Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

30 octobre 2018

Amazing Grace : la supercherie de l'hymne chrétien anglo-américain enfin dévoilée par Marcus Rediker

                                           AMAZING GRACE

       La supercherie de l'hymne chrétien anglo-américain

                        enfin dévoilée par Marcus Rediker*

                    (Résumé et analyse de Raphaël ADJOBI)

            Vous souvenez-vous de l'image du président américain Barack Obama chantant, le 26 juin 2015, "Amazing Grace" lors des obsèques du pasteur noir Clementa Pinckney, assassiné dans son église à Charleston quelques jours plus tôt avec huit autres personnes ? La dignité de l'homme mais aussi le choix du chant a rendu ce moment émouvant et inoubliable pour de très nombreux Américains et pour de nombreux admirateurs de Barack Obama à travers le monde. Mais on peut rester dubitatif quand on entend un Noir - si illustre soit-il - chanter cet hymne composé par John Newton et devenu l'un des plus connus du monde chrétien anglo-américain. En effet, le récit de la vie de l'auteur et l'événement qui l'a motivé méritent réflexion.

 


            John Newton est un négrier anglais du XVIIIe siècle. Né en 1725, dès l'âge de onze ans, il fut apprenti sur différents navires. Il avait été «élevé pour la mer», comme on le disait à l'époque. A dix-huit ans, en 1743, son père lui obtient le grade d'aspirant à la marine et il devient membre de la Royal Navy.

JohnNewtonColour

            Le jeune Newton se révèle très vite un rebelle, prompt à se dresser contre l'autorité de ses supérieurs. Attitude peu recommandable pour celui qui veut faire carrière dans le monde de la mer. «Quand son capitaine l'envoya à terre sur un bateau rempli de marins afin d'empêcher ces derniers de déserter, Newton déserta lui-même» (Marcus Rediker, in A bord du négrier, éd. du Seuil, 2015). Vite capturé, il fut aussitôt dégradé à simple aspirant. Quelques jours plus tard, apparaît un navire négrier. «Apparemment, le capitaine du négrier avait des mutins à bord et désirait, comme il était courant à l'époque, les placer sur un bâtiment de guerre en échange de quelques marins de la Navy» (id.). Newton se porta volontaire pour l'échange. Son capitaine, bien content de s'en débarrasser, lui donna son accord.

            Sur le bateau négrier, le jeune homme se montra effronté et discourtois à l'égard de son nouveau capitaine qui le menaça de le remettre à un navire de la marine en partance pour les Indes à la première occasion. Hanté par cette perspective qui pourrait l'éloigner de sa famille pendant plusieurs années, il prit la fuite sur les côtes de la Sierra Leone où il gagna l'île Sherbro. Là, il fut embauché par un Blanc marchand de captifs qui servait d'intermédiaire entre les rabatteurs africains et les navires négriers. Insolent à l'égard de son patron et déplaisant à l'encontre de sa femme noire, celle-ci en fit son "esclave". Nous sommes en 1745. John Newton avait 25 ans. «Enchaîné, affamé, battu et raillé», écrira-t-il plus tard, il vécut en se nourrissant de l'aumône «des étrangers ; même les esclaves enchaînés m'apportaient secrètement des vivres (ils n'osaient pas le faire publiquement) qu'ils avaient prélevés sur leur maigre pitance». Plus tard, il fera de cet épisode de sa vie la pierre angulaire de sa pensée parce qu'il s'est considéré comme «un esclave», un être «rabaissé au plus bas degré de la misère humaine».

            Un an plus tard, il s'échappa et travailla pour un deuxième, puis un troisième Blanc marchand de captifs, tout en essayant de s'adapter à la vie africaine ; sans doute avec une compagne noire comme d'autres Blancs qui vivaient là depuis plusieurs années et que l'on disait «devenus noirs».    

            En février 1747, Newton père demanda au capitaine d'un navire de la Royal Navy de retrouver son fils et le ramener à Liverpool. Craignant que le jeune homme refuse de le suivre, l'homme imagina un stratagème et l'embarqua sur son vaisseau. Sur la route du retour, Newton reprit ses provocations à l'égard de ses supérieurs, tourna en dérision les croyances religieuses des uns et des autres, manqua régulièrement de respect envers ses coéquipiers. La nuit, une tempête éclata. Une partie du navire fut arrachée par la mer et les torrents d'eau s'y engouffraient dangereusement. Terrorisé, lui, si prompt à se moquer des bondieuseries s'entendit dire au capitaine : «si nous n'y arrivons pas, que le Seigneur ait pitié de nous». Les marins travaillèrent durant neuf heures. Harassé, Newton se jeta sur son lit et se mit à prier. Quand le vent se calma, il considéra que sa prière avait obtenu «une intervention immédiate et quasi miraculeuse de la puissance divine».                  

            Puisque l'on sait que John Newton est devenu pasteur et qu'il a écrit "Amazing Grace", on se dit que c'est précisément la mort à laquelle il a échappé qui l'a jeté dans les bras de Dieu et lui a arraché les louanges de ce chant. Cela est tout à fait vrai ! On se dit aussi que si la foi en Dieu est entrée dans son cœur, plus jamais il n'a fréquenté la route de la traite négrière atlantique et n'a donc jamais participé à la déportation des Noirs dans les Amériques. Eh bien, c'est là que beaucoup se trompent ! 

            Retenez tous très bien ceci : suite à cet événement qui l'a plongé dans une profonde religiosité pour le restant de sa vie, «John Newton a longtemps été le capitaine le plus connu de l'histoire de la traite africaine. Il fit quatre voyages, l'un comme second et les trois autres comme capitaine, entre 1748 et 1754» (Marcus Rediker). Et chaque fois, il priait sincèrement pour le succès du voyage. Nous le savons parce que contrairement à tous les capitaines qui tiennent un journal de bord contenant les détails des affaires courantes, lui est allé plus loin : il a tenu un journal spirituel et une correspondance passionnée de cent vingt-sept lettres avec sa femme Mary, et toute une série de lettres avec un pasteur anglican. Ces lettres témoignent de sa personnalité et de son état d'esprit. Mais s'il est devenu célèbre, c'est grâce à sa carrière de pasteur de l'Eglise évangélique d'Angleterre pour laquelle il composa de nombreux cantiques, dont le célèbre "Amazing Grace" écrit en 1773.

