Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

26 janvier 2012

Néfertiti la Blanche ou la falsification de l'histoire nègre

                               Néfertiti la Blanche

          ou la falsification de l’histoire nègre

Néfertiti 0002            La belle image de l’égyptienne Néfertiti sous les traits magnifiques de la femme européenne idéale qui a fait croire à l’existence d’une Egypte blanche est en réalité une falsification de l’histoire. Oui, l’Egyptienne Néfertiti sous les traits de la belle blanche n’a jamais existée ! Tous les bijoux vendus à prix d’or, tous les bustes qui drainent des foules dans les musées ne sont qu’une supercherie parce que fruits du génie d’un faussaire allemand. On vous a bien eus ! Les lorgnettes, la barbe blanche, le beau casque colonial, le verbe haut et l’air altier ne font ni la vérité scientifique ni la vérité de l’histoire de l’humanité. 

            De toutes les statues égyptiennes, la mieux conservée et la plus européenne est celle de Néfertiti, l’épouse du pharaon Akhenaton. Cependant, les témoignages de l’antiquité ne parlent que d’une Egypte nègre. Ceux des premiers voyageurs européens des temps modernes parlent d’immenses statues nègres. Puis, très vite, il ne fut plus question d’évoquer, ni dans les manuels scolaires ni dans les discours politiques, quelque lien des anciens Egyptiens avec les peuples noirs. Dans l’océan des certitudes des chercheurs blancs dont les idées seront popularisées par les films hollywoodiens, le fruit du travail de l’Africain Cheik Antah Diop apparaissait alors comme une hérésie. 

            Puis voici qu’au printemps 2009 – comme l’a montré le documentaire diffusé sur France 3, le mercredi 28 décembre 2010 – Henri Stierlin, un historien suisse, publie le résultat de vingt années de recherches mettant en cause l’authenticité du buste de Néfertiti. Selon lui, ce buste que l’égyptologue allemand Ludwig prétend avoir découvert en 1912 n’est rien d’autre qu’un faux, une réalisation personnelle idéalisant la femme blanche. Une statuette que son découvreur dit tombée d’une hauteur d’un mètre cinquante et qui n’a pour toute égratignure qu’une oreille légèrement ébréchée laisse perplexe ! Le documentaire montre que le contemporain de Ludwig qui, le premier, a voulu le dénoncer, a été aussitôt nommé conservateur du musée qui a accueilli le fameux buste de Néfertiti. Une façon très adroite d’étouffer la supercherie.

            Retenons ceci : outre toutes les preuves avancées par Henri Stierlin pour dénoncer la tromperie, il y en a une qui fait appel au libre arbitre de chacun. Sachez qu’en Egypte, les pierres et l’argile de l’antiquité se trouvent en grande quantité sur les différentes ruines, jusqu’au centre du Caire. De ces matériaux, on peut fabriquer la statue que l’on veut avec l'attestation scientifique qu'elle est de l’époque pharaonique. A matériau de l’époque pharaonique, vous obtenez, au 19è ou au 21è siècle, une statue de l’époque pharaonique ! C’est aussi simple que cela ! Depuis le 19è siècle, les nombreux faussaires n’ont jamais été inquiétés puisque n’importe qui peut vous procurer un certificat d’authenticité du caractère antique de sa fabrication. Et un conservateur de musée l’affirme : tous les musées du monde possèdent de fausses sculptures antiques égyptiennes. Voilà qui fait plaisir !  

Le sphinx 0005            Si ça peut vous rassurer, sachez qu’il n’y a pas que dans le domaine de l’art Egyptien qu’il y a des faux. Dans le domaine de la peinture, beaucoup d’œuvres célèbres ont leurs faux qui ont acquis presqu'autant de valeur que les oeuvres de maître. La seule différence avec la supercherie concernant Néfertiti, c’est que le faussaire allemand à porté atteinte à l’histoire de tout un peuple, de toute une culture.

            Comme pour se faire pardonner ou pour cacher le mensonge, les Européens parlent depuis quelques années de pharaons noirs afin que l’on accepte l’idée de pharaons blancs. La silhouette svelte et le nez fin des Ethiopiens, des Kenyans et des Somaliens qui rappellent l’Egypte ancienne n’a rien à voir avec les Européens souvent bedonnants et aux traits gras d’aujourd’hui ou ceux  des sculptures antiques gréco-romaines. C'est ce que reconnaît aujourd'hui l'historien François-Xavier Fauvelle, directeur de recherche au CNRS et chercheur honoraire à l'université de Witwartersrand en Afrique du Sud : « l'Egypte... les archéologues en ont fait un isolat, sans relation avec son environnement africain » (entretien accordé à Sylvie Briet pour la revue Sciences et Avenir de juillet-août 2010).

                           Une négation du génie africain

                            pour magnifier le génie blanc  

            Avec la construction de la notion de race au 19è siècle, il était, en effet, difficile pour les Européens qui s'étaient lancés dans la recherche de matériaux sur le terrain africain pour étayer leur thèse de reconnaître que leurs trouvailles allaient à l'encontre de l'infériorité des Noirs qu'il fallait absolument démontrer. Ainsi, plus de deux siècles après le capitaine portugais Pegado (1531), quand en 1871, à son tour, l'explorateur allemand Karl Mauch arrivera sur le site de pierres que les natifs du lieu appelaient Zimbabwoe - qui donnera son nom à l'actuel Zimbabwe - il s'entêtera à donner une origine européenne aux belles constructions qu'il a découvertes : « Tous (les habitants du lieu) sont convaincus qu'un peuple de Blancs habita jadis la région car il existe aujourd'hui des restes d'habitations et des outils en fer qui n'auraient pas pu être produits par des Noirs. [...] Je ne crois pas me tromper en supposant que la ruine sur la montagne est une imitation du temple de Salomon au mont Moria et que la ruine sur la plaine est une copie du palais dans lequel la reine de Saba résidait durant sa visite à Salomon [...] En outre, ces ruines sont parfaitement conformes aux constructions phéniciennes bien connues. Des natifs ou des arabes auraient construit différemment. » Vous aurez remarqué que s'il affirme que ce sont les habitants du lieu qui sont convaincus que ces habitations sont une oeuvre des Blancs, c'est bien lui, Karl Mauch qui se justifie. Aucun Noir ne peut avoir dit à un étranger que les Noirs sont incapables de produire de tels habitations et de tels outils en fer ! Jamais ! Et comment auraient été ces édifices si c'était des Noirs qui les avaient construits ? Karl Mauch ne le dit pas. Affirmation gratuite et mensongère donc ! Le Grd Zimbabwe 0005  

            Il a fallu attendre 1929 pour que l'archéologue britannique Gertrude Caton-Thompson démontre l'origine bantoue du site. Mais ses conclusions ne furent pas acceptées par tous. « Le mythe colonial d'une tribu blanche ancienne fondatrice d'empire au coeur de l'Afrique profonde » a la vie dure. Dans les années 1960, sous le régime d'apartheid instauré au Zimbabwe, alors appelé Rhodésie, l'archéologue Peter Garlake avait été censuré par le pouvoir blanc et avait dû quitter le pays en 1970 pour avoir démontré, à son tour, l'origine bantoue du site.                   

