Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

15 mars 2019

Noire n'est pas mon métier (Ouvrage collectif sur une idée d'Aïssa Maïga)

                       Noire n'est pas mon métier

                  (Ouvrage collectif sur une idée d'Aïssa Maïga) 

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            Dans la société française, il y a une réalité qui n'est jamais prise en considération par nos institutions et donc par nos autorités pour mener des actions pédagogiques et politiques contre le racisme : plus l'enfant noir grandit, plus il voit les barrières des classes sociales s'affirmer et de nouvelles frontières s'ériger (Eye Haïdara). Personne ne se soucie de ce fait ! Sans doute, le traitement ethnique à géométrie variable des maux dans notre république oblige. Et comme l'ignorance des héritages esclavagiste et colonial de la France s'est généralisée, les Noirs semblent être aux yeux des Blancs des immigrés auxquels ils peuvent sans aucun scrupule fermer les portes en cas de recherche d'un logement ou d'un emploi ; ainsi notre pays s'est installé dans ce que l'on appelle cyniquement le racisme ordinaire. Par le biais de multiples expériences, Noire n'est pas mon métier veut nous ouvrir les yeux sur l'impact de ce racisme ordinaire dans le monde artistique.

            La lecture de certaines expériences de ce livre nous donne le sentiment que de nombreux compatriotes blancs qui occupent un poste de décision sont pétris, allaités, quotidiennement nourris aux préjugés au point que, selon eux, le corps d'une femme noire est voué à être érotisé. La figure d'une Noire les renvoie systématiquement à une batterie d'objets, d'animaux, de fonctions sociales déterminées (Maïmouna GUEYE). Quant aux enseignants, ils ne voient pas les jeunes filles noires opter pour une carrière d'avocate ou de médecin ; surtout pas la danse classique ou le théâtre. Ils les dissuadent immédiatement d'emprunter ces voies. Aujourd'hui, la coryphée (chef de chœur) métisse Letizia Galloni reste une exception dans le ballet de l'Opéra de Paris. «A son arrivée à la tête du ballet de l'Opéra  de Paris en 2014, Benjamin Millepied avait fustigé l'absence de danseurs noirs, arabes ou asiatiques au sein de la troupe, et regretté les résistances empêchant de faire évoluer le recrutement» (Lucas Armati, Télérama). Quant au cinéma français, il produit plus de trois cent films chaque année et une multitude de séries télévisées ! «Et pourtant, il subsiste un vide retentissant en termes de représentation de la réalité sociale, démographique, ethnique française», constate Aïssa Maïga. Aussi elle s'interroge : «comment les réalisateurs et les réalisatrices observent-ils ce vide ? En ont-ils conscience ? Se sentent-ils en phase avec la société dans laquelle ils vivent ? » 

            On peut être reconnaissant à toutes ces femmes qui témoignent ici du sexisme, du racisme et des multiples clichés entretenus dans les milieux artistiques, freinant ainsi leur émergence sur la scène publique. Des témoignages précieux pour les futures générations de Noires qui voudront réaliser leur rêve de jeune fille. Elles sauront que le racisme n'est jamais perçu comme méchant par les Blancs puisque ce n'est jamais eux qui le subissent. Sans doute, pendant longtemps, elles entendront les plus imbéciles leur dire «c'était pour rire», ou «je ne suis pas raciste», ou encore «comment peux-tu penser que je suis raciste, je suis juif» (Nadège Beausson-Diagne). Mais au moins elles sauront à quoi s'attendre et auront préparé des armes pour avancer plus hardiment.  

Raphaël ADJOBI     / Faites un don à La France noire

Titre : Noire n'est pas mon métier, 118 pages

Auteur : Ouvrage collectif sur une idée d'Aïssa Maïga

Editeur : Editions du Seuil, mai 2018.

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20 février 2019

Des Marchés et des Dieux, comment l'économie devint religion (Stéphane FOUCART)

                         Des Marchés et des Dieux

                          Comment l'économie devint religion

                                       (Stéphane FOUCART)

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            Saviez-vous que la bourse de Paris dont l'architecture évoque une église ou un temple a été construite sur les ruines d'un couvent ? Saviez-vous que «la majorité des Bourses européennes bâties au XIXe siècle présentent peu ou prou des caractéristiques identiques - péristyle, fronton, plan quadrangulaire», ces mêmes signes extérieurs du sacré ? En partant de ce constat évident aux yeux de tous, Stéphane Foucart nous explique comment le dieu Marché - et non le dieu argent - a détrôné le Dieu de l'Eglise catholique qui a dominé l'Europe jusqu'au XVIIIe siècle après avoir lui-même détrôné les dieux romains.

            Devant cette évidente analogie entre le culte chrétien et la Bourse qui est le temple du dieu Marché, le lecteur ne peut que nourrir un ardent désir de comprendre. Et au fil des pages et des chapitres, notre curiosité est sans cesse renouvelée parce que nous avons le sentiment de découvrir les coins et recoins de la caverne d'Ali Baba. Ainsi, nous avons une explication claire du PIB (produit intérieur brut) - qui ne mérite absolument pas qu'on lui accorde l'importance qu'il a parmi nous - et une vision limpide des pratiques mises en place par les grands serviteurs des Bourses et des Marchés (Paris, Londres, New York, Tokyo...) pour faire entrer les pauvres et les secteurs de la vie ordinaire - eau, électricité, hôpitaux, enseignement, la poste - dans le marché de la consommation et donc de la croissance devenu le credo des économistes. Même le trafic d'organes humain est devenu un marché à conquérir pour nourrir la croissance et le PIB qui mesurent l'intensité du fonctionnement des Marchés.

            On découvre avec stupéfaction que détruire l'environnement, «abîmer le monde, le rendre moins accueillant génère automatiquement de la croissance» parce qu'il entraîne l'invention et la commercialisation de nouveaux produits pour la nourrir et entretenir les Marchés ; ce qui revient à dire que les écologistes sont des ennemis aux yeux des adorateurs de la Bourse et des grands serviteurs du Marché. Tous ceux qui ne reconnaissent pas publiquement qu'il n'y a pas de salut pour l'humanité hors du giron du Marché sont attaqués, dénigrés, excommuniés. Croire, c'est-à-dire effacer l'esprit critique, n'est-il pas la première caractéristique du fait religieux ? En effet, comme en religion, les économistes nous demandent de leur accorder notre confiance et de croire que le Marché est capable de faire des produits naturels en quantité finie sur notre terre des produits en quantité infinie ! Une prouesse qui relève du miracle ! Très vite, pour le lecteur, le CAC 40, le DOW JONES, le NASDAQ apparaissent comme un simple écran de fumée de l'encens des rites se rapportant à une autorité supérieure qui n'a «pas de visage, pas de parti [...] et pourtant (qui) gouverne le monde» (François Holland) : le Marché. 

