Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

14 août 2020

Le bilan politique sans perspective d'Alassane Ouattara

                                   La Côte d’Ivoire en 2020 :

         le bilan politique sans perspective de Ouattara

Ouattara et les Blancs

          Imposé à la tête de la Côte d’Ivoire par la France en 2011 – après avoir extirpé Laurent Gbagbo du palais présidentiel – Alassane Dramane Ouattara a gouverné ce pays pendant près de 10 ans avec arrogance et mépris dans le silence d’une population hébétée. Deux facteurs expliquent cet état d’esprit des Ivoiriens ayant permis au pouvoir de cet homme de ne jamais chanceler malgré ses innombrables injustices. D’une part, le prix payé en vies humaines lors des manifestations massives de 2000 (contre Robert Guéhi), de 2004 (contre la France après la destruction au sol de l’aviation ivoirienne) et de 2011 (contre le soutien de la France à Ouattara), a plongé le coeur et l’esprit des Ivoiriens dans une profonde lassitude. D’autre part, la neutralisation de l’armée régalienne locale par la France - de toute évidence sa prise en main de la chute de Laurent Gbagbo - a permis aux rebelles de Guillaume Soro et d’Alassanne Ouattara de se livrer à des assassinats et à des exactions publiques théâtrales qui ont précipité la jeune nation dans un traumatisme sans précédent. Si on ajoute à cela l’exil des populations de l’Ouest, l’emprisonnement massif des autorités de l’Etat et des militaires leur ayant opposé de la résistance, c’est un pays politiquement et socialement exsangue dont Ouattara a pris la direction en 2011 et a maintenu en l’état jusqu’en 2020.

          Evidemment, ce pouvoir – incontesté par faute d’adversaires politiques - a permis à la France de prospérer non seulement en Côte d’Ivoire mais également dans l’ouest africain. Toutes les actions menées sur la scène internationale pour dénoncer ses méfaits n’ont jamais porté de fruits parce qu’il jouissait de la confiance et du soutien des autorités françaises et de leurs fervents journalistes. De 2011 à 2020, jamais les Français n’ont trouvé la moindre injustice à fustiger dans les mesures prises ou les actions engagées par le président de la Côte d’ivoire. Le fameux principe de la démagogie – des contrats et l’aveugle soumission à la France pour défendre le franc CFA – adoptée par Alassane Dramane Ouattara lui a permis de s’assurer une bonne image ou un silence complice à l’international. A l’intérieur du pays, les rebelles d’hier, constituant désormais une garde prétorienne du président, ont bénéficié d’une formation militaire française pour contrer toute velléité. Dans ces conditions, oubliant les élections n’ayant rien de démocratique sous un tel régime, les Ivoiriens ne se posaient qu’une question : combien de temps Ouattara restera-t-il au pouvoir ? Dix ans, quinze ans, vingt ans ? Seule sa mauvaise santé laissait espérer un changement plus ou moins lointain à la tête du pays.

          Soudain, le 5 mars 2020, alors qu’on ne lui avait rien demandé – puisqu’il avait tous les droits depuis bientôt dix ans - voilà que l’homme annonce qu’il ne se représente pas aux prochaines élections présidentielles pour un troisième mandat. Stupeur chez ses partisans regroupés dans un club appelé RHDP qui se veut l’habit consensuel du RDR (le parti du président) et soulagement du côté de ses opposants qu’il vaut mieux appeler ses attentifs spectateurs. Mais cinq mois après, dans la population, les sentiments s’inversent : le 6 août, veille de la fête de l’indépendance du pays, prenant prétexte de la mort de son dauphin désigné devant représenter son parti aux élections, Alassane Dramane Ouattara décide d’être candidat pour un troisième mandat. C’est, selon lui, un cas de force majeure, compte tenu de l’absence d’une figure compétente au sein de son parti pour briguer la présidence de la république en octobre prochain. Lorsque le pouvoir initiait la nouvelle constitution nationale en 2016, chacun s’était pris à espérer que, cette fois, l’homme respectera les règles qu’il édictait lui-même. Mais il est clair que quand on n’a pas respecté la Constitution une première fois, et cela sans préjudice, on peut se permettre de ne pas la respecter une seconde fois. Aussi, il nous semble inutile de perdre du temps à discuter de la légitimité ou non de cette candidature qui semble ébranler les coeurs. Il faut plutôt s’attacher à étudier sérieusement l’état de la Côte d’Ivoire qui est inacceptable et pour lequel Alassane Dramane Ouattara mérite une ferme condamnation, si toutefois les Ivoiriens tiennent à faire de la réconciliation la pièce maîtresse de la vie dans leur pays et le moteur de la démocratie qu’ils ont laissé leur échapper en écoutant les boniments de ce répétiteur des financiers européens.

Ouattara et ses alliés d'hier

          Les Ivoiriens sont aujourd’hui unanimes – les Nordistes le proclament désormais régulièrement de manière publique : c’est par la seule volonté d’Alassane Ouattara que la Côte d’Ivoire a été dirigée pendant près de dix ans par un régime exclusivement nordiste ! Toutes les institutions du pays, toutes les structures administratives de quelque importance stratégique ont été et sont entre les mains des ressortissants du Nord depuis 2011 ! Telle est l’irréfutable réalité de la Côte d’Ivoire. La présence dans leurs rangs de quelques personnes du camp du PDCI d’Henri Konan Bédié n’est qu’une récompense du sacrifice que celui-ci a consenti en cédant à Alassance ouattara – à la demande de la France – sa place de deuxième aux élections présidentielles de 2010 lui permettant d’affronter Laurent Gbagbo au deuxième tour ; ce qui bien sûr lui a permis de prétendre avoir remporté la victoire finale. Et c’est d’ailleurs le non-respect des accords de ce pacte oral prévoyant le partage équitable du pouvoir et aussi l’alternance au sommet de l’État qui, en 2016, a éloigné Henri Konan Bédié de celui qu’il a contribué à faire roi.

          Définitivement séparé de son vassal Henri Konan Bédié, Alassane Ouattara et quelques éléments de son fan club (le RHDP) commencèrent alors à se montrer plus brutaux que jamais à l’égard des leurs dont la fidélité ne semblait plus certaine. A partir de 2019, tout se brouilla entre le tandem Soro-Ouattara ! Sommé par le second de rejoindre le RHDP, le premier refusa d’obtempérer. La rupture devint totale ! Contraint de céder la présidence de l’assemblée nationale destinée à un fidèle du fan club du chef, Guillaume Soro entraîna dans son sillage tous ses partisans. Ainsi, le 6 août 2020, au moment où Ouattara officialisait sa candidature, le RHDP n’était aux yeux de tous qu’une coquille presque vide. Mais l’homme reste convaincu qu’il n’a pas besoin d’un parti ou même des voix des Ivoiriens pour être reconduit à la tête de la Côte d’Ivoire. La seule caution de la France et le soutien militaire des ex-rebelles dont il vient d’acheter la fidélité – selon le commandant Abdoulaye Fofana qui a dénoncé cette corruption via une vidéo - lui suffisent amplement. 

          Force est de constater que toutes ces agitations au sommet de l’Etat et dans les alliances n’ont rien changé au visage grimaçant de la Côte d’Ivoire depuis les tueries et les exations de 2011 qui ont installé une terreur favorable à la pérennisation de ce qu’il est désormais convenu d’appeler la dictature ouattariste : les populations de l’Ouest sont toujours exilées dans les pays voisins ; les adversaires politiques demeurent exilés dans certains pays africains ou en Europe quand ils ne sont pas emprisonnés ; les militaires ayant opposé de la résistance à la rébellion de 2010 sont toujours en prison ; et récemment les compagnons de route du chef Ouattara dont la fidélité est jugée douteuse ont été emprisonnés ou contraints à l’exil. Dans ces conditions, comment la France et Alassane Dramane Ouattara ne pourraient-ils pas continuer à clamer que la paix et la démocratie règnent en Côte d’Ivoire ? La seule réelle nouveauté dans le paysage ivoirien est la multiplication des aveux et des regrets des populations du Nord du pays. Enfin, par la bouche du député Konaté Zié (RDR), nous avons la confirmation de l’existence, avant 2000, de l’union sacrée des ressortissants du Nord pour un pouvoir exclusivement nordiste à installer en Côte d’Ivoire par la force des armes. Oui, vous avez bien lu : un pouvoir constitué exclusivement de ressortissants du Nord à imposer à l’ensemble des populations du pays était le projet initial devenu enfin une réalité en 2011 ! Le journaliste Théophile Kouamouo fut le premier (J’accuse Ouattara, éd. Gri-Gri, 2012) à présenter ce «brûlot ethnocentriste datant de 1991» comme la racine principale de ce qu’il est désormais convenu d’appeler le conflit ivoirien. Le député Konaté Zié avoue que pour parvenir à leur fin, on leur a appris à répéter que «les autres Ivoiriens n’aiment pas les gens du Nord, qu’ils n’aiment pas les dioulas, les Ivoiriens d’origine étrangère, les populations originaires des pays de la CEDEAO…» N’est-ce pas le refrain repris dans les médias français à cette époque ? Selon lui, cela était un mensonge condamnable puisque dans tous les villages des autres ethnies de Côte d’Ivoire des communautés nordistes vivent dans la paix. Et il poursuit en ces termes : «On nous a emballés avec çà… on nous a grossi le ventre avec çà et on s’est mis en bloc contre les autres Ivoiriens. Quand quelqu’un issu du Nord se mettait avec un autre parti – le FPI, le PDCI… - on le traitait de maudit». Monsieur Konaté Zié ne manque pas de citer leurs cibles tout en leur demandant pardon : feu Ben Soumahoro, Koné Katina, Issa Malick… maudits parce qu’ils ne défendaient pas «la cause». L’existence de ce complot ethnocentriste explique la ferme volonté exprimée par de nombreux Nordistes de tout faire pour conserver le pouvoir afin de ne jamais s’exposer à une éventuelle vengeance du reste deIvoiriens. Les cris de désespoir bruyamment exprimés à l’assemblée nationale à l’annonce de Ouattara de ne pas briguer un troisième mandat ainsi que les supplications et les larmes de sa ministre de l’Education – Madame Kandia Kamara – pour qu’il revienne sur sa décision après la mort de son dauphin, en sont les preuves données au sommet de l’État. Quelle belle image d’un pouvoir se disant démocratique et présenté par la France et ses journalistes comme tel ! 

