Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

28 mai 2012

Exhibitions, l'invention du sauvage

                               L’invention du sauvage

       et les exhibitions coloniales ou zoos humains

numérisation0001            Le dimanche 3 juin 2012 s'achèvera l'exposition "Exhibitions, l'invention du sauvage" au musée du quai Branly. Toutes mes excuses à mes lecteurs - surtout à mon amie et blogueuse Liss qui vient de la visiter -  pour cette présentation tardive de cet événement. Que ceux qui peuvent encore effectuer le déplacement y courent car il vaut et mérite une halte.   

            C'est la lecture de "Le sauvage et le préhistorique, miroir de l'homme occidental" de Marylène Patou-Mathis qui m'a permis de prêter attention à cette exposition qui a débuté le 29 novembre 2011. Et c'est avec beaucoup d'enthousiasme que je l'ai visitée trois semaines plus tard. Ceux qui n'ont pas osé y aller ou qui hésitent à le faire devraient franchir le pas sans plus attendre. Cette exposition est à mon avis, l'une des plus belles que la France organise dans le cadre de l'évocation de son passé colonial. 

            Si l'exhibition publique des singularités ou des malformations humaines a participé aux succès des foires en Europe et aux Etats-Unis au début du 19è siècle, la construction scientifique du racisme pour justifier l'esclavage avait orienté le regard de l'Européen vers les contrées nouvelles comme l'Afrique, l'Océanie et le Nouveau Monde. Avec la fin de la traite atlantique et l'avènement des expansions coloniales, - vers la fin de la deuxième moitié du 19è siècle - une nouvelle passion s'était emparé de l'Europe : l'étalage de son empire par des expositions coloniales ! Partout en Europe, des milliers d'Africains, d'Indonésiens et de natifs des Amériques étaient exhibés dans des foires que les états organisaient pour montrer à leurs populations la grandeur de leur oeuvre civilisatrice. Tout cela contribuera, bien sûr, au sentiment de supériorité que certains Blancs manifestent encore aujourd'hui dans des discours qui semblent remonter à un autre âge. 

            Aujourd'hui, le succès de "Cannibale" de Didier Daeninckx, qui a pour cadre l'une de ces expositions coloniales avilissantes pour tous ces êtres venus des continents lointains, montre la curiosité des jeunes français pour un passé de leur pays qu'ils n'ont pas l'occasion de découvrir dans les programmes d'enseignement de l'histoire et de la géographie. Par ailleurs, le retentissement de La Venus noire (film d'Abdellatif Kechiche) a permis pour un temps à la France entière de s'étonner de la passion étrange que l'homme blanc manifestait à l'égard de son semblable de couleur différente. 

numérisation0013            Mais comme à chaque époque les hommes se disent avoir acquis une moralité supérieure à leurs prédécesseurs, ils s'enfoncent sans le savoir dans d'autres formes de mépris de l'Autre. La connaissance de cet état de chose doit nous inciter à la vigilance. Et le rôle d'une exposition comme celle que le musée Branly propose depuis six mois est d'interpeller chacun sur l'état de sa propre conscience par rapport à son semblable, à son voisin différent par sa couleur ou sa culture.

Raphaël ADJOBI

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13 février 2012

John William, le chanteur franco-ivoirien, et moi

John William, Le chanteur franco-ivoirien, et moi

John William 0001            C'est bien triste que je rédige cet article sur John William, ce chanteur Franco-Ivoirien que j'ai découvert en 1968 et qui est demeuré à jamais l'une mes références en matière de chanson française. Je me souviens de son passage en Côte d'Ivoire en 1970 avec Marcel Zanini qui, à l'époque, avait repris avec beaucoup de succès une chanson brésilienne sous le titre "Tu veux ou tu veux pas". Je suis triste parce qu'au moment d'écrire cet article, j'apprends qu'il est mort depuis un an (8 janvier 2011).