Maurizio cattelan 1960 Bourse de Milan

            En lisant Des Marchés et Des Dieux, on retrouve le ton et la justesse des analyses de William Morris dans Comment nous vivons, comment nous pourrions vivre. A la fin du XIXe siècle, l'Anglais nous peignait le commerce mondial comme un monde de jeux où l'on parie sur les conquêtes et les défaites, un monde où les industriels organisent un véritable  «brigandage impuni et infamant» avec la complicité de leurs gouvernants. Avec Stéphane Foucart, c'est le dieu Marché et tous ses serviteurs qui sont mis à nu. En d'autres termes, le dernier confirme le premier en démontrant avec une agréable clarté  les mécanismes  qui alimentent les finances et contribuent à l'entretien de la splendeur des marchés. Cependant, si on quitte le livre de William Morris en se demandant à quel moment le riche sera-t-il satisfait de son sort pour ne pas s'enrichir davantage, on quitte celui de Stéphane Foucart en se demandant quel est le prochain dieu qui fera chuter le Dieu Marché de son piédestal pour prendre sa place ?

             °image : sculpture (1960) de Maurizio Cattelan devant la Bourse de Milan.            

Raphaël ADJOBI

Titre : Des Marchés et Des Dieux, comment l'économie devint religion, 253 pages.

Auteur : Stéphane Foucart

Editeur : Grasset, mai 2018.

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08 janvier 2019

Nos ancêtres ne sont pas gaulois, Contre-histoire de France (François Durpaire)

                  Nos ancêtres ne sont pas gaulois

                                           (François Durpaire)    

Nos ancêtres ne sont pas gaulois

           Chaque fois que quelqu'un tend à la France le miroir de son histoire avec les Noirs et les Arabes, on est certain de voir la France blanche faire la grimace, se braquer ; tant elle est habituée au même récit national sans cesse répété malgré les progrès des recherches. Mais ce n'est pas pour autant qu'il faut renoncer à lui apprendre à se voir de bon biais, comme dirait Montaigne. Et c'est justement l'entreprise dans laquelle s'est lancé François Durpaire avec ce livre.

            L'auteur commence son œuvre par ce constat simple mais indéniable qui nous rappelle un entêtant discours  : «s'il existe un mal français en histoire, c'est celui qui consiste à faire comme si notre passé était la continuité d'une même population depuis la nuit des temps». Et dans cette nuit des temps, quels sont les ancêtres auxquels le Français blanc s'identifie ? Bien évidemment les gaulois - qui d'ailleurs n'ont jamais constitué un seul noyau de population. Un passé illusoire donc. Un passé illusoire pourtant devenu le credo des gouvernants et des prétendus intellectuels qui occupent constamment le devant de la scène, sapant ainsi tous les efforts que certains accomplissent pour une meilleure cohésion sociale. Etat de chose qui pousse bon nombre d'enfants se sentant exclus à se forger une identité imaginaire à la place  de la nationalité française qu'on leur conteste, mettant à mal à leur tour cette même cohésion sociale. 

            Alors François Durpaire rappelle à tous qu'il est urgent que la France se décide à «passer de l'énonciation de ses principes - liberté, égalité, fraternité - à leur réalisation pratique». En quoi faisant ? Eh bien en allant dans le sens de ce qui peut nous rassembler. Et  «pour nous rassembler, notre histoire doit nous ressembler», assure-t-il. Cela suppose la révision du contenu des manuels scolaires. Le passé esclavagiste de la France, son passé colonial, les diverses vagues d'immigration qui ont marqué sa vie et constitué sa vitalité, tous ces éléments ne doivent pas être négligés pour que nous partagions le même récit. Oui, conclut l'auteur, «pour être partagée, [notre histoire] doit inclure l'ensemble de nos héritages».

            En tout cas, le Français descendant d'un Hongrois, d'un Allemand juif, d'un Africain kabyle ou d'un Africain noir qui clame que ses ancêtres sont gaulois n'est pas crédible. Il est même ridicule, pour ne pas dire risible. Alors, «pour rompre avec une généalogie mythologique où nos ancêtres seraient tous gaulois», François Durpaire revisite, avec cet essai, le passé de la France nourri par son aspiration à l'universel, et fait apparaître clairement que l'histoire d'un pays est le fait des relations humaines à travers le temps. L'histoire est donc «la vie du passé dans le présent». Et aujourd'hui où l'Education nationale veut que les collèges et les lycées prennent en compte le parcours citoyen de l'élève, nous pensons que les enseignants auraient tout intérêt à s'inspirer des propositions de l'auteur. 

Raphaël ADJOBI           

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Titre : Nos ancêtres ne sont pas gaulois, 305 pages

Auteur : François Durpaire

Editeur : Albin Michel, 2018.

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30 octobre 2018

Amazing Grace : la supercherie de l'hymne chrétien anglo-américain enfin dévoilée par Marcus Rediker

                                           AMAZING GRACE

       La supercherie de l'hymne chrétien anglo-américain

                        enfin dévoilée par Marcus Rediker*

                    (Résumé et analyse de Raphaël ADJOBI)

            Vous souvenez-vous de l'image du président américain Barack Obama chantant, le 26 juin 2015, "Amazing Grace" lors des obsèques du pasteur noir Clementa Pinckney, assassiné dans son église à Charleston quelques jours plus tôt avec huit autres personnes ? La dignité de l'homme mais aussi le choix du chant a rendu ce moment émouvant et inoubliable pour de très nombreux Américains et pour de nombreux admirateurs de Barack Obama à travers le monde. Mais on peut rester dubitatif quand on entend un Noir - si illustre soit-il - chanter cet hymne composé par John Newton et devenu l'un des plus connus du monde chrétien anglo-américain. En effet, le récit de la vie de l'auteur et l'événement qui l'a motivé méritent réflexion.