          Répétons-le : ce qu’il convient de ne pas accepter, c’est moins la candidature de Ouattara que la destruction continue du tissu social et politique de la Côte d’Ivoire qui lui a permis d’installer la peur parmi les Ivoiriens. Il faut absolument arrêter le bras du destructeur de la nation ivoirienne et entreprendre la réconciliation des populations autour de valeurs et de règles nouvelles ! Un gouvernement d’union nationale provisoire s’impose pour organiser des élections justes et équitables. C’est une nécessité de salut public ! A la place de la «croissance soutenue» de la côte d’ivoire que nous chantent les médias et les hommes politiques français, les Ivoiriens entendent «endettement soutenu» ! La mission de cet homme, inconnu de tous, qui a surgi sur la scène nationale poussé par la France, était de condamner les Ivoiriens à vivre pour payer des dettes ! Pour y parvenir, il a terrorisé les populations et a pu travailler dans le calme absolu. Depuis la fin des années soixante, l’écrivain et dramaturge Bernard Dadié nous avait annoncé que cet homme sera un jour parmi nous. Nos yeux l’ont vu et reconnu ! Chacun de nous sait désormais que «l’autochtonie a toujours été [et est] bien présente dans le langage même de la politique [et que] le parachutage s’oppose radicalement à l’enracinement. Est parachuté celui qui, littéralement tombe du ciel, par opposition à celui qui a poussé sur la terre de ses ancêtres. […] Le fait de tomber du ciel, outre qu’il implique une extériorité, voire une étrangeté radicale, est producteur de déséquilibre […] Le parachuté se trouve dans une situation instable, et par conséquent vecteur potentiel de désordre» (Marc Abélès – Carnets d’un anthropologue, éd. Odile Jacob, 2020). Alassane Dramane Ouattara a été et est synonyme de désordre. Les Ivoiriens doivent l’obliger à partir pour commencer enfin à se réconcilier et à construire leur pays dans le respect de leur diversité !

Raphaël ADJOBI

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07 décembre 2019

Mamadou Koulibaly enfin à la hauteur des attentes des Ivoiriens et des Africains !

Mamadou Koulibaly enfin à la hauteur des attentes

                des Ivoiriens et des Africains

Mamadou Koulibaly 3

            Depuis un ou deux ans, Monsieur Mamadou Koulibaly - président de LIDER, parti ivoirien - se distinguait des autres dirigeants de parti par ses comptes rendus réguliers de la situation politique de son pays tout en y ajoutant ses réflexions personnelles et ses projets de remplacement. Un travail sérieux qui retenait l'attention de nombreux Ivoiriens. Mais l'homme restait dans l'esprit de beaucoup le compagnon de route du président Laurent Gbagbo ayant quitté le navire au moment de la tempête. Il restait surtout dans l'esprit de ses amis de l'opposition le privilégié d'Alassane Ouattara. En effet, Mamadou Koulibaly était celui qui pouvait se permettre de critiquer le régime du «rattrapage ethnique» sans jamais subir les mauvais traitements infligés aux autres ; patronyme nordiste oblige. Oui, il est du nord de la Côte d'Ivoire ; et dans une république qui a juré de venger les nordistes du pays, l'attaquer serait se renier pour Dramane Ouattara. Mamadou Koulibaly prospérait donc depuis presque dix ans sous la bienveillance du préfet français Dramane Ouattara. Même ses multiples interventions contre le Franc CFA n'ont pas été suffisantes pour redorer considérablement son blason afin de faire de lui l'étendard idéal de la conquête de la dignité de la Côte d'ivoire bafouée par le pouvoir actuel. 

            Mais voilà que depuis le début de ce mois de décembre 2019, les propos de son porte-parole, Madame Nathalie Yamb, lors du sommet de Sotchi en Russie, en octobre dernier, sont venus ébranler la fragile cohabitation de Mamadou Koulibaly avec le pouvoir ivoirien. Nathalie Yamb - de nationalité suisse et camerounaise - vient d'être expulsée de Côte d'Ivoire pour trouble à l'ordre public français. Est-ce le bannissement de sa collaboratrice suite à ses propos très appréciés par l'ensemble des Africains qui a poussé Mamadou Koulibaly à franchir la ligne qui vaut à tout africain le courroux de la France - maître de l'Afrique francophone et de ses multiples valets-présidents ? Il semble de toute évidence que cette expulsion qui coïncide avec les récents propos du président français demandant depuis Londres - après le sommet de l'Otan - aux chefs d'Etats africains de faire en sorte « que les voix qui suscitent, portent et divulguent ce qu'il appelle le sentiment antifrançais dans les pays francophones se taisent» a été le déclencheur de son dernier discours d'une tonalité nouvelle sur la scène politique africaine.    

            En tout cas, l'homme est allé droit au but et se présente désormais non pas en candidat à la présidence de son pays mais comme l'adversaire officiellement déclaré des «relations incestueuses entre l'Etat français et nos autorités.» Des relations qui, selon lui, «étouffent la démocratie, des relations qui étouffent les droits de l'homme, des relations qui étouffent la possibilité que nous devons avoir de demander des comptes à nos dirigeants, des relations qui étouffent l'expression plurielle» en Afrique francophone !   

             Même si Les propos du Malien Salif Kéïta ont déjà quelque peu ébranlé la sphère politique franco-africaine ces derniers jours - compte tenu de sa notoriété internationale - ils étaient  ceux d'un artiste partisan d'une contrée de l'Afrique en proie à un mal local. La preuve en est l'usage de la langue bambara lors de son discours. Mamadou Koulibaly, quant à lui, a trouvé les mots justes, au moment opportun ! On peut dire qu'il a osé se hisser au diapason des aspirations profondes de ses compatriotes et des Africains en général. Pour la première fois, un homme politique africain - chef de parti et aspirant à la direction de son pays - ose publiquement et officiellement interpeller le président de la République française pour lui faire comprendre le sentiment de son pays et de l'Afrique francophone à l'égard de la politique africaine de la France. «Monsieur le président, dit-il, nous avons le sentiment que vous êtes complice avec nos chefs d'Etat pour nous brimer ! » Et pour rendre plus explicite sa pensée, il a rappelé les passés esclavagiste, colonial et néo-colonial des aïeux et des prédécesseurs de Monsieur Macron afin qu'il comprenne que les jeunes africains d'aujourd'hui ne veulent plus de cette vie quotidienne se résumant à l'histoire douloureuse de l'Afrique qui se poursuit dans le présent. Cette audace vaut bien un emprisonnement par Ouattara - bien sûr en suivant les recommandations de l'Elysée. Mais Ouattara n'osera pas ; et Macron non plus n'osera pas demander à son préfet ivoirien cet affront à la Côte d'ivoire et à l'Afrique ! Tout simplement parce que toute réplique radicale serait une déclaration de guerre officielle aux jeunes africains désireux de tourner la page des Houphouët-Boigny, Ali Bongo, Konan Bédié, Konan Bany... Laurent Gbagbo s'est avancé dans le combat avec franchise et beaucoup de courtoisie. Mais il parlait aux Ivoiriens et aux Africains. Ces derniers étaient d'ailleurs peu nombreux à l'avoir suivi et soutenu. Certains étaient même contents du sort qui lui a été infligé pour son audace. Aujourd'hui, l'Afrique est prête parce que partout elle parle le même langage : le langage de la liberté et de la dignité. Mamadou Koulibaly l'a bien compris et a osé le dire clairement au président français et non aux Africains ! Il ne dit pas aux Africains «levez-vous» ; il dit au président français «vous devez cesser la politique de prédation et de déstabilisation de l'Afrique avec la complicité de nos dirigeants !»

            Monsieur Mamadou Koulibaly vient donc d'entrer dans l'histoire de l'Afrique. La grande différence avec ses prédécesseurs, c'est d'avoir choisi de s'adresser directement au président de la République française pour lui demander de cesser d'être celui qui confère aux chefs africains leur légitimité faisant d'eux des adversaires de leurs propres populations. Il a osé dire au président français qu'il n'y a pas en Afrique un sentiment antifrançais mais «un ras-le-bol, une révolte, un refus de la mainmise de l'Etat français sur nos autorités et par ricochet sur nos peuples». Il a eu l'audace de dire au président français «LET MY PEOPLE GO !» C'était simple ; mais il fallait y penser et le dire.                     

Raphaël ADJOBI

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20 janvier 2019

La libération de Laurent Gbagbo signifie la condamnation d'Alassane Ouattara

           La libération de Laurent Gbagbo

    signifie la condamnation d'Alassane Ouattara

Laurent Gbagbo 2019

            Le conflit postélectoral qui avait opposé Laurent  Gbagbo à Alassane Ouattara et s'était terminé par l'arrestation du premier le 11 avril 2011 a connu son dénouement juridique tant attendu le 15 janvier 2019. L'illustre prisonnier de La Haye a été acquitté par la Cour Pénale Internationale (CPI) chargée de se prononcer sur sa culpabilité dans les crimes commis entre novembre 2010 et avril 2011. En d'autres termes, de manière définitive, Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé ne sont pas reconnus coupables des faits qui leur étaient  reprochés. Aussi, le tribunal a accompagné cette décision de leur remise immédiate en liberté.   

            L'accusation qui pesait sur Laurent Gbagbo était logique dans la conception européenne de la justice faisant suite aux conflits militaires. En effet - pour les Européens - celui qui perd la guerre a toujours tort, et est généralement accusé de crimes contre l'humanité. C'est sur ce postulat infamant que le détenu a passé sept ans et demi de sa vie dans les geôles de la Cour pénale internationale dans l'attente des preuves de sa culpabilité que devait apporter la procureure. Il est clair que ce seul postulat qui ne permet pas au doute de profiter à l'accusé confère au procès un caractère purement politique. Ainsi, en 2013, devant les preuves de la procureure jugées très insuffisantes, la liberté provisoire a été refusée à l'accusé parce que, selon la Cour, sa popularité aurait embrasé la Côte d'Ivoire. Et à la place de l'universel principe disant que «mieux vaut prendre le risque d'innocenter un coupable que de condamner un innocent», le tribunal international a choisi de priver de liberté un innocent.      

            Entre juin 2013 et janvier 2019, les recherches des preuves n'ont rien donné de nouveau. Presque tous les témoins présentés par la procureure ont fait allégeance à Laurent Gbagbo, plongeant chaque fois la Cour dans l'embarras et parfois même dans l'exaspération. D'autre part, chaque audience importante était l'occasion de voir accourir une foule d'admirateurs solidaires du combat de Laurent Ggbagbo pour le respect des institutions africaines que les Européens ont tendance à fouler allègrement aux pieds. Etat de chose qui participait indubitablement à l'impopularité du tribunal international. Enfin, la vacuité des discours de la procureure Bensouda a fini par convaincre la CPI qu'elle ne pouvait pas plus longtemps être réduite à ce rôle : une institution qui éloigne un homme de son pays pour protéger un président installé par la France. 

            Mais voilà que cette même cour internationale reporte la libération des prisonniers, donnant l'impression de prendre tout à coup conscience qu'en rendant à Laurent Gbagbo sa liberté, c'est-à-dire en reconnaissant qu'il n'est pas coupable des crimes avérés - parce que chiffrés - c'est affirmer en même temps que c'est Alassane Ouattara le coupable. En effet, quand deux personnes se renvoient la responsabilité d'un crime et que l'un est innocenté, l'autre est alors forcément coupable. Charles Blé Goudé, ancien ministre et co-accusé de Laurent Gbagbo, avait clairement lancé à la cour qu'il ne lui demandait pas de les libérer mais de dire la vérité. Car il savait très bien qu'au regard de la vérité, lui et son codétenu seraient libres. Et puisqu'ils sont finalement déclarés libres au regard de la vérité, Alassane Ouattara devient coupable ! On peut donc dire que si ce dernier reste libre de tout mouvement, ce serait une preuve supplémentaire du caractère politique de ce procès. En d'autres termes, en toute logique, si l'un sort de prison, l'autre doit obligatoirement y entrer.

