Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

11 août 2016

Libres et sans fers, paroles d'esclaves français (Frédéric Régent, Gilda Gonfier, Bruno Maillard)

                                          Libres et sans fers

                            Paroles d'esclaves français      

              (Frédéric Régent, Gilda Gonfier, Bruno Maillard) 

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            Voici le livre que tous ceux qui s’intéressent à l’esclavage des Noirs outre-Atlantique devraient absolument lire. Il ne s’agit pas d’un récit imaginaire tendant à reconstituer la réalité à partir de l’Histoire ni d’un traité supplémentaire de l’histoire de l’esclavage. Ici, on plonge directement au cœur de la vie quotidienne de la main d'œuvre servile et donc de la réalité, parce qu'on accède enfin à sa parole. Oui, c'est possible !

            Si en Angleterre et aux Etats-Unis des esclaves ont laissé des traces écrites de leur vie – directement ou par l’intermédiaire des abolitionnistes qui leur ont servi de plume – en France nous n’avons absolument rien nous permettant de savoir ce qu’ils pensaient et disaient de leur condition. Toute notre histoire nationale concernant l’esclavage des Noirs n’a été bâtie qu’à partir des écrits et des témoignages des colons esclavagistes ! Autant dire que nous professons une histoire des vainqueurs, pour ne pas dire que nous pataugeons dans le mensonge absolu quant aux conditions de vie des Noirs transplantés dans les Amériques. Et c’est pour combler notre totale ignorance de leur vie quotidienne dans les colonies françaises que Frédéric Régent, Gilda Gonfier et Bruno Maillard ont entrepris le travail de recherche qui nous est proposé dans ce livre à la fois passionnant et très instructif.

            Entre le travail forcé dans les champs et le supplice du fouet sanctionnant les écarts de conduite, quelle vie menaient les esclaves noirs dans nos colonies ? Etaient-ils correctement logés, suffisamment nourris et décemment habillés ? Ce qu’en disent les discours officiels est-il vrai ? A quoi occupaient-ils leur dimanche, jour de repos que leur concédait le Code noir ? Que pensaient-ils de leurs maîtres, de la condition qui leur était faite ? Pourquoi fuyaient-ils les plantations, et pourquoi y revenaient-ils volontairement parfois ? Comment se réalisaient les unions, se menaient les vies conjugales ? Comment vivaient les esclaves des villes, ceux des champs ? Comment rachetaient-ils leur liberté ? L’originalité de la démarche suivie par nos trois auteurs nous permet d’avoir une réponse précise à chacune de ces questions et à bien d’autres encore que vous ne manquerez pas de vous poser au fur et à mesure de votre progression dans la lecture de ce livre.

            C’est en effet l’originalité de la démarche nous permettant de découvrir pour la première fois en France les paroles des esclaves - et par voie de conséquence ce qu’ils pensent d’eux-mêmes et de leurs maîtres - qui séduit. Plutôt que de se fier aux historiens qui ne font que relayer les propos des colons, nos trois auteurs ont choisi de recourir aux archives judiciaires ! C’était simple mais il fallait y penser ! Car dans les archives judiciaires ont été consignées les paroles des esclaves lorsqu’ils ont été appelés à se défendre ou à témoigner. Certes, malgré la fausse formule « Libres et sans fers » qu'ils devaient prononcer avant leur déposition, nous imaginons aisément que témoigner contre leurs maîtres était une épreuve susceptible de modifier leurs discours, compte tenu des représailles qui pouvaient s'ensuivre. Mais « au-delà de la procédure, les esclaves racontent des fragments de vies » que l’Histoire devra désormais prendre en compte.

            Ce livre nous permet de découvrir comment entre le marteau et l’enclume, c’est-à-dire entre le travail forcé des champs et le supplice du fouet, les esclaves ont développé « des activités économiques parallèles, illicites ou non, des pratiques culturelles » à l’intérieur et en dehors du domaine du maître, en d’autres termes de multiples tactiques pour survivre et qui nous les montrent dans toute leur humanité. Et selon nos auteurs, c'est assurément en construisant un "monde parallèle" qui échappe en partie au contrôle des maîtres que la main d'œuvre servile a préparé ou forcé les esprits à l'abolition de l'esclavage.  

Raphaël ADJOBI / La reprise intégrale de ce texte est interdite / Une conférencesur les réparations

Titre : Libres et sans fers, paroles d'esclaves français, 286 pages

Auteurs : Frédéric Régent, Gilda Gonfier, Bruno Maillard

Editeur : Fayard Histoire, 2015

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24 juillet 2016

Cyril Lionel Robert James, La vie révolutionnaire d'un "Platon noir" (Matthieu Renault)

                                  Cyril Lionel Robert James

                         La vie révolutionnaire d'un "Platon noir"

                                             (Matthieu Renault)                     

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            Cyril Lionel Robert James est un nom que nous serons contraints d'intégrer à notre univers francophone et au mouvement panafricain, après la lecture de ce très beau livre de Matthieu Renault. Né le 4 janvier 1901 sur l'île de Trinidad (près des côtes du Venezuela), l'homme a été, à partir de 1932 où il est arrivé en Angleterre, des plus grands combats intellectuels européens et panafricains.

            Celui qui se définit lui-même comme un marxiste-léniniste a côtoyé Trotski durant les dernières années d'exil de ce dernier au Mexique, des intellectuels anglais comme Virginia Woolf, des panafricanistes comme Edward Blyden, Padmore, W.E.B. Du Bois et Kuamé N'Krumah, un chef de file de la négritude comme Léon-Gontrand Damas, ou encore le communiste franco-russe Boris Souvarine. Il a participé à la fondation de nombreux cercles littéraires ainsi que des organisations internationales contre l'impérialisme et le colonialisme.

            Paradoxalement, comme le fait remarquer Matthieu Renault, l'éducation coloniale reçue sur son île natale - et qui avait nourri en lui des ambitions littéraires - avait rendu James "intellectuellement plus européen que les marxistes européens". Mais, ajoute-t-il, "tandis que l'histoire était restée jusqu'alors pour lui une question abstraite, le marxisme lui enseigna la logique qui en gouverne le mouvement". Et c'est précisément L'histoire de la révolution russe de Trotski qui fut à l'origine de la carrière révolutionnaire de James, concrétisée pour ainsi dire par la rencontre avec les ouvriers de Nelson en Angleterre. Il avait alors compris pourquoi Lénine plus que Marx fait des gens ordinaires la force motrice de l'Histoire. Désormais convaincu que la connaissance de l'Histoire est pour l'historiographe une arme de combat, la meilleure préparation à la politique, "c'est [...] la voie de l'écriture-réécriture de l'histoire qu'[il] emprunta pour servir la cause du panafricanisme". Quel étourdissant cheminement !

