Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

10 juillet 2021

Un livre pour cet été (Raphaël ADJOBI)

Mon livre 5

Prix du livre : 10 euros

 

Posté par St_Ralph à 12:41 - Littérature : essais - Commentaires [0] - Permalien [#]

16 mai 2021

Mémoires d'outre-haine (Kofi Yamgnane)

                    Mémoires d’outre-haine

                              (Kofi Yamgnane)

Mémoires d'outre-haine

          Tous les gouvernants des jeunes nations – comme celles d’Afrique – qui ont vieilli au pouvoir puis ont quitté ce monde sans avoir laissé trace des relations humiliantes entretenues avec les pouvoirs français ou européens de leur époque sont assurément indignes de leur peuple. Partir sans laisser aux siens des éléments susceptibles de les aider à cheminer plus sûrement dans ce monde est un crime ; un crime d’autant plus grand qu’ils ont été les interlocuteurs privilégiés des autorités européennes. C’est également ainsi que l’on pouvait juger le silence de Monsieur Kofi Yamgnane depuis qu’il n’est plus une autorité publique française en activité. Mais voilà qu’avec Mémoires d’outre-haine, il nous fait comprendre qu’il n’est pas de ces êtres qui cachent leurs meurtrissures aux siens, les laissant tâtonner et subir à leur tour ce qu’ils ont vécu. Sans exagération, ce livre-témoignage est un outil précieux pour tous les Français noirs et un extraordinaire miroir tendu aux Français blancs. Il est écrit comme s’il était le premier et le dernier de la vie de l’auteur : tout dire, afin que les choses soient claires une fois pour toutes, afin qu’il n’y ait rien à rajouter, rien à retrancher. Oui, « l’expérience aidant, on peut devenir un sage, avant de s’en aller… cette progression de l’être humain est un don, une sorte d’offrande, un cadeau de la vie » (p.41).

          Ce livre nous démontre combien nombreux parmi nos compatriotes blancs sont vraiment petits d’esprit et minables. On le lit en passant de l’indignation à l’écœurement pour finalement avoir de la pitié pour eux. Oui, il y a des légions de Français pitoyables à tous les niveaux de la société ! Je ne peux m’empêcher de le dire ; sincèrement. Et c’est aussi le sentiment de l’auteur : « Face à une telle bêtise humaine, j’ai toujours ressenti davantage de pitié que de colère pour ceux et celles que j’ai toujours considérés comme la lie de la société humaine ». En effet, voici qu’ « une élection municipale, comme il s’en déroule plus de 36 000 autres, le même jour, sur tout le territoire de la République, tous les six ans, a fait soudainement de Saint-Coulitz l’exutoire, le défouloir des fantasmes d’une certaine partie de la France » ! Et c’est vrai que ce livre se présente clairement comme – pour paraphraser l’éditeur – « le musée des horreurs » des lettres anonymes racistes, souvent au ton menaçant, reçues pendant ses mandats locaux et nationaux par l’auteur, arrivé en Bretagne en 1964 d’un pays africain qui quatre ans auparavant était une colonie française : le Togo. Pour que le lecteur prenne conscience de la dimension de la triste réalité, Kofi Yamgnagne a tenu à ce que certaines lettres soient photocopiées et présentées ici.

          Employé de la Direction départementale de l’Équipement (DDE) à Quimper, celui qui devient maire de Saint-Coulitz en 1989 – un groupement de hameaux de 254 habitants – va, en 1991, entrer dans le gouvernement sous François Mitterrand au poste de Secrétaire d’État à l’Intégration, héritant par la même occasion de la signature de la naturalisation des étrangers. Il sera aussi Conseiller général puis député du Finistère. Toutes ces expériences vont lui « enseigner comment repérer et reconnaître à coup sûr une personne raciste, un acte raciste, une attitude raciste, une parole raciste, un regard raciste » ; et c’est de cela, seulement de cela qu’il parle dans ce livre avec la conscience qu’il est issu d’un peuple colonisé et qu’il a en face de lui des gens pour qui les Blancs sont naturellement supérieurs aux Noirs et qu’ « il est dès lors impossible que ces nègres viennent les contaminer par le mariage et les diriger dans leurs communes », dans leurs entreprises, dans leurs syndicats. Un exemple : « Malgré cette légitimité octroyée par le peuple de Saint-Coulitz, si Mitterrand ne m’avait pas imposé au PS en me nommant au gouvernement, j’aurais été très vite écarté de toute responsabilité » (p. 147).

