Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

01 août 2013

Louis XIV et l'Afrique noire (Tidiane Diakité)

                           Louis XIV et l'Afrique noire

                                         (Tidiane Diakité)

 

Louis XIV et L'afrique 0001

           Un livre sur Louis XIV et l'Afrique appelle immédiatement quelques interrogations : pourquoi écrire sur les relations que ce roi entretint avec ce continent et non sur celles de François 1er, de Louis XIII, de Louis XV ou même celles de Napoléon Bonaparte ? En un mot, pourquoi le choix de ce dignitaire français plutôt qu'un autre ? Car, à vrai dire, nous ignorons tout des contacts que ces souverains et empereur français eurent avec l’Afrique. Avant le partage de ce continent entre les Occidentaux et le début des politiques de sa colonisation, les dirigeants français avaient-ils déjà une « politique africaine » parallèlement au commerce des esclaves ?

            Tidiane Diakité ne laisse pas longtemps le lecteur avec ces interrogations. Dès le premier chapitre, il satisfait pleinement sa curiosité. En effet, très vite, le lecteur comprend que Louis XIV est celui qui a jeté les bases d'une vraie « politique africaine » de la France ; politique dont la permanence - chaque lecteur pourra le vérifier - à travers le temps jusqu'au XXIe siècle est tout à fait éclatante. D'autre part, plus que toute autre époque, le siècle de Louis XIV est celui qui a laissé le plus de traces sur l'Afrique dans les archives françaises. Louis XIV s'impose donc à nous dès lors que nous voulons sonder la source des relations suivies entre la France et l'Afrique noire. 

             L’entrée de la France dans le commerce des esclaves

            Quand on entreprend la lecture des relations entre les Français et les Africains avant la deuxième moitié du XVIIe siècle, ce qui retient l'attention de manière frappante, c'est l'absence du sentiment de supériorité raciale. Ce n’est qu’au XIXe siècle que la notion de race a été appliquée à l’homme et avec elle celle, très contemporaine, du racisme qui établit une échelle de valeurs entre les humains. Le Portugal et l'Espagne, avant de devenir les pionniers de la traite négrière au XVe siècle, recherchaient l’or et les épices sur les côtes africaines où ils côtoyaient les Noirs dans une franche relation commerciale et de découverte des uns et des autres. Leurs récits de voyages qui nous sont parvenus sont exempts du sentiment de supériorité raciale. Tidiane Diakité montre que les premiers Français – les Normands – à séjourner en Afrique pour les mêmes raisons l'ont fait dans le même esprit.

            A vrai dire, comme le montre si bien l'auteur, le développement de la traite négrière correspond, en Europe, à une période d'effondrement de la morale  chrétienne face à la force de l'émergence de l'économie. En effet, au XVIIe siècle, le sucre a remplacé les épices et supplanté le tabac ; et l'Europe connaissait une véritable « démocratisation de la consommation du sucre des Antilles ». La France, l'Angleterre et les Provinces-Unies (la Hollande) qui jusque-là s’appuyaient sur la foi chrétienne et la vengeance de Dieu pour blâmer le Portugal et l'Espagne devenues puissances commerciales grâce à la traite négrière, vont à partir du milieu du XVIIe siècle les rejoindre dans ce commerce. Ces trois nouvelles puissances vont même s'entendre pour ruiner les deux premières, surtout le Portugal devenue une puissance sucrière grâce à sa possession du Brésil.

            S’il est vrai que c’est Louis XIII qui, en 1642, a pris la décision d’autoriser officiellement la participation de la France à la traite négrière – après avoir obtenu l’assurance que les nègres seront tout de même baptisés – c’est Louis XIV qui va par une politique volontaire organiser le travail des armateurs et des négriers. Non seulement il a fait preuve d’une franche détermination à fournir des esclaves aux colons des Antilles françaises en créant la Compagnie des Indes occidentales en 1664 – qui deviendra de manière encore plus parlante la compagnie de Guinée en 1685 – mais encore il va soutenir l’action des armateurs en leur versant une prime par tête de nègre transporté et vendu. « Ces primes (qui datent de 1672) se renouvelleront fréquemment et ne feront qu’augmenter » (Archives nationales, colonie… cité par l’auteur p. 19). Indubitablement, affirme l’auteur, « c’est Louis XIV [qui a] fait de la traite une institution, en l’élevant au rang de service d’Etat ».

            D’ailleurs, au regard des propos du roi et de son ministre Colbert, chacun comprend aisément la ferme implication du royaume dans l’organisation des compagnies maritimes destinées à la traite et au commerce avec les Antilles. Le roi n’affirmait-il pas que ce commerce était « un des plus rentables » ? Et son ministre n’assurait-il pas à son tour, en 1670, « [qu’] il n’y aura aucun commerce dans tout le monde qui produise autant d’avantages que celui-ci » ?

            Malheureusement pour eux, sur les côtes d’Afrique, très vite, l’Angleterre et la Hollande ont pris plusieurs longueurs d’avance grâce à une flotte plus nombreuse et mieux équipée. Les Hollandais surtout, reconnus pour être des commerçants habiles et intraitables seront les ennemis à détrôner pour accéder au rang de grande puissance commerciale. Pour atteindre son but, Louis XIV fut pour ainsi dire au four et au moulin avec la ferme résolution de convoyer par an mille têtes de nègres aux Antilles et rapporter en France mille deux cents marcs d’or. Concernant les activités des compagnies qui faisaient le commerce entre l’Afrique et les Antilles, rien ne se faisait hors de son regard : d’une part, « en plus de ses deniers propres le roi prêtait aux dites compagnies le concours de ses navires et, d’autre part, tranchait tout litige de créances impliquant ces sociétés ».

            La Côte de Guinée était convoitée par toutes les nations européennes parce qu’on pouvait y faire à la fois « la traite de l’or et des nègres ». Si la France semble installée durablement sur la côte du Sénégal, ici, contre les Hollandais qui tiennent ferme la côte de l’or, elle a du mal à tirer avantage de ce précieux métal et des esclaves. En plus, sur la Côte du Sénégal ou sur la côte de Guinée, les activités de la France étaient tributaires des rapports de force en Europe où les guerres se renouvelaient constamment. Ebranler l’hégémonie de la Hollande ne s’avérait donc pas une mince affaire. Il importe donc à l’auteur de montrer, en s’appuyant sur des documents d’archives, la politique que Louis XIV a mise en place à la source même de ce juteux commerce, c’est-à-dire en Afrique, avec les souverains locaux, pour tenter de parvenir à ses fins.  

       La naissance d’une « politique africaine » de la France

            Au-delà de ses grandes ambitions commerciales et des moyens techniques et financiers déployés depuis la France pour les soutenir, ce qui séduira tout lecteur de cet essai, c’est la ferme volonté de Louis XIV d’entretenir avec les rois africains une relation étroite, personnelle, comme la garante de la puissance de son royaume et de sa propre gloire. Pour lui, il ne s’agissait pas seulement d’acheter et de vendre, il fallait aussi être aimé pour être préféré aux Anglais et aux Hollandais. Le chapitre consacré aux « Atouts et contraintes » permettra à chacun de découvrir les premiers pas de l’immixtion de la France dans la politique intérieure des Etats africains ; les bases de ce que nous appelons aujourd’hui « la politique africaine de la France ».   

            Nous découvrons dans ce livre – et à travers les archives de l’époque – que Louis XIV, en fin stratège, traitait apparemment d’égal à égal avec les rois africains. Il recevait des ambassadeurs et des princes de ce continent avec tous les honneurs dus à leur rang. Ainsi flattés, ceux-ci lui garantissaient toutes les facilités pour le commerce des esclaves et autorisaient ses émissaires à bâtir des forts (postes militaires) sur leurs terres. Il va sans dire que chaque roi africain se sentait l’ami du grand Roi-Soleil et tenait à avoir de ses nouvelles. De toute évidence cette amitié semblait conférer à chacun respect et puissance puisqu’elle était perçue comme un signe de protection. Dans ce climat de bonne entente qu’elle tentait de créer, tout en inspirant la politique des uns et des autres, la France du Roi-Soleil  travaille adroitement pour ses intérêts. Elle prône une politique de neutralité tout en jouant l’arbitre dans les conflits entre les gouvernants africains. Sûrs de l’amitié de Louis XIV, les rois africains ne cesseront de le solliciter chaque fois qu’un conflit les opposera à un voisin. Il arrivait même que le roi de France soit sollicité par les deux parties d’un même conflit. Outre la diplomatie, il fallait penser aussi à « s’immiscer dans la vie intime des cours africaines », toujours par souci de paraître l’ami des souverains. Ainsi, conclut Tidiane Diakité, « c’est sous son règne que fut signé le plus grand nombre de traités avec les chefs africains. C’est aussi Louis XIV qui a fait le plus de présents aux souverains africains. » 

            N’a-t-on pas le sentiment de lire une page de l’histoire de la fameuse « Françafrique » tant décriée parmi nous depuis quelques décennies ? Et la surprise ne s’arrête pas là. Certaines figures historiques de l’époque de Louis XIV vous amèneront forcément à chercher dans notre histoire récente d’illustres successeurs que vous trouverez aisément. André Bruë, par exemple, qui, de tous les directeurs  de compagnies et représentants de la France au Sénégal accomplira les actions les plus juteuses pour le royaume. Cet homme fut, avant Jacques Foccart sous le général de Gaulle, le monsieur Afrique de la France. Avec André Bruë, on reconnaît le réseau « françafricain » avant son heure de gloire. Avec lui avait débuté au XVIIe siècle « cette politique française, faite de jeu d’alliances et de contre-alliances, de menaces et de répressions [qui sera] une donnée constante de la politique de la France au Sénégal » à Issigny (Assinie) en Côte d’Ivoire puis dans tout le reste de l’Afrique. Les propos du roi de Cayor témoignant de sa résistance à cette politique coloniale rappelleront à bien des lecteurs ceux d’un chef d’état qui a récemment payé un lourd tribut pour avoir refusé de céder son siège à un dirigeant plus favorable à la France.  