Femme de Ife 0005                                                                Toujours dans la négation du génie africain, au début du 20è siècle, l'ethnologue allemand - encore un ! - Léo Frobenius découvrant les pièces très anciennes trouvées en Ife, au Nigeria, « se servira de leur ressemblance avec la statuaire grecque pour déduire abusivement que les grecs anciens étaient allés en Afrique. D'Afrique, il y a des masques et des bustes qui sont très proches de la statuaire grecque antique - à ceci près que certaines pièces sont en terre cuite, d'autres en cuivre martelé ». (J.M.G. Le Clézio, dans un entretien avec Nathalie CROM, in Télérama n° 3223 du 19 octobre 2011). Est-il nécessaire d'ajouter des observations supplémentaires à celles de Jean-Marie Le Clézio ? Non ! Force est de reconnaître que cette volonté délibérée de nier tout génie à l’Afrique a rempli les bibliothèques européennes de mensonges outranciers qui déshonorent tout un pan de la science et de l’histoire humaine                                                                                                                          

Tête Olmèque 0005            Pour revenir à l'Egypte ancienne, disons que la vérité se trouve aujourd’hui du côté de l’historien africain Cheik Antah Diop et d'une nouvelle race de chercheurs qui ne frémit pas de terreur quand la vérité vient à se révéler contraire à ce que l'Europe préférait croire. C'était d'ailleurs, au début du XXè siècle,  le souhait du Dr Chancellor Williams (Destruction of Black civilisation ; cité par Runoko Rashidi dans "Histoire millénaire des Africains en Asie"). Pour terminer, je vous pose cette question à votre bon sens, égyptologues, scientifiques, savants, cultivés ou incultes : quel est parmi les quatre peuples de la terre, celui qui, avant les grandes découvertes et les grandes migrations de l’époque moderne, était répandu sur les quatre continents ? Réponse : avant le 16 è siècle de notre ère, seuls les Noirs ont laissé des traces sur tous les continents. Et quand ils n'ont pas totalement disparu comme en Australie, en Nouvelle Zélande, ou sur les nombreuses îles d'Asie, les Noirs sont reconnus être des autochtones. Ce qui fait dire à un historien anglais qu’avant l’époque moderne, seuls les Noirs avaient conquis le monde en migrant sur les différents continents. 

Raphaël ADJOBI

Posté par St_Ralph à 22:28 - Histoire - Commentaires [14] - Permalien [#]

10 janvier 2012

De l'odeur des Noirs

                                    De l'odeur des Noirs

Avertissement : Apparemment, beaucoup de lecteurs n'ont pas compris  que cet article situe dans le temps, de manière précise, la naissance du préjugé selon lequel le Noir sentirait mauvais. Avant la traite négrière atlantique, ce préjugé n'existait pas en Europe où on connaissait les Noirs depuis la nuit des temps. A la lecture des commentaires, on se rend compte que ces personnes sont incapables de comprendre que même la science ne permet pas d'attribuer une odeur particulière à la peau noire, à la peau blanche, à la peau jaune ou à la peau rouge. Affirmer pouvoir reconnaître à l'odorat une personne noire signifie par voie de conséquence que l'on peut reconnaître les autres couleurs de peau à leur odeur ou absence d'odeur ; ce qui est d'ailleurs la même chose. L'un ne va pas sans l'autre ! Assurément, à moins d'avoir une malformation de l'odorat, personne n'est capable, les yeux bandés, de faire la différence entre une personne noire, blanche, jaune ou rouge en se fiant à son nez. Même un chien non entraîné n'en est pas capable. Ceux qui affirment avoir ce talent  ignorent qu'ils sont pétris de préjugés ou tout simplement qu'ils ne sont pas de la nature humaine.

                                                

numérisation0002            Vous souvenez-vous de cette image d'un joueur blanc se tenant le nez et agitant l'autre main signifiant à un joueur noir qu'il sentait mauvais ? Et le discours de Jacques Chirac en juin 1991 évoquant "le bruit et l'odeur" des immigrés africains, l'avez-vous encore en mémoire ? Sans doute. De tels faits ne s'oublient pas aisément. Savez-vous que ces dérapages relatifs à l'odeur des Noirs tirent leur origine d'une réalité historique ? Oui, avant d'alimenter les préjugés dans une désolante continuité, la mauvaise odeur attachée à l'homme noir est née à un moment précis de l'histoire de l'humanité, mais bien malgré lui.

            Vous vous demandez quand et comment ? Eh bien, cette idée que les Noirs sentent mauvais est née avec la traite négrière ! Mais avant d'être attachée définitivement à l'homme noir par extrapolation, la mauvaise odeur était d'abord spécifiquement attachée à la traite atlantique et par voie de conséquence à tous les ports négriers. Aussi, lit-on dans "Le négrier, histoire d'une vie" de Lino Novàs Calvo que « Recife (...), premier port négrier du Brésil, comme tous les ports négriers, puait. » La peinture que cet écrivain fait du port de Nantes est édifiante : « Le fleuve était peuplé de navires négriers qui entraient et sortaient. Nantes ne voyait pas la traite, mais les bateaux revenaient imprégnés de cette puanteur spéciale. Sur le fleuve, on ne respirait pas d'autre air. C'était là le premier port négrier de France. » L'auteur ne dit pas autre chose de Liverpool et de son fleuve, même quand les Anglais avaient aboli l'esclavage : « Liverpool reste négrière (et) la Mersey empestait aussi la traite ».  

            Les choses sont claires : les esclaves ne transitaient ni par Nantes ni par Liverpool, mais les bateaux qui les avaient convoyés en Amérique en revenaient imprégnés de la puanteur de ce trafic. Mais pourquoi donc ? Certes, tout le monde a fait l'expérience de sentir une pièce se charger d'une forte odeur humaine désagréable après un long séjour en groupe. Mais il s'agit toujours de séjours jamais trop longs dans des murs en briques ou en béton. Régulièrement aérée, la pièce perd vite cette odeur parfois nauséabonde. Vous rappelant cette expérience, imaginez cinq cents ou six cents personnes rangées comme des cuillères ou des sardines, chaque face collée dans le dos du voisin, vivant pendant quatre ou cinq semaines dans une cale d'où ils ne sortent que le temps de se dégourdir les jambes. Joignez à cela le fait que ces captifs passaient la presque totalité du temps du voyage dans des murs en bois qui s'imprègnent naturellement du milieu dans lequel ils baignent, et vous avez presque tout compris. Il ne vous reste plus qu'à imaginer la vie des captifs durant la traversée de l'Atlantique pour comprendre pourquoi les bateaux négriers gardaient des exhalaisons fétides même quand les esclaves n'y étaient plus. 

            Bien sûr, le souci de chaque négrier était de perdre le moins de captifs possible. Malheureusement, les pertes étaient nombreuses. Excessives même, quand les maladies s'en mêlaient : « Les plaintes montaient par les écoutilles comme d'un enfer, c'était des cris follets comme s'ils passaient sur les ossements d'un cimetière... De temps à autre, un corps était jeté à la mer. » ("Le négrier, roman d'une vie") A votre avis, où, quand et comment les esclaves faisaient-ils leurs besoins naturels dans les conditions décrites plus haut ? En laissant faire votre imagination, vous devinez la suite. « Les conditions de détention sont exécrables, l'entrepont insalubre, l'hygiène déplorable, la promiscuité épouvantable, la nourriture...on en perd bien un sur dix... voire deux sur dix ». ("Noir négoce", Olivier Merle, p. 221). Et quand, pris en chasse par les pirates ou les croiseurs abolitionnistes le bateau négrier passait plus de temps que prévu sur les mers, « les Noirs attendaient parfois très longtemps dans la cale et quand on les en sortaient, ils étaient morts, malades ou n'avaient plus que la peau sur les os ». ("Le Négrier, roman d'une vie") Voilà la triste réalité qui imprégnait le bois des navires !               

numérisation0003            Aussi, une fois arrivés à destination, avant d'être vendus, « les Noirs (étaient) parfumés, c'est-à-dire revivifiés ». Chaque fois, c'était la même mise en scène et le même spectacle : on voyait « une armée de Noirs entièrement nus que les marins arrosaient avec des manches. [...] Avant la douche, on les avait rasés de la tête aux pieds. Attachés deux par deux par les bras et portant des fers aux pieds, ils formaient des files entre lesquelles les marins circulaient en les aspergeant. Les nègres criaient, palabraient, hurlaient. » Puis les marins « lavaient les (bateaux) négriers avec des manches à eau. Une fois les esclaves déchargés, c'était la façon d'effacer des navires le souvenir du voyage. [...] Les marins appelaient ce moment la confession du négrier : après, il pouvait pécher de nouveau. » ("Le Négrier, roman d'une vie", p.66).                                                              

            Telle est la vérité historique née d'une situation particulière qui a nourri des préjugés qui n'ont rien à voir avec la nature des Noirs ou leur manque d'hygiène. D'ailleurs, sur le manque d'hygiène, les Noirs de leur côté accusent les Blancs de tous les maux. Ils disent d'eux qu'ils ont une odeur de cadavre. Mais cela n'a aucune explication historique et tient purement du préjugé. Par contre, une chose est certaine : avant les années 70, beaucoup d'étudiants africains avaient perdu leur logement pour cause de douches trop fréquentes. Ils avaient conclu que les Blancs ne se lavent pas souvent. 