          Kofi Yamgnane est franc et lucide. Il sait que la catégorisation des êtres est propre à l’Europe depuis l’Antiquité qui différenciait le barbare, le métèque et le citoyen. Il sait que cette hiérarchisation des êtres, reprise par les croisades puis l’esclavage et les conquêtes coloniales, a ancré le Noir dans une certaine animalité, « dans un état primitif immuable », et établi la supériorité de la race blanche. « En quoi et par quel miracle la France du XXIe siècle aurait-elle changé ? », se demande-t-il. Mais, au-delà de cette implacable réalité, il y en a une autre qui semble la nourrir. Il sait que depuis que « des intellectuels et des hommes politiques de premier plan ont assumé de décomplexer leur racisme, flattant les instincts les plus bas et abreuvant l’espace public » de leurs discours haineux, l’ignorance des Français est apparue si profonde et leur culture raciste si grande qu’ils sont incapables de distinguer un propos ou une attitude raciste d’une conduite humaine. Aussi, il est convaincu qu’ « au cœur de ces réactions est l’ignorance. Ces lettres-là sont généralement truffées de fautes de français, de fautes de grammaire, de fautes d’accord, de fautes d’orthographe, etc. Elles ne montrent pas seulement la misère morale mais aussi la misère intellectuelle de ces compatriotes qui, pour la plupart, sont quasiment analphabètes ou tout au moins illettrés. En tout état de cause, mes correspondants anonymes n’ont guère, selon moi, dépassé le niveau du cours moyen de l’enseignement primaire et pour la plupart ont généralement oublié le peu qu’ils y avaient appris. Non seulement ils ne savent pas écrire le français, mais surtout ils n’ont rien assimilé des valeurs qui font la République française ».

          Les choses sont bien claires : l’ignorance fait le lit du racisme. Maintenant essayons l’instruction pour tous, intégrons parfaitement l’esclavage et la colonisation à notre récit national et attendons de voir leur effet. Oui, maintenant que nous avons tourné le dos à l’esprit de la France de 1794 et de 1848 en faisant de la fraternité un problème, il nous faut essayer cette solution pour sortir de l’impasse. Mais il faut également l’écoute et le respect de nos différences et de nos aspirations multiples qui s’imposent comme une évidence quand nos gouvernants ne sont pas capables de rappeler et de s’attacher fermement à nos idéaux d’égalité et de fraternité. En effet, dit l’auteur, « les racistes occupent désormais ouvertement l’espace public parce que la République n’applique pas ses propres lois, parce que la République est aux abonnés absents, parce que la République a abdiqué face aux ennemis de la république » ! Et ce livre montre par des exemples précis – à travers l’attitude de nos gouvernants et de leurs représentants – comment la France encourage ceux qui tournent le dos à ses valeurs républicaines par des discours qui n’ont pour unique but que d’exclure l’autre au lieu de l’inclure.

Raphaël ADJOBI

Titre : Mémoires d’outre-haine, 253 pages

Auteur : Kofi Yamgnane

Editeur : Locus Solus, 2021

Posté par St_Ralph à 19:10 - Littérature : essais - Commentaires [0] - Permalien [#]

22 février 2021

AFROPEA - Utopie post-occidentale et post-raciste (Léonora Miano)

AFROPEA - Utopie post-occidentale et post-raciste

                                                (Léonora Miano)

Afropéa - Léonora Miano

          Voici un beau projet pour la fraternité ! Un projet apparemment utopique, certes, vu son ampleur ; mais comme le dit si bien Alphonse de Lamartine, « les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées ». Il faut donc y croire et s’y attacher fermement pour qu’il devienne réalité.

          En 2014, l’Assemblée générale de l’ONU a décrété la décennie 2015 – 2024, Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine, demandant que des programmes divers soient mis en place par les Etats membres pour les mettre en valeur et contribuer ainsi à les inclure dans tout discours portant sur l’identité de chacun des pays. Nous savons que la France est membre de l’Onu, et qu’elle fait partie de l’instance appelée Communauté internationale. Nous savons aussi que non seulement la France n’est pas exclusivement européenne – parce qu’éclatée sur plusieurs continents – mais encore qu’elle compte, au nombre de ses citoyens, une bonne quantité de personnes d’ascendance africaine du fait de son histoire esclavagiste et coloniale. On s’attendrait donc, en toute logique, à ce que l’État français dévoile un programme à mettre en œuvre dans le cadre de cette décennie. Mais voilà : sur cette terre « polluée par le racisme, angoissée à l’idée d’être envahie par des hordes de Subsahariens », dans cette France où « le simple fait d’indiquer qu’il existe des personnes d’ascendance africaine apparaît une provocation », mettre en place un programme à leur intention semble inconcevable à nos autorités. Celles-ci oublient toujours que « leurs choix déterminent le climat social ». En tout cas, elles ont décidé de faire la sourde oreille. Ne rien faire ! Ne rien changer à nos habitudes ! Et çà et là, dans l’indifférence totale, on continue de fermer la porte aux associations porteuses de projets permettant de cheminer les uns vers les autres pour mieux se connaître et respecter nos différences.

