Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

02 mars 2020

Olivier Merle démystifie "Le journal d'un négrier au XVIIIe siècle" de William Snelgrave

          Olivier Merle démystifie le best-seller qui a nourri

la pensée européenne sur la traite négrière jusqu'à nos jours

                       (Note inédite à Raphaël ADJOBI du 9 juin 2010)

Journal d'un négrier au XVIIIe siècle

     «Sur ce livre, mon opinion a évolué progressivement à chaque lecture. Ravi au début du témoignage de première main qu’il semblait être, j’ai eu de plus en plus l’impression (et ce dès la seconde lecture mais l’impression s’est amplifiée par la suite) que ce Snelgrave nous prenait un peu pour des imbéciles.

     Je vois maintenant ce livre sous un jour tout autre que le simple témoignage d’un capitaine négrier qui raconte son expérience. Ce livre est clairement un livre de propagande qui a pour but de riposter au mouvement abolitionniste qui commençait à se développer en Europe. Son propos est de donner les arguments habituels en faveur de la traite et de l’esclavage mais en prenant un soin considérable à convaincre et séduire son public.

Il y a d’abord l’organisation du livre en tout point remarquable.

     Dans le chapitre I, on donne d’abord une vision apocalyptique (le mot est très juste…) de la

Olivier Merle

situation en Afrique. La description de la barbarie africaine est propre à faire dresser les cheveux sur la tête du plus endurci des lecteurs européens, tant la sauvagerie sanglante y est décrite dans tous les détails (décapitations d’hommes par milliers, sacrifices, entassements des têtes pour en faire des pyramides, etc). En contrepoint de cette affreuse barbarie, le capitaine Snelgrave se comporte comme un saint Homme. Ses pensées et ses actes sont ni plus ni moins celles d’un prêtre. Et la mise en scène de son humanité et de son courage relève du grand art. Une anecdote parmi d’autres : voilà donc notre bon capitaine, parmi les nègres sanguinaires qui coupe la tête pour un oui ou pour un non, mais qui ordonne à l’un de ses hommes de détacher un enfant de 18 mois attaché à un poteau parce qu’il va être sacrifié le soir même (Snelgrave est indigné que l’on puisse tuer un enfant…). Le roi n’est pas content (on s’en doute) mais le capitaine rachète l’enfant et le ramène à bord du navire pour le sauver (on imagine la scène). Là, l’histoire devient vraiment merveilleuse. La mère de l’enfant est à bord parmi les captifs (quel hasard miraculeux !), elle se précipite pour reprendre son enfant dans les bras (quel liberté de mouvement pour une captive!) et elle se remet à l’allaiter sous les applaudissements (si, si) et les chants de joie de tous les autres captifs. C’est biblique, on voit le tableau : un Snelgrave debout et baigné de lumière, entouré des captifs noirs agenouillés qui le regardent avec admiration, et la mère donnant le sein à son enfant, au pied du capitaine, dans l’harmonie la plus parfaite. Snelgrave, c’est le Sauveur, une sorte de Christ fait capitaine négrier. Le pire, finalement n’est-il pas que notre amour des belles histoires nous fasse gober cette anecdote à la première lecture (à la seconde, on se reprend, heureusement).

     Voilà donc le chapitre I : un récit d’épouvante, l’Afrique c’est l’enfer, et le capitaine un saint homme au milieu de toute cette barbarie. Le lecteur est mûr pour passer au chapitre II. Après une telle description de l’Afrique, comment ne pas adhérer immédiatement à l’idée qu’il faut sauver ces pauvres Noirs de l’enfer et les emmener en Amérique ? Le chapittre II n’a pas besoin d’être long. Il est donc court.

     Pourquoi le livre ne s’interrompt-il pas à la fin du chapitre II ? Parce qu’il doit être lu par le plus grand nombre et qu’il faut attirer les lecteurs, le bon peuple européen, qu’il faut convaincre. Comment faire ? La meilleure façon est d’ajouter quelques bonnes histoires de pirates dont les Européens étaient friands à l’époque. Et on ne va pas y aller avec le dos de la cuillère. Voilà que ce capitaine Snelgrave a également été capturé par les pirates. Et pas par n’importe lesquels, mais par les plus connus de l’époque, ceux dont on parle dans les chaumières en Europe, à savoir Howell Davis (connu pour avoir pris Fort James sur le fleuve Gambie), le Français La Buse (une autre célébrité) et Cocklyn (connu pour sa férocité). Pour les besoins de l’aventure, on réunit ces trois-là ensemble dans le même épisode (le monde est petit et il faut quand même condenser le récit). Et on place ces aventures au chapitre III afin de s’assurer que le lecteur aura lu les arguments pro-esclavagistes avant de se détendre avec les histoires de pirates. Voilà donc un remarquable livre de propagande, parfaitement construit. 

     Notons qu’il est paru en 1734 et, fait extraordinaire, il a été traduit en français dès l’année suivante en 1735. Il devait y avoir un lobby puissant pour faire traduire et publier si vite ce livre dans la langue de l’ennemi héréditaire. Mais il faut dire que le français était la langue la plus lue en Europe à l’époque, d’où l’urgence d’une traduction. Il sera traduit en allemand en 1747 (décidément, un grand succès de librairie).

     Est-il crédible qu’un livre remarquablement pensé et composé, fourmillant d’anecdotes peu crédibles et allant toutes dans le même sens, ait véritablement été écrit par un capitaine négrier ?

     Qui est-il d’ailleurs, ce capitaine Snelgrave ? A vrai dire, personne ne le connaît et on ignore la date de sa naissance et celle de sa mort. Au point que Pierre Gibert (le préfacier de l’édition 2008 publiée chez Gallimard) écrit : Malgré toutes nos recherches, notamment auprès de la bibliothèque du musée de la Marine de Paris et auprès des services d’archives du musée de la Marine britannique de Greenwitch, nous n’avons pu trouver les dates de sa naissance et de sa mort ; nous faisons appel aux lecteurs au cas où ils pourraient nous informer.

Pour un témoin aussi important, ce serait bien en effet de s’assurer qu’il ait vraiment existé...» 

Olivier Merle

9 juin 2010 (http://www.raphaeladjobi.com/archives/2010/05/27/18027633.html )

 

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22 février 2020

Où sont passés les pharaons blancs ? (Raphaël ADJOBI)

      Où sont passés les pharaons blancs ?

 

Egyptiens et Egyptiennes A

     Depuis quelques années, nous assistons à un spectacle étonnant : plus nous avançons dans le XXIe siècle et plus les égyptologues sont nombreux à contester les affirmations péremptoires nourries par le racisme de leurs prédécesseurs ; affirmations enseignées à travers le monde assurant – par les manuels scolaires, les films et les livres pour enfants - que les Egyptiens avaient construit les pyramides en réduisant des peuples étrangers en esclavage. Aujourd'hui, tous les chercheurs sérieux du monde sont d'accord pour dire que tout cela n'était que mensonge. La revue française Historia de février 2020 vient d’ailleurs d’écrire que s’il y a une certitude, c’est bien celle-ci : l’Egypte ancienne ne connaissait pas l’esclavage ; et comme partout dans l’Afrique ancienne, il n’existait pas en Egypte de mot pour désigner l’esclavage (p. 22). La traite et l’esclavage sont des pratiques qui remontent à l’Antiquité européenne (Histoire des Blancs – Nell Irving Painter, Max Milo 2019) introduits en Afrique par les Arabes au VIIe siècle pour atteindre l’Afrique occidentale au XIIIe siècle. Avant le XIVe siècle, l’Europe ignorait qu’il y avait des hommes au sud du Sahara (cf. Atlas Catalan). Ce qui veut clairement dire qu’avant cette date, en Europe, les esclaves étaient presque tous blancs : «Les esclaves noirs sont une minorité dans le monde avant la traite atlantique» (Catherine Coquery-Vidrovitch – Historia, fev. 2020, p. 20).

