Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

26 juillet 2010

Côte d'Ivoire : le combat de Théophile Kouamouo, arrêté pour "vol" de document administratif

Côte d'Ivoire : le combat de Théophile Kouamouo,

   arrêté pour « vol » de document administratif 

               Th_ophile_Kouamouo Au moment où je mets ce billet en ligne, j'ignore tout du déroulement du procès devant fixer le sort du journaliste Théophile Kouamouo et de ses deux confrères arrêtés à Abidjan suite à la révélation, dans Le Nouveau Courrier (n° 043 du mardi 13 juillet 2010 et jours suivants), du "livre noir de la filière café-cacao". Verdict aujourd'hui 26 juillet 2010 ?

            Le 13 juillet, alors en vacances en Côte d'Ivoire depuis une semaine, j'achète pour la première fois un numéro du Nouveau Courrier. Ne me souvenant pas du nom du journal, j’avais demandé à la libraire : « n'avez-vous pas le journal de mon ami Théophile kouamouo ? » Après avoir trouvé l'objet grâce à l'un des vendeurs plus au fait des publications, elle me le tend en disant : « parmi tous les journaux que vous voyez, vous n'achetez que celui de votre ami ? » Sourires ! Du journal acheté au Plateau (quartier des affaires), je ne lirai que l'éditorial de Théophile Kouamouo, « Indépendants... grâce à vous ! » et quelques éléments du « dossier noir de la filière café-cacao (1) ». Je m'étais même promis d'acheter les deux numéros suivants afin d'avoir la totalité de ce dossier. Malheureusement, les vacances ont eu raison de mon désir. Mais toute la journée, c'est le contenu de l'éditorial qui m'a poursuivi. J'étais sûr de tenir là des éléments qui me serviront un jour contre les Africains qui ne tarissent pas d'éloge à l'égard de la presse française, et contre les journalistes français méprisants quand il s'agit de parler de leurs confrères africains qu’ils jugent moins professionnels.

Th_ophile_Kouamouo_2            La veille de mon départ pour la France, le 20 juillet, j'achète - à Bonoua - un autre numéro du Nouveau Courrier sans même jeter un regard à sa Une. Deux jours après,  en France, c'est sur Internet, grâce au Pangolin, puis à Gangouéus, que je découvre l'arrestation de Théophile Kouamouo. Je cours aussitôt à ma valise non encore totalement défaite et en sors mes deux journaux ! J'avais l'information à portée de main depuis la Côte d'Ivoire dans le dernier numéro acheté !

            Je ne voudrais pas ici m'attarder davantage sur ma négligence due certainement à mon esprit de vacancier remettant toutes mes lectures à plus tard. Je voudrais tout simplement joindre ma voix à mes amis internautes (Le pangolin, Gangouéus, Hilaire, Africanus) pour dire mon soutien à Théophile et à ses confrères dans l'épreuve qu'ils traversent et que j'espère de courte durée. Toutefois, je voudrais pousser plus loin mon propos en soulignant un fait qui me semble d'une grande importance. Généralement, les héros meurent par ce qui a fait leur gloire ; et parce qu'ils n'ont pas voulu changer d'esprit et de combat au moment de leur perte, ils demeurent des héros dans nos coeurs.

            Ce qui a fait la réputation de Théophile Kouamouo aux yeux des Internautes et de bon nombre de ses lecteurs, c'est le refus d'abdiquer devant les ennemis de la vérité souvent partisans de « la Ligne éditoriale » qu’affectionnent les journaux français. C'est ce combat qu'il menait encore dans son article « Indépendants... grâce à vous ! » évoqué plus haut. Il y parle de la liberté de presse aujourd'hui menacée en France - pour ne pas dire inexistante - par le fait que le journal Le Monde, considéré par tous comme le repère de la liberté en matière de journalisme,  venait d'être racheté en ce mois de juillet 2010 « par un conglomérat privé. Un conglomérat dans lequel on retrouve Pierre Bergé, figure de l'industrie du luxe en France et mécène - qui a apporté son soutien lors de la dernière présidentielle à la socialiste Ségolène Royale - ; Xavier Niel, entrepreneur médiatique qui possède le fournisseur d'accès Internet Free ; et Mathieu Pigasse, banquier. »

            Ce que notre ami Théophile Kouamouo dénonce, c'est le fait qu'aujourd'hui, tous les grands journaux français soient entre les mains de conglomérats privés. Un phénomène occidental qu'il juge dangereux pour la démocratie. En effet, pour être indépendant, un journal doit être contrôlé par ses journalistes, « eux-mêmes regroupés dans une société de rédacteurs ». Au regard de la perte de liberté que vivent les journalistes français, Théophile Kouamouo souligne que la presse ivoirienne souvent considérée comme acquise à la cause des hommes politiques et donc moins professionnelle et indigne d'intérêt « est dans son ensemble plus libre et plus diversifiée que la presse française ». C'est sans doute de cette extrême liberté que proviennent d'ailleurs ses excès. Par contre, la Valse des journalistes français actionnée à distance par les hommes politiques par l'intermédiaire des grands patrons n'est pas ce que vivent les journalistes Ivoiriens. Ce phénomène très connu dans la presse télévisée que l'article « Rire et sanctions » du Nouvel Observateur du 1er au 7 juillet 2010 souligne touche aujourd'hui tous les grands journaux français, sans exception.