            Par ailleurs, en suivant cette logique de la vérité, Laurent Gbagbo a tout droit de réclamer réparation à la France qui a bombardé sa résidence pour l'en extraire. La destruction de cet édifice, le traumatisme des occupants durant l'attaque, La précieuse bibliothèque partie en fumée, tous ces préjudices humains et matériels doivent être évalués et présentés à l'ancien président français pour être réparés.

            La CPI a-t-elle le pouvoir de contraindre Nicolas Sarkozy, ancien président français, à comparaître pour répondre de ces forfaits ? C'est à cette institution internationale d'apporter la réponse à cette question. Le fait qu'elle prend son temps pour exécuter sa décision du 15 janvier 2019 - la libération immédiate des détenus - nous laisse croire qu'elle ne sera pas capable de convoquer Dramane Ouattara et Nicolas Sarkozy à la barre à La Haye, confirmant par la même occasion son iniquité, sa vacuité, son inutilité, et donnant la preuve qu'elle n'est qu'un instrument de captivité des Africains opposés à la prédation de leur continent par les Européens.

            Que la CPI prenne son temps pour exécuter sa propre décision, pour dire à la terre entière ce que veut dire pour elle une "libération immédiate". Le monde entier a compris que le temps de la CPI n'est pas le temps de la justice de l'humanité ni celui de Dieu. Le temps de la CPI est un temps politique soumis à l'intérêt de quelques nations privilégiées ou protégées par les puissances de ce monde.                 

Raphaël ADJOBI                

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13 août 2018

La libération de Simone Gbagbo vue par les "frères" d'Alassane Ouattara : Alpha Blondy, Joël-Célestin Tchétché...

                 La libération  de Simone Gbagbo

         vue par les "frères"  d'Alassane Ouattara :

                        Alpha Blondy, Joël-Célestin Tchétché....

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           Il est très étonnant d'entendre de nombreux Ivoiriens féliciter ou remercier Dramane Ouattara pour avoir libéré, après sept années de détention arbitraire, 800 de ses prisonniers politiques dont Simone Gbagbo. En clair, aux yeux de ces Ivoiriens, l'emprisonnement sans jugement puis la libération sans jugement de toutes ces personnes - souvent en très mauvais état de santé - transforme en un jour le geôlier en libérateur digne de louanges. Ce point de vue qui traduit une totale absence de bon sens fait de ces compatriotes de Simone Gbagbo des esprits méprisables ! 

            Dès le 6 août, après la proclamation de la libération des prisonniers politiques, c'est une "Organisation internationale des femmes ivoiriennes pour la paix", apparue à New-York en juillet 2017, qui félicitait  Dramane Ouattara et le remerciait pour l'amnistie qu'il venait de prononcer. Cette organisation parlait alors de « moment historique (pour) la reconstruction émotionnelle de la Côte d'Ivoire ». Allez comprendre ce que cela veut dire. Et elle ajoute : « l'amour a pris le pas sur la haine ; la division va disparaître au profit de la solidarité et de la confiance mutuelle [...] La paix est en train de naître ».

            Oui, pour les femmes de cette organisation, Dramane Ouattara a fait montre d'un grand amour et a chassé par la même occasion de son cœur la haine qui l'animait jusque-là. Le voici donc tout à coup artisan de la paix ! Ce qui explique les félicitations sans une once d'ironie. Assurément, ces femmes ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Le caractère simpliste de leur réflexion en est la preuve.

            Par ailleurs, Monsieur Joël-Célestin Tchétché, porte-parole du RHDP en France - coalition du RDR de Ouattara et du PDCI de Konan Bédié au pouvoir depuis 2011 - agissant au nom du "Forum pour la démocratie et la liberté" a vivement félicité Ouattara. Selon lui et son organisation, « cette initiative personnelle du président de la République [...] confirme l'indépendance et l'autonomie de la Côte d'Ivoire ». En clair, un pays où le président prend l'initiative personnelle d'emprisonner puis de libérer qui il veut est un pays indépendant et autonome. Quelle richesse d'esprit ! Quel talent intellectuel ! Précisons que Monsieur Joël-Célestin Tché-tché fait partie de ceux qui affirment haut et fort que le régime de Laurent Gbagbo empêchait les Ivoiriens de circuler librement dans leur pays. Faisons-lui remarquer que malgré les grands travaux de Dramane Ouattara et la croissance à deux chiffres érigée en modèle pour le reste de l'Afrique, il ne paie pas tous les fonctionnaires ; et en appauvrissant les populations par des méthodes diverses, il a fini par faire de la Côte d'Ivoire le troisième pays en nombre de migrants fuyant vers l'Europe.                     

Prisonnier de Ouattara

           Plus surprenant encore que les propos des dames ivoiriennes de New-York et ceux du porte-parole du RHDP en France est le discours de l'ancien chanteur Alpha Blondy qui, brandissant son titre d'ambassadeur de la CDEAO en Côte d'Ivoire - titre ronflant parce que vide de sens au quotidien - félicite son « grand frère »  Dramane Ouattara en des termes exagérément laudatifs.

            En effet, ignorant sans doute le sens des mots, il qualifie la décision de Dramane Ouattara de « geste sublime », en d'autres termes « parfait », d'une grande hauteur morale. Il va même plus loin et fait de l'homme un bienfaiteur de l'humanité en assurant que grâce à lui « l'espérance promise à l'humanité devient une réalité » (Allusion aux paroles de l'hymne national ivoirien). On croirait entendre un récit épique. On est renvoyé à Ulysse, à Soundjata kéïta !... Pour bien comprendre Alpha Blondy, il faut peut-être simplement se dire que c'est un chanteur habitué à faire dans le rythme plutôt que dans le sens des mots qu'il ne maîtrise pas. Pour lui, il faut que l'association des mots sonne bien. C'est tout ! Leur sens est à ses yeux chose secondaire. Si vous ne tenez pas compte de cette remarque, vous le prendrez pour un fou à l'entendre comparer Ouattara à un dieu : « Que Dieu, l'Eternel, vous bénisse abondamment pour votre geste divin ! » Vous avez bien lu : le geste de Ouattara est divin, c'est-à-dire digne d'un dieu ! 

Prisonniers de ouattara

            Oui, pour Alpha Blondy, l'amnistie des 800 prisonniers politiques décidée par Ouattara l'élève au rang des dieux qui seuls sont capables d'un tel geste ! Oui, pour Alpha Blondy, jeter arbitrairement quelqu'un en prison durant sept ans puis le libérer est un idéal auquel tous les Ivoiriens doivent aspirer. Quelle plénitude en perspective pour des millions d'Ivoiriens qui peuvent voir là un avenir prometteur en politique ! Désormais, vous pouvez rêver que si demain vous devenez président de la république, vous pourrez emprisonner Alpha Blondy et tous ceux qui pourraient vous gêner dans votre action puis les libérer au bout de sept ans et vous aurez l'honneur d'être déclaré bienfaiteur de l'humanité et même un dieu.

            Pour notre part, nous voudrions nous éloigner de ce concert de louanges qui rabaisse l'esprit humain et dire à la Communauté européenne que si nous ne la félicitons pas, nous nous réjouissons de sa décision - même si elle est tardive - de réparer partiellement le mal qu'un de ses membres - La France - a fait à la Côte d'Ivoire. Nous lui demandons d'aller beaucoup plus loin que le rapport de ses ambassadeurs sur ce pays (1) ; rapport qui a produit l'effet que nous connaissons en ce mois d'août 2018. Puisque la source du mal que vit la Côte d'Ivoire se trouve en Europe, que celle-ci œuvre pour que le loup prédateur qu'elle a fait entrer dans la bergerie ivoirienne en sorte et retourne auprès de son maître permettant ainsi aux vrais démocrates de reprendre leur place. Le rapport cité plus haut ne dit-il pas que les autorités actuelles - qui ont bénéficié de l'aide militaire de la France pour s'installer - se « montrent hermétiques aux critiques internes ou externes, et semblent désireuses de ne laisser aucun lieu de pouvoir leur échapper » et que Alassane Dramane Ouattara est « trop faible politiquement pour accepter le jeu politique » , démocratique ? Alors, afin que cette équipe soit balayée de l'échiquier politique ivoirien, la commission européenne doit absolument faire libérer Laurent Gbagbo avant que le « mécontentement perceptible » de la population ne se convertisse en une violente révolution.

Raphaël ADJOBI

(1) Toutes les citations de ce paragraphe sont extraites du dernier rapport de l'Union européenne sur la Côte d'Ivoire.

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18 janvier 2017

Les Ivoiriens veulent émerger de la dictature

    Les Ivoiriens veulent émerger de la dictature

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            Ne nous leurrons pas : les manifestations scolaires d'une ville n'ont jamais fait tomber un régime politique de son piédestal ! Si par cars entiers, les populations de l'intérieur ne descendent pas à Abidjan pour étouffer moralement et politique, durant plusieurs semaines, plusieurs mois, le régime en place, celui-ci attendra chez l'ambassadeur de France que la tempête s'apaise pour refaire surface.

            En clair, dans ce combat des populations contre le pouvoir en ce début d'année 2017, il faut éviter de lâcher prise. Si tu tiens l'adversaire à la gorge ou par les couilles et que tu vois que cela diminue ses forces, tu as tout intérêt à ne pas desserrer ton étreinte. Si tu lâches sa gorge et ses couilles, il s'en souviendra et cherchera à te saisir la gorge et les couilles. D'autre part, il faut éviter d'organiser les manifestations les unes à la suite des autres : après les militaires, les fonctionnaires, puis les élèves... Non ! Ce type de combat est voué à l'échec. Bien au contraire, il faut retenir que l'union fait la force. Dès qu'un groupe descend dans les rues, tous les autres doivent en faire autant. Enfin, une manifestation qui se veut un combat sérieux ne s'improvise pas ; elle s'organise, se structure pour durer, pour représenter une vraie force.

             Une côte d'Ivoire trop belle pour être vraie

            Après un bref séjour en Côte d'Ivoire - plus précisément à Abidjan - une amie française blanche m'a fait le compte rendu suivant : "l'économie semble florissante, de grands travaux sont réalisés et l'on voit de belles voitures, surtout un nombre extraordinaire de 4x4 dans les rues d'Abidjan. En tout cas, tout va bien". A ce discours, j'ai tout simplement répliqué que le trop grand nombre de voitures neuves et surtout de grosses cylindrées comme les 4x4 dans un pays du tiers-monde n'est nullement un signe de richesse mais plutôt le signe qu'il est corrompu. Tous ces véhicules sont des biens mal acquis qui servent de vernis pour cacher la pauvreté mais pas le sous-développement qui est mental avant d'être économique.

            En effet, compte tenu des salaires en Côte d'Ivoire, il est impensable qu'une multitude de personnes qui ne sont ni industriels, ni grands commerçants ou grands cultivateurs puissent s'offrir ces véhicules ; surtout quand on sait qu'elles vivent presque toutes dans des appartements ou des maisons qui trahissent la pauvreté de leur condition. On devine donc aisément que celui qui gagne environ 200.000 frcs CFA par mois (environ 600 euros) mais possède un 4x4 ne l'a obtenu que par un service rendu. Quel service, me direz-vous ?