          Puisque nos compatriotes du groupe majoritaire, les privilégiés de notre système, ne veulent pas faire le premier pas vers la construction de la fraternité, Léonora Miano demande aux Afro-Européens (Afropéens) de faire ce pas vers eux. Elle pense que les Afropéens ne doivent pas s’interdire de prendre cette initiative sous prétexte qu’il revient aux autres de le faire, sous prétexte qu’ils ont le pouvoir et sont les inventeurs de l’occidentalité, cette « sorte de cannibalisme symbolique, stylisé » qui se repaît sans beaucoup d’émotion des vies humaines à travers la planète au point qu’elle a fini par la dégrader considérablement. Alors, la première, l’écrivaine franco-camerounaise se lance dans l’entreprise par le biais de cet essai. 

Léonra Miano 2

          Depuis un peu plus de vingt ans, des Subsahariens descendants de colonisés et descendants de déportés se désignent sous le terme « Afropéens », mettant ainsi en évidence leur besoin de se construire dans un espace européen où leur situation minoritaire les confine à l’invisibilité et à l’étrangeté. « Il faut imaginer ce que c’est de n’avoir de soi aucune représentation, sinon caricaturale, dégradante ». Or, dit Léonora Miano, leur terroir, c’est le sol où ils ont poussé ; et ils veulent assumer leur vécu d’Afrodescendants en Europe. Se saisissant de cette ferme volonté qu’elle voit s’exprimer partout en Europe où les pays membres de l’ONU ne leur proposent rien de significatif, l’écrivaine demande aux Afropéens de « s’occuper de leurs affaires » sans « se laisser impressionner par les accusations de communautarisme ». En effet, le groupe majoritaire se réfugie dans son patrimoine qu’il ne cesse de vanter, dans son régionalisme, dans son pouvoir. Les Afropéens, eux, ont tout à construire, en commençant par leurs histoires françaises qui font leur singularité, c’est-à-dire en commençant par être soi ; car « l’on ne voit pas bien vers où aller s’il est question, pour s’y rendre, de déposer son bagage mémoriel […]. On aurait l’impression de se présenter nu devant ce monde à faire... » Elle conclut d’ailleurs son texte par ces mots que personne ne doit négliger : « C’est à partir de soi et de son lieu que chacun est invité à oeuvrer pour transformer le monde ». Et les pistes qu’elle propose méritent que le lecteur y prête une grande attention. L’essentiel, pour réaliser ce grand projet fraternel, dit-elle, c’est de prendre garde de ne rien construire sur l’amertume et la frustration.

          Afropéa est un essai éblouissant, fait d’analyses séduisantes parce que pertinentes. Le projet qu’il propose pour transformer une situation sociale où l’Afrodescendant a été longtemps ignoré va forcément déranger « le confort des ayants droit proclamés ». Cependant, ceux-ci doivent comprendre que, après avoir envahi les terres et les autres populations qu’ils ont baptisées selon leur imagination et leur mépris – alors que « la première marque de respect à témoigner aux peuples devrait consister à les désigner comme ils le font eux-mêmes » – de sérieuses révisions s’imposent. Et sur un plan plus large encore, les Français d’ascendance européenne unique doivent réaliser que pour les autres, « il est problématique et forcément préjudiciable d’établir sa demeure dans les formes choisies par des tiers pour exprimer leur mépris ».

Raphaël ADJOBI

Titre : Afropéa, 223 pages.

Auteur : Léonora Miano

Editeur : Grasset, 2020

Posté par St_Ralph à 19:23 - Littérature : essais - Commentaires [2] - Permalien [#]

28 janvier 2021

Le "premier-né" de Raphaël ADJOBI est un essai sur l'enseignement du français

               Le "premier-né" de Raphaël ADJOBI

Les impliqués 1

Les impliqués 2

 

                                 © Electre 2021 (réseau de librairies)

« Un essai sur l’importance de l’apprentissage de la langue française et comment l’Education nationale échoue à l’inculquer, nuisant ainsi aux valeurs culturelles que la langue véhicule et aux réflexions qu’elle permet. L’auteur insiste sur le rôle des enseignants, critique l’enseignement personnalisé et évoque le surdiagnostic de la dyslexie et de l’hyperactivité ».

