Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

10 août 2020

La désobéissance civile (Henry David THOREAU)

                                 La désobéissance civile

                                           (Henry David THOREAU)

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          Afin de mieux faire comprendre au lecteur l’importance de l’affirmation par laquelle débute le texte de Henry David Thoreau, publié en 1849, je voudrais que nous retenions ce constat : dans les sociétés traditionnelles africaines, il n’y a ni gouvernement permanent ni armée permanente ! On comprend alors très bien l’affirmation de Thoreau selon laquelle quand les deux institutions deviennent permanentes, forcément «l’armée permanente n’est que le bras du gouvernement permanent». Ce qui explique pourquoi le gouvernement n’est doué que de la force physique.

          Le problème principal de nos sociétés, selon l’auteur, découle de là. Cette modalité permet à un petit nombre d’individus de se servir du gouvernement comme leur outil alors que le peuple ne le voyait au départ que comme un expédient, un moyen provisoire pour exécuter sa volonté. Le gouvernement de nos sociétés modernes est donc «une sorte de pistolet en bois que le peuple se donne lui-même». Et le mal est si profond qu’au lieu de souhaiter sa disparition, il faut, dit-il, se contenter de réclamer un gouvernement meilleur, respectueux de chacun ; un gouvernement dans lequel domine la conscience, le respect du bien moral, et non la loi, parce que «nous devrions être d’abord des hommes, et ensuite des sujets». En effet, «la loi n’a jamais en rien rendu les hommes plus justes». Nombreux sont les honnêtes gens qui deviennent injustes une fois le pouvoir en main. «Rares sont les patriotes, les martyrs, les réformateurs et les hommes qui servent l’Etat […] avec conscience» résistant ainsi à l’État «qui les traite donc fréquemment en ennemis».

          Nous savons tous que nous avons «le droit de refuser de prêter allégeance au gouvernement, le droit de lui résister» lorsque ses décisions et son inefficacité nous sont insupportables, mais combien sommes-nous à passer à l’action ? s’interroge Thoreau. Combien sommes-nous à joindre l’acte à la parole, à la philosophie ? Il est clair que la peur de perdre ce que nous avons déjà nous réduit à l’inaction. Nos petits calculs nous poussent à attendre «pleins de bonnes dispositions, que d’autres remédient au mal» en prenant le risque de descendre dans les rues. Nombreux parmi nous sont ceux qui s’en remettent au vote lors des élections pour régler les questions morales, pour trancher entre le bien et le mal. Chacun d’eux se dit : «je vote pour ce qui me semble juste – mais je n’engage pas ma vie sur la victoire ou la défaite de cette justice». Bien sûr, nous ne menons pas tous le même combat, nous ne visons pas tous l’éradication de l’injustice. Cependant, chacun doit s’assurer que le but qu’il poursuit, il ne le fait pas «en étant assis sur les épaules d’un tiers. [Il] doit en descendre, afin que lui aussi puisse se consacrer à ses propres projets».

          Certes, nous sommes nombreux à être contre la guerre, remarque l’auteur, mais nous acceptons tous que nos impôts financent celles que nos gouvernants lancent sous d’autres cieux sans notre consentement. Tout le monde devrait, pense-t-il, faire sienne cette devise : «Il est de mon devoir, en tout état de cause, que je ne contribue pas au mal que je condamne». Et il ajoute : «Ceux qui, tout en désapprouvant le caractère et les actes d’un gouvernement, lui offre leur allégeance et leur soutien sont sans doute ses plus solides piliers, et sont par ce fait même les plus sérieux obstacles à la réforme». Par ailleurs, comment peut-on constater l’injustice et l’oppression et se contenter de l’indignation ? Ne peut-on pas modifier les choses et les relations humaines en s’attachant à des principes clairs pour que justice se fasse ? Ce qui exige évidemment de l’action, reconnaît-il. Une action que l’on appréhende presque toujours comme un remède pire que le mal. Mais alors pourquoi le gouvernement ne chérit-il pas la sagesse de sa minorité en anticipant ses besoins et en organisant les réformes qu’elle demande ? Pourquoi attend-il que la minorité se rebelle pour crier avant même d’avoir mal en faisant intervenir les forces de l’ordre ? En tout cas, il convient de retenir que «toute minorité est impuissante tant qu’elle se conforme à la majorité. Elle n’est alors même pas une minorité. Mais elle est irrésistible lorsqu’elle fait obstruction de tout son poids». Pour Thoreau, tout laisse penser que si l’Etat avait à choisir entre mettre en prison tous ceux qui estiment leurs revendications justes ou les satisfaire, il n’hésiterait pas. Retirez, par exemple, la part d’impôt destinée à nos armées et vous serez convaincus que «sous un gouvernement qui emprisonne injustement, c’est en prison que l’homme juste est à sa place».

          Avec l’État, c’est constamment la bourse ou la vie, poursuit l’auteur. Et pour cela, «[il] ne tente jamais de s’adresser au jugement, intellectuel ou moral, de l’homme, mais seulement à son corps ou à ses sens. L’État n’est doué uniquement [que] d’une force physique supérieure». Le lecteur d’aujourd’hui ne peut qu’être d’accord avec lui. N’est-il pas vrai que le gouvernement se sert de cette force comme hier les Etats-Unis s’en servaient pour défendre leur Constitution sur la question de l’esclavage ? Ces derniers disaient de l’institution de l’esclavage : «considérant qu’elle faisait partie de l’ensemble des dispositions originelles, gardons-la telle qu’elle est» (Daniel Webster, 1782 – 1852). Hier comme aujourd’hui, le gouvernement pense que les choses doivent demeurer immuables, que «les associations fondées sur un sentiment d’humanité ou sur tout autre cause, n’ont absolument rien à voir (dans les règles existantes)». Et il assure qu’il «ne tentera jamais de modifier les dispositions originelles».