            Cet essai de Tidiane Diakité vous paraîtra sans doute trop riche en documents d’archives relatifs à chacun des thèmes traités. Quant à moi, je dis tant mieux ! Car je vois dans ces nombreux et longs documents une adroite façon de mettre les archives de France à la portée du grand public et lui faire découvrir que les gouvernants d’aujourd’hui n’ont rien inventé en matière de « politique africaine ». Les longs extraits des documents de l’époque permettent de découvrir sans commentaires inutiles à quel point le mimétisme des gouvernants africains et français à travers le temps montrent une permanence des actions et une répétition des faits dans l’histoire des hommes. Les choses n’ont pas changé parce que les rêves et les besoins économiques français n’ont pas changé. Seul le rêve de la France d’une Afrique catholique et apostolique a été abandonné depuis très longtemps. Il faut dire que dans le domaine religieux, elle ne fait plus de rêves pour son âme perdue depuis que Louis XIII s’est baigné dans le sang des Noirs et que Louis XIV a indiqué à la nation le grand profit économique qu’il pouvait tirer de leur colonisation.

Raphaël ADJOBI

Titre : Louis XIV et l’Afrique noire, 226 pages                                                                                                                      

Auteur : Tidiane Diakité                                                                                                                                          

Editeur : Arléa, 2013 

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24 juillet 2013

Qu'est-ce qu'une colonie ? L'exemple de la colonisation française (Analyse de l'Histoire des colonies de Just-Jean-Etienne Roy)

 

                          Qu'est-ce qu'une colonie ?

            L’exemple de la colonisation française

     (Analyse de l’Histoire des colonies françaises de J.- J.- E. ROY)

LES COLONIES FRç

            En 1860, Just-Jean-Etienne Roy a publié une Histoire des colonies françaises qui a été soumise à l’approbation du cardinal de Paris et enregistrée à la bibliothèque des Ecoles chrétiennes. Il faut dire que la visée pédagogique de ce manuel, riche en détails, est incontestable. Après avoir défini les différents types de colonies puis donné la liste chronologique des colonies françaises, et avant d’entrer dans l'histoire et la situation de chacune d’elles, l'auteur a tenu à réunir dans le chapitre II « les généralités qui leur sont communes ». Et dans ces généralités, il y a, selon nous, deux éléments dont la troublante permanence à travers le temps ne peuvent manquer de retenir l’attention des lecteurs de ce XXIe siècle ; il s’agit d’une part des motifs qui déterminent l'établissement ou le maintien des colonies, et d’autre part des caractéristiques des classes sociales qui les composent. Indubitablement, les colonisés de ce XXIe siècle se reconnaîtront aisément. 

                                Quatre motifs et trois moyens 

            Selon l’étude de Just-Jean-Etienne Roy, « les principaux motifs qui, indépendamment des considérations d’intérêt politique, déterminent l’établissement des colonies françaises furent : de procurer aux produits du sol et de l’industrie de la mère patrie des débouchés qui pussent leur être constamment ouverts […] ; d’assurer à ces produits des marchés à l’abri de toute concurrence étrangère ; d’obtenir, par voie d’échange et sans exportation de numéraire, des denrées que la France ne produit pas, et qui sont nécessaires à sa consommation […] ; enfin, de donner de l’emploi à la navigation nationale et aux intérêts qui s’y rattachent. »

            Qui peut nier qu'en ce début du XXIe siècle la France applique exactement les mêmes règles sur toutes les terres étrangères qui lui sont rattachées en qualité de départements d'outre-mer ou d'anciennes colonies dites indépendantes ? Ce n'est pas tout. Pour que les établissements coloniaux remplissent d’autant mieux leur rôle, Just-Jean-Etienne Roy relève les mécanismes que la France de son époque se devait de respecter ; mécanismes qui seront repris et suivis jusqu’à nos jours : « favoriser l’agriculture coloniale, c’est-à-dire les denrées destinées à la consommation de la métropole ; exiger de ces établissements (coloniaux) qu’ils ne vendissent leurs récoltes qu’à la métropole ; et enfin – exigence suprême ! – leur interdire (les colonies) d’élever les denrées récoltées à l’état de produit manufacturé. »

            Ces sept règles relevées dans ce manuel d’Histoire des colonies françaises, furent dès l’origine les principes des différentes formes de colonies françaises ainsi que des simples comptoirs d’échange « [soit] aux époques où ces établissements étaient exploités par des compagnies, soit dans la période postérieure, où l’Etat rentra en possession directe de leur administration ». Et ces sept règles sont celles que la France applique encore avec ses anciennes possessions lointaines afin de garantir à sa population les denrées nécessaires à sa subsistance et à ses entreprises les moyens de fonctionner. Leur simplicité n'appelle pas de commentaires spécifiques. Chacun peut les relire et vérifier leur implacable application.     

            Malgré l'évidente permanence des principes énoncés par le colonisateur et présentés ici, certains les nient ou feignent de ne pas les voir. Il faut peut-être reconnaître qu'aujourd’hui plus qu'hier la colonisation n’est pas vue de la même manière selon que l’on se situe du côté du colonisé ou du colonisateur. Le peuple colonisé se reconnaît comme tel. Le peuple colonisateur, tant qu’il n’est pas sur la terre colonisée – c’est-à-dire tant que l’Etat administre la colonie par l’intermédiaire de chefs locaux – ne se sent pas l’âme d’un colonisateur puisqu’il n’est pas acteur de la colonisation mais simple profiteur d’un système dont il ignore les mécanismes. Pourtant, il suffirait de lever les yeux ou daigner écouter ceux qui affirment être les victimes d'une France prédatrice. 

            Pour compléter la présentation que nous venons de faire, il convient de noter que les seules possessions ultramarines qui échappent aux principes énoncés – apparaissant comme des pompes aspirantes jetées entre elles et la mère patrie – sont les « colonies de relâche » ; c’est-à-dire ces terres étrangères qui n’ont aucune utilité commerciale – ou qui l’ont perdue – mais qui « sont d’une grande utilité pour les longs voyages par mer et dans les contrées inhabitées et barbares » ainsi que pour des projets militaires et scientifiques. Les puissances coloniales n’hésitent pas à payer deux à quatre fois plus qu’en métropole des fonctionnaires et des techniciens affectés à des tâches stratégiques pour peupler ces terres lointaines dans le seul but de ne pas en perdre le contrôle. Aussi, dans ces « colonies (…) de relâche, la plupart des colons ne vont s’y établir que pour y faire fortune (…), et avec l’intention de revenir sur leurs vieux jours se fixer dans la mère patrie ». Inutile de vous donner des exemples d’îles lointaines qui servent de « colonies de relâche » à la France. Laissez faire votre imagination et vous trouverez bien un parent, une connaissance ou un ami parti vivre sur une de ces terres minuscules perdues loin de la métropole pour un salaire considérable.         

               Entre Blancs et Noirs, un mur toujours tangible

            Concernant « la population permanente et sédentaire des colonies », Just-Jean-Etienne Roy affirme de manière très claire que la couleur de la peau est devenue l'élément constitutif des classes sociales après l'abolition de l'esclavage : « Jusqu'en 1848, la population dans nos quatre principales colonies était divisée en deux classes, celle des libres et celle des esclaves. Un décret de 1848 a aboli cette distinction avec l'esclavage des noirs ; mais ce décret n'a pu effacer la distinction qui résulte de la couleur de la peau, et qui séparera toujours les habitants de ces colonies en deux classes distinctes, les blancs et les hommes de couleur ».  

