Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

19 décembre 2016

Les Etats-Unis n'ont pas aboli l'esclavage ; ils l'ont fait évoluer

   Les Etats-Unis n'ont pas aboli l'esclavage ; il 'ont fait évoluer

LE 13e

            Sans doute que vous faites partie de ces millions de personnes convaincues qu’il y a aux Etats-Unis plus de prisonniers noirs que blancs parce que les premiers commettent plus de délits. Détrompez-vous ! « Juste après la guerre de Sécession (1861–1865) , les Afro-Américains étaient déjà arrêtés en masse pour des délits mineurs et forcés de travailler pour reconstruire le pays ». Aux dires de la réalisatrice du documentaire LE 13e – Ava DuVernay – cette pratique a été favorisée par le fantasme blanc selon lequel le Noir est dangereux (1). C’est d’ailleurs cette idée du Noir barbare qui a été popularisée au début du XXe siècle par le film Naissance d’une nation et donné une ardeur nouvelle au Ku Klux Klan.

            En effet, sans ce fantasme, comment pourrions-nous comprendre la ségrégation raciale et les diverses politiques de criminalisation des Noirs. C’est justement ce qu’Hélène Marzolf qui a vu le film LE 13e explique dans son bel article publié au début du mois de décembre dans Télérama. « Nixon a pourchassé les leaders des mouvements des droits civiques et exploité la guerre contre la drogue pour décimer la communauté noire. Logique poussée ensuite à son paroxysme avec Reagan, qui a notamment pénalisé lourdement le crack » puisqu’il l’a fait considéré comme un instrument génocidaire. En d'autres termes, dans les quartiers pauvres des Noirs, ceux qui en fument commettent un génocide et méritent une longue peine de prison. Enfin comme si cela ne suffisait pas, c’est Bill Clinton qui va faire exploser le nombre de Noirs incarcérés dans les années 1990. Il paraît qu’il reconnaît cette responsabilité aujourd’hui.

            Selon Hélène Marzolf, LE 13e montre excellemment « les intérêts économiques à l’œuvre derrière cette stratégie du bouc émissaire », derrière ces politiques de criminalisation des Afro-Américains. En faisant passer des lois augmentant le nombre de condamnations et la durée des peines, on favorise les activités économiques de certaines sociétés privées ! Elle cite la responsable de la justice des mineurs, Kyung-Ji KateRhee, qui explique la situation en ces termes : « Tout a été programmé pour assurer un arrivage régulier de détenus afin de générer du profit pour les investisseurs ».

            Le constat de l’état de ce pays, considéré comme le leader du monde libre, que fait la journaliste est finalement celui-ci : « Aujourd’hui, un Noir sur trois risque de se retrouver derrière les barreaux au cours de sa vie, pour un blanc sur dix-sept » ! Oui, vous avez bien lu ! Un Américain noir sur trois est condamné d’avance à faire de la prison. Tout est programmé d’avance, de telle sorte qu’aujourd’hui « il y a plus d’Afro-Américains sous supervision pénale que d’esclaves dans les années 1850 ».

            Il faut le dire haut et fort : les blancs qui ont fait les lois y ont volontairement laissé des failles suffisantes dans lesquelles ils peuvent s’engouffrer allègrement et se comporter en criminels en toute légalité. Ainsi, le 13e amendement de la Constitution américaine abolit la servitude sauf – retenez bien cette précision  – « pour un crime dont l’individu aura été dûment déclaré coupable ». Tu commets un délit, tu es reconnu coupable donc on peut t’appliquer la servitude, pour ne pas dire l’esclavage. « Peu de gens mesurent à quel point le passé esclavagiste des Etats-Unis est destructeur, omniprésent et handicapant » (Bryan Stevenson).

(1) :  Le documentaire n'est disponible que sur NETFLIX

(2) : Bryan Stevenson, avocat et militant noir, entretien publié dans le Courrier international de septembre-octobre-novembre 2016).

Raphaël ADJOBI    

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05 novembre 2016

Le Code du piéton noir aux Etats-Unis d'Amérique (par Garnette Cadogan)

   Le code du piéton noir aux Etats-Unis d'Amérique

Le code du piéton noir 0005

Voici l’extrait d’un article de l’essayiste et journaliste Garnette Cadogan d’origine jamaïcaine, publié dans la revue américaine biannuelle Freeman’s le 1er octobre 2015 et repris par le Courrier international du 29 septembre 2016. Garnette Cadogan nous montre que « dans la rue, la liste est longue des comportements à éviter pour les Africains-Américains : ne pas courir, ne pas porter de capuche, ne pas poireauter à un croisement… Une méprise est si vite arrivée ». Quand l'arbitraire est érigé en loi implacable contre une catégorie humaine...

Quand je suis arrivé à New York, en 2005, j’étais un adulte prêt à se perdre dans « les foules de Manhattan avec leur chœur turbulent et musical »(Walt Whitman). […] Je longeais les gratte-ciel de Midtown, qui déversaient dans les rues leur énergie sous formes de personnes affairées, et gagnais l’Uppper West Side, avec ses immeubles majestueux de style Beaux-Arts, ses habitants élégants et ses rues bourdonnant d’activité. [...] Quand l’envie me prenait de respirer l’ambiance du pays, je filais à Brooklyn, dans le quartier de Crown Feights, pour trouver cuisine, musique et humour jamaïcains. La ville était mon terrain de jeu.