          Dès lors, fait remarquer Henry David Thoreau, la friction avec la machine du gouvernement devient obligatoire et nécessaire pour les minorités. Puisque la machine du gouvernement «est d’une nature telle qu’elle vous oblige à vous faire l’agent d’une injustice à l’égard d’autrui», un seul conseil s’impose : «Enfreindre la loi ! Faire de sa vie une contre-friction pour gripper la machine».

Raphaël ADJOBI

Titre : La désobéissance civile, 38 pages

Auteur : Henry David Thoreau (1817 - 1862)

Editeur : Gallmeister, 2017, pour la traduction française

 

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27 juillet 2020

Le chevalier de Saint-George (Claude Ribbe)

 

           Le chevalier de Saint-George

                                 (Claude Ribbe) 

Le chevalier de Saint-George

          Comment écrire un récit vivant et agréable tout en gardant une extrême proximité avec les archives ? En d’autres termes, comment faire émerger des archives une figure de l’Histoire, la rendre autonome et passionnante sans que jamais le lecteur ne perde de vue le lieu d’où il a été tiré ? C’est la prouesse réussie par Claude Ribbe avec Le chevalier de Saint-Georges qui relate la vie fabuleuse de cet aristocrate noir aux multiples talents qu’a connu le XVIIIe siècle.

          Avant la fin du siècle des Lumières, la noblesse était avant tout «une position sociale avantageuse convoitée par toute la bourgeoisie, sans distinction de couleur». Aussi les origines africaines et serviles de Saint-George, d’Alexandre Dumas (le père du romancier du même nom) et de bien d’autres métis ne choquaient personne dans la société française. On comprend donc que le jeune Saint-George, né esclave en Guadeloupe d’un père blanc reçoive à Paris une éducation aristocratique faite de cours d’escrime, d’équitation, de musique ainsi que d’autres matières théoriques. Mais si la renommée de ce jeune métis retient encore l’attention en ce XXIe siècle, c’est parce qu’il a été unanimement reconnu de son vivant comme le plus talentueux dans tous les arts qu’il a embrassés. Le futur président des Etats-Unis, John Adams, notera dans son journal – après un passage à Paris – que «c’est l’homme le plus accompli d’Europe pour l’équitation, la course, le tir, l’escrime, la danse et la musique». Ses talents d’escrimeur et de musicien lui permettront d’ailleurs de côtoyer des princes d’Europe et de devenir l’ami de la reine Marie-Antoinette. Sur cette dernière relation, Claude Ribbe livre des détails historiques très éclairants quant à l’évolution des sentiments de Louis XVI et de sa cour sur les Noirs.

         Mais le récit de la vie exceptionnelle et trépidante du «dieu des armes» et de ce génie de la musique qui devient, à 23 ans, premier violon et chef d’orchestre du Concert des amateurs, va être aussi mêlé à la politique au moment de la Révolution française. L’aristocrate Saint-George, l’ami des princes et de Marie-Antoinette, fut-il un fervent républicain ? C’est ce que l’auteur essaie de nous démontrer dans les dernières pages du livre après une analyse de la société française où le durcissement des mesures contre les Noirs devenait de plus en plus visible parce qu’ouvertement assumé. Et le lecteur comprend que dans toute société où la couleur de la peau est une infamie, il n’est pas nécessaire d’affubler les personnes racisées d’un autre signe distinctif pour les humilier et les rejeter.

Raphaël ADJOBI

Titre : Le chevalier de Saint-George, 207 pages

Auteur : Claude ribbe

Editeur : Perrin, 2004

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06 février 2020

Faut-il se ressembler pour s'assembler ? (Nicole Lapierre)

      Faut-il se ressembler pour s’assembler ?

                                                  (Nicole Lapierre)

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          Faut-il se ressembler pour s’assembler ? est une réflexion, en plusieurs étapes, que Nicole Lapierre a menée autour d’un fait qui a marqué son enfance. Quand elle n’avait que six ou sept ans, elle s’est brouillée avec sa meilleure amie. La mère de celle-ci lui avait alors lancé : «vous êtes toutes les deux juives, vous devez être amies, vous devez vous serrer les coudes». Avec ce livre, l’auteure voudrait dire à la mère de son amie qu’elle avait tort de lier si intimement identité et solidarité au point de faire de l’amitié un devoir. Très rapidement, elle nous fait comprendre comment, en se référant presque toujours aux liens biologiques au sein d’une famille, les groupes sociaux, les partis politiques et les populations d’un même pays, d’une même région ont, à travers les siècles, mis en place des mécanismes d’exclusion des populations minoritaires.

          Un livre à la fois agréable et passionnant dont la clarté des multiples chapitres ou thématiques qui le composent oblige le lecteur à former régulièrement son propre jugement. Un livre qui s’appuie sur le passé de l’Europe pour nous permettre de saisir - au-delà de l’implacable évidence de la formule «qui se ressemble s’assemble» - la permanence d’une pratique qui devrait rendre chacun vigilant et les gouvernants plus attentifs aux besoins de « ceux perçus comme étrangers ou différents, en raison de leur origine, de leur religion, de leur couleur de peau ou de leur apparence». Mais, comme nous le savons tous, et comme le dit si bien François Durpaire, «s’il n’y a pas une spécificité française du racisme, il y a une spécificité de sa négation». En effet, il n’est pas rare de voir nos gouvernants tantôt céder à la pratique de l’exclusion au nom de la laïcité - parce qu’obsédés par la différence - et tantôt récuser cette différence visible, toujours au nom de la laïcité. Nicole Lapierre constate – et nous sommes de son avis – que parce que «le modèle républicain, fondé sur l’égalité formelle des citoyens, refuse toute distinction», nos gouvernants demeurent aveugles sur la différence et donc «aveugles aux injustices fondées sur la couleur de la peau ou sur tout autre signe de différence visible». Ils ne doivent cependant pas oublier, rappelle-t-elle, qu’ «il ne peut y avoir d’intégration réussie que si la promesse d’égalité est tenue».