                    Lire l'article de Liss kihindou : valetsdeslivres

Posté par St_Ralph à 14:53 - Littérature : essais - Commentaires [0] - Permalien [#]

14 novembre 2020

Meurtres à Atlanta ou l'indiscutable talent de James Baldwin (Raphaël ADJOBI)

                            Meurtres à Atlanta

         ou l’indiscutable talent de James Baldwin 

Meurtres à Atlanta - James Baldwin

          En 2020, parce que l’indignation et la colère qui ont suivi la mise à mort de l’Américain George Floyd par un policier ont invité les Etats européens à s’interroger sur leur passé colonial et esclavagiste ainsi que le racisme qui en découle, tous ceux qui avaient jugé La prochaine fois le feu de James Baldwin une œuvre dépassée ont dû reconnaître – je l’espère – qu’ils avaient eu tort. Pour ma part, adhérant à ses analyses, j’affirme ici que tant que l’attribution d’une couleur aux êtres humains scellera le destin des peuples, la menace d’une confrontation persistera toujours au sein même des communautés nationales. Les meurtrières et humiliantes frictions en sont la preuve. Dans Meurtres à Atlanta, James Baldwin revient de manière indirecte sur « le gouffre terrifiant qui le sépare de son frère à la peau plus foncée » que l’Européen a installé en ce monde ; « cet abîme (qui) menace à chaque moment d’engloutir toute possibilité de vie consciente ou morale ».

          En juin 1981, Wayne Williams, un garçon noir de vingt-trois ans est arrêté à Atlanta pour le meurtre de deux hommes qualifiés de « demeurés » - sans doute parce qu’ils étaient alcooliques. Mais voilà : depuis vingt-deux mois, on a dénombré vingt-huit cadavres d’enfants noirs dans cette ville. La loi de « série » est donc vite établie entre les différents meurtres. Pour attribuer la totalité des cadavres à la seule volonté prédatrice de Wayne Williams, les enquêteurs et les juges assurent qu’il a pris les deux adultes pour des enfants du fait qu’ils étaient des « demeurés ». « Comment un homme inculpé de deux homicides peut-il être jugé légalement pour trente meurtres ? » Cette logique implacable permettant la condamnation d’un homme sans preuve est l’occasion pour James Baldwin d’analyser chacune des étapes du procès afin de nous dévoiler l’esprit et l’âme profonde de l’Amérique et dans une large mesure celle des Européens. Il analyse les sentiments des mères et des pères noirs, les sentiments des enfants noirs, des administrateurs noirs d’Atlanta face aux discours, aux résultats des enquêtes, aux comportements des membres du jury, à ceux des juges et des avocats, tout en gardant à l’esprit que « la situation des Noirs dans ce pays constitue à elle seule une condamnation à l’encontre de l’histoire juridique et morale de l’Amérique ». 

          Parmi la multitude de thèmes que la démarche adoptée par l’auteur lui permet d’aborder, nous retiendrons avant tout ce mal étrange appelé « la sorriness, une sorte de pitié de soi-même qui atteint particulièrement la communauté noire ». Une maladie transmise par les mères dont l’instinct – mû par le sentiment de fatalité qui les anime – est de protéger le mâle noir de la destruction suspendue en permanence sur sa tête dès sa naissance comme une épée de Damoclès. En effet, le système érigé par les Blancs semble n’avoir pour seul objectif que l’émasculation du Noir. Et les mères noires savent que « la virilité est le minimum en deçà duquel l’homme n’existe pas ». Elles considèrent donc le mâle noir comme un être fragile à protéger dans le système érigé pour le Blanc. Un passage du livre qui mérite d’être connu et sérieusement analysé. On y voit d’ailleurs un lien étroit avec ce que Olivia Gazalé appelle Le mythe de la virilité. Nous avions été également sensibles à l’édifiante comparaison que l’auteur établit entre la situation de la minorité noire américaine et celle des pays du tiers-monde dits émergents. Les uns et les autres n’existent que « comme source de capital pour les pays développés ». Selon James Baldwin, ils ne peuvent rien faire de l’argent que les Européens leur payent sinon acheter des marchandises européennes, participant ainsi à la création d’emplois en Europe. Quant aux Noirs qui comptent se sauver par la richesse, il leur demande de ne pas confondre richesse et aisance financière : « La richesse, dit-il, n’est pas le pouvoir d’acheter des marchandises mais le pouvoir de dicter les règles de ce marché magique – ou tout au moins de l’infléchir. [...] La richesse, c’est le pouvoir de faire sentir ses besoins aux autres et de les contraindre à les satisfaire ». Retenons aussi « l’intégration », cette invention européenne qui « a toujours été une voie à sens unique » puisque les Blancs n'ont jamais réussi à s'intégrer sur aucun continent étranger au leur. On peut croire avec James Baldwin qu’après avoir érigé leur droit coutumier en loi, c’est-à-dire en lui conférant le sceau de la légalité dans les pays où règne la diversité, l’invention de l’intégration permet aux Blancs d’avoir le droit de traiter les autres humains comme des bêtes de somme ou des chiens alors que ceux-ci ne demandent qu’à être reconnus et traités comme des humains par les institutions.