Mais la réalité m’a vite rappelé que je n’étais pas invulnérable.

                                                        Regards hostiles

            Un soir, dans East Village, je courais pour aller au restaurant lorsqu'un Blanc devant moi s'est retourné et m'a expédié dans la poitrine un coup de poing si violent que j'ai eu l'impression que mes côtes s'étaient tressées autour de ma colonne vertébrale. J'ai d'abord supposé qu'il était ivre mais j'ai vite compris qu'il avait tout simplement cru, parce que j'étais noir, que j'étais un criminel voulant l'attaquer par derrière.

            Si j'ai rapidement oublié cet incident, classé au rang de l'aberration isolée, il m'a été impossible d'ignorer la méfiance mutuelle entre la police et moi. Elle était quasiment instinctive. Ils déboulaient sur un quai de métro ; je les apercevais. (Et je remarquais que tous les autres Noirs enregistraient également leur présence, alors que presque tous les autres voyageurs ne leur prêtaient aucune attention.) Ils me dévisageaient d'un regard hostile. Cela me rendait nerveux, et je leur jetais un coup d'œil. Ils m'observaient fixement. J'étais de plus en plus mal à l'aise. Je les observais à mon tour tout en craignant de leur paraître suspect. Ce qui ne faisait qu'accroître leurs suspicions. Nous poursuivions ce dialogue silencieux et désagréable jusqu'à ce que la rame arrive et nous sépare enfin.

                                                          Nulle excuse

            Je m'étais fixé une série de règles : ne jamais courir, surtout la nuit ; pas de geste brusque ; pas de capuche ; aucun objet brillant - à la main ; ne pas attendre des amis au coin d'une rue, de crainte d'être pris pour un dealer ; ne pas traîner à un coin de rue en téléphonant sur mon portable (pour la même raison). Le confort de la routine s'installant peu à peu, j'en suis évidemment venu à enfreindre certaines de ces règles, jusqu'à ce qu'une rencontre nocturne me les fasse diligemment réadopter.

            Après un somptueux dîner italien et quelques verres pris avec des amis, je courais en direction de la station de métro de Colombus Circle - je courais parce que j'étais en retard pour rejoindre d'autres amis. J'ai entendu quelqu'un crier, j'ai tourné la tête et j'ai vu un policier qui s'approchait, son pistolet braqué sur moi. "Contre la voiture !" En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, une demi-douzaine de flics m'ont entouré, plaqué contre une voiture et m'ont menotté. "Pourquoi courais-tu ?" Les flics ont ignoré mes explications et ont continué à me harceler. Tous sauf un : un capitaine. Il a posé la main sur mon dos et a déclaré à la cantonade : "s'il avait couru depuis un moment, il transpirerait". Il m'a expliqué qu'un Noir avait poignardé un passant quelque temps auparavant à deux ou trois bloc de là et qu'ils le recherchaient. Il m'a dit que je pouvais partir. Aucun de ceux qui m'avaient interpellé n'a jugé nécessaire de me présenter des excuses. Ils semblaient estimer que ce qui était arrivé était ma faute parce que je courais.

            J'ai alors réalisé que ce que j'aimais le moins dans le fait de marcher dans New York, ce n'était pas de devoir apprendre de nouvelles règles de navigation et de socialisation - chaque ville a les siennes. C'était plutôt l'arbitraire des circonstances dans lesquelles ces règles s'appliquaient, un arbitraire qui me donnait l'impression d'être redevenu un gamin, qui m'infantilisait. Quand nous apprenons à marcher, chaque pas est dangereux. Nous apprenons à éviter les collisions en étant attentifs à nos mouvements et très attentifs au monde qui nous entoure. En tant qu'adulte noir, je suis souvent renvoyé à ce moment de l'enfance où je commençais juste à marcher. Je suis en alerte maximum, aux aguets. Une bonne part de ma marche ressemble à la description qu'en avait faite un jour mon amie Rebecca : une pantomime exécutée pour éviter la chorégraphie de la criminalité.

                                                            Vigilance

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            Marcher, quand vous êtes noir, restreint l'expérience de la marche. Au lieu d'avoir le sentiment de flâner sans but dans les pas de Witman, Melville, Kazin et Gornick, j'ai souvent l'impression de marcher sur la pointe des pieds de Badwin - le Badwin qui écrivit, dès 1960 : "Rare est en effet le citoyen de Harlem, depuis le paroissien le plus circonspect jusqu'à l'adolescent le plus remuant, qui n'a pas des tas d'histoires à raconter sur l'incompétence, l'injustice et la brutalité de la police. Je les ai moi-même subies ou en ait été témoin plus d'une fois." Marcher me donne à la fois le sentiment d'être plus éloigné de la ville, en raison de la conscience que j'ai d'y être perçu comme suspect, et d'en être plus proche, par l'attention permanente qu'exige ma vigilance. Cela m'amène à me promener de façon plus déterminée, à me fondre dans le flux de la ville plutôt que de m'en tenir à distance pour pouvoir l'observer. Marcher - l'acte simple et répétitif consistant à mettre un pied devant l'autre afin de ne pas tomber - ne se révèle pas si simple que cela lorsque vous êtes noir.

Garnette Cadogan

Article publié le 1er octobre 2015.

° Images : le Courrier international.