          Après avoir lu ce livre, on ne peut pas s’empêcher de réfléchir sur le fait que, quand on parle de la République, il serait bon de savoir d’où elle est partie, le chemin qu’elle a parcouru pour se permettre aujourd’hui de dire que c’est elle qu’on défend, que c’est en son nom qu’on agit. A ceux qui manient avec beaucoup de dextérité le curseur très aléatoire de la laïcité, nous adressons ces mots de Simone de Beauvoir qui rejoignent l’esprit du livre de Nicole Lapierre : «C’est du point de vue des chances concrètes données aux individus que nous jugeons nos institutions» et non du point de vue de l’idée parfaite que nous en avons.

Raphaël ADJOBI

Titre : Faut-il se ressembler pour s’assembler, 209 pages.

Auteur : Nicole Lapierre

Editeur : Seuil

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30 janvier 2020

Fatima moins bien notée que Marianne (François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils)

       Fatima moins bien notée que Marianne

             (François Durpaire & Béatrice Mabilon-Bonfils)

Fatima moins bien notée que Marianne

Voici le livre que tous les jeunes désireux de s’engager dans l’enseignement doivent lire pour savoir dans quel monde ils mettent les pieds. Ils y trouveront des analyses très instructives de l’école française de ce XXIe siècle qui, en niant la diversité des populations et donc en cultivant la cécité devant les discriminations, a fait de la laïcité un «argument de maintien de l’ordre plus que comme une composante de l’émancipation».

     A l’heure où des populations venues d’horizons différents constituent de manière visible une nation diverse, parler d’une France enracinée dans un peuple unique, c’est plus que de la mythologie ; c’est un fantasme. C’est agir comme à l’armée quand celui qui commande crie : “je ne veux voir qu’une tête ! Et dans le cas de l’Education nationale, il s’agit bien de la tête “gauloise” ; ce qui ne peut que «générer un sentiment d’injustice, voire de discrimination».

     Afin de montrer les multiples inégalités que l’Education nationale cultive dans notre système d’enseignement, François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils ont fait appel à des spécialistes de divers domaines de recherche pour réaliser des enquêtes leur permettant de proposer des solutions claires et nettes. Cette contribution explique les graphiques très instructifs qui enrichissent ce livre. Ainsi, lorsque les auteurs clament que «c’est en apprenant ensemble que l’on apprendra à vivre ensemble», ils invitent nos autorités à une remise en question de la carte scolaire telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. Mais surtout, ils insistent sur le fait que la laïcité n’est pas une garantie d’objectivité de l’enseignement dispensé parce que «historiquement, elle est idéologique, très engagée politiquement». 

     Il convient de retenir aussi qu’en France, si «les programmes sont nationaux et définis par le ministère de l’Education nationale […], le contenu des manuels est déterminé par les éditeurs et la seule loi du marché. Le choix de la langue et du style, la sélection des sujets et des textes, l’organisation et la hiérarchisation des connaissances obéissent à des objectifs politiques, moraux, religieux, esthétiques, idéologiques, économiques explicites et implicites». En d’autres termes, les enseignants qui en font leur bible plutôt qu’un simple outil doivent s’interroger sur la manière dont ils l’utilisent, se l’approprient, s’en inspirent, s’en désolidarisent parfois (p,64). En effet, à regarder les choses de plus près, un manuel scolaire n’est en définitive qu’à la fois «un support de la conservation de ce qu’une société choisit de dire d’elle-même, la trace des choix scolaires d’une époque», avant même d’être «un support de transmission de connaissances». Par conséquent, les enseignants – particulièrement les professeurs de lettres - ne doivent jamais oublier que les manuels scolaires «ont un rôle dans la formation des normes et des opinions des élèves». Leur coresponsabilité est donc indéniable ! 

Raphaël ADJOBI

Titre : Fatima moins bien notée que Marianne, 133 pages,

Auteurs : François Durpaire & Béatrice Mabilon-Bonfils.

Editeur : L’Aube, 2016.

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15 mars 2019

Noire n'est pas mon métier (Ouvrage collectif sur une idée d'Aïssa Maïga)

                       Noire n'est pas mon métier

                  (Ouvrage collectif sur une idée d'Aïssa Maïga) 

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            Dans la société française, il y a une réalité qui n'est jamais prise en considération par nos institutions et donc par nos autorités pour mener des actions pédagogiques et politiques contre le racisme : plus l'enfant noir grandit, plus il voit les barrières des classes sociales s'affirmer et de nouvelles frontières s'ériger (Eye Haïdara). Personne ne se soucie de ce fait ! Sans doute, le traitement ethnique à géométrie variable des maux dans notre république oblige. Et comme l'ignorance des héritages esclavagiste et colonial de la France s'est généralisée, les Noirs semblent être aux yeux des Blancs des immigrés auxquels ils peuvent sans aucun scrupule fermer les portes en cas de recherche d'un logement ou d'un emploi ; ainsi notre pays s'est installé dans ce que l'on appelle cyniquement le racisme ordinaire. Par le biais de multiples expériences, Noire n'est pas mon métier veut nous ouvrir les yeux sur l'impact de ce racisme ordinaire dans le monde artistique.