          Meurtres à Atlanta est indiscutablement un livre dont la richesse et la limpidité des idées séduisent. On ne peut que tomber en admiration devant l’analyse de certains pans de l’histoire européenne et de ses migrants, de la brève analyse de la déportation des Noirs dans les Amériques, du racisme et du sort des premiers Blancs anti-racistes aux Etats-Unis, de la religion, des valeurs des communautés… bref ! tous les éléments qui font que « un étranger à notre planète trouverait peut-être surprenant que les Noirs aient quand même réussi à survivre » dans ce pays. Mais ici, le ton de James Baldwin est calme et posé, comme constamment dominé par la sagesse. Et quand on lève le nez du livre, on a hâte de l’y remettre pour apprécier davantage certains passages.

Raphaël ADJOBI 

Titre : Meurtres à Atlanta, 181 pages.

Auteur : James Baldwin (1924 – 1984).

Editeur : Stock, 1985, 2020.

Posté par St_Ralph à 17:12 - Littérature : essais - Commentaires [0] - Permalien [#]

10 août 2020

La désobéissance civile (Henry David THOREAU)

                                 La désobéissance civile

                                           (Henry David THOREAU)

Numérisation_20200801 (4)

          Afin de mieux faire comprendre au lecteur l’importance de l’affirmation par laquelle débute le texte de Henry David Thoreau, publié en 1849, je voudrais que nous retenions ce constat : dans les sociétés traditionnelles africaines, il n’y a ni gouvernement permanent ni armée permanente ! On comprend alors très bien l’affirmation de Thoreau selon laquelle quand les deux institutions deviennent permanentes, forcément «l’armée permanente n’est que le bras du gouvernement permanent». Ce qui explique pourquoi le gouvernement n’est doué que de la force physique.

          Le problème principal de nos sociétés, selon l’auteur, découle de là. Cette modalité permet à un petit nombre d’individus de se servir du gouvernement comme leur outil alors que le peuple ne le voyait au départ que comme un expédient, un moyen provisoire pour exécuter sa volonté. Le gouvernement de nos sociétés modernes est donc «une sorte de pistolet en bois que le peuple se donne lui-même». Et le mal est si profond qu’au lieu de souhaiter sa disparition, il faut, dit-il, se contenter de réclamer un gouvernement meilleur, respectueux de chacun ; un gouvernement dans lequel domine la conscience, le respect du bien moral, et non la loi, parce que «nous devrions être d’abord des hommes, et ensuite des sujets». En effet, «la loi n’a jamais en rien rendu les hommes plus justes». Nombreux sont les honnêtes gens qui deviennent injustes une fois le pouvoir en main. «Rares sont les patriotes, les martyrs, les réformateurs et les hommes qui servent l’Etat […] avec conscience» résistant ainsi à l’État «qui les traite donc fréquemment en ennemis».

          Nous savons tous que nous avons «le droit de refuser de prêter allégeance au gouvernement, le droit de lui résister» lorsque ses décisions et son inefficacité nous sont insupportables, mais combien sommes-nous à passer à l’action ? s’interroge Thoreau. Combien sommes-nous à joindre l’acte à la parole, à la philosophie ? Il est clair que la peur de perdre ce que nous avons déjà nous réduit à l’inaction. Nos petits calculs nous poussent à attendre «pleins de bonnes dispositions, que d’autres remédient au mal» en prenant le risque de descendre dans les rues. Nombreux parmi nous sont ceux qui s’en remettent au vote lors des élections pour régler les questions morales, pour trancher entre le bien et le mal. Chacun d’eux se dit : «je vote pour ce qui me semble juste – mais je n’engage pas ma vie sur la victoire ou la défaite de cette justice». Bien sûr, nous ne menons pas tous le même combat, nous ne visons pas tous l’éradication de l’injustice. Cependant, chacun doit s’assurer que le but qu’il poursuit, il ne le fait pas «en étant assis sur les épaules d’un tiers. [Il] doit en descendre, afin que lui aussi puisse se consacrer à ses propres projets».