            J’avais manqué l’occasion d’aller le voir à Auxerrexpo lors de son passage dans l’Yonne ; il y a de cela… une quinzaine d’années. Avec ou malgré le temps, on finit par oublier l’âge de ceux que l’on aime. On les imagine toujours avancer moins vite en âge que nous. L’amour est bien trompeur parfois, sinon toujours.

            Né à Grand-Bassam en 1922 d’une jeune mère de 15 ans, le jeune Yao quitte la côte d’Ivoire à huit ans avec son père blanc Charles Huss. Ernest Armand Huss – son nouveau patronyme depuis la reconnaissance du fils par le père – va très vite se retrouver seul, abandonné aux brimades des pensionnats de France. Quant au père, il est vite reparti pour d’autres aventures en Afrique. Heureusement, une marraine formidable lui redonnera le sourire. A 17 ans, alors qu’il travaillait comme ajusteur-outilleur dans une usine parisienne, la guerre éclate. Compte tenu de l’avancée des troupes allemandes, les ouvriers sont évacués à Laval. Le 9 mars 1944 – il a alors plus de vingt ans – il fait partie des 13 otages choisis par les Allemands après le sabotage de l’usine où il travaillait.

            Et c’est en Prison qu’il va découvrir sa voix. Parce que ces copains de cellule lui prédisaient tous une carrière de chanteur, une ambition sécrète se forma en lui et l’aida à survivre.

John william & Maya 0002            Mais à vrai dire, sa vie de prisonnier dans les camps allemands, c’est récemment que je l’ai découverte. En mai 20O5, le journal La Croix lui a consacré deux pleines pages ! C’était la première fois que je voyais son image et quelques bribes de sa vie dans une presse nationale. Serge Bilé n’a pas manqué de penser à lui quand il écrivit son livre « Noirs dans les camps nazis ». Malgré la découverte du volet triste de sa vie, je ne garde de lui que le chanteur qui me fit tant rêver. Je ne garde de lui que l’image de John William, ce patronyme choisi dans les années 1950, comme le voulait la mode des noms de spectacle de cette époque.

            Depuis 1968,  pour moi « Une île au soleil » chante le charme de l’île de Grand-Bassam. Cette liberté qu’à chaque être humain d’associer telle ou telle image au texte qu’il lit ou qu’il écoute construit notre mémoire et fait le charme de notre vie. Je sais que beaucoup de fans de John william adorent « Si toi aussi tu m’abandonnes ». Quant à moi, le texte que je préfère c’est « Je suis un nègre ». Sa belle construction et sa profondeur ne cessent de me charmer depuis 1968. 

                        

John William N&B 0006Je suis un nègre(1952) 

J'ai quitté mes amis et ma Louisiane
Pour un lointain pays, adieu savane !
On m'appelle Mambo
De couleur est ma peau
Je suis un nègre

Je n'ai pas de métier et dans la ville
Je traîne mes longs pieds las et dociles
J'ai trouvé le métro
Mais pas de p'tit boulot
Je suis un nègre

Je n'ai plus mon vieux soleil
Je n'ai plus jamais sommeil
Mambo !

Je ne regarde pas les belles dames
Car je n'ai pas le droit d'avoir une âme
Mon cœur est pourtant bon
Mais voilà l'obsession
Je suis un nègre

Mais voici qu'on me sourit
On me remercie
J'ai sauvé un enfant blanc
Comme je suis content !
Depuis, je suis portier
On peut me voir au cabaret
Tous les soirs

J'ai des galons brodés sur ma casquette
Et des boutons dorés sur ma jaquette
Je suis très imposant
J'amuse les passants
Je suis un nègre

L'orchestre joue des chants de ma Louisiane
Que j'écoute, lointain, comme un profane
New York c'est bien joli
Mais j' préfère mon pays
Je suis un nègre

J'entends le son des tam-tams
De la trompette qui clame
Sa joie

Mais un soir dans la rue, des mitraillettes
Crachant le feu, la mort, firent la fête
Ce n'était pas pour moi
Mais j'étais là, ben quoi !
J'étais un nègre

Je suis au Paradis avec les anges
C'est drôle en une nuit comme la vie change
En haut, je suis heureux
En bas, j'étais peureux
J'étais un nègre

J'ai retrouvé le soleil
J'ai retrouvé mon sommeil
Mambo !