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10 février 2016

Les musées européens et la tentation de falsifier l'histoire

 Les musées européens et la tentation de falsifier l'Histoire

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Voici une nouvelle mode qui risque de gagner toute l'Europe. A Amsterdam, « alarmé par un nombre croissant de plaintes provenant de ses visiteurs, le Rijksmuseum a chargé un groupe d'experts d'examiner son million d'œuvres d'art, pour retoquer les titres comportant des termes jugés "offensants". Exit les "nègres", "sauvages' et "maures". Place à des qualificatifs plus neutres », lit-on dans le Télérama du 16 au 22 janvier 2016, n°3444.

L'Europe aurait-elle aujourd'hui honte des termes qu'elle employait pour désigner ou pour qualifier les autres peuples ? C'est de toute évidence le cas. Mais cette entreprise de débaptiser les tableaux qui semble partir d'un bon sentiment n'est en fait qu'une négation de la pensée européenne des siècles écoulés. Il faut savoir assumer son passé, même si personne n'est responsable des crimes de ses ancêtres. On en devient responsable seulement quand on s'acharne à les perpétuer dans ses propres actes.

Si les Européens d'aujourd'hui estiment qu'ils n'éprouvent pas à l'égard des Noirs le même sentiment que leurs ancêtres, c'est une chose réjouissante. Cependant, le fait qu'ils veuillent gommer les sentiments de ces ancêtres est une manière de travestir l'histoire. Les faits doivent rester les faits, et les pensées d'une époque celles d'une époque. Nous n'avons pas le droit de les effacer et les remplacer par les nôtres. Nous avons tout au plus le droit de ne pas les exposer si nous avons peur de choquer l'autre. En aucun cas, nous n'avons le droit de falsifier ce qui a été.

Interrogée par le journal Télérama sur cette volonté de ce musée de falsifier l’histoire, voici ce qu'en pense Ségolène Le Men, historienne de l'art et enseignante à Paris Ouest-Nanterre-La Défense.

Que pensez-vous de l'initiative du Rijksmuseum ?

            Le plus choquant, c'est son côté idéologique, qui a davantage à voir avec la censure morale. L'établissement pourrait tout à fait ajouter, sur le cartel qui accompagne l'œuvre, un commentaire qui la remette dans son contexte. Car on peut commenter l'histoire, la contester, mais les faits sont les faits ! S'agissant, par exemple, d'un tableau, c'est d'autant plus absurde que l'image peinte ne disparaîtra pas. Que l'on traduise un titre pour exposer une œuvre à l'étranger, ou que l'on modifie un titre qui n'a pas été donné par l'artiste et qui a déjà évolué, c'est une chose. Mais qu'une administration s'arroge le droit de procéder à une aussi vaste campagne de retitrage (à fortiori concernant les titres autographes, donnés par leurs auteurs) me semble abusif.

Comment sont apparus les titres des œuvres ?

            Pendant longtemps, les œuvres n'étaient pas titrées. On reconnaissait des scènes ou des motifs, mais le titre (de même que la signature de l'artiste) a émergé plus tard : tout s'est développé avec les institutions et le marché de l'art. Les inventaires, les catalogues, la critique, les salons, les collections et les musées ont contribué à la fixation et à l'utilisation de titres. Les artistes sont devenus conscients de leur importance. Aujourd'hui, le titre est un peu l'indexe de l'œuvre, il la désigne et en oriente l'interprétation.

Sophie Rahal (parties en italique)  / Présentation : Raphaël ADJOBI          

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24 décembre 2015

Le lourd héritage du passé raciste du Musée de l'homme

   Le lourd héritage du passé raciste du Musée de l’homme

    Le Musée de l’homme a rouvert ses portes en octobre 2015  après six ans et demi de fermeture pour travaux. Fondé en 1938, cet illustre département du Muséum national d’histoire naturelle (juin 1793) a été essentiellement nourri par les idées et les travaux racistes du XIXe siècle et du début du XXe que l’on tente aujourd’hui de cacher sous le vernis du souci de la connaissance de la diversité humaine. N’oublions pas que toutes les recherches qui ont installé la réputation de la maison dont il dépend tendaient avant tout à prouver la supériorité de la « race blanche ». Aussi, les nègres y furent nombreux à servir de rats de laboratoire aux anthropologues racistes de ces lieux. Saartjie Baartman (La Vénus hottentote – 1789-1815), originaire de la région sud de l’Afrique, est passée par là. Il me plaît de vous proposer ici l’article de Frédéric Keck publié dans Le Monde des livres le 22 octobre 2015 (Le lourd héritage du Musée de l’homme).