            Cette vérité clairement assumée n’a jamais été fondamentalement remise en question  aux Antilles (Guadeloupe et Martinique), en Guyane, au Sénégal (par extension, en Afrique noire), à l'île de la Réunion. La dernière crise contre la vie chère qui a éclaté aux Antilles a rappelé à tous cette réalité du début du XIXe qui perdure malgré la disparition de l'étiquette « colonie » remplacée par celle de « département ». Quant aux pays africains dits « indépendants », l’évidente permanence de leur colonisation ou de leur féodalité se lit dans leur monnaie et dans la présence de l'armée française sur leur sol. Les récentes interventions militaires en Côte d'Ivoire (2011), au Mali et au Tchad (2013) pour procéder à un changement de régime confirment la persistance de ce tableau colonial. Il y a dans ces différentes régions, d'un côté les Noirs qui doivent se contenter de ce qu'on leur offre, et de l'autre les Blancs qu'il faut veiller à satisfaire absolument.  

            On retient donc qu’un pays colonisateur ne peut se permettre d’élever au même rang de citoyenneté, de considération ou de traitement les populations d’une terre étrangère qu’il soumet dans l’état de colonie avec celles de la métropole ; et cela sans trahir les principes directeurs de son statut de métropole. D’autre part, l’égale valorisation des compétences économiques des régions (proches ou lointaines) - qui suppose l’égale distribution des biens et des services - est synonyme de disparition de la notion de métropole ou de mère patrie à laquelle la France tient tant. En d’autres termes, la situation de métropole ou de mère patrie est inconciliable avec l’égalité et la fraternité. Demander à la France de renoncer à son statut de mère patrie - ce qui suppose une autre relation que celle entre colonisateur et colonisé - c'est comme demander à un dictateur, dont le pouvoir n’est pas menacé, d’instaurer la démocratie dans son état. Dans les deux cas, c’est rêver que d’espérer l’octroi gracieux de l'égalité. Celle-ci se conquiert.        

Raphaël ADJOBI 

Titre : Histoire des colonies françaises et des établissements français en Amérique, en Afrique, en Asie et en Océanie depuis leur fondation jusqu’à nos jours (d’après les documents publiés par le ministère de la marine et des colonies) ; 188 pages.

Auteur : J.-J.- E. Roy

Editeur : Mame et Compagnie, 1860.

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Qu'est-ce qu'une colonie ? L'exemple de la colonisation française (l'Histoire des colonies françaises de Just-Jean-Etienne Roy)

                            Qu'est-ce qu'une colonie ?

              L’exemple de la colonisation française

       (Analyse de l’Histoire des colonies françaises de J.- J.- E. ROY)

            En 1860, Just-Jean-Etienne Roy a publié une Histoire des colonies françaises qui a été soumise à l’approbation du cardinal de Paris et enregistrée à la bibliothèque des Ecoles chrétiennes. Il faut dire que la visée pédagogique de ce manuel, riche en détails, est incontestable. Après avoir défini les différents types de colonies puis donné la liste chronologique des colonies françaises, et avant d’entrer dans l'histoire et la situation de chacune d’elles, l'auteur a tenu à réunir dans le chapitre II « les généralités qui leur sont communes ». Et dans ces généralités, il y a, selon nous, deux éléments dont la troublante permanence à travers le temps ne peuvent manquer de retenir l’attention des lecteurs de ce XXIe siècle ; il s’agit d’une part des motifs qui déterminent l'établissement ou le maintien des colonies, et d’autre part des caractéristiques des classes sociales qui les composent. Indubitablement, les colonisés de ce XXIe siècle se reconnaîtront aisément. 

                                         Quatre motifs et trois moyens

            Selon l’étude de Just-Jean-Etienne Roy, « les principaux motifs qui, indépendamment des considérations d’intérêt politique, déterminent l’établissement des colonies françaises furent : de procurer aux produits du sol et de l’industrie de la mère patrie des débouchés qui pussent leur être constamment ouverts […] ; d’assurer à ces produits des marchés à l’abri de toute concurrence étrangère ; d’obtenir, par voie d’échange et sans exportation de numéraire, des denrées que la France ne produit pas, et qui sont nécessaires à sa consommation […] ; enfin, de donner de l’emploi à la navigation nationale et aux intérêts qui s’y rattachent. » 

            Qui peut nier qu'en ce début du XXIe siècle la France applique exactement les mêmes règles sur toutes les terres étrangères qui lui sont rattachées en qualité de départements d'outre-mer ou d'anciennes colonies dites indépendantes ? Ce n'est pas tout. Pour que les établissements coloniaux remplissent d’autant mieux leur rôle, Just-Jean-Etienne Roy relève les mécanismes que la France de son époque se devait de respecter ; mécanismes qui seront repris et suivis jusqu’à nos jours : « favoriser l’agriculture coloniale, c’est-à-dire les denrées destinées à la consommation de la métropole ; exiger de ces établissements (coloniaux) qu’ils ne vendissent leurs récoltes qu’à la métropole ; et enfin – exigence suprême ! – leur interdire (les colonies) d’élever les denrées récoltées à l’état de produit manufacturé. » 

            Ces sept règles relevées dans ce manuel d’Histoire des colonies françaises, furent dès l’origine les principes des différentes formes de colonies françaises ainsi que des simples comptoirs d’échange « [soit] aux époques où ces établissements étaient exploités par des compagnies, soit dans la période postérieure, où l’Etat rentra en possession directe de leur administration ». Et ces sept règles sont celles que la France applique encore avec ses anciennes possessions lointaines afin de garantir à sa population les denrées nécessaires à sa subsistance et à ses entreprises les moyens de fonctionner. Leur simplicité n'appelle pas de commentaires spécifiques. Chacun peut les relire et vérifier leur implacable application.     

            Malgré l'évidente permanence des principes énoncés par le colonisateur et présentés ici, certains les nient ou feignent de ne pas les voir. Il faut peut-être reconnaître qu'aujourd’hui plus qu'hier la colonisation n’est pas vue de la même manière selon que l’on se situe du côté du colonisé ou du colonisateur. Le peuple colonisé se reconnaît comme tel. Le peuple colonisateur, tant qu’il n’est pas sur la terre colonisée – c’est-à-dire tant que l’Etat administre la colonie par l’intermédiaire de chefs locaux – ne se sent pas l’âme d’un colonisateur puisqu’il n’est pas acteur de la colonisation mais simple profiteur d’un système dont il ignore les mécanismes. Pourtant, il suffirait de lever les yeux ou daigner écouter ceux qui affirment être les victimes d'une France prédatrice. 

            Pour compléter la présentation que nous venons de faire, il convient de noter que les seules possessions ultramarines qui échappent aux principes énoncés – apparaissant comme des pompes aspirantes jetées entre elles et la mère patrie – sont les « colonies de relâche » ; c’est-à-dire ces terres étrangères qui n’ont aucune utilité commerciale – ou qui l’ont perdue – mais qui « sont d’une grande utilité pour les longs voyages par mer et dans les contrées inhabitées et barbares » ainsi que pour des projets militaires et scientifiques. Les puissances coloniales n’hésitent pas à payer deux à quatre fois plus qu’en métropole des fonctionnaires et des techniciens affectés à des tâches stratégiques pour peupler ces terres lointaines dans le seul but de ne pas en perdre le contrôle. Aussi, dans ces « colonies (…) de relâche, la plupart des colons ne vont s’y établir que pour y faire fortune (…), et avec l’intention de revenir sur leurs vieux jours se fixer dans la mère patrie ». Inutile de vous donner des exemples d’îles lointaines qui servent de « colonies de relâche » à la France. Laissez faire votre imagination et vous trouverez bien un parent, une connaissance ou un ami parti vivre sur une de ces terres minuscules perdues loin de la métropole pour un salaire considérable.        

                           Entre Blancs et Noirs, un mur toujours tangible

Concernant « la population permanente et sédentaire des colonies », Just-Jean-Etienne Roy affirme de manière très claire que la couleur de la peau est devenue l'élément constitutif des classes sociales après l'abolition de l'esclavage : « Jusqu'en 1848, la population dans nos quatre principales colonies était divisée en deux classes, celle des libres et celle des esclaves. Un décret de 1848 a aboli cette distinction avec l'esclavage des noirs ; mais ce décret n'a pu effacer la distinction qui résulte de la couleur de la peau, et qui séparera toujours les habitants de ces colonies en deux classes distinctes, les blancs et les hommes de couleur ».   

            Cette vérité clairement assumée n’a jamais été fondamentalement remise en question  aux Antilles (Guadeloupe et Martinique), en Guyane, au Sénégal (par extension, en Afrique noire), à l'île de la Réunion. La dernière crise contre la vie chère qui a éclaté aux Antilles a rappelé à tous cette réalité du début du XIXe qui perdure malgré la disparition de l'étiquette « colonie » remplacée par celle de « département ». Quant aux pays africains dits « indépendants », l’évidente permanence de leur colonisation ou de leur féodalité se lit dans leur monnaie et dans la présence de l'armée française sur leur sol. Les récentes interventions militaires en Côte d'Ivoire (2011), au Mali et au Tchad (2013) pour procéder à un changement de régime confirment la persistance de ce tableau colonial. Il y a dans ces différentes régions, d'un côté les Noirs qui doivent se contenter de ce qu'on leur offre, et de l'autre les Blancs qu'il faut veiller à satisfaire absolument. 