 

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     Mais ce qui est encore plus surprenant, c’est de voir tous les nouveaux égyptologues européens parler ouvertement de «pharaons noirs» ; expression reprise par Télérama dans sa publication du 11 janvier 2020 (voir image). Enfin, l’homme Blanc rapproche le mot « Pharaon » du mot « Noir » ! Mais en disant qu'il y a des «pharaons noirs» qui ont régné sur l'Egypte, Pierre Ancery (qui signe l’article) et le réalisateur du beau documentaire présenté par Arte cette semaine-là, laissent croire qu'il y avait aussi des pharaons blancs ! La question à laquelle ils doivent répondre est celle-ci : où sont les pharaons blancs ? Qu'ils nous montrent les pharaons blancs avec leur peuple blanc vivant en Egypte dans l'Antiquité. Qu'ils nous expliquent pourquoi des Blancs ont édifié des dieux noirs, comme le sphinx ?

Les Pharaons noirs

     Il faut dire que le documentaire Pyramide K2019, sorti en septembre 2019 et publié sur Internet depuis novembre 2019 a lancé un vrai défi à tous les prétendus Egyptologues blancs. Le réalisateur dit clairement que la demande de Cheik Anta Diop pour analyser scientifiquement les corps des pharaons n’a pas été satisfaite ; et cette analyse n’est toujours pas à l’ordre du jour parce que les Arabes, nouveaux occupant de l’Egypte, s’y opposent. Un jeune français, quelque peu globe-trotter, dont les vidéos ont été exploitées par le réalisateur de Pyramide K2019, bien que ne voulant pas remettre en doute la croyance en une Egypte blanche, assure à deux reprises - dans une vidéo qu’il nomme debriefing de K2019 – qu’en visitant le musée du Caire, on ne peut que croire en une Egypte ancienne nègre. Les propos de ce jeune homme m’ont surpris : comment peut-on accorder plus de crédit à ce que l’on raconte par rapport à ce l’on voit, à ce que l’on touche ? Comment peut-on mettre sur le même pied d’égalité le réel palpable et les racontars ? Il préfère demeurer dans les erreurs apprises que de se fier à la réalité qu'il voit et qu'il touche du doigt !

L'Egypte au XIe siècle

    D’autres documentaires récents sur l’Egypte, disponibles sur Internet, laissent clairement comprendre que les égyptologues occidentaux - tel l’Américain George Reisner - qui ont procédé à des fouilles étaient tous des pilleurs de sarcophages pétris du racisme de leur époque. Ces documentaires assurent enfin que si les pyramides de Koush (Soudan actuel) ont les sommets explosés à coups de dynamite, c’est parce que les pilleurs européens croyaient qu’elles étaient conçues comme celles d’Egypte : c’est-à-dire que les plus belles pièces tombales étaient placées à leur sommet. Or, les pyramides de Koush, plus nombreuses et souvent plus anciennes, ont les tombes royales dans les profondeurs de la terre. Ce qui oblige les Egyptologues de ce XXIe siècle à faire parfois des plongées dans des tombeaux inondés par la montée des eaux.

     Réjouissons-nous de l’émergence d’une nouvelles races d’Egyptologues et d’historiens qui travaillent sur le terrain sans oublier de regarder les populations africaines. Jusqu’ici, tous donnent raison à Cheick Anta Diop que très peu d’universitaires européens connaissent.

    Terminons par cette précision : c’est dans la première moitié du XIXe siècle que l’anthropologue et racialiste américain Samuel George Morton (1799 – 1851) assura pour la première fois que la grandeur de l’Egypte ancienne est liée à la supériorité blanche. C’est lui qui voyait des perruques aux cheveux laineux que porteraient les anciens Egyptiens au-dessus de leurs vrais cheveux raides et de couleur claire. Morton pour qui le volume crânien permettait de prévoir les capacités intellectuelles de chaque race ne pouvait croire que les Pharaons soient des Noirs. Alors dans sa lancée, « il déclare que la forme du crâne des anciens Egyptiens – du moins ceux qui sont bien habillés et enterrés en grande pompe – est la même que celle de l’homme blanc moderne » (Nell Irving Painter – Histoire des Blancs, éd. Max Milo, 2019). Lui et ses admirateurs, tels l’Ecossais Knox et le Français Gobineau, trouvaient tout à fait cohérent qu’une race supérieure de Blancs portent des perruques aux cheveux crépus pour régner sur un peuple de Noirs de génération en génération. N’oublions pas non plus que Morton, Knox, Gobineau, Grant, Roosevelt, Emerson et bien d’autres ont divisé les Blancs en plusieurs races et ont placé la race « nordique » - parfois appelée saxonne – au-dessus de toutes les autres. Pour ce qui est de la France, Gobineau et Lapouge affirmaient que deux races occupaient la France : les aristocrates qui seraient des Nordiques et Aryens à tête allongée (dolichocéphales) et les paysans des Alpins à tête ronde (brachycéphales) ; les premiers descendraient des Francs, une race supérieure, et les seconds des gaulois, une race de vaincus (par les Romains) et donc inférieure.

Raphaël ADJOBI

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02 février 2020

La traite négrière dans les manuels scolaires français (Raphaël ADJOBI)

 La traite négrière dans les manuels scolaires français 

       Rappel : en France, si «les programmes sont nationaux et définis par le ministère de l’Education nationale […], le contenu des manuels est déterminé par les éditeurs et la seule loi du marché. Le choix de la langue et du style, la sélection des sujets et des textes, l’organisation et la hiérarchisation des connaissances obéissent à des objectifs politiques, moraux, religieux, esthétiques, idéologiques, économiques explicites et implicites» (François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils - Fatima moins bien notée que Marianne, éditions, de L’Aube, 2016). A regarder les choses de plus près, un manuel scolaire est à la fois «un support de la conservation de ce qu’une société choisit de dire d’elle-même, la trace des choix scolaires d’une époque», avant même d’être un support de transmission de connaissances. Ce qui veut dire clairement que «les manuels scolaires ont un rôle dans la formation des normes et des opinions des élèves» (id.).

       Et concernant précisément l’enseignement de la traite négrière atlantique, il convient de voir ensemble comment ce sujet est traité dans nos manuels scolaires pour comprendre l’opinion que l’on entretient dans la conscience des élèves, les citoyens de demain.

       Mais il convient de rappeler aussi que c’est en 2008, suite à la loi Taubira de 2001 reconnaissant la traite et l’esclavage des Noirs dans les Amériques et dans l’océan Indien comme crime contre l’humanité, que l’obligation d’enseigner ce sujet est inscrite au programme des classes de quatrième. Il y a donc seulement 12 ans que ce pan de l’histoire de France a fait son entrée dans les collèges, sans jamais avoir fait, au préalable, l’objet d’enseignement dans nos universités. En joignant cette carence pédagogique en amont à ce que nous avons dit en introduction quant aux règles qui président à l’élaboration des manuels scolaires, on n’est pas étonné de voir leur contenu se situant parfois très loin de la vérité des faits historiques. Parler alors de fabrique d’opinions ne serait pas exagérer. 

         Une gravure de propagande pour former une opinion générale

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       Ainsi, une gravure de propagande contre les abolitionnistes au XVIIIe siècle est reprise dans presque tous les manuels scolaires sans même aucune considération pour le message absolument faux qu’elle véhicule. On peut y lire «Marchand d’esclaves de Gorée». Depuis douze ans, ni les éditeurs, ni les usagers n’y trouvent rien à redire. Or, l’île de Gorée n’a jamais été un marché aux esclaves mais un camp de concentration des captifs loin des leurs dans l’attente de leur embarquement vers les Amériques. C’est comme si on enseignait quelque part dans le monde qu’Auschwitz était un camp de vacances pour Juifs. A la vérité, il n’y a jamais eu de marché aux esclaves sur les côte du golfe de Guinée puisque tous les Africains déportés dans les Amériques étaient des personnes capturées comme du gibier ; donc des captifs et non des esclaves.