          Certes, nous sommes nombreux à être contre la guerre, remarque l’auteur, mais nous acceptons tous que nos impôts financent celles que nos gouvernants lancent sous d’autres cieux sans notre consentement. Tout le monde devrait, pense-t-il, faire sienne cette devise : «Il est de mon devoir, en tout état de cause, que je ne contribue pas au mal que je condamne». Et il ajoute : «Ceux qui, tout en désapprouvant le caractère et les actes d’un gouvernement, lui offre leur allégeance et leur soutien sont sans doute ses plus solides piliers, et sont par ce fait même les plus sérieux obstacles à la réforme». Par ailleurs, comment peut-on constater l’injustice et l’oppression et se contenter de l’indignation ? Ne peut-on pas modifier les choses et les relations humaines en s’attachant à des principes clairs pour que justice se fasse ? Ce qui exige évidemment de l’action, reconnaît-il. Une action que l’on appréhende presque toujours comme un remède pire que le mal. Mais alors pourquoi le gouvernement ne chérit-il pas la sagesse de sa minorité en anticipant ses besoins et en organisant les réformes qu’elle demande ? Pourquoi attend-il que la minorité se rebelle pour crier avant même d’avoir mal en faisant intervenir les forces de l’ordre ? En tout cas, il convient de retenir que «toute minorité est impuissante tant qu’elle se conforme à la majorité. Elle n’est alors même pas une minorité. Mais elle est irrésistible lorsqu’elle fait obstruction de tout son poids». Pour Thoreau, tout laisse penser que si l’Etat avait à choisir entre mettre en prison tous ceux qui estiment leurs revendications justes ou les satisfaire, il n’hésiterait pas. Retirez, par exemple, la part d’impôt destinée à nos armées et vous serez convaincus que «sous un gouvernement qui emprisonne injustement, c’est en prison que l’homme juste est à sa place».

          Avec l’État, c’est constamment la bourse ou la vie, poursuit l’auteur. Et pour cela, «[il] ne tente jamais de s’adresser au jugement, intellectuel ou moral, de l’homme, mais seulement à son corps ou à ses sens. L’État n’est doué uniquement [que] d’une force physique supérieure». Le lecteur d’aujourd’hui ne peut qu’être d’accord avec lui. N’est-il pas vrai que le gouvernement se sert de cette force comme hier les Etats-Unis s’en servaient pour défendre leur Constitution sur la question de l’esclavage ? Ces derniers disaient de l’institution de l’esclavage : «considérant qu’elle faisait partie de l’ensemble des dispositions originelles, gardons-la telle qu’elle est» (Daniel Webster, 1782 – 1852). Hier comme aujourd’hui, le gouvernement pense que les choses doivent demeurer immuables, que «les associations fondées sur un sentiment d’humanité ou sur tout autre cause, n’ont absolument rien à voir (dans les règles existantes)». Et il assure qu’il «ne tentera jamais de modifier les dispositions originelles».

          Dès lors, fait remarquer Henry David Thoreau, la friction avec la machine du gouvernement devient obligatoire et nécessaire pour les minorités. Puisque la machine du gouvernement «est d’une nature telle qu’elle vous oblige à vous faire l’agent d’une injustice à l’égard d’autrui», un seul conseil s’impose : «Enfreindre la loi ! Faire de sa vie une contre-friction pour gripper la machine».

Raphaël ADJOBI

Titre : La désobéissance civile, 38 pages

Auteur : Henry David Thoreau (1817 - 1862)

Editeur : Gallmeister, 2017, pour la traduction française

 

What do you want to do ?
New mail
What do you want to do ?
New mail

Posté par St_Ralph à 10:16 - Littérature : essais - Commentaires [0] - Permalien [#]

27 juillet 2020

Le chevalier de Saint-George (Claude Ribbe)

 

           Le chevalier de Saint-George

                                 (Claude Ribbe) 

Le chevalier de Saint-George

          Comment écrire un récit vivant et agréable tout en gardant une extrême proximité avec les archives ? En d’autres termes, comment faire émerger des archives une figure de l’Histoire, la rendre autonome et passionnante sans que jamais le lecteur ne perde de vue le lieu d’où il a été tiré ? C’est la prouesse réussie par Claude Ribbe avec Le chevalier de Saint-Georges qui relate la vie fabuleuse de cet aristocrate noir aux multiples talents qu’a connu le XVIIIe siècle.