            Pour terminer, une question : savez-vous pourquoi c’est en Europe et particulièrement en France que le parfum a acquis ses lettres de noblesse au XVIIè et au XVIIIè siècles ? Le manque d’hygiène ayant alors beaucoup reculé, l’amélioration des procédés de distillation s’était imposée et a fait du parfum le produit essentiel pour cacher les mauvaises odeurs des corps et des vêtements. En clair, moins les Blancs étaient propres, plus ils se parfumaient !       

Raphaël ADJOBI

Posté par St_Ralph à 13:21 - Histoire - Commentaires [24] - Permalien [#]

02 janvier 2012

La France Noire, trois siècles de présence

                                                 L a   F r a n c e   N o i r e

                                              Trois  siècles  de  présence 

La France noire 0011            Enfin, voici un livre qui clame haut et fort, par son titre, que la France n’est pas blanche ! Tout en étant le pays européen qui a le plus multiplié les lois racistes, les reconduites à la frontière et les mises en garde contre l’invasion des Noirs, la France demeure paradoxalement, aux yeux des autres pays, la première nation nègre d’Europe. Il y a une raison à cela ; et c’est ce que La France Noire veut rappeler à tous, Noirs et Blancs. Cet ouvrage collectif réalisé sous la direction de Pascal Blanchard propose de visiter notre passé commun en retraçant les étapes oubliées d’une histoire noire française, les étapes où ces anciens esclaves, ces immigrés volontaires ou non, ces civils ou militaires ont mêlé leur destin à celui de la métropole. 

            Suite à la longue et riche introduction de Marcel Dorigny qui rappelle la place des Noirs dans l’histoire de l’Europe, le livre s’organise en huit chapitres abondamment illustrés. L’histoire de la France noire présentée ici commence en 1848 avec l’abolition de l’esclavage et les débuts de la colonisation et se termine à la fin du XXè siècle sur la question de l’identité nationale française au sein d’une société irrémédiablement métissée.  Dieudonné Gnammankou et Alain Ruscio, qui ont eu la charge du premier chapitre, nous montrent qu’après plus de cent cinquante ans de présence plus ou moins régulière des Noirs en métropole (quatre mille Noirs et Métis en 1738), la France n’est plus officiellement blanche entre 1848 et 1889. A cette époque en effet, outre les Blancs, sa population s’est enrichie d’esclaves affranchis - donc de citoyens noirs - et de sujets coloniaux. Malheureusement, c’est à cette même époque que les scientifiques font de l’idée de « race » une passion française et européenne suite à la parution de L’origine des espèces de Charles Darwin, en 1859. C’est à partir du milieu du 19 è siècle, en effet, que les hommes de science se lancent dans l’étude comparative des « peuples de couleur » avec les Blancs pour aboutir à une classification et une hiérarchisation des races. Cette science racialiste décrète de manière définitive l’infériorité de l’homme noir qui « gît au plus bas de l’échelle » parce que possédant un « caractère d’animalité » et le « cercle intellectuel le plus restreint » rendant sa civilisation impossible par l’Européen. Telle est l’image du Noir diffusée dans la société grâce à la littérature, à la presse populaire et aux discours politiques violents.

            Le lecteur comprend alors que les expositions coloniales de l'époque, les foires et les exhibitions ne sont qu’une suite logique de la volonté d’une élite : montrer le caractère sauvage des nègres et par voie de conséquence leur infériorité intellectuelle justifiant leur domination. Ces exhibitions qui attirent des millions de visiteurs contribueront évidemment à populariser l’image du Noir dans la publicité, les arts, le monde du spectacle, la littérature, et permettront au grand public d’assimiler l’image dégradante du Noir qui hante encore les esprits et provoque des dégâts inimaginables.            

            Quant au deuxième chapitre – œuvre d’Elikia M’bokolo et de Frédéric Pineau -, qui s’étale de 1890 à 1913, il montre l’achèvement de l’installation de l’empire français sur l’Afrique. Si les expositions coloniales et les exhibitions ont toujours du succès, on voit toutefois émerger un attrait pour l’esthétique nègre dans les arts et le sport. A son tour, le chapitre III (1914 – 1924 / par Catherine Coquery-Vidrovitch et Sandrine Lemaire) souligne la contribution de l’Afrique à la première guerre mondiale. Un chapitre important et passionnant à la fois. En effet, on lit avec émotion que l’arrivée massive de régiments d’Afrique habitue peu à peu le grand public à une image du Noir qui n’est plus associée au sauvage des exhibitions coloniales. Il découvre non seulement des soldats et des blessés noirs mais également des travailleurs noirs et des infirmières antillaises. Malheureusement, les politiciens ont une autre idée de la société qui se dessine. Par peur d’une trop grande proximité avec les populations métropolitaines, on prend ça et là des mesures de surveillance et de contrôle des mouvements des Noirs. Du chapitre IV (par David Soutif et Styler Stovall) qui couvre la période de 1925 à 1939, le lecteur retiendra combien l’image de l’Afro-Américain - et particulièrement celle de Joséphine Baker - a favorisé l’avènement de la Négritude. C’est l’époque des premières luttes pour « la race noire » et pour l’égalité républicaine alors que la France politique et affairiste organise l’exposition coloniale de 1931.

 gymnastes 1939 numérisation0001           Les quatre derniers chapitres qui courent jusqu’à la fin du XXè siècle constituent à mes yeux l’époque moderne parce qu'on y découvre que le destin des Noirs de France n’est plus dissociable de celui de la métropole malgré les interminables débats sur le "vivre ensemble". D’ailleurs, tout ce qui est fait durant cette période apparaît comme un jeu de passion et de dépit amoureux. Entre 1940 et 1956 (Ch. V / Romuald Fonkoua et Nicolas bancel), la France a besoin des Africains pour la guerre et pour ses industries mais s’inquiète de voir l’ordre des choses bouleversé par cette présence et multiplie les mesures en tout genre. C’est d’ailleurs à cette époque qu’est apparue une égalité « partielle » grâce à l’arrivée à Paris des premiers élus de l’Union française et qui a fait croire à une France sans « préjugés de couleur ». Entre 1957 et 1974 (Ch. VI / Françoise Durpaire), suite aux luttes pour les indépendances africaines, la France n’assumant pas ses couleurs popularise l’idée du Noir immigré, discréditant ainsi toute une partie de sa population. Enfin viennent la période des rêves et des illusions (Ch. VII : Bleus, Blancs, Blacks… / par Françoise Vergès et Yvan Gastaut) et celle de l’affirmation d’une citoyenneté noire dans une France métissée (Ch. VIII : par Achille Mbembe et Pap Ndiaye). La lecture de ces quatre derniers chapitres n’est pas inintéressante mais retient moins l’attention parce qu’ils apparaissent comme une histoire inachevée. En effet le Noir français vit avec l’idée que la question de sa citoyenneté est toujours versée au débat national.

