Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

10 janvier 2021

Le feu des origines (Emmanuel Dongala)

                           Le feu des origines

                                             (Emmanuel Dongala)

Le feu des origine - Emmanuel Dongala

          N’est-il pas vrai que nous convenons tous, au regard de nos connaissances actuelles, que l’Afrique est le berceau de l’humanité ? Alors lire Le feu des origines c’est découvrir comment l’homme est apparu sur ce continent, comment il a évolué dans les premières sociétés jusqu’à sa rencontre avec son lointain descendant se disant Blanc. Pour réussir le récit de cette évolution de l’homme, Emmanuel Dongala prend à rebours l’annonce de la naissance divine de Jésus, conçu dans la virginité de Marie ! On assiste alors à un vrai chemin de croix du héros. Une belle fiction d’un pan de l’histoire de l’humanité qu’il convient de découvrir sous l’angle du regard d’un Africain pétri par les récits de sa terre natale.

          Au commencement des sociétés humaines, à l’image de Jésus, le héros du récit comprend – en cherchant la puissance qui se cache derrière les choses – que « pour construire, il faut détruire. […] et qu’ il faut souvent partir pour mieux revenir ». En effet, la personnalité de Mankunku bouscule les habitudes séculaires que son clan veut maintenir immuables quand bien même ces habitudes froissent terriblement certains individus. Pour lui, les choses sont claires : « entre préserver ce qui nous est commun et se soumettre aveuglément à des ancêtres morts, il y a quand même une grande marge ». Il choisira donc ce qui peut préserver et nourrir le présent plutôt que la soumissions au passé. Belle réflexion à méditer par les Français blancs accrochés à des certitudes et aux statues de quelques ancêtres comme des moules à leurs rochers.

          D’ailleurs, aucune société ne vit indéfiniment repliée sur elle-même. Un jour où l’autre, une jonction s’établit avec un peuple inconnu. Et c’est ce qui se produit quand des hommes rouges débarquent avec la ferme volonté de coloniser la terre du clan de Mankunku. Ces hommes recrutent des miliciens parmi les ethnies soumises et entreprennent d’étendre leur domination en terrorisant les populations pour obtenir d’elles une matière qui semble avoir une très grande valeur à leurs yeux : le caoutchou ! Parce que la vie de tout le monde était entièrement consacrée à la récolte de ce produit, les femmes n’avaient « plus le temps de cultiver le manioc, les arachides ou les ignames » nécessaires à l’alimentation de la famille. Partout, l’administration de l’étranger rouge n’avait qu’une solution à toutes les situations qui se présentaient : la force, la violence ! Bientôt, les étrangers apprennent au clan de Mankunku que tous font partie de leur pays appelé la mère patrie et qu’ils doivent aller la défendre. C’est ainsi que les populations africaines accompagneront les Français sous tous les cieux pour défendre leurs intérêts. Puis, un autre jour, on les couvrit de médailles et on leur annonça « l’indépendance ». Mankunku ne vit pas la différence. Il était alors temps pour lui de se demander ce qu’il pourrait attendre de cette Afrique dite traditionnelle qui semblait être une « société dont l’idéal était sa propre perpétuation ».

          Emmanuel Dongala signe ici un récit magnifique que les enseignants – et tous ceux qui veulent avoir une idée précise de la colonisation – doivent lire pour apprécier la magnifique démonstration de puissance de l’Européen sur le continent africain, grâce aux armes à feu. Mais il laisse aussi croire au lecteur que les Africains postcoloniaux – comme ceux d'avant la colonisation – sont condamnés à se battre contre certaines traditions qui les empêchent de prendre leur envol. En effet, ils sont obligés de se répéter que entre préserver ce qui leur est commun et se soumettre aveuglément à des pratiques qui bafouent la liberté de chacun de vivre avec qui il veut, il y a quand même une grande marge. Le feu des origines apparaît donc comme une histoire de l’humanité qui semble un éternel combat.

Raphaël ADJOBI

Titre  : Le feu des origines, 292 pages.

Auteur  : Emmanuel Dongala

Editeur : Actes Sud, 2018 (Première publication, 1987, Albin Michel).

What do you want to do ?
New mail
What do you want to do ?
New mail

Posté par St_Ralph à 17:48 - Littérature : romans - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

  • Ton billet permet une lecture renouvelée de ce roman de Dongala, que je salue comme toi, entre autres parce qu'il ouvre les yeux sur les réalités de la colonisation. Il est illusoire ou mensonger de parler de "consentement africain", c'est au contraire la puissance coloniale qui se déploie et oblige, d'une manière ou d'une autre, à laisser l'Européen prendre possession des terres et des richesses. C'est toujours le plus fort que l'on craint et que l'on respecte, aujourd'hui encore : on témoigne des égards aux pays qui détiennent l'arme nucléaire, et ceux qui ne savent même pas fabriquer eux-mêmes ne serait-ce qu'un pistolet, ceux-là sont les jouets entre les mains des autres.

    Posté par Liss, 11 janvier 2021 à 08:18
  • J'ai beaucoup apprécié les idées relatives à la manière de se libérer (en Afrique) durant les 100 premières pages du livre. Je me suis même dit que tu me l'avais conseillé pour cela. Mais j'avoue avoir été complètement séduit par la peinture de la colonisation. Face à cette magnifique démonstration de puissance que l'auteur réussit à restituer, je n'ai pu m'empêcher de penser aux collègues blancs. Avant d'ouvrir un livre d'histoire sur la colonisation, il leur faudrait commencer par ce roman pour en avoir une idée exacte - parce qu'il montre qu'il n'y a pas de faits historiques sans la souffrance des hommes. Oui, Liss, seule la force des armes a triomphé des Africains.

    Posté par St-Ralph, 11 janvier 2021 à 12:13
  • Pour cette raison aussi, Raphaël ; cette première partie du roman ajoute à la beauté du livre ; le héros est particulièrement touchant dans sa manière de conjuguer les efforts pour un meilleur quotidien, un meilleur avenir de sa communauté. Sa sincérité, son désintéressement me touchent, là où d'autres, comme son oncle, profitent de leur position pour maintenir les habitants dans la dépendance... Il y a beaucoup à dire sur ce roman. Bref j'aime tout dans ce roman !

    Posté par Liss, 11 janvier 2021 à 20:37
  • Je suis tout à fait d'accord avec toi : un livre magnifique. Un récit mené avec beaucoup d'application. Un grand écrivain, Emmanuel Dongala.

    Posté par St-Ralph, 11 janvier 2021 à 21:35
  • Merci Raphaël, je découvre ce roman à travers ta présentation. J'espère m'y plonger prochainement. Je ne manquerai pas de te partager mon analyse.

    Posté par Philippe Ngalla, 12 janvier 2021 à 16:45
  • Tu apprécieras, cher Philippe. Les aspects ou thèmes du livre dont nous parlons Liss et moi sont admirablement présentés. J'attends ton analyse alors.

    Posté par St-Ralph, 13 janvier 2021 à 09:47

Poster un commentaire