            Outre les multiples rencontres et les lectures qui ont forgé l'esprit révolutionnaire de James, Matthieu Renault passe en revue ses œuvres, les analyse et essaie d'asseoir les grandes lignes de ses convictions et de ses combats. Il montre que les œuvres de James établissent des connexions entre toutes les révolutions - française, russe, la révolte des Noirs à Saint-Domingue, les événements de mai 1968 en France - et les font apparaître comme un "laboratoire du capitalisme". C'est dire que James refuse de subordonner la lutte coloniale à une simple question de race. Il la situe pleinement sur les rapports de force entre le capitalisme et la liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes ; une question de lutte des classes avant tout.

            Si la compréhension du début de l'avant-propos est absolument fastidieuse, ce livre apparaît aussi comme un excellent auxiliaire pour l'étude de certains ouvrages comme un enfant du pays de Richard Wright, Capitalisme et esclavage d'Eric Williams - l'homme qui a conduit Trinidad et Tobago à l'indépendance - ou encore Othello de Shakespeare. Mais ce que l'on retient avant tout, c'est le fabuleux parcours de James et sa grande volonté de tout approfondir : les discours politiques ou révolutionnaires, l'histoire, la littérature, l'art, le sport. Un livre qui nous fait découvrir un homme complet et fascinant.

Raphaël ADJOBI

Titre : C. L. R. James, La vie révolutionnaire d'un "Platon noir". 213 pages.

Auteur : Matthieu Renault

Editeur : La Découverte, Paris, 2015. 

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08 juillet 2016

Rire enchaîné, Petite anthologie de l'humour des esclaves noirs américains

                                          Rire enchaîné

        petite anthologie de l'humour des esclaves noirs américains

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            Nous savons tous que l'esclavage dans les Amériques était fait de brutalités, d'ingénieuses mutilations, d'humiliations et de mises à mort spectaculaires pour servir d'exemple. Peut-on dans ces conditions trouver l'occasion de franches rigolades ?

            Voici une anthologie des petites histoires drôles que les Noirs et leurs descendants se racontaient comme pour exorciser le sort qui leur était fait. Des histoires drôles qui nous enseignent beaucoup à la fois sur l'esprit des esclaves et celui des maîtres. D'un côté - parce que la recherche de la liberté est inhérente à l'état d'esclavage - on cherche inlassablement les voies et moyens pour rendre son ouvrage moins pénible, pour échapper à la faim, ou pour mettre Dieu de son côté contre le maître ; de l'autre, on cherche à tirer le meilleur rendement de ses esclaves tout en prenant soin de deviner et châtier leurs moindres intentions pouvant porter atteinte au pouvoir du capital.

            C'est donc pour ainsi dire ce jeu du chat et de la souris - mais ici la souris est bien dans un enclos - que Rire enchaîné nous propose de découvrir sous un angle à la fois humoristique et édifiant. Nous y découvrons en effet la preuve que de nombreuses trouvailles et inventions attribuées aux Blancs sont les œuvres des esclaves. Car quand il faut trouver la solution à un problème, "(le maître) ne s'en préoccupait pas trop, pas plus que du reste, parce qu'il pouvait compter sur (l'esclave)". Ce livre nous apprend aussi que les maîtres contrôlaient tout jusqu'au contenu des prières de leurs esclaves. Par ailleurs, on y découvre une singularité du métier de chasseur d'esclaves. Nous savons que contre les esclaves marrons qui se cachaient dans les forêts et les ravins les chasseurs avaient recours à des molosses spécialement dressés pour leur donner la mort quand on ne pouvait pas les ramener. Dans les villes, "(ce) métier consistait à acheter les titres de propriété des esclaves en fuite pour une fraction de leur prix d'origine. (Le chasseur) les prenait en chasse et, une fois qu'il les avait rattrapés, il les revendait avec profit". Rien ne se perdait ; l'esclavage devait être toujours rentable.

Voici un extrait qui illustre admirablement l'esprit du livre :

"Du temps de l'esclavage, un nègre avait l'habitude de prier sous un plaqueminier. Il venait y supplier Dieu de tuer tous les Blancs. Un jour, le vieux maître l'entendit et, le lendemain, il se cacha dans l'arbre avec un sac de pierres. Lorsque le nègre revint implorer le Seigneur de tuer tous les Blancs, le vieux maître lâcha une pierre sur la tête du nègre qui en perdit l'équilibre. En se relevant, il leva  les yeux au ciel et déclara :

- Seigneur, je t'ai demandé de tuer tous les Blancs. Tu sais donc pas faire la différence entre un nègre et un Blanc ?"

Raphaël ADJOBI

Titre : Rire enchaîné, petite anthologie de l'humour des esclaves noirs américains.

 Auteur : Textes réunis et traduits de l'anglais par Thierry Beauchamp.

Editeur : Anarcharsis, février 2016, 108 pages.

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22 mars 2016

Une colère noire (de Ta-Nehisi Coates) et la préface ambiguë d'Alain Mabanckou

                                         Une colère noire

                                              (Ta-Nehisi Coates)

                         Et la préface ambiguë d'Alain Mabanckou

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            L’Américaine Toni Morrison, Prix Nobel de littérature, a eu les mots justes pour qualifier le ton de ce livre et par la même occasion la place que prend désormais son auteur dans la littérature noire américaine. Selon elle, Ta-Nehisi Coates remplit le vide intellectuel laissé par la mort de James Baldwin. En effet, celui qui a aimé La prochaine fois le feu aimera sûrement Une colère noire. Toutefois, deux éléments de la présentation du bel essai de Ta-Nehisi Coates ne manqueront pas d’interpeller de nombreux lecteurs au point même de provoquer chez certains de l’indignation. Et ce sont ces deux éléments qui sont l’objet de mon analyse ici.  

              Un titre inadéquat et réducteur

            D’abord, on se demande pourquoi le titre original « Between the world and me » - Entre le monde et moi - est devenu « Une colère noire », réduisant ainsi le contenu du livre à une colère d'une grande intensité. Le titre français ne convient absolument pas parce qu’il n’est pas question dans ce roman d’une simple colère ; si grande soit-elle.