Falsification pédagogique

       Depuis deux ou trois ans, sans doute attentif aux nombreux voyages des Africains-Américains à l’île de Gorée devenu un lieu de mémoire, un éditeur décida d’enlever à cette image du XVIIIe siècle son titre originel qui témoigne sûrement de l’ignorance de son auteur pour le remplacer par un autre encore plus trompeur. On peut désormais lire dans certains manuels sous cette gravure : «Un marchand européen et un vendeur d’esclaves africain». En généralisant ainsi le titre, le crime devient parfait ; on laisse croire que partout en Afrique - précisément dans le golfe de Guinée - il y avait des marchés aux esclaves où les négriers européens allaient faire leurs courses. Et tout le monde adhère à ce qui est affirmé comme une indéniable vérité, puisqu’elle s’appuie sur une image du XVIIIe siècle !

Collier de la servitude

       Certains manuels scolaires poussent même l’audace jusqu’à ajouter à cette gravure des commentaires personnels n’ayant aucun lien avec l’histoire de l’esclavage. Ainsi, un éditeur se permet d’ajouter que que sur la même gravure «les esclaves portent le collier de la servitude». Vous ne trouverez nulle part chez les historiens anglais et américains que les Africains portaient un collier signalant leur état de servitude. 

       Sur l’une des deux images ci-dessous, il est encore fait mention du «collier de la servitude». Ce collier censé être porté depuis l’Afrique – image précédente – apparaît différent sur l’image ci-dessous. Les Européens marquaient-ils l’état de servitude de leur domestique par un collier ? Là, c’est aux Européens de répondre à cette question. Quant au collier de servitude de la première image, il n’a jamais existé. Aucun peuple du golfe de Guinée n’a jamais pratiqué l’esclavage ni identifié le captif par un collier. 

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                            La réalité sur le terrain africain

Capture Capcoast castel Ghana

       Solidement installés dans des forts qui constituent leurs bases militaires, Les Européens font la loi. Tout chef africain qui n’exécute pas leurs volontés devient leur victime en même temps que l’ensemble de son village, C’est dans ces forts – bien protégés des Africains et de la cupidité de leurs concurrents – que les Européens entassaient les captifs avant l’arrivée des navires négriers. Le fort de Gorée (au large de Dakar au Sénégal) n’est absolument pas un cas exceptionnel. Aucun historien n’a démontré l’existence de marchés aux esclaves sur les côtes de l’Afrique où opéraient les Européens.

Frot au Ghana

       A partir de ces forts militaires appelés comptoirs ou captiveries – parfois «esclaveries» - les émissaires de chaque royaume européen organisaient les captures d’êtres humains en s’appuyant sur les Africains qu’ils pouvaient terroriser ou corrompre. En effet, grâce aux produits venus d’Europe, ces émissaires obtenaient la collaboration de certains chefs africains et de groupes de trafiquants attirés par l’appât du gain. L’histoire nous enseigne que tout envahisseur ou occupant suscite des «collabos». C'est l'envahisseur nazi qui a produit la collaboration du régime de Vichy dirigé par le maréchal Pétain. 

    A tous ceux qui emploient encore l’expression «commerce triangulaire» sans tenir compte des informations historiques données ici, posons cette question : «si les patrons des grandes surfaces commerciales françaises allaient dans les campagnes se fournir en légumes, en viande et en lait armés de fusils et de canons, diriez-vous qu’ils achètent ces produits aux agriculteurs et aux éleveurs ?» Nous ne croyons absolument pas que vous diriez que les agriculteurs et les éleveurs leur vendent leurs produits. Nous ne croyons absolument pas que vous diriez que les produits vendus dans les magasins ont été acquis honnêtement par les patrons. Il est donc temps d'oublier l'expression "commerce triangulaire" parce que l'on ne peut pas parler de commerce quand on obtient ce que l'on veut par la contrainte.

Cour intérieure du Frot

       Cette technique sera la même qui sera utilisée par la France au XXe siècle pour obtenir la contribution de ses colonies aux deux guerres mondiales contre les Allemands : «la France recourt à la voie d’appel, notamment en Algérie avec l’aide active des chefs locaux qui perçoivent une prime par homme enrôlé. C’est en Afrique noire que la force a été le plus employée pour obtenir le nombre de "volontaires" requis […] Chaque cercle est tenu de fournir un certain nombre de recrues. La France va donc utiliser ses alliés, comme les chefs de villages pour recruter [...] Les chefs de villages n'ont d'autres choix que de respecter les décisions de l'administration» (Armelle Mabon – Prisonniers de guerre indigènes, visages oubliés de la France occupée – Archives nationales Paris, 1990 – Cdt Maloux, Le tirailleur sénégalais de la 9e division d’infanterie coloniale ; Moulaye Aïdara, Histoire oubliée des tirailleurs sénégalais, mémoire de DEA, mentionnés par Armelle Mabon).

Remarque : en France, dans les manuels scolaires et les livres d’histoire, quand il s’agit des Africains, on ne fait jamais la différence entre un captif (un prisonnier) et un esclave (celui dont on exploite la force physique par le travail). Aline Helg (Suissesse – Plus jamais esclave, 2016) et Markus Rediker (Américain – A bord du négrier, 2013) sont les deux historiens qui se sont clairement désolidarisés de cet amalgame délibéré pour laisser croire que les africains déportés étaient déjà des esclaves en Afrique.

Raphaël ADJOBI

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12 janvier 2020

La repentance : la leçon d'Elizabeth Eckford à Hazel Bryan

                          La repentance :                      

       la leçon d'Elizabeth Eckford à Hazel Bryan

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Les faits historiques :

            Le 17 mai 1954, la Cour constitutionnelle des Etats-Unis déclare la ségrégation raciale anticonstitutionnelle dans les établissements scolaires publics. Le 4 septembre 1957, à Little Rock, dans l'état d'Arkansas, en voulant pousser la porte d'un lycée, neuf adolescents noirs ont dû affronter la haine raciale de la communauté blanche. Les policiers venus en grand nombre sur place n'ont rien fait pour les protéger alors qu'ils baissaient la tête sous la pluie d'insultes, de crachats et de menaces de mort. Elizabeth Eckford, 15 ans, était du groupe. Dans la foule des Blancs criant leur haine juste derrière elle, Hazel Bryan, une jeune fille de 17 ans, montrait plus de colère que tout le monde et lui criait sans discontinuer : «Rentre chez toi, en Afrique !» En larmes au milieu de la foule haineuse, Elizabeth réussit à s'installer sur un banc en attendant d'entrer dans l'enceinte du lycée. C'est alors qu'un homme blanc se met derrière elle comme pour la protéger de son corps, lui pose une main réconfortante sur l'épaule et lui murmure : «Ne pleure pas ; ils ne méritent pas tes larmes».  

            Quarante ans plus tard, le 20 septembre 1997, le photographe Will Counts qui avait immortalisé la scène de ces cris vociférés par la jeune fille blanche dans le dos de la jeune noire, réunit les deux femmes pour une scène de réconciliation. Une scène d'apparence belle pour le public américain abonné au «happy end». 