            L’histoire de la France noire présentée ici n’est donc qu’une histoire partielle de la présence des Noirs en métropole puisqu’elle écarte intentionnellement la longue période où ceux-ci n’avaient d’autre statut que celui d’esclaves ou de meubles. On voit cependant  que 150 ans de statut de citoyen n’ont pas réussi à changer l’image que la France a scientifiquement et idéologiquement construite, et qui ne peut être détruite que si elle s’applique à faire la démarche contraire. En procédant de quelle façon ? En s’appliquant avec le même soin à défaire par l’éducation et l’enseignement ce qu’elle a construit. Quand sera-telle capable d’une telle volonté politique ?            

°Photo : Défilé de gymnastes lors des célébrations du 14 juillet 1939 (p. 171)

Raphaël ADJOBI

Titre : La France noire ; trois siècles de présence

Ouvrage collectif sous la direction de Pascal Blanchard ;

La préface est d’Alain Mambanckou

Editeur : La découverte, 360 pages

Posté par St_Ralph à 13:52 - Histoire - Commentaires [4] - Permalien [#]

21 juillet 2011

"Votre paix sera la mort de ma nation", Lettres de guerre d'Hendrik Witbooi (1830-1905)

          « Votre paix sera la mort de ma nation »

             Lettres de guerre d’Hendrik Witbooi (1830 – 1905)

                          Capitaine du grand Namaqualand

 

Votre paix seraAvez-vous connaissance d’un acteur noir de la vie politique africaine du 19e siècle qui aurait laissé des écrits témoignant de son action contre les envahisseurs européens ? Non ? Alors, le livre que je vous présente mérite le qualificatif de « plus beau monument de l’histoire africaine du 19e siècle ». Cependant, celui qui a suivi avec suffisamment d’attention les événements qui ont dominé l’actualité africaine durant les premiers mois de l’année 2011 risque de porter un jugement sévère sur les chefs africains quant à leur responsabilité dans le piétinement du continent noir.                        

 

            « Votre paix sera la mort de ma nation » est la somme des lettres qu’un dirigeant de l’Afrique Australe - du Namaqualand (globalement la Namibie actuelle) - a échangée avec les colons européens et ses pairs africains quand les premiers ont entrepris de se partager le continent noir suite à la conférence de Berlin de novembre 1884 à février 1885.  Hendrik Witbooi – puisque c’est de lui qu’il s’agit – a connu tous les grands hommes de l’expansion européenne qui sont partis du Cap vers l’intérieur de l’Afrique comme Cécil Rhodes. Mais ses interlocuteurs immédiats étaient les colons allemands auxquels revenaient - selon sans doute les accords de Berlin - les terres du Namaqualand dont il était le chef le plus éminent. Il convient de signaler ici que si la Conférence de Berlin, qui avait pour vocation d’organiser le partage de l’Afrique au profit des puissances occidentales, avait prévu dans son texte des clauses portant sur le respect des droits et des libertés des indigènes, pour la première fois, il était stipulé la notion de « sphères d’influence » sur lesquelles les Occidentaux étaient autorisés à exercer leur tutelle. Cela paraît bien compliqué, n’est-ce pas ? Ces subtilités des textes, Witbooi n’a pas manqué de les dénoncer dans de nombreuses lettres aux Allemands et aux Britanniques. Il n’aura de cesse de faire remarquer à ses interlocuteurs blancs les incohérences de ces clauses en exprimant son incompréhension devant les traités de protection que les puissances étrangères proposent aux chefs africains tout en parlant de leur liberté.

 

            Cependant, l’expression de sa première grande indignation est adressée à l’un de ses  pairs et adversaires africains. L’une des lettres à son plus grand ennemi africain est à classer parmi les plus belles de cette correspondance. Devant la colonisation européenne faite de contrats de protection, Hendrik Witbooi prône l’unité des chefs africains au-delà des adversités pour s’opposer à l’envahisseur. Une longue lettre d’une stupéfiante modernité, aujourd’hui où l’on parle ouvertement de recolonisation de l’Afrique alors que certains chefs d’états s’allient avec les occidentaux contre d’autres Africains. Ce que Witbooi déplore, ce n’est point le manque de loyauté de son adversaire qui se joint à une puissance étrangère pour le combattre mais bien la perte de la souveraineté d’un chef africain qui accepte de se placer sous la protection et donc l'autorité des Européens qu’il fustige : «  J’apprends, écrit-il au capitaine Maharero (chef du Hereroland), […] que vous vous êtes placé sous la protection allemande et que le Dr Göring détient par conséquent le pouvoir de vous dire quoi faire, et de trancher à sa guise  dans vos affaires, particulièrement dans cette guerre entre nous, avec sa longue histoire. […] Et maintenant que vous vous êtes soumis à un autre puissant gouvernement, que reste-t-il de votre autonomie de capitaine ? […] Je ne vois pas comment vous pouvez continuer à le prétendre dès lors que vous avez placé quelqu’un au-dessus de vous et que vous vous êtes soumis à lui et à sa protection. Celui qui se tient au-dessus détient la suprématie ; celui qui est en dessous est subordonné, car il se tient sous le pouvoir d’un autre. Vous regretterez éternellement d'avoir abandonné votre terre et votre droit de régner entre les mains des hommes blancs. »

 

            N’allez surtout pas croire que ces propos sont ceux d’un roublard. Non ! C’est celui d’un chef africain conscient du danger de la perte de la souveraineté de tous les chefs africains qui se placent sous l’autorité des Blancs. Lui voyait clairement que dans cette course à la possession des terres africaines où les Européens se livrent une farouche concurrence, ils sont aussi capables de parvenir à des accords de non-agression afin d'atteindre leur but contre les populations noires. Lui savait que les conférences de paix, les institutions de paix des Européens n'ont pour seul but que de prendre possession de tout ce qui appartient aux Africains. Son appel à ses ennemis africains d’hier est donc motivé par la sauvegarde de l’intégrité des nations africaines et de leur culture comme il le souligne dans de nombreuses lettres.   

 

            De toute évidence, Hendrik Witbooi voit dans les protectorats que les européens proposent aux chefs africains une expropriation de leurs terres, de leurs territoires. Aussi, dans son cas, il comptait sur les clauses relatives au respect des droits et des libertés des Africains pour faire respecter le fait que « nul ne devrait être contraint de livrer sa terre ou d’accepter la protection » des Européens. En d’autres termes, il essaie de faire entendre raison aux Blancs en portant le combat sur le plan juridique. Sa rencontre avec le commissaire impérial allemand en 1892 à Hoornskrans, sur ses terres, fut d’ailleurs l’occasion d’un grand débat dont le contenu est à verser dans les annales des réflexions sur la colonisation. Pour le représentant allemand, dans la guerre d’influence que se livrent les grandes puissances, si ce n’est pas l’Allemagne qui assujettit et domine les terres du Namaqualand ce seront d’autres. Il vaut donc mieux que ce soit l’Allemagne. Quelle règle implacable ! Quel raisonnement arbitraire à l’égard des peuples d’Afrique ! Il n’est donc pas étonnant que le fait de voir Hendrik Witbooi « refuser la souveraineté allemande » soit considéré par ce représentant allemand comme un crime abominable. Dans une lettre datée du 15 août 1894, celui-ci lui signifie clairement que « ce refus équivaut à une déclaration de guerre ». Voilà la justice selon le point de vue des Européens !