            L’on ne fait pas l’éducation de son enfant avec une pédagogie construite sur la colère. On ne peut donc croire que cette lettre de l'auteur à son fils est destinée à lui transmettre une colère nourrie par les violences policières à l'égard des Noirs. Non ! Le contenu de cette lettre va beaucoup plus loin dans l'analyse des faits présents et passés et aboutit à l’affirmation claire de la haine d’un état de fait, d’une pensée unique. Laquelle ? L’auteur hait le fait que certains parmi nous en se déclarant Blancs ont établi une hiérarchie dans la diversité des êtres dont la prééminence de couleur revient à la leur. Oui, il a fait le constat que « le progrès de ceux qui se croient Blancs est fondé sur le pillage et la violence » ; aussi travaillent-ils à la perpétuation et à la maîtrise de leur domination.  C’est la haine de ce système destructeur que clame ce livre. C’est donc une leçon de sagesse qui pousse l’auteur à demander à son fils d’ouvrir les yeux sur la réalité américaine et l’impasse dans laquelle pourrait le conduire la poursuite du rêve américain ; car les crimes impunis des policiers blancs sont la preuve qu’en face un autre rêve est au pouvoir et tient à y rester. Ce n’est pas la colère qui anime Ta-Nehisi Coates en écrivant cela mais la haine d’une machine infernale ; car « la haine, tu ne peux pas lui faire baisser les yeux ».

            Par ailleurs, en optant pour "Une colère noire" comme titre, l'éditeur n'a pas tenu compte de la citation de Richard Wright qui introduit le livre. Il y est question de « la chose [...] s'interposant entre le monde et moi ». On peut croire sans se tromper que cette pensée de Richard Wright a influencé le choix du titre en anglais « Between the world and me ». Oui, entre les êtres à la peau sombre et le monde s'est glissée l'idée de « race » proclamée par ceux qui se sont déclarés Blancs avec l'idée d'une hiérarchie de valeur basée sur la couleur de la peau ! « Nous attribuons des noms aux étrangers que nous haïssons et nous nous trouvons dès lors confirmés dans notre appartenance à la tribu ». Voilà exactement ce que les Blancs ont fait. Et tous leurs actes de pillage et de violence participent à la préservation de leur tribu et à la pérennisation de sa suprématie ou sa domination. « Cette violence [que le Blanc a glissé entre lui et le Noir] n'a rien de magique ; elle avait été conçue d'une façon cohérente » ; de même que « les tenants de l’esclavagisme possédaient des arguments, organisés selon une véritable théorie raisonnée, éloignée de toute improvisation » comme le soulignait si bien Olivier Merle dans Noir négoce. On comprend donc que pour Ta-Nehisi Coates c’est le rêve du Blanc qui tue le Noir.   

                               Une préface ambiguë

            Le deuxième élément qui retient l'attention et suscite l'indignation est le contenu de la préface d'Alain Mabanckou. Connaissant ses idées qui lui valent la détestation de très nombreux Noirs de France, j'avoue sincèrement que son seul nom rivalisant avec celui de l'auteur au sommet de la première de couverture m'aurait détourné du livre si je n'avais pas entendu l'auteur sur les ondes de France Inter. Par ailleurs, au regard des échos que j'avais du livre, le choix de l’auteur du Sanglot de l’homme Noir pour signer la préface m'avait paru très surprenant.

            Alain Mabanckou a-t-il été choisi pour donner la réplique à l'auteur ? Voulait-il se poser en Noir français réfutant la vision de la relation entre le Blanc et le Noir que souligne Ta-Nehisi Coates ? Naviguant entre éloignement et rapprochement, entre éloge et critique à peine voilée, Alain Mabanckou prend ses distances avec Ta-Nehisi tout essayant de ne pas se fâcher avec lui.

            Comme à son ordinaire, notre homme qui – dans Le sanglot de l'homme Noir – pointait du doigt ces « Africains (qui) en larmes alimentent sans relâche la haine envers le Blanc » ne manque pas de relever les antagonismes qu'il a pu observer entre les Noirs eux-mêmes selon leurs horizons, leur peau métissée ou foncée ; et cela pour dire à Ta-Nehisi Coates que la violence dont il parle n'est pas propre à l'homme blanc. Il lui fait observer que les Africains ont fait de leur continent « le monopole de la source, une source dans laquelle tous les lamantins éloignés reviendraient boire ». Il reproche aux Noirs Américains d'avoir « érigé (leur) passé d'esclave (en) élément constitutif de l'identité noire américaine, bien au-delà de l'appartenance à la nation américaine ». Pour illustrer son propos, il donne son propre exemple : « Aux Etats-Unis, j'ai en permanence le sentiment que je ne serai pas intégré dans la communauté noire américaine. [...] Parce que je ne peux revendiquer votre passé de la captivité ». Si ce n'est pas un règlement de compte, c'est un vrai réquisitoire pour condamner les idées de l'auteur américain.

            Quant aux violences policières que Ta-Nehisi Coates dit être un héritage de l'esprit du passé esclavagiste de l'Amérique, Alain Mabanckou les réduit à un phénomène récent : « L'Amérique, [...] ces derniers temps, traverse des turbulences sociales marquées par des bavures policières contre les Africains-Américains ». Sous sa plume, les violences délibérées, exécutées avec force acharnement par des policiers américains sur les personnes noires sont récentes (« ces derniers temps ») et même de simples « bavures » – c’est-à-dire des erreurs ou des abus de pouvoir. En d'autres termes, il nie le lien étroit que l'écrivain américain établit entre ces violences délibérées et impunies d’une part et les coups de fouet qui accompagnaient le travail de l'esclave ainsi que les lynchages qui se sont poursuivis jusque dans les années 1960 et 1970 d’autre part.

            Sûr du caractère récent des violences policières américaines à l'égard des Noirs et de l'absence de tout lien avec le passé esclavagiste, Alain Mabanckou dit que Ta-Nehisi Coates « apporte une modernité et une fraîcheur de regard qui remettent en selle les grands principes civiques ». Ce qu'il voudrait un éloge n'en est pas du tout ! Que veut dire « un regard moderne » ? Où est-elle la modernité de ce regard ? Ces tueries policières sont-elles modernes ? Leur dénonciation est-elle moderne ? Voir la communauté blanche américaine comme une tribu protégeant son pouvoir de domination et perpétuant un héritage est-il moderne ? Ne nous trompons pas : Alain Mabanckou tient à contredire l'auteur américain à qui il fait remarquer que « la communauté noire est [aussi] actrice de ces affrontements ».

            En moins de dix pages, Alain Mabanckou ne fait rien de plus que relever les fautes et les antagonismes des Noirs pour minimiser la portée du message de l'auteur américain. Il se permet même, pour finir, de lui donner un conseil : « Pour mieux combattre la haine, cher Ta-Nehisi Coates, j'ai toujours utilisé les deux armes qui sont en ma possession, et ce sont elles qui nous unissent, pas notre couleur de peau : la création et la liberté de penser ».