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    Les musées ont une histoire, qu’on ne saurait réduire à une trajectoire linéaire. Cela est d’autant plus vrai pour le Musée de l’homme, Palais Chaillot, à Paris. Le jour de sa réouverture, le 15 octobre, le Muséum national d’histoire naturel, dont il dépend, publiait la traduction de l’ouvrage d’une historienne américaine, spécialiste de l’Empire colonial français en Afrique, Exposer l’humanité. Race, ethnologie & empire en France (1850-1950).
    Un peu comme ce qu’a fait l’Américain Robert Paxton pour l’histoire du régime de Vichy (La France de Vichy, Seuil, 1971), l’historienne Alice Conklin établit les archives d’un passé controversé, montrant que le Musée de l’homme a toujours porté un lourd héritage, celui de ces collections de crânes, issues de l’anthropologie raciste datant du XIXe siècle.
    Le fondateur du Musée d’ethnographie du Trocadéro, en 1878, Ernest Théodore Hamy, enseignait en effet l’anthropologie au Musée d’histoire naturelle à partir de l’observation de ces crânes. Il était membre de la société d’anthropologie fondée par Paul Broca, laquelle sombra, après la mort du grand biologiste, dans le racisme. Nous étions en pleine affaire Dreyfus. Quelques années plus tard, les successeurs d’Hamy à la direction du Musée d’ethnographie, les médecins René Verneau et Paul Rivet, quittèrent la société d’anthropologie, dont ils condamnaient les thèses sur l’influence déterminante de la taille du crâne. Ils organisèrent des missions scientifiques aux Canaries ou en Amérique du Sud pour décrire la diversité des formes linguistiques et culturelles de l’humanité. Les alliances avec la sociologie d’Emile Durkheim, à travers Marcel Mauss et Lucien-Lévy-Bruhl, et avec la muséographie renouvelée par Georges-Henri Rivière, permirent à Paul Rivet de construire un nouveau Musée de l’homme, en 1937, au lendemain de l’exposition universelle.

                                                   Part maudite

    L’anthropologie raciste revint cependant sous l’Occupation, à travers la figure de Georges Montandon, chercheur au Muséum national d’histoire naturelle, dont Alice Conklin montre l’influence sur l’anthropologie française de l’entre-deux-guerres. La teneur des publications de ce chercheur né en Suisse en 1879, membre de l’école de l’anthropologie de Paris et conservateur du Musée Broca, était ouvertement raciste. En compétition avec Marcel Griaule pour la première chaire d’ethnologie de la Sorbonne, il voulut remplacer Paul Rivet à la tête du Musée de l’homme. Il conduisit des examens anthropométriques au camp de Drancy. Et fut finalement abattu par la résistance en 1944.
    Cette part maudite de l’histoire du Muséum contraste, de manière troublante, avec les faits de résistance des chercheurs du Muséum de l’homme exécutés par l’occupant allemand ou le courage des élèves de Mauss morts au combat. Si la postface d’Alice Conklin prend parti dans les tensions présentes entre les deux musées, cet ouvrage superbement illustré offre surtout un regard neutre sur une histoire qui suscite encore des passions nationales.

Frédéric Keck

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19 novembre 2015

Les bébés flingueurs ou les enfants et les armes à feu aux Etats-Unis

                                       Les bébés flingueurs

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            Entrefilet lu dans l'hebdomadaire Télérama de la deuxième semaine de novembre 2015 (n° 3434).

Depuis janvier 2015, aux Etats-Unis, treize enfants de moins de 3 ans sont tués en manipulant une arme à feu, et dix-huit se sont blessés. Dix enfants de moins de 3 ans ont aussi blessé une autre personne. Et deux personnes ont été tuées par un enfant de moins de 3 ans.

            Petit texte à relire et à méditer. En complément de lecture et de méditation, mon article sur les armes à feu aux Etats-unis : http://raphael.afrikblog.com/archives/2012/12/17/25940184.html 

Raphaël ADJOBI

° L'image est tirée du livre d'Annie Pastor (Les Pubs que vous ne verrez jamais). 

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29 octobre 2015

L'histoire du métis entre le Noir et le Blanc

          L'histoire du métis entre le Noir et le Blanc 

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            Dans la seconde moitié du deuxième millénaire de notre ère, aux premières heures d'une nouvelle forme de rencontre entre le Noir et le Blanc que nous situerons entre le XVe et le XVIIIe siècle, les premiers métis que retient l'Histoire sont les enfants issus des amours passagères des colons voyageurs. Ces métis essaimés sur le continent noir finissaient très vite par se fondre dans la population africaine sans laisser de trace. En France, les mariages mixtes qui ont généré l'arrêté du 5 avril 1778* l’interdisant n'étaient pas aussi nombreux que l'on a voulu le faire croire (Pierre H. Boule - Race et esclavage dans la France de l'Ancien régime, éd. Perrin, p. 135-139) ; et il est à noter que les métis issus de ces mariages se sont également vite fondus dans la population blanche. On peut donc affirmer que, de même qu'en Afrique beaucoup de Noirs ont du sang blanc dans les veines, de même en France et ailleurs en Europe, beaucoup de Blancs ont du sang noir dans les leurs. 

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            Mais dans certaines contrées du monde, des circonstances vont peu à peu conduire le métis à affirmer sa particularité pour jouir de privilèges certains et même constituer une véritable caste. C’est cette évolution, qui ne se fera pas toujours sans heurts, sur laquelle nous voudrions ici porter notre attention.