 

            Durant toute cette période de l’expansion de l’Europe en Afrique, jusqu’à sa mort le 29 octobre 1905,  Hendrik Witbooi a dû faire de nombreuses concessions mais sans jamais renoncer ni au combat diplomatique ni à la lutte armée pour l’indépendance des terres africaines. Sa correspondance nous fait découvrir un esprit plein de courtoisie, même dans l’adversité ; un homme désireux de maîtriser les formules protocolaires en usage chez les Européens afin de n’offenser personne par ignorance. C’est également un homme respectueux des règles traditionnelles de la guerre, lesquelles excluent la duperie de l’adversaire et l’humiliation des vaincus ; un homme plein de justice et d’équité qui refuse l’embargo dont usent les Européens pour affaiblir les armées africaines pour ensuite les anéantir. Aussi, peut-on lire dans une lettre adressée au Commissaire allemand le 24 juillet 1893 ces lignes magnifiques qui sembleront à certains d’un autre monde : « Et si vous avez l’intention de continuer à me combattre, je vous implore une nouvelle fois, cher ami, de m’envoyer deux caisses de cartouches Martini-Henry, de façon à ce que je puisse contre-attaquer. […] Donnez-moi des armes, comme il est de coutume entre grandes et nobles nations, afin que vous conquériez un ennemi armé : ainsi seulement votre grande nation pourra prétendre à une victoire honnête. » Oui, lui a le sens de l’honneur chevillé au cœur et croit naturellement qu’ « à vaincre sans péril on triomphe sans gloire ». Mais pour les Européens cette idée n’est que littérature ! 

 

            Terminons en soulignant que la compréhension de l’esprit de cette correspondance pleine de belles réflexions serait incomplète sans la lecture de l’excellente préface qui est un concentré de l’histoire des débuts de l’expansion et de la colonisation de l’Afrique australe à partir de l’établissement néerlandais du Cap de Bonne-Espérance. Préface qui nous montre la complexité des alliances et des forces en présence avant et pendant la période de la rédaction de cette correspondance, préface très instructive qui précise le parcours des lettres après la mort d’Hendrik Witbooi, le bilan des massacres de la résistance africaine et qui se termine par le point de vue de l’Allemagne du 21e siècle sur l’histoire de cette partie du monde.     

 

Raphaël ADJOBI

 

Titre : « Votre paix sera la mort de ma nation » (174 pages)

Auteur : Hendrik Witbooi ; Préface de J.M. Coetzee

Editeur : Le passager clandestin, mars 2011 ;

               traduit de l’anglais par Dominique Bellec.

Posté par St_Ralph à 19:19 - Histoire - Commentaires [11] - Permalien [#]

31 décembre 2010

Sékou Touré, Patrice Lumumba, mes étoiles des indépendances africaines (2)

                    Sékou Touré, Patrice Lumumba,

 

       mes étoiles des indépendances africaines (2)

         

 

Patr            Dans la galerie des portraits des hommes illustres africains, celui dont l’histoire m’était la plus étrangère jusqu’à ces cinq dernières années était bien Patrice Lumumba. Qu’avait-il fait pour que son nom soit sur toutes les lèvres et son portrait partout exhibé ? J’étais incapable de répondre à cette question. C’est pour combler cette lacune que j’ai décidé de m’intéresser à l’homme et particulièrement à ce fameux discours du 30 juin 1960 qui avait définitivement scellé son destin. Comme son devancier Sékou Touré, c’est donc par un discours public au ton ferme et clair que Patrice Lumumba va entrer dans l’histoire. Mais en considérant le contexte, on peut franchement se poser la question de l’utilité ou de la pertinence de ce discours.

Patrice-Emery Lumumba :C’est le 30 juin 1960, jour de la proclamation de l’indépendance du Congo, que son discours au ton laudatif et unilatéralement orienté vers le peuple congolais va lui conférer son galon d’homme africain célèbre. Cependant, en lisant avec attention ce discours et en le replaçant dans son contexte, on peut se demander si la célébrité de Patrice Lumumba n’est pas exagérée : non seulement on peut douter de l’opportunité du discours mais aussi de son rayonnement pour faire de son auteur une figure historique de l’Afrique.

 

            On ne peut, en effet, faire une analyse du discours de Patrice Lumumba sans avoir à l’esprit le contenu des deux discours qui l’ont immédiatement précédé le jour-même. Le premier à prendre la parole en cette occasion solennelle fut Baudouin Ier, Roi des Belges. Son discours est absolument un merveilleux monument du paternalisme européen à l’égard des peuples noirs.

                       Du discours paternaliste du roi des Belges

            Les premiers mots du roi des Belges clament de manière solennelle que l’indépendance du Congo que tout le monde célèbre ce jour-là était l’œuvre exceptionnelle du génie de son père, le roi Léopold II, et de la « persévérance » de la Belgique. Point n’est question des artisans congolais, hommes politiques ou populations laborieuses. Non ! Il est bien connu, les Africains sont paresseux et n’ont jamais rien fait de bon. Sûr que cette indépendance est l’aboutissement du travail bien accompli par les siens, le roi demande à ce que les pionniers de la colonisation (Léopold II et les administrateurs belges) - hissés au rang de « civilisateurs » - soient inscrits au panthéon de la mémoire congolaise afin d’y être célébrés comme ils le seront en Belgique. Quelle audace ! mais surtout quelle assurance de son bon droit ! C’est clairement indiquer aux Congolais la manière dont ils doivent rédiger l’histoire de leur pays.

            La suite du discours du roi des Belges reste sur le même ton, plein d’encens pour l’administration coloniale belge. Quand il ose enfin parler des Congolais, c’est pour leur dire : « c’est à vous, Messieurs qu’il appartient maintenant de démontrer que nous avons eu raison de vous faire confiance». En d’autres termes,  il faut donc que les Congolais se montrent des enfants sages qui prennent bien soin du jouet qui leur est remis. Quel paternalisme offensant ! Et relevant « l’inexpérience des populations à gouverner » et la tendance qu’auraient les Africains à « la satisfaction immédiate des jouissances faciles », il se perd dans une série de recommandations : « l’indépendance (…) se réalise (…) par le travail. (…) Ne compromettez pas l’avenir par des réformes hâtives (…). N’ayez crainte de vous tourner vers nous. ». N’allons pas plus loin dans l’analyse de ce texte ; la coupe est pleine.

 

            Quand le premier président du Congo, M. Joseph Kasa-Vubu prend la parole à son tour, il oriente pour ainsi dire le projecteur des éloges vers « ces artisans obscurs ou héroïques de l’émancipation nationale » qui par leurs privations, leurs souffrances et parfois même au prix de leur vie voient « se réalise(r) enfin leur rêve audacieux d’un Congo libre et indépendant. » A ce moment du discours, pour la première fois dans la salle, des applaudissements viennent interrompre l’orateur. L’assistance noire respire enfin ! Elle a le sentiment qu’enfin on la regarde dans les yeux, qu’on panse ses plaies au lieu de l’accabler du poids de l’avenir.

            Mais dans le discours du président Kasa-Vubu, cet éloge reste bref et dit d’un ton humble sans aucune recherche pathétique. Et en homme courtois, il va saluer « la Belgique (qui) a eu alors la sagesse de ne pas s’opposer au courant de l’histoire et (…) a su (…) faire passer directement et sans transition (le) pays de la domination étrangère à l’indépendance ». A ce moment aussi, l’assistance a applaudi, sans doute à la fois par courtoisie à l’égard du roi et aussi pour se faire pardonner le bref moment où elle s’est laissé emporter par la fierté nationale.

 

Enfin, comme pour répondre au roi, le président de la république assure que les réformes seront menées « sans hâte ni sans lenteur ». Puis, comme pour assumer un peu plus son indépendance vis à vis des recommandations du roi, il ajoute qu’il faudra bien avancer « sans se complaire dans l’admiration béate de ce qui est déjà fait. » C’est, à vrai dire, la première fois, dans ce discours, que M. Kasa-vubu prend fermement de la distance avec les vues du roi affirmant ainsi son rôle de président de la république. La deuxième fois, c’est quand, en écho à la confiance des Belges que doivent mériter les dirigeants congolais, le président dit que ceux-ci tâcheront de se montrer « dignes de la confiance que le peuple a placée en (eux) ». En clair, c’est au peuple congolais que les dirigeants auront des comptes à rendre et non point à la Belgique.