            On est tenté de demander à notre moralisateur depuis quand la création et la liberté de penser ont-t-elles empêché un Noir d'être victime du racisme dans les rues de Paris ou de New-York ? Depuis quand la liberté de penser et de créer a-t-elle permis d'éviter le racisme de la suprématie blanche aux Etats-Unis ? Depuis quand la liberté de penser et de créer a-t-elle empêché la France de s'appliquer à gommer le passé des Noirs dans les manuels scolaires pour perpétuer la France blanche afin qu'elle regarde toujours le Noir comme l'étranger condamné indéfiniment à s'intégrer ? Ce n’est pas parce qu’un Noir a réussi à sortir du trou dans lequel sa communauté a été jetée qu’il doit se permettre de dire que l’effort individuel est la voie de sortie pour les siens. Un Noir européen est-il bien placé pour faire la leçon à un Noir américain en matière de combat contre le racisme ? Dans ce domaine, reconnaissons qu’il est préférable de se fier à l'expérience d’un Américain qui dit à son fils : « la lutte, c'est la seule part du monde que tu peux contrôler ».     

            Cette préface est assurément une attaque supplémentaire d'Alain Mabanckou contre la haine que de très nombreux Noirs manifestent à l'égard d'un système – je dis bien d'un système – qui prône et cultive la suprématie blanche par tous les moyens y compris la violence. Avec lui, quand on parle de racisme, il écrit un roman – Black Bazar – pour montrer le « racisme » entre les Noirs ; quand on parle de l’esclavage, il vous lance « faut-il rappeler […] l’esclavage des Noirs par les Noirs ? » (Le sanglot de l’homme Noir). Il lui restait à nous jeter à la face que « la communauté noire est [aussi] actrice des affrontements » avec les policiers blancs. C’est désormais chose faite. Ceux qui jusque-là ignoraient que quand on touche à l'homme blanc on trouve Alain Mabanckou sur son chemin, le gourdin à la main, savent maintenant à quoi s’en tenir. Car Alain Mabanckou s'est définitivement déclaré le vigile de l'homme blanc.

            De toute évidence, la France use et abuse de l'auteur du Sanglot de l'homme Noir sans doute parce qu'il serait pour l'heure le seul écrivain noir en vue dans l'hexagone. Il lui faut tout de même veiller à ne pas faire d'un phénomène de mode une science absolue. Le lecteur sera seul juge de la pertinence du discours de Ta-Nehisi Coates dans cet excellent livre dont la lecture bouscule les consciences et suscite un regard particulier sur la difficile cohabitation entre le Noir et le Blanc depuis la naissance de la notion de "race". Un livre plein de franches vérités mais au ton moins rageur que La prochaine fois le feu de Baldwin parce qu'empreint d'une sagesse toute pédagogique.

     * Entretien télévisé

Raphaël ADJOBI / La reprise intégrale de texte est interdite

Titre : Une colère noire, 203 pages

Auteur : Ta-Nehisi Coates, 2015.

Editeur : Autrement, 2016 pour la traduction française.

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06 mars 2016

Notre mal vient de plus loin, penser les tueries du 13 novembre (Alain Badiou)

                    Notre mal vient de plus loin

                    penser les tueries du 13 novembre

                                              (Alain Badiou)

Alain Badiou 0008

            Maintenant que nous avons tous séché nos larmes et consolé les nôtres, maintenant que nous avons moins les nerfs à fleur de peau, prenons le temps de nous parler les yeux dans les yeux, à cœur ouvert, raisonnablement.

            Au lendemain des attentats qui ont endeuillé Paris et la France entière, quiconque aurait exprimé son désir de comprendre ce qui nous arrivait serait apparu aux yeux de beaucoup comme celui qui excusait le crime. Maintenant que la vie a repris son cours, il faut réellement chercher à comprendre pour ne pas paraître un sot pour qui l'expérience n'est jamais une leçon pour l'avenir.

            Souvenons-nous que c'est notre président qui, d'un air martial avait lancé « il faut châtier Bachar el Assad ! » comme on disait jadis « sus à l'ennemi ! » Nous avions alors commencé à lancer des bombes sur la Syrie. Et quand la Russie a pris la décision d'engager à son tour ses avions dans les combats dans ce pays, nos autorités n'ont pas manqué de dire, d'un ton moralisateur, qu'il serait bon de vérifier si les Russes bombardaient bien Daech et non les autres opposants à Bachar el Assad ; ceux que l'Occident soutient. Et lorsque l'avion commercial russe s'est écrasé dans le désert du Sinaï, les médias français avaient immédiatement rattaché l'accident à l'intervention de ce pays en Syrie. Les enquêtes leur ont totalement donné raison.

            Chose surprenante, voire choquante, a été de constater qu'après les attentats du 13 novembre 2015, personne n'ait osé montrer du doigt les actions de nos autorités politiques en Syrie ! Nous sommes prompts à voir la paille dans l'œil de l'autre mais incapables de voir la poutre qui nous crève les yeux ! Tels nous sommes, en France. C'est bien connu : tout le monde nous en veut ; tout le monde jalouse notre démocratie, notre liberté ! Et pour cette dernière, nous sommes prêts – à ce qu'il paraît – à autoriser l'Etat à la gérer, à la contrôler.

            La question que quelques rares personnes se posent désormais est celle-ci : les vagues de mesures prises pour protéger nos libertés sont-elles les bonnes pour prévenir le type d'attaque que nous avons connue ? Et quand bien même nous céderions toutes nos libertés entre les mains de l'Etat, serions-nous pour autant en totale sécurité ?

            A vrai dire, ce que nous avons de mieux à faire est d'ouvrir les yeux pour analyser avec une grande lucidité ce qui nous est arrivé le 13 novembre 2015. Et c'est exactement ce que nous propose le philosophe Alain Badiou dans ce petit essai au ton franc et sans doute dérangeant pour beaucoup. Il n'y a pas de fumée sans feu, dit l'adage. Disons que c'est souvent le cas. Les Anglais ont manifesté pour s'opposer à la décision de leurs autorités d'envoyer des avions en Syrie. Qu'avons-nous fait en France ? Comment pouvons-nous bêtement croire que les bombes que nos dirigeants décident de lâcher sur les villes syriennes ne tuent que les sataniques barbus armés jusqu'aux dents ? Comment pouvons-nous ne pas avoir l'intelligence de comprendre que les Syriens qui arrivent chez nous fuient la même chose que nous avons subie le 13 novembre 2015 ? Comment pouvons-nous nous croire avisés ou sages quand nous regardons indifférents nos pays occidentaux défaire allègrement des états en Afrique et dans le monde arabe et y installer la désolation pour des intérêts économiques ? Comment peut-on s'arroger le droit de dire que tels humains doivent être défendus et tels autres doivent recevoir des bombes sur leur tête ?