            On retient donc qu’un pays colonisateur ne peut se permettre d’élever au même rang de citoyenneté, de considération ou de traitement les populations d’une terre étrangère qu’il soumet dans l’état de colonie avec celles de la métropole ; et cela sans trahir les principes directeurs de son statut de métropole. D’autre part, l’égale valorisation des compétences économiques des régions (proches ou lointaines) - qui suppose l’égale distribution des biens et des services - est synonyme de disparition de la notion de métropole ou de mère patrie à laquelle la France tient tant. En d’autres termes, la situation de métropole ou de mère patrie est inconciliable avec l’égalité et la fraternité. Demander à la France de renoncer à son statut de mère patrie - ce qui suppose une autre relation que celle entre colonisateur et colonisé - c'est comme demander à un dictateur, dont le pouvoir n’est pas menacé, d’instaurer la démocratie dans son état. Dans les deux cas, c’est rêver que d’espérer l’octroi gracieux de l'égalité. Celle-ci se conquiert.        

Raphaël ADJOBI 

Titre : Histoire des colonies françaises et des établissements français en Amérique, en Afrique, en Asie et en Océanie depuis leur fondation jusqu’à nos jours (d’après les documents publiés par le ministère de la marine et des colonies) ; 188 pages.

Auteur : J.-J.- E. Roy

Editeur : Mame et Compagnie, 1860.

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19 novembre 2012

Du cannibalisme

                         Du cannibalisme 

Une mise au point s’impose dès lors que l’on entreprend de parler du cannibalisme. Il convient de balayer le préjugé qui fait de cette pratique une spécificité de l’Afrique, de l’Australie et des deux Amériques. Il faut l’affirmer tout net : c’est une pratique universelle ! A un moment ou à un autre, dans toutes les parties du monde – donc en Europe et ailleurs – les hommes ont été amenés à consommer de la chair humaine. Les guerres effroyables en Europe et les famines qui les ont accompagnées ont poussé les hommes, çà et là, à cette résolution. On peut croire aussi que dans de nombreuses contrées du monde ou de nombreuses civilisations, à des périodes de l'histoire humaine, cet usage a pu être un élément incontournable des rites mystiques.   

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          Cela dit, si l’image des Africains cannibales a prospéré jusqu’à une époque récente, c'est bien dans l'histoire de ces peuples qu'il faut chercher l'explication. Aucun Blanc n’a vu des Africains tuer un être humain et le manger. Ce qui est par contre sûr, c’est que durant la traite atlantique, les négriers blancs nourrissaient les captifs noirs qu’ils transportaient vers le Nouveau Monde avec de la chair humaine. La raréfaction des vivres et les risques du voyage, écrit Lino Novas Calvo (Pedro Blanco, el negrero, 1933), obligeaient les cuisiniers à sacrifier des bien portants pour nourrir les autres captifs. Vous n’allez tout de même pas croire qu’ils nourrissaient quatre à cinq cents nègres avec du pain et du fromage pendant les quatre ou cinq semaines de traversée ? C’est clairement avec les récits des négriers que s’était propagée l’idée que les Noirs étaient des cannibales. Celle-ci a été ensuite entretenue grâce aux diverses expositions coloniales et les affiches vantant la passion des Noirs pour la chair humaine. Lors de ces expositions, on prenait soin de tenir certains Noirs dans des enclos pour bien faire croire au public blanc leur dangerosité. 

          Pour terminer, voici une information réjouissante : selon la revue Beaux Arts de septembre 2012, l'exposition "Exhibitions, l'invention du sauvage", projet emmené par le commissaire Lilian Thuram du 29 novembre 2011 au 3 juin 2012, fut l'exposition d'anthropologie la plus visitée depuis l'ouverture du musée du quai Branly. Durant les 152 jours d'exposition, il y eut 266 774 entrées ; soit 1755 entrées par jour. Beau succès donc pour ce projet !   

 

Raphaël ADJOBI

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01 septembre 2012

Sexe, harems, haras et esclavage des nègres Outre-Atlantique

        Sexe, harems, haras et esclavage des nègres

                                        Outre-Atlantique

                                          (par Raphaël ADJOBI)

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            D'une façon générale, dans la conscience populaire européenne, le harem évoque l'Orient et la liberté sexuelle des sultans, des rois et des princes. En d'autres termes, le pouvoir sans conteste du sexe fort sur le sexe faible ! Aussi, le mot et les images qu'il évoquait ont généré en Europe toute une littérature et des oeuvres artistiques des plus fantaisistes. Une véritable débauche de fantasmes sexuels masculins dont il serait difficile aujourd'hui de faire aisément la somme. Grâce à la littérature, on peut découvrir en ce XXIe siècle que la traite atlantique a offert aux Européens l'occasion de satisfaire les fantasmes qu'ils cachaient sous le vernis de l'art. 

            Il importe, avant toute chose, de connaître les gestes qu'accomplissaient les acheteurs d'esclaves au moment de prendre possession de leur marchandise. Précisément quand il s'agissait d'esclaves mâles.  N’est-il pas vrai que chacun de nous pense tout de suite à la vérification de la dentition et l'apparence physique du captif ? C’est, en effet, ce que nous montrent tous les livres d’histoire. Eh bien, les connaisseurs ne se limitaient pas à cela. Selon eux, le goût de la sueur du nègre permettait d'apprécier sa santé. Aussi avaient-ils coutume de s'en imprégner le doigt puis le porter à leur langue. Deuxième geste qu’ils ne négligeaient sous aucun prétexte : tâter les parties intimes du nègre. Cela leur permettait de vérifier s’il n'avait pas été l’objet de quelque mutilation. De nombreux individus ayant subi l'ablation de leur sexe par les arabes parce qu'ils voulaient en faire des eunuques ont, par la suite, fui ou été abandonnés. Il fallait donc s'assurer que la marchandise était entière. Imaginez l’humiliation que cela constitue pour tout homme ; surtout quand le geste est accompli par une femme ! 

            Compléter sa fortune en faisant de son esclave un étalon reproducteur que l’on peut louer à telle ou telle plantation était une pratique connue de tous les colons (Voir dans Belovedde Toni Morrison P. 135-136 ; p. 198 et 315 . éd. 10/18 ). Violer les esclaves noires, les séquestrer dans des cachettes pour abuser d'elles en temps voulu, les entretenir comme concubines dans des habitations loin du regard de leurs épouses, étaient des pratiques ordinaires des colons que l'on retrouve çà et là dans les littératures caraïbéenne et américaine. Presque toujours, les enfants nés de ces unions étaient vendus vers l'âge de 9-10 ans ; une façon aussi pour le maître de les éloigner afin de ne pas ternir sa réputation.

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            Comme l’appétit vient en mangeant, « certains colons du Brésil - remarque le cubain Lino Nova Calvo, en 1933 dans Pedro Blanco, el Negrero, - avaient (…) découvert que des enfants obtenus de ces unions avec de bons spécimens de négresses s'avéraient extrêmement beaux, au point que de riches brésiliens se les disputaient » (Le Négrier roman d'une vie ; traduction française publiée en 2011). Dès lors, ils décidèrent d'avoir le plus d'enfants possible avec des Noires et de les vendre. Très vite la nouvelle pratique se répandit dans toute l’Amérique latine et dans les îles Caraïbes. Plutôt que d'acheter des esclaves mâles pour leur force de travail, des colons se mirent à acquérir des filles noires pour les ensemencer eux-mêmes ! Ainsi naquirent les premiers haras humains. 

            Voici ce qu'écrit Lino Nova Calvo, à propos d'un des colons qui tenait ce type d'établissement : « Il se lança dans des opérations de croisements et obtint des espèces rarissimes, dont il tirait des femmes qu'on lui payait à prix d'or. » Mais comme le génie de l'homme ne connaît pas de limite quand il est aiguillonné par la cupidité, les propriétaires de ces haras vont perfectionner la marchandise. Un bel esclave métissé qui maîtrise un métier vaut forcément encore plus cher.  L'écrivain cubain dit donc du même colon : « Son établissement comprenait des écoles où il préparait la progéniture à différentes fonctions. Il élevait des cochers, des demoiselles de compagnies, des houris, des éphèbes, des danseuses, tout ce qu'on lui demandait ». Remarquez que l'auteur ne dit pas "sa progéniture" mais "la progéniture" afin de montrer l'absence de tout sentiment paternel dans cette entreprise industrielle. Voilà la réalité que vivaient certaines contrées de l'Amérique comme le Brésil où l'on compte un très grand nombre de personnes métissées. 

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            Poursuivons avec Lino Novas Calvo : « Beaucoup d'Anglais vivaient de ça [...]. Dans leurs îles, ils avaient des pépinières où ils élevaient ces belles créatures pour les harems hollandais. Ils avaient des haras d'hommes aux yeux bleus et aux corps de palmier, dont ils sélectionnaient la semence pour les croiser avec des mulâtresses, choisies elles aussi, et qui donnaient des sirènes. » Vous savez désormais d'où vient la ferme croyance selon laquelle une seule goutte de sang noir suffit à faire de n'importe quel Blanc un nègre. Dans L’autobiographie d’une esclave de Hannah Crafts, nous avons l’exemple édifiant de la veuve blanche d’un colon menacée par son notaire de révéler sa goutte de sang nègre s’il n’obtenait pas ses faveurs.  