            Explication ! Si vous permettez à un riche libanais ou à une entreprise française de mettre la main sur un beau terrain ou un marché qui va lui permettre de prospérer, il vous récompense en vous offrant une belle voiture, un beau 4x4. C'est ce que l'on appelle la corruption ! C'est ainsi que par le passé les Africains ont contribué à la traite négrière. Vous vendez une partie des biens de l'Afrique ou de votre pays à un étranger et celui-ci fait votre richesse personnelle. Tout le monde peut alors vous envier.

            Autre exemple : vous êtes à la tête d'un ministère ou d'une société nationale disposant bien entendu d'un budget annuel de fonctionnement. Vous ne faites pas les rénovations, le renouvellement du matériel technique, vous réduisez les missions d'études ainsi que l'amélioration de la qualité des structures sociales devant faire le bonheur des populations ; ce qui dégage suffisamment d'argent pour l'achat de gros 4x4 pour vous et vos proches collaborateurs qui vous deviennent ainsi redevables et gardent le silence. C'est ainsi que l'on ruine un Etat et que les travaux destinés à soulager les populations ne sont jamais réalisés ou sont réalisés à moindre frais et sont donc forcément de moindre qualité.

                         La réalité et la solution                                             

            Pendant ce temps, les populations se plaignent de l'électricité trop cher, la ménagère se plaint des produits importés trop chers, les automobilistes pestent devant le prix de l'essence, le paysan ne sait plus s'il faut qu'il récolte son café ou qu'il le laisse pourrir au regard du prix qu'on lui propose. Et parce que toutes ces personnes vivent avec l'image de leurs parents en prison pour avoir applaudi une autre personne que le président, et sachant qu'elles ne disposent d'aucune tribune pour exprimer leurs besoins pour les faire prendre en compte, la manifestation publique, voire la violence publique devient une solution. Mais pour que cette force publique triomphe, il lui faut se structurer et s'en prendre précisément aux organes économiques qui font la puissance de ce pouvoir et de ses protecteurs étrangers : le café et le cacao ! On ne combat pas une dictature avec des armes démocratiques !

Raphaël ADJOBI         

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27 février 2016

Laurent Gbagbo, la CPI et la crise de la conscience africaine

    Laurent Gbagbo, la CPI et la crise de la conscience africaine

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            Ordinairement, les bruits des bottes coloniales de l'Europe piétinant l'Afrique ne nous parviennent pas ou nous parviennent étouffés, déformés. Pire, les Africains qui en sont les victimes ignorent souvent l'identité du porteur de ces bottes au point parfois de les attribuer à un dieu salvateur. C'est ainsi que dans le silence et l'ignorance prospère le colonialisme français. Cachant les véritables raisons de sa présence en Afrique, la France s'applique depuis toujours à diaboliser les opposants locaux à ses entreprises, à entretenir les foyers de discorde provoquant ainsi des heurts afin d'avoir des raisons de maintenir ses armées sur place.

            Depuis la première moitié du XIXe siècle, ce scénario bien réglé que Just-Jean-Etienne Roy* a admirablement détaillé dans sa magnifique Histoire des colonies françaises - un manuel destiné à l'enseignement catholique et enregistré à la bibliothèque des écoles chrétiennes en 1860 - a toujours si bien fonctionné que nul ne s'avise à le voir changer. La France a même fini par persuader l'Afrique francophone que c'est le sort naturel qui lui est assigné dans le concert des nations. Aussi celle-ci voit-elle ses enfants déportés, martyrisés, injustement accusés et tués par les mains coloniales tout en fermant les yeux pour ne pas avoir à réfléchir et à exprimer des sentiments qui seront aussitôt causes d'autres châtiments. Terrorisée, recroquevillée sur elle-même, l'Afrique francophone a donc pris l'habitude de laisser à la main coloniale le soin de lui choisir ses dirigeants ; et chaque fois, elle pavoise de la manière la plus bruyante possible pour mieux cacher sa peur.

                            La goutte d'eau qui a fait déborder le vase

            C'est donc sûr de son impunité et de son pouvoir de propagande pour diaboliser les Africains opposés à ses projets et donc à ses intérêts que la France et son préfet nègre font emprisonner Laurent Gbagbo à la prison internationale de La Haye en 2011, après avoir bombardé durant plusieurs jours sa résidence à Abidjan puis l’en avoir extirpé.   

            En notre âme et conscience, quel Français, quel Européen, quel Africain n'était pas certain que Laurent Gbagbo serait vite oublié dans les geôles de l'Europe ? Quel Français, quel Européen, quel Africain avait cru qu'une poignée de personnes réussiraient à faire de lui l'étendard de ralliement d'une grande majorité des peuples d'Afrique et le caillou dans la botte coloniale française ? Si aujourd'hui Laurent Gbagbo passionne l'Afrique toute entière et bouscule les consciences en Europe, c'est sûrement parce que le continent noir refuse d'être cette image d'Epinal que la France a plantée dans l'esprit de ses citoyens. En d'autres termes, si la coupe a débordé, c'est sûrement parce qu'elle était pleine. Etat de chose que nous montrerons plus loin.

            Force est de reconnaître dès maintenant qu'en janvier 2016, lors de la réouverture du procès de l'illustre prisonnier – procès ajourné en 2013 pour preuves insuffisantes contre le prévenu mais non accompagné de sa libération provisoire ! – la procureure Fatou Bensouda, venue de la profonde Afrique et chargée de remplir l'un des plateaux de la balance judiciaire des maux devant décider définitivement du sort de Laurent Gbagbo, récita avec tant d'exactitude le chapelet des préjugés coloniaux contre les Noirs qu'elle indigna l'Afrique entière. A l'heure où – grâce aux nombreux documentaires révélant la main manipulatrice de l'Europe dans toutes leurs affaires – les Africains sacralisent pour ainsi dire les combats de Patrice Lumumba, de Thomas Sankara, de Sekou Touré et de Kouamé N'kruma, dire devant cette Cour internationale, suivie par des millions de Noirs, que Laurent Gbagbo a lutté et accédé au pouvoir en 2000 pour le conserver par tous les moyens, c'est travestir toute l'histoire de la lutte pour le multipartisme et la démocratie en Côte d'Ivoire et par la même occasion celle des luttes pour l'indépendance économique de l'Afrique ! Demander la condamnation du prévenu en soutenant devant la Cour pénale internationale que c'est son refus de quitter le pouvoir qui est la cause des violences et des crimes du conflit postélectoral, c'est n'attacher aucune considération aux constitutions africaines qui, comme ailleurs dans le monde, confèrent le pouvoir de président de la République à l'élu du peuple. Cette interprétation fallacieuse de la réalité de l'Histoire africaine par une Africaine – qui ne faisait rien d'autre que répéter la décision unilatérale des Occidentaux en marge des règles d'un pays du continent noir – est apparue tout à fait insupportable aux Africains ! Ceux-ci ont eu le net sentiment de revivre les heures tristes des temps anciens où le colon était l'heureux spectateur du nègre donnant avec beaucoup d'application le fouet à un autre nègre !

            L’affirmation de madame Bensouda selon laquelle Laurent Gbagbo s'est accroché au pouvoir est un discours éminemment politique. Car c'est faire entendre qu'il a perdu le pouvoir mais n'a pas voulu le céder. Et quand on sait que personne n'a pu donner la preuve que Laurent Gbagbo avait effectivement perdu les élections, personne – surtout pas une cour de justice internationale – ne doit s'autoriser à insinuer une pareille accusation pour condamner le prévenu. Procéder de la sorte, c'est transformer la CPI en un nouveau Nuremberg* où les alliés se réunissent pour condamner purement et simplement le perdant.     

            Puisque Madame la procureure Bensouda a par ailleurs clamé haut et fort que la Cour pénale internationale n'a pas à se prononcer sur « qui a gagné les élections de 2010 et qui les ont perdues » mais sur les crimes survenus après les élections, il convient de retenir une fois pour toutes que Laurent Gbagbo était officiellement le président de la république reconnu par les institutions de la Côte d'Ivoire au moment des faits. Dès lors, il appartient à la CPI de répondre à ces questions : quel tribunal humain est en droit de condamner un chef d'Etat qui défend l'intégrité de son pays contre un adversaire armé ? Même en supposant que ni l'une ni l'autre des deux parties n'avait de légalité constitutionnelle, quel tribunal humain a le droit de dire que parmi les victimes d'une telle confrontation, celles-ci sont plus importantes que celles-là ?

             La CPI, une cour de justice ou une cour de vengeance ?  

            Nous disions plus haut que le discours de madame la procureure n'était qu'une somme des préjugés européens à l'égard de l'Afrique. Nous pouvons ajouter à cela que le jugement qui va être rendu à La Haye se fera selon la conception européenne de l'humanité. Oui, de même que l'Europe a décrété en 2010 que le président qu'elle a choisi et imposé en Côte d'Ivoire est le seul choix démocratique possible – parce que Europe égale démocratie et Afrique égale barbarie – de même dans ce procès, l'Europe a décrété dès le départ que seule la mort des partisans de M. Ouattara est un crime contre l'humanité. L'Europe, accrochée à sa vieille habitude impérialiste, continue de se voir comme représentant l'humanité toute entière et donc en droit de dire ce qui est humain et ce qui ne l'est pas. Que la CPI sache que le monde entier, en son âme et conscience, estime – en reprenant les termes du philosophe Alain Badiou* – qu’il est absolument « scandaleux, du point de vue de la justice élémentaire, de laisser entendre, même sans le vouloir, même indirectement, qu'il y a des parties de l'humanité qui sont plus humaines que d'autres ».

            En effet, au lieu de voir le malheur à l'échelle de la Côte d'Ivoire, voire même à l'échelle de l'humanité toute entière, les déclarations de madame Bensouda l'ont restreint à la seule identité des dioulas qui auraient été fauchés sur le marché d'Abobo et ailleurs. En d'autres termes, ce qui compte aux yeux de la procureure et de ceux qui la soutiennent dans son argumentation pour condamner Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé, ce n'est point le malheur lui-même, mais l'identité des victimes. « Or, ajoute Alain Badiou, l'idée que ce qui compte dans un malheur est seulement l'identité des victimes est une perception périlleuse de l'événement tragique lui-même, parce qu'inévitablement cette idée transforme la justice en vengeance ».  

            Que la CPI et l'Europe retiennent donc que la sentence qui sera prononcée contre Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé sera regardée par toute l'Afrique et les penseurs européens comme une vengeance du camp d'Alassane Ouattara et du pouvoir impérial français. Et comme telle, elle ne peut que préparer des lendemains sombres ; car « la vengeance, loin d'être une action de justice, ouvre toujours un cycle d'atrocités ».       

         Quand l'ignorance devient européenne et la connaissance africaine

            Le procès qui a lieu à La Haye depuis 2013 ne peut raisonnablement occulter le contexte socio-politique de l'Afrique francophone en général et de la Côte d'Ivoire en particulier, où l'omniprésence de la France constitue une influence politique et militaire considérable. Non, ce procès ne peut être raisonnablement mené sans tenir compte du triomphe du capitalisme mondialisé et de la contribution de la France à ses méfaits. Ce qui s'est passé en Côte d'Ivoire ne se résume pas à une simple contestation d'une élection ayant conduit à des troubles avec d'innombrables victimes ; c’est surtout la marque violente de la mise en œuvre de nouvelles pratiques impériales que met en place l'occident pour étendre mondialement le capitalisme.                            