          Avant la fin du siècle des Lumières, la noblesse était avant tout «une position sociale avantageuse convoitée par toute la bourgeoisie, sans distinction de couleur». Aussi les origines africaines et serviles de Saint-George, d’Alexandre Dumas (le père du romancier du même nom) et de bien d’autres métis ne choquaient personne dans la société française. On comprend donc que le jeune Saint-George, né esclave en Guadeloupe d’un père blanc reçoive à Paris une éducation aristocratique faite de cours d’escrime, d’équitation, de musique ainsi que d’autres matières théoriques. Mais si la renommée de ce jeune métis retient encore l’attention en ce XXIe siècle, c’est parce qu’il a été unanimement reconnu de son vivant comme le plus talentueux dans tous les arts qu’il a embrassés. Le futur président des Etats-Unis, John Adams, notera dans son journal – après un passage à Paris – que «c’est l’homme le plus accompli d’Europe pour l’équitation, la course, le tir, l’escrime, la danse et la musique». Ses talents d’escrimeur et de musicien lui permettront d’ailleurs de côtoyer des princes d’Europe et de devenir l’ami de la reine Marie-Antoinette. Sur cette dernière relation, Claude Ribbe livre des détails historiques très éclairants quant à l’évolution des sentiments de Louis XVI et de sa cour sur les Noirs.

         Mais le récit de la vie exceptionnelle et trépidante du «dieu des armes» et de ce génie de la musique qui devient, à 23 ans, premier violon et chef d’orchestre du Concert des amateurs, va être aussi mêlé à la politique au moment de la Révolution française. L’aristocrate Saint-George, l’ami des princes et de Marie-Antoinette, fut-il un fervent républicain ? C’est ce que l’auteur essaie de nous démontrer dans les dernières pages du livre après une analyse de la société française où le durcissement des mesures contre les Noirs devenait de plus en plus visible parce qu’ouvertement assumé. Et le lecteur comprend que dans toute société où la couleur de la peau est une infamie, il n’est pas nécessaire d’affubler les personnes racisées d’un autre signe distinctif pour les humilier et les rejeter.

Raphaël ADJOBI

Titre : Le chevalier de Saint-George, 207 pages

Auteur : Claude ribbe

Editeur : Perrin, 2004

What do you want to do ?
New mail
What do you want to do ?
New mail

Posté par St_Ralph à 23:26 - Littérature : essais - Commentaires [2] - Permalien [#]

06 février 2020

Faut-il se ressembler pour s'assembler ? (Nicole Lapierre)

      Faut-il se ressembler pour s’assembler ?

                                                  (Nicole Lapierre)

Numérisation_20200130

          Faut-il se ressembler pour s’assembler ? est une réflexion, en plusieurs étapes, que Nicole Lapierre a menée autour d’un fait qui a marqué son enfance. Quand elle n’avait que six ou sept ans, elle s’est brouillée avec sa meilleure amie. La mère de celle-ci lui avait alors lancé : «vous êtes toutes les deux juives, vous devez être amies, vous devez vous serrer les coudes». Avec ce livre, l’auteure voudrait dire à la mère de son amie qu’elle avait tort de lier si intimement identité et solidarité au point de faire de l’amitié un devoir. Très rapidement, elle nous fait comprendre comment, en se référant presque toujours aux liens biologiques au sein d’une famille, les groupes sociaux, les partis politiques et les populations d’un même pays, d’une même région ont, à travers les siècles, mis en place des mécanismes d’exclusion des populations minoritaires.