            Il convient donc de ne voir dans leur entêtement à ne point révéler la source de leur information que la volonté de Théophile Kouamouo, de Saint-Claver Oula et de Stéphane Guédé, de rester attachés à la liberté de la presse ivoirienne. Ce qu'ils vivent ne doit absolument pas être interprété comme un manque de liberté de la presse en Côte d'ivoire mais bien le contraire. C'est parce que ces jeunes journalistes sont convaincus d'exercer leur métier comme il convient dans une réelle démocratie qu'ils restent fidèles aux règles qui régissent le journalisme. D'ailleurs, selon Le Nouveau courrier du 20 juillet 2010, « le gouvernement ivoirien souhaite la libération des trois journalistes emprisonnés ». C'est donc au pouvoir judiciaire de ne pas se montrer trop zélé à satisfaire les désirs des prétendus « grands » du pays qui, n'ayant pas d'autorité sur des journalistes indépendants chercheraient à les atteindre par le pouvoir qu'ils peuvent exercer sur certaines branches de la Justice. Les journalistes n'ont commis aucun cambriolage, n'ont subtilisé aucun document. Doivent-ils être condamnés pour violation de l'article 73.3 de la loi de 2004 sur la presse stipulant que « la diffusion d'information, même exacte, est interdite si elle se rapporte au contenu d'un dossier de justice non encore évoqué en audience publique » ? (communiqué du CNP, publié par Le Nouveau Courrier du 20 juillet). Doivent-ils se taire quand une information leur tombe entre les mains ? Les journalistes ivoiriens sont déjà dans la démocratie par leur liberté de parole et d’enquête ; aux « grands » et aux différentes institutions du pays de les rejoindre.

Raphaël ADJOBI

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19 mai 2010

Des Ivoiriennes en fête à Saint-Julien-les-villas (Aube)

                      Des femmes ivoiriennes en fête

                               à Saint-Julien-les-Villas

            Le 24 avril 2010, La petite commune de Saint-Julien-les-Villas, située dans l'agglomération troyenne, a accueilli une manifestation de l'Association des Femmes Abouré de France (afafce). Une fête très particulière parce qu'elle visait essentiellement à présenter la culture du pays abouré regroupant les communes ivoiriennes de Bonoua, Grand-Bassam, Moossou, Ebra, Yaou, Adiaho et Vitré.

 

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(M.Daniel Picara, maire de St-Julien-les-Villas, et la présidente Mme Palmot Valérie, au milieu des membres de l'AFAFCE)            

Le Choix de Saint-Julien les Villas pour abriter cette manifestation n'est pas le fait du hasard. C'est Madame Colombe Codazzi, française d'origine ivoirienne, membre du conseil municipal, et l'esprit d'ouverture qui caractérise la mairie de cette coquette commune administrée par M. Daniel Picara qui ont favorisé sa réalisation.

 

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(La présidente Valérie Palmot, posant avec Mmes Colombe Codazzi, Benoist Renée et Mlles Bizzari Patricia et Grimont annick, toutes les quatre très impliquées dans la vie de St-Julien les villas)              

La présence nombreuse des membres de l'association a permis une présentation très réussie - mais qui a malheureusement traîné en longueur - de tableaux des traditions du pays abouré (Groupe Akan) : une danse locale suivie de la présentation publique des jeunes filles nubiles, de la jeune mariée, de la jeune mère, et enfin l'entrée en scène de la cérémonie du dixième enfant.

 

HPIM1297            Les objectifs de l'AFAFCE, très localisés et par conséquent très concrets, présentés par sa présidente Madame Palmot Valérie, ont été vivement salués par le maire de Saint-Julien-les-villas. Si cette fête était assurément une occasion de retrouvailles des femmes (et de quelques hommes) originaires des cités abouré nommées plus haut, l'association ne perd pas de vue qu'en France, elle doit privilégier le souci de faire connaître la culture de ce petit sous-groupe Akan que constituent les abouré de Côte d'Ivoire. Il est certain qu'en s'appliquant à certaines contraintes comme la ponctualité et la rigueur dans le service-repas qui accompagne ses manifestations, l'association peut s'avérer une excellente ambassadrice de la Côte d'Ivoire dans de nombreuses régions de France. Car il est tout à fait heureux de constater qu'une association née en France ait l'audace et le souci de faire connaître un pan de la culture de la Côte d'Ivoire en marge des actions officielles (très rares) de ce pays. Mais ce qui est encore plus enthousiasmant, c'est l'active complicité des autorités de Saint-Julien-les-villas dans cette entreprise.

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(Une belle reconstitution de la cérémonie du dixième enfant en pays abouré)

Raphaël ADJOBI

 

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17 février 2010

Côte d'Ivoire : Les rebelles pillent mais ne construisent pas

         A Bouaké, les "com-zones" règnent en seigneurs

                          sur le nord de la Côte d'Ivoire

  Enrichis, les ex-chefs rebelles bloquent la réunification d'un pays coupé en deux depuis 2002

    (Article du journal Le Monde du vendredi 12 février 2010 n° 20234, par Christophe Châtelot)

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                Le drapeau ivoirien flotte de nouveau sur la préfecture de Bouaké, la "capitale" rebelle située à 350 km au nord d'Abidjan. Dans la chaleur. Dans la chaleur étouffante de ce début février, l'atmosphère est plombée et le bâtiment plongé dans la léthargie. <<l'important c'est le symbole, de montrer que l'état est de retour>>, reconnaît Traoré Vassiriki, secrétaire générale de cette préfecture fantomatique. Car trois ans après sa signature, l'accord politique de Ouagadougou (APO) qui devait réunifier la Côte d'Ivoire, coupée en deux par la rébellion née au nord en 2002, n'y est pas parvenu. D'Abidjan, le président Gbagbo ne contrôle que le sud. Au nord, les ex-rebelles des Forces Nouvelles (FN) sont enracinés. ce bicéphalisme persistant a provoqué le report - à cinq reprises déjà - de la présidentielle. Et plus personne ne croit en la tenue du scrutin en mars.