            La déstabilisation systématique des états lointains par l'Europe est désormais connue. L'Irak, la Libye, la Tunisie, le Mali, la Centrafrique, la Syrie, le Yémen sont présents dans l'esprit de tous. Malheureusement en Europe et particulièrement en France, hormis quelques penseurs, la géopolitique laisse les peuples indifférents. Seuls ont de l'importance à leurs yeux l’emploi et la consommation. Mis à part les Grecs, la décrépitude des états sous les coups de boutoir du capitalisme qui voudrait tout privatiser en portant atteinte aux conquêtes sociales ne suscite guère de réactions de masse chez les Européens. En France cette passivité est particulièrement favorisée par un système politique qui, mettant pour ainsi dire le peuple sous cloche, autorise le seul président de la république à s'aventurer à l'extérieur les armes à la main pour assurer à tous la pitance quotidienne. Pendant que les Français sont ainsi enfermés dans leur caverne et refusent de voir la lumière extérieure et le terrain de chasse de leur président qu'ils ont pourvu de toutes les armes modernes, les Africains n'ont cessé depuis une décennie – et plus intensivement encore depuis 2010 – de disséquer et d'analyser les relations entre la France et l'Afrique pour en tirer des conclusions justifiant aujourd'hui leurs regards et leurs discours très critiques.

            Partout en Afrique, partout en Europe, hommes et femmes multiplient les échanges d'informations sur la politique africaine de la France.  Sur les réseaux sociaux, ils postent des vidéos fustigeant l'obligation que la France fait aux pays francophones de laisser plus de la moitié de leurs gains financiers sur la vente de leurs produits d'exportation à la Banque de France. Tous sont conscients de cette confiscation de l'argent de leur pays et la considèrent comme une injustice, un braquage institutionnalisé. Etat de fait que presque tous les Français ignorent. Aujourd'hui, n'importe quel Africain francophone sait que l'indépendance d'un pays est inséparable de la maîtrise de sa propre monnaie. Par conséquent, chacun sait que le franc des colonies françaises d'Afrique (Fcfa) – toujours frappé en France, à Chamalières (Puy-de-Dôme) – imposé comme monnaie d'échange à l'intérieur des pays francophones est une marque de dépendance désormais insupportable. Au nom de sa dignité bafouée par ces dispositions, tout Africain de ce XXIe siècle regarde la France avec animosité et non plus avec crainte. Pendant ce temps, parce qu’aucune institution ne contrôle les actions extérieures du président, le peuple français demeure ignorant de son histoire avec l'Afrique et donc du sentiment que l'on nourrit contre son système prédateur. 

            Pour tous les Africains francophones, l'immixtion de la France dans le choix de leurs dirigeants est devenue désormais intolérable pour une raison simple : ils savent reconnaître ceux qui sont porteurs de leur aspiration à une véritable indépendance économique et au respect de leur dignité. Les Africains savent que les deux éléments cités plus haut – la confiscation d’une partie des gains de leurs exportations et le franc cfa – joints à l'installation d'un pouvoir par la main coloniale, sont les grands facteurs du pillage de leurs matières premières. Voilà le nerf de la guerre qui a suivi les élections présidentielles ivoiriennes de 2010. L'Afrique refuse désormais que l'Europe continue à se considérer le représentant de l'humanité toute entière. L'Afrique refuse à l'Europe ce persistant héritage impérialiste qui fait de sa parole une parole d'évangile.    

            La Cour pénale internationale ne peut pas se permettre de juger Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé en excluant l'histoire de la marche laborieuse de la Côte d'Ivoire et de l'Afrique vers le multipartisme et le respect des institutions. Elle ne peut pas non plus juger Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé en ignorant le poids du capitalisme français qui pèse sur l'Afrique durant cette ère de mondialisation du capital qui déstabilise de nombreux états. Les autorités de la France de 2004, qui avaient faussement accusé Laurent Gbagbo d'avoir bombardé leur camp militaire à Bouaké et tué neuf soldats pour justifier leur volonté de le chasser du pouvoir, sont aujourd'hui poursuivies par les familles des victimes qui les accusent d'être les vrais instigateurs de cette tuerie. En janvier 2016, un Français est entré dans le gouvernement ivoirien pour prendre la direction des grands travaux, c’est-à-dire attribuer les grands chantiers du pays aux entrepreneurs qu'on imagine forcément français. Ce sont là deux faits évidents qui illustrent la présence de la main manipulatrice de la France sur la vie politique de la Côte d’Ivoire.

            Ce serait faire preuve d'une grossière ignorance ou d'un insultant mépris de l'Afrique que de juger Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé en marge de données historiquement connues et vérifiables justifiant des actions étrangères dans les événements ivoiriens et africains. Enfin, condamner Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé parce qu'ils auraient tué des dioulas serait transformer la CPI en une arme vengeresse.

* Just-Jean-Etienne Roy : Histoire des colonies françaises, 1860 ; édit. Mame et compagnie.

* Nuremberg : ville allemande choisie par les alliés pour y juger, devant un tribunal militaire international, 24 hauts dignitaires et 8 organisations du régime nazi, entre le 20 novembre 1945 et le 1er octobre 1946.

* Alain Badiou : Notre mal vient de plus loin ; penser les tueries du 13 novembre ; Ouvertures Fayard, 2016.

Raphaël ADJOBI

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04 août 2014

Nous serons contraints de brûler la Côte d'Ivoire pour sauver l'honneur de l'Afrique et de Laurent Gbagbo

         Nous serons contraints de brûler la Côte d’Ivoire

 pour sauver l’honneur de l’Afrique et de Laurent Gbagbo

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« Ceux qui rendent une révolution pacifique impossible rendront une révolution violente inévitable » (John F. Kennedy, discours du 13 mars 1962).        

          Comme Toussaint Louverture enlevé de sa terre natale et emprisonné en France, au fort de Joux, pour laisser la place à un pouvoir colonial illégitime, Laurent Gbagbo est emprisonné depuis trois ans dans les geôles de l’Europe pour que la colonisation française poursuive sereinement son œuvre sous la direction du préfet qu’elle a oint avec l’assentiment de l’ONU. Deux siècles n’ont donc rien changé à l’histoire des relations entre le Noir, contraint à courber l’échine sous sa livrée d’homme inférieur, et le Blanc, triomphant sous sa couronne d’homme supérieur et tout-puissant.

          C’est au regard de notre indignation par rapport à cet événement du passé que je fais appel à votre indignation par rapport à la réalité d’aujourd’hui. Si les crimes du passé vous indignent, double doit être votre indignation à l’égard des crimes d’aujourd’hui. Si la déportation de Toussaint Louverture en Europe vous indigne, votre indignation doit être encore plus grande contre celle de Laurent Gbagbo survenant deux siècles plus tard au sein d’un monde dit en progrès d’humanité et d'une Afrique plus libre de son destin.

 Laurent Gbagbo place l’Africain à la croisée des chemins

          Personne ne demande la libération de Laurent Gbagbo pour qu’il devienne le président de la Côte d'Ivoire. S’il revenait et qu’il exprimait le désir de diriger ses compatriotes, il serait contraint de passer par les voies démocratiques qui s’imposent à tous. Cependant, sa libération pure et simple apparaît à tous les Africains et à tous les Ivoiriens comme un principe incontournable, parce qu’il y va de l’honneur de l’Afrique et de la Côte d’Ivoire.

          En effet, pour l’honneur de l’Afrique et de la Côte d’Ivoire, aucun Noir, aucun démocrate, ne doit se permettre d’accepter qu’après Toussaint Louverture, après Béhanzin, tous deux morts en terre étrangère par la volonté des Européens dans les siècles passés, un fils de l’Afrique subisse le même sort au XXIe siècle ! Les peuples noirs d'Afrique ne peuvent accepter que ceux-là mêmes qui sont responsables des nombreux crimes qui causent la misère sur le continent africain et ailleurs exigent de Laurent Gbagbo l'infaillibilité ! Sa seule présence dans une prison européenne est l’humiliation de trop pour l’Afrique. C’est le message clair que nous adressons à la France, à l’Europe et à l’ONU qui seront rendus responsables de la révolution violente qui pourrait embraser la Côte d’Ivoire. Que les fiers héritiers de la mise en esclavage des Noirs et de l’humiliation permanente des colonisés entendent ici le lourd grondement de la liberté qui enfle le coeur des opprimés.

          Quant aux personnalités de l’opposition ivoirienne, elles ont le devoir de peser le poids de l’Histoire et bien analyser l’occasion que leur offre le combat de Laurent Gbagbo pour rappeler au président français qu’un de ses prédécesseurs, socialiste de surcroît – François Mitterrand – s’est incliné sur la tombe de Toussaint Louverture, honorant ainsi son combat digne et juste. Elles ont le devoir de rappeler à l’actuel chef d’Etat français, socialiste lui aussi, que s’il n’est pas capable du même geste, il doit tout au moins s’honorer de ne pas applaudir le crime semblable à celui de Napoléon. Si l’opposition ivoirienne ne soutient pas la libération de Laurent Gbagbo comme le principe purificateur de l'humiliation de l’Afrique par la France, alors cela voudra tout simplement dire qu’elle et l’Afrique tout entière n’ont pas tiré les leçons du colonialisme qui n’a eu de cesse de mépriser les enfants du continent noir.

          La révolution, stade suprême de la résistance

          «Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément». Telle est la proclamation de l’article III de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 que Laurent Gbagbo n’a eu de cesse de rappeler à son adversaire, à la France, à l’ONU et à la terre entière en proposant le recomptage des voix au deuxième tour des élections de 2010. Comme Rosa Parks refusant de céder son siège devant l’intransigeance des Blancs racistes, Laurent Gbagbo s’est accroché au siège que le droit ivoirien lui avait accordé.

          Balayant du revers de la main ce principe cardinal devenu une référence pour l’humanité tout entière, c’est par les armes que la France, s’instituant illégitimement la mère de la Côte d’Ivoire, a installé illégitimement l'adversaire de Laurent Gbagbo dans le fauteuil présidentiel. Comment la raison humaine peut-elle accepter qu'une force étrangère puisse en ce XXIe siècle installer le pouvoir de son choix dans un Etat qui est librement et indépendamment capable de réaliser son propre destin ? Au nom de quelle justice universelle l'accepterait-elle ? Peut-elle tolérer que l'Europe juge l'Afrique indigne de la démocratie qui proclame le gouvernement du peuple par le peuple ?

          L’indignation des Ivoiriens et des Africains fut grande. A la promesse de la démocratie irréversible à laquelle ils avaient tendu l’oreille, succéda un pouvoir de terreur ayant officiellement choisi la préférence ethnique comme forme de gouvernement. Comment peut-on espérer bâtir une nation en pratiquant la terreur contre ses adversaires politiques ? Un tel agissement est un crime contre l’humanité parce qu’il fait de l’homme un loup pour l’homme.