            C'est donc désormais la foi chrétienne chevillée au corps qu'il s'est lancé dans la traite négrière atlantique, convaincu d'accomplir un devoir divin ; avec l'espoir que les punitions publiques et les tirs réguliers des armes à feu permettraient, à lui et à son équipage, «avec l'aide du Seigneur [...] de suffisamment intimider les captifs» pour qu'ils se tiennent tranquilles. A la fin de cette première traversée du Passage du Milieu, il écrivit sur son journal de bord : «A Dieu seul la gloire ! » Après son troisième voyage en tant que capitaine, il annonça fièrement qu'il avait réussi «à accomplir un voyage africain sans aucun désastre» et fit le tour des églises de Liverpool pour rendre grâce de cette bénédiction divine. 

            Ce qu'il convient de retenir donc, c'est que "Amazing Grace" n'est pas un chant de renoncement à l'esclavage, comme beaucoup voudraient nous le faire croire ! Ce n'est pas un chant par lequel Newton veut dire que Dieu lui a ouvert les yeux sur l'inhumanité de ses crimes en tant que négrier ; parce que la traite n'était nullement un crime à ses yeux mais simplement un commerce très dangereux. C'est un hommage à Dieu pour l'avoir gardé en vie face aux captifs africains qu'il a convoyés à quatre reprises vers les Amériques. Il rendait gloire à Dieu parce qu'il a vécu «dans un état d'alerte permanente face à leurs tentatives désespérées mais régulières de se soulever [...] Même quand ils (les captifs) semblaient très calmes, ils étaient à l'affût de la moindre occasion». Et l'homme de Dieu qu'il était devenu pouvait écrire depuis son navire en citant la Bible : «Si l'éternel ne garde la ville, celui qui la garde veille en vain». Oui, Dieu était son gardien suprême contre les brebis captives qu'il conduisait à l'esclavage dans les Amériques !

            A son retour à Liverpool en août 1754, John Newton était même prêt pour un cinquième voyage - le quatrième en tant que capitaine - mais une attaque d'apoplexie l'obligea à se conformer à l'avis contraire des médecins. Chose qu'il interpréta comme la volonté de son Seigneur : «Il a plu à Dieu de m'arrêter grâce à la maladie».

            La force de "Amazing Grace", écrit vingt ans après son dernier voyage sur les côtes africaines, réside à vrai dire dans l'interprétation qu'il fait à la fois de sa captivité en Sierra Léone et de la tempête qu'il a essuyée à bord du vaisseau anglais dans l'Atlantique. Dans son esprit, les choses étaient claires : sa délivrance de la captivité était sa sortie d'Egypte et la traversée de la tempête dans l'Atlantique son passage de la Mer Rouge ! Quant à l'inhumanité de la traite, elle ne lui a jamais effleuré l'esprit avant les dernières années de sa vie où il rejeta son passé pour joindre sa voix au combat du mouvement abolitionniste. Car comme nous le disions plus haut, «John Newton considérait sa carrière de capitaine de navire négrier comme une vocation inspirée de Dieu» (Marcus Rediker). Le fait qu'il a imposé la prière à ses marins durant ses trois voyages en tant que capitaine le prouve largement. Mais ses propres prières davantage encore ! En effet, durant chaque voyage, il vivait dans la peur des rebellions des captifs africains. Alors chaque fois il recommandait son âme à Dieu : « Ô mon âme prie le Seigneur, Toi qui es mon sauveur à jamais miséricordieux. Tu accordes la grâce, [...] étant donné que ces accidents sont si fréquents et si soudains, [...] permets-moi, mon Dieu, d'être toujours prêt. Et si, en temps utile, Tu juges nécessaire en me faisant mourir [...] Fais que ce soit en faisant mon devoir.»   

            Pour terminer, laissons à John Newton lui-même nous donner l'idée principale qui doit nous éclairer quant à la compréhension de "Amazing Grace" : «Dieu m'avait tiré, je dois le dire, hors des terres d'Egypte. Il m'avait arraché à la maison de la servitude, à l'esclavage et à la famine sur quelque côte africaine pour m'amener à ma situation d'aujourd'hui». Mais comme le fait remarquer adroitement Marcus Rediker, la "situation" de John Newton à ce moment précis où il écrivait ces mots dans son journal spirituel, «consistait à partager un petit monde de bois avec quatre-vingt-sept hommes, femmes et enfants qui, eux, étaient transportés de l'autre côté de l'Atlantique dans une servitude bien plus absolue que celle qu'il avait connue. Aveugle à ce parallèle, Newton s'était peut-être échappé d'Egypte, mais il travaillait depuis pour Pharaon».           

* Toutes les citations de cet article sont extraites de A bord du négrier de Marcus Rediker ; éditions du Seuil, 2013 pour la traduction française.

Raphaël ADJOBI   

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12 octobre 2018

Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux ? (Frans De Waal)

                             Sommes-nous trop "bêtes"

    pour comprendre l'intelligence des animaux ?

                                       (Frans De Waal)

Sommes-nous trop bêtes

            Lire ce livre en ayant constamment à l'esprit que les réflexions et les conclusions de l'auteur, visant la destruction des préjugés enracinés dans l'esprit de bon nombre de scientifiques à l'encontre des animaux, peuvent aussi servir à détruire ceux que perpétue l'homme blanc à l'égard du Noir lui confère une dimension sociologique extraordinaire. En effet, on découvre dans Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux toutes les réticences, toutes les conclusions hâtives et méprisantes, tous les dénigrements dont les penseurs et les philosophes des XVIIIe et XIXe siècles ont fait montre à l'égard des Noirs dans le comportement des hommes de science à l'égard de l'intelligence animale.

            Nous savons tous que durant les siècles de la déportation des Africains dans les Amériques, l'homme blanc avait considéré que le Noir n'était pas doué d'intelligence et avait déclaré sa proximité avec les animaux certaine. Et lorsqu'il a daigné lui concéder cette capacité qu'il estimait le signe distinctif de l'humain, il a jugé cette intelligence inférieure à la sienne. Aujourd'hui encore, de nombreuses personnes blanches sont convaincues que certaines activités intellectuelles ne sont pas à la portée des Noirs. De même, dans les milieux scientifiques, nombreux sont ceux qui refusent aux animaux la cognition ("transformation mentale de sensations en compréhension de l'environnement et l'application adaptée à ce savoir"). En d'autres termes, les animaux ne sont pas doués d'intelligence ; ils sont incapables de traiter mentalement des informations.