 

            De toute évidence, le discours du président Kasa-Vubu a recadré pour ainsi dire les envolées paternalistes du roi. Mais cela est fait avec tant de courtoisie et de finesse et en si peu de mots que cela semble passer inaperçu dans l’ensemble du discours. Seul le bref hommage aux artisans congolais de l’indépendance et les applaudissements qui l’ont accompagné ont sans doute retenu l’attention de l’assistance ce jour-là.

                                               Un discours anticolonial

 

            J’avoue que j’ignore pourquoi la parole a été donnée au premier ministre après l’intervention du président au nom du peuple de la jeune République. Etait-il nécessaire que le premier ministre intervînt ? Au nom de qui prit-il la parole ce jour-là ? Au nom de son gouvernement ? Son intervention suite à celle du président de la République n’était-elle pas déjà l’image d’un clivage au sommet du jeune état ? Même s’il faut retenir le fait que Patrice Lumumba avait des visions à la mesure du Congo belge alors que Kasa-Vubu avait au départ des revendications territoriales et ethniques, l’indépendance se célébrait ce 30 juin 1960 sous le sceau de l’unité nationale congolaise. On pouvait donc logiquement s’attendre à ce qu’aucune marque de dissension ne vînt ternir la fête. En tout cas, sans que l’on puisse s’expliquer la nécessité de deux discours des deux premiers dirigeants de la jeune République, on donna la parole au premier ministre dont on n’ignorait pas l’ardent nationalisme.

            Le discours de Patrice Lumumba débute sur un ton martial, sans aucune formule protocolaire à l’adresse des invités belges. C’est aux « Congolaises et Congolais, combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux » qu’il s’adresse et à eux seuls ! Et en rupture totale avec les propos du Roi des Belges saluant l’indépendance offerte, il affirme que « nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier (…) que c’est par la lutte qu’elle a été conquise ». L’orateur récolte à ce moment ses premiers applaudissements. Il y en aura en tout six dans ce discours pourtant moins dense que celui du président.

Patrice_Lumu_N0001_crop            Avant d’aller plus loin dans l’analyse de ce discours, il convient de faire une remarque d’une grande importance. Alors que l’hommage du président Kasa-Vubu aux combattants de l’indépendance semblait bien conventionnel – en une telle occasion, on ne peut pas oublier ses morts et ceux qui ont souffert sous une époque sur laquelle on referme la porte – les paroles et le ton de Patrice Lumumba semblent dire aux Congolais « je ne veux pas vous laisser voler votre victoire ! » Alors que l’hommage du président apparaît comme la réparation d’un oubli de la part du roi, celui de Patrice Lumumba affirme que les seuls héros du jour, ce sont les combattants congolais. Aussi son hommage à ces combattants occupera la moitié de son discours. Il y souligne les  privations, les souffrances, les humiliations, les injustices, la discrimination pendant les quatre-vingts ans de colonialisme belge. C’était comme s’il voulait dire à ses invités « voilà la réalité de la vie que vous nous offriez et contre laquelle nous luttions ». 

       

            Après cet hommage appuyé, salué par des applaudissements, l’orateur va répondre à certaines recommandations offensantes du roi. Celui-ci conseillait de ne point hâter les réformes. Le président à répondu que les choses seront faites « sans hâte ni lenteur ». Quant à Patrice Lumumba, il n’a cure de ce conseil. Il annonce de façon claire et nette : « Nous allons revoir toutes les lois d’autrefois et en faire de nouvelles qui seront justes et nobles. » A la Belgique qui se pose en conseiller incontournable de la jeune nation congolaise – « n’ayez crainte de vous tourner vers nous » - Patrice Lumumba annonce que son pays pourra « compter (…) sur l’assistance de nombreux pays (…) dont la collaboration sera loyale et ne cherchera pas à nous imposer une politique, quelle qu’elle soit. » Et l’assistance d’applaudir, comme pour dire « bien envoyé ! Ils se prennent pour qui, ces Belges ?  Nos parents ? »

Mais ce n’est pas tout. Non seulement les Congolais vont collaborer avec tout le monde, dit-il, mais encore ils demeureront maîtres chez eux puisque « si la conduite de ces étrangers laisse à désirer, (la) justice sera prompte à les expulser du territoire de la République ». Un Noir, chasser un Blanc ? C’est nouveau ! Voilà qui est très audacieux et inattendu dans la bouche d’un jeune dirigeant africain. « Il ne fera pas long feu, celui-là », ont dû se dire les Belges dans l’assistance. Ceux-ci s’appliqueront en effet à faire en sorte que le projet de celui qui veut « montrer au monde ce que peut faire l’homme noir lorsqu’il travaille dans la liberté » ne se réalise jamais de son vivant !

Un mois seulement après ce discours, le calvaire de Patrice Lumumba va commencer. Les conflits suscités par les Belges vont secouer la jeune nation et son leader charismatique comme dans les remous d’un fleuve impétueux. Parmi toutes les images de son calvaire, celle que je garde de ce jeune leader africain est le moment où, les mains liées au dos, il refuse la mie de pain qu’un soldat tente de lui faire manger de force. Elle me rappelle celle du Christ qui, ayant crié sa soif, reçoit du bout de la lance d’un soldat romain le pain trempé dans du vinaigre.

Patrice Lumumba mourra sans que le reste des états africains ait levé le petit doigt pour lui témoigner sa solidarité ou plus tard pour lui rendre hommage. Et pourtant, c’est cette solidarité africaine qu’il appelait de tous ses vœux un an plus tôt à Ibadan au Nigéria. « L’unité africaine tant souhaitée aujourd’hui par tous ceux qui se soucient de l’avenir de ce continent, disait-il, ne sera possible et ne pourra se réaliser que si les hommes politiques et les dirigeants de nos pays respectifs font preuve d’un esprit de solidarité, de concorde et de collaboration fraternelle ». Et il ajoutait plus loin, « plus nous serons unis, mieux nous résisterons […] aux manœuvres de division auxquelles se livrent les spécialistes de la politique du diviser pour régner». Et pour montrer l’exemple de la solidarité africaine qu’il prônait, il a, ce jour-là, rendu un vibrant hommage à ses devanciers Kwamé N’krumah et Ahmed Sékou Touré.  C’est en effet grâce à ce discours de 1959 à Ibadan, que Patrice Lumumba a gagné véritablement son galon de leader africain ; et c’est par celui de 1960 qu’il est devenu le leader nationaliste congolais que l’on connaît.

 

Il convient donc de retenir qu’au moment où Patrice Lumumba prenait la parole devant le roi des Belges, il n’était point un inconnu, mais une jeune étoile des indépendances africaines désireuse d’évoluer hors du giron colonial comme Sékou Touré, comme Kwamé N’Krumah. Ce discours nationaliste était donc en réalité la mise en œuvre de l’audace dont il savait que les jeunes africains devaient faire preuve au risque de leur vie pour faire avancer leurs états et par la même occasion l’Afrique entière. Patrice Lumumba savait qu’on n’est point héros malgré soi mais par la force de sa volonté.

 

° Révoqué de ses fonctions de premier ministre par le Président deux mois après l’indépendance (4 septembre 1960), Patrice Lumumba meurt, humilié et torturé, le 17 janvier 1961 dans la province sécessionniste du kantaga suite à l’accession au pouvoir du Colonel Désiré Mobutu soutenu par les Etats-Unis et la Belgique. Ironie du sort, c’est ce dernier qui l’éleva au rang de héros national en 1966.