            Tous les enfants - filles ou garçons - nés de ces unions industrielles entre les Blancs et les négresses devenaient donc très utiles dans tous les domaines et étaient très recherchés. Les filles métissées servaient souvent de concubines ou d'amantes et rendaient follement jalouses les épouses des colons. C'est encore dans Autobiographie d'une esclave d'Annah Crafts (Petite bibliothèque payot, 2007) que le lecteur trouvera le plus bel exemple. Mais les femmes de leur côté savaient aussi tirer profit de ce commerce. C'est, dit Lino Novas Calvo, dans ces haras que les grandes dames du Brésil, de Guyane et d'ailleurs venaient chercher leurs amants. Voilà ce qu'il dit en particulier des veuves : « Il y avait alors beaucoup de Hollandaises en Guyane. Certaines devenaient veuves jusqu'à six et même sept fois. Des femmes louves. Elles étaient plus résistantes que les hommes et vivaient vieilles. Il y en avait qui héritaient de nombreux maris et qui se retrouvaient avec un important personnel de nègres triés sur le volet. Des harems d'hommes déguisés ». En clair, des femmes blanches s'offraient plusieurs amants nègres. De toutes les façons, « la loi punissait sévèrement l'infidélité d'une femme avec un Blanc, mais elle fermait les yeux quand la femme du maître forniquait avec ses esclaves », conclut-il. 

            Le sexe, vous n’y pensiez certainement pas quand il vous arrivait de parler de l’esclavage. Alors cher lecteur, retenez pour votre gouverne et une fois pour toute ces paroles de l’esclave métisse Hannah Crafts, l’auteur de L’autobiographie d’une esclave : « Ceux qui s’imaginent que les plus grands maux de l’esclavage résident dans la souffrance physique n’ont pas une idée juste ou rationnelle de la nature humaine ». C’est dans la réglementation de la sexualité des esclaves par les Blancs, dans les humiliations publiques ou privées qui y ont été attachées qu’il faut aller chercher le vrai crime de l’esclavage. Ce sont ces humiliations sans retenue qui ont contribué à la négation du nègre au point d’en faire un animal ou un meuble.  Et pour comble de tout, cet animal ou ce meuble se transmettait de génération à génération ! Ce qui fait dire à Hannah Crafts que « le plus grand fléau de l’esclavage, c’est son caractère héréditaire. » Ainsi, le crime de l'esclavage était parfait !

Raphaël ADJOBI       (Pour contacter l'auteur du blog, cliquer sur sa photo)

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09 juillet 2012

La chicotte, l'emblème de la colonisation

         La chicotte, l'emblème de la colonisation

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            Le mot "chicotte" désigne un fouet singulier beaucoup plus connu sous les tropiques qu'en Europe. Tel l'étendard que l'on brandit pour montrer sa fierté et son pouvoir de domination, voici la fabuleuse histoire de la chicotte, véritable emblème de la colonisation de l'Afrique et des Amériques. 

            Qui donc a eu l'idée d'inventer ce fouet terrible capable de vous déchirer la peau pour ensuite vous laisser d'horribles cicatrices indélébiles ? « Qui avait inventé cet instrument délicat, maniable et efficace, pour exciter, effrayer et châtier l'indolence, la maladresse ou la stupidité de ces bipèdes couleur d'ébène qui n'arrivaient jamais à faire les choses comme les colons les attendaient d'eux, que ce soit les travaux des champs, la fourniture de manioc, de viande d'antilope ou de cochon sauvage et autres aliments assignés à chaque hameau ou famille, ou que ce soit la levée des impôts pour financer les travaux publics entrepris par le gouvernent ? » (1)

            Un génie, celui-là ! Car la "chicotte" dépasse en efficacité du coup de fusil ou la machette qui vous prive d'un esclave. Le bâton est peu maniable. Les lianes sont capricieuses parce qu'elles éclatent et finissent par se casser en menus morceaux. La chicotte, non ! Son « inventeur, disait-on, avait été un capitaine de la force publique nommé Chicot, un Belge de la première vague [au Congo], un homme pratique, à l'évidence, et imaginatif, doté d'un sens aigu de l'observation, pour avoir remarqué avant tout le monde que de la peau très dure de l'hippopotame on pouvait fabriquer un fouet plus résistant et pernicieux que des boyaux de cheval et de félin, une corde sarmenteuse capable de produire plus de brûlure, de sang, de cicatrices et de douleur que n'importe quel autre fouet et, en même temps, légère et fonctionnelle car, nouée à un petit manche de bois, les contremaîtres, gardiens, soldats, geôliers ou chefs d'équipe pouvaient l'enrouler à leur ceinture ou la suspendre à l'épaule, sans presque se rendre compte qu'ils l'avaient sur eux tant la chose pesait peu » (2).

            Je parie que vous tremblez de frayeur en imaginant la silhouette d'un de ces porteurs de chicotte avancer vers vous. Mais continuez la lecture, sinon c'est moi qui vais vous chicoter ! 

            Bien sûr, « sa seule présence chez les membres de la Force publique produisait un effet d'intimidation : les yeux des Noirs, des Négresses et des Négrillons s'agrandissaient quand ils la reconnaissaient, le blanc, dans leur visage d'encre ou bleuté, en étincelait d'effroi à imaginer qu'à la moindre erreur ou faute, au moindre faux pas, la chicotte cinglerait l'air de son sifflement caractéristique et tomberait sur leurs jambes, leurs fesses et leur dos, en les faisant hurler » (3).

            Cet effroi dans les yeux, les nombreuses cicatrices sur le dos et sur les fesses, ce sont les marques visibles de la colonisation et de l'esclavage. Elles précèdent les mutilations.

(1), (2), (3) : Le rêve du Celte, édit. Gallimard (Mario Vargas Llosa).

 

Raphaël ADJOBI

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24 avril 2012

Les dozos de Côte d'Ivoire, dernier vestige de la contribution des Noirs aux traites négrières

       Les dozos de Côte d’Ivoire, dernier vestige

de la contribution des Noirs aux traites négrières

Dozos de C            On les appelle communément « chasseurs traditionnels ». Mais rares sont ceux qui savent ce que cache ce vocable. De quelle chasse s’agit-il, en effet ? Dans cette zone de savane du nord de la Côte d’Ivoire, quel gibier chassait cette confrérie armée de fusils et de coupe-coupe et vêtue d’un uniforme reconnaissable de loin ? Naïfs sont ceux qui, aujourd’hui, ont vite cru que ces hommes subissaient des rites sensés les rendre invulnérables aux balles pour aller à la chasse aux sauterelles ou aux serpents pullulant dans ce nord peu peuplé. Il convient de tourner son regard plus loin vers le passé pour découvrir la vraie histoire de cette confrérie qui, faisant de son habillement un réel épouvantail, ne peut en aucun cas être prédatrice du monde animal. 

            Non, quand on travaille à se rendre invulnérable aux armes à feu, on ne va pas à la chasse aux animaux qui, jusqu'à preuve du contraire, ne portent pas de fusils. La formation de ces groupuscules aux déguisements effrayants remonte, de toute évidence, à la traite négrière musulmane, entre le 8è et le 16è siècle. Avant les peuples côtiers qui ne jouiront d’armes à feu qu’à l’avènement de la traite atlantique, les populations du Sahel, elles - avec les zones de savane, pour être plus large - vont, au contact des arabes, très tôt apprendre leur maniement. Aujourd’hui encore, dans tous les pays d’Afrique occidentale sahélienne de confession musulmane, jusqu’au Maroc et en Algérie, les fêtes au cours desquelles l’on tire des coups de fusils en groupe sont choses courantes. 

            Les dozos de Côte d'Ivoire ne sont en réalité qu'une survivance de la contribution des Noirs aux traites négrières musulmane et atlantique. Leur vocation première était la chasse à l'homme. Enlever hommes et femmes dans les champs, incendier les villages et faire des captifs, voilà ce à quoi ils étaient formés. Leur présence aujourd'hui dans le paysage  militaire du pays ne peut donc que réveiller des souvenirs peu agréables pour l'Afrique, des souvenirs dont notre continent ne tire aucune fierté. Certes, si le crime de l'esclavage a toujours été préparé et financé dans des cercles à l'étranger, s'il est vrai qu'il y a eu à chacune de ses étapes des résistants, force est de reconnaître que les réseaux de Noirs africains attirés par l'appât du gain ont prêté main forte aux Arabes et aux Européens pour leur faciliter la tâche. De même qu'aujourd'hui, malgré les mouvements de résistance à la recolonisation de l'Afrique, certains Noirs se prêtent volontairement comme instruments locaux aux actes de prédation des Européens sur le continent.