                Officiellement, "la zone de confiance" qui séparait physiquement le nord et le sud a été officiellement démantelée. L'ex-chef de la rébellion, Guillaume Soro, a été nommé en 2007 premier ministre par son ancien adversaire Laurent Gbagbo. Mais dans sa préfecture de Bouaké, comme partout au nord, Traoré Vassiriki doit se contenter de "symboles". Le pouvoir réel se trouve à trois cents mètres de son parking désert, à l'Infas, un ancien centre de formation des professions de santé devenu le siège des Forces Nouvelles. Allers, venues, agitation, ballet de puissants véhicules tout-terrain... Ici, on travaille.

                En ce dimanche 31 janvier, les dix "com-zones" du pays - sanglés dans leurs uniformes camouflés et repassés, coiffés d'un béret rouge, bleu, vert ou noir simulant une vraie armée - y sont réunis en conclave. Ces commandants des Forces armées des forces nouvelles (FAFN) qui menèrent la rébellion en 2002 contre le pouvoir central d'Abidjan sont avec leurs milices les véritables maîtres du terrain. Toute la partie nord-ouest (CNO) de Côte d'Ivoire (60% du pays, 30% des Ivoiriens) est sous la coupe du Cherif Ousmane dit "guépard", Ouattara Zoumana, allias wattao et autres seigneurs de guerre. Sous-officiés bodybuildés au début de la rébellion, les "com-zones" règnent aujourd'hui en maîtres, qui ne se lassent pas de piller leurs domaines. <<Ils contrôlent les précieuses ressources naturelles et le commerce>>, dénonce le dernier rapport d'évaluation de l'ONU, remis en décembre 2009 au Conseil de sécurité.

                Les experts décrivaient notamment "une économie de type féodal" tenue par les "com-zones", sécurité, circulation des marchandises, coton, cacao, diamant, essence et armement, rien ne leur échappe. Pas une taxe ne rentre dans les caisses d'Abidjan. Tout comme les paris de la Loterie nouvelle de Côte d'Ivoire (Lonci), version nordiste de la Lonaci abidjanaise. "L'argent va au Burkina Faso, au Mali ou dans les paradis fiscaux", explique un haut responsable de l'Opération des Nations unies en Côte d'Ivoire (Onuci).

"Les élections, la réunification, le désarmement, c'est du cirque. Les affaires sont trop bonnes" (Un cadre des Forces nouvelles)

                Il n'y a guère que le slogan écrit sur les murs du lycée de jeunes filles fraîchement repeint et rouvert grâce à l'aide internationale pour proclamer "la Côte d'Ivoire, unie à jamais". <<Et non ! Nous avons braqué le nord et nous ne le lâcherons pas>>, rectifie en souriant un cadre du FN. <<Les élections, la réunification, le désarmement, tout cela c'est du cirque. les affaires sont trop bonnes>>, ajoute-t-il.

                ce trentenaire gère l'un des corridors partant de Bouaké où passent plus de 500 camions par semaine. <<Cumulés, les péages aux différents barrages des FN me coûtent jusqu'à 100 000 francs CFA (environ 170 euros) par semi-remorque>>, calcule un industriel. <<Le coût de la tonne transportée est l'un des plus élevé au monde>>, confirme Jean-Louis Billon, puissant homme d'affaire ivoirien.

                A quelques carrefours de la ville, des policiers des Forces nouvelles règlent tout aussi vainement qu'à Abidjan une circulation chaotique. Et rackettent les conducteurs pour moins cher que dans la capitale économique rongée par la corruption. Cherif Ousmane - et non les casques bleus pakistanais de l'Onuci déployés dans la ville - a aussi remis de l'ordre dans ses troupes de volontaires qui ne gagnaient leur vie qu'en terrorisant la ville. Mais on ne peut parler d'administration. Les fonctionnaires qui avaient fui les combats ne sont d'ailleurs revenus qu'au compte-gouttes.

                Et surtout, le désarmement des milices - 6000 hommes, selon les Forces nouvelles - , leur casernement ou leur intégration dans le Centre de commandement qui associe l'état-major loyaliste et celui des ex-rebelles sont illusoires. <<Nous attendons l'argent d'Abidjan pour rénover les quatre casernes>>, se justifie le "com-zone" Wattao. <<Nous désarmons mais, en fait, nous avons encore nos armes>>, ajoute-t-il, elliptique, le regard dissimulé derrière ses larges lunettes de soleil. Le rapport de l'Onu dénonce, quant à lui, le réarmement des ex-rebelles (et aussi des forces royalistes) au mépris de l'embargo international.

                Certes, à Bouaké, les habitants ordinaires ne regrettent pas de vivre dans une zone franche où l'eau et l'électricité sont gratuites. <<A Abidjan, c'est le désordre, mais à Bouaké c'est le non-droit et l'arbitraire>>, résume un militant des droits de l'homme. Le temps de l'union sacré est d'ailleurs révolu. <<C'est de plus en plus dure pour tous les Ivoiriens [49% vivent avec moins d'un dollar par jour]. Mais moi, je vis ici, et je vois les "com-zones" pleins aux as. Et nous, nous ne voyons pas la couleur de l'argent>>, se lamente Fanta.