            Frans De Waal montre dans ce livre que chaque fois que les expériences viennent remettre en question leur croyance, des scientifiques minimisent les résultats et concluent invariablement que cette intelligence n'est pas à la hauteur de celle de l'humain. Et pourtant, dans bien des domaines, les singes ont montré leur supériorité dans le traitement de l'information pour résoudre des problèmes. Selon lui, l'ego humain est la principale entrave aux progrès de la science objective. De toute évidence, l'homme n'a pas l'esprit assez ouvert pour accepter que d'autres espèces aient une vie intérieure. Aussi il refuse de croire que les animaux réfléchissent avant d'agir, qu'ils savent ce que les autres savent, qu'ils ont des talents politiques pour dissimuler leurs intentions ou amener les amis de leurs rivaux à les suivre. Une foule d'expériences montrent des talents liés à l'intelligence et font de ce livre une mine de connaissances que l'on découvre avec plaisir et émerveillement.

            Ce qui dérange les humains, dit l'auteur, c'est de savoir qu'ils sont de grands singes modifiés. Quelle erreur pour l'homme de continuer à croire qu'il a le monopole de l'intelligence et que les animaux n'agissent que par l'apprentissage ! Selon lui, la cognition pure que l'homme s'attribue est un fruit de l'imagination. Elle n'existe pas ! «La cognition suppose toujours une collecte d'information». L'apprentissage est donc une composante essentielle de la cognition. Chose que David Hume avait déjà comprise au XVIIIe siècle : «D'après la ressemblance des actions extérieures des animaux avec celles que nous accomplissons nous-mêmes [...] aucune vérité ne me paraît plus évidente que de dire que les bêtes sont douées de pensée et de raison tout comme les hommes» (p. 339).

            L'homme - ou l'homme blanc - a donc tort, selon l'auteur, de se placer au centre du monde et de se croire la mesure de toute chose. «Il y a encore plus honteux que cette manie humaine de se frapper orgueilleusement la poitrine - autre comportement typique des primates - c'est la tendance à dénigrer l'autre», ajoute-t-il. Aussi remet-il très souvent en question certains tests des scientifiques qui leur permettent d'asseoir la suprématie humaine. En effet, de même que les colons n'usaient que de «la langue du contrôle et de la domination» avec les Noirs, c'est par la violence et en captivité que les hommes testent l'intelligence des animaux. «Le QI humain lui-même est controversé, signale-t-il, en particulier quand on compare des groupes culturels ou ethniques». Et il affirme clairement que si nous ne comprenons pas les autres, le problème ne vient pas simplement d'eux ; il vient aussi de nous, de nos méthodes d'approche. Pour lui, une chose est sûre : il faut être à la fois ingénieux et respectueux pour comprendre l'autre.

Raphaël ADJOBI

Titre : Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux ? 348 pages ; traduit de l'anglais (E.U) par Lise Chemla et Paul Chemla. « »

Auteur : Frans De Waal

Editeur : Les Liens qui libèrent, 2016 ; collection Babel Essai.

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30 août 2018

Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs, conseils aux parents (Annick Dzokanga)

 Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs

                                     Conseils aux parents

                                       (Annick Dzokanga)

Annick Dzokanga

            Dans tous les établissements scolaires français, les hauts faits des femmes et des hommes qui se sont illustrés dans le passé sont enseignés aux enfants et aux jeunes ou constamment exposés sous leur regard. De la même manière, c'est la misère des Noirs - particulièrement ceux d'Afrique - qui est toujours enseignée ou exposée aux yeux de tous afin d'imprimer dans l'esprit de chacun leur état d'éternels nécessiteux. C'est donc ainsi que dans toutes nos écoles, nos collèges et nos lycées, nos enfants noirs et blancs sont sommés de se reconnaître et de reconnaître l'autre. Ce constat, c'est celui que font de nombreux citoyens noirs et quelques associations qui militent pour l'enseignement de la contribution des Noirs à l'Histoire de France, parce que conscients du fait que c'est la meilleure façon de conduire les enfants noirs à se détester et à valoriser la civilisation blanche. Dès les premières pages de ce livre, c'est aussi le sentiment qu'exprime clairement Annick Dzokanga.

            Au-delà donc de sa volonté d'inciter les familles françaises noires ou mixtes à ne pas négliger l'enseignement des hauts faits des civilisations africaines ainsi que les figures noires illustres à leurs enfants, ce qui retiendra l'attention du lecteur, c'est l'interpellation de tous les Noirs quant à la preuve du sentiment positif qu'ils ont de leur peau. En d'autres termes, ce sont les exemples positifs susceptibles de valoriser la couleur de leur peau - preuve qu'ils l'assument sans complexe - et de donner par la même occasion une image positive et rassurante du Noir à leurs enfants qu'Annick Dzokanga demande aux parents. En effet, selon l'auteure - et on ne peut qu'être d'accord avec elle - vos enfants seront bien armés pour vivre parmi les Blancs si, avant tout, vous assumez la couleur de votre peau, la crêpure de vos cheveux, si vous connaissez l'histoire de vos ancêtres et de vos aïeux au point de les opposer aux préjugés érigés en savoirs parmi vos compatriotes blancs.

            Certes, si la lecture de ce livre est facilitée par son organisation en une multitude de chapitres permettant un retour rapide aux textes qui auront retenu votre attention, il n'est pas exempt de nombreuses coquilles. Parce qu'édité à compte d'auteur, il n'a pas bénéficié de l'aide d'un professionnel de l'édition. Le lecteur ne devra donc pas être trop exigeant avec l'auteure sur ce chapitre. La grande faiblesse de ce livre, selon nous, tient non seulement au retour incessant de thématiques déjà abordées mais encore à cette tendance de l'auteure à prendre les adultes par la main pour leur apprendre à marcher. On aurait aimé demeurer avec elle dans la réflexion et les interrogations qui rendent ce livre plaisant.