          Depuis trois ans, la raison humaine marche contre le régime en place en Côte d’Ivoire. Depuis trois ans, le génie humain menace ce pouvoir qui n’est plus guère soutenu que par la lassitude des populations, par la terreur de ses adorateurs, et surtout par la ligue des riches bailleurs de fonds de l’ancien colonisateur déclaré «mère patrie». En leur nom et au nom de leur propre logique, les occidentaux qui ont installé ce pouvoir condamnent Laurent Gbagbo alors qu’ils assassinent des millions d'hommes par la guerre et réduisent des populations à la misère en les obligeant à céder leurs terres pour nourrir l'Europe. Les images des camps de concentration de prisonniers politiques en Côte d’Ivoire ne les émeuvent pas. Les bombes lâchées sur les populations dans ce pays en 2004 puis en 2010, ensuite en Lybie, au Mali et ailleurs en Afrique ne comptent pas.

          En maintenant Laurent Gbagbo dans ses geôles, l’Europe se déclare donc la reine des Africains et fait sienne cet article du code de la monarchie : «Tu ne voleras pas, à moins que tu ne sois le roi, ou que tu n’aies obtenu un privilège du roi : tu n’assassineras pas, à moins que tu ne fasses périr, d’un seul coup, plusieurs milliers d’hommes» (1).

          Devant cette logique européenne qui jette un voile de silence sur les crimes du régime en place en Côte d’Ivoire, devant cette logique européenne pour laquelle les vertus universelles embrassées par les Africains – notamment par Laurent Gbagbo – sont des crimes contre leurs intérêts et donc dignes d’être jugés à la CPI, la résistance ivoirienne a épuisé toutes ses forces dans la lutte pour la justice et le rétablissement de la démocratie. Ayant épuisé les armes démocratiques, elle ne dispose plus désormais que de la violence révolutionnaire. Et celle-ci n’a pour seul programme que le désordre purificateur permettant le passage du règne du crime à celui de la justice.

La Bastille ou le feu

          Ce n’est plus dans les structures démocratiques que doit se poursuivre le combat. Celui-ci ne peut être l’œuvre des partis politiques mais d’individus regroupés dans de petits comités structurés et convaincus de mener des actions efficaces contre les infrastructures participant à l’exploitation du pays au profit de l’Europe et des rapaces qui sévissent sur les terres ivoiriennes. En coupant pour ainsi dire les vannes de l’approvisionnement de l’Europe, on débranche également celles qui mènent aux caisses enregistreuses du pouvoir et de ses milices FRCI et dozos. 

          Puisque les Ivoiriens sont chassés de leurs terres et de leurs plantations de cacao et de café, puisqu’ils sont chassés de leurs villages devenus des camps d’occupation étrangère, puisqu’ils ont perdu leurs maisons au profit des miliciens et de leurs familles, puisqu’ils sont écartés de toutes les structures productives du pays, il ne leur reste plus qu’à faire ce que d’autres peuples ont fait en pareilles circonstances.

          L'Histoire nous enseigne que devant l’occupant nazi et le pouvoir complaisant de Vichy, les Français ont refusé le fait accompli. Ils s’armèrent individuellement et en groupuscules de moyens dérisoires et d'une ferme volonté pour s’attaquer à l’usurpateur. Par des actions de sabotage des outils de production et des voies d’acheminement des produits devant profiter à l’affameur du peuple, ils troublèrent sérieusement sa quiétude.

          C'est encore l'Histoire qui nous conduit à la première République noire du monde : Haïti. Comment opérèrent les pauvres esclaves, sans arme, pour venir à bout du puissant colonisateur français ? Comment de pauvres esclaves de Saint-Domingue ont pu vaincre les canons de la puissante armée française ? Ils avaient tout simplement compris que le feu pouvait venir à bout de tout. C'est par le feu qu'ils firent disparaître les immenses champs qui enrichissaient le colonisateur. Oui, le feu est l'arme des opprimés qui n'ont pas les moyens de s'acheter des canons. Et le feu est toujours vainqueur. En cela, ils furent les dignes imitateurs des révolutionnaires français qui incendièrent la Bastille un an plus tôt.

          Enfin, l'histoire de la Guinée nous enseigne que devant le refus de Sekou Touré d'admettre la tutelle proposée par Charles de Gaulle, les trois mille Français résidant dans ce pays n'ont pas laissé intactes les infrastructures coloniales au moment de le quitter. Ils emportèrent tout ce qui pouvait être emporté, et brûlèrent ou saccagèrent purement et simplement tout ce qui ne le pouvait pas : écoles, bâtiments publics, voitures, outils d'exploitation...

          Ce sont là des expériences qui doivent inspirer la résistance ivoirienne. L'heure n'est plus à l'organisation de débats sur la prochaine élection présidentielle. Il n'est plus question de discuter du caractère équitable ou non de la constitution de la Commission électorale indépendante (CEI). Il n'est plus question de participer à des projets de réconciliation nationale. Ce temps est révolu ! L'insolence du pouvoir et le silence méprisant de ses protecteurs français et onusiens nous en ont convaincus. La moitié nord du pays est encore gérée par les milices dozos et FRCI. Les populations qui ont envahi le Sud quand les rebelles ont occupé le Nord n'ont pas rejoint leur cadre de vie habituel à cause du règne sans partage de ces miliciens. Cette zone à l'origine des conflits post-électoraux des dernières élections présidentielles n'est toujours pas sécurisée. Les opposants politiques sont toujours en prison. Les camps de concentration et de torture ne sont toujours pas vidés. Les milliers d'exilés de l'Ouest du pays ne sont toujours pas rentrés chez eux. Des milliers d'Ivoiriens ayant quitté leur zone traditionnelle occupent illégalement les villages et les champs des exilés dans l'Ouest. Des étrangers venus des pays voisins ont érigé de vrais villages dans les immenses forêts de l'Ouest, souvent classées, qu'ils occupent illégalement.

          Peut-on passer outre tant de maux qui sont autant d'embûches à la reconstruction nationale pour aller à des élections présidentielles ? Peut-on poursuivre un tel projet sans éprouver le sentiment de se moquer de son pays et des Ivoiriens ? Devant tant de maux qui montrent que la Côte d'Ivoire échappe totalement aux Ivoiriens, ceux-ci ne doivent avoir aucun scrupule à détruire par le feu tout ce dont ils ont été dépossédés. Quiconque fuit son champ et laisse son ennemi l'exploiter sans rêver d'aller le brûler est un fou ! Quiconque abandonne sa maison et son village sans les brûler et les laisse occuper par l'ennemi est un fou ! Quiconque voit son ennemi s'enrichir en exploitant le champ qu'il a fui sans rêver d'y mettre le feu est indigne de toute considération !

          Si la Côte d'Ivoire ne te profite pas, Ivoirien, tu dois empêcher l'ennemi d'en tirer sa fortune. Nous devons savoir prendre des risques. La liberté est à ce prix. La liberté n'est pas gratuite. Elle ne peut être gagnée qu'avec la vie en jeu. Refusons de mourir de notre propre mort ou par quelque futile accident. Quelle tristesse que de mourir sous une dictature sans jamais l'avoir combattue ! Quelle mort glorieuse est celle qui arrive dans la lutte pour la liberté ! Chaque jour, chaque Ivoirien doit se poser cette question : qu'est-ce qui dans mon comportement, dans mes résolutions contribue à la libération de mon pays du joug de la dictature et de la domination coloniale ? La Résistance est terminée. Vive la Révolution !

Raphaël ADJOBI

(1) Robespierre : Discours sur la religion, la République, l’esclavage (éditions de L’Aube, 2013).

 

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04 juin 2014

L'ogre nourri par la France dévore ses enfants en terre d'Eburnie (dédié à Awa Fadiga et Oxane Mandjara)

    L'ogre nourri par la France dévore ses enfants

                             en terre d'Eburnie*

              (Une fable dédiée à Awa Fadiga et Oxane Mandjara)

L'ogre Ouattara 0003

            Tapi dans l'ombre, nourri par des mains étrangères, la bête fut patiemment et longuement engraissée. Quand enfin elle surgit dans toute la splendeur de sa laideur, balayant tout sur son passage avec devant elle les flammes ardentes venues des confins de l'Europe ténébreuse, la foule éburnéenne se mit à trembler d'effroi, croyant sa dernière heure arrivée.

            Rasséréné par ses maîtres étrangers, l'ogre se fit docile et devint berger, drapé d'attributs lui conférant grandeur et considération. En effet, ses adorateurs locaux et ses maîtres étrangers - qui espéraient en tirer de grands profits - pavoisèrent et le déclarèrent le messie de la terre d'Eburnie. L'ogre se mit alors à parcourir le monde, flatté par la magnificence des soins dont on l'entourait et de son nouveau rôle.

            Mais un ogre n'est pas un humain et n'en connaît point les usages. A chacun de ses pas, son lourd appareillage qui fit tant d'effroi ne changea point et ne rassura point. Des villages et des camps de refugiés furent incendiés. Ceux qui avaient trouvé refuge dans les cités voisines de son domaine furent traqués par ses adorateurs et ramenés pour lui servir de jouets dans son cirque morbide. Ils mouraient comme des mouches. L'amour et la joie avaient fui Eburnie. L'ogre festoyait, solitaire ;  et ses maîtres nourriciers - à croire leur profond silence - en étaient contents et fiers.

            Le temps passa. Les victimes belles et grasses vinrent à manquer. A ses pieds ne demeuraient plus que des adoratrices belles et tendres. Ah ! fit-il. Que la nature est généreuse et ingrate à la fois ! De la chair tendre et fraîche que l'on destine à des lits que ma taille m'interdit.  Mon Dieu, quelle infamie ! Quelle profonde blessure infligez-vous à mon âme !

            L'ogre plein d'appétit, outrepassant ses promesses, d'un œil non point rageur mais séducteur, se pencha et attirant vers lui les âmes conquises, se mit à les dévorer les unes après les autres dans le silence béat de ses maîtres européens, qui ne savaient plus s'il fallait l'applaudir ou le maudire, l'abattre ou le caresser davantage.

            Ce n'est pas une entreprise aisée que d'être un éleveur d'ogres. Difficile de savoir jusqu'où peut les mener leur innocence animale. Mais quand on élève des monstres, il faut s'attendre à ce qu'ils se comportent comme tels. Les bruits de frayeur de leurs proies ordinaires devraient être pour le maître des alarmes. Car il n'est pas sûr que l'on puisse bâtir sa fortune sur une terre dévastée et sans amour.

   * Eburnie : l'autre nom de la Côte d'Ivoire    

Raphaël ADJOBI

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10 septembre 2013

La crise morale des socialistes français et le camarade Laurent Gbagbo (Raphaël ADJOBI)

               La crise morale des socialistes français

                        et le camarade Laurent Gbagbo    

Hollande - Gbagbo - Ayrault 0002

            Nombreux étaient les Africains francophones qui, en 2012, lors des élections présidentielles françaises, avaient adressé des prières au ciel pour qu'il les débarrassât de Nicolas Sarkozy. Une fois leurs vœux exaucés, ils s'étaient mis à espérer une politique plus ferme de François Hollande à l'égard de la dictature qui commençait à se mettre en place en Côte d'Ivoire. Ils ont attendu. Ils n'ont rien vu venir. Certains se demandent s'il faut encore espérer.   