                Inscrite dans un programme de réinsertion des anciens combattants financé par la coopération allemande, la GTZ, cette ex-rebelle à la carrure de catcheuse est déçue. <<J'ai fait le coup de feu pour un idéal, confie-t-elle. Je suis allée à la baston>>. <<Mais cet idéal a disparu depuis longtemps>>, regrette-t-elle, une casquette kaki vissée sur la tête, relique de cette époque.

                <<On voulait chasser le régime corrompu de Laurent Gbagbo [président en fonction depuis 2000], oublier le tribalisme en donnant aussi une chance aux gens du nord marginalisés. Pour ça, on a arrêté l'école, on a rejoint les "com-zones". Maintenant, on galère, alors qu'ils nous avaient promis une vie meilleure>>, lâche-t-elle. <<Aucune des parties n'a intérêt à reprendre les affrontements>>, juge un responsable de l'Onuci. Mais pour Fanta, malgré son amertume, <<si ça chauffe à nouveau, j'y retourne>>.

Christophe Châtelot (Le monde / 12/02/2010)                  

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05 juin 2009

Mercenaires de la République française dans le conflit ivoirien

                    Mercenaires de la République française

                                       dans le conflit ivoirien

Mercenaires

Lentement mais sûrement, les langues se délient et les plumes se montrent de plus en plus allègres pour dénoncer les mensonges de la diplomatie française en Afrique. Le livre de Franck Hugo et de Philippe Lobjois vient d’asséner un coup de pioche supplémentaire à l’œuvre de démolition de cette diplomatie que malheureusement de pauvres africains considèrent encore comme une main salvatrice.

Cinq pages de ce volumineux livre ont suffi aux deux auteurs pour montrer clairement que, contrairement à ce que la France a fait croire à la terre entière au point de susciter des sanctions à l’ONU contre la Côte d’Ivoire, ce n’est point Laurent Gbagbo qui a engagé des mercenaires en 2002 pour défendre son pays. Un mercenaire témoigne que c’est bien la France qui a chargé Marqués, l’ancien bras droit de Bod Denard, de la mission d’intervenir avec la légion étrangère. Il s’est retrouvé en Côte d’Ivoire « avec une dizaine d’autres lascars, des légionnaires pour la plupart recrutés d’urgence. » Il ajoute, comme un fait nouveau, « Marqués a recruté une dizaine de sud-Africains. »

Ils avaient tous un mois à peine pour former une unité solide mais dépendant de l’armée de Côte d’Ivoire. « Vite, nous serons lâchés vers la zone assiégée pour stopper l’avancée de nos anciens copains. » Dans l’ouest, ajoute-t-il, après la prise de Danané par le MPCI, un nouveau mouvement rebelle apparaît : Le MPIGO, formé essentiellement de Yacoubas entraînés par des Yacoubas du Libéria armés par le président Charles Taylor. Dès lors, il n’était plus question d’aller vers le Nord.

En décembre 2002, quand le narrateur de cet épisode rentre en France, il constate que « la main droite (les politiques de la diplomatie française) feint de découvrir la présence de la main gauche » (les mercenaires au service de la France) sur le sol ivoirien. Un peu excédé par cette attitude de la France, le narrateur continue : « Encore une fois la même tactique depuis trente ans : Mercenaire en première ligne, service action en second et détachement de l’armée française en dernier. » Quand la France demande de manière « énergique » que les « méchants mercenaires » rentrent, poursuit-il, Gbagbo n’avait pas envie de les lâcher. « Il faudra toute la dextérité de la diplomatie française pour qu’il cède ». Alors la France promettra à Gbagbo « d’officialiser les soldats français sur place et transformer tout ça en opération Licorne ». Ce qui fut chose faite en janvier 2003.

Quinze jours plus tard, le 6 février 2003, à l’unanimité, les sénateurs français votent une loi interdisant le mercenariat en France. Longtemps, dit le narrateur, les mercenaires ont cru à une blague. Pour eux, la France se tirait une balle dans le pied ; mais ils se rassurent en se disant que la France moralisatrice n’a jamais été capable d’être morale. « On connaît la force des lois, dit un mercenaire, toujours votées jamais appliquées. » Amère, le narrateur poursuit en ces termes : « Faire croire que l’on faisait quelque chose, faire croire que l’on avait changé, que l’on ne gouvernait plus comme avant […] Autour de moi, tout le monde s’était gondolé de rire » à l’annonce de cette loi.