            Malgré ces éléments qui ne sont pas en faveur de son premier essai, le lecteur appréciera la franchise, voire l'audace d'Annick Dzokanga sur certains faits de notre société. Par exemple, pour elle, tous les enseignants blancs convaincus de la supériorité de leur "race" ne peuvent qu'être consciemment ou inconsciemment méprisants et brutaux à l'égard de leurs élèves noirs. Ce livre est donc un miroir qu'elle leur tend. Nous pouvons aussi vivement recommander Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs  à toutes les jeunes filles et femmes noires aux cheveux raides, c'est-à-dire qui portent des perruques ou des mèches. Si vous en connaissez, offrez-leur ce livre comme un miroir pour susciter le débat. C'est dire que sur bon nombre de sujets, le lecteur ne pourra que dire bravo à l'auteure qui est tout à fait convaincante.

Raphaël ADJOBI

Titre : Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs, Conseils aux parents ; 249 pages.

Auteur : Annick Dzokanga

Editeur : Livre édité à compte d'auteur, juillet 2017. 

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14 mai 2018

La naissance et la construction de l'antiféminisme selon Simone de Beauvoir (une analyse de Raphaël ADJOBI)

 La naissance et la construction de l'antiféminisme

                                Selon Simone de BEAUVOIR

                                (Une analyse de Raphaël ADJOBI)         

Simone de Beauvoir

            Si un Juif peut rêver à une humanité tout entière juive, un Noir à une humanité noire, les prolétaires à un monde sans classe dirigeante, la femme ne peut rêver à l'absence de mâles. C'est dire que le lien qui l'unit à son oppresseur n'est comparable à aucun autre. Le couple homme-femme est fondamentalement uni : «aucun clivage de la société par sexes n'est possible» parce que la division homme-femme tient dans la biologie et non dans un phénomène de l'Histoire. Voilà ce que clame clairement Simone de Beauvoir dans l'introduction de son livre Le deuxième sexe.

            Mais alors, se demande-t-elle, pourquoi cette réciprocité, ce lien nécessaire de l'un à l'autre ne joue-t-il pas en faveur de la libération de la femme ? Pourquoi «le besoin biologique - désir sexuel et désir d'une postérité - qui met le mâle sous la dépendance de la femelle n'a pas socialement affranchi la femme » ?

            D'interrogations en interrogations et d'analyses en analyses, Simone de Beauvoir finit par croire que la laborieuse libération de la femme ne peut s'expliquer que par le rapport qui lie le maître et l'esclave. Alors que le maître ne passe pas son temps à réfléchir au besoin qu'il a de son esclave - «il détient le pouvoir de satisfaire ce besoin» - au contraire, par espoir ou par peur, l'esclave intériorise le besoin qu'il a du maître. Comme par rapport à l'homme «la femme a toujours été, sinon l'esclave, du moins sa vassale», il apparaît «économiquement [que] les hommes et les femmes constituent presque deux castes». Ce qui revient à dire que «refuser d'être l'Autre, refuser la complicité avec l'homme, ce serait pour elles renoncer à tous les avantages que l'alliance avec la caste supérieure peut lui conférer». Alors, plutôt que d'user de «la prétention de tout individu à s'affirmer comme sujet, qui est une prétention éthique», la femme fuit sa liberté et se constitue en chose. Elle choisit la voie de l'aliénation et devient «la proie de volontés étrangères». Ce choix, selon Simone de Beauvoir, c'est la voie de la facilité : «on évite ainsi l'angoisse et la tension de l'existence authentiquement assumée». En d'autres termes, «[la femme] se complaît dans son rôle de l'Autre». Résultat : «l'action des femmes n'a jamais été qu'une agitation symbolique ; elles n'ont gagné que ce que les hommes ont bien voulu leur concéder ; elles n'ont rien pris : elles ont reçu».

            Puis, Simone de Beauvoir en vient à se demander depuis quand a commencé cette soumission de la femme à l'homme. Elle imagine que, comme toute dualité, la dualité des sexes a sûrement commencé par un conflit ; un conflit d'intérêt, évidemment. Et c'est vrai que le constat est clair : «partout, en tout temps, les mâles ont étalé la satisfaction qu'ils éprouvent à se sentir les rois de la création» tout en soulignant «l'imbécillité et la fragilité» de la femme. Et partant de cette suprématie, ils en ont fait un droit avec ses règles qu'ils tournent en principes naturels. C'est ainsi qu'à travers les siècles «législateurs, prêtres, philosophes, écrivains, savants se sont acharnés à démontrer que la condition subordonnée de la femme était voulue dans le ciel et profitable à la terre». Cette attitude de l'homme à l'égard de la femme est en effet ce que l'on retrouve dans toute relation entre dominants et dominés : «qu'il s'agisse d'une race, d'une caste, d'une classe, d'un sexe réduits à la condition inférieure, les processus de justification sont les mêmes». A ce stade de la réflexion de l'auteur, le lecteur ne peut que penser aux multiples théories religieuses, philosophiques, scientifiques inventées par les Blancs pour justifier la déportation des Noirs et leur mise en esclavage dans les Amériques.

            D'ailleurs, dans son analyse, Simone de Beauvoir établit des analogies entre la place que le racisme des Blancs assigne au Noir et celle que l'antiféminisme des hommes indique à la femme. Dans les deux cas, une place inférieure leur est attribuée, et ils doivent y rester. Et parce que «quand un individu ou un groupe d'individus est maintenu en situation d'infériorité» on admet qu'il EST inférieur, on entre dans un cercle vicieux que beaucoup de personnes aimeraient voir se perpétuer. Car, affirme Simone de Beauvoir, «un des bénéfices que l'oppression assure aux oppresseurs, c'est que le plus humble d'entre eux se sent supérieur». Ainsi, de même que l'on voit autour de nous de "pauvres Blancs" se consoler de ne pas être noir ou se montrer dédaigneux, arrogants et méprisants devant tout interlocuteur noir, «de même le plus médiocre des mâles se croit en face des femmes un demi-dieu». Oui, le sentiment de supériorité crée un comportement spécifique ; surtout chez ceux qui souffrent d'une certaine infériorité dans leur caste : «nul n'est plus arrogant à l'égard des femmes, agressif ou dédaigneux, qu'un homme inquiet de sa virilité». 