Elizabeth Eckford et Hazl Bryan 2

          A vrai dire, l'idée de la réconciliation est venue de l'historienne blanche Elizabeth Jacoway, originaire elle aussi de l'Arkansas, mais pas du même lycée. Elle voulait que les deux jeunes filles, devenues des dames quarante ans plus tard, se rencontrent afin, si possible, d'engager le dialogue et voir si elles pourraient se réconcilier. Ce qui signifierait que la Noire aurait pardonné à la Blanche. Clairement une façon d'effacer un peu un passé honteux qui pèse sur les Blancs du sud des Etats-Unis. La photo de 1997 est donc censée remplacer la photo humiliante de 1957 qui a fait le tour du monde. Suite à la nouvelle photo, les deux femmes entreprennent des conférences communes devant les élèves et les étudiants, des interventions communes sur les plateaux des chaînes de télévision. La Blanche est consciente qu'il a dû être difficile pour la Noire de subir des insultes quotidiennes durant cette année scolaire ; la Noire est conscience que la vie de la Blanche a dû ne pas être facile avec cette photo de sa haine manifeste qui a fait le tour du monde. Mais la vérité de l'histoire, c'est ce qui s'est passé en septembre 1957.

            Elizabeth Eckford est persuadée qu'en 1957, Hazel Bryan, qui n'était pas une élève du lycée de Little Rock, a passé son temps à agiter en sous-main les provocateurs. C'était une des meneuses de l'année insupportable qu'elle a vécue avec ses huit autres camarades. Mais chaque fois qu'elle demande à Hazel ce qu'il s'est passé, comment elle a vécu cette année-là, celle-ci est restée évasive ; et surtout, elle assure qu'elle ne se souvient de rien, comme si elle était frappée d'amnésie. Une façon de laisser croire que le choc de la photo a été trop fort pour elle ou qu'elle-même a été traumatisée par ses propres vociférations au point de les avoir oubliées ? En tout cas, elle avait même oublié ses propos ségrégationnistes et racistes prononcés devant les télévisions après l'événement de septembre 1957 qui avait fait d'elle une vedette locale ! Mais Elizabeth n'est pas dupe des silences de Hazel sur son passé ; surtout qu'elle apprend que chez elle, avec ses parents et ses amis, Hazel continue à avoir des propos parfois racistes. C'est ainsi qu'Elizabeth va s'éloigner d'Hazel. Les deux femmes vont se séparer définitivement et ne plus se parler.

La leçon de l'histoire :

            Le temps passant, la série de la belle photo de réconciliation est épuisée et l'immense poster affiché devant le lycée de Little Rock défraîchi. La question de la réédition du poster se pose alors en 2000. Hazel est tout à fait d'accord parce que ce poster représente sa mémoire réhabilitée. Ceux qui savaient les sentiments de Hazel loin d'être honnêtes s'attendaient à un refus d'Elizabeth. Non, elle ne va pas accepter cela une deuxième fois, se disaient-ils ! Eh bien, si ! 

            Elizabeth Eckford accepte la réédition et la vente du poster dans tout le pays ! Mais son accord est assujetti à une condition : elle demande qu'un petit texte soit apposé au bas de l'image. Un petit texte qu'elle voudrait non pas seulement un message pour elle et pour Hazel, mais pour l'humanité tout entière. Voici donc le message universel qu'elle demande au bas du poster : «Il ne peut y avoir de véritable réconciliation sans une reconnaissance sincère du passé douloureux que nous avons en commun»

            C'est dire qu'Elizabeth est prête à accorder son pardon à condition qu'Hazel Bryan reconnaisse sincèrement ce qu'il s'est passé à l'époque. On peut pardonner aux autres, mais à condition que la reconnaissance du passé douloureux soit sincère ! En clair, que Hazel Bryan ait présenté ou pas des excuses à Elizabeth Eckford, il lui restait la voie de la reconnaissance de la vérité, la voie de la reconnaissance de ce passé douloureux qui fait partie de leur histoire commune. En d'autres termes, il lui fallait avoir le courage de regarder la vérité en face. Voilà ce dont elle n'a pas été capable ! 

            Cette leçon nous fait clairement comprendre que toute personne ou tout peuple qui clame être opposé à la repentance montre sa volonté de demeurer dans le mensonge et s'octroyer la possibilité de continuer à agir selon ses seuls désirs. En effet, la repentance suppose à la fois la reconnaissance d'un acte condamnable, d'une faute, mais elle suppose aussi la profonde conviction de la nécessité d'un changement radical de comportement. Ce n'est pas parce que l'offenseur dit «pardon» qu'il doit se croire automatiquement pardonné. C'est suite à la reconnaissance du mal fait, suite à la reconnaissance de la vérité que l'offensé dit à l'offenseur : «je te pardonne». En d'autres termes, c'est à l'offensé qu'il appartient d'accorder ou non son pardon. Disons donc aux hommes et aux peuples à l'orgueil surdimensionné qui croient que l'on attend d'eux qu'ils prononcent le mot "pardon" qu'ils se trompent ! La vérité, c'est qu'ils sont incapables de regarder la vérité en face et qu'ils préfèrent demeurer dans le mensonge et la falsification des faits historiques ! 

Hazel Bryan indigne de toute considération :

            Dans un entretien accordé en décembre 1998 au journaliste Peter Lennon, pour le magazine The Guardian, Hazel Massery - née Bryan - révèle clairement - sans le vouloir, peut-être - que dans cette entreprise de réconciliation, elle était uniquement guidée par la réhabilitation de son image de fille blanche souillée par la photo de 1957 : «Je n'avais pas tout à fait 17 ans... Je n'étais pas sûre à cet âge de ce que je pensais... Je pense que la maternité fait ressortir la protection ou le soin d'une personne. J'ai ressenti un sentiment de profonds remords parce que j'avais fait du tort à un autre être humain à cause de la couleur de sa peau. Mais on est également à la recherche de secours et de pardon, bien sûr, plus pour soi-même que pour l'autre personne. J'ai donc téléphoné à Elizabeth Eckford». Oui, Madame Massery (née Bryan) voulait prendre soin d'elle-même. Elle voulait une image qui la réhabilite ; c'est tout ! La vérité, elle s'en moque. Eh bien, pour qu'elle réfléchisse - en même temps que tout le monde - au sens de la réconciliation, Elizabeth Eckford lui dit de manière définitive qu'«Il ne peut y avoir de véritable réconciliation sans une reconnaissance sincère du passé douloureux que nous avons en commun».

Raphaël ADJOBI

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08 juillet 2019

Barracoon (Zora Neale Hurston)

                                                   Barracoon

                                             (Zora Neale Hurston)

Barracoon

            Barracoon est le témoignage d'un Africain de la dernière cargaison américaine de la traite atlantique. Enlevé à 19 ans lors d'une razzia en 1859 et arrivé aux Etats-Unis en 1860, Lewis Cudjo - Kossoula (son nom africain) - sera un homme libre cinq ans et demi plus tard à la faveur de la guerre de Sécession. Ce n'est donc pas sa vie d'esclave qui constitue l'élément important de ce récit, mais son passé africain, l'attaque de son village et sa captivité dans un baracon de Ouidad dans l'actuel Bénin.

            Le mot barracoon - baracon en français - vient de l'espagnol "barracón" désignant à l'origine une "cabane" (du Catalan "barraca"). Cela laisse imaginer que les premiers comptoirs européens établis sur les côtes africaines étaient des constructions rudimentaires - mais déjà armées - où étaient entassées les victimes des razzias pratiquées par les Espagnols et les Portugais eux-mêmes. Mais bien vite, ces baracons vont devenir de véritables forts hautement sécurisés à la fois contre les Africains et surtout contre la cupidité des concurrents européens. Ces constructions étaient aussi appelés "captiveries". De mauvaise foi, les Français emploient aussi le mot "esclaverie" pour laisser croire que les Africains étaient déjà esclaves en Afrique ; alors qu'aucun historien n'a prouvé la pratique de l'esclavage dans les communautés vivant dans les forêts où les Européens pratiqueront la traite. Dans cette partie de l'Afrique, selon l'historien malien Tidiane Diakité, le captif de guerre devenait un membre de la famille et non un esclave. Malheureusement, les Européens emploient presque toujours le mot esclave à la place du mot captif, s'agissant des victimes de la traite atlantique.   