Je ne veux pas ici faire une analyse superflue de ce chapitre du livre. Ce témoignage est tout simplement à verser dans le dossier de dénonciation de la mauvaise foi de la France. Celui des deux auteurs qui raconte cette expérience en Côte d’Ivoire rappelle qu’en 2000, lors d’une conversation précédant son départ du pays, l’un des mercenaires avait dit à leurs anciennes recrues (les rebelles ivoiriens) qu’il appelle « nos anciens copains » : « Le pouvoir est à portée de main. Si j’étais vous, je monterais dans le Nord avec les ouattaristes, et je mettrais sur pied une vraie opposition armée » (p. 345)

Raphaël ADJOBI

Titre : Mercenaire de la République

         (15 ans de guerres secrètes)

Auteur : Franck Hugo / Philippe Lobjois

Edition : Nouveau monde édition           

Petite histoire de la légion étrangère : C’est le 10 mars 1831 que le roi des Français, Louis-Philippe 1er, annonce à la France entière la création d’une légion composée d’étrangers qui prend la dénomination de « Légion étrangère ». La loi stipule que « la légion étrangère ne pourra pas être employée sur le territoire continental du royaume. »

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16 mai 2007

Sarkozy, Bolloré et Gbagbo

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    Sarkozy, Bolloré et Gbagbo

 

            Sarkozy vient d’être officiellement installé à l’Elysée. Chirac est parti sans avoir triomphé de Laurent Gbagbo. Nombreux sont les Ivoiriens qui attendaient cette petite victoire du dernier sur le premier. Mais la voie est-elle pour autant suffisamment dégagée pour que le président ivoirien et ses compatriotes aient le temps de mener à bien la paix qu’ils ont initiée ?

            D’abord, la récente rencontre entre Nicolas Sarkozy et le président gabonais Omar Bongo lors d’un séjour privé à Paris m’avait enlevé l’espoir de voir progressivement la françafrique perdre un peu de sa superbe avec le départ de Chirac. En effet, j’ai vu dans cette rencontre entre les deux hommes le passage du témoin pour la poursuite du système français d’exploitation de ses anciennes colonies aujourd’hui très décrié sur le continent africain. Ensuite, c’est l’escapade à Malte de Nicolas Sarkozy au lendemain de son élection qui m’a plongé dans une profonde inquiétude qui devient peu à peu une véritable peur du lendemain pour la Côte d’Ivoire. Et pourquoi donc ? me direz-vous.

            Tout d’abord parce que si la collusion entre Nicolas Sarkozy et le monde des finances est connue, la découverte de son amitié avec le milliardaire Bolloré me renvoie à la Côte d’Ivoire et la crise qui la secoue depuis cinq ans. En effet Bolloré est le milliardaire français dont le tiers de la fortune est réalisé en Côte d’Ivoire (in la revue Challenges n° 237 du 16 décembre 2004 au 5 janvier 2005, p. 29). Inutile de rappeler que désormais tout le monde, en Europe et en Afrique, est d’avis que la revendication essentielle des loyalistes ivoiriens est l’indépendance économique de leur pays. Une question se pose donc. Comment Sarkozy s’y prendra-t-il pour ne pas décevoir son ami ? Tout porte à croire, qu’il fera tout ce qui est en son pouvoir de Président des français pour défendre les intérêts de ses compatriotes en aidant la venue au pouvoir en Côte d’Ivoire des hommes qui leur sont favorables.

            D’autre part, n’oublions pas que Sarkozy est le parrain de mariage de Alassane Ouattara et qu’il ne cache pas son amitié pour ce dernier. C’était bien pour Ouattara - par l’intermédiaire de Soro Guillaume - que Chirac a voulu dépouiller Gbagbo de ses fonctions essentielles en vue de le faire chuter. Et aujourd’hui Soro se croit bien placé pour mener ce dessein à bien. Il le confiait au journal Le Monde dans son édition du 19 mars 2007 en des termes très explicites en parlant de Laurent Gbagbo au moment même où celui-ci venait de lui proposer le poste de Premier Ministre : Je vais « le feinter, le dribbler ».

            Les éléments d’un scénario explosif semblent donc réunis. Le sentiment national sera-t-il assez fort chez Soro pour qu’il poursuive l’entreprise de paix commencée avec Laurent Gbagbo ou cédera-t-il à l’appel de ses amis qui ont fait sa fortune et lui ont permis de vivre jusque là comme un prince alors qu’il n’avait jamais exercé de fonction rémunérée ? En tout cas, des nuages bien sombres s’amassent sur la Côte d’Ivoire.   

 

Raphaël ADJOBI

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29 décembre 2006

Cette main tendue qui fait de l'ombre

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             Cette main tendue qui fait de l’ombre

 

 

            N’est-elle pas surprenante cette confiance aveugle que les états continuent à placer dans les organisations internationales qui interviennent ça et là soit pour être juges dans les conflits nationaux ou pour proposer des solutions toutes faites aux belligérants ? Les expériences vécues dans d’autres contrées du monde par d’autres peuples ne nous sont-elles d’aucun secours ? Faut-il continuer à tâtonner dans le dédale des conflits intérieurs sans jamais tirer profit de l’histoire des nations ?

 

            Quatre ans déjà ! Quatre ans que la Côte d’Ivoire vit avec un seul poumon. Quatre ans qu’une zone de confiance ceint ce pays en deux : alors que sa partie Nord est presque complètement vidée de sa population, les villes du sud sont gonflées par un surcroît d’habitants plongeant les uns et les autres dans le dénuement presque total. Certes, malgré les contrôles fastidieux, les déplacements entre le Nord et le Sud se font de mieux en mieux même si personne n’envisage de façon définitive une reprise de sa vie dans le Nord où - aux dires de certains voyageurs - l’administration burkinabé occupe quelques bâtiments et aide les rebelles à gérer les villes avec les conséquences qui pourraient en découler à long terme.

 

            Si aujourd’hui les Ivoiriens sont nombreux à croire avec leur Président que la ligne de démarcation entre la zone trop pleine et la zone désespérément vide est caduque au vu des mouvements de population, le commun des hommes à travers le monde qui a suivi les débuts du conflit ivoirien ne sait absolument rien de ce qui se passe dans le Nord de ce pays pour se permettre de donner un avis sur le bien fondé de la réunification sans traité onusien préalable que demande le Président Gbagbo.