            Les Ivoiriens ne peuvent donc nullement être fiers d'abriter en leur sein un vestige du passé qui n'honore pas la mémoire de l'Afrique. Quand, il y a plus de dix ans, les dozos ont commencé à défrayer les chroniques des médias locaux, c'est avec des quolibets que le public accueillait leurs aventures qu'il jugeait pittoresques. On redoutait leur violence, certes ; mais c'était tout. Et parfois même, pour se garantir des vols et des intrusions nocturnes à leur domicile, certains riches propriétaires louaient leurs services et en faisaient des gardiens. Personne n'osait alors s'indigner de l'existence d'une telle milice au sein d'une nation moderne comme la Côte d'Ivoire. Cela dura jusqu'au moment où ces dozos s'engagèrent aux côtés des rebelles ivoiriens venus du Burkina Faso et qu'on les vit égorger allègrement les populations. Dès lors, tout le monde prit peur. Mais qui aurait à l'époque osé demander leur disparition ? Les Nordistes ivoiriens auraient crié à la chasse aux diaoulas ! On se tut donc et on se mit à serrer les fesses. Malheureusement, en 2011, l'irréparable se produisit : les dozos massacrèrent la population de Doukoué dans le seul but de permettre aux populations du nord (communément appelées "dioula"), du Mali et du Burkina de s'approprier des terres nouvelles. Devenus les supplétifs de l'armée des rebelles au service du prétendant de la France et de l'Onu au fauteuil de président de la République, ils ont eu le sentiment qu'ils avaient une mission sacrée à accomplir puisqu'ils étaient désormais intouchables. 

Dozos de C            Les Ivoiriens ont toutes les raisons d'avoir honte de voir que les gouvernants actuels, installés par des forces étrangères, s'appuient sur les FRCI, des soldats issus d'une ethnie ou d'une ère géographique spécifique, pour gouverner. Mais plus grande encore doit être leur honte de voir ces dozos, vestige du passé esclavagiste de l'Afrique, devenir les supplétifs d'une armée que l'on voudrait nationale. Comment une confrérie de chasseurs d'esclaves ayant des pratiques occultes et sanguinaires peut-elle servir une nation parallèlement à son armée qu'on voudrait républicaine ? N'est-ce pas laisser le diable entrer dans nos rangs ?  Seule une dictature peut faire de ces êtres singuliers un organe d'utilité publique parce que leurs moeurs violentes immuables lui sont nécessaires. Et qu'aucune presse étrangère ne s'interroge sur l'existence dans les FRCI de cette excroissance dépareillée aux moeurs sauvages et non point militaires - alors que les patriotes sont qualifiés de miliciens antidémocrates - est assez troublant. Oui, trop troublant pour ne pas ressembler à de la complicité avec le nouveau pouvoir aux allures dictatoriales.    

Raphaël ADJOBI   

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26 janvier 2012

Néfertiti la Blanche ou la falsification de l'histoire nègre

                               Néfertiti la Blanche

          ou la falsification de l’histoire nègre

Néfertiti 0002            La belle image de l’égyptienne Néfertiti sous les traits magnifiques de la femme européenne idéale qui a fait croire à l’existence d’une Egypte blanche est en réalité une falsification de l’histoire. Oui, l’Egyptienne Néfertiti sous les traits de la belle blanche n’a jamais existée ! Tous les bijoux vendus à prix d’or, tous les bustes qui drainent des foules dans les musées ne sont qu’une supercherie parce que fruits du génie d’un faussaire allemand. On vous a bien eus ! Les lorgnettes, la barbe blanche, le beau casque colonial, le verbe haut et l’air altier ne font ni la vérité scientifique ni la vérité de l’histoire de l’humanité. 

            De toutes les statues égyptiennes, la mieux conservée et la plus européenne est celle de Néfertiti, l’épouse du pharaon Akhenaton. Cependant, les témoignages de l’antiquité ne parlent que d’une Egypte nègre. Ceux des premiers voyageurs européens des temps modernes parlent d’immenses statues nègres. Puis, très vite, il ne fut plus question d’évoquer, ni dans les manuels scolaires ni dans les discours politiques, quelque lien des anciens Egyptiens avec les peuples noirs. Dans l’océan des certitudes des chercheurs blancs dont les idées seront popularisées par les films hollywoodiens, le fruit du travail de l’Africain Cheik Antah Diop apparaissait alors comme une hérésie. 

            Puis voici qu’au printemps 2009 – comme l’a montré le documentaire diffusé sur France 3, le mercredi 28 décembre 2010 – Henri Stierlin, un historien suisse, publie le résultat de vingt années de recherches mettant en cause l’authenticité du buste de Néfertiti. Selon lui, ce buste que l’égyptologue allemand Ludwig prétend avoir découvert en 1912 n’est rien d’autre qu’un faux, une réalisation personnelle idéalisant la femme blanche. Une statuette que son découvreur dit tombée d’une hauteur d’un mètre cinquante et qui n’a pour toute égratignure qu’une oreille légèrement ébréchée laisse perplexe ! Le documentaire montre que le contemporain de Ludwig qui, le premier, a voulu le dénoncer, a été aussitôt nommé conservateur du musée qui a accueilli le fameux buste de Néfertiti. Une façon très adroite d’étouffer la supercherie.

            Retenons ceci : outre toutes les preuves avancées par Henri Stierlin pour dénoncer la tromperie, il y en a une qui fait appel au libre arbitre de chacun. Sachez qu’en Egypte, les pierres et l’argile de l’antiquité se trouvent en grande quantité sur les différentes ruines, jusqu’au centre du Caire. De ces matériaux, on peut fabriquer la statue que l’on veut avec l'attestation scientifique qu'elle est de l’époque pharaonique. A matériau de l’époque pharaonique, vous obtenez, au 19è ou au 21è siècle, une statue de l’époque pharaonique ! C’est aussi simple que cela ! Depuis le 19è siècle, les nombreux faussaires n’ont jamais été inquiétés puisque n’importe qui peut vous procurer un certificat d’authenticité du caractère antique de sa fabrication. Et un conservateur de musée l’affirme : tous les musées du monde possèdent de fausses sculptures antiques égyptiennes. Voilà qui fait plaisir !  

Le sphinx 0005            Si ça peut vous rassurer, sachez qu’il n’y a pas que dans le domaine de l’art Egyptien qu’il y a des faux. Dans le domaine de la peinture, beaucoup d’œuvres célèbres ont leurs faux qui ont acquis presqu'autant de valeur que les oeuvres de maître. La seule différence avec la supercherie concernant Néfertiti, c’est que le faussaire allemand à porté atteinte à l’histoire de tout un peuple, de toute une culture.

            Comme pour se faire pardonner ou pour cacher le mensonge, les Européens parlent depuis quelques années de pharaons noirs afin que l’on accepte l’idée de pharaons blancs. La silhouette svelte et le nez fin des Ethiopiens, des Kenyans et des Somaliens qui rappellent l’Egypte ancienne n’a rien à voir avec les Européens souvent bedonnants et aux traits gras d’aujourd’hui ou ceux  des sculptures antiques gréco-romaines. C'est ce que reconnaît aujourd'hui l'historien François-Xavier Fauvelle, directeur de recherche au CNRS et chercheur honoraire à l'université de Witwartersrand en Afrique du Sud : « l'Egypte... les archéologues en ont fait un isolat, sans relation avec son environnement africain » (entretien accordé à Sylvie Briet pour la revue Sciences et Avenir de juillet-août 2010).

                           Une négation du génie africain

                            pour magnifier le génie blanc  

            Avec la construction de la notion de race au 19è siècle, il était, en effet, difficile pour les Européens qui s'étaient lancés dans la recherche de matériaux sur le terrain africain pour étayer leur thèse de reconnaître que leurs trouvailles allaient à l'encontre de l'infériorité des Noirs qu'il fallait absolument démontrer. Ainsi, plus de deux siècles après le capitaine portugais Pegado (1531), quand en 1871, à son tour, l'explorateur allemand Karl Mauch arrivera sur le site de pierres que les natifs du lieu appelaient Zimbabwoe - qui donnera son nom à l'actuel Zimbabwe - il s'entêtera à donner une origine européenne aux belles constructions qu'il a découvertes : « Tous (les habitants du lieu) sont convaincus qu'un peuple de Blancs habita jadis la région car il existe aujourd'hui des restes d'habitations et des outils en fer qui n'auraient pas pu être produits par des Noirs. [...] Je ne crois pas me tromper en supposant que la ruine sur la montagne est une imitation du temple de Salomon au mont Moria et que la ruine sur la plaine est une copie du palais dans lequel la reine de Saba résidait durant sa visite à Salomon [...] En outre, ces ruines sont parfaitement conformes aux constructions phéniciennes bien connues. Des natifs ou des arabes auraient construit différemment. » Vous aurez remarqué que s'il affirme que ce sont les habitants du lieu qui sont convaincus que ces habitations sont une oeuvre des Blancs, c'est bien lui, Karl Mauch qui se justifie. Aucun Noir ne peut avoir dit à un étranger que les Noirs sont incapables de produire de tels habitations et de tels outils en fer ! Jamais ! Et comment auraient été ces édifices si c'était des Noirs qui les avaient construits ? Karl Mauch ne le dit pas. Affirmation gratuite et mensongère donc ! Le Grd Zimbabwe 0005  

            Il a fallu attendre 1929 pour que l'archéologue britannique Gertrude Caton-Thompson démontre l'origine bantoue du site. Mais ses conclusions ne furent pas acceptées par tous. « Le mythe colonial d'une tribu blanche ancienne fondatrice d'empire au coeur de l'Afrique profonde » a la vie dure. Dans les années 1960, sous le régime d'apartheid instauré au Zimbabwe, alors appelé Rhodésie, l'archéologue Peter Garlake avait été censuré par le pouvoir blanc et avait dû quitter le pays en 1970 pour avoir démontré, à son tour, l'origine bantoue du site.                   