Je n'ai plus de couleur, plus de visage
On n' se retourne plus sur mon passage
Je suis l'ami du Ciel
Et du Père Éternel
Je suis une âme
 

Raphaël ADJOBI

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09 février 2012

L'Académie française offre le fauteuil de Léopold S. Senghor à Valéry Giscard d'Estaing

                           L'Académie française offre

                le fauteuil de Léopold Sédar Senghor

                            à Valéry Giscard d'Estaing 

numérisation0002            Combien sommes-nous à savoir que le 11 décembre 2003, Valéry Giscard d'Estaing, l'ancien président français (1974 – 1981), à été élu au fauteuil n°16, - laissé vacant par le poète sénégalais Léopold Sédar Senghor - dès le premier tour de scrutin, par dix-neuf voix sur trente-quatre. Je parie que, comme moi, cette information vous a échappé. Si toutefois ce n'est pas le cas, elle a dû tout de même très vite quitter votre mémoire. Revenons donc ensemble sur l’événement et posons-nous quelques petites questions.  

            Réfléchissons un peu. L'ancien président de la République aurait-il produit quelque écrit de qualité qui le rapprocherait du francophone Léopold Sédar Senghor au point de les réunir sous la coupole pour jouir de la même immortalité ? Je cherche et je ne vois rien venir à l'horizon. Mais le hasard fait bien les choses ! Je découvre que l'homme est l'auteur de quelques essais politiques sans grand succès et d'un unique roman, Le Passager, écrit en 1994. Toutefois, le grand public - et peut-être même ses amis - ne le découvriront écrivain qu'en 2009 avec son pitoyable La Princesse et le Président, dans lequel il s'est mis à fantasmer et à s'imaginer l'amant de la princesse Lady Diana. Nous nous étions tous moqué de lui au point de le dégoûter de l'écriture littéraire. Mais l'homme est têtu et croit à son étoile depuis qu'il a pris l'habit vert et se croit chantre de la Négritude comme l'ancien propriétaire du fauteuil n°16. Le voilà donc, depuis quelques mois, avec le troisième roman de sa vie d'écrivain : Mathilda, dédié « à l'Afrique, le continent maternel ». Je vous l'avais dit ! Bientôt, on l'appellera Giscard l'Africain. Je l'imagine déjà réécrivant "Joal" et se pâmant d'admiration devant « les signares à l'ombre verte des vérandas ».

            On a le sentiment que pour Valéry Giscard d'Estaing, le temps presse. Il lui faut au plus vite étoffer sa maigre bibliographie afin de justifier l'honneur qui lui est fait d'entrer sous la coupole comme par effraction. Le peu de cas fait autour de sa réception dans cette illustre maison témoigne de l'insignifiance de son mérite. C'est comme s'il avait reçu la communion sans confession et qu'il lui faut dorénavant faire preuve d'une vie irréprochable pour se racheter. 

            A propos, les Immortels qui accueillent les récipiendaires sont-ils encore assez lucides pour distinguer les vrais serviteurs de la littérature française du clinquant tapageur des titres honorifiques de la société politique ? Savent-ils encore faire la différence entre Jean Marie Gustave Le Clézio et Nicolas Sarkozy ? Au regard de leur décision concernant Valéry Giscard d'Estaing, l'écrivain Eric Chevillard pronostique que Nicolas Sarkozy a toutes ses chances. « Il lui suffira d'écrire un ou deux livres sur le tard - Casse-toi, pauvre conne (une relecture sentimentale de La Princesse de Clèves) ou A la recherche du temps perdu à travailler plus pour vivre moins (une autobiographie) - et on lui trouvera un siège ».