Fort négrier Ghana 3

            En tout cas, ce livre confirme les propos de l'historien Marcus Rediker qui écrivait en 2007 que «le premier moyen d'asservissement en Afrique était "le grand pillage" de villages entiers, auxquels on mettait le feu au milieu de la nuit. Les maraudeurs ennemis s'emparaient donc de familles, de clans et parfois même de communautés entières [...] et les vendaient généralement en gros - et non en détail - comme "prisonniers de guerre"» aux Européens des comptoirs qui les avaient armés. Une vente qui était en réalité le troc d'êtres humains contre de l'alcool, des parasols, des cotonnades et de la coutellerie (Théodre Canot - Confessions d'un négrier). 

            Le lecteur ne s'étonnera donc pas de constater que la colère de Lewis Cudjo soit portée avant tout sur le peuple africain qui l'a razzié avec les siens. Nous pensons que la rédactrice de l'avant-propos du livre, Alice Walker, a tort de voir dans la violence de la contribution des Africains à la déportation des leurs peinte par Cudjo un fait inédit qui ferait d'eux les grands responsables de la traite et de l'esclavage des Noirs dans les Amériques. Si Cudjo charge durement les ravisseurs africains c'est parce qu'il a le net sentiment que sa capture coïncide avec la perte de sa liberté ; et c'est parce qu'il est humain d'en vouloir avant tout à celui qui vous ressemble, qui est de votre terre et qui pourtant vous livre à l'étranger. Pour preuve, à la libération de la France en 1945, ce ne sont pas les Allemands qui ont subi la vindicte populaire des Français mais les Français qui ont collaboré avec l'ennemi. De même que la colère des Français contre ceux des leurs qui ont collaboré ne diminue en rien les crimes de l'Allemagne nazie, de même la colère des déportés africains contre les leurs ne diminue en rien le crime des Européens qui sont les planificateurs, les instigateurs et les bénéficiaires de la traite négrière atlantique. D'autre part, la collaboration des Africains à la traite atlantique n'a jamais été cachée ; Tidiane Diakité l'a affirmée et démontrée en 2010 dans La traite négrière et ses acteurs africains

            Le grand intérêt de ce livre est donc la confirmation de ce que tous ceux qui s'intéressent à l'esclavage savent déjà. Quant à ce qui rend ce témoignage émouvant, c'est le fait que Lewis Cudjo a gardé presque intact le souvenir de sa terre natale au point d'avoir vécu sa vie américaine avec la tête chargée d'images africaines.

Raphaël ADJOBI

Auteur : Zora Neale Hurston

Titre : Barracoon, 220 pages

Editeur : CC Lattès, 2019 (édition française)

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17 mai 2019

A bord du négrier, une histoire atlantique de la traite (Marcus Rediker)

                                         A bord du négrier

                         Une histoire atlantique de la traite

                                                 (Marcus Rediker)

A bord du négrier

            Voici le livre dont la lecture change radicalement le regard de tous ceux qui ont une vision classique de la traite négrière enseignée dans les collèges et les lycées européens. A bord du négrier de Marcus Rediker permet une exacte connaissance des équipages des navires négriers qui partaient pour les côtes africaines avec pour objectif de remplir leurs cales de captifs à destination des Amériques. Tous les enseignants qui dissertent avec superbe de "commerce triangulaire" devraient lire ce livre afin de pouvoir parler avec justesse de ces fameux "commerçants" blancs dont la vie et le statut sont totalement absents des manuels scolaires et des livres d'histoire.

            Peut-on appeler "commerçants" les prisonniers et les pensionnaires des orphelinats embarqués de gré ou de force pour accomplir une sale besogne qui soulèverait le cœur de tout être humain non altéré par une condition déjà misérable ? Peut-on appeler "commerçants" de pauvres paysans qui s'engagent à faire le voyage vers l'Afrique parce que trompés par la promesse d'une vie de harem avec des négresses aux seins nus ? 

            Il est bon que chacun retienne que dans le système négrier, les commerçants sont les armateurs, les commanditaires des expéditions ; et les capitaines leurs principaux bras armés prêts à tout pour le succès de l'entreprise. Une fois éloignés des côtes européennes, «les capitaines transformaient leur navire en enfer flottant et se servaient de la terreur pour contrôler tout le monde à bord, marins et captifs». Il est bon de retenir aussi que cette violence répondait à une logique institutionnelle. C'est une violence qui fonctionne en cascade, du haut vers le bas : le capitaine et ses officiers tyrannisent les marins, et les marins à leur tour torturent les captifs. C'est aussi simple que cela !  Les marins eux-mêmes souvent battus et maltraités se vengeaient de leur situation sur les êtres impuissants qui étaient en leur pouvoir et dont ils avaient la charge. Selon un capitaine anglais repenti, devenu abolitionniste, le navire négrier est «un enfer pour les esclaves blancs et les esclaves noirs». Et il ajoute : «il n'y a pas entre eux l'ombre d'une différence si l'on fait abstraction de leur couleur de peau». Des marins blancs esclaves au XVIIIe siècle ! Combien sommes-nous à savoir cela ? Retenez enfin que par cette violence en cascade institutionnalisée, une certaine idée de la race, littéralement fabriquée - Blancs dominants et Noirs dominés - s'instaurait déjà durant le voyage vers les Amériques. En d'autres termes, avant même les plantations du Nouveau Monde, «chaque navire contenait en son sein un processus de dépouillement culturel venant d'en haut [se heurtant immanquablement à] un contre-processus de création culturelle venant d'en bas» (p.385) fait de révoltes, de multiplications des suicides et du refus de s'alimenter qui étaient des réponses collectives et individuelles à l'incompréhensible captivité.      

            Un autre aspect très important de la violence exercée par l'équipage à l'encontre des captifs est la violence sexuelle. Ce sujet peu abordé par les abolitionnistes montre à quel point il était délicat en Europe. C'est pourtant de «sauvages blancs», de prédateurs sexuels et de violeurs en série que quelques rares Anglais comme le révérend John Newton - lui-même ancien négrier et auteur de l'hymne "Amazing Grace" - ont osé qualifier les marins.  Nombreux sont ces Européens de basse condition qui s'engageaient dans les voyages négriers précisément parce que, avant tout, ils désiraient cet accès sans restriction aux corps des femmes africaines. C'est d'ailleurs le grand argument des armateurs et des capitaines pour recruter facilement de nouveaux marins. Car, d'une façon générale, compte tenu des dangers, ceux qui avaient déjà effectué un premier voyage ne se réengageaient que sous la contrainte. Le nom de certain bateau est tout à fait évocateur : Free love (Amour libre).

            Sachez donc qu'après la perte de ses treize colonies des Amériques en 1783, les abolitionnistes anglais n'ont pas eu besoin de plaider la cause des Noirs que les Européens ne voyaient pas ; il leur a suffi de montrer du doigt le sort qui était réservé aux jeunes marins sur les navires négriers, et combien ils étaient nombreux à revenir boiteux, aveugles, borgnes, plein d'ulcères et fiévreux, pour convaincre le gouvernement anglais de combattre les autres royaumes afin de les obliger à arrêter la déportation des Africains vers les Amériques.

            A bord du négrier est un livre magnifique, très riche, dont il est difficile de se séparer. Il vous permet de comprendre qu'une bonne connaissance de la traite négrière commence par une bonne connaissance de l'organisation du système négrier à partir de l'Europe. En effet, parler de commerce sans connaître le statut ou la condition des acheteurs, c'est se conduire comme un inconscient.