                             Les premiers métis remarqués

            Les premiers métis à échapper aux traitements brutaux que subissaient les Noirs à l'époque de la traite atlantique étaient ceux dont les mères étaient des négresses de maison, c’est – à – dire des  femmes noires qui jouissaient du privilège d'être l'amante ou la maîtresse du maître blanc. Elles furent nombreuses, ces femmes noires isolées du reste des esclaves et qui souvent bénéficiaient même des services d'autres nègres. Elles étaient presque toujours les rivales des épouses européennes des administrateurs coloniaux et des grands fermiers esclavagistes. Des rivales dont les élégantes toilettes trahissaient la considération dont elles jouissaient. Nous en avons de beaux exemples dans les littératures du Nouveau Monde comme par exemple dans L'autobiographie d'une esclave d'Hanna Crafts (Petite Bibliothèque Payot, 2006, p. 270-276) et dans Black rock d'Amanda Smyth (éd. Phébus, 2010). En Afrique, précisément au Sénégal, les fameuses signares aux yeux surréels que célèbre L. S. Senghor ne sont rien d'autres que des négresses et surtout des métisses entretenues par les maîtres blancs et qui échappaient ainsi aux travaux des champs sans toutefois jouir des fastes des réceptions des Blancs.   

            Si peu à peu les femmes métisses supplantent les noires dans les concubinages avec les Blancs et sont entretenues loin des yeux de leurs rivales blanches, les hommes métis avaient un sort moins paisible mais tout de même enviable aux yeux des Noirs. C'est parmi eux qu'étaient généralement choisis les contremaîtres et les membres de la police des négriers aussi bien dans les factoreries en Afrique que dans les plantations dans le Nouveau Monde. Sur le continent noir, nombreux parmi eux étaient des trafiquants servant d'intermédiaires entre les facteurs – négriers blancs tenant une factorerie – et les rois de l'intérieur. Certains devinrent même puissants et célèbres dans le commerce des esclaves. C'est le cas de Da Souza – dit Cha-Cha – le prince des négriers

                               Un métis, prince des négriers 

            Cha-Cha était un métis brésilien corpulent et analphabète. Sa mère était une esclave ayant recouvré la liberté pour avoir fait beaucoup d'enfants. « Cha-Cha avait déserté la marine royale et était arrivé en Afrique comme pilote de négrier [...] Il travailla dans des factoreries et apprit la langue du pays. Cha-cha commença à s'élever grâce à son caractère de mulâtre, d'homme double. Avec les Africains, il faisait l'Africain, il observait toutes les coutumes et les superstitions des Noirs ; avec les Blancs, il était blanc et s'efforçait de parler en civilisé [...] Le palais de Cha-Cha, fait de briques et de planches, possédait des jardins, des promenoirs et était ceint d'une muraille » (Le négrier, roman d’une vie, Lino Novàs Calvo, édit. Autrement, 2011, p. 83-84 ; et aussi Confessions d'un négrier de Théodore Canot, édit. Phébus, 1989, p. 202-207). Il gérait des esclaveries et tenait un harem où cohabitaient des houris, des Noires, des mulâtres et des Blanches – souvent des prostituées achetées à Londres, Paris ou Lisbonne – et même des quarterons qui provenaient des haras du Brésil. Cha-Cha était d'ailleurs veuf d'une mulâtresse brésilienne avec laquelle il avait eu deux filles. Cet homme fut puissant à Ouidah, dans le royaume du Dahomey. 

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            Cette ascension fulgurante de Cha-Cha et la puissance de son pouvoir en Afrique de l'Ouest témoignent du rôle trouble que jouèrent les métis à l'époque de l'esclavage. Au Brésil et dans les Caraïbes, les grandes dames blanches en faisaient leurs favoris. Pendant longtemps, au Brésil et dans les colonies hollandaises, le métis devint une denrée très prisée ; ce qui encouragea l'établissement des haras où l’on élevait des métis et des quarterons que l'on proposait aux riches familles blanches pour servir de cochers, valets ou autres fonctions citadines. Le très grand métissage de la population brésilienne ne s’explique donc que par cette pratique industrielle du croisement du Noir et du Blanc – très à la mode au début du XIXe siècle – pour obtenir des hommes et des femmes à la peau intermédiaire que les familles blanches exhibaient comme des trophées.

                          Quand le métis accède à l’aristocratie 

            Le temps passant, grâce à quelques géniteurs blancs qui leur offraient de brillantes études, peu à peu les métis constitueront, dans certaines régions du monde, une classe intermédiaire et parfois même une caste. Au début du XIXe siècle, à Paris, existait une véritable aristocratie noire faite essentiellement de métis. Le chevalier de Saint-Georges, très célèbre à l’époque, et Alexandre Dumas n’étaient pas les seuls métis que l’on voyait rouler carrosse dans cette ville. « Il y avait quelque chose de singulier à voir ces hommes à la peau noire, fils d’esclaves, mener une vie insouciante de gentilshommes à Paris, capitale de la France voire d’Europe, au moment même où l’empire esclavagiste français était à son apogée » (Tom Reiss, Dumas, le comte noir, édit. Flammarion, 2013, p. 75). 

            Si le pouvoir napoléonien a contribué à la mise à l’écart puis à la disparition de cette aristocratie noire parisienne – qui peu à peu s’est fondue dans la population blanche par les mariages – ailleurs, dans les Caraïbes, les métis ont fini par constituer une classe à part parce qu’ils étaient méprisés par les colons qui ne pouvaient les admettre parmi eux. Et c’est justement là, dans ces îles, que les métis – polis à l’excès envers les Blancs – vont faire valoir la puissance de leur caste par rapport aux Noirs qu’ils méprisent à leur tour. 