            Alain Badiou nous appelle à être moins ignorants de la géopolitique – la grande faiblesse des Français – et des enjeux actuels qui agitent le monde. Les gouvernants européens ne gouvernent plus rien, ni ici ni ailleurs. Ils ne sont que les agents du jeu de la géopolitique dont les rênes sont entre d'autres mains. Ce petit livre vient nous ouvrir les yeux sur les causes du délitement des sociétés occidentales et des méfaits du capitalisme mondialisé aux allures outrageusement impérialistes. Lire ce livre, c'est voir plus loin et mieux découvrir ce qui nous entoure pour agir efficacement sur le monde, au lieu de demeurer dans l’affect et prôner l’édification de barrières de protection mentales et physiques !  

Raphaël ADJOBI             / Vidéo d'Alain Badiou

Titre : Notre mal vient de plus loin, Penser les tueries du 13 novembre, 63 pages

Auteur : Alain Badiou

Editeur : Ouvertures Fayard, janvier 2016, 5 euros

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26 août 2015

Tous Hyperactifs ? (Patrick Landman)

                                                Tous hyperactifs ?

                                                   (Patrick Landman)

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            Souvenons-nous de cet homme politique français qui, du haut de son piédestal républicain, proposait que l'on cherchât dès les petites classes de nos écoles les signes annonciateurs de la violence dont fait preuve la jeunesse de notre époque. Nous savons trop bien que ce discours suscita beaucoup d'émoi et d'indignation. Mais à regarder les choses de près, cet homme ne faisait en fait qu'appliquer aux ressentiments de la jeunesse face à la surdité des autorités politiques devant ses maux une démarche déjà en usage dans le monde médical : il s'agit du surdiagnostic des troubles psychiques et leur surmédicalisation ou surtraitement chimique, qui constitue un problème grave. 

            Aujourd'hui, on voudrait médicaliser tous les comportements, tout soigner par des psychotropes : la mélancolie, le manque d'estime de soi, un lien affectif trop prononcé ou pas assez. Suite à ces pseudo-maladies mentales liées à l'humeur, voici que depuis quelques années nous assistons à une épidémie d'hyperactivité chez l'enfant. Tout enfant quelque peu agité ou instable, impulsif, inattentif, étourdi ou tête-en-l'air est aussitôt qualifié d'hyperactif. Or, dans le langage médical, l'hyperactivité est une maladie psychiatrique nécessitant un traitement approprié. 

            Force est donc de constater que cette qualification hâtive du comportement des enfants conduit les adultes à deux attitudes abusives graves : premièrement, ils font de toute « immaturité banale à un âge donné un trouble psychiatrique qu'on traite avec des médicaments au lieu de laisser simplement l'enfant grandir ». Deuxièmement, ils soumettent tout enfant agité à un traitement médical fait de psychotropes qui les abrutissent en lieu et place de l'éducation rigoureuse adéquate qui aurait canalisé les caprices et les débordements de son âge. Combien de jeunes enfants dont les parents sont souvent absents, trop occupés ou en instance de divorce se retrouvent chez les médecins parce que devenus impossibles à gérer ? Là où la bonne éducation fait défaut, où les problèmes sociaux, pédagogiques et psychologiques font leur nid, on a immédiatement recours aux médecins et à leurs prescriptions de traitements chimiques. 

            Et c'est justement l'attitude des médecins et surtout des industries pharmaceutiques que ce livre dénonce avec force. Celles-ci s'arrogent le pouvoir de baisser ou d'augmenter le seuil d'entrée dans des prétendues pathologies selon le bénéfice qu'elles attendent des produits lancés sur le marché. Et elles incitent les médecins à se rendre complices de leurs stratégies commerciales. Pour emporter l'adhésion du lecteur, Patrick Landman analyse certaines conclusions des chercheurs qui alimentent les fonds de commerce des industries pharmaceutiques, afin de montrer qu’elles n’ont aucun fondement scientifique, et que le TDAH* est une pseudo-maladie.

            Tous Hyperactifs est certes un livre technique vu le domaine qu’il aborde. Cependant, ses analyses claires et limpides le rendent accessible à un grand public.

* TDAH : trouble déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité.

Raphaël ADJOBI

Titre : Tous hyperactifs ? 218 pages

Auteur : Patrick Landman

Editeur : Albin Michel, 2015         

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28 juillet 2014

Comprendre Fanon (Michaël Azar)

                                            Comprendre Fanon

                                                    (Michaël AZAR)

Frantz Fanon 0003

            Voici un livre qui fera le bonheur des étudiants et des lycéens qui voudront découvrir ou approfondir aisément la pensée de Frantz Fanon. Comme touché au cœur par la profondeur de la pensée de cet auteur, Michaël Azar nous invite à nous en imprégner à travers ses deux textes essentiels : Peau noire, masques blancs et Les damnés de la terre.  

La profonde humanité dont fait preuve Michaël Azar lorsqu’il reprend quelques convictions communes aux nègres est très réjouissante. Je ne veux citer que celle-ci : « Ni la fin de l’esclavage en 1848, ni la départementalisation de la Martinique en 1946, ne transforme fondamentalement le genre de pouvoir que Fanon met au cœur de ses analyses, à savoir la structure idéologique qui établit la culture française et la blancheur comme normes évidentes dans l’empire colonial français ». Au regard d’une telle conviction, le lecteur est prévenu qu’il n’est pas ici question de doutes, de recherches superficielles, mais de la juste compréhension de la pensée et même de l’état d’esprit d’un nègre colonisé dont les agitations pour sortir de cet état de dépendance méritent d’être sérieusement étudiées.

            Le travail de Michaël Azar nous conduit à voir dans Peau noire, masques blanc, cette conviction de Frantz Fanon selon laquelle « si le Noir a un tel désir d’être blanc, c’est parce que l’ordre social privilégie la peau blanche ». Et pour rompre avec ce désir, il faut rompre avec cet ordre social en créant un ordre nouveau où le Noir et le Blanc ne reconnaîtront pas l’infériorité pour l’un et la supériorité pour l’autre. 

            Dans ce travail de rupture avec l’ordre établi, la valorisation de la couleur noire qui fut le chant du mouvement de la négritude apparut nécessaire dans la pensée de Frantz Fanon. Cependant, elle ne pouvait pas être la finalité de son combat ; sinon elle apparaîtrait comme un piège qui conduirait à un antagonisme permanent. Aussi, ce que propose Fanon c’est « un nouvel humanisme (qui) ne peut être fondé sur des catégories raciales ou ethniques mais doit avoir la liberté de l’homme comme point de départ et ensuite aspirer à une véritable société égalitaire où la liberté repose sur une reconnaissance mutuelle entre les hommes ».