Raphaël ADJOBI

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30 mars 2011

Mon premier Salon du livre

                           Mon premier Salon du livre

 

Salon_du_livre_            Ce sont des obligations professionnelles qui m'ont contraint à choisir le lundi 21 mars, dernier jour de l'exposition, pour me rendre au Salon du livre. C'était aussi le jour des professionnels. Malheureusement, j'ai très vite appris à mes dépens qu'un professeur de français n'est pas considéré comme un professionnel du livre. A vrai dire, ce n'était point là le sens de la formule. Il fallait comprendre  « journée des professionnels de l'édition ». Ouf ! Je n'étais pas loin d'être très vexé. J'ai donc attendu 13 heures pour accéder au salon comme tous les « non professionnels ».

 

            Le côté déplaisant de ce salon c'est qu'il avait quelque chose d'une foire aux puces avec les multiples cortèges des établissements primaires et collèges de Paris et de ses environs. Pendant que les plus petits avaient le nez dans les piles de livres à la recherche de je ne sais quel objet rare, - ce qu'on apprécie - les adolescents se pavanaient nonchalamment dans les allées ou s'installaient dans un coin pour déguster le sandwich qu'ils avaient pris soin d'emporter pour ne pas mourir de faim. On le sait bien, la lecture n'a jamais rempli le ventre. Que chaque adulte tire ses conclusions quant au profit qu'un tel public peut faire de cette visite. Il me semble que les bibliothèques suffisent aux besoins de la jeunesse d'un certain âge.

 

            Il y a cependant une chose qui retient agréablement l'attention dès que l'on pénètre dans l'enceinte du salon : c'est la magnificence des lieux, disons la beauté du décor. Tout invite à un moment de plaisir des yeux et fait naître en vous l'espoir d'une belle rencontre. Mais les stands des grands éditeurs tenus par de jeunes étudiantes ne sont guère engageants. En pareille occasion, le visiteur rêve d'approcher des spécialistes et non des intérimaires retenus pour se faire un peu d'argent de poche ou pour arrondir leur fin de mois.

Salon_du_livre_2_ 

            La belle découverte que je fis ce jour-là fut le stand du bassin du Congo. Un grand et beau stand agréablement décoré. Henri Lopes, qui fait aujourd'hui figure d'ancien, y tenait une conférence avec quelques éditeurs africains. Arrivé aux dernières minutes du débat avec le public, je me suis contenté de quelques images à défaut d'informations sur les éditions africaines et les jeunes écrivains. Une chose est sûre : les écrivains congolais ont honorablement gagné leurs galons de groupe littéraire dans le monde de la littérature. En d'autres termes, on peut aujourd'hui parler de littérature congolaise comme l'on parle de littérature française ou anglaise. C'est véritablement un univers géographique suffisamment riche en production littéraire pour qu'on la singularise dans ce que l'on nomme communément la littérature africaine. Ceux qui pensent à la nécessité d'un salon du livre sur les terres congolaises ont raison de souhaiter cette expérience qui serait un moyen d'ancrer les écrivains dans le milieu social qui est la source première de leur inspiration. Il faut éviter de faire de la littérature congolaise une littérature étrangère écrite et éditée à l'étranger pour le public européen et la diaspora africaine.Serge_diantantu_

 

            Après quelques photos donc, je quitte le stand du bassin du Congo. Et c'est à quelques pas de là que je vais trouver mon bonheur de lecteur de l'histoire des Noirs. Zut ! je n'ai pas retenu le nom du stand. Qu'importe ! Mon bonheur est total. Je fais là la connaissance de deux auteurs de bandes dessinées historiques : Serge Diantantu qui publie Mémoire de L'esclavage et Roland Monpierre qui consacre son dernier album à La légion Saint-Georges. Deux ouvrages édités par Caraïbéditions. J'échange longuement avec eux et obtiens deux dédicaces illustrées.