 

            Mais doit-on attendre absolument que l’Onu trouve la résolution miraculeuse qui feraitt des ennemis d’hier des amants pour décider de la paix et du rétablissement de l’administration sur l’ensemble du territoire avant tout autre chose ? Car comment voulez-vous recenser les électeurs si une grande partie de la population est loin de chez elle. Autant dire que les cartes d’identité et celles d’électeurs exigées par certains doivent être distribuées dans des pochettes surprises. Seule une administration nationale gérée par tous les partis peut s’atteler à une telle tâche.

 

            Une erreur a déjà été commise lorsque le processus de paix était entièrement entre les mains des énarques et grands diplomates parisiens : celle de ne pas avoir fait coïncider la réunification du pays avec la formation à Paris du premier gouvernement dit d’union. Il est temps donc que chacun regarde la leçon de l’histoire, avant de se fier aux multiples résolutions à venir. Il est temps de cesser la recherche de l’image de la paix dans les résolutions internationales dont les effets n’ont jamais eu de conséquence pacifique dans la cohabitation des peuples à l’intérieur des frontières.

 

Trois cas d’incompétence et de faux espoirs

 

            Que nous enseigne l’Histoire ? Il est à noter que du Liban au Kosovo, en passant par Chypre, les forces internationales et les résolutions qu’elles étaient chargées de faire respecter n’ont jamais résolu les problèmes des nations. Pire, elles semblent les avoir condamnées à les entretenir.

 

Le Liban : En 1970, suite aux événements de septembre noir en Jordanie, les milices palestiniennes se replient au Liban avec le feu vert de la Syrie. La coexistence difficile avec les Libanais va peu à peu se transformer en guère civile en 1975. En 1976, l’opposition chrétienne avalise l’intervention syrienne pour protéger la population chrétienne. En 1978, Israël envahit à son tour le sud du Liban après des attaques palestiniennes sur son territoire. Le 13 juin 1978, suite à une résolution des Nations unies datant de mars de la même année, la casques bleus (FINUL) s’installent au Liban.

 

            Cela fera donc bientôt trente ans que l’ONU et un corps de l’armée française sont en mission dite de paix au Liban. Bientôt trente ans que le contribuable français entretient son armée basée dans ce pays sans y apporter la paix entre Libanais et Palestiniens d’une part, et entre Libanais de différentes confessions d’autre part. Trente ans d’échecs de la diplomatie internationale. Aujourd’hui, plus de 3 millions de libanais vivent à l’étranger.

 

Chypre : Quant à l’Île de Chypre, c’est elle qui porte de manière plus significative l’inefficacité des résolutions internationales comme une balafre d’un extrême à l’autre du visage.

 

            Cette île est devenue une République indépendante dotée d’une constitution le 16 août 1960. En novembre 1963, l’archevêque président Makarios propose des amendements à la Constitution afin de réduire le poids des Chypriotes turcs qui, ne représentant que 18 % de la population, détiennent 30 % des places de la fonction publique et 40 % des forces de Police et de l’armée. La Turquie fait alors entendre sa voix au nom de la communauté chypriote turque en rejetant ces amendements et en demandant la partition de l’île. Commencent alors des affrontements violents entre les deux communautés, turque et grecque, qui provoquent des troubles sanglants et emmènent l’Onu à envoyer sur l’île une force de pacification en 1964 (UNFICYP.

 

            Malgré la présence des forces internationales, devant l’activisme des partisans du dictateur grec qui voulaient rattacher l’île à la Grèce, la Turquie occupe le 20 juillet 1974 le Nord de l’île qui devient, de facto, un Etat séparé appelé depuis 1983 République turque de Chypre du Nord.

           

            Disons donc que depuis 1974, 1400 casques bleus de l’Onu surveillent la ligne verte entre les deux secteurs. A cet effectif, il faut ajouter 4000 soldats et officiers accompagnés de 6000 civils britanniques qui depuis plus de trente ans y demeurent aux frais du contribuable sans trouver de solution à une hypothétique réunification de l’île ou tout simplement à une coexistence pacifique des deux communautés.

 

Le Kosovo : Le troisième exemple de conflit que les organisations internationales se proposaient de solutionner et dont l’échec fut fort retentissant est le Kosovo. Il suffit de l’évoquer pour que la terre entière se mette à rire de la vanité et de l’impuissance de l’Onu.

 

            Le Kosovo est une province serbe essentiellement montagneuse d’environ 2 millions d’habitants dont 90% sont des Albanais qui aspirent à l’indépendance et à peine 6% de Serbes qui, pour leur part, espèrent conserver l’appartenance du Kosovo à la République de Serbie, comme cela est affirmé dans la Constitution yougoslave de 1974 et proclamé par la Constitution serbe de septembre 1990.

 

            Inutile de s’attarder ici sur le massacre des Albanais perpétré par le dirigeant serbe Slobodan Milosevic. Suite à ces massacres et à la dispersion des Albanais, en vertu de la résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations unies du 10 juin 1999, le Kosovo est placé sous l’administration de l’Onu (MINUK, UNMIK en anglais). Une force de l’OTAN (la KFOR) de 17 000 hommes aujourd’hui, assure sa protection.