 


            John Newton est un négrier anglais du XVIIIe siècle. Né en 1725, dès l'âge de onze ans, il fut apprenti sur différents navires. Il avait été «élevé pour la mer», comme on le disait à l'époque. A dix-huit ans, en 1743, son père lui obtient le grade d'aspirant à la marine et il devient membre de la Royal Navy.

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            Le jeune Newton se révèle très vite un rebelle, prompt à se dresser contre l'autorité de ses supérieurs. Attitude peu recommandable pour celui qui veut faire carrière dans le monde de la mer. «Quand son capitaine l'envoya à terre sur un bateau rempli de marins afin d'empêcher ces derniers de déserter, Newton déserta lui-même» (Marcus Rediker, in A bord du négrier, éd. du Seuil, 2015). Vite capturé, il fut aussitôt dégradé à simple aspirant. Quelques jours plus tard, apparaît un navire négrier. «Apparemment, le capitaine du négrier avait des mutins à bord et désirait, comme il était courant à l'époque, les placer sur un bâtiment de guerre en échange de quelques marins de la Navy» (id.). Newton se porta volontaire pour l'échange. Son capitaine, bien content de s'en débarrasser, lui donna son accord.

            Sur le bateau négrier, le jeune homme se montra effronté et discourtois à l'égard de son nouveau capitaine qui le menaça de le remettre à un navire de la marine en partance pour les Indes à la première occasion. Hanté par cette perspective qui pourrait l'éloigner de sa famille pendant plusieurs années, il prit la fuite sur les côtes de la Sierra Leone où il gagna l'île Sherbro. Là, il fut embauché par un Blanc marchand de captifs qui servait d'intermédiaire entre les rabatteurs africains et les navires négriers. Insolent à l'égard de son patron et déplaisant à l'encontre de sa femme noire, celle-ci en fit son "esclave". Nous sommes en 1745. John Newton avait 25 ans. «Enchaîné, affamé, battu et raillé», écrira-t-il plus tard, il vécut en se nourrissant de l'aumône «des étrangers ; même les esclaves enchaînés m'apportaient secrètement des vivres (ils n'osaient pas le faire publiquement) qu'ils avaient prélevés sur leur maigre pitance». Plus tard, il fera de cet épisode de sa vie la pierre angulaire de sa pensée parce qu'il s'est considéré comme «un esclave», un être «rabaissé au plus bas degré de la misère humaine».

            Un an plus tard, il s'échappa et travailla pour un deuxième, puis un troisième Blanc marchand de captifs, tout en essayant de s'adapter à la vie africaine ; sans doute avec une compagne noire comme d'autres Blancs qui vivaient là depuis plusieurs années et que l'on disait «devenus noirs».    

            En février 1747, Newton père demanda au capitaine d'un navire de la Royal Navy de retrouver son fils et le ramener à Liverpool. Craignant que le jeune homme refuse de le suivre, l'homme imagina un stratagème et l'embarqua sur son vaisseau. Sur la route du retour, Newton reprit ses provocations à l'égard de ses supérieurs, tourna en dérision les croyances religieuses des uns et des autres, manqua régulièrement de respect envers ses coéquipiers. La nuit, une tempête éclata. Une partie du navire fut arrachée par la mer et les torrents d'eau s'y engouffraient dangereusement. Terrorisé, lui, si prompt à se moquer des bondieuseries s'entendit dire au capitaine : «si nous n'y arrivons pas, que le Seigneur ait pitié de nous». Les marins travaillèrent durant neuf heures. Harassé, Newton se jeta sur son lit et se mit à prier. Quand le vent se calma, il considéra que sa prière avait obtenu «une intervention immédiate et quasi miraculeuse de la puissance divine».                  

            Puisque l'on sait que John Newton est devenu pasteur et qu'il a écrit "Amazing Grace", on se dit que c'est précisément la mort à laquelle il a échappé qui l'a jeté dans les bras de Dieu et lui a arraché les louanges de ce chant. Cela est tout à fait vrai ! On se dit aussi que si la foi en Dieu est entrée dans son cœur, plus jamais il n'a fréquenté la route de la traite négrière atlantique et n'a donc jamais participé à la déportation des Noirs dans les Amériques. Eh bien, c'est là que beaucoup se trompent ! 

            Retenez tous très bien ceci : suite à cet événement qui l'a plongé dans une profonde religiosité pour le restant de sa vie, «John Newton a longtemps été le capitaine le plus connu de l'histoire de la traite africaine. Il fit quatre voyages, l'un comme second et les trois autres comme capitaine, entre 1748 et 1754» (Marcus Rediker). Et chaque fois, il priait sincèrement pour le succès du voyage. Nous le savons parce que contrairement à tous les capitaines qui tiennent un journal de bord contenant les détails des affaires courantes, lui est allé plus loin : il a tenu un journal spirituel et une correspondance passionnée de cent vingt-sept lettres avec sa femme Mary, et toute une série de lettres avec un pasteur anglican. Ces lettres témoignent de sa personnalité et de son état d'esprit. Mais s'il est devenu célèbre, c'est grâce à sa carrière de pasteur de l'Eglise évangélique d'Angleterre pour laquelle il composa de nombreux cantiques, dont le célèbre "Amazing Grace" écrit en 1773.

            C'est donc désormais la foi chrétienne chevillée au corps qu'il s'est lancé dans la traite négrière atlantique, convaincu d'accomplir un devoir divin ; avec l'espoir que les punitions publiques et les tirs réguliers des armes à feu permettraient, à lui et à son équipage, «avec l'aide du Seigneur [...] de suffisamment intimider les captifs» pour qu'ils se tiennent tranquilles. A la fin de cette première traversée du Passage du Milieu, il écrivit sur son journal de bord : «A Dieu seul la gloire ! » Après son troisième voyage en tant que capitaine, il annonça fièrement qu'il avait réussi «à accomplir un voyage africain sans aucun désastre» et fit le tour des églises de Liverpool pour rendre grâce de cette bénédiction divine. 

