elle se conforme à la majorité. Elle n’est alors même pas une minorité. Mais elle est irrésistible lorsqu’elle fait obstruction de tout son poids». Pour Thoreau, tout laisse penser que si l’Etat avait à choisir entre mettre en prison tous ceux qui estiment leurs revendications justes ou les satisfaire, il n’hésiterait pas. Retirez, par exemple, la part d’impôt destinée à nos armées et vous serez convaincus que «sous un gouvernement qui emprisonne injustement, c’est en prison que l’homme juste est à sa place».

          Avec l’État, c’est constamment la bourse ou la vie, poursuit l’auteur. Et pour cela, «[il] ne tente jamais de s’adresser au jugement, intellectuel ou moral, de l’homme, mais seulement à son corps ou à ses sens. L’État n’est doué uniquement [que] d’une force physique supérieure». Le lecteur d’aujourd’hui ne peut qu’être d’accord avec lui. N’est-il pas vrai que le gouvernement se sert de cette force comme hier les Etats-Unis s’en servaient pour défendre leur Constitution sur la question de l’esclavage ? Ces derniers disaient de l’institution de l’esclavage : «considérant qu’elle faisait partie de l’ensemble des dispositions originelles, gardons-la telle qu’elle est» (Daniel Webster, 1782 – 1852). Hier comme aujourd’hui, le gouvernement pense que les choses doivent demeurer immuables, que «les associations fondées sur un sentiment d’humanité ou sur tout autre cause, n’ont absolument rien à voir (dans les règles existantes)». Et il assure qu’il «ne tentera jamais de modifier les dispositions originelles».

          Dès lors, fait remarquer Henry David Thoreau, la friction avec la machine du gouvernement devient obligatoire et nécessaire pour les minorités. Puisque la machine du gouvernement «est d’une nature telle qu’elle vous oblige à vous faire l’agent d’une injustice à l’égard d’autrui», un seul conseil s’impose : «Enfreindre la loi ! Faire de sa vie une contre-friction pour gripper la machine».

Raphaël ADJOBI

Titre : La désobéissance civile, 38 pages

Auteur : Henry David Thoreau (1817 - 1862)

Editeur : Gallmeister, 2017, pour la traduction française

 

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Posté par St_Ralph à 10:16 - Littérature : essais - Commentaires [0] - Permalien [#]