Raphaël ADJOBI       

Titre : A bord du négrier, une histoire atlantique de la traite, 523 pages.

auteur : Marcus Rediker.

Editeur : Seuil, 2013 ; édition originale en 2007

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25 mars 2019

Toutankhamon le nègre ou le passé des Noirs et la fortune des Blancs

                                Toutankhamon le nègre

              ou le passé des Noirs et la fortune des Blancs

La momie de Toutankhamon

            L'exploitation abusive de la belle image du couvercle du sarcophage de Toutankhamon a fait de lui le pharaon le plus célèbre de notre temps. Ce parti pris qui laisse de côté tous les autres dirigeants de l'Egypte ancienne et de Koush (le Soudan actuel) auxquels leurs peuples ont dressé d'immenses sculptures et de somptueuses tombes en forme de pyramide n'est sûrement pas conforme à la renommée de l'homme dans l'histoire de ce royaume ancien. La qualité de conservation de la couverture de son sarcophage n'est nullement la preuve qu'il a été le meilleur de tous les pharaons ou le plus aimé.

Grande image

            Mais, au-delà de l'exploitation de l'image de ce pharaon, c'est l'idée que les Européens véhiculent depuis un siècle qui est écœurante. De même que les manuels scolaires et les livres d'histoire donnent l'impression que les châteaux d'Europe sont tombés du ciel, par miracle - parce qu'il n'est jamais fait mention des mains des paysans et des esclaves ou serfs qui les ont édifiés en maîtrisant de multiples techniques - de même ce pharaon semble ne pas avoir eu de peuple libre et donc pas de racine attachée à la terre d'Afrique. Oui, aujourd'hui, dans la conscience collective des Européens, l'Egypte semble ne pas faire partie du contient Africain. Et tout cela pour laisser croire qu'un tel homme ne peut être qu'un Blanc ! Soucieux de s'approprier le passé de ce royaume ancien, ils négligent son environnement géographique et humain. Tous les concepteurs des manuels scolaires et presque tous les historiens européens ont, pendant longtemps, travaillé à faire croire que les pharaons sont blancs et leurs peuples des esclaves noirs. 

Trois et une peinture

Egypyte tombe Toutankhamon

            En procédant ainsi au blanchiment de l'Egypte ancienne, les Européens ont réussi à faire de Toutankhamon une rente financière. En excluant sa négritude que dévoile sa momie et en ne présentant que la belle image du sarcophage, ils l'ont rendu acceptable aux yeux de tous les Blancs qui peuvent s'identifier à lui et l'inclure à leur histoire. Des livres, des statuettes représentant l'image du sarcophage se vendent parce que les Blancs ne le voient pas comme un nègre ! Et pourtant, c'est un nègre ! Et c'est sur ce passé nègre que prospère aussi aujourd'hui la population arabe qui occupe ce coin d'Afrique depuis le VIIe siècle de notre ère ; une population au physique gras et bedonnant n'ayant rien à voir avec les Egyptiens aux traits fin comme les populations noires actuelles de l'Ethiopie, de la Somalie, du Soudan, du Niger ou du Kenya où vivent les Masaïs. Non, l'environnement de l'Egypte a rarement compté pour les chercheurs européens. C'est d'ailleurs cet esprit négationniste qu'avoue Laurent Bavay, directeur de l'Institut français d'archéologie orientale : «Aujourd'hui, nous ne sommes plus à la recherche de trésors [...] Nous cherchons à comprendre la civilisation égyptienne, sa culture, son économie ou son rapport à son environnement» (entretien publié sur le site de France inter le 24 mars 2019). En effet, l'approche analogique a toujours fait faire des progrès à la science. Mais concernant l'Egypte pharaonique, les Européens ont toujours exclu cette méthode de travail. Il ne fallait surtout pas chercher à établir un lien éventuel entre la culture des populations noires d'Afrique et l'espace appelé Egypte ancienne. Non, il ne fallait pas accorder de l'importance aux Noirs des environs en établissant un lien quelconque entre leurs cultures et celle de l'Egypte ancienne. 

Egypte ancienne 4

            Assurément, les Européens ont commis deux erreurs dans leur approche de l'histoire de l'Afrique. D'une part, en l'absence de traces écrites parmi les Noirs, ils ont décrété que ceux-ci n'avaient pas d'histoire ; par conséquent, la seule histoire qui mérite d'être enseignée à leurs yeux est celle de la conquête et de leur "œuvre" coloniale. En d'autres termes, comme le disent si bien Pierre Boilley et Jean-Pierre Chrétien (Histoire de l'Afrique ancienne VIIIe - XVIe siècle, documentation photographique) , les Blancs enseignent en réalité l'Histoire de l'Europe en Afrique et non l'histoire des Africains eux-mêmes. D'autre part, éblouis par l'Egypte ancienne, les Européens ont pris soin de l'isoler de ses racines africaines pour se complaire dans la contemplation de ses monuments et objets divers au lieu de l'étudier dans son milieu géographique et humain. Voici une conférence édifiante sur la falsification de l'histoire des Noirs et particulièrement de l'histoire de l'Egypte ancienne : https://www.youtube.com/watch?v=p6zv3NXRfLg&feature=share&fbclid=IwAR1fmz7X_2cmyaHIOwUv9AMyW5psjw_aJo8d1Pi_eM5tkXvLSs9XcroEv4o  

Images et texte 2

Raphaël ADJOBI

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01 juillet 2018

Quilombos, communautés d'esclaves insoumis au Brésil (Flavio dos Santos Gomes)

                                           QUILOMBOS

               Communautés d'esclaves insoumis au Brésil

                              (Flavio dos Santos Gomes)

Quilombos 0007

            L'actualité sociale au Brésil en ce début du XXIe siècle est marquée par la revendication des populations noires du droit de propriété sur les terres que leurs ancêtres fuyant l'esclavage ont occupées durant des siècles ou des décennies avant 1888. Des terres disséminées sur tout le territoire, souvent éloignées des agglomérations ou des plantations gérées par les colons européens. On oublie en effet de souligner dans les manuels scolaires que la fuite des esclaves pour constituer des communautés libres était de très loin la première forme de lutte contre l'esclavage dans les Amériques. Flavio dos Santos Gomes vient donc nous le rappeler tout en nous montrant les différents visages de ces communautés d'esclaves insoumis appelées "quilombos" au Brésil.

            Depuis sa capture sur le sol africain, l'idée qui ne quitte aucun captif arrivant sur la terre du Nouveau Monde était la fuite vers la liberté. S'il est évident que sur les îles la sécurité des fugitifs dépendait souvent de la taille très variable du territoire, sur l'immense continent américain, très nombreux sont les captifs africains qui seront libres dès leur arrivée et transmettront à des générations de jeunes gens leurs savoir-faire de guerriers défenseurs des libertés. Contrairement aux idées reçues qui font des esclaves fugitifs - appelés "marrons" en France et "quilombolas" au Brésil - des êtres craintifs vivant de la chasse et de la cueillette dans des réduits inaccessibles, ce sont de vraies communautés villageoises avec leurs vergers, leurs champs d'ignames, de manioc, de riz, preuves de l'industrie des Africains que nous dévoile ici Flavio dos Santos Gomes. Il montre que ces communautés parvenaient même à échanger ou à vendre leurs productions dans les villes où les commerçants ne manquaient pas de se plaindre de cette concurrence clandestine. Non seulement les occupants des "quilombos" ou villages marrons ne se contentaient pas de vivre en autarcie ou de se défendre, mais ils étaient aussi capables de semer la terreur dans les plantations des colons où ils incitaient les autres esclaves à la fuite ou à la rébellion. Sans cesse soumis à la menace des Européens, la force d'un "quilombo" devait donc résider dans la volonté de s'imposer aux plantations des colons à travers les esclaves ou les maîtres auxquels ils exigeaient le paiement d'une taxe en provisions, armes ou argent.