            La lecture de certaines expériences de ce livre nous donne le sentiment que de nombreux compatriotes blancs qui occupent un poste de décision sont pétris, allaités, quotidiennement nourris aux préjugés au point que, selon eux, le corps d'une femme noire est voué à être érotisé. La figure d'une Noire les renvoie systématiquement à une batterie d'objets, d'animaux, de fonctions sociales déterminées (Maïmouna GUEYE). Quant aux enseignants, ils ne voient pas les jeunes filles noires opter pour une carrière d'avocate ou de médecin ; surtout pas la danse classique ou le théâtre. Ils les dissuadent immédiatement d'emprunter ces voies. Aujourd'hui, la coryphée (chef de chœur) métisse Letizia Galloni reste une exception dans le ballet de l'Opéra de Paris. «A son arrivée à la tête du ballet de l'Opéra  de Paris en 2014, Benjamin Millepied avait fustigé l'absence de danseurs noirs, arabes ou asiatiques au sein de la troupe, et regretté les résistances empêchant de faire évoluer le recrutement» (Lucas Armati, Télérama). Quant au cinéma français, il produit plus de trois cent films chaque année et une multitude de séries télévisées ! «Et pourtant, il subsiste un vide retentissant en termes de représentation de la réalité sociale, démographique, ethnique française», constate Aïssa Maïga. Aussi elle s'interroge : «comment les réalisateurs et les réalisatrices observent-ils ce vide ? En ont-ils conscience ? Se sentent-ils en phase avec la société dans laquelle ils vivent ? » 

            On peut être reconnaissant à toutes ces femmes qui témoignent ici du sexisme, du racisme et des multiples clichés entretenus dans les milieux artistiques, freinant ainsi leur émergence sur la scène publique. Des témoignages précieux pour les futures générations de Noires qui voudront réaliser leur rêve de jeune fille. Elles sauront que le racisme n'est jamais perçu comme méchant par les Blancs puisque ce n'est jamais eux qui le subissent. Sans doute, pendant longtemps, elles entendront les plus imbéciles leur dire «c'était pour rire», ou «je ne suis pas raciste», ou encore «comment peux-tu penser que je suis raciste, je suis juif» (Nadège Beausson-Diagne). Mais au moins elles sauront à quoi s'attendre et auront préparé des armes pour avancer plus hardiment.  

Raphaël ADJOBI     / Faites un don à La France noire

Titre : Noire n'est pas mon métier, 118 pages

Auteur : Ouvrage collectif sur une idée d'Aïssa Maïga

Editeur : Editions du Seuil, mai 2018.

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20 février 2019

Des Marchés et des Dieux, comment l'économie devint religion (Stéphane FOUCART)

                         Des Marchés et des Dieux

                          Comment l'économie devint religion

                                       (Stéphane FOUCART)

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            Saviez-vous que la bourse de Paris dont l'architecture évoque une église ou un temple a été construite sur les ruines d'un couvent ? Saviez-vous que «la majorité des Bourses européennes bâties au XIXe siècle présentent peu ou prou des caractéristiques identiques - péristyle, fronton, plan quadrangulaire», ces mêmes signes extérieurs du sacré ? En partant de ce constat évident aux yeux de tous, Stéphane Foucart nous explique comment le dieu Marché - et non le dieu argent - a détrôné le Dieu de l'Eglise catholique qui a dominé l'Europe jusqu'au XVIIIe siècle après avoir lui-même détrôné les dieux romains.

            Devant cette évidente analogie entre le culte chrétien et la Bourse qui est le temple du dieu Marché, le lecteur ne peut que nourrir un ardent désir de comprendre. Et au fil des pages et des chapitres, notre curiosité est sans cesse renouvelée parce que nous avons le sentiment de découvrir les coins et recoins de la caverne d'Ali Baba. Ainsi, nous avons une explication claire du PIB (produit intérieur brut) - qui ne mérite absolument pas qu'on lui accorde l'importance qu'il a parmi nous - et une vision limpide des pratiques mises en place par les grands serviteurs des Bourses et des Marchés (Paris, Londres, New York, Tokyo...) pour faire entrer les pauvres et les secteurs de la vie ordinaire - eau, électricité, hôpitaux, enseignement, la poste - dans le marché de la consommation et donc de la croissance devenu le credo des économistes. Même le trafic d'organes humain est devenu un marché à conquérir pour nourrir la croissance et le PIB qui mesurent l'intensité du fonctionnement des Marchés.

            On découvre avec stupéfaction que détruire l'environnement, «abîmer le monde, le rendre moins accueillant génère automatiquement de la croissance» parce qu'il entraîne l'invention et la commercialisation de nouveaux produits pour la nourrir et entretenir les Marchés ; ce qui revient à dire que les écologistes sont des ennemis aux yeux des adorateurs de la Bourse et des grands serviteurs du Marché. Tous ceux qui ne reconnaissent pas publiquement qu'il n'y a pas de salut pour l'humanité hors du giron du Marché sont attaqués, dénigrés, excommuniés. Croire, c'est-à-dire effacer l'esprit critique, n'est-il pas la première caractéristique du fait religieux ? En effet, comme en religion, les économistes nous demandent de leur accorder notre confiance et de croire que le Marché est capable de faire des produits naturels en quantité finie sur notre terre des produits en quantité infinie ! Une prouesse qui relève du miracle ! Très vite, pour le lecteur, le CAC 40, le DOW JONES, le NASDAQ apparaissent comme un simple écran de fumée de l'encens des rites se rapportant à une autorité supérieure qui n'a «pas de visage, pas de parti [...] et pourtant (qui) gouverne le monde» (François Holland) : le Marché. 

Maurizio cattelan 1960 Bourse de Milan

            En lisant Des Marchés et Des Dieux, on retrouve le ton et la justesse des analyses de William Morris dans Comment nous vivons, comment nous pourrions vivre. A la fin du XIXe siècle, l'Anglais nous peignait le commerce mondial comme un monde de jeux où l'on parie sur les conquêtes et les défaites, un monde où les industriels organisent un véritable  «brigandage impuni et infamant» avec la complicité de leurs gouvernants. Avec Stéphane Foucart, c'est le dieu Marché et tous ses serviteurs qui sont mis à nu. En d'autres termes, le dernier confirme le premier en démontrant avec une agréable clarté  les mécanismes  qui alimentent les finances et contribuent à l'entretien de la splendeur des marchés. Cependant, si on quitte le livre de William Morris en se demandant à quel moment le riche sera-t-il satisfait de son sort pour ne pas s'enrichir davantage, on quitte celui de Stéphane Foucart en se demandant quel est le prochain dieu qui fera chuter le Dieu Marché de son piédestal pour prendre sa place ?