 

            Le Kosovo fut donc un état clé en main confié à l’Onu en 1999 avec un « Président » en la personne du français Bernard Kouchner.  Cette organisation avait enfin l’opportunité de démontrer à la face du monde aussi bien l’efficacité de ses nombreuses résolutions que celle de ses belles leçons de politiques et d’économies que les grandes puissances qui la manipulent dispensent avec beaucoup d’arrogance aux pays pauvres. Sept ans après, la Montagne a accouché d’une souris. Bernard Kouchner est parti en apprenant à ses dépens qu’on ne remplit pas des gamelles vides avec des tiroirs vides. Aujourd’hui, les troupes internationales sont perçues comme une force d’occupation par les Albanais et les Serbes. Et le contribuable français, anglais et autre continuent à payer pour entretenir leurs soldats qui n’apportent toujours pas la paix, la démocratie et la bonne gouvernance là où ils se trouvent.

 

            Voilà donc trois exemples de pacification qui s’éternisent et qui me font croire que l’espoir de la Côte d’Ivoire ne doit nullement être placé dans la diplomatie des grandes puissances via l’Onu. Ces exemples doivent susciter la réflexion quant à la manière de sortir de l’impasse matérialisée par la ligne de confiance qui rappelle étrangement la ligne verte chypriote. Ces espoirs déçus doivent permettre à chacun de considérer la main tendue du Président Gbagbo par-dessus la ligne de confiance et ses occupants comme une opportunité pour les Ivoiriens de prendre leur destin en main.

 

            Il appartient à tous les hommes politiques de ce pays de montrer leur volonté à privilégier l’intérêt national avant tout autre. Qu’ils démontrent à leur peuple qu’il y a des sujets de discorde qui peuvent et doivent attendre quand leur Nation court le danger de disparaître à jamais. Qu’ils ne perdent pas de vue que les grandes puissances ont les moyens de maintenir pendant un siècle, et au-delà si nécessaire, leurs soldats sur leur territoire.  Qu’ils n’oublient pas que la pérennisation de cette zone de confiances avec ses soldats étrangers, constituera à coup sûr pour le peuple ivoirien un traumatisme dont les conséquences seront difficilement quantifiables.

 

            Quelle belle occasion pour les hommes politiques ivoiriens de faire preuve d’une grande maturité politique en saisissant cette main tendue et devenant par voie de conséquence les acteurs principaux de la sortie de l’impasse de leur pays ! A moins que les fantômes qui s’agitent à l’ombre de cette main leur fassent peur au point de préférer demeurer à jamais ces africains que l’ancien colonisateur dit arrogamment connaître trop bien avec tous les sous-entendus que cela suppose.

 

            Raphaël ADJOBI

      

        Ecrit le 27 décembre 2006               

 

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28 décembre 2006

Cette Côte d'Ivoire que l'on veut ignorer

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Cette Côte d`Ivoire que l`on veut ignorer

Apparemment, il a suffi que M. Mbeki regarde la situation de la Côte d’Ivoire avec les yeux d’un président dirigeant un pays africain économiquement et politiquement indépendant pour que les chefs d’Etat francophones se mettent à réfléchir au sens de ce que la France exige de Laurent Gbabgo et à la valeur de la résistance loyaliste.

C’est dire que trop habitués à appliquer les volontés de la France, les gouvernants africains avaient fini par perdre le sens de l’orgueil. Trop habitués aux solutions toutes faites fournies par Paris, depuis 2002, Laurent Gbagbo leur apparaissait comme le cancre de la paisible classe, le mauvais élève que la France indiquait du doigt et qui pouvait être la risée de tous. Quand ils se retrouvaient dans le giron de la France pour des assemblées françafricaines, la seule absence du Président ivoirien semblait leur conférer gloire et considération aux yeux des officiels français. Quelle plénitude ! se disaient-ils. Jamais ils n’ont senti la France si proche d’eux, si amie, et eux-mêmes si français.

                  Mais cette danse macabre n’ébranle pas la détermination et les louvoiements de Laurent Gbagbo. Le renverser, le mettre en quartiers ? Paris l’aurait fait bien volontiers. Mais il fallait pour cela livrer bataille et ce diable de Gbagbo semblait bien défendu par le corps d’un peuple qui refuse que perdure la loi coloniale.

                  Et puis est arrivé Mbeki et le doute s’est installé dans les esprits. Comment en effet, se disent-ils soudain, ne pas reconnaître que Laurent Gbagbo est le seul Président africain à avoir obtenu publiquement et massivement le soutien d’une partie de la population de son pays contre les actions de la France d’une part, et celles des rebelles nordistes d’autre part ? D’abord, les Ivoiriens ont montré leur refus de Marcoussis qui visait à modifier leur constitution sans qu’ils aient leur mot à dire. Ensuite, les Ivoiriens ont empêché l’armée française de profiter du chaos qui s’était installé dans le pays en novembre 2004 pour renverser Laurent Gbagbo. Oui, sur ce dernier chapitre, la France nie avoir eu cette intention. Mais on peut aisément croire que sans ce mouvement de foule, Paris aurait accompli sa besogne habituelle sans vergogne.

                  Trop attentifs aux insolences des rebelles et aux idées de ceux dont ils sont le bras armé, Paris et les chefs d’Etat africains francophones n’entendaient guère le cri du cœur des autres Ivoiriens. Et pourtant des écrits apparaissaient ça et là pour dire publiquement que le nerf de la guerre est purement économique doublé d’une forte revendication sentimentale. C’est vous dire que je partage pleinement deux brèves analyses du problème ivoirien publiées par deux revues françaises.