 

 

Raphaël ADJOBI

Posté par St_Ralph à 16:11 - Histoire - Commentaires [8] - Permalien [#]

20 septembre 2010

Histoire de l'Afrique ancienne (VIIIè s. - XVIè S.), par Pierre Boilley et J-Pierre Chrétien

                         Histoire de l'Afrique ancienne

                                         (VIIIè - XVIè siècle)

 

Histoire_de_l_Afrique_Ancienne            Incroyable ! Mon Dieu, quelle nouvelle ! « L'Afrique a une histoire » ! Oui, vous avez bien lu : « l'Afrique a une histoire ». Ce sont les mots qui commencent ce dossier de la revue française La documentation photographique. On ne peut s'empêcher, en les lisant, de penser au fameux discours de Dakar.

 

            Ainsi donc les pages de la vie de l'Afrique noire ne sont pas vides ou plutôt remplies du ron-ron de l'éternel recommencement qui a fait que, selon certains, l'homme noir n'est jamais entré dans l'histoire de l'humanité. Mais balayons notre colère, puisque tous les Africains sont convaincus en leur for intérieur que « moins le Blanc est intelligent, plus le Noir lui paraît bête. » (André Gide, in Voyage au Congo).

 

            C'est pourquoi, la première des choses que reconnaissent les auteurs de ce document, ce sont les préjugés fortement ancrés dans l'inconscient collectif européen et au premier desquels ils retiennent le déni d'une histoire africaine. A quoi tient ce préjugé ? Au seul fait que l'Europe a parlé de l'Africain sans jamais l'écouter, sans jamais prendre en compte sa parole. « Pourtant (...), les sources, tant orales qu'écrites ne manquent pas pour écrire une histoire longue de l'Afrique », assurent Pierre Boilley et Jean-Pierre Chrétien. Aussi tentent-ils de nous faire découvrir cette Afrique ancienne qu'ils évitent d'appeler « le Moyen-âge africain » ; le terme renvoyant trop à une conception européenne de l'histoire d'une époque.

 

            Reconnaissant que l'Afrique ne peut-être considérée comme « un vaste ensemble homogène » où les hommes ne connaissent qu'un destin commun, ils nous proposent de découvrir plutôt « des mondes africains » ou des histoires africaines. Pour ce faire, ils ont déterminé trois zones géographiques : une Afrique occidentale liée au nord de L'Afrique puis à l'Europe (Empire du Ghana, empire du Mali, Empire Songhaï), une Afrique Orientale ouverte sur l'océan Indien et le monde asiatique (outre les héritages antiques de Nubie et d'Ethiopie), et une Afrique centrale et méridionale de peuplement essentiellement bantou malgré sa diversité culturelle. Cependant, au fur et à mesure que l'on avance dans la lecture de cette Histoire de l'Afrique ancienne, on a le sentiment de plonger dans celle de l'humanité tout entière parce que les connexions avec les autres parties du monde se révèlent de manière tout à fait éclatante.Et on se dit que le goût des voyages ne date pas de notre époque !

 

             On finit par se convaincre que cet excellent travail sur l'histoire de l'Afrique ancienne de notre ère - un travail de vrais historiens au service de l'humanité - s'adresse avant tout aux Européens qui enseignent dans leurs écoles et leurs universités une l'histoire de l'Afrique qui n'est rien d'autre qu'une « histoire de leur conquête et de leur oeuvre coloniale ». Chacun devra en effet retenir qu'ils n'enseignent « en réalité (que) l'histoire de l'Europe en Afrique et non l'histoire des Africains eux-mêmes ». La soixantaine de pages de ce dossier, illustré de magnifiques photos et cartes à caractère pédagogique, suffit pour abreuver l'esprit du lecteur d'une multitude de connaissances qui bouleversent des croyances communément admises. Ainsi les chapitres consacrés à l'image des Africains dans l'Europe médiévale, la renommée mondiale de l'Empereur du Mali, la relation diplomatique entre les rois du Kongo et du Portugal ne pourront que l'étonner.

 

            Beaucoup de monde oublie ou ignore que les civilisations naissent et meurent, fleurissent puis s'étiolent, dominent puis sont soumises. L'Afrique noire a connu tout cela. Qui aurait cru que c'est en Afrique noire, dans l'actuel Mali (à Ounjougon) que les plus anciennes céramiques connues au monde (10 000 ans avt. J.C.) ont été retrouvées. Un détail matériel qui se révèle un grand pas dans l'histoire de l'humanité puisqu'il est une marque du génie humain. Mais l'Afrique, berceau de l'humanité n'a pas besoin de donner la preuve de son génie puisque c'est là qu'est né le génie humain. Ce qui fait dire à un historien anglais cette parole que chacun doit méditer pour éviter de dire des bêtises sur le génie africain : « Les Africains ont été, et sont toujours, ces pionniers qui ont colonisé une région particulièrement hostile du monde au nom de toute la race humaine. En cela réside leur principale contribution à l'histoire ». 

 

Raphaël ADJOBI

Titre : Histoire de l'Afrique ancienne (VIIIè - XVIè), 63 pages                                                                                        

Auteurs : Pierre Boilley & Jean-Pierre Chrétien

Editeur : La documentation française ; mai - juin 2010 ; dossier n° 8075  

Posté par St_Ralph à 11:41 - Histoire - Commentaires [11] - Permalien [#]

29 juillet 2010

Sékou Touré, Patrice Lumumba, mes étoiles des indépendances africaines (1)

                   Sékou Touré, Patrice Lumumba,

 

      mes étoiles des indépendances africaines (1)

 

            J'ai toujours considéré injuste le sort qui est réservé à Sékou Touré dans l'histoire de l'Afrique. Ignoré, Oublié. Quand j'ai été quelque peu instruit de l'histoire de Patrice Emery Lumumba, je me suis dit que ces deux hommes mériteraient d'être élevés au rang d'idoles de la lutte pour les libertés en Afrique. Mais approchant les tableaux de plus près, j'ai dû tempérer mes ardeurs idolâtres à l'égard de l'homme de Conakry avant de découvrir la grandeur de son combat pour la dignité de l'homme africain. Pour en arriver là, j'ai considéré les contextes et les discours qui ont causé la perte de l'un et de l'autre.

 

 

S_kou_Tour__2 Sékou Touré : C'est le 25 août 1958 à Conakry devant le général de Gaulle en tournée pour proposer aux chefs d'Etats africains son projet de Communauté franco-africaine que Sékou Touré va devenir célèbre avec sa formule « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l'opulence dans l'esclavage ». Pendant longtemps, comme bien d'autres certainement, je m'en suis tenu à cette formule pour lui tresser des lauriers. Mais en lisant la totalité du discours, on peut vraiment se demander ce que recherchait l'homme.

 

            Partant de l'éloge de la résistance française au nazisme qu'il qualifie de « force du mal », Sékou Touré fait entendre à son hôte que les Africains sont passionnés par les valeurs essentielles qui ont animé la France durant la deuxième guerre mondiale : la Liberté et la Dignité. Raisons pour lesquelles l'Afrique s'est jointe « sans justification apparente » au combat de la France.

 

            Je pense sincèrement que dès ce préambule, de Gaulle avait compris ce à quoi Sékou Touré voulait en venir. Dès lors, il a dû commencer à trouver ce discours long et lassant en attendant les termes clairs et définitifs de la décision du chef guinéen.

 

            Sékou Touré fait ensuite le procès des « structures économiques et politiques héritées du régime colonial » qui ont freiné, selon lui, « l'épanouissement des valeurs de l'Afrique » et créé par la même occasion « le désordre moral ».  Propos audacieux et presque irrévérencieux pour ce qui est de l'expression « désordre moral » jeté à la face de son hôte. « Nous voulons corriger fondamentalement ces structures », assure-t-il. Hâtons-nous d'en finir, a dû se dire le président français.