            Les plus belles illustrations de cet antagonisme métis-Noirs nous sont fournies par Marie Vieux-Chauvet et Raphaël Confiant. Dans Amour, Colère et Folie (édit. Zulma, 2015), Marie Vieux-Chauvet nous montre que les rivalités politiques en Haïti sont doublées d’une opposition historique entre Noirs et métis. Lorsqu’ils parviennent au pouvoir, les premiers – qui qualifient les derniers de « aristos » – cherchent à leur faire payer leur arrogance et leur mépris séculaires. Ce livre est d’ailleurs l’expression d’une des plus belles déchirures de l’âme métisse dans ces îles des Caraïbes où l’on use du mot mulâtre ou mulâtresse comme d’un titre singularisant. Si l’ouvrage ne cache pas le pouvoir arrogant dont peuvent jouir les métis dans les Caraïbes, c’est surtout dans Madame Saint-Clair (Mercure de France, 2015) de Raphaël Confiant que cette aristocratie apparaît sous son jour le plus cru ! En effet, dans ce roman historique, le métis est à l’image du colon blanc ou du négrier tel que le peint admirablement Alexandre Dumas dans Georges (édit. Gallimard, 1974, collection Folio) : parce que toute sa vie il a vu vendre, acheter et dominer les nègres, « (le mulâtre) pensait donc, dans sa conscience, que les nègres étaient faits pour être vendus, achetés » et dominés et qu’il pouvait logiquement en faire autant. Puisque les Blancs forniquaient avec les négresses et les engrossaient impunément, pourquoi devait-il s’en priver ? Cette réalité a été et demeure dans une certaine mesure celle de la Martinique où – pendant la Révolution française – l’aristocratie n’avait pas été décapitée, comme en Guadeloupe, parce qu’elle jouissait de la protection anglaise.   

            Il est donc clair que le métis ne peut jouir de la même considération sous tous les cieux, parce qu’il ne cultive pas partout la même réputation. Les expériences diverses qui jalonnent son histoire expliquent dans une grande mesure la méfiance que les Noirs lui témoignent quand il vit sous la coupe d’une personne blanche. En effet, il n’est pas rare dans un couple mixte, lorsque la mère est blanche, que les enfants métis soient dans un premier temps totalement accaparés par elle au point de donner l’impression qu’elle nie leur singularité. Ce rejet de tout ce qui rappelle le Noir est encore plus fort chez la mère quarteronne, comme le montrent si bien les premières pages de Délivrances de Toni Morrison (édit. Christian Bourgeois éditeur, 2015). Assurément, c’est toujours la mère et les siens qui travaillent – dans leur comportement – à laisser croire à ces enfants qu’ils ne sont pas Noirs, qu’ils n’ont rien à voir avec la « race » de leur père. La mère de ma mère (édit. Stock, 2008) de Vanessa Schneider en est une très belle illustration ; dans ce livre, la grand-mère noire et la mère métisse ont ce comportement vis-à-vis de leur progéniture. Et quand les camarades noirs de ces enfants s’aperçoivent de ce travail d’accaparement ou d’isolement, ils ne tardent pas à nourrir à leur égard une certaine méfiance ou même du rejet. Parce que nombreux sont les Noirs qui n’ignorent pas que dans différentes contrées ou différentes familles – en Martinique comme aux Etats-Unis d’Amérique, selon l’expérience de Madame St-Clair – « chacun essaie d’éclaircir la race, […] de manière hypocrite, sans jamais l’avouer ». Ce qui explique ce beau proverbe martiniquais : « Dès qu’un mulâtre possède un simple cheval, il prétend aussitôt que sa mère n’était pas une négresse » (Raphaël Confiant, Madame St-Clair, édit. Mercure de France, p. 175).         

            Heureusement, presque toujours à l’adolescence, le jeune métis revient des illusions dont il a été bercé et commence à tirer des leçons de sa propre expérience. Et, peu à peu, il se met à forger une conscience personnelle de son être, de son état de métis ; et surtout de son appartenance à un groupe génétique reconnaissable par les autres êtres humains. Il serait donc bon que chacun s’applique à ne pas lui jeter la pierre car il n’est jamais facile d’être écartelé entre deux mondes. Si les quarterons Alexandre Pouchkine et Alexandre Dumas ont tenu a affirmer leur négritude sous leur peau blanche et leurs cheveux crépus, c’est qu’ils étaient conscients de cette difficulté d’être dans un monde de Blancs où le rejet du sang noir semble atavique.     

*Deux prostituées noires, interrogées en 1777 par le procureur du roi de l’Amirauté de France, Guillaume Poncet de la Grave, […] inquiétèrent les officiers royaux au point que « la prostitution aussi bien que les mariages mixtes jouèrent un rôle important dans l’élaboration de la nouvelle législation » interdisant les mariages mixtes comme une mesure d’hygiène publique.

Raphaël ADJOBI

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28 avril 2015

La Morsure du Soleil (Un recueil de poèmes de Liss Kihindou)

                                La Morsure du Soleil

                 (Un recueil de poèmes de Liss Kihindou)  

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            Les poèmes réunis ici par Liss Kihindou sont ceux de ses jeunes années (1995-1999) quand « l'obsession de la rime » agitait son esprit. Presque vingt ans déjà, s'exclame la jeune poétesse, en jetant un regard en arrière ! Entre les « Hommages » aux âmes chères à son cœur et les temps où elle goûtait « Le privilège d'être enfant de Dieu » – sentiment qu’elle estime le plus beau – Liss Kihindou nous offre les « Souvenirs des temps où le monde est tout en fleurs » et ceux où elle avait senti le besoin de « Dire les mots (pour) exorciser les maux ». Un parcours qui va donc de la terre d'où l’homme a été tiré au ciel où il voudrait s’élever.   