Le deuxième sexe

            Il y a certes beaucoup d'hommes qui ne considèrent pas, en leur âme et conscience, la femme comme une inférieure ; et il y a beaucoup de Blancs qui ne «posent» pas le Noir comme inférieur. Toutefois, remarque Simone de Beauvoir, de nombreuses circonstances ont montré que tous ces hommes «pénétrés de l'idéal démocratique pour (...) reconnaître en tous les êtres humains des égaux» ont cédé un jour à leur complexe de supériorité. En effet, «il faut beaucoup d'abnégation pour refuser de se poser comme le Sujet unique et absolu» par rapport auquel l'Autre doit se définir. «C'est ainsi que beaucoup d'hommes affirment avec une quasi bonne foi que les femmes sont les égales de l'homme et qu'elles n'ont rien à revendiquer, et en même temps : que les femmes ne pourront jamais être les égales de l'homme et que leurs revendications sont vaines». Aussi, de même que les Noirs se méfient des Blancs qui ont beaucoup de sympathie pour eux, elle estime que les femmes doivent se méfier des hommes qui se déclarent féministes ; car, malgré leur sympathie, ils ne connaissent jamais bien la situation concrète des femmes. Non, de même qu'aucun Blanc ne sait en quoi le fait d'être des Noirs aura-t-il affecté la vie des Noirs, de même aucun homme ne sait «en quoi le fait d'être des femmes aura-t-il affecté [leur] vie».

            Comment sortir de cette situation quand on sait qu'il est «impossible de traiter aucun problème humain sans parti pris ; [sachant que] la manière même de poser les questions, les perspectives adoptées, supposent des hiérarchies d'intérêts» ? La réponse de l'auteur se réfère au point de vue le plus souvent adopté qui est l'intérêt général, le bien public. Puisque «chacun entend par là l'intérêt de la société telle qu'il souhaite la maintenir ou l'établir», il faut se résoudre à assurer «le bien privé de chacun», clame-t-elle. Car, «c'est du point de vue des chances concrètes données aux individus que nous jugeons les institutions».

            Simone de Beauvoir veut que l'on retienne qu'un être libre est un «sujet [qui] se pose concrètement à travers des projets comme une transcendance, (qui) n'accomplit sa liberté que par son perpétuel dépassement vers d'autres libertés». Et elle ajoute, comme une mise en garde : «chaque fois que la transcendance retombe en immanence, il y a dégradation de l'existence en soi, de la liberté en facticité». 

Raphaël ADJOBI                       

Auteur : Simone de Beauvoir

Titre : Le deuxième sexe, Tome 1, 408 pages.

Editeur : Gallimard, Collection folio essais, mai 1986.

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15 février 2018

LES NOIRS, clichés et préjugés de l'époque coloniale à nos jours (Serge Bilé et Mathieu Méranville)

                                               LES NOIRS

                                        Clichés et préjugés

                             de l'époque coloniale à nos jours

                            (Serge Bilé et Mathieu Méranville)

Les Noirs, clichés et préjugés

            Parmi les grands propagateurs des clichés et préjugés sur les Noirs en Europe, il faut compter tous ceux qui un jour, dans leur lumineuse imbécillité, ont pu dire ou écrire que les peuples qui se contentent du nécessaire grâce à une industrie appropriée sont des sauvages, des paresseux aux mœurs volages et à l'intelligence limitée. Et dans cette longue liste des personnes qui ont forgé la dizaine de clichés méprisants proposés dans ce livre, vous serez peut-être très surpris de compter de nombreux penseurs réputés mais dont la raison se fourvoyait allègrement au sortir des limites de la France.

            En effet, ce qui frappe dans les discours qui ont servi de base aux clichés et préjugés attachés à la femme et à l'homme noirs, c'est chaque fois la grande liberté du ton, l'assurance de celui qui a le droit pour lui et qui juge sans retenue l'humanité au regard des règles de son petit coin d'Europe. Et c'est avec raison que Serge Bilé et Mathieu Méranville nous montrent avec insistance comment, loin du poids de l'église catholique qui les a pétris de la crainte du châtiment divin, et loin de la chasteté prônée par l'ère victorienne, les Noires aux seins nus étaient apparues aux colons et aux voyageurs blancs comme des femmes volages et eux comme les innocentes victimes qui succombaient à leur chair. Laissant libre cours à leurs fantasmes qui les poussaient à des comportements d'animaux, ces Européens ont chargé les Noirs de tous les maux : femmes lubriques, hommes au sexe surdimensionné qui rend l'Afrique dangereuse pour la femme blanche. Ce chapitre du livre, très riche en informations historiques, séduit par la perspicacité des analyses quant à la cohérence du comportement sexuel du colon aussi bien en Afrique qu'aux Amériques.

            C'est bien connu, pour les Européens, tous les Noirs se ressemblent, physiquement et moralement, ils sont laids, ce sont de grands enfants qui n'ont pas d'Histoire, moins intelligents et donc incapables de rien inventer, ils ne sont que bons en sport. En s'appuyant sur l'Histoire justement pour expliquer les sources de tous ces préjugés qui survivent encore avec force en Europe, les deux auteurs révèlent parfois des vérités troublantes parce que jamais enseignées. Savez-vous par exemple que l'empire colonial français a été réalisé par les tirailleurs sénégalais ? Savez-vous qu'en Europe, si se laver a longtemps été considéré comme la meilleure façon de se rendre malade, des mesures étaient prises pour sanctionner ceux qui allaient se baigner dans les rivières ? On comprend alors pourquoi les Noirs qu'ils voyaient souvent se baigner étaient considérés comme des sauvages, des êtres sales. On découvre aussi que quand le Blanc reconnaît quelque qualité au Noir, il prend soin de sauvegarder la suprématie de sa race en lui interdisant de se mesurer à lui. C'est le cas en sport, notamment en boxe où les Noirs n'ont pu concourir avant 1910. Quant à l'absence de cyclistes ou de jockeys sur les pistes et les hippodromes d'Europe et d'Amérique, les raisons ne peuvent que soulever le cœur du lecteur.            

            Avec beaucoup de probité par rapport à leurs sources, Serge Bilé et Mathieu Méranville nous montrent que les mots ont une histoire et un sens ; ils nous montrent que les clichés et les préjugés dont nos compatriotes blancs sont loin d'ignorer la portée blessante sont le fruit de constructions volontaires, d'interprétations dues à l'ignorance, et surtout des répétions sans preuve à travers les époques. Ils nous font par exemple voir, avec beaucoup d'adresse, comment tout en se prélassant pour ainsi dire dans son hamac durant des siècles pendant que le Noir le nourrissait de son travail quotidien, le colon blanc a réussi à faire passer ce dernier pour un paresseux aux yeux de la postérité. Evidemment, presque toujours, il manque à celui qui profite du travail de l'autre assez d'intelligence pour lire dans son manque d'ardeur à l'ouvrage la marque de la résistance de l'esclave à l'inhumanité de son maître.