            Ce qu'il convient de retenir donc, c'est que "Amazing Grace" n'est pas un chant de renoncement à l'esclavage, comme beaucoup voudraient nous le faire croire ! Ce n'est pas un chant par lequel Newton veut dire que Dieu lui a ouvert les yeux sur l'inhumanité de ses crimes en tant que négrier ; parce que la traite n'était nullement un crime à ses yeux mais simplement un commerce très dangereux. C'est un hommage à Dieu pour l'avoir gardé en vie face aux captifs africains qu'il a convoyés à quatre reprises vers les Amériques. Il rendait gloire à Dieu parce qu'il a vécu «dans un état d'alerte permanente face à leurs tentatives désespérées mais régulières de se soulever [...] Même quand ils (les captifs) semblaient très calmes, ils étaient à l'affût de la moindre occasion». Et l'homme de Dieu qu'il était devenu pouvait écrire depuis son navire en citant la Bible : «Si l'éternel ne garde la ville, celui qui la garde veille en vain». Oui, Dieu était son gardien suprême contre les brebis captives qu'il conduisait à l'esclavage dans les Amériques !

            A son retour à Liverpool en août 1754, John Newton était même prêt pour un cinquième voyage - le quatrième en tant que capitaine - mais une attaque d'apoplexie l'obligea à se conformer à l'avis contraire des médecins. Chose qu'il interpréta comme la volonté de son Seigneur : «Il a plu à Dieu de m'arrêter grâce à la maladie».

            La force de "Amazing Grace", écrit vingt ans après son dernier voyage sur les côtes africaines, réside à vrai dire dans l'interprétation qu'il fait à la fois de sa captivité en Sierra Léone et de la tempête qu'il a essuyée à bord du vaisseau anglais dans l'Atlantique. Dans son esprit, les choses étaient claires : sa délivrance de la captivité était sa sortie d'Egypte et la traversée de la tempête dans l'Atlantique son passage de la Mer Rouge ! Quant à l'inhumanité de la traite, elle ne lui a jamais effleuré l'esprit avant les dernières années de sa vie où il rejeta son passé pour joindre sa voix au combat du mouvement abolitionniste. Car comme nous le disions plus haut, «John Newton considérait sa carrière de capitaine de navire négrier comme une vocation inspirée de Dieu» (Marcus Rediker). Le fait qu'il a imposé la prière à ses marins durant ses trois voyages en tant que capitaine le prouve largement. Mais ses propres prières davantage encore ! En effet, durant chaque voyage, il vivait dans la peur des rebellions des captifs africains. Alors chaque fois il recommandait son âme à Dieu : « Ô mon âme prie le Seigneur, Toi qui es mon sauveur à jamais miséricordieux. Tu accordes la grâce, [...] étant donné que ces accidents sont si fréquents et si soudains, [...] permets-moi, mon Dieu, d'être toujours prêt. Et si, en temps utile, Tu juges nécessaire en me faisant mourir [...] Fais que ce soit en faisant mon devoir.»   

            Pour terminer, laissons à John Newton lui-même nous donner l'idée principale qui doit nous éclairer quant à la compréhension de "Amazing Grace" : «Dieu m'avait tiré, je dois le dire, hors des terres d'Egypte. Il m'avait arraché à la maison de la servitude, à l'esclavage et à la famine sur quelque côte africaine pour m'amener à ma situation d'aujourd'hui». Mais comme le fait remarquer adroitement Marcus Rediker, la "situation" de John Newton à ce moment précis où il écrivait ces mots dans son journal spirituel, «consistait à partager un petit monde de bois avec quatre-vingt-sept hommes, femmes et enfants qui, eux, étaient transportés de l'autre côté de l'Atlantique dans une servitude bien plus absolue que celle qu'il avait connue. Aveugle à ce parallèle, Newton s'était peut-être échappé d'Egypte, mais il travaillait depuis pour Pharaon».           

* Toutes les citations de cet article sont extraites de A bord du négrier de Marcus Rediker ; éditions du Seuil, 2013 pour la traduction française.

Raphaël ADJOBI   

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12 octobre 2018

Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux ? (Frans De Waal)

                             Sommes-nous trop "bêtes"

    pour comprendre l'intelligence des animaux ?

                                       (Frans De Waal)

Sommes-nous trop bêtes

            Lire ce livre en ayant constamment à l'esprit que les réflexions et les conclusions de l'auteur, visant la destruction des préjugés enracinés dans l'esprit de bon nombre de scientifiques à l'encontre des animaux, peuvent aussi servir à détruire ceux que perpétue l'homme blanc à l'égard du Noir lui confère une dimension sociologique extraordinaire. En effet, on découvre dans Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux toutes les réticences, toutes les conclusions hâtives et méprisantes, tous les dénigrements dont les penseurs et les philosophes des XVIIIe et XIXe siècles ont fait montre à l'égard des Noirs dans le comportement des hommes de science à l'égard de l'intelligence animale.

            Nous savons tous que durant les siècles de la déportation des Africains dans les Amériques, l'homme blanc avait considéré que le Noir n'était pas doué d'intelligence et avait déclaré sa proximité avec les animaux certaine. Et lorsqu'il a daigné lui concéder cette capacité qu'il estimait le signe distinctif de l'humain, il a jugé cette intelligence inférieure à la sienne. Aujourd'hui encore, de nombreuses personnes blanches sont convaincues que certaines activités intellectuelles ne sont pas à la portée des Noirs. De même, dans les milieux scientifiques, nombreux sont ceux qui refusent aux animaux la cognition ("transformation mentale de sensations en compréhension de l'environnement et l'application adaptée à ce savoir"). En d'autres termes, les animaux ne sont pas doués d'intelligence ; ils sont incapables de traiter mentalement des informations.

            Frans De Waal montre dans ce livre que chaque fois que les expériences viennent remettre en question leur croyance, des scientifiques minimisent les résultats et concluent invariablement que cette intelligence n'est pas à la hauteur de celle de l'humain. Et pourtant, dans bien des domaines, les singes ont montré leur supériorité dans le traitement de l'information pour résoudre des problèmes. Selon lui, l'ego humain est la principale entrave aux progrès de la science objective. De toute évidence, l'homme n'a pas l'esprit assez ouvert pour accepter que d'autres espèces aient une vie intérieure. Aussi il refuse de croire que les animaux réfléchissent avant d'agir, qu'ils savent ce que les autres savent, qu'ils ont des talents politiques pour dissimuler leurs intentions ou amener les amis de leurs rivaux à les suivre. Une foule d'expériences montrent des talents liés à l'intelligence et font de ce livre une mine de connaissances que l'on découvre avec plaisir et émerveillement.