             °image : sculpture (1960) de Maurizio Cattelan devant la Bourse de Milan.            

Raphaël ADJOBI

Titre : Des Marchés et Des Dieux, comment l'économie devint religion, 253 pages.

Auteur : Stéphane Foucart

Editeur : Grasset, mai 2018.

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08 janvier 2019

Nos ancêtres ne sont pas gaulois, Contre-histoire de France (François Durpaire)

                  Nos ancêtres ne sont pas gaulois

                                           (François Durpaire)    

Nos ancêtres ne sont pas gaulois

           Chaque fois que quelqu'un tend à la France le miroir de son histoire avec les Noirs et les Arabes, on est certain de voir la France blanche faire la grimace, se braquer ; tant elle est habituée au même récit national sans cesse répété malgré les progrès des recherches. Mais ce n'est pas pour autant qu'il faut renoncer à lui apprendre à se voir de bon biais, comme dirait Montaigne. Et c'est justement l'entreprise dans laquelle s'est lancé François Durpaire avec ce livre.

            L'auteur commence son œuvre par ce constat simple mais indéniable qui nous rappelle un entêtant discours  : «s'il existe un mal français en histoire, c'est celui qui consiste à faire comme si notre passé était la continuité d'une même population depuis la nuit des temps». Et dans cette nuit des temps, quels sont les ancêtres auxquels le Français blanc s'identifie ? Bien évidemment les gaulois - qui d'ailleurs n'ont jamais constitué un seul noyau de population. Un passé illusoire donc. Un passé illusoire pourtant devenu le credo des gouvernants et des prétendus intellectuels qui occupent constamment le devant de la scène, sapant ainsi tous les efforts que certains accomplissent pour une meilleure cohésion sociale. Etat de chose qui pousse bon nombre d'enfants se sentant exclus à se forger une identité imaginaire à la place  de la nationalité française qu'on leur conteste, mettant à mal à leur tour cette même cohésion sociale. 

            Alors François Durpaire rappelle à tous qu'il est urgent que la France se décide à «passer de l'énonciation de ses principes - liberté, égalité, fraternité - à leur réalisation pratique». En quoi faisant ? Eh bien en allant dans le sens de ce qui peut nous rassembler. Et  «pour nous rassembler, notre histoire doit nous ressembler», assure-t-il. Cela suppose la révision du contenu des manuels scolaires. Le passé esclavagiste de la France, son passé colonial, les diverses vagues d'immigration qui ont marqué sa vie et constitué sa vitalité, tous ces éléments ne doivent pas être négligés pour que nous partagions le même récit. Oui, conclut l'auteur, «pour être partagée, [notre histoire] doit inclure l'ensemble de nos héritages».

            En tout cas, le Français descendant d'un Hongrois, d'un Allemand juif, d'un Africain kabyle ou d'un Africain noir qui clame que ses ancêtres sont gaulois n'est pas crédible. Il est même ridicule, pour ne pas dire risible. Alors, «pour rompre avec une généalogie mythologique où nos ancêtres seraient tous gaulois», François Durpaire revisite, avec cet essai, le passé de la France nourri par son aspiration à l'universel, et fait apparaître clairement que l'histoire d'un pays est le fait des relations humaines à travers le temps. L'histoire est donc «la vie du passé dans le présent». Et aujourd'hui où l'Education nationale veut que les collèges et les lycées prennent en compte le parcours citoyen de l'élève, nous pensons que les enseignants auraient tout intérêt à s'inspirer des propositions de l'auteur. 

Raphaël ADJOBI           

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Titre : Nos ancêtres ne sont pas gaulois, 305 pages

Auteur : François Durpaire

Editeur : Albin Michel, 2018.

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30 octobre 2018

Amazing Grace : la supercherie de l'hymne chrétien anglo-américain enfin dévoilée par Marcus Rediker

                                           AMAZING GRACE

       La supercherie de l'hymne chrétien anglo-américain

                        enfin dévoilée par Marcus Rediker*

                    (Résumé et analyse de Raphaël ADJOBI)

            Vous souvenez-vous de l'image du président américain Barack Obama chantant, le 26 juin 2015, "Amazing Grace" lors des obsèques du pasteur noir Clementa Pinckney, assassiné dans son église à Charleston quelques jours plus tôt avec huit autres personnes ? La dignité de l'homme mais aussi le choix du chant a rendu ce moment émouvant et inoubliable pour de très nombreux Américains et pour de nombreux admirateurs de Barack Obama à travers le monde. Mais on peut rester dubitatif quand on entend un Noir - si illustre soit-il - chanter cet hymne composé par John Newton et devenu l'un des plus connus du monde chrétien anglo-américain. En effet, le récit de la vie de l'auteur et l'événement qui l'a motivé méritent réflexion.

 


            John Newton est un négrier anglais du XVIIIe siècle. Né en 1725, dès l'âge de onze ans, il fut apprenti sur différents navires. Il avait été «élevé pour la mer», comme on le disait à l'époque. A dix-huit ans, en 1743, son père lui obtient le grade d'aspirant à la marine et il devient membre de la Royal Navy.

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            Le jeune Newton se révèle très vite un rebelle, prompt à se dresser contre l'autorité de ses supérieurs. Attitude peu recommandable pour celui qui veut faire carrière dans le monde de la mer. «Quand son capitaine l'envoya à terre sur un bateau rempli de marins afin d'empêcher ces derniers de déserter, Newton déserta lui-même» (Marcus Rediker, in A bord du négrier, éd. du Seuil, 2015). Vite capturé, il fut aussitôt dégradé à simple aspirant. Quelques jours plus tard, apparaît un navire négrier. «Apparemment, le capitaine du négrier avait des mutins à bord et désirait, comme il était courant à l'époque, les placer sur un bâtiment de guerre en échange de quelques marins de la Navy» (id.). Newton se porta volontaire pour l'échange. Son capitaine, bien content de s'en débarrasser, lui donna son accord.