LA RéVOLUTION FANON 0002_crop

            La suite de l’analyse de Michaël Azar montre que cet idéal proclamé dans Peau noire, masques blancs est pour ainsi dire achevé dans sa formulation quand on lit Les damnés de la terre. Ce dernier livre montre que c’est la révolution algérienne qui fournit à Frantz Fanon les éléments nécessaires à sa réflexion. Comme la négritude, la révolution lui semble valoriser la culture bafouée par la colonisation. Mais, selon Michaël Azar, avec la révolution Frantz Fanon va plus loin. Pour celui-ci, en proclamant « une révolution au nom de la nation, de la liberté et de l’indépendance », l’Algérie rejoint les valeurs que la France prétend incarner et se hisse donc sur le même pied d’égalité qu’elle. Cela revient à dire que pour Fanon c’est dans la révolution que s’accomplit l’idéal qui ne pouvait s’accomplir dans le combat de la négritude ; car dans la révolution il y a « rupture radicale » (une nouvelle identité reconnue et célébrée remplace celle du colon) et « continuité fondamentale » (reprise des idéaux révolutionnaires universels dont se drape la France). Cependant, souligne Michaël Azar, le nationalisme révolutionnaire comporte des dangers que Frantz Fanon semble avoir sous-estimés.  

            Dans cet essai, l’auteur ne manque pas d’éclairer les propos de Fanon par rapport aux grands penseurs tels Sartre, Freud, Hegel et Marx, souvent cités  dans sa quête d’un nouvel humanisme et d’un homme nouveau. Vous y trouverez, à foison, de nombreuses et belles maximes qui vous réjouiront assurément. Enfin, vous comprendrez pourquoi Frantz Fanon est marginalisé à la fois en France et en Algérie. En tout cas, ce livre vient nous confirmer que la profondeur de la pensée de Frantz Fanon sur le colonialisme, le racisme institutionnalisé et la recherche d’un nouvel humanisme, fait de lui un auteur incontournable dans le paysage mondial. 

Raphaël ADJOBI           

Titre : Comprendre Fanon, 110 pages.

Auteur : Michaël AZAR

Illustrateur : Yves Rouvière

Editeur : Max Milo, juillet 2014

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22 juillet 2014

Peau noire, masques blancs (Frantz Fanon)

                         Peau noire, masques blancs

                                       (Frantz Fanon)

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            Pour apprécier ce texte de Frantz Fanon, il ne faut pas avoir peur des mots crus, des expressions cinglantes. Ce livre est une œuvre de jeunesse. Publié alors qu’il n’avait que 26 ans, il porte l’empreinte de toute la hargne de l’écorché vif, de toutes les insanités déversées sur l’homme noir. Ici, Fanon déchire le voile colonial français ayant fabriqué tant d’imbéciles – Noirs et Blancs. Je vous l’ai dit : il ne faut pas avoir peur des mots. Oui, le colonialisme a produit trop d’imbéciles, ces êtres qui regardent le doigt qui indique le chemin plutôt que le chemin ! Près d’une dizaine de fois, Frantz Fanon emploie les termes « imbécile » et « imbécilité » parce que ce sont ceux qui conviennent parfaitement au Noir et au Blanc, victimes de l’esprit colonial. Car quel que soit le domaine qu’il a sérieusement analysé, psychanalysé, une chose l’a définitivement frappé : « le nègre esclave de son infériorité, le Blanc esclave de sa supériorité, se comportent tous deux selon une ligne d’orientation névrotique ».

            Mais rassurez-vous ! Il n’est pas question pour Frantz Fanon d’éduquer l’armée d’imbéciles blancs qui veulent enfermer le Noir dans l’habit taillé pour lui, mais d’amener ce dernier à ne pas être esclave de leurs archétypes. Il veut clairement « aider le Noir à se libérer de l’arsenal complexuel qui a germé au sein de la situation coloniale. » Décoloniser le nègre, car « une authentique saisie de la réalité nègre [doit] se faire au détriment de la cristallisation culturelle » forcément coloniale. 

            Comment y parvenir ? Frantz Fanon établit son diagnostic à partir de constats qui lui ont paru évidents : 

Premier constat : le Noir est ambivalent ; il se comporte différemment avec le Blanc et avec un autre Noir. Dans le chapitre qu’il intitule Le Noir et le langage, il s’appuie sur des faits concrets, des expériences pour démontrer que le langage du Noir est vicié par le poids de la culture coloniale qui génère en lui « un nouveau type d’homme qu’il impose à ses camarades, à ses parents ». 

Deuxième constat : La femme noire antillaise prend des dispositions particulières lorsqu’elle entre en contact avec l’homme Blanc et détermine une attitude particulière de ce dernier à son égard. Dans ce deuxième chapitre intitulé La femme de couleur et le Blanc, Frantz Fanon  montre combien « le nègre est esclave de son infériorité et le Blanc esclave de sa supériorité ». Etat de chose rendu possible par le fait que sous le poids du discours colonialiste, la femme antillaise n’aspire qu’à une chose : s’unir à un homme blanc pour blanchir sa négritude. « De la blancheur à tout prix » est donc son credo.

Troisième constat : si la négresse veut blanchir sa « race » en s’unissant à un Blanc, le Noir, « incapable de s’évader de sa race […] par son intelligence et son travail assidu » va à son tour chercher son salut dans une union avec une femme blanche. En d’autres termes, le chapitre trois, L’homme de couleur et la Blanche, montre que le nègre n’échappe pas non plus à la tentation de s’élever jusqu’au Blanc.   

Quatrième constat : Non, Hitler n’est pas mort ! La civilisation européenne et ses représentants les plus qualifiés sont responsables du racisme colonial. Quand on refuse à un peuple les moyens de s’épanouir et de montrer ce dont il est capable, on ne l’accuse pas d’être incapable de produire des génies. Dans le chapitre Du prétendu complexe de dépendance du colonisé, Frantz Fanon montre que ce n’est ni l’économie ou la pauvreté qui crée le racisme ; « c’est le raciste qui crée l’infériorisé […] c’est l’antisémite qui fait le Juif ». 

Cinquième constat : Dans L’Expérience vécue du Noir, l’auteur montre que le vécu du nègre est fait de sentiments très durs qu’il est seul capable de traduire. Dans ce chapitre, Frantz Fanon a su trouver dans les écrits littéraires des exemples précis pour illustrer la perte de contrôle du nègre devant le monde des Blancs. Et « comme la couleur est le signe extérieur le mieux visible de sa race [et] le critère sous l’angle duquel on juge les hommes sans tenir compte de leurs acquis éducatifs et sociaux », toute recherche de la nature vraie du Noir est devenue irréalisable parce que faussée par son état de colonisé.