 

            La bande dessinée au service de l'histoire des Noirs ! Une belle idée qu'il faudra creuser davantage. Ce peut être une façon moins austère de mettre l'histoire des Noirs à la portée des adolescents et même des moins jeunes.Roland_Monpierre_

 

            Mon premier Salon du livre fut donc un moment bien agréable. L'après-midi que j'y ai passé m'a vite fait oublier ma longue et inutile attente du matin. Mon seul regret : avoir manqué le rendez-vous du samedi avec mes amis blogueurs. Si le Salon du livre est un moment de rencontre entre auteurs et lecteurs, c'est assurément un grand plaisir d'y rencontrer également ceux qui ont la même passion que nous : la lecture.

 

Raphaël ADJOBI

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10 février 2011

Venus noire (un film d'Abdellatif Kechiche)

                              Venus noire

                                      (Un film d'Abdellatif Kechiche)

Venus_noire_I_0001            L'un des films qui, en France, a profondément marqué la fin de l'année 2010 est sans aucun conteste La venus noire d'Abdellatif Kechiche. Il retient l'attention tout d'abord par le fait qu'il se classe parmi les rares films historiques qui ne flattent pas la conscience européenne sur un sujet ayant une relation avec l'Afrique noire. Il retient ensuite l'attention par sa technicité : les gros plans et la répétition de la scène qui fait du personnage principal une bête que l'on n'apprécie que sortant d'une cage pour être livrée en pâture aux rires et quolibets du public, sous la direction autoritaire et humiliante d'un maître dompteur. Un spectacle dans lequel l'Europe du début du 19è siècle reconnaissait l'Afrique sauvage qui alimentait son imaginaire.

            

            La Venus noire est l'histoire de "La venus hottentote" - Saartjie Baartman, de son vrai nom - cette jeune Noire originaire de la colonie du Cap (région de l'actuelle Afrique du Sud) au postérieur sans doute atteint par quelque éléphantiasis qui, pour cette raison, au début du 19è siècle a été emmenée en Europe (en Angleterre puis en France) pour être exhibée dans les foires publiques comme l'on montrait les ours et autres animaux des contrées sauvages. Présentée comme une semi-sauvage, elle suscita aussi la curiosité des naturalistes français qui en firent un objet d'observation aussi bien de son vivant qu'après sa mort.

            La Cubaine Yamina Torres qui interprète le rôle de la Venus hottentote rayonne dans ce film dans la nature obscure de la femme humiliée qui tente de sauvegarder sa féminité tout en essayant de donner un sens au rôle qu'on lui inflige mais dans lequel elle voudrait se voir artiste. Pas simple. Et c'est ce caractère obscur de l'être dont on ne lit le mal être que dans sa pesante impassibilité qui a dérangé beaucoup de spectateurs quand il ne les a pas bouleversés. « La Venus dérangeante et bouleversante de Kechiche », titrait Le Monde (7 octobre 2010) ; « Cet obscur objet du martyre », notait Télérama (27 octobre 2010).

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            Que le spectateur blanc de ce début du 21è siècle éprouve un malaise à regarder les images d'un tel spectacle, je le comprends fort bien. Et je dis heureusement ! Mais pousser l'écoeurement jusqu'à conclure qu'en dénudant sa Venus de toute émotion et les autres personnages de toute compassion enlève tout humanisme au film et en fait même « une oeuvre hautaine [...], un miroir glauque dans lequel Abdellatif se regarde complaisamment haïr » comme le dit Cécile Mury dans Télérama, c'est faire au réalisateur un procès qui n'a pas lieu d'être. Pourquoi faut-il que certains Blancs voient toujours dans le miroir du passé qu'on leur tend et qui ne les flatte pas une haine à leur égard ? Il est malheureux de voir trop de gens incapables de regarder notre passé commun en face. Cette attitude est la cause des nombreuses falsifications de certains pans de notre histoire commune.

            Si l'on veut que nos descendants lisent de la compassion dans les récits des vies d'aujourd'hui, c'est maintenant qu'il nous faut montrer un coeur tendre et compatissant les uns à l'égard des autres. Quand on n'est pas capable de comprendre ceux qui vous entourent, on ne doit pas se permettre de chercher l'amour dans son passé.