            Certes, malgré les brefs rappels des contextes qui les ont vu naître, quelques textes très ancrés dans la société ou l'actualité congolaise pourraient laisser certains lecteurs dubitatifs. Mais tout le monde reconnaîtra que les larmes, les rires, ainsi que les aspirations de l'âme – qui ont scandé la jeunesse de cette enfant qui connaît la qualité de la morsure du soleil – crépitent ici comme des étincelles que l'on suit les yeux émerveillés. « Tu n'es plus que cendre » (p.23) retient l'attention par son rythme et l'universalisation d'une douleur nationale. « La preuve » (p. 34) interpelle le cœur de l'amoureux. « Nuit ambiguë », deuxième version (p.50) inquiète et apaise à la fois. Retenons cette étincelle-ci, admirablement drôle (p. 52) :

 

Un train sans freins 

Insouciante je vais

Mes pieds trottinent, piétinent

Aux locataires de la route

Ils se heurtent et trébuchent

Pour arriver

Mes pieds trottinent, courent

Heureux d'avoir fait la moitié du parcours

Quand du sac qui les surmonte

Sourd un bruit

Le signal ?

Mes pieds ralentissent, écoutent

Et retentit le signal.

 

Mes pieds trottinent, courent

Inquiets de n'avoir pas fini le parcours

Ils s'effraient du gargouillement

Signal d'un train sans frein

Le train qui happe les distances

Le train qui roule et dont les roues

Contre la voie intestinale

Provoquent ce sifflement :

Sss... sortir... sss... sortir

La voie intestinale, un long tunnel

Possédé par la hantise

De la délivrance

La voie qui débouche en plein air

Par une bouche

Une bouche ridée

Une bouche rétrécie

Ne s'ouvrant que pour vomir

Mes pieds tremblent

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Le train s'est ébranlé

La bouche va s'ouvrir

La ralentir est impossible

Impossible...

(Novembre 1995)

 

 

Les mots ont ce pouvoir magique de rendre merveilleuses les choses les plus banales ! Cette subtile peinture du malaise ou du mal-être que provoque un besoin naturel pressant me ravit le cœur !

            Est-il besoin de rappeler qu'on ne lit pas un recueil de poèmes comme on lit un roman ? En poésie, chaque texte est un tableau qui appelle une halte, un temps d'appropriation, un moment de vie des sens. C’est sans doute parce que chaque texte suscite une réaction particulière que chacun éprouve le besoin d’analyser subtilement, intérieurement. On ne peut donc apprécier un recueil de poèmes qu'en prenant son temps, comme dans une galerie de peintures ! De l'impatience naît l'ennui ou le dégoût de l'art. Prenez donc le temps avec La Morsure du Soleil.

Raphaël ADJOBI

Titre : La Morsure du Soleil (poèmes), 78 pages

Auteur : Liss Kihindou

Editeur : L'Harmattan-Congo, 2014 

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01 mars 2015

Ta main blanche sur mon épaule ou la prière du nègre Banania (poème)

                  Ta main blanche sur mon épaule

                         (ou la prière du nègre Banania)

 

MARCOUSSIS 2003

   

                        Pose ta main blanche sur mon épaule

                        Et de ma mémoire efface Aimé Césaire

                        Pour qu’à jamais je ne songe

                        Au Discours sur le colonialisme.

 

                        Pose ta main blanche sur mon épaule

                        Et de ma face noire fais un masque blanc

                        Pour que, fier, je puisse braver Fanon !

 

                        A ton ombre tutélaire, je veux marcher.

                        Offre-moi ton bras séculier pour que brille

                        Dans mes yeux la flamme insolente

                        Capable d’écarter de mon chemin la foule nègre.  

 

                        Pose ta main blanche sur mon épaule

                        Et fais de moi un nègre de maison

                        Contre les nègres marrons de ce nouveau siècle !

 

                        Demain, contre ta face je m’inclinerai

                        Les bras chargés des chaînes d’antan

                        Liant les cortèges des chants plaintifs

                        De ceux que j’aurai pour toi arrachés à la terre d’Afrique.

 

                        Pose ta main blanche sur mon épaule

                        Et scelle indéfiniment le pacte

                        Cher à mon cœur de nègre de maison.

 

                                  Raphaël ADJOBI

                                (Le 28 février 2015)

 

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19 février 2015

Sale temps pour les enfants d'Eburnie

           Sale temps pour les enfants d'Eburnie

 

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            Depuis que de la savane profonde

            La terreur s'est répandue sur Eburnie,

            S'exhale de nos terres un parfum de mort.

            Dans les champs, les récoltes sont tachées de sang.        

 

            Des plaines sèches, chaque jour,

            L'épouvante enfle, moutonne et vient

            Au sein de l'Ebrié déverser sa macabre moisson

            De corps d'enfants affreusement mutilés.

 

            Comme un souffle de l'harmattan,

            Les égorgeurs ont prospéré dans les bois du sud ;

            Et l'art de verser le sang a fait d'eux d'excellents maîtres.

            Les statues de leurs criminels enseignements font foi.