            Sur le bateau négrier, le jeune homme se montra effronté et discourtois à l'égard de son nouveau capitaine qui le menaça de le remettre à un navire de la marine en partance pour les Indes à la première occasion. Hanté par cette perspective qui pourrait l'éloigner de sa famille pendant plusieurs années, il prit la fuite sur les côtes de la Sierra Leone où il gagna l'île Sherbro. Là, il fut embauché par un Blanc marchand de captifs qui servait d'intermédiaire entre les rabatteurs africains et les navires négriers. Insolent à l'égard de son patron et déplaisant à l'encontre de sa femme noire, celle-ci en fit son "esclave". Nous sommes en 1745. John Newton avait 25 ans. «Enchaîné, affamé, battu et raillé», écrira-t-il plus tard, il vécut en se nourrissant de l'aumône «des étrangers ; même les esclaves enchaînés m'apportaient secrètement des vivres (ils n'osaient pas le faire publiquement) qu'ils avaient prélevés sur leur maigre pitance». Plus tard, il fera de cet épisode de sa vie la pierre angulaire de sa pensée parce qu'il s'est considéré comme «un esclave», un être «rabaissé au plus bas degré de la misère humaine».

            Un an plus tard, il s'échappa et travailla pour un deuxième, puis un troisième Blanc marchand de captifs, tout en essayant de s'adapter à la vie africaine ; sans doute avec une compagne noire comme d'autres Blancs qui vivaient là depuis plusieurs années et que l'on disait «devenus noirs».    

            En février 1747, Newton père demanda au capitaine d'un navire de la Royal Navy de retrouver son fils et le ramener à Liverpool. Craignant que le jeune homme refuse de le suivre, l'homme imagina un stratagème et l'embarqua sur son vaisseau. Sur la route du retour, Newton reprit ses provocations à l'égard de ses supérieurs, tourna en dérision les croyances religieuses des uns et des autres, manqua régulièrement de respect envers ses coéquipiers. La nuit, une tempête éclata. Une partie du navire fut arrachée par la mer et les torrents d'eau s'y engouffraient dangereusement. Terrorisé, lui, si prompt à se moquer des bondieuseries s'entendit dire au capitaine : «si nous n'y arrivons pas, que le Seigneur ait pitié de nous». Les marins travaillèrent durant neuf heures. Harassé, Newton se jeta sur son lit et se mit à prier. Quand le vent se calma, il considéra que sa prière avait obtenu «une intervention immédiate et quasi miraculeuse de la puissance divine».                  

            Puisque l'on sait que John Newton est devenu pasteur et qu'il a écrit "Amazing Grace", on se dit que c'est précisément la mort à laquelle il a échappé qui l'a jeté dans les bras de Dieu et lui a arraché les louanges de ce chant. Cela est tout à fait vrai ! On se dit aussi que si la foi en Dieu est entrée dans son cœur, plus jamais il n'a fréquenté la route de la traite négrière atlantique et n'a donc jamais participé à la déportation des Noirs dans les Amériques. Eh bien, c'est là que beaucoup se trompent ! 

            Retenez tous très bien ceci : suite à cet événement qui l'a plongé dans une profonde religiosité pour le restant de sa vie, «John Newton a longtemps été le capitaine le plus connu de l'histoire de la traite africaine. Il fit quatre voyages, l'un comme second et les trois autres comme capitaine, entre 1748 et 1754» (Marcus Rediker). Et chaque fois, il priait sincèrement pour le succès du voyage. Nous le savons parce que contrairement à tous les capitaines qui tiennent un journal de bord contenant les détails des affaires courantes, lui est allé plus loin : il a tenu un journal spirituel et une correspondance passionnée de cent vingt-sept lettres avec sa femme Mary, et toute une série de lettres avec un pasteur anglican. Ces lettres témoignent de sa personnalité et de son état d'esprit. Mais s'il est devenu célèbre, c'est grâce à sa carrière de pasteur de l'Eglise évangélique d'Angleterre pour laquelle il composa de nombreux cantiques, dont le célèbre "Amazing Grace" écrit en 1773.

            C'est donc désormais la foi chrétienne chevillée au corps qu'il s'est lancé dans la traite négrière atlantique, convaincu d'accomplir un devoir divin ; avec l'espoir que les punitions publiques et les tirs réguliers des armes à feu permettraient, à lui et à son équipage, «avec l'aide du Seigneur [...] de suffisamment intimider les captifs» pour qu'ils se tiennent tranquilles. A la fin de cette première traversée du Passage du Milieu, il écrivit sur son journal de bord : «A Dieu seul la gloire ! » Après son troisième voyage en tant que capitaine, il annonça fièrement qu'il avait réussi «à accomplir un voyage africain sans aucun désastre» et fit le tour des églises de Liverpool pour rendre grâce de cette bénédiction divine. 

            Ce qu'il convient de retenir donc, c'est que "Amazing Grace" n'est pas un chant de renoncement à l'esclavage, comme beaucoup voudraient nous le faire croire ! Ce n'est pas un chant par lequel Newton veut dire que Dieu lui a ouvert les yeux sur l'inhumanité de ses crimes en tant que négrier ; parce que la traite n'était nullement un crime à ses yeux mais simplement un commerce très dangereux. C'est un hommage à Dieu pour l'avoir gardé en vie face aux captifs africains qu'il a convoyés à quatre reprises vers les Amériques. Il rendait gloire à Dieu parce qu'il a vécu «dans un état d'alerte permanente face à leurs tentatives désespérées mais régulières de se soulever [...] Même quand ils (les captifs) semblaient très calmes, ils étaient à l'affût de la moindre occasion». Et l'homme de Dieu qu'il était devenu pouvait écrire depuis son navire en citant la Bible : «Si l'éternel ne garde la ville, celui qui la garde veille en vain». Oui, Dieu était son gardien suprême contre les brebis captives qu'il conduisait à l'esclavage dans les Amériques !