Raphaël ADJOBI

Auteurs : Serge Bilé & Mathieu Méranville

Titre : Les Noirs, clichés et préjugés de l'époque coloniale à nos jours, 247 pages.

Editeur : L'Archipel, octobre 2017

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23 janvier 2018

Le procès de l'Amérique (Ta-Nehisi COATES)

                                   Le procès de l'Amérique

                                           (Ta-Nehisi Coates)

Le proècès de l'Amérique

            Assurément, Toni Morrison a raison de voir en Ta-Nehisi Coates le digne successeur de James Baldwin, l'auteur de La prochaine fois le feu. En effet, d'une œuvre à l'autre, la voix de Ta-Nehisi tonne juste. Dans Le procès de l'Amérique, cette voix "dévoile les astuces et les artifices qui embrouillent, et laisse apparaître la cohérence et les finalités de ces organismes privés ou parapublics, ayant pour mission [...] d'épargner à l'Amérique blanche une promiscuité dont les effets les plus redoutés ne sont pas le métissage, mais la dévaluation immobilière et [...] l'inquiétant sentiment d'égalité que pourraient éprouver les Noirs s'ils étaient traités en citoyens protégés par les lois". Ces mots repris à la préface signée par Christiane Taubira résument excellemment l'esprit du livre.

            Le procès de l'Amérique est en effet l'effrayant exposé des nombreuses techniques mises en place à travers le temps pour permettre la prédation contre tous les Noirs qui aspirent à vivre comme les citoyens blancs. C'est comme le prix à payer pour le passage du statut de sujet à celui de citoyen dans le système colonial français. Mais aux Etats-Unis, Noirs et Blancs vivent sur le même territoire et le rite de passage est extrêmement douloureux parce que l'objectif premier est qu'il n'y ait pas de passage du tout !

            De la même façon que par le passé "les maîtres blancs échangeaient des tuyaux sur la reproduction de la main-d'œuvre, la meilleure façon de la faire travailler et les punitions efficaces" à lui infliger, de même à l'heure de la démocratie, les Blancs s'échangent les techniques à mettre en place pour exproprier les agriculteurs noirs, pour empêcher les citadins noirs d'être propriétaires de leur maison, pour les obliger à vivre endettés le restant de leurs jours s'ils s'entêtent à le devenir, pour les dissuader d'avoir des prétentions à vivre dans les mêmes quartiers que les Blancs, pour faire rater aux enfants noirs la possibilité de faire des études...

            C'est ici l'occasion de dire avec force à tous les Noirs à travers le monde - et surtout à ceux qui croient avoir l'insigne honneur d'être désignés parmi nous comme les représentants de l'élite noire française - qui dissertent avec arrogance sur ce qu'ils appellent la grande tendance des Africains-Américains à végéter dans la misère, que les ghettos existent aux Etats-Unis parce qu'on a trop longtemps refusé aux Noirs les privilèges dont jouissent leurs compatriotes blancs. Il est certain qu'après la lecture de ce livre, vous ne pourrez qu'avoir beaucoup de respect pour le combat des Noirs Américains, et surtout pour ceux qui sont aujourd'hui leurs porte-voix. Chacun comprendra clairement qu'il est criminel pour n'importe quelle nation de constater un mal spécifique à une catégorie de sa population et refuser de proposer une solution spécifique au nom de la prétendue égalité de traitement des citoyens.

Raphaël ADJOBI

Titre : Le procès de l'Amérique, 123 pages (Traduit par Karine Lalechère).

Auteur : Ta-Nehisi Coates

Editeur : Autrement, 2017.  

Note : Selon Jean-Louis Borloo, la France fait la même chose, et doit donc se corriger.  

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08 novembre 2017

Marianne et le garçon noir (Léonora Miano)

                        Marianne et le garçon noir

                                           (Léonora Miano)          

Léonora Miano

            Avec Marianne et le garçon noir, Léonora Miano emprunte le chemin de la littérature noire-américaine faite de récits douloureux du corps des Noirs livré en pâture aux policiers blancs ou aux discours méprisants ; ces récits qui suscitent la passion des lecteurs français qui devraient par conséquent savoir qu'ici comme là-bas le Noir se heurte au même plafond de verre et aspire à la même liberté et à la même fraternité. Les neufs intervenants auxquels elle donne la parole, nous disent unanimement – en des termes différents – que La France sera résolument engagée dans la voie de la construction de la fraternité nationale « le jour où les descendants des inventeurs de la race consentiront à questionner leur héritage en la matière, et les raisons qui justifièrent, de la part de leurs aînés, cette fracturation du genre humain ». Et ils ajoutent : « Il ne suffit pas de clamer l’inanité de la notion de race. Il est nécessaire de savoir à quels besoins répondait son élaboration et, surtout, de quels fardeaux elle leste le legs culturel et politique auquel on ne souhaite pas renoncer » (Léonora Miano, p. 20).

            En effet, la France ne peut dire vouloir construire une fraternité nationale avec sa population noire tout en chérissant son passé colonial et en maintenant les règles anciennes qui établissent encore son empire sur certaines contrées de l’Afrique. Car le traitement que la France réserve à l’Afrique influe lourdement sur sa politique sociale et humaine à l’égard de sa population noire. C’est ce même regard de mépris plein du sentiment de suprématie blanche qu’elle porte sur l’Afrique qui anime ses relations avec ses citoyens noirs. D'autre part, l’ensemble des rédacteurs de ce livre semblent dire aux Africains – et j’espèrent que ceux-ci en prendront rapidement conscience – qu’aussi longtemps qu’ils ne seront pas capables de transformer leur regard sur eux-mêmes et leurs relations avec les autres régions du monde, le sort des Afro-descendants de France et d’ailleurs sera le mépris de leurs gouvernants et d’une grande partie de leurs concitoyens blancs. Oui, qu’ils sachent que l’image catastrophique véhiculée par l’Afrique collera toujours à la peau des Afro-Européens, où qu’ils se trouvent (Wilfried N’Sondé, p. 201-202). Car ici, « la première chose qu’on voit de toi, c’est ton enveloppe, ton corps. Et on projette des tas de choses dessus » (Yann Gaël, p. 227).    