                 D’abord l’analyse de Jean-François Bayart, parue dans le Nouvel Observateur n° 2093 du 16 au 23 décembre 2004 ( p.102 – 103 ), qui montre que les convulsions que connaît la Côte d’Ivoire témoignent de la soif d’une « seconde indépendance » . L’auteur de cet article fait des rappels historiques afin de mieux montrer les erreurs de la France dans la gestion des relations franco-ivoiriennes hier et aujourd’hui. Il reconnaît dans le cœur des Ivoiriens l’existence d’une véritable revendication nationaliste qui est celle d’une « nouvelle indépendance » rompant avec la « révolution passive » d’Houphouët qui a gouverné la Côte d’Ivoire avec les ministres français et africains francophones. Pour ma part, j’ajouterai tout simplement que quiconque ignore ou néglige ce sentiment, que des générations d’étudiants ont nourri en leur sein, se trompe sur la nature profonde des attentes des Ivoiriens.

                 Je retiens ensuite l’article « La Françafrique résiste » publié dans le magazine économique Challenges (n° 237 du 16 décembre 2004 au 5 janvier 2005, p. 29 ). Selon l’auteur de l’article, malgré la guerre et la misère, les affaires continuent en Côte d’Ivoire. Et « bien qu’en déclin, la Côte d’Ivoire reste la locomotive de l’Afrique de l’Ouest, où un groupe comme Bolloré réalise près du tiers de son chiffre d’affaires. » Oui, vous avez bien lu. Sans la seule Côte d’Ivoire, le groupe Bolloré se réduirait à peu de chose. Et il ajoute que « six des dix premiers groupes opérant en Côte d’Ivoire sont partiellement ou totalement à capitaux français et contrôlent des pans entiers de l’économie » du pays. Non, là encore vous ne rêvez pas ! Et l’auteur de l’article reconnaît, contrairement au discours officiel du gouvernement français, que parmi les revendications des jeunes patriotes il y a « la décolonisation économique » du pays.

                  La sagesse française voudrait que l’on ne mette pas tous ses œufs dans le même panier. Cependant, les gouvernants français refusent à la Côte d’Ivoire le droit d’appliquer cette sagesse en diversifiant la nationalité des investisseurs sur son sol. Et demain, ce sera la France qui bombera fièrement le torse pour dire que sans elle la Côte d’Ivoire n’est rien ; qu’il lui suffit de retirer ses capitaux pour que ce pays s’écroule. Quel beau chantage en perspective ! Aussi, me semble-t-il légitime que cette forme de coopération inquiète les Ivoiriens au point de les pousser à souhaiter la diversification des sources des capitaux étrangers. Certes, il serait malhonnête de remettre radicalement en cause les contrats en cours. Mais il est également injuste de leur refuser de boire à d’autres sources que françaises.

                  Mais pour l’heure, ce ne sont point ces dernières considérations économiques qui retiennent l’attention des médiateurs africains et onusiens. Malgré une animosité tempérée par les actions du Président Mbeki, les chefs d’Etats africains médiateurs ne peuvent se permettre de donner raison à Ggagbo en demandant le désarmement des rebelles et créer ainsi les conditions nécessaires à de futures élections. Ils ne peuvent pas non plus s’attirer les foudres de Paris qui n’entend pas voir son autorité exprimée dans Marcoussis remise en question par un référendum démocratique qu’il n’a pas prévu. Ils ont certainement en mémoire la réaction épidermique du Président français après le bombardement du cantonnement militaire de son armée à Bouaké. Ils savent bien que le fait que la France crie à qui veut l’entendre qu’elle est l’amie des pays africains, cela ne l’empêche pas de faire l’économie de la réflexion avant de frapper. Et pourtant, ils savent qu’aujourd’hui la solution du problème ivoirien est là !

                  Et Puis Paris lui-même n’est-il pas dans l’embarras ? Laurent Gbagbo a montré qu’il n’a nullement l’intention de remettre en question les contrats des sociétés françaises. Il semble même leur avoir fait de nouvelles concessions. Je pense notamment à l’attribution de la gestion du port d’Abidjan. Alors, après avoir conféré autant de pouvoirs aux rebelles et à leurs commanditaires, comment sortir de ce bourbier sans perdre la face si ce n’est déjà fait ? Personne en Côte d’Ivoire ou en Afrique ne croit la France en mesure de jouer un rôle neutre dans ce conflit. Mais personne n’ose lui désobéir. La Côte d’Ivoire risque donc de se retrouver dans la situation de l’île de Chypre. Après avoir séparé les belligérants en s’interposant militairement, la communauté internationale n’a jamais trouvé une solution politique au conflit chypriote. Conséquence : la situation a perduré pour donner aujourd’hui deux chypre pour une même île. Si Paris, l’Onu et l’UA ne peuvent pas satisfaire les revendications des nationalistes ivoiriens, ils ne peuvent pas non plus ignorer que ceux-ci constituent une véritable force autour du président Gbagbo qu’ils refusent de voir sacrifié pour faire plaisir aux amis de la France. Après avoir commis l’erreur d’exiger la formation d’un gouvernement de réconciliation nationale sans réunification, la France ne doit pas se permettre de repousser, sous d’autres prétextes, le désarmement et le retour de l’administration sur tout le territoire et créer ainsi les conditions favorables aux élections qu’elle dit appeler de tous ses vœux.

Auteur : Raphaël ADJOBI

Texte publié en février 2005 par le journal La Croix.

 

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