            A son retour à Liverpool en août 1754, John Newton était même prêt pour un cinquième voyage - le quatrième en tant que capitaine - mais une attaque d'apoplexie l'obligea à se conformer à l'avis contraire des médecins. Chose qu'il interpréta comme la volonté de son Seigneur : «Il a plu à Dieu de m'arrêter grâce à la maladie».

            La force de "Amazing Grace", écrit vingt ans après son dernier voyage sur les côtes africaines, réside à vrai dire dans l'interprétation qu'il fait à la fois de sa captivité en Sierra Léone et de la tempête qu'il a essuyée à bord du vaisseau anglais dans l'Atlantique. Dans son esprit, les choses étaient claires : sa délivrance de la captivité était sa sortie d'Egypte et la traversée de la tempête dans l'Atlantique son passage de la Mer Rouge ! Quant à l'inhumanité de la traite, elle ne lui a jamais effleuré l'esprit avant les dernières années de sa vie où il rejeta son passé pour joindre sa voix au combat du mouvement abolitionniste. Car comme nous le disions plus haut, «John Newton considérait sa carrière de capitaine de navire négrier comme une vocation inspirée de Dieu» (Marcus Rediker). Le fait qu'il a imposé la prière à ses marins durant ses trois voyages en tant que capitaine le prouve largement. Mais ses propres prières davantage encore ! En effet, durant chaque voyage, il vivait dans la peur des rebellions des captifs africains. Alors chaque fois il recommandait son âme à Dieu : « Ô mon âme prie le Seigneur, Toi qui es mon sauveur à jamais miséricordieux. Tu accordes la grâce, [...] étant donné que ces accidents sont si fréquents et si soudains, [...] permets-moi, mon Dieu, d'être toujours prêt. Et si, en temps utile, Tu juges nécessaire en me faisant mourir [...] Fais que ce soit en faisant mon devoir.»   

            Pour terminer, laissons à John Newton lui-même nous donner l'idée principale qui doit nous éclairer quant à la compréhension de "Amazing Grace" : «Dieu m'avait tiré, je dois le dire, hors des terres d'Egypte. Il m'avait arraché à la maison de la servitude, à l'esclavage et à la famine sur quelque côte africaine pour m'amener à ma situation d'aujourd'hui». Mais comme le fait remarquer adroitement Marcus Rediker, la "situation" de John Newton à ce moment précis où il écrivait ces mots dans son journal spirituel, «consistait à partager un petit monde de bois avec quatre-vingt-sept hommes, femmes et enfants qui, eux, étaient transportés de l'autre côté de l'Atlantique dans une servitude bien plus absolue que celle qu'il avait connue. Aveugle à ce parallèle, Newton s'était peut-être échappé d'Egypte, mais il travaillait depuis pour Pharaon».           

* Toutes les citations de cet article sont extraites de A bord du négrier de Marcus Rediker ; éditions du Seuil, 2013 pour la traduction française.

Raphaël ADJOBI   

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12 octobre 2018

Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux ? (Frans De Waal)

                             Sommes-nous trop "bêtes"

    pour comprendre l'intelligence des animaux ?

                                       (Frans De Waal)

Sommes-nous trop bêtes

            Lire ce livre en ayant constamment à l'esprit que les réflexions et les conclusions de l'auteur, visant la destruction des préjugés enracinés dans l'esprit de bon nombre de scientifiques à l'encontre des animaux, peuvent aussi servir à détruire ceux que perpétue l'homme blanc à l'égard du Noir lui confère une dimension sociologique extraordinaire. En effet, on découvre dans Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux toutes les réticences, toutes les conclusions hâtives et méprisantes, tous les dénigrements dont les penseurs et les philosophes des XVIIIe et XIXe siècles ont fait montre à l'égard des Noirs dans le comportement des hommes de science à l'égard de l'intelligence animale.

            Nous savons tous que durant les siècles de la déportation des Africains dans les Amériques, l'homme blanc avait considéré que le Noir n'était pas doué d'intelligence et avait déclaré sa proximité avec les animaux certaine. Et lorsqu'il a daigné lui concéder cette capacité qu'il estimait le signe distinctif de l'humain, il a jugé cette intelligence inférieure à la sienne. Aujourd'hui encore, de nombreuses personnes blanches sont convaincues que certaines activités intellectuelles ne sont pas à la portée des Noirs. De même, dans les milieux scientifiques, nombreux sont ceux qui refusent aux animaux la cognition ("transformation mentale de sensations en compréhension de l'environnement et l'application adaptée à ce savoir"). En d'autres termes, les animaux ne sont pas doués d'intelligence ; ils sont incapables de traiter mentalement des informations.

            Frans De Waal montre dans ce livre que chaque fois que les expériences viennent remettre en question leur croyance, des scientifiques minimisent les résultats et concluent invariablement que cette intelligence n'est pas à la hauteur de celle de l'humain. Et pourtant, dans bien des domaines, les singes ont montré leur supériorité dans le traitement de l'information pour résoudre des problèmes. Selon lui, l'ego humain est la principale entrave aux progrès de la science objective. De toute évidence, l'homme n'a pas l'esprit assez ouvert pour accepter que d'autres espèces aient une vie intérieure. Aussi il refuse de croire que les animaux réfléchissent avant d'agir, qu'ils savent ce que les autres savent, qu'ils ont des talents politiques pour dissimuler leurs intentions ou amener les amis de leurs rivaux à les suivre. Une foule d'expériences montrent des talents liés à l'intelligence et font de ce livre une mine de connaissances que l'on découvre avec plaisir et émerveillement.