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            Pour ma part, le jeu peu expansif du personnage de la Venus m'a semblé conforme au caractère des femmes africaines. Aussi, je rejoins l'avis de Samuel Douhair qui voit dans la diction presque atone et le regard dénué d'expression du personnage « une opacité délibérée (qui) est le plus bel hommage qu'Abdellatif Kechiche pouvait rendre à cette femme, opprimée par le regard des autres, jusque dans la mort. » (Télérama du 27 octobre 2010). En effet, comme le dit si bien Thomas Sotinel dans Le Monde du 27 octobre 2010, « Cette pornographie à alibi scientifique née autour des attributs physiques de la jeune femme (son sexe en particulier) peut-elle être montrée sans troubler ? » On peut même se permettre de lui reprendre cette autre question et la généraliser en la posant à tous ceux qui ont vu ou verront le film : « Suffit-il de voir et de s'indigner pour acquitter sa dette à l'égard de la victime ? » Nous transformer pour que ce qui nous indigne aujourd'hui ne se reproduise plus n'est-il pas ce que nous avons de mieux à faire ?

Raphaël ADJOBI

Film français d'Adellatif Kechiche et Ghalya Lacroix (2h39)

Avec : Yamina Torres, André Jacobs, Olivier Gourmet.

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02 novembre 2010

Les parias de l'art (un poème de Serge Moreau)

                             Les parias de l’art

                             (Un poème de Serge Moreau)      

A Liss, qui a vécu d’espoir de lire ce poème promis depuis bientôt un an. Qu’elle trouve ici, non pas « le feu » (Baldwin) mais « Les parias de l’art » délicatement déposé au pied du lit de sa longue attente.

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C’est pendant l’été 2009, lors d’une visite faite au musée de Noyers-sur-Serein dans l’Yonne (prononcez Noyère), que j’ai découvert ce magnifique poème. Pour ma part, c’est l’un des plus beaux sur l’image du poète. Dans l’imaginaire populaire, il semble que depuis l’Antiquité le poète a toujours été représenté comme ayant la tête aux nues et les pieds trébuchant sur la pierre du chemin. Baudelaire en a fait un albatros dont les ailes de géant l’empêchent de voler une fois installé sur la terre commune. C’est en effet un être des hauteurs, des rêveries, un être qui côtoie l’immensité céleste. Cette vision baudelairienne est encore très proche de celle que l’on prête à l’imaginaire populaire, avec l’aspect pitoyable plus accentué. Par contre, avec Serge Moreau, le poète devient douloureusement humain. Ce n’est point l’être aux dimensions célestes qu’il nous propose, mais l’artiste parmi les artistes, l’artisan parmi les hommes. Et l’on découvre que dans sa dimension sociale, le poète n’est pas moins à plaindre que lorsqu’il est présenté comme étranger parmi les hommes parce qu’ayant constamment la tête perdue dans « ces rêveries merveilleuses ».     

                    Les parias de l’art

            Les poètes sont les parias de l’art,

            Dans la longue parade des artistes

            Qui arrivent de toutes parts

            Leurs chariots sont les plus tristes.

            En tête, sur les chariots dorés, avancent les comédiens,

            Les chanteurs, les jeunes premières,

            Les bonimenteurs, les clowns, les musiciens,

            On y voit même, parfois, des écuyères.

            Voici les gens de plume, appelés écrivains ;

            On dit que certains seraient très riches

            Mais inutile de chercher en vain

            Où sont les nègres de ceux qui trichent.

            Puis suivent, en rangs serrés :

            Architectes, peintres, humoristes,

            Dessinateurs, illustrateurs inspirés,

            Quelques acrobates, quelques journalistes.

            Passent encore beaucoup de grands personnages

            Qui n’ont généralement rien fait.

            Cependant ils présentent si belle image

            Qu’on les balade à grands frais.