            Ce qui dérange les humains, dit l'auteur, c'est de savoir qu'ils sont de grands singes modifiés. Quelle erreur pour l'homme de continuer à croire qu'il a le monopole de l'intelligence et que les animaux n'agissent que par l'apprentissage ! Selon lui, la cognition pure que l'homme s'attribue est un fruit de l'imagination. Elle n'existe pas ! «La cognition suppose toujours une collecte d'information». L'apprentissage est donc une composante essentielle de la cognition. Chose que David Hume avait déjà comprise au XVIIIe siècle : «D'après la ressemblance des actions extérieures des animaux avec celles que nous accomplissons nous-mêmes [...] aucune vérité ne me paraît plus évidente que de dire que les bêtes sont douées de pensée et de raison tout comme les hommes» (p. 339).

            L'homme - ou l'homme blanc - a donc tort, selon l'auteur, de se placer au centre du monde et de se croire la mesure de toute chose. «Il y a encore plus honteux que cette manie humaine de se frapper orgueilleusement la poitrine - autre comportement typique des primates - c'est la tendance à dénigrer l'autre», ajoute-t-il. Aussi remet-il très souvent en question certains tests des scientifiques qui leur permettent d'asseoir la suprématie humaine. En effet, de même que les colons n'usaient que de «la langue du contrôle et de la domination» avec les Noirs, c'est par la violence et en captivité que les hommes testent l'intelligence des animaux. «Le QI humain lui-même est controversé, signale-t-il, en particulier quand on compare des groupes culturels ou ethniques». Et il affirme clairement que si nous ne comprenons pas les autres, le problème ne vient pas simplement d'eux ; il vient aussi de nous, de nos méthodes d'approche. Pour lui, une chose est sûre : il faut être à la fois ingénieux et respectueux pour comprendre l'autre.

Raphaël ADJOBI

Titre : Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux ? 348 pages ; traduit de l'anglais (E.U) par Lise Chemla et Paul Chemla. « »

Auteur : Frans De Waal

Editeur : Les Liens qui libèrent, 2016 ; collection Babel Essai.

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30 août 2018

Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs, conseils aux parents (Annick Dzokanga)

 Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs

                                     Conseils aux parents

                                       (Annick Dzokanga)

Annick Dzokanga

            Dans tous les établissements scolaires français, les hauts faits des femmes et des hommes qui se sont illustrés dans le passé sont enseignés aux enfants et aux jeunes ou constamment exposés sous leur regard. De la même manière, c'est la misère des Noirs - particulièrement ceux d'Afrique - qui est toujours enseignée ou exposée aux yeux de tous afin d'imprimer dans l'esprit de chacun leur état d'éternels nécessiteux. C'est donc ainsi que dans toutes nos écoles, nos collèges et nos lycées, nos enfants noirs et blancs sont sommés de se reconnaître et de reconnaître l'autre. Ce constat, c'est celui que font de nombreux citoyens noirs et quelques associations qui militent pour l'enseignement de la contribution des Noirs à l'Histoire de France, parce que conscients du fait que c'est la meilleure façon de conduire les enfants noirs à se détester et à valoriser la civilisation blanche. Dès les premières pages de ce livre, c'est aussi le sentiment qu'exprime clairement Annick Dzokanga.

            Au-delà donc de sa volonté d'inciter les familles françaises noires ou mixtes à ne pas négliger l'enseignement des hauts faits des civilisations africaines ainsi que les figures noires illustres à leurs enfants, ce qui retiendra l'attention du lecteur, c'est l'interpellation de tous les Noirs quant à la preuve du sentiment positif qu'ils ont de leur peau. En d'autres termes, ce sont les exemples positifs susceptibles de valoriser la couleur de leur peau - preuve qu'ils l'assument sans complexe - et de donner par la même occasion une image positive et rassurante du Noir à leurs enfants qu'Annick Dzokanga demande aux parents. En effet, selon l'auteure - et on ne peut qu'être d'accord avec elle - vos enfants seront bien armés pour vivre parmi les Blancs si, avant tout, vous assumez la couleur de votre peau, la crêpure de vos cheveux, si vous connaissez l'histoire de vos ancêtres et de vos aïeux au point de les opposer aux préjugés érigés en savoirs parmi vos compatriotes blancs.

            Certes, si la lecture de ce livre est facilitée par son organisation en une multitude de chapitres permettant un retour rapide aux textes qui auront retenu votre attention, il n'est pas exempt de nombreuses coquilles. Parce qu'édité à compte d'auteur, il n'a pas bénéficié de l'aide d'un professionnel de l'édition. Le lecteur ne devra donc pas être trop exigeant avec l'auteure sur ce chapitre. La grande faiblesse de ce livre, selon nous, tient non seulement au retour incessant de thématiques déjà abordées mais encore à cette tendance de l'auteure à prendre les adultes par la main pour leur apprendre à marcher. On aurait aimé demeurer avec elle dans la réflexion et les interrogations qui rendent ce livre plaisant.

            Malgré ces éléments qui ne sont pas en faveur de son premier essai, le lecteur appréciera la franchise, voire l'audace d'Annick Dzokanga sur certains faits de notre société. Par exemple, pour elle, tous les enseignants blancs convaincus de la supériorité de leur "race" ne peuvent qu'être consciemment ou inconsciemment méprisants et brutaux à l'égard de leurs élèves noirs. Ce livre est donc un miroir qu'elle leur tend. Nous pouvons aussi vivement recommander Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs  à toutes les jeunes filles et femmes noires aux cheveux raides, c'est-à-dire qui portent des perruques ou des mèches. Si vous en connaissez, offrez-leur ce livre comme un miroir pour susciter le débat. C'est dire que sur bon nombre de sujets, le lecteur ne pourra que dire bravo à l'auteure qui est tout à fait convaincante.

Raphaël ADJOBI          Faites un don ou adhérez à la France noire

Titre : Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs, Conseils aux parents ; 249 pages.

Auteur : Annick Dzokanga

Editeur : Livre édité à compte d'auteur, juillet 2017. 

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14 mai 2018

La naissance et la construction de l'antiféminisme selon Simone de Beauvoir (une analyse de Raphaël ADJOBI)

 La naissance et la construction de l'antiféminisme

                                Selon Simone de BEAUVOIR

                                (Une analyse de Raphaël ADJOBI)         

Simone de Beauvoir

            Si un Juif peut rêver à une humanité tout entière juive, un Noir à une humanité noire, les prolétaires à un monde sans classe dirigeante, la femme ne peut rêver à l'absence de mâles. C'est dire que le lien qui l'unit à son oppresseur n'est comparable à aucun autre. Le couple homme-femme est fondamentalement uni : «aucun clivage de la société par sexes n'est possible» parce que la division homme-femme tient dans la biologie et non dans un phénomène de l'Histoire. Voilà ce que clame clairement Simone de Beauvoir dans l'introduction de son livre Le deuxième sexe.