            Par ailleurs, alors que les manuels scolaires nous font croire que les esclaves indigènes - faussement appelés "Indiens" - ont été remplacés par des Africains de manière systématique, ce livre montre que du XVIe au XVIIIe siècle l'esclavage dans les Amériques englobait indistinctement ces deux types de main-d'œuvre. Esclaves ou "libres", les "Indiens" étaient soumis au travail obligatoire dans les plantations.

            En s'attachant à la taille et à la puissance d'une foule de "quilombos" du Brésil, du Suriname, de la Guyane Française et de la Guyane hollandaise, à leur organisation économique et à leurs systèmes de défense parfois sophistiqués, l'auteur nous dévoile une Amérique esclavagiste où la figure de l'Africain apparaît intimement attachée à la liberté tandis que l'Européen s'appliquait à l'empêcher d'exploiter son génie créateur. On remarque aussi que dans leur lutte, les fugitifs et les esclaves des plantations se sont toujours montrés très conciliants avec les Européens ; les uns ne se rebellant que devant la maltraitance et les autres devant le poids des menaces des chasseurs d'esclaves à la solde de l'administration coloniale ou des grands planteurs.

            Ce livre de Flavio dos Santos Gomes est à découvrir comme une cartographie des foyers de résistance des Africains contre l'esclavage auquel les destinaient les colons européens dans le Nouveau Monde.   

Raphaël ADJOBI

Titre : Quilombos, communautés d'esclaves insoumis au Brésil.

 Auteur : Flavio dos Santos Gomes.

Editeur : l'Echappée, 2018.

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06 juin 2018

L'histoire de l'abolition de l'esclavage en France (Raphaël ADJOBI)

           L'histoire de l'abolition de l'esclavage en France                            

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         Il y a 170 ans, la France abolissait officiellement l'esclavage des Noirs dans ses colonies des Amériques et de l'Océan Indien. Donc 170 ans que les anciens esclaves puis leurs descendants ont la nationalité française. Cet anniversaire est une belle occasion pour rappeler le long combat de tous ces africains convoyés sur ces terres lointaines où, une fois marqués au fer comme la vache et le bœuf, ils étaient asservis, considérés comme des meubles pouvant être cédés en héritage, vendus, offerts en cadeau. Une condition qui ne permettait pas la formation, dans la durée, d'une cellule familiale et donc la transmission des connaissances, des savoir-faire, une culture africaine. Tout était fait durant des siècles pour que cela ne soit pas possible. Des meubles qui avaient pourtant conscience de la valeur de la liberté au point de ne jamais la perdre de vue.

            Jusqu'à son abolition en 1848, que savaient réellement les Français de métropole de cet esclavage qui se passait sur les terres lointaines appelées colonies ? Assurément pas grand chose. Rares sont ceux qui savaient que pendant cinq à six semaines, quatre cents à six cents hommes, femmes, arrachés à leur famille, à leur époux, leur épouse, à leurs enfants, à leur père, à leur mère, ont été confinés dans les cales des navires dans leur urine, leurs excréments, leur vomissure, pour servir de bétail sur les terres qui faisaient la fortune de la France. Ceux qui vivaient dans les cités portuaires négrières voyaient tout simplement leur ville s'enrichir, s'embellir et profitaient des retombées de ce qu'ils appelaient du joli nom de "commerce triangulaire". Rien de plus !

            Mais voilà qu'en 1789 éclate la Révolution. Et en 1793, il est fort certain qu'un vent d'horreur a soufflé sur toute la France. En effet, à Saint-Domingue, la colonie la plus riche du royaume - mais dont la population métropolitaine ignorait même l'existence - les esclaves viennent de se révolter, de tuer des Blancs, et de brûler les plantations qui faisaient leur fortune et celle de la France au cri de Liberté, Egalité, Fraternité. Exactement comme en métropole.

            En cette fin du XVIIIe siècle où, dans la fièvre de la Révolution, la France guillotinait son roi, proclamait la République et publiait La Déclaration des droits de l'homme, les esclaves de Saint-Domingue avaient compris avant les révolutionnaires eux-mêmes que les valeurs de la République sont incompatibles avec l'esclavage.

            Devant la détermination de Toussaint Louverture et de ses compagnons, la Première République cède et accorde la liberté à tous les esclaves de Saint-Domingue. Un an plus tard, en 1794, la France abolira l'esclavage dans toutes ses autres colonies ; sauf en Martinique où les colons ont préféré placer l'île sous la tutelle de l'Angleterre pour ne pas perdre leur outil de travail qu'étaient les Noirs. En ce 4 février 1794, c'est Jean-Baptiste Belley, l'un des trois députés de Saint-Domingue, qui va monter à la tribune de l'assemblée pour recevoir l'accolade fraternelle du président de séance. Ce jour-là, la France devenait officiellement biraciale avec des citoyens blancs et noirs.

            Malheureusement, la France ne pourra pas longtemps se vanter d'être le premier pays européen à avoir aboli l'esclavage (En réalité, le Portugal avait déjà aboli l'esclavage en 1761 mais sans résultat sur sa colonie : le Brésil, qui n'abolira l'esclavage qu'en 1888). En effet, huit ans plus tard, Napoléon Bonaparte ayant mis fin à l'expérience de la République décide - secrètement d'abord - que tous les citoyens français "noirs ou tirant sur cette couleur" doivent redevenir les esclaves de leurs compatriotes blancs ! Il fait organiser une expédition militaire à Saint-Domingue pour neutraliser le gouverneur Toussaint Louverture et l'enfermer au fort de Joux où celui-ci mourra de froid et de malnutrition.

            Quand l'officier Alexandre Pétion se rend compte que l'expédition militaire dont il fait partie a pour but le rétablissement de l'esclavage et non pas la remise en question de la gestion de l'île conduite par Toussaint Louverture, il sonne la révolte générale. Il se joint aux nationalistes locaux dirigés par Dessaline. Ensemble, ils triomphent de l'armée napoléonienne et déclarent l'indépendance de Saint-Domingue qui prend le nom indien de Haïti.

            En Guadeloupe, le 10 mai 1802, c'est l'officier Louis Delgrès qui sonne la révolte contre l'armée napoléonienne venue rétablir l'esclavage sur l'île. Il fait afficher sur les murs de Basse-Terre une proclamation ayant pour titre "A l'univers entier, le dernier cri de l'innocence et du désespoir" et qui se termine par ces mots qui expriment son engagement pour la liberté ou la mort ; des mots qui s'adressent à nous tous aujourd'hui : "Et toi, Postérité ! accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons contents". Cernées par les soldats de Napoléon, Louis Delgrès et ses 300 compagnons se feront exploser pour respecter leur devise "La liberté ou la mort". 

            N'oublions pas la rebelle Solitude dont la grossesse avancée ne lui a pas permis d'arriver à temps pour le feu d'artifice final ! Elle les suivra tout de même dans la mort puisqu'elle sera arrêtée et pendue après son accouchement.

            Après ces événements de Saint-Domingue et de Martinique, plus rien ne sera comme avant dans les colonies où les désobéissances se multiplieront ; désobéissances auxquelles répondront des répressions de plus en plus violentes. Ainsi, en 1823, Cyrille Bissette sera marqué au fer et banni des Antilles pour s'être ouvertement opposé aux colons.

            Heureusement, un facteur extérieur d'une grande importance va venir au secours de tous ces Noirs et de tous ces blancs ayant un ancêtre noir qui s'opposaient ouvertement à l'esclavage.                     