            Bons derniers, longtemps après

            Sur des charrettes incroyables

            Brinqueballent des êtres délabrés

            Dans un anonymat pitoyable.

            Ils progressent, malgré tout, ainsi

            Dans leur misère orgueilleuse,

            Depuis des siècles endurcis

            Soutenus par des rêveries merveilleuses.

            Personne ne salue ces pauvres illuminés

            Pas même ces chamarrés vieillards

            Qui regardent passer, comme des condamnés

            Les poètes, qui sont les parias de l’art.

                          Serge Moreau

            Serges Moreau est un poète bourguignon originaire de l’Yonne (89). Il a passé son enfance à Noyers-sur-Serein – classé parmi les plus beaux villages de France - puis à Joigny. Il vit actuellement à Laroche Saint-Cydroine où j’ai pu le rencontrer plus d’un an après mon coup de foudre pour son poème. L’homme est également un grand collectionneur de boîtes métalliques qui ne manquent pas de susciter la curiosité de ses visiteurs.

Raphaël ADJOBI

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30 mai 2010

Opération Candy blog par Caroline K.

                                    Opération Candy blog de Caroline K.

Candyblog     Caroline K. lance une opération séduction sur son blog. C'est l'occasion de découvrir cette artiste qui réalise des portraits aux couleurs douces pour le bonheur de ses amis. J'espère avoir un jour le plaisir de vous la présenter plus longuement. En attendant, vous pouvez participer à son opération et gagner de sympathiques lots. Des lots qui se veulent des témoignages d'amitié.                

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23 février 2010

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur (le film)

L_oiseau_moqueur_2Du silence et des ombres

            Je viens de découvrir avec un grand plaisir le film réalisé à partir du livre de Harper Lee : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Grégory Peck y incarne magistralement le personnage de Atticus Flinch grâce à une désinvolture presque synonyme de naïveté dans une Amérique où la conviction de la supériorité des blancs n’admet ni doute ni contestation.

            Le début du film peut faire croire à ceux qui disent que le roman de Lee est un roman pour enfant qu’ils ont raison ; tant leur présence crève l’écran. Mais c’est aussi dans cette première partie que le sens pédagogique de l’œuvre se révèle dans toute son évidence. La présence et le rôle de la servante noire qui semble conduire les enfants de Atticus avec rigueur et bienveillance nous rappelle constamment la dimension humaine de l’œuvre et du personnage de Atticus Flinch. C’est parce qu’ils baignent dans un cadre sain, exempt de tout préjugé que leurs interrogations et leurs actes face au déroulements des événements sont chargés d’humanité.   

Raphaël ADJOBI

Titre : Du silence et des ombres

MEP Vidéo. / Mes éditions préférées /1962

Durée : 123 mn / Lauréat de trois Oscars.

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15 décembre 2008

Les Noirs dans la publicité française

          Les Noirs dans la  publicité française

 

 

            Depuis 2008, on constate une très légère diversité ethnique dans l‘espace publicitaire français. Diversité très légère mais qui se remarque du simple fait que l’image du consommateur noir n’a jamais été considérée comme valorisante pour les enseignes commerciales. Il fut même un temps où les Asiatiques étaient plus nombreux dans les publicités télévisées, comme s’ils étaient plus représentatifs de la diversité française que les Noirs.

            Aujourd’hui, à la télévision française, même les publicités vantant les jeux présentent des Noirs qui ne sont pas des figurants mais des membres de famille. Nintendo montrent un couple mixte – femme blanche, homme noir - qui joue. Un organisme d’apprentissage de l’anglais montre un Noir avec sa femme blanche et leur enfant métis. Depuis Mai 2008, l’athlète noir Ladji Doucouré incarne à l’écran l’image de l’anti-transpirant de Menen. Malgré tout, trouver l’image de Noirs sur les emballages des produits de grande consommation est chose encore exceptionnelle au point de susciter la curiosité quand on en vois une.