            Chacun des intervenants qui prennent la parole après Léonora Miano livre le récit d’une ou plusieurs expériences – personnelles ou non – accompagnées de profondes réflexions sur l’état de la société française où les Noirs se demandent chaque jour comment vivre dans « cette France du XXIe siècle qui a conservé les codes du XVIIIe » (Amzat Boukari-Yabara, p. 103). Et ce sont assurément les multiples réflexions qui font de cette œuvre un très bel essai. Même les derniers textes qui se drapent d’un manteau poétique gardent ce ton de vérité lancée à la France blanche et à ses gouvernants. Chers compatriotes blancs, cessez de nous répéter « masquez cet esprit critique qu’on vous a inculqué […] cachez ce corps qu’on vous envie que tant d’autres travaillent à imiter eh bien cachez-le vous cachez-vous pour le confort de tant d’autres diluez-vous donc dissolvez-vous […] on est ici né nais-y ici mais si renais-y plus blanc plus écarlate que l’on te pardonne de n’être pas comme nous […] ». Surtout ne me dites plus « pensez donc comme moi que je puisse avoir raison de vous » (Yann Gaël, p. 103).

Raphaël ADJOBI    (Cliquez sur ma photo pour me contacter)

Titre : Marianne et le garçon noir, 267 pages ;

Auteur : Ouvrage collectif sous la direction de Léonora Miano

Editeur : Pauvert, 2017.

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24 août 2017

Le ventre des femmes (Françoise Vergès)

                                  Le ventre des femmes

                                 capitalisme, racialisation, féminisme

                                                     (Françoise Vergès)

 

Le ventre des femme

            Le ventre des femmes de Françoise Vergès est clairement un cri d’indignation face à la cécité et au mutisme dont le Mouvement Féministe Français (MLF) a fait montre au moment où l’Etat infligeait injustices et souffrances aux femmes d’outre-mer. En effet, dans ce livre, l’auteur « cherche à introduire des voix dissonantes dans le récit du féminisme » français que l’on a tendance à trop vite encenser.

            Au milieu du XXe siècle, lors de la départementalisation des anciennes colonies, l’Etat s’est trouvé face à une situation qu’elle considérait comme un problème épineux : entre ces terres lointaines et l'hexagone, l’inégalité héritée du régime esclavagiste puis colonial était extrêmement profonde ! Selon nos gouvernants, leur classement en départements aurait coûté trop cher. Il fallait donc remettre à plus tard sinon à jamais leur développement ; surtout si ce développement pouvait aiguiser l’esprit de liberté ou d’indépendance que clamaient certaines voix. Ils décidèrent alors de s’occuper financièrement de la misère de l’hexagone tout en négligeant sans vergogne celle des outre-mer.

            En attendant de penser peut-être un jour à nos territoires lointains aux besoins apparemment effrayants, nos gouvernants fourmillent d’idées pour donner l’impression que l’on s’occupe d‘eux. Et c’est l’île de la Réunion qui va leur servir de laboratoire. On pense un temps à déplacer les populations les plus pauvres vers l’Afrique et plus particulièrement vers Madagascar. Finalement, l’on choisit une solution plus radicale : une politique antinataliste limitant durablement la population non blanche de l’île. On procède alors à l'échelle industrielle à des avortements forcés et à la ligature  des trompes des femmes. Et tout cela se déroule dans le mutisme total des féministes françaises lettrées et cultivées qui découvraient ces traitements racistes et inhumains dans les journaux  alors même qu’en métropole elles luttaient pour obtenir le droit à l’avortement, le droit de disposer de leur corps, le droit de gérer leur ventre. Le ventre des négresses était indigne de leur combat.

            Le crime du féminisme français que dénonce ici Françoise Vergès se résume donc au fait que les femmes blanches de l’hexagone ont totalement adhéré à la politique de l’Etat qui a découpé la France en deux espaces : un « là-bas » et un « ici » ! En outre-mer, on pouvait violer les « droits de l’homme » et en France hexagonale ces droits étaient protégés. Mais ce que l’auteur s’applique à faire découvrir au lecteur, ce sont les raisons qui expliquent cette attitude des femmes blanches françaises qui n’ont jamais pris en considération le racisme et le colonialisme dont d’autres françaises étaient les victimes. Le Mouvement féministe français a volontairement fermé les yeux sur le fait qu’une femme française « colonialisée » et « racisée » a des problèmes spécifiques. Le MLF n'a pas voulu voir que l'Etat français avait une politique différente à l'égard de la femme selon la couleur et la géographie.

Raphaël ADJOBI

Tire : Le ventre des femmes, capitalisme, racialisation, féminisme, 229 pages.

Auteur : Françoise Vergès

Editeur : Albin Michel, 2017

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18 mai 2017

Plus jamais esclaves ! (Aline Helg)

                          Plus jamais esclaves !

                         De l’insoumission à la révolte,

                       le grand récit d’une émancipation 1492 – 1838

                                            (par Aline Helg)

Plus jamais esclave 0001

            Voici le livre que tous ceux qui disent s’intéresser à l’esclavage des Noirs dans les Amériques et à son abolition doivent absolument lire. Un impératif intellectuel incontournable ! C’est le premier livre qui montre les différentes pratiques esclavagistes dans le Nouveau Monde et les différentes techniques utilisées par les esclaves, du XVIe au XIXe siècle, pour obtenir leur liberté.

            Dans Plus jamais esclaves ! Aline Helg montre qu’il y a des différences dans le traitement des esclaves dans chaque colonie ; et cela selon le royaume européen dont elle dépend. Ces différences de traitement expliquent par exemple pourquoi il y a plus d’infanticides et plus de révoltes dans les colonies françaises, anglaises ou néerlandaises que dans les colonies espagnoles ou portugaises. D’autre part, l'auteur montre que le marronnage ou la fuite est le moyen privilégié par les esclaves pour recouvrer leur liberté et non pas la révolte comme certains colons le faisaient croire à leur royaume ; car contre des soldats européens bien armés et entraînés, les esclaves disposant au mieux de machettes et de bâtons savaient qu’ils n’avaient aucune chance lors des rares insurrections qui se terminaient toujours par des massacres et des mises à mort théâtrales et atroces. Même si les rebellions se sont multipliées à la fin du XVIIIe et surtout au début du XIXe siècle, Aline Helg note que « un peu partout, l’approche de l’abolition suscita une recrudescence de fuites, montrant que beaucoup d’esclaves voulaient gagner leur liberté avec leurs pieds plutôt que de la recevoir passivement des mains d’un maître auquel ils ne faisaient pas confiance ».