Sixième constat : On découvrira dans le chapitre six, l’une des grandes qualités de Frantz Fanon : saisir et mettre en évidence les singularités du Noir. Dans ce très long chapitre intitulé Le Nègre et la psychopathologie, il montre que le Noir a besoin de soins particuliers dès lors qu’il vit dans un milieu de Blancs. En effet, les récits blancs qui constituent le support de son éducation ont sur lui un impact indéniable : « l’Antillais a le même inconscient collectif que l’Européen […] il est normal que l’Antillais soit négrophobe ». Par ailleurs, il montre que les Blancs racistes sont ceux qui ont un sentiment d’infériorité sexuelle. Chapitre à lire et à relire…

Septième constat : Dans Le Nègre et la reconnaissance – le dernier chapitre du livre – Fanon montre que le désir de dominer l’autre, d’être reconnu par l’autre, voire d’être Blanc comme l’autre caractérise essentiellement l’Antillais. Malheureusement, dit-il, « le nègre ignore le prix de la liberté, car il ne s’est pas battu pour elle ». Passage qui doit faire réfléchir tous les peuples noirs qui sont « passés d’un mode de vie à un autre, mais pas d’une vie à une autre », qui ont été libérés par le maître et n’ont donc pas soutenu la lutte pour la liberté.

            Frantz Fanon est devenu en ce début du XXIe siècle le penseur français que l’on ne peut contourner. Chaque fois que l’on parle de colonisation ou de décolonisation, de racisme, d’esclavage, de  lutte pour les libertés, on ne peut éviter de penser à lui. C’est que, avant tout le monde, le jeune psychiatre avait trouvé l’occasion d’appliquer les techniques de sa science et de révéler les grandes souffrances du colonisé, dénonçant en même temps le colonisme et le racisme qui en découle.

Raphaël ADJOBI

Titre : Peau noire, masques blancs, 188 pages.

Auteur : Frantz Fanon,

Editeur : Editions du Seuil, 1952.    

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06 juillet 2014

L'OEDIPE NOIR, des nourrices et des mères (Rita Laura Segato)

                                                   L’Œdipe noir     

                                       Des nourrices et des mères

                                               (Rita Laura Segato)

L'Oedipe noir 0006

            Ce petit livre est une analyse psychologique d'une tradition européenne qui a connu une ampleur inégalée sur le terrain colonial et particulièrement au Brésil : le recours à la nourrice pour l'allaitement et les soins du premier âge des enfants blancs. Une pratique qui – tout le monde est d'accord pour le dire – n’est pas sans conséquence sur la psyché de l'enfant par rapport à la perception du corps féminin d'une part et du corps non-Blanc d'autre part. 

            En Europe, partout où cette pratique a été dénoncée, on a invoqué la négligence ou le manque d'amour des nourrices mercenaires. C'est du moins ce que l'on constate dans les manuels pédagogiques des XVIIe et XVIIe siècles. Au Brésil, ce sont essentiellement des raisons hygiéniques doublées de « la rancœur raciale retournée contre les Noirs » qui ont été brandies pour la combattre. Si, ici comme là-bas, on est passé peu à peu de la "nourrice de lait" à la "nourrice sèche" ou "nounou" (baba au Brésil), le cas de ce grand pays d'Amérique s'inscrit dans une configuration particulière et ne peut manquer de susciter une analyse particulière. 

 Les Blancs élevés par des nourrices noires seraient-ils plus racistes ?  

            Rita Laura Segato, anthropologue et féministe d'origine argentine, entreprend ici de montrer comment, en refusant de sonder les conséquences d'une pratique généralisée pendant plusieurs siècles sur son sol, le Brésil s'est enfoncé dans un racisme d'un autre type. En effet, « chaque peuple possède sa propre forme de racisme » ; et la profondeur de celle du Brésil est à chercher dans la généralisation de l'allaitement des enfants blancs par les esclaves noires.

            La question qui mérite d'être posée tout de suite et de manière crue est alors celle-ci : les Blancs élevés par des nourrices noires seraient-ils plus racistes que les autres Blancs ? La réponse est oui ! Au Brésil, selon Maria Elisabeth Ribeiro que cite l'auteur, « l'image de la femme noire figure dans un scénario miné par les conflits de classes où elle déverse de l'affectivité dans l'imaginaire collectif, rendant plus léger et plus doux le joug de l'esclavage dans la mémoire sociale ». En d'autres termes, « l'image de la mère noire douce et tendre s'utilise pour minimiser la violence de l'esclavage. Nous sommes en face d'un crime parfait », conclut l'anthropologue d'origine argentine. Mais il serait bon de lire son livre pour les différents éléments qui sous-tendent la complexité de ce racisme. 

            Retenons ici que dans la dernière partie de ce petit livre, Rita Laura Segato démontre comment le racisme brésilien est clairement lié à une négation du Noir et de l'Afrique, « une dé-connaissance de la négritude ». En principe, « l'enfant est le propriétaire ou le locataire de la mère » ; ce qui suppose un amour et une intimité de passage suffisants pour expliquer pourquoi on n'épouse pas sa mère. Mais ici, note-t-elle, « parce que celle-ci est achetée ou salariée », cela accentue le sentiment de propriété privée et donc de domination chez l'enfant blanc devenu adulte. Ce qui fait dire à l'auteur que « la maternité mercenaire équivaut ici à la sexualité dans le marché de la prostitution ».

            On comprend dès lors pourquoi l'enfant blanc devenu adulte méprise cette image de la femme noire au point de refuser d'en faire son épouse. Dans sa psyché, toute femme noire est une prostituée à fuir. Cependant, « si le sentiment d'unité est perdu, le sentiment de propriété demeure [...] et le sentiment amoureux se transforme facilement en colère face à la perte » et s'exprime par un racisme violent. On comprend pourquoi, à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, des Brésiliens - certainement ceux qui ont bu le lait au sein des nourrices noires - ont travaillé pour minimiser la place de la mère africaine dans les peintures et la faire disparaître dans les photographies de famille en la couvrant d'un voile.

    Le Brésil noierait-il ses traumatismes dans les excès ?  

            Ce livre nous montre donc que l'obsession de la négation de la nourrice africaine dans la société brésilienne équivaut à la négation de la race. N'oublions pas que le Brésil a connu une autre histoire douloureuse inégalée, dont les conséquences sont visibles dans le très grand nombre de métis sur son territoire : il fut le premier pays à instituer les harems et les haras humains. Aiguillonnés par la cupidité, les colons ensemençaient eux-mêmes leurs esclaves noires, se lançaient dans les croisements des couleurs noires et moins noires afin d'obtenir des espèces métissées plus chères sur le marché des villes et des grandes demeures bourgeoises. Cette culture industrielle du métissage a abouti à un sentiment bizarre – une négation du Noir et de l’Afrique – dans l’ensemble de la population. En effet, comme l’a constaté Nelson Rodrigues en 1993, « ici, le Blanc n’aime pas le Noir, et le Noir n’aime pas beaucoup le Noir non plus ». On n'est donc pas étonné de voir le pays noyer la souffrance psychique causée par ces traumatismes dans des excès comme la danse, les carnavals et la passion du football ; exactement comme certains noient leur chagrin dans l'alcool et les drogues illicites. C'est à croire que le Brésil est dépendant des passions excessives. 