            Il est très loin l’époque de la victoire de la France à la coupe du monde 1998 ; époque où de nombreux footballeurs noirs trônaient sur les grands panneaux publicitaires et crevaient les écrans des télévisions françaises. L’espoir a été de courte durée.

            Devant cette frilosité à utiliser l’image du Noir, il n’est donc pas étonnant qu’en 2008 il n’y ait encore aucun film français ou européen – produit par des blancs – ayant une tête d’affiche issue des milieux noirs. Dans un petit billet publié dans le Nouvel observateur du 19 juin 2008 (p.38), la réalisatrice blanche Eliane de Latour, pénalisée de choisir des Noirs pour des premiers rôles, interroge ceux qui dirigent les industries du cinéma européen sur le bien fondé de leur comportement. Elle ne se satisfait pas de l’argument selon lequel un film avec un acteur principal noir ne marchera pas parce que « le public ne s’identifie pas aux Noirs. » Ainsi donc « le public s’identifie à E.T, à un ours, mais pas à un acteur noir ? » interroge-t-elle. Mais alors, pourquoi Denzel Washington et bien d’autres attirent des foules en France ?

            Il faut croire que, comme autrefois on tenait les indigènes éloignés, l’on veut tout simplement tenir les Noirs loin de cette industrie afin qu’ils ne fassent pas concurrence aux acteurs blancs.

            Je termine mon article par une interrogation. Je vous présente ici une publicité du 19è siècle vantant les mérites d’un savon qui « lave plus blanc que blanc » puisqu’il est capable de blanchir un Nègre. Regardez-là bien avant de lire la suite de mon message. Prêtez attention à la femme à gauche, l’enfant prenant son bain, l’homme au premier plan dont la main sort de l’eau de la bassine, enfin l’expression de l’homme à l’arrière plan.

Carte_publicitaire_N_gre            La découverte de cette publicité m’emmène à me demander si la décoloration de la peau chez les Noirs est une pratique plus ancienne que la rencontre avec les Européens aux siècles de l’esclavage et l’élaboration des théories racistes à leur égard. Avec les théories du XIX è siècle selon lesquelles le Noir serait une dégénérescence du blanc (1), n’aurait-on pas fait croire aux Noirs qu’il leur était possible de quitter leur enveloppe noire pour se rapprocher de la race blanche dite pure ? On peut aisément croire que des populations africaines entières ont dû être très sensibles à cette publicité dont l’impact perdure encore aujourd’hui.

 

Raphaël ADJOBI          

 

 

(1) La couleur noire est en effet due à un pigment brun, appelé la mélanine, qui colore la peau.

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16 octobre 2008

Aya de Yopougon (Marguerite Abouet)

Aya_de_Yopougon                                     Aya de Yopougon

 

                                                   (bande dessinée)

 

 

            Enfin une bande dessinée africaine qui tient la route.  Marguerite Abouet raconte ici les histoires ordinaires des filles d’Abidjan. Mais elle a choisi de situer les aventures de son héroïne dans le quartier populaire de Yopougon ; Yop City, pour les intimes !

            Avec son coéquipier Clément Oubrerie qui signe les dessins, Marguerite Abouet révèle dans ce premier tome non seulement un talent de grande observatrice des faits de la société ivoirienne mais aussi une excellente narratrice qui manie agréablement l’humour. Aya de Yopougon est un récit plein de fraîcheur africaine aussi bien au niveau du texte que des situations mises en scène.

            Le format choisi par l’éditeur confère à cette bande dessinée un aspect presque luxueux. C’est peut-être le prix qui pourrait être dissuasif sur le marché africain. Pour ma part, je me réjouis de voir sur le marché des livres écrits par les africains. Plus il y en aura, moins le public africain sera tenté de lire des histoires européennes qui n’ont rien à voir avec son mode de vie.

Aya_de_Yop_auteur

Raphaël ADJOBI

 

Titre   : Aya de Yopougon

Auteur : Marguerite ABOUET

Dessinateur : Clément OUBRERIE

Editeur : Gallimard (Collection : Bayou)

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