Femme de Ife 0005                                                                Toujours dans la négation du génie africain, au début du 20è siècle, l'ethnologue allemand - encore un ! - Léo Frobenius découvrant les pièces très anciennes trouvées en Ife, au Nigeria, « se servira de leur ressemblance avec la statuaire grecque pour déduire abusivement que les grecs anciens étaient allés en Afrique. D'Afrique, il y a des masques et des bustes qui sont très proches de la statuaire grecque antique - à ceci près que certaines pièces sont en terre cuite, d'autres en cuivre martelé ». (J.M.G. Le Clézio, dans un entretien avec Nathalie CROM, in Télérama n° 3223 du 19 octobre 2011). Est-il nécessaire d'ajouter des observations supplémentaires à celles de Jean-Marie Le Clézio ? Non ! Force est de reconnaître que cette volonté délibérée de nier tout génie à l’Afrique a rempli les bibliothèques européennes de mensonges outranciers qui déshonorent tout un pan de la science et de l’histoire humaine                                                                                                                          

Tête Olmèque 0005            Pour revenir à l'Egypte ancienne, disons que la vérité se trouve aujourd’hui du côté de l’historien africain Cheik Antah Diop et d'une nouvelle race de chercheurs qui ne frémit pas de terreur quand la vérité vient à se révéler contraire à ce que l'Europe préférait croire. C'était d'ailleurs, au début du XXè siècle,  le souhait du Dr Chancellor Williams (Destruction of Black civilisation ; cité par Runoko Rashidi dans "Histoire millénaire des Africains en Asie"). Pour terminer, je vous pose cette question à votre bon sens, égyptologues, scientifiques, savants, cultivés ou incultes : quel est parmi les quatre peuples de la terre, celui qui, avant les grandes découvertes et les grandes migrations de l’époque moderne, était répandu sur les quatre continents ? Réponse : avant le 16 è siècle de notre ère, seuls les Noirs ont laissé des traces sur tous les continents. Et quand ils n'ont pas totalement disparu comme en Australie, en Nouvelle Zélande, ou sur les nombreuses îles d'Asie, les Noirs sont reconnus être des autochtones. Ce qui fait dire à un historien anglais qu’avant l’époque moderne, seuls les Noirs avaient conquis le monde en migrant sur les différents continents. 

Raphaël ADJOBI

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10 janvier 2012

De l'odeur des Noirs

                                    De l'odeur des Noirs

Avertissement : Apparemment, beaucoup de lecteurs n'ont pas compris  que cet article situe dans le temps, de manière précise, la naissance du préjugé selon lequel le Noir sentirait mauvais. Avant la traite négrière atlantique, ce préjugé n'existait pas en Europe où on connaissait les Noirs depuis la nuit des temps. A la lecture des commentaires, on se rend compte que ces personnes sont incapables de comprendre que même la science ne permet pas d'attribuer une odeur particulière à la peau noire, à la peau blanche, à la peau jaune ou à la peau rouge. Affirmer pouvoir reconnaître à l'odorat une personne noire signifie par voie de conséquence que l'on peut reconnaître les autres couleurs de peau à leur odeur ou absence d'odeur ; ce qui est d'ailleurs la même chose. L'un ne va pas sans l'autre ! Assurément, à moins d'avoir une malformation de l'odorat, personne n'est capable, les yeux bandés, de faire la différence entre une personne noire, blanche, jaune ou rouge en se fiant à son nez. Même un chien non entraîné n'en est pas capable. Ceux qui affirment avoir ce talent  ignorent qu'ils sont pétris de préjugés ou tout simplement qu'ils ne sont pas de la nature humaine.

                                                

numérisation0002            Vous souvenez-vous de cette image d'un joueur blanc se tenant le nez et agitant l'autre main signifiant à un joueur noir qu'il sentait mauvais ? Et le discours de Jacques Chirac en juin 1991 évoquant "le bruit et l'odeur" des immigrés africains, l'avez-vous encore en mémoire ? Sans doute. De tels faits ne s'oublient pas aisément. Savez-vous que ces dérapages relatifs à l'odeur des Noirs tirent leur origine d'une réalité historique ? Oui, avant d'alimenter les préjugés dans une désolante continuité, la mauvaise odeur attachée à l'homme noir est née à un moment précis de l'histoire de l'humanité, mais bien malgré lui.

            Vous vous demandez quand et comment ? Eh bien, cette idée que les Noirs sentent mauvais est née avec la traite négrière ! Mais avant d'être attachée définitivement à l'homme noir par extrapolation, la mauvaise odeur était d'abord spécifiquement attachée à la traite atlantique et par voie de conséquence à tous les ports négriers. Aussi, lit-on dans "Le négrier, histoire d'une vie" de Lino Novàs Calvo que « Recife (...), premier port négrier du Brésil, comme tous les ports négriers, puait. » La peinture que cet écrivain fait du port de Nantes est édifiante : « Le fleuve était peuplé de navires négriers qui entraient et sortaient. Nantes ne voyait pas la traite, mais les bateaux revenaient imprégnés de cette puanteur spéciale. Sur le fleuve, on ne respirait pas d'autre air. C'était là le premier port négrier de France. » L'auteur ne dit pas autre chose de Liverpool et de son fleuve, même quand les Anglais avaient aboli l'esclavage : « Liverpool reste négrière (et) la Mersey empestait aussi la traite ».  

            Les choses sont claires : les esclaves ne transitaient ni par Nantes ni par Liverpool, mais les bateaux qui les avaient convoyés en Amérique en revenaient imprégnés de la puanteur de ce trafic. Mais pourquoi donc ? Certes, tout le monde a fait l'expérience de sentir une pièce se charger d'une forte odeur humaine désagréable après un long séjour en groupe. Mais il s'agit toujours de séjours jamais trop longs dans des murs en briques ou en béton. Régulièrement aérée, la pièce perd vite cette odeur parfois nauséabonde. Vous rappelant cette expérience, imaginez cinq cents ou six cents personnes rangées comme des cuillères ou des sardines, chaque face collée dans le dos du voisin, vivant pendant quatre ou cinq semaines dans une cale d'où ils ne sortent que le temps de se dégourdir les jambes. Joignez à cela le fait que ces captifs passaient la presque totalité du temps du voyage dans des murs en bois qui s'imprègnent naturellement du milieu dans lequel ils baignent, et vous avez presque tout compris. Il ne vous reste plus qu'à imaginer la vie des captifs durant la traversée de l'Atlantique pour comprendre pourquoi les bateaux négriers gardaient des exhalaisons fétides même quand les esclaves n'y étaient plus. 

            Bien sûr, le souci de chaque négrier était de perdre le moins de captifs possible. Malheureusement, les pertes étaient nombreuses. Excessives même, quand les maladies s'en mêlaient : « Les plaintes montaient par les écoutilles comme d'un enfer, c'était des cris follets comme s'ils passaient sur les ossements d'un cimetière... De temps à autre, un corps était jeté à la mer. » ("Le négrier, roman d'une vie") A votre avis, où, quand et comment les esclaves faisaient-ils leurs besoins naturels dans les conditions décrites plus haut ? En laissant faire votre imagination, vous devinez la suite. « Les conditions de détention sont exécrables, l'entrepont insalubre, l'hygiène déplorable, la promiscuité épouvantable, la nourriture...on en perd bien un sur dix... voire deux sur dix ». ("Noir négoce", Olivier Merle, p. 221). Et quand, pris en chasse par les pirates ou les croiseurs abolitionnistes le bateau négrier passait plus de temps que prévu sur les mers, « les Noirs attendaient parfois très longtemps dans la cale et quand on les en sortaient, ils étaient morts, malades ou n'avaient plus que la peau sur les os ». ("Le Négrier, roman d'une vie") Voilà la triste réalité qui imprégnait le bois des navires !               

numérisation0003            Aussi, une fois arrivés à destination, avant d'être vendus, « les Noirs (étaient) parfumés, c'est-à-dire revivifiés ». Chaque fois, c'était la même mise en scène et le même spectacle : on voyait « une armée de Noirs entièrement nus que les marins arrosaient avec des manches. [...] Avant la douche, on les avait rasés de la tête aux pieds. Attachés deux par deux par les bras et portant des fers aux pieds, ils formaient des files entre lesquelles les marins circulaient en les aspergeant. Les nègres criaient, palabraient, hurlaient. » Puis les marins « lavaient les (bateaux) négriers avec des manches à eau. Une fois les esclaves déchargés, c'était la façon d'effacer des navires le souvenir du voyage. [...] Les marins appelaient ce moment la confession du négrier : après, il pouvait pécher de nouveau. » ("Le Négrier, roman d'une vie", p.66).                                                              

            Telle est la vérité historique née d'une situation particulière qui a nourri des préjugés qui n'ont rien à voir avec la nature des Noirs ou leur manque d'hygiène. D'ailleurs, sur le manque d'hygiène, les Noirs de leur côté accusent les Blancs de tous les maux. Ils disent d'eux qu'ils ont une odeur de cadavre. Mais cela n'a aucune explication historique et tient purement du préjugé. Par contre, une chose est certaine : avant les années 70, beaucoup d'étudiants africains avaient perdu leur logement pour cause de douches trop fréquentes. Ils avaient conclu que les Blancs ne se lavent pas souvent. 