            Outre le marronnage ou la fuite, l’engagement militaire et l’achat de leur liberté constituaient pour les esclaves des moyens légaux par lesquels ils sortaient de la servitude que leur imposaient les Blancs. Les exemples abondent dans ces deux domaines. C’est ainsi que l’on découvre que le Mexique et le Chili ont été conquis par des soldats Noirs en échange de leur liberté.

            Ce livre fait surtout apparaître de manière éclatante pourquoi l’esclavage des Noirs dans les Amériques a été d’une brutalité inimaginable et sûrement jamais égalée. « Partout minoritaires, [les Blancs] vivaient dans l’angoisse [que] les Indiens pouvaient surgir à tout moment de l’arrière-pays, tandis que les Africains […] dont ils connaissaient la soif de la liberté, les entouraient jusque dans l’intimité de leurs foyers […] Dans ce contexte inquiétant, ils transformèrent souvent les manifestations discrètes de mécontentement d’esclaves en conspirations qu’ils assimilèrent ensuite à des révoltes et réprimèrent cruellement. » Et quand une décision venant de l’Europe n’était pas du goût des colons esclavagistes, ils « initiaient eux-mêmes des rumeurs de complots » pour ensuite se livrer à des condamnations atroces ; toujours les mêmes : les prétendus conspirateurs ou rebelles étaient brûlés vifs, décapités, pendus ou flagellés, avec femmes et enfants. Les propriétaires d’esclaves sacrifiés pour ces faux complots étaient ensuite indemnisés.

Riche en exemples, très détaillé et profond en analyses, ce livre devient vite un bréviaire.

Raphaël ADJOBI

Titre : Plus jamais esclave ! 413 pages.

Auteur : Aline Helg

Editeur : Editions La Découverte, 2016

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11 août 2016

Libres et sans fers, paroles d'esclaves français (Frédéric Régent, Gilda Gonfier, Bruno Maillard)

                                          Libres et sans fers

                            Paroles d'esclaves français      

              (Frédéric Régent, Gilda Gonfier, Bruno Maillard) 

Libres et sans fers 0003

            Voici le livre que tous ceux qui s’intéressent à l’esclavage des Noirs outre-Atlantique devraient absolument lire. Il ne s’agit pas d’un récit imaginaire tendant à reconstituer la réalité à partir de l’Histoire ni d’un traité supplémentaire de l’histoire de l’esclavage. Ici, on plonge directement au cœur de la vie quotidienne de la main d'œuvre servile et donc de la réalité, parce qu'on accède enfin à sa parole. Oui, c'est possible !

            Si en Angleterre et aux Etats-Unis des esclaves ont laissé des traces écrites de leur vie – directement ou par l’intermédiaire des abolitionnistes qui leur ont servi de plume – en France nous n’avons absolument rien nous permettant de savoir ce qu’ils pensaient et disaient de leur condition. Toute notre histoire nationale concernant l’esclavage des Noirs n’a été bâtie qu’à partir des écrits et des témoignages des colons esclavagistes ! Autant dire que nous professons une histoire des vainqueurs, pour ne pas dire que nous pataugeons dans le mensonge absolu quant aux conditions de vie des Noirs transplantés dans les Amériques. Et c’est pour combler notre totale ignorance de leur vie quotidienne dans les colonies françaises que Frédéric Régent, Gilda Gonfier et Bruno Maillard ont entrepris le travail de recherche qui nous est proposé dans ce livre à la fois passionnant et très instructif.

            Entre le travail forcé dans les champs et le supplice du fouet sanctionnant les écarts de conduite, quelle vie menaient les esclaves noirs dans nos colonies ? Etaient-ils correctement logés, suffisamment nourris et décemment habillés ? Ce qu’en disent les discours officiels est-il vrai ? A quoi occupaient-ils leur dimanche, jour de repos que leur concédait le Code noir ? Que pensaient-ils de leurs maîtres, de la condition qui leur était faite ? Pourquoi fuyaient-ils les plantations, et pourquoi y revenaient-ils volontairement parfois ? Comment se réalisaient les unions, se menaient les vies conjugales ? Comment vivaient les esclaves des villes, ceux des champs ? Comment rachetaient-ils leur liberté ? L’originalité de la démarche suivie par nos trois auteurs nous permet d’avoir une réponse précise à chacune de ces questions et à bien d’autres encore que vous ne manquerez pas de vous poser au fur et à mesure de votre progression dans la lecture de ce livre.

            C’est en effet l’originalité de la démarche nous permettant de découvrir pour la première fois en France les paroles des esclaves - et par voie de conséquence ce qu’ils pensent d’eux-mêmes et de leurs maîtres - qui séduit. Plutôt que de se fier aux historiens qui ne font que relayer les propos des colons, nos trois auteurs ont choisi de recourir aux archives judiciaires ! C’était simple mais il fallait y penser ! Car dans les archives judiciaires ont été consignées les paroles des esclaves lorsqu’ils ont été appelés à se défendre ou à témoigner. Certes, malgré la fausse formule « Libres et sans fers » qu'ils devaient prononcer avant leur déposition, nous imaginons aisément que témoigner contre leurs maîtres était une épreuve susceptible de modifier leurs discours, compte tenu des représailles qui pouvaient s'ensuivre. Mais « au-delà de la procédure, les esclaves racontent des fragments de vies » que l’Histoire devra désormais prendre en compte.

            Ce livre nous permet de découvrir comment entre le marteau et l’enclume, c’est-à-dire entre le travail forcé des champs et le supplice du fouet, les esclaves ont développé « des activités économiques parallèles, illicites ou non, des pratiques culturelles » à l’intérieur et en dehors du domaine du maître, en d’autres termes de multiples tactiques pour survivre et qui nous les montrent dans toute leur humanité. Et selon nos auteurs, c'est assurément en construisant un "monde parallèle" qui échappe en partie au contrôle des maîtres que la main d'œuvre servile a préparé ou forcé les esprits à l'abolition de l'esclavage.  

Raphaël ADJOBI / La reprise intégrale de ce texte est interdite / Une conférencesur les réparations

Titre : Libres et sans fers, paroles d'esclaves français, 286 pages

Auteurs : Frédéric Régent, Gilda Gonfier, Bruno Maillard

Editeur : Fayard Histoire, 2015

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