Raphaël ADJOBI                

 

Titre : L'oedipe Noir, 57 pages (sans l'introduction de Pascal Molinier).

Auteur : Rita Laura Segato

Editeur : Payot & Rivages, 2014 (collection : Petite bibliothèque Payot).

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30 mars 2014

Esclavage et réparations, comment faire face aux crimes de l'histoire (Louis-Georges TIN)

                            Esclavage et réparations

          Comment faire face aux crimes de l'histoire...

Esclavage et répartion 0004

            Voici le livre que je recommande spécialement aux Afro-descendants et à la diaspora africaine. Un livre à lire absolument pour avoir des arguments contre ceux qui veulent tourner la page du passé esclavagiste de la France sans avoir jamais rien lu venant des victimes et de leurs descendants. Un livre au ton franc, susceptible de galvaniser les peuples noirs épris de justice. Nos compatriotes blancs peuvent également le lire s'ils sont vraiment désireux de comprendre nos frustrations et nos profondes aspirations. 

            En France, un constat écœurant est évident : à la radio, à la télévision, dans les journaux, dans les discours politiques, les Blancs parlent aux Blancs. Partout, on ne lit que cette totale indifférence empreinte de mépris à l'égard de la France noire. Quant aux sentiments et aux pensées des Noirs, ce sont encore les Blancs qui les expriment. De Jean-Marie Le Pen à François Hollande en passant par Nicolas Sarkozy, la France blanche clame haut et fort qu’elle est contre la repentance concernant les crimes de l'esclavage et de la colonisation. Mais quelle voix noire a-t-on entendue réclamer la repentance pour que ces hommes politiques en fassent leur fonds de commerce ou leur bouclier national contre les Noirs ? Quel homme noir a réclamé, dans quelque assemblée du pays, une telle chose de la communauté blanche française ? Personne ! Jamais aucun officiel noir n'a publiquement réclamé cela.   

            La réalité, c’est que les Blancs nous prêtent des sentiments et en discutent entre eux. Jamais ils ne prennent le temps de nous demander ce dont nous souffrons au sein de notre commune nation. Ne nous écoutant jamais, ils ne risquent pas de nous entendre dire où nous avons mal. Notre passé que leurs ancêtres ont contribué à briser les indisposerait-il au point de ne pas daigner voir nos souffrances qui en découlent ?

                                                   L'objet du livre 

            Voici le livre qui parle de ce passé lourd et des débats qu'il a suscités à travers plus de deux siècles. Oui, le débat sur les réparations - et non sur la repentance - ne date pas de la fin du XXe siècle ou de ce début du XXIe siècle. Louis-Georges Tin a eu l'excellente idée de nous faire parcourir les discours, les différents points de vue qui ont nourri et nourrissent encore ce débat deux fois centenaire.

            Peut-on demander des réparations pour un crime contre l'humanité vieux de deux siècles ? Oui ! Même quand le crime est vieux de mille ans, c’est encore possible ! Lisez ce livre et vous comprendrez que les humains sont partout clairs sur ce principe. Le seul problème, c'est que malgré cette universelle unanimité, partout, il faut se battre pour obtenir ces réparations. Et seuls les imbéciles baissent les bras.  

            Vous découvrirez grâce à ce livre les multiples marques d'hypocrisie, de malhonnêteté et même de perversion de la France à l'égard de tout ce qui touche aux peuples noirs. Vous découvrirez que les politiques français - tous blancs - qui refusent que l'on parle de réparation sous quelque forme que ce soit concernant l'esclavage ou la colonisation n'ont jamais jugé injustes les réparations dont la France a bénéficié des mains des Allemands après chacune des deux grandes guerres. Alors que la construction d'Israël a été financée par l'Allemagne en guise de réparation, la France a renvoyé ses anciens combattants originaires des colonies mourir dans la misère chez eux. Vous découvrirez que seule la France refuse d'honorer l'universelle obligation des réparations quand il s'agit des Noirs ; montrant ainsi à quel point ses institutions sont gangrenées par le racisme.   

            Alors qu'aux Etats-Unis et ailleurs le débat sur les réparations est chose courante au point où des résultats continuent d'être obtenus après bientôt deux siècles d'abolition de l'esclavage, la France refuse de regarder son passé en face et n'a jamais fait un seul pas pour se réconcilier avec sa population noire. Sans doute parce que le passé criminel de la France est plus lourd que celui de toutes les autres nations. En effet, elle est le seul pays au monde qui, après avoir aboli l'esclavage, a demandé aux esclaves de verser de l'argent aux colons en guise de perte de leurs biens qu'ils étaient ! Ainsi, de 1825 à 1946, elle a obligé Haïti à verser à la Caisse des dépôts et consignations « la somme de 150 millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons ». Dans ces conditions, Haïti ne peut qu’être très en retard par rapport à sa voisine espagnole Saint-Domingue.  

            La France est donc la seule nation au monde qui, face à un crime contre l'humanité, non seulement indemnise les criminels mais oblige les victimes à prendre en charge cette indemnisation. Et c'est cette même France qui est la seule à crier sur tous les toits – avec des arguments fallacieux que vous découvrirez en lisant ce livre – que des réparations concernant l'esclavage sont impensables parce qu'impossibles.

            L'image que l'on retient de ce livre est celle des esclaves libérés mais abandonnés à leur sort. Libérés parce que l'on a reconnu le mal qui leur a été fait. Mais jamais justice ne leur a été rendue. Ils ont été renvoyés des champs, donc des terres. Se retrouvant sans terre et sans aucun bien, la République française leur demande tout de même de rivaliser avec les Blancs qui ont engrangé durant des siècles des fortunes en exploitant leur force. Comment des êtres démunis peuvent-ils rivaliser avec ceux que leur travail a enrichis et qui ont tout gardé ? Comment la République peut-elle les déclarer égaux si elle ne donne pas à l'ancien esclave les moyens de rivaliser avec son ancien maître ? Sans aucune forme de réparation de l'esclavage qu'elle a pourtant reconnu être un crime contre l'humanité, la République française demeurera à jamais une république inégale et injuste !

Raphaël ADJOBI 

Titre : Esclavage et réparations, comment faire face aux crimes de l'histoire..., 167 pages.

Auteur : Louis-Georges TIN (Président du CRAN)

Editeur : Editions Stock, 2013.

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