            Pour terminer, une question : savez-vous pourquoi c’est en Europe et particulièrement en France que le parfum a acquis ses lettres de noblesse au XVIIè et au XVIIIè siècles ? Le manque d’hygiène ayant alors beaucoup reculé, l’amélioration des procédés de distillation s’était imposée et a fait du parfum le produit essentiel pour cacher les mauvaises odeurs des corps et des vêtements. En clair, moins les Blancs étaient propres, plus ils se parfumaient !       

Raphaël ADJOBI

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02 janvier 2012

La France Noire, trois siècles de présence

                                                 L a   F r a n c e   N o i r e

                                              Trois  siècles  de  présence 

La France noire 0011            Enfin, voici un livre qui clame haut et fort, par son titre, que la France n’est pas blanche ! Tout en étant le pays européen qui a le plus multiplié les lois racistes, les reconduites à la frontière et les mises en garde contre l’invasion des Noirs, la France demeure paradoxalement, aux yeux des autres pays, la première nation nègre d’Europe. Il y a une raison à cela ; et c’est ce que La France Noire veut rappeler à tous, Noirs et Blancs. Cet ouvrage collectif réalisé sous la direction de Pascal Blanchard propose de visiter notre passé commun en retraçant les étapes oubliées d’une histoire noire française, les étapes où ces anciens esclaves, ces immigrés volontaires ou non, ces civils ou militaires ont mêlé leur destin à celui de la métropole. 

            Suite à la longue et riche introduction de Marcel Dorigny qui rappelle la place des Noirs dans l’histoire de l’Europe, le livre s’organise en huit chapitres abondamment illustrés. L’histoire de la France noire présentée ici commence en 1848 avec l’abolition de l’esclavage et les débuts de la colonisation et se termine à la fin du XXè siècle sur la question de l’identité nationale française au sein d’une société irrémédiablement métissée.  Dieudonné Gnammankou et Alain Ruscio, qui ont eu la charge du premier chapitre, nous montrent qu’après plus de cent cinquante ans de présence plus ou moins régulière des Noirs en métropole (quatre mille Noirs et Métis en 1738), la France n’est plus officiellement blanche entre 1848 et 1889. A cette époque en effet, outre les Blancs, sa population s’est enrichie d’esclaves affranchis - donc de citoyens noirs - et de sujets coloniaux. Malheureusement, c’est à cette même époque que les scientifiques font de l’idée de « race » une passion française et européenne suite à la parution de L’origine des espèces de Charles Darwin, en 1859. C’est à partir du milieu du 19 è siècle, en effet, que les hommes de science se lancent dans l’étude comparative des « peuples de couleur » avec les Blancs pour aboutir à une classification et une hiérarchisation des races. Cette science racialiste décrète de manière définitive l’infériorité de l’homme noir qui « gît au plus bas de l’échelle » parce que possédant un « caractère d’animalité » et le « cercle intellectuel le plus restreint » rendant sa civilisation impossible par l’Européen. Telle est l’image du Noir diffusée dans la société grâce à la littérature, à la presse populaire et aux discours politiques violents.

            Le lecteur comprend alors que les expositions coloniales de l'époque, les foires et les exhibitions ne sont qu’une suite logique de la volonté d’une élite : montrer le caractère sauvage des nègres et par voie de conséquence leur infériorité intellectuelle justifiant leur domination. Ces exhibitions qui attirent des millions de visiteurs contribueront évidemment à populariser l’image du Noir dans la publicité, les arts, le monde du spectacle, la littérature, et permettront au grand public d’assimiler l’image dégradante du Noir qui hante encore les esprits et provoque des dégâts inimaginables.            

            Quant au deuxième chapitre – œuvre d’Elikia M’bokolo et de Frédéric Pineau -, qui s’étale de 1890 à 1913, il montre l’achèvement de l’installation de l’empire français sur l’Afrique. Si les expositions coloniales et les exhibitions ont toujours du succès, on voit toutefois émerger un attrait pour l’esthétique nègre dans les arts et le sport. A son tour, le chapitre III (1914 – 1924 / par Catherine Coquery-Vidrovitch et Sandrine Lemaire) souligne la contribution de l’Afrique à la première guerre mondiale. Un chapitre important et passionnant à la fois. En effet, on lit avec émotion que l’arrivée massive de régiments d’Afrique habitue peu à peu le grand public à une image du Noir qui n’est plus associée au sauvage des exhibitions coloniales. Il découvre non seulement des soldats et des blessés noirs mais également des travailleurs noirs et des infirmières antillaises. Malheureusement, les politiciens ont une autre idée de la société qui se dessine. Par peur d’une trop grande proximité avec les populations métropolitaines, on prend ça et là des mesures de surveillance et de contrôle des mouvements des Noirs. Du chapitre IV (par David Soutif et Styler Stovall) qui couvre la période de 1925 à 1939, le lecteur retiendra combien l’image de l’Afro-Américain - et particulièrement celle de Joséphine Baker - a favorisé l’avènement de la Négritude. C’est l’époque des premières luttes pour « la race noire » et pour l’égalité républicaine alors que la France politique et affairiste organise l’exposition coloniale de 1931.

 gymnastes 1939 numérisation0001           Les quatre derniers chapitres qui courent jusqu’à la fin du XXè siècle constituent à mes yeux l’époque moderne parce qu'on y découvre que le destin des Noirs de France n’est plus dissociable de celui de la métropole malgré les interminables débats sur le "vivre ensemble". D’ailleurs, tout ce qui est fait durant cette période apparaît comme un jeu de passion et de dépit amoureux. Entre 1940 et 1956 (Ch. V / Romuald Fonkoua et Nicolas bancel), la France a besoin des Africains pour la guerre et pour ses industries mais s’inquiète de voir l’ordre des choses bouleversé par cette présence et multiplie les mesures en tout genre. C’est d’ailleurs à cette époque qu’est apparue une égalité « partielle » grâce à l’arrivée à Paris des premiers élus de l’Union française et qui a fait croire à une France sans « préjugés de couleur ». Entre 1957 et 1974 (Ch. VI / Françoise Durpaire), suite aux luttes pour les indépendances africaines, la France n’assumant pas ses couleurs popularise l’idée du Noir immigré, discréditant ainsi toute une partie de sa population. Enfin viennent la période des rêves et des illusions (Ch. VII : Bleus, Blancs, Blacks… / par Françoise Vergès et Yvan Gastaut) et celle de l’affirmation d’une citoyenneté noire dans une France métissée (Ch. VIII : par Achille Mbembe et Pap Ndiaye). La lecture de ces quatre derniers chapitres n’est pas inintéressante mais retient moins l’attention parce qu’ils apparaissent comme une histoire inachevée. En effet le Noir français vit avec l’idée que la question de sa citoyenneté est toujours versée au débat national.

            L’histoire de la France noire présentée ici n’est donc qu’une histoire partielle de la présence des Noirs en métropole puisqu’elle écarte intentionnellement la longue période où ceux-ci n’avaient d’autre statut que celui d’esclaves ou de meubles. On voit cependant  que 150 ans de statut de citoyen n’ont pas réussi à changer l’image que la France a scientifiquement et idéologiquement construite, et qui ne peut être détruite que si elle s’applique à faire la démarche contraire. En procédant de quelle façon ? En s’appliquant avec le même soin à défaire par l’éducation et l’enseignement ce qu’elle a construit. Quand sera-telle capable d’une telle volonté politique ?            

°Photo : Défilé de gymnastes lors des célébrations du 14 juillet 1939 (p. 171)

Raphaël ADJOBI

Titre : La France noire ; trois siècles de présence

Ouvrage collectif sous la direction de Pascal Blanchard ;

La préface est d’Alain Mambanckou

Editeur : La découverte, 360 pages

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