            Au regard de l'esprit actuel des socialistes, on est tenté de leur dire que l'espoir n'est pas permis sans un petit miracle. Car, au-delà de l'impasse économique dans laquelle se trouve la France et qui demande une autre voie d’étude - excellemment analysée par Fernand A. Dindé dans son article « La France doit se réinventer ou périr » - le mal français trouve aussi son explication dans l'éloignement des valeurs morales. Et ceux qui ont perdu quelque chose dans ce domaine, ce sont les socialistes. Quand Jean-Marc Ayrault clamait le 25 août 2013 à la clôture de l'université d'été des socialistes à La Rochelle qu'il leur faut « se réinventer », c'est qu'il était conscient que son parti s'est éloigné de ses valeurs premières. En effet, depuis quelques décennies, il paraît tout à fait évident – aussi bien sur le plan national que sur le plan international – que les socialistes ne portent plus aucun espoir, n’indiquent plus aucune voie à suivre. L'affaire du camarade Laurent Gbagbo et l'état actuel de la Côte d'Ivoire sont là pour nous montrer qu’ils ont perdu tous leurs repères. Peut-être qu'avant de penser à se réinventer économiquement – comme le leur conseille Ferdinand Dindé - il faudra d’abord qu'ils songent à retrouver leurs valeurs morales.     

            Car, si dans l'opinion commune le libéralisme a une connotation individualiste, le socialisme revêt indubitablement une idée de société plus égalitaire, distillant des valeurs humanistes. Le socialisme renvoie aux combats pour l'égalité et la fraternité humaines. Des idées apparemment utopiques, mais qui ont dans la pratique quelques consistances charmantes et galvanisantes qui font de l'homme un être cherchant à donner le meilleur de lui-même pour construire une humanité plus juste. Le socialisme évoque le combat des abolitionnistes du XIXe siècle, le combat de tous ceux qui, çà et là, sous tous les cieux, ont soutenu ou participé aux luttes des faibles contre les puissants, des pauvres contre les riches.

En mai 1981, avec l'arrivée de François Mitterrand à l'Elysée, nous nous sommes tous mis à rêver : Français blancs, Français noirs et anciens colonisés d'Afrique et d'ailleurs. Oui, les Noirs de France et d'Afrique francophone ont vu se lever un jour nouveau sur leur rêve d'une plus grande fraternité humaine en mai 1981. Par ailleurs, la personnalité même de François Mitterrand, homme cultivé pétri de connaissances humanistes, laissait augurer de belles choses pour les minorités françaises et anciens colonisés vivant dans une indépendance tronquée au sein d'un système de soumission et de prédation adroitement préparé par Charles de gaulle. 

                                                   La grande désillusion

            Malheureusement, François Mitterrand et les socialistes n’ont jamais adressé de signe fort aux minorités nationales pour entretenir leurs rêves. Certes, les discours plaidant pour une vie commune apaisée n'ont pas manqué. Certes, le racisme n'a jamais été aussi vivement dénoncé par les autorités politiques. Mais à aucun moment le pouvoir n'a accompli de geste significatif permettant une plus grande acceptation des minorités par la majorité blanche. Rivés au principe selon lequel il n'y a pas de communauté ethnique en France, les socialistes n'ont pas tenté d'analyser les souffrances des minorités pour y trouver des solutions particulières comme on le fait pour les femmes, les handicapés, les victimes de guerre, les homosexuels... Ils n'ont pas jugé que des gens sortant assez récemment tout de même de l'esclavage et de la colonisation - états dans lesquels ils n'ont connu que brimades et tâches avilissantes - avaient besoin d'être présentés différemment pour être mieux acceptés par leurs nouveaux concitoyens blancs. Aucun héros noir ne sera élevé à la gloire nationale. La discrimination positive tant rêvée ne sera jamais tentée parce que constamment soumise à des débats stériles. L'on se contentera par conséquent d'un seul Noir issu de l'immigration (comme on le disait déjà) au sein du gouvernement durant les quatorze années de pouvoir mitterrandiste-socialiste.

            Il a donc fallu attendre que la droite revienne au pouvoir avec Nicolas Sarkozy, le moins amoureux des lettres et donc des humanités parmi les présidents de la cinquième république, pour voir un geste allant dans le sens d'une meilleure visibilité des minorités en terre de France. La maigre poignée de ministres noirs et d'origine maghrébine a créé l'événement durant son quinquennat. En 2012, la nomination d'un plus grand nombre de ministres issus des minorités par François Hollande est presque passée inaperçue. Et pour cause : en cinq ans, les Français se sont déjà quelque peu habitués à voir des personnes basanées dans les plus hautes fonctions politiques de l'Etat ! Chacun venait de comprendre que ce n’est pas le talent qui permet d’accéder aux hautes fonctions politiques et à la direction des grandes sociétés d’Etat mais l’arbitraire de la nomination et de la promotion.  

            Retenons donc que c'est la nouveauté qui effraie mais qu’en même temps « on ne peut rétablir confiance et espérance que si l’on indique une autre voie » (Edgar Morin, sociologue et philosophe). Il fallait donc oser la nouveauté pour que l’habitude, ou plutôt la confiance s’installe ! Retenons aussi que quand on manque d’audace, quand on a peur de la nouveauté, à force de mollesse, on finit par marcher dans les pas de ses adversaires. Les valeurs qui sont votre marque distinctive finissent par vous sembler encombrantes et vous finissez par les taire ou les cacher. Les socialistes se renient constamment et se contentent de faire comme les autres parce que, aujourd'hui, défendre les valeurs morales et humanistes est vu comme une faiblesse. Par contre, prôner la violence pour la violence, le châtiment pour la moindre offense, lever des armées pour combattre sous tous les cieux pour y apporter désolation et misère est vu comme une vertu. Qu'elle est déjà lointaine cette époque où les intellectuels socialistes descendaient dans les rues pour défendre les peuples opprimés par nos propres armées !               

              Quand les socialistes livraient Laurent Gbagbo à la droite              

            S’ils ont du mal à reconnaître et à défendre des valeurs humanistes en France, ce n’est pas en terre africaine qu’ils vont jouer les défenseurs de la veuve et de l’orphelin. Sur ce continent, ce sont les armes qu’il faut faire parler. On est sûr d’être applaudi par les médias qui se parfument à la dynamite, la guerre sous tous les cieux étant leur fonds de commerce. N'est-ce pas à leurs exploits militaires en Afrique que le peuple français juge de la valeur de chacun de ses présidents ? Après le Mali qui lui a permis de grimper durant quelque temps dans les sondages, François Hollande ne s’est-il pas découvert une âme de guerrier ? L’Afrique comme terrain de jeu ne lui suffisant plus, il veut aller s’amuser en Syrie. Il faut croire que les socialistes ont perdu toutes leurs valeurs au point de ne plus savoir ce qu’ils disent et ce qu’ils font. Edgar Morin a bien raison de dire que « le parti [socialiste] a perdu sa pensée » parce que « nos hommes politiques ne se cultivent plus, ils n’ont plus le temps, leur connaissance du monde est fournie par des spécialistes et des experts dont la vue est évidemment bornée à un domaine clos et il n’y a personne pour faire la synthèse »*. N’étant plus éclairés par les humanités ils ne peuvent que tourner le dos aux valeurs qui nous unissaient au-delà de nos frontières respectives. On comprend mieux le crime des socialistes français à l’égard du camarade Laurent Gbagbo.                    

            Car là où François Hollande et les socialistes ont fait preuve de la plus grande lâcheté et d’une mollesse inqualifiable et continuent à le démontrer, c’est avec l’affaire du camarade Laurent Gbagbo. Oui, l’ancien président ivoirien est un socialiste dont le parti était une des composantes de l’Internationale socialiste. Nous disons « était » et allons vous expliquer pourquoi nous nous exprimons au passé. L’Internationale socialiste exige une certaine cohésion entre ses membres sur certaines valeurs. Cela va de soit, dans toute organisation.

Toutefois, tenez-vous bien ! Alors qu’à la fin des années 90 Dominique Ouattara organisait des galas au nom d'une association ivoirienne d'aide à l'enfance dont on devine que les bénéfices ont servi à acheter des armes, au moment où elle faisait le tour des personnalités socialistes pour plaider la cause de son cher et tendre époux (propos de François Loncle, député socialiste de l’Eure*), aucun d’eux n’a jugé utile d’entendre un autre son de cloche pour essayer de comprendre la réalité du terrain ivoirien parce qu'ils ne voulaient pas avoir à soutenir le socialiste Laurent Gbagbo contre un projet français. Ils iront même plus loin.   

            Non contents de se murer dans le silence quand les valeurs humaines sont bafouées dans les anciennes colonies par l'armée française et les réseaux officiels de l’Elysée (la Françafrique n'est plus un réseau occulte*), les socialistes français vont aller jusqu’à se désolidariser officiellement, et donc publiquement, du démocrate Laurent Gbagbo au nom des intérêts de la France. Par un acte officiel intitulé « Appel : Gbagbo doit partir » daté du 22 décembre 2004 publié par le journal Le Nouvel Observateur, ils avaient lancé les premières signatures demandant l’exclusion de Laurent Gbagbo et du FPI de l’Internationale socialiste !  

            Cet appel est intervenu à la suite des événements de 2004 où, encerclé par les patriotes ivoiriens venus protéger la résidence de leur président contre tout éventuel coup d’état, l’armée française tira sur la foule. Cet événement, exceptionnel en Afrique noire – qu’Antoine Glaser et Stephen Smith comparèrent à la prise de la Bastille* - fut l’occasion pour les socialistes de se rapprocher davantage du gouvernement de Chirac et lui témoigner leur solidarité. Effectivement, pour eux, « les pouvoirs passent, les intérêts de la France demeurent », selon les termes de Laurent Fabius. 

Quand de jeunes patriotes défient à mains nues une armée étrangère qui vient faire la loi sur leur sol, universellement, on y voit un acte héroïque. Malheureusement pour les socialistes français, un jeune Ivoirien qui meurt pour son pays est un affront à la France ; et cela mérite des représailles. Quelle perte énorme du sens des choses ! Qu’ils prennent le temps de méditer ces paroles pleines de vérité de Bernard Houdin, le Conseiller Spécial du président Laurent Gbagbo : « En France on perpétue la mémoire de [Guy Moquet], tombé sous les balles nazies […]. Mais a-t-on le même souci pour tous les "Guy Moquet" des luttes pour la souveraineté des peuples et qui sont, parfois, tombés sous les coups de ceux qui honorent, chez eux, "leurs Guy Moquet" ? Combien de Guy Moquet palestiniens, ivoiriens, congolais, vietnamiens, boliviens et autres ? »*           

            Et au moment où Nicolas Sarkozy avait besoin d'être officiellement approuvé pour mener la charge finale contre le palais présidentiel ivoirien et parachever l'œuvre commencée par Chirac, qui se chargea de déclarer le camarade Laurent Gbagbo « infréquentable » ? Le camarade François Hollande ! On n’est jamais mieux trahi que par les siens.  