            Mais alors, se demande-t-elle, pourquoi cette réciprocité, ce lien nécessaire de l'un à l'autre ne joue-t-il pas en faveur de la libération de la femme ? Pourquoi «le besoin biologique - désir sexuel et désir d'une postérité - qui met le mâle sous la dépendance de la femelle n'a pas socialement affranchi la femme » ?

            D'interrogations en interrogations et d'analyses en analyses, Simone de Beauvoir finit par croire que la laborieuse libération de la femme ne peut s'expliquer que par le rapport qui lie le maître et l'esclave. Alors que le maître ne passe pas son temps à réfléchir au besoin qu'il a de son esclave - «il détient le pouvoir de satisfaire ce besoin» - au contraire, par espoir ou par peur, l'esclave intériorise le besoin qu'il a du maître. Comme par rapport à l'homme «la femme a toujours été, sinon l'esclave, du moins sa vassale», il apparaît «économiquement [que] les hommes et les femmes constituent presque deux castes». Ce qui revient à dire que «refuser d'être l'Autre, refuser la complicité avec l'homme, ce serait pour elles renoncer à tous les avantages que l'alliance avec la caste supérieure peut lui conférer». Alors, plutôt que d'user de «la prétention de tout individu à s'affirmer comme sujet, qui est une prétention éthique», la femme fuit sa liberté et se constitue en chose. Elle choisit la voie de l'aliénation et devient «la proie de volontés étrangères». Ce choix, selon Simone de Beauvoir, c'est la voie de la facilité : «on évite ainsi l'angoisse et la tension de l'existence authentiquement assumée». En d'autres termes, «[la femme] se complaît dans son rôle de l'Autre». Résultat : «l'action des femmes n'a jamais été qu'une agitation symbolique ; elles n'ont gagné que ce que les hommes ont bien voulu leur concéder ; elles n'ont rien pris : elles ont reçu».

            Puis, Simone de Beauvoir en vient à se demander depuis quand a commencé cette soumission de la femme à l'homme. Elle imagine que, comme toute dualité, la dualité des sexes a sûrement commencé par un conflit ; un conflit d'intérêt, évidemment. Et c'est vrai que le constat est clair : «partout, en tout temps, les mâles ont étalé la satisfaction qu'ils éprouvent à se sentir les rois de la création» tout en soulignant «l'imbécillité et la fragilité» de la femme. Et partant de cette suprématie, ils en ont fait un droit avec ses règles qu'ils tournent en principes naturels. C'est ainsi qu'à travers les siècles «législateurs, prêtres, philosophes, écrivains, savants se sont acharnés à démontrer que la condition subordonnée de la femme était voulue dans le ciel et profitable à la terre». Cette attitude de l'homme à l'égard de la femme est en effet ce que l'on retrouve dans toute relation entre dominants et dominés : «qu'il s'agisse d'une race, d'une caste, d'une classe, d'un sexe réduits à la condition inférieure, les processus de justification sont les mêmes». A ce stade de la réflexion de l'auteur, le lecteur ne peut que penser aux multiples théories religieuses, philosophiques, scientifiques inventées par les Blancs pour justifier la déportation des Noirs et leur mise en esclavage dans les Amériques.

            D'ailleurs, dans son analyse, Simone de Beauvoir établit des analogies entre la place que le racisme des Blancs assigne au Noir et celle que l'antiféminisme des hommes indique à la femme. Dans les deux cas, une place inférieure leur est attribuée, et ils doivent y rester. Et parce que «quand un individu ou un groupe d'individus est maintenu en situation d'infériorité» on admet qu'il EST inférieur, on entre dans un cercle vicieux que beaucoup de personnes aimeraient voir se perpétuer. Car, affirme Simone de Beauvoir, «un des bénéfices que l'oppression assure aux oppresseurs, c'est que le plus humble d'entre eux se sent supérieur». Ainsi, de même que l'on voit autour de nous de "pauvres Blancs" se consoler de ne pas être noir ou se montrer dédaigneux, arrogants et méprisants devant tout interlocuteur noir, «de même le plus médiocre des mâles se croit en face des femmes un demi-dieu». Oui, le sentiment de supériorité crée un comportement spécifique ; surtout chez ceux qui souffrent d'une certaine infériorité dans leur caste : «nul n'est plus arrogant à l'égard des femmes, agressif ou dédaigneux, qu'un homme inquiet de sa virilité». 

Le deuxième sexe

            Il y a certes beaucoup d'hommes qui ne considèrent pas, en leur âme et conscience, la femme comme une inférieure ; et il y a beaucoup de Blancs qui ne «posent» pas le Noir comme inférieur. Toutefois, remarque Simone de Beauvoir, de nombreuses circonstances ont montré que tous ces hommes «pénétrés de l'idéal démocratique pour (...) reconnaître en tous les êtres humains des égaux» ont cédé un jour à leur complexe de supériorité. En effet, «il faut beaucoup d'abnégation pour refuser de se poser comme le Sujet unique et absolu» par rapport auquel l'Autre doit se définir. «C'est ainsi que beaucoup d'hommes affirment avec une quasi bonne foi que les femmes sont les égales de l'homme et qu'elles n'ont rien à revendiquer, et en même temps : que les femmes ne pourront jamais être les égales de l'homme et que leurs revendications sont vaines». Aussi, de même que les Noirs se méfient des Blancs qui ont beaucoup de sympathie pour eux, elle estime que les femmes doivent se méfier des hommes qui se déclarent féministes ; car, malgré leur sympathie, ils ne connaissent jamais bien la situation concrète des femmes. Non, de même qu'aucun Blanc ne sait en quoi le fait d'être des Noirs aura-t-il affecté la vie des Noirs, de même aucun homme ne sait «en quoi le fait d'être des femmes aura-t-il affecté [leur] vie».

            Comment sortir de cette situation quand on sait qu'il est «impossible de traiter aucun problème humain sans parti pris ; [sachant que] la manière même de poser les questions, les perspectives adoptées, supposent des hiérarchies d'intérêts» ? La réponse de l'auteur se réfère au point de vue le plus souvent adopté qui est l'intérêt général, le bien public. Puisque «chacun entend par là l'intérêt de la société telle qu'il souhaite la maintenir ou l'établir», il faut se résoudre à assurer «le bien privé de chacun», clame-t-elle. Car, «c'est du point de vue des chances concrètes données aux individus que nous jugeons les institutions».