 

            Ce matin encore, on frappa à la porte. On ouvrit.

            Sur le seuil, un fossoyeur qui sourit.

            - Je ne suis pas encore prêt, dit l'enfant.

            - Il est déjà temps de partir, déclara l'ange moissonneur.

 

            Le garçon fit son rot en souvenir de son dernier repas ;

            L'intérêt de l'autre ne pouvait attendre.

            Les autels ont besoin de sang, on le crie.

            Il faut à la préférence ethnique cinq ans de garantie.

 

            Combien d'enfants encore faudra-t-il sacrifier ?

            Ici, un père veille son fils sans tête ni main.

            Là, une mère pleure une tête sans corps.

            Et nos sanglots interrogent le ciel et les palais muets.

 

            Parfois, du fond de nos cœurs, un espoir s'éveille ;

            Puis, de sa marche lente et pesante

            S'en va mourir dans l'Ebrié comme

            Accompagnant le voyage funèbre de nos tendres enfants.

 

            Raphaël ADJOBI

             (15 février 2015)   

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06 avril 2014

Le racisme pathologique, ou quand le racisme devient une maladie

                              Le racisme pathologique

                  ou quand le racisme devient une maladie 

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            Regardez bien les deux premières images qui illustrent ce billet. Prenez le temps de chercher à comprendre ce qui pourrait justifier le comportement des deux personnes blanches en action. Certains aiment à dire qu'il faut replacer les choses dans leur contexte. Je vous laisse alors le loisir de l'inventer. Pour ma part, rien ne peut justifier ces deux comportements. 

Racisme 2 0006

            Dans les deux cas, les personnes noires attaquées ne représentent aucun danger pour chacun des deux Blancs. Les dames dans la piscine auraient-elles antérieurement offensé l'hôtelier ? Même si c'était le cas, peut-on trouver juste de réparer l'offense avec une telle violence destructrice et surtout en prenant la personne par traitrise ? Quant au policier, c'est discrètement qu'il gaze la fillette, démontrant clairement qu'il est en faute, qu'il n'est pas en train de sanctionner légalement la fillette qui l'aurait outragé. 

            Ces deux images sont indiscutablement la marque d'un racisme dont seuls sont capables les Blancs à l'égard des Noirs en ces temps modernes. Comment peut-on expliquer l'existence de ce racisme intimement ancré dans les profondeurs de certains êtres humains ? Il serait difficile de qualifier ces gestes de gratuits, épidermiques, totalement irréfléchis et donc irrationnels. 

            Je crois sincèrement que lorsque le racisme s'apparente à ce que l'on appelle un geste gratuit, un geste proche de l'enfantillage - ce qui fait que l'on dit que c'est pour s'amuser - c'est que nous sommes justement en face du racisme pathologique. Ce dernier type de racisme profondément ancré dans l'être, a des manifestations impulsives et procure de la jouissance. Il est différent du racisme fanfaron qui vise à blesser et à se faire valoir par la même occasion. Il va plus loin que le racisme culturel qui veut affirmer la supériorité de sa race. Le racisme pathologique qui a l'apparence de l'irrationnel est le résultat d'un traumatisme subi dans un contexte extrêmement raciste. C'est dire que le fait de baigner constamment dans un milieu profondément raciste fait de vous un malade du racisme. 

            Pour vous expliquer cela, je vais passer par un détour qui nous mettra tous d'accord. Les traumatismes propres aux bourreaux sont régulièrement relevés chez les soldats américains et européens qui ont séjourné dans des zones de conflits très violents où ils ont pratiqué la torture, le viol et la boucherie humaine. Ils en reviennent brisés et vivent dans la peur de reproduire les mêmes comportements avec leurs concitoyens. De même que leurs victimes - dans les pays qu'ils ont quittés - portent en eux des traumatismes profonds, ils sont  eux aussi atteints de maladies singulières.            

            N'est-il pas vrai que les Noirs d'aujourd'hui portent encore en eux  des réflexes liés à l'histoire douloureuse  de l'esclavage et de la colonisation ? N'est-il pas vrai que nos pensées sont imprégnées de ce passé douloureux qui nous a plus ou moins profondément affectés ? Les dommages psychologiques que nous ont infligés l'esclavage et la colonisation sont bien réels, au point que certains en ont encore des manifestations proches de l'irrationnel. De même, comme le fait adroitement remarquer Louis-Georges Tin dans Esclavage et réparations, les descendants des colons ont aussi gardé des séquelles de cette époque. Habitués à briser impunément des vies humaines à longueur de journée, certains ont développé en eux "narcissisme, complexe de supériorité, schizophrénie tendant parfois au double discours, trouble de la mémoire proche de l'amnésie, angoisses obsidionales* par rapport aux étrangers, paranoïa postcoloniale liée à une psychose du déclin, etc." 

            En un mot, les gestes racistes que nous pouvons observer sur les deux premières images sont ceux de personnes malades du racisme pratiqué à outrance. Et comme tous les malades, ils ont besoin d'être soignés, à défaut d'être internés. 

* Sentiment d'être assiégé. Ces personnes voient partout des étrangers qui veulent prendre leur place, qui représentent donc une menace.

Racisme à Harvard 0003

Raphaël ADJOBI

Posté par St_Ralph à 14:38 - Arts, culture et société - Commentaires [0] - Permalien [#]