 

            Mais Sékou Touré ne veut pas aller droit au but ; et comme pour adoucir le coup final, il parle de « la nécessité de rechercher les voies les meilleures (d'une) émancipation totale ». De Gaulle a dû se dire « pas avec moi ! » Puis l'orateur se montre philosophe parlant des multiples aspects du bonheur pour retenir le premier de tous, du moins celui qu'il croit être propre aux Africains, qui est la Dignité. « Or, il n'y a pas de Dignité sans liberté, car tout assujettissement, toute contrainte imposée et subie dégrade celui sur qui elle pèse, lui retire une part de sa qualité d'homme et en fait arbitrairement un être inférieur. NOUS PREFERONS LA PAUVRETE DANS LA LIBERTE A L'OPULENCE DANS L'ESCLAVAGE. » 

 

            Je suppose aisément qu'à partir de cet instant, le général de Gaulle n'a plus écouté l'orateur. Une fois la volonté d’indépendance clairement exprimée et entendue, son esprit a dû se focaliser sur les moyens à mettre en oeuvre pour donner une leçon à ce « prétentieux » de Sékou Touré. On a du mal à imaginer que devant unchef d'Etat considéré comme ami on puisse lancer de telles paroles. Insolence ? Manque de diplomatie ? Volonté de se faire remarquer comme un original ? On pourrait croire qu’il ya un peu de tout cela dans le comportement de Sékou Touré. J’avoue l’avoir cru aussi.

 

                       C'est seulement à la fin de son discours que l’homme de Conakry va donner sa réponse au projet de Référendum prévu pour le 28 septembre et pour lequel Charles de Gaulle a fait le déplacement en Guinée. Ce projet d'une communauté franco-africaine, Sékou Touré n'en veut pas parce qu'il n'est, selon lui, qu'un déguisement de l'empire colonial français. Aussi, il dit « NON de manière catégorique à tout aménagement du régime colonial ». Pourtant, il n'envisage pas la « solution destructive d'une séparation ».  « Nous sommes Africains et nos territoires ne sauraient être une partie de la France. Nous serons citoyens de nos Etats africains, membres de la communauté franco-africaine ». Des états africains indépendants mais librement associés à la France ; voilà ce que voulait le chef guinéen.

 

            Ce que proposait Sékou Touré, c'est ce qui sera finalement accordé aux états africains à partir de 1960 : l'indépendance des pays francophones sous contrats privilégiés avec la France. Mais puisqu'il a osé avoir eu raison trop tôt, on le lui fera payer très cher.

 

 

                                                          La punition

 

            Dans son allocution, le leader guinéen avait souligné que l'un des « attributs de souveraineté » était la monnaie ; attribut qui serait confisqué par le projet de Communauté franco-africaine que proposait Charles de Gaulle. Aussi, avait-il dans le secret fait frappé des billets guinéens par l'intermédiaire de l'Angleterre. Mais les blancs sont bien solidaires. Dès le lendemain de la mise sur le marché de cette monnaie, la France inonde la Guinée de faux billets de banque faisant ainsi capoter le rêve de Sékou Touré qui passa donc le plus clair de son temps à séparer le vrai du faux. Voilà, comment on assassine un pays pour ensuite accuser ses gouvernants d'être des incapables. Il m'a fallu une émission de la radio France Inter pour le savoir. Comme si cela ne suffisait pas, comme au temps de l'esclavage, - pas très lointain - la France a, ensuite, encouragé des oppositions au leader guinéen et les a armées. La réponse de Sékou Touré fut sanglante ! A partir de ce moment, l'homme a commencé à tirer sur tout ce qui bougeait hors de ses projets. Pour bien faire, on l'affubla de l'adjectif « paranoïaque ». Alors pendant un temps, la France envisagea s'appuyer sur la Côte d'Ivoire pour une intervention en Guinée. Mais nul ne sait pourquoi ce projet n'a finalement pas vu le jour.

 

            Force est de constater que la France a empêché Sékou Touré de montrer ce dont il était capable par pur ressentiment à son égard d’abord, ensuite pour éviter que le succès de son entreprise n’entraîne d’autres pays dans son sillage. C’est d’ailleurs la première règle que tous les colons appliquent aux colonisés, tous les dominateurs aux dominés. Hier comme aujourd'hui, les pays européens se sont appliqués et s'appliquent à faire en sorte que les rêves d'émancipation des pays pauvres se transforment en cauchemar. Sékou Touré n’est donc pas responsable de l’échec de son projet d’émancipation. La France et les valets guinéens qu’il a suscités en sont les premiers responsables. S_kou_Tour__3

 

 

                          Les raisons du ton du discours de la discorde

 

            C'est plusieurs années plus tard, sous François Mitterrand, que Sékou Touré va pouvoir expliquer le ton ferme et presque irrévérencieux de son discours d'août 1958. Les copies de sa conférence de presse devant les journalistes français circulent aujourd'hui dans les Kiosques du sud de la Côte d'Ivoire. Sékou Touré y est excellent, clair, méthodique... et lassant parce que toujours trop long. Heureusement que j'ai eu connaissance de cet enregistrement ; sinon je m'en serais tenu à mon premier sentiment et aurais fait de l'homme un insolent, un prétentieux.  

 

            Ce que l'on peut retenir, c'est que tous les partis africains francophones avaient, à l'époque coloniale, demandé à ce qu'il soit noté dans le projet de Référendum sur la nouvelle communauté franco-africaine « que les pays africains seraient libres, le moment venu, d'évoluer vers l'indépendance. » Devinez qui était le rapporteur de la réunion des partis africains proposant cette clause à Charles de Gaulle ? Sékou Touré ! Mais le général de Gaulle a estimé sa position, et donc son projet, non négociable ; « la constitution même lointaine de self-governments est à écarter » (Conférence africaine française de Brazzaville / 30 janvier- 8 février 1944 /Paris, 1945 ; cité par Jacques Dumont, in « L'amère patrie », p. 120, éd. Fayard). A Brazzaville, en réponse aux partis africains, le général réaffirme la souveraineté inconditionnelle et non négociable de la France : « Il appartient à la nation française et il n'appartient qu'à elle de procéder le moment venu aux réformes impériales de structure qu'elle décidera dans sa souveraineté. »(Cité par Jacques Dumont, in « L'amère patrie », p. 120). Quelle arrogance ! Quel mépris ! Quelle France fière de sa puissance et de son autorité !

 

            C'est donc clairement face à cette fermeté de Charles de gaulle et devant l'attitude de ses amis africains qui pliaient l'échine que Sékou Touré a pris ses responsabilités pour dire que la demande dont il est le rapporteur est également non négociable ! Voilà donc ce qu'il faut savoir pour comprendre le discours d'août 1958 ; un discours de combat pour l'indépendance de l'Afrique. C'est un devoir pour tous les Africains de ne pas oublier le combat de celui qui n'a jamais voulu renoncer à sa dignité devant l'arrogance et le mépris de la France. En brisant le projet de Sékou Touré pour ne pas voir paraître son rayonnement, c'est la vraie indépendance de l'Afrique que de Gaulle a confisqué et que ses successeurs s'emploieront à entretenir. Quant à ceux qui persisteraient à rendre Sékou Touré seul responsable de l'échec de son pays, malgré les détails historiques que je donne ici, je répondrais en paraphrasant notre ami Rudy Edme (blogueur haïtien) que ce n'est pas parce qu'un pays a fracassé son destin qu'il n'avait pas le droit de se révolter. 

 ° Sékou Touré, Patrice Lumumba (2)

Raphaël ADJOBI

Posté par St_Ralph à 12:52 - Histoire - Commentaires [31] - Permalien [#]