            Ce qui dérange les humains, dit l'auteur, c'est de savoir qu'ils sont de grands singes modifiés. Quelle erreur pour l'homme de continuer à croire qu'il a le monopole de l'intelligence et que les animaux n'agissent que par l'apprentissage ! Selon lui, la cognition pure que l'homme s'attribue est un fruit de l'imagination. Elle n'existe pas ! «La cognition suppose toujours une collecte d'information». L'apprentissage est donc une composante essentielle de la cognition. Chose que David Hume avait déjà comprise au XVIIIe siècle : «D'après la ressemblance des actions extérieures des animaux avec celles que nous accomplissons nous-mêmes [...] aucune vérité ne me paraît plus évidente que de dire que les bêtes sont douées de pensée et de raison tout comme les hommes» (p. 339).

            L'homme - ou l'homme blanc - a donc tort, selon l'auteur, de se placer au centre du monde et de se croire la mesure de toute chose. «Il y a encore plus honteux que cette manie humaine de se frapper orgueilleusement la poitrine - autre comportement typique des primates - c'est la tendance à dénigrer l'autre», ajoute-t-il. Aussi remet-il très souvent en question certains tests des scientifiques qui leur permettent d'asseoir la suprématie humaine. En effet, de même que les colons n'usaient que de «la langue du contrôle et de la domination» avec les Noirs, c'est par la violence et en captivité que les hommes testent l'intelligence des animaux. «Le QI humain lui-même est controversé, signale-t-il, en particulier quand on compare des groupes culturels ou ethniques». Et il affirme clairement que si nous ne comprenons pas les autres, le problème ne vient pas simplement d'eux ; il vient aussi de nous, de nos méthodes d'approche. Pour lui, une chose est sûre : il faut être à la fois ingénieux et respectueux pour comprendre l'autre.

Raphaël ADJOBI

Titre : Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux ? 348 pages ; traduit de l'anglais (E.U) par Lise Chemla et Paul Chemla. « »

Auteur : Frans De Waal

Editeur : Les Liens qui libèrent, 2016 ; collection Babel Essai.

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30 août 2018

Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs, conseils aux parents (Annick Dzokanga)

 Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs

                                     Conseils aux parents

                                       (Annick Dzokanga)

Annick Dzokanga

            Dans tous les établissements scolaires français, les hauts faits des femmes et des hommes qui se sont illustrés dans le passé sont enseignés aux enfants et aux jeunes ou constamment exposés sous leur regard. De la même manière, c'est la misère des Noirs - particulièrement ceux d'Afrique - qui est toujours enseignée ou exposée aux yeux de tous afin d'imprimer dans l'esprit de chacun leur état d'éternels nécessiteux. C'est donc ainsi que dans toutes nos écoles, nos collèges et nos lycées, nos enfants noirs et blancs sont sommés de se reconnaître et de reconnaître l'autre. Ce constat, c'est celui que font de nombreux citoyens noirs et quelques associations qui militent pour l'enseignement de la contribution des Noirs à l'Histoire de France, parce que conscients du fait que c'est la meilleure façon de conduire les enfants noirs à se détester et à valoriser la civilisation blanche. Dès les premières pages de ce livre, c'est aussi le sentiment qu'exprime clairement Annick Dzokanga.

            Au-delà donc de sa volonté d'inciter les familles françaises noires ou mixtes à ne pas négliger l'enseignement des hauts faits des civilisations africaines ainsi que les figures noires illustres à leurs enfants, ce qui retiendra l'attention du lecteur, c'est l'interpellation de tous les Noirs quant à la preuve du sentiment positif qu'ils ont de leur peau. En d'autres termes, ce sont les exemples positifs susceptibles de valoriser la couleur de leur peau - preuve qu'ils l'assument sans complexe - et de donner par la même occasion une image positive et rassurante du Noir à leurs enfants qu'Annick Dzokanga demande aux parents. En effet, selon l'auteure - et on ne peut qu'être d'accord avec elle - vos enfants seront bien armés pour vivre parmi les Blancs si, avant tout, vous assumez la couleur de votre peau, la crêpure de vos cheveux, si vous connaissez l'histoire de vos ancêtres et de vos aïeux au point de les opposer aux préjugés érigés en savoirs parmi vos compatriotes blancs.

            Certes, si la lecture de ce livre est facilitée par son organisation en une multitude de chapitres permettant un retour rapide aux textes qui auront retenu votre attention, il n'est pas exempt de nombreuses coquilles. Parce qu'édité à compte d'auteur, il n'a pas bénéficié de l'aide d'un professionnel de l'édition. Le lecteur ne devra donc pas être trop exigeant avec l'auteure sur ce chapitre. La grande faiblesse de ce livre, selon nous, tient non seulement au retour incessant de thématiques déjà abordées mais encore à cette tendance de l'auteure à prendre les adultes par la main pour leur apprendre à marcher. On aurait aimé demeurer avec elle dans la réflexion et les interrogations qui rendent ce livre plaisant.

            Malgré ces éléments qui ne sont pas en faveur de son premier essai, le lecteur appréciera la franchise, voire l'audace d'Annick Dzokanga sur certains faits de notre société. Par exemple, pour elle, tous les enseignants blancs convaincus de la supériorité de leur "race" ne peuvent qu'être consciemment ou inconsciemment méprisants et brutaux à l'égard de leurs élèves noirs. Ce livre est donc un miroir qu'elle leur tend. Nous pouvons aussi vivement recommander Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs  à toutes les jeunes filles et femmes noires aux cheveux raides, c'est-à-dire qui portent des perruques ou des mèches. Si vous en connaissez, offrez-leur ce livre comme un miroir pour susciter le débat. C'est dire que sur bon nombre de sujets, le lecteur ne pourra que dire bravo à l'auteure qui est tout à fait convaincante.

Raphaël ADJOBI          Faites un don ou adhérez à la France noire

Titre : Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs, Conseils aux parents ; 249 pages.

Auteur : Annick Dzokanga

Editeur : Livre édité à compte d'auteur, juillet 2017. 

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