            Aujourd’hui, plus personne ne cherche les valeurs humaines chères aux socialistes français d'antan. Depuis leur retour au pouvoir en 2012, François Hollande a purement et simplement chaussé les bottes impérialistes laissées sur le paillasson de l'Elysée par son prédécesseur pour aller défendre les intérêts français en Afrique sans une once d'attention à la dictature qui sévit en Côte d'Ivoire. Plus de 700 prisonniers politiques et plus de 200 militaires de l'ancien régime (Nouveau Courrier du 23/08) croupissent dans les geôles de Ouattara ; la plupart dans le nord du pays transformé en véritable Guantano impénétrable. Et Hollande se tait. Ceux qui sont laissés libres ont leur compte bancaire bloqué par Ouattara. Et Hollande se tait. Les exilés qui ont un peu de notoriété sont pourchassés avec la complicité des pays voisins et jetés en prison. Et Hollande ne dit mot. Les populations de l'ouest qui ont pris le chemin de l'exil après les massacres de Douékoué, Guitrozon et Nahibly sont remplacées par des populations venues du Burkina et du Mali. Pas un socialiste pour crier au scandale. Hollande se tait. Et quand officiellement Ouattara déclare que par la politique de rattrapage le sud de la Côte d'Ivoire est exclu de la gestion des affaires du pays, le président français se tait parce qu'il juge que cela ne porte nullement atteinte aux intérêts français. 

            Plus rien ne distingue une politique étrangère de la gauche d’une politique étrangère de la droite. Il est clair que pour le gouvernement socialiste,  critiquer les agissements du pouvoir ivoirien installé avec force par la France réunifiée et solidaire équivaut à une remise en question de la politique africaine de la France. Après avoir chanté les louanges de Ouattara et l'avoir imposé aux Ivoiriens comme leur sauveur, ce n'est sûrement pas un président français qui commettra le crime d'aller défaire ce que son prédécesseur a fait. Pourquoi aller parler de droits de l’homme et de démocratie à un dictateur installé par la France ? De toutes les façons, il n’est pas certain que les nègres aient assez de jugement pour distinguer démocratie et dictature.       

            De leur côté, sûrs de l'impossibilité pour la France de se renier, Alassane Ouattara et ses milices font la pluie et le beau temps depuis deux ans. Ils assurent haut et fort qu'ils sont en train de réussir la réconciliation nationale, de « rendre la démocratie irréversible en Côte d’Ivoire » (Le Monde du 4 février 2012), et leurs propos sont pris pour parole d'évangile en France. Ils assurent que tous ceux qui ont commis des crimes durant les périodes troubles du pays seront jugés et punis. Et François Hollande les croit, même si de toute évidence c’est un mensonge puisqu’il n'y a que Laurent Gbagbo et ses partisans qui subissent la loi du régime en place. Ni l'ONU, ni les Américains, ni la France ne juge tout cela inadmissible. Alors Ouattara passe son temps à voyager en Europe pour serrer des mains blanches qui sont autant de bénédictions qui l’innocentent des crimes de ses miliciens chargés de terroriser les populations pour éviter toute manifestation politique en Côte d'Ivoire. La peur est décidément devenue un gage de stabilité aux yeux de tous les observateurs étrangers.

                          Ou les socialistes se réveillent ou ils disparaissent          

            François Hollande le socialiste peut-il avoir une autre lecture de la relation entre la France et la Côte d'Ivoire ? Nicolas Sarkozy était l'ami d’Alassane Ouattara et il a mis l'armée française au service de son ami pour installer le pouvoir que nous connaissons aujourd'hui. François Hollande est-il capable de dire à Alassane Ouattara « moi aussi j'ai des amis et des valeurs à défendre avec eux » ? Non ! Il n'en est pas capable. Et c'est là que l'on reconnaît la gauche molle dans toute sa splendeur ! Elle n'est pas capable d'exiger le respect des valeurs chères à tous les socialistes du monde entier : un retour rapide à une vie politique normale afin de permettre des élections démocratiques honnêtes qui ne nécessitent pas l'intervention de l'armée française, de l'Onu et des Etats-Unis. Voilà le minimun que l’on attendrait d’un gouvernant socialiste. Si nous avons festoyé ensemble à la Bastille en agitant les drapeaux de divers pays de la terre lors de l'élection de François Hollande, c’était tout simplement pour lui demander qu’il nous permette de nous retrouver autour des valeurs simples comme la démocratie et le non-emprisonnement pour des opinions politiques. 

            A vrai dire, François Hollande et les socialistes français nous ont trahis. Ils vivent dans la peur d'incarner des valeurs pour lesquelles le monde entier lutte pour un mieux-vivre et un mieux-être. Ils ont peur d'agir parce qu’ils ont peur de la nouveauté. Alors, ils se contentent de gérer plutôt que de prendre des initiatives. Si François Hollande ne force pas immédiatement la main à Ouattara pour l’amener à une gestion plus humaine, plus démocratique et plus juste de la Côte d’Ivoire, alors ce dernier a de beaux jours devant lui. Grâce à ses dozos et à ses rebelles nordistes qui ont remplacé les forces régulières ivoiriennes plurirégionales – rattrapage ethnique oblige – et la naturalisation massive de ses anciens compatriotes burkinabés, il est certain d’avoir préparé le cocktail idéal pour remporter les élections de 2015 dans un carnaval de fraudes. Et quand la gauche aura perdu les prochaines élections présidentielles en France, l’homme fort d’Abidjan sera assuré de continuer à mépriser les appels à la démocratie, à l’instauration d’un état de droit, à une justice équitable pour tous et au non repeuplement de la Côte d’Ivoire.

            C'est en Côte d'Ivoire, terrain d'injustice et de violations des droits de l'homme où la responsabilité entière de la France est engagée que les socialistes doivent "se réinventer" et non en Syrie. C'est là qu'ils doivent commencer - sur le plan international - le grand chantier moral qu'ils viennent de découvrir enfin. C'est au pied du mur ivoirien, où nous les attendions depuis si longtemps, qu'ils ne doivent pas mollir au risque de disparaître à jamais de la mémoire de leurs camarades de l'Internationale socialiste. 

*le film de Patrick Benquet : Françafrique, 50 années sous le sceau du secret.

* Antoine Glaser et Stephen smith : Pourquoi la France a perdu l'Afrique. Calman Lévy.

* François Loncle, député socialiste de l’Eure, ancien président de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale entre avril 2000 et juin 2002. http://www.youtube.com/watch?v=Yj7OJH_zH0c

* Bernard Houdin : hommage à Vergès, « Salut Jacques ! »

Raphaël ADJOBI

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02 septembre 2013

Question à Alassane Ouattara : à quel corps d'armée appartiennent les dozos ?

    Question à Alassane Ouattara : à quel corps d'armée

                            appartiennent les dozos ?

 

Dozos, août 2013 0002

           L'omniprésence des dozos sur l'ensemble du territoire ivoirien non seulement inquiète - parce que source d'insécurité - mais suscite également des interrogations quant à leur rôle au sein du régime d'Alassane Ouattara. Une éventuelle recherche de la paix et de la cohésion sociale, une éventuelle réconciliation nationale et un éventuel rétablissement de la démocratie dans le pays exigent de l'Etat des mesures immédiates et radicales concernant les dozos. 

            Apparus sur la scène nationale dans les années 90 au moment où Alassane Ouattara venait de prendre ses fonctions de premier ministre d'Houphouët-Boigny, les dozos créèrent d'abord la stupeur et un climat d'insécurité. Puis, très vite - comme pour se faire accepter du public - ils se reconvertirent pour la plupart en agents de sécurité aussi bien auprès des particuliers que des sociétés privées. Selon Roselyne Hien, dans un article publié en novembre 2012*, Emile Constant Bombet, le ministre de l’Intérieur d'alors avait été le premier à soupçonner l'installation d'une force militaire parallèle par une main occulte. Quand il « entreprend alors de démanteler le réseau qui était en train de se mettre en place [...], ajoute-elle, curieusement, parmi les partis politiques, il s'en est trouvé un, le RDR, qui a estimé que les dozos étaient les bienvenus à Abidjan et s'est même fait le porte-voix de ceux-ci ». Le maillage de la Côte d’Ivoire par la future rébellion s’était alors poursuivi dans une totale impunité.

            La suite, nous la connaissons tous, y compris la France, l'ONU, l'UA et toutes les ONG qui ont travaillé et travaillent en Côte d'Ivoire. Les dozos ont servi de supplétifs aux forces pro-Ouattara et ont combattu à leurs côtés pour la conquête du pouvoir à Abidjan. Ils ont été très fiers de faire du pays - et particulièrement l'Ouest - un vaste terrain de chasse à l'homme. Les exactions, les massacres, les pillages, les expropriations et les actes de torture devinrent ensuite leurs activités favorites.          

numérisation0006

            Depuis qu'en novembre 2012 le régime a reconnu officiellement,  par la voix de son ministre de l'intérieur Hamed Bakayoko, que les dozos  sont une branche militaire du RDR, la Côte d'Ivoire vit dans la consternation. Aux côtés des FRCI qu'ils considèrent comme leurs frères d'armes, on les voit parader à tous les déplacements d’Alassane Ouattara et de ses ministres. Les soldats de l'ONU, comme ceux de la France au sein de la Licorne, les côtoient sans mot dire. Arme à la main ou en bandoulière, on les voit circuler librement dans les rues des villes et des villages. Lorsque les paysans se rendant à leur champ les croisent sur leur chemin, ils sont chaque fois pris de frayeur. Les dozos sont omniprésents. Et on évite de croiser leur regard ; surtout si on n'est pas du nord du pays.  

            La question que la grande majorité des Ivoiriens attachés aux valeurs et aux symboles républicains pose à M. Ouattara est la suivante : à quel corps d'armée appartiennent les dozos ? La République de Côte d'Ivoire voudrait savoir. Cette force armée supplémentaire dans le paysage public inquiète et est même intolérable.

            Nous renvoyons les conseillers blancs de Ouattara et tous ceux qui se plaisent à faire l'apologie de ces hommes sortis des siècles obscurs de l'Afrique et louent leurs traditions ancestrales à méditer sérieusement la réalité des traditions en Côte d'Ivoire. Toutes les ethnies du pays, sans exception, ont dans leurs traditions des institutions guerrières qu'elles entretiennent aujourd’hui sous une forme festive qui appartient au folklore national sans jamais envahir l'espace public dévolu aux forces républicaines. Aucun groupe ethnique ne peut par conséquent se permettre, sans manquement grave aux règles de la république, de donner ordre à une institution ethnique ou régionale à vocation guerrière de jouer le rôle de l'armée, de la gendarmerie ou de la police nationale.      

            Aussi, au moment où le régime commence à comprendre qu'il ne peut y avoir ni réconciliation ni démocratie avec des hommes politiques de l'opposition emprisonnés, exilés et privés de leurs biens, il serait très utile que Ouattara mette de l'ordre là où il a semé le désordre. Qu'il montre à tout le monde qu'il veille à ce que les valeurs républicaines ne soient pas parasitées par des phénomènes qui ont émergé avec son arrivée en Côte d'Ivoire et sa prise du pouvoir. L'armée, la gendarmerie et la police - institutions républicaines - ne sauraient souffrir la cohabitation avec une confrérie sortie de l'ère de la traite négrière. Non, on ne peut tolérer que les dozos poursuivent leur métier de chasse à l'homme au XXIe siècle aux yeux des institutions internationales qui ont pour but de garantir les valeurs humanistes. Nous, Ivoiriens de toutes les autres zones ethniques de Côte d’Ivoire, au nom des valeurs républicaines, demandons pour notre part la disparition rapide et totale des dozos.

* Côte d'Ivoire : enfin la vérité sur les dozos

Raphaël ADJOBI

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