                                                      ***          

            Il nous suffit de rappeler qu'en 1775 - avant la révolution française - l'Angleterre s'était engagé dans un conflit militaire avec ses treize colonies d'Amérique qui refusaient de lui verser les taxes qui faisaient fonctionner le royaume. Il suffit de rappeler aussi qu'en 1783, elle a perdu cette guerre et que ses treize colonies sont alors devenues indépendantes et ont constitué l'embryon des Etats-Unis d'Amérique actuels.

            Voyant leur pays privé de colonies, donc de sources extérieures de richesse, les abolitionnistes anglais vont convaincre leurs gouvernants de couper pour ainsi dire les vivres à tous les négriers et esclavagistes européens en mettant fin à la traite négrière. Si nous empêchons l'arrivée de nouveaux captifs dans les Amériques, peu à peu l'esclavage s'arrêtera, se disent-ils. C'est ainsi qu'à partir de 1807, l'Angleterre déclare la guerre aux négriers de tous les royaumes européens sur les mers. Les marins anglais contrôleront les navires et libéreront des captifs africains. Ils couleront tous les bateaux qui refuseront de se plier à leurs sommations. Très souvent, afin de ne pas perdre leur précieux navires, les négriers jetaient les captifs africains à la mer.

            Ce combat de l'Angleterre sur l'Atlantique a contribué à rendre la traite et l'esclavage des Noirs de plus en plus impopulaire. C'est ainsi qu'en 1814, quand la France signe avec l'Angleterre un traité l'autorisant à poursuivre la traite durant encore cinq ans, l'abbé Grégoire profite de l'occasion pour fustiger l'hypocrisie et la cupidité des colons et de leurs partisans. Le député abbé Grégoire va clairement démontrer que toutes les raisons, religieuses, philosophiques, sociales, scientifiques, avancées par les Français depuis des siècles pour réduire les Africains en esclavage dans les Amériques ne sont que des mensonges, de la propagande qui falsifiaient la réalité sur le continent africain pour cacher leur cupidité, leur soif de richesse et de domination.  Avant tout le monde, l'abbé Grégoire a démontré que c'est l'envahisseur qui fabrique le collaborateur. L'histoire de la seconde guerre mondiale en est un bel exemple pour tous les Français.

            La France a eu du mal, beaucoup de mal à tenir sa promesse faite à l'Angleterre.  Parce qu'elle se disait que son économie était en danger, trois fois elle abolira la traite négrière. L'économie, toujours l'économie ! Elle prime sur l'humain.

            C'est donc seulement en 1848 - avec le retour de la République - que la France charge son Secrétaire d'Etat aux colonies, Victor Schœlcher, de préparer l'acte d'abolition de l'esclavage. Acte d'abolition auquel sera étroitement associé le guadeloupéen Charles Auguste Perrinon. Mais en même temps, l'acte d'abolition a été accompagné par un autre acte : celui de l'indemnisation des colons. Oui, il a fallu dédommager les colons pour la perte de leurs esclaves libérés, pour la perte de leur propriété privée. Non seulement les colons ont été indemnisés mais ils sont restés propriétaires de toutes les terres des colonies. Par conséquent les esclaves libres, les citoyens noirs, sont devenus depuis cette époque des prolétaires dans nos anciennes colonies aujourd'hui département français. 

            Désormais, quand vous entendrez parler des conflits sociaux dans les départements français d'outre-mer, pensez au passé ; un passé très désagréable mais dont le grand intérêt est d'éclairer le présent. Terminons en disant que l'esclavage des Noirs fait partie de l'Histoire de la France et doit s'inscrire pleinement dans notre mémoire collective ; et cela par un enseignement qui ne se nourrit plus des propagandes des siècles passés mais des recherches actuelles sans cesse approfondies et plus près de la vérité. 

(Discours prononcé à Joigny le 17 mai 2018 lors de la commémoration du 170e anniversaire de l'abolition de l'esclavage)

Raphaël ADJOBI

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19 avril 2018

L'Histoire n'est pas une science (une réflexion de Raphaël ADJOBI)

                           L'Histoire n'est pas une science

Jean-Baptiste Belley

            L'histoire, contrairement à ce que certains tentent de nous faire croire, n'est pas une science mais un récit. Un récit dont le contenu peut varier d'un narrateur à l'autre. Même quand deux récits sont identiques, parce qu'ils ont le même contenu, l'éloquence ou le style du narrateur peut conduire le public à préférer l'un à l'autre. Mais dans ce cas, on ne parle que de différence de forme. Quand la différence se situe dans le contenu, alors la question de la vérité se pose. Pour trancher entre le vrai et le faux, il est nécessaire de recourir aux faits.

            En effet, au commencement du récit historique, il y a les faits. Ce sont eux qui structurent le discours. Tenir compte de tous les faits essentiels participe à l'établissement de la vérité. En d'autres termes, si deux personnes entreprennent la rédaction d'une même histoire, pour parvenir à la même vision des choses ou à des visions très voisines, elles doivent impérativement intégrer les mêmes faits à leur récit. Le non-respect de cette disposition primordiale condamne les deux rédacteurs à aboutir à des visions différentes, pouvant être très éloignées l'une de l'autre mais aussi très éloignées de la vérité. C'est d'ailleurs la première forme de falsification de l'histoire.

            La deuxième forme de falsification du récit historique - une forme très grossière - consiste à substituer certains faits ou certains personnages par d'autres. C'est ce qui arrive quand l'on s'oblige à attribuer à un peuple des faits très anciens pour le grandir dans la conscience commune.

            La dernière forme de falsification - celle-ci très répandue - réside dans l'interprétation. En effet, ce qui dispose de nombreux individus à falsifier les faits tient à la tendance naturelle de l'homme à interpréter tout ce qu'il voit. Nous interprétons ce que nous voyons avant même de le découvrir dans tous ses aspects. Nous anticipons pour ainsi dire la connaissance de l'autre. Nous forgeons des connaissances avant "La" connaissance. Cette inclination naturelle de l'homme à l'interprétation - le grand défaut des voyageurs et donc des récits de voyage - est la source des nombreuses erreurs qui deviennent des mensonges quand on n'a pas le courage de les corriger parce qu'ils sont passés dans les canaux officiels de l'enseignement.

            Afin de ne pas exposer son travail aux erreurs de l'interprétation, l'association La France noire s'est contentée de n'y souligner que les faits historiques qui structurent la traite négrière et l'esclavage des Noirs dans les Amériques ; des faits qui, d'une part, laissent apparaître des résistances à la chasse à l'homme en Afrique ; des faits qui, d'autre part, montrent des luttes pour échapper aux entreprises de déshumanisation que les Européens avaient mises en place dans le Nouveau Monde. Une fois que chacun aura pris connaissance de ces faits, il pourra librement former son propre jugement. Et l'objectif de notre association, La France noire, c'est d'apprendre aux jeunes générations à regarder, à découvrir tous les faits que ne montrent pas les manuels scolaires afin que leur opinion soit la plus proche possible de la vérité.

            Tenir compte, par exemple, de tous les faits qui structurent l'histoire de l'esclavage depuis la Révolution française nous conforte dans l'idée que son abolition en 1848 n'est pas le fait de quelques volontés blanches philanthropes mais avant tout la réalité de luttes constantes des populations noires avec des leaders cultivés et amoureux des libertés et des règles d'équité prônées par les institutions françaises. En d'autres termes, les faits montrent que l'absence de figures noires dans les manuels d'histoire est une injustice, un choix politique discriminant. Pour paraphraser John E. Wideman (Ecrire pour sauver une vie, Gallimard 2017) disons que comme toutes les vérités, nos héros se valent jusqu'à ce que le pouvoir en choisisse quelques uns pour servir ses exigences. 

Raphaël ADJOBI

* Reprise interdite ; article L111-1 du Code de la Propriété Intellectuelle (CPI)

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