            Simone de Beauvoir veut que l'on retienne qu'un être libre est un «sujet [qui] se pose concrètement à travers des projets comme une transcendance, (qui) n'accomplit sa liberté que par son perpétuel dépassement vers d'autres libertés». Et elle ajoute, comme une mise en garde : «chaque fois que la transcendance retombe en immanence, il y a dégradation de l'existence en soi, de la liberté en facticité». 

Raphaël ADJOBI                       

Auteur : Simone de Beauvoir

Titre : Le deuxième sexe, Tome 1, 408 pages.

Editeur : Gallimard, Collection folio essais, mai 1986.

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15 février 2018

LES NOIRS, clichés et préjugés de l'époque coloniale à nos jours (Serge Bilé et Mathieu Méranville)

                                               LES NOIRS

                                        Clichés et préjugés

                             de l'époque coloniale à nos jours

                            (Serge Bilé et Mathieu Méranville)

Les Noirs, clichés et préjugés

            Parmi les grands propagateurs des clichés et préjugés sur les Noirs en Europe, il faut compter tous ceux qui un jour, dans leur lumineuse imbécillité, ont pu dire ou écrire que les peuples qui se contentent du nécessaire grâce à une industrie appropriée sont des sauvages, des paresseux aux mœurs volages et à l'intelligence limitée. Et dans cette longue liste des personnes qui ont forgé la dizaine de clichés méprisants proposés dans ce livre, vous serez peut-être très surpris de compter de nombreux penseurs réputés mais dont la raison se fourvoyait allègrement au sortir des limites de la France.

            En effet, ce qui frappe dans les discours qui ont servi de base aux clichés et préjugés attachés à la femme et à l'homme noirs, c'est chaque fois la grande liberté du ton, l'assurance de celui qui a le droit pour lui et qui juge sans retenue l'humanité au regard des règles de son petit coin d'Europe. Et c'est avec raison que Serge Bilé et Mathieu Méranville nous montrent avec insistance comment, loin du poids de l'église catholique qui les a pétris de la crainte du châtiment divin, et loin de la chasteté prônée par l'ère victorienne, les Noires aux seins nus étaient apparues aux colons et aux voyageurs blancs comme des femmes volages et eux comme les innocentes victimes qui succombaient à leur chair. Laissant libre cours à leurs fantasmes qui les poussaient à des comportements d'animaux, ces Européens ont chargé les Noirs de tous les maux : femmes lubriques, hommes au sexe surdimensionné qui rend l'Afrique dangereuse pour la femme blanche. Ce chapitre du livre, très riche en informations historiques, séduit par la perspicacité des analyses quant à la cohérence du comportement sexuel du colon aussi bien en Afrique qu'aux Amériques.

            C'est bien connu, pour les Européens, tous les Noirs se ressemblent, physiquement et moralement, ils sont laids, ce sont de grands enfants qui n'ont pas d'Histoire, moins intelligents et donc incapables de rien inventer, ils ne sont que bons en sport. En s'appuyant sur l'Histoire justement pour expliquer les sources de tous ces préjugés qui survivent encore avec force en Europe, les deux auteurs révèlent parfois des vérités troublantes parce que jamais enseignées. Savez-vous par exemple que l'empire colonial français a été réalisé par les tirailleurs sénégalais ? Savez-vous qu'en Europe, si se laver a longtemps été considéré comme la meilleure façon de se rendre malade, des mesures étaient prises pour sanctionner ceux qui allaient se baigner dans les rivières ? On comprend alors pourquoi les Noirs qu'ils voyaient souvent se baigner étaient considérés comme des sauvages, des êtres sales. On découvre aussi que quand le Blanc reconnaît quelque qualité au Noir, il prend soin de sauvegarder la suprématie de sa race en lui interdisant de se mesurer à lui. C'est le cas en sport, notamment en boxe où les Noirs n'ont pu concourir avant 1910. Quant à l'absence de cyclistes ou de jockeys sur les pistes et les hippodromes d'Europe et d'Amérique, les raisons ne peuvent que soulever le cœur du lecteur.            

            Avec beaucoup de probité par rapport à leurs sources, Serge Bilé et Mathieu Méranville nous montrent que les mots ont une histoire et un sens ; ils nous montrent que les clichés et les préjugés dont nos compatriotes blancs sont loin d'ignorer la portée blessante sont le fruit de constructions volontaires, d'interprétations dues à l'ignorance, et surtout des répétions sans preuve à travers les époques. Ils nous font par exemple voir, avec beaucoup d'adresse, comment tout en se prélassant pour ainsi dire dans son hamac durant des siècles pendant que le Noir le nourrissait de son travail quotidien, le colon blanc a réussi à faire passer ce dernier pour un paresseux aux yeux de la postérité. Evidemment, presque toujours, il manque à celui qui profite du travail de l'autre assez d'intelligence pour lire dans son manque d'ardeur à l'ouvrage la marque de la résistance de l'esclave à l'inhumanité de son maître.

Raphaël ADJOBI

Auteurs : Serge Bilé & Mathieu Méranville

Titre : Les Noirs, clichés et préjugés de l'époque coloniale à nos jours, 247 pages.

Editeur : L'Archipel, octobre 2017

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23 janvier 2018

Le procès de l'Amérique (Ta-Nehisi COATES)

                                   Le procès de l'Amérique

                                           (Ta-Nehisi Coates)

Le proècès de l'Amérique

            Assurément, Toni Morrison a raison de voir en Ta-Nehisi Coates le digne successeur de James Baldwin, l'auteur de La prochaine fois le feu. En effet, d'une œuvre à l'autre, la voix de Ta-Nehisi tonne juste. Dans Le procès de l'Amérique, cette voix "dévoile les astuces et les artifices qui embrouillent, et laisse apparaître la cohérence et les finalités de ces organismes privés ou parapublics, ayant pour mission [...] d'épargner à l'Amérique blanche une promiscuité dont les effets les plus redoutés ne sont pas le métissage, mais la dévaluation immobilière et [...] l'inquiétant sentiment d'égalité que pourraient éprouver les Noirs s'ils étaient traités en citoyens protégés par les lois". Ces mots repris à la préface signée par Christiane Taubira résument excellemment l'esprit du livre.

            Le procès de l'Amérique est en effet l'effrayant exposé des nombreuses techniques mises en place à travers le temps pour permettre la prédation contre tous les Noirs qui aspirent à vivre comme les citoyens blancs. C'est comme le prix à payer pour le passage du statut de sujet à celui de citoyen dans le système colonial français. Mais aux Etats-Unis, Noirs et Blancs vivent sur le même territoire et le rite de passage est extrêmement douloureux parce que l'objectif premier est qu'il n'y ait pas de passage du tout !

            De la même façon que par le passé "les maîtres blancs échangeaient des tuyaux sur la reproduction de la main-d'œuvre, la meilleure façon de la faire travailler et les punitions efficaces" à lui infliger, de même à l'heure de la démocratie, les Blancs s'échangent les techniques à mettre en place pour exproprier les agriculteurs noirs, pour empêcher les citadins noirs d'être propriétaires de leur maison, pour les obliger à vivre endettés le restant de leurs jours s'ils s'entêtent à le devenir, pour les dissuader d'avoir des prétentions à vivre dans les mêmes quartiers que les Blancs, pour faire rater aux enfants noirs la possibilité de faire des études...

            C'est ici l'occasion de dire avec force à tous les Noirs à travers le monde - et surtout à ceux qui croient avoir l'insigne honneur d'être désignés parmi nous comme les représentants de l'élite noire française - qui dissertent avec arrogance sur ce qu'ils appellent la grande tendance des Africains-Américains à végéter dans la misère, que les ghettos existent aux Etats-Unis parce qu'on a trop longtemps refusé aux Noirs les privilèges dont jouissent leurs compatriotes blancs. Il est certain qu'après la lecture de ce livre, vous ne pourrez qu'avoir beaucoup de respect pour le combat des Noirs Américains, et surtout pour ceux qui sont aujourd'hui leurs porte-voix. Chacun comprendra clairement qu'il est criminel pour n'importe quelle nation de constater un mal spécifique à une catégorie de sa population et refuser de proposer une solution spécifique au nom de la prétendue égalité de traitement des citoyens.

Raphaël ADJOBI

Titre : Le procès de l'Amérique, 123 pages (Traduit par Karine Lalechère).

Auteur : Ta-Nehisi Coates

Editeur : Autrement, 2017.  

Note : Selon Jean-Louis Borloo, la France fait la même chose, et doit donc se corriger.  

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08 novembre 2017

Marianne et le garçon noir (Léonora Miano)

                        Marianne et le garçon noir

                                           (Léonora Miano)          

Léonora Miano

            Avec Marianne et le garçon noir, Léonora Miano emprunte le chemin de la littérature noire-américaine faite de récits douloureux du corps des Noirs livré en pâture aux policiers blancs ou aux discours méprisants ; ces récits qui suscitent la passion des lecteurs français qui devraient par conséquent savoir qu'ici comme là-bas le Noir se heurte au même plafond de verre et aspire à la même liberté et à la même fraternité. Les neufs intervenants auxquels elle donne la parole, nous disent unanimement – en des termes différents – que La France sera résolument engagée dans la voie de la construction de la fraternité nationale « le jour où les descendants des inventeurs de la race consentiront à questionner leur héritage en la matière, et les raisons qui justifièrent, de la part de leurs aînés, cette fracturation du genre humain ». Et ils ajoutent : « Il ne suffit pas de clamer l’inanité de la notion de race. Il est nécessaire de savoir à quels besoins répondait son élaboration et, surtout, de quels fardeaux elle leste le legs culturel et politique auquel on ne souhaite pas renoncer » (Léonora Miano, p. 20).

            En effet, la France ne peut dire vouloir construire une fraternité nationale avec sa population noire tout en chérissant son passé colonial et en maintenant les règles anciennes qui établissent encore son empire sur certaines contrées de l’Afrique. Car le traitement que la France réserve à l’Afrique influe lourdement sur sa politique sociale et humaine à l’égard de sa population noire. C’est ce même regard de mépris plein du sentiment de suprématie blanche qu’elle porte sur l’Afrique qui anime ses relations avec ses citoyens noirs. D'autre part, l’ensemble des rédacteurs de ce livre semblent dire aux Africains – et j’espèrent que ceux-ci en prendront rapidement conscience – qu’aussi longtemps qu’ils ne seront pas capables de transformer leur regard sur eux-mêmes et leurs relations avec les autres régions du monde, le sort des Afro-descendants de France et d’ailleurs sera le mépris de leurs gouvernants et d’une grande partie de leurs concitoyens blancs. Oui, qu’ils sachent que l’image catastrophique véhiculée par l’Afrique collera toujours à la peau des Afro-Européens, où qu’ils se trouvent (Wilfried N’Sondé, p. 201-202). Car ici, « la première chose qu’on voit de toi, c’est ton enveloppe, ton corps. Et on projette des tas de choses dessus » (Yann Gaël, p. 227).    

            Chacun des intervenants qui prennent la parole après Léonora Miano livre le récit d’une ou plusieurs expériences – personnelles ou non – accompagnées de profondes réflexions sur l’état de la société française où les Noirs se demandent chaque jour comment vivre dans « cette France du XXIe siècle qui a conservé les codes du XVIIIe » (Amzat Boukari-Yabara, p. 103). Et ce sont assurément les multiples réflexions qui font de cette œuvre un très bel essai. Même les derniers textes qui se drapent d’un manteau poétique gardent ce ton de vérité lancée à la France blanche et à ses gouvernants. Chers compatriotes blancs, cessez de nous répéter « masquez cet esprit critique qu’on vous a inculqué […] cachez ce corps qu’on vous envie que tant d’autres travaillent à imiter eh bien cachez-le vous cachez-vous pour le confort de tant d’autres diluez-vous donc dissolvez-vous […] on est ici né nais-y ici mais si renais-y plus blanc plus écarlate que l’on te pardonne de n’être pas comme nous […] ». Surtout ne me dites plus « pensez donc comme moi que je puisse avoir raison de vous » (Yann Gaël, p. 103).

Raphaël ADJOBI    (Cliquez sur ma photo pour me contacter)

Titre : Marianne et le garçon noir, 267 pages ;

Auteur : Ouvrage collectif sous la direction de Léonora Miano

Editeur : Pauvert, 2017.

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