          Un livre à la fois agréable et passionnant dont la clarté des multiples chapitres ou thématiques qui le composent oblige le lecteur à former régulièrement son propre jugement. Un livre qui s’appuie sur le passé de l’Europe pour nous permettre de saisir - au-delà de l’implacable évidence de la formule «qui se ressemble s’assemble» - la permanence d’une pratique qui devrait rendre chacun vigilant et les gouvernants plus attentifs aux besoins de « ceux perçus comme étrangers ou différents, en raison de leur origine, de leur religion, de leur couleur de peau ou de leur apparence». Mais, comme nous le savons tous, et comme le dit si bien François Durpaire, «s’il n’y a pas une spécificité française du racisme, il y a une spécificité de sa négation». En effet, il n’est pas rare de voir nos gouvernants tantôt céder à la pratique de l’exclusion au nom de la laïcité - parce qu’obsédés par la différence - et tantôt récuser cette différence visible, toujours au nom de la laïcité. Nicole Lapierre constate – et nous sommes de son avis – que parce que «le modèle républicain, fondé sur l’égalité formelle des citoyens, refuse toute distinction», nos gouvernants demeurent aveugles sur la différence et donc «aveugles aux injustices fondées sur la couleur de la peau ou sur tout autre signe de différence visible». Ils ne doivent cependant pas oublier, rappelle-t-elle, qu’ «il ne peut y avoir d’intégration réussie que si la promesse d’égalité est tenue».

          Après avoir lu ce livre, on ne peut pas s’empêcher de réfléchir sur le fait que, quand on parle de la République, il serait bon de savoir d’où elle est partie, le chemin qu’elle a parcouru pour se permettre aujourd’hui de dire que c’est elle qu’on défend, que c’est en son nom qu’on agit. A ceux qui manient avec beaucoup de dextérité le curseur très aléatoire de la laïcité, nous adressons ces mots de Simone de Beauvoir qui rejoignent l’esprit du livre de Nicole Lapierre : «C’est du point de vue des chances concrètes données aux individus que nous jugeons nos institutions» et non du point de vue de l’idée parfaite que nous en avons.

Raphaël ADJOBI

Titre : Faut-il se ressembler pour s’assembler, 209 pages.

Auteur : Nicole Lapierre

Editeur : Seuil

Posté par St_Ralph à 13:38 - Littérature : essais - Commentaires [0] - Permalien [#]

30 janvier 2020

Fatima moins bien notée que Marianne (François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils)

       Fatima moins bien notée que Marianne

             (François Durpaire & Béatrice Mabilon-Bonfils)

Fatima moins bien notée que Marianne

Voici le livre que tous les jeunes désireux de s’engager dans l’enseignement doivent lire pour savoir dans quel monde ils mettent les pieds. Ils y trouveront des analyses très instructives de l’école française de ce XXIe siècle qui, en niant la diversité des populations et donc en cultivant la cécité devant les discriminations, a fait de la laïcité un «argument de maintien de l’ordre plus que comme une composante de l’émancipation».

     A l’heure où des populations venues d’horizons différents constituent de manière visible une nation diverse, parler d’une France enracinée dans un peuple unique, c’est plus que de la mythologie ; c’est un fantasme. C’est agir comme à l’armée quand celui qui commande crie : “je ne veux voir qu’une tête ! Et dans le cas de l’Education nationale, il s’agit bien de la tête “gauloise” ; ce qui ne peut que «générer un sentiment d’injustice, voire de discrimination».

     Afin de montrer les multiples inégalités que l’Education nationale cultive dans notre système d’enseignement, François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils ont fait appel à des spécialistes de divers domaines de recherche pour réaliser des enquêtes leur permettant de proposer des solutions claires et nettes. Cette contribution explique les graphiques très instructifs qui enrichissent ce livre. Ainsi, lorsque les auteurs clament que «c’est en apprenant ensemble que l’on apprendra à vivre ensemble», ils invitent nos autorités à une remise en question de la carte scolaire telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. Mais surtout, ils insistent sur le fait que la laïcité n’est pas une garantie d’objectivité de l’enseignement dispensé parce que «historiquement, elle est idéologique, très engagée politiquement». 

     Il convient de retenir aussi qu’en France, si «les programmes sont nationaux et définis par le ministère de l’Education nationale […], le contenu des manuels est déterminé par les éditeurs et la seule loi du marché. Le choix de la langue et du style, la sélection des sujets et des textes, l’organisation et la hiérarchisation des connaissances obéissent à des objectifs politiques, moraux, religieux, esthétiques, idéologiques, économiques explicites et implicites». En d’autres termes, les enseignants qui en font leur bible plutôt qu’un simple outil doivent s’interroger sur la manière dont ils l’utilisent, se l’approprient, s’en inspirent, s’en désolidarisent parfois (p,64). En effet, à regarder les choses de plus près, un manuel scolaire n’est en définitive qu’à la fois «un support de la conservation de ce qu’une société choisit de dire d’elle-même, la trace des choix scolaires d’une époque», avant même d’être «un support de transmission de connaissances». Par conséquent, les enseignants – particulièrement les professeurs de lettres - ne doivent jamais oublier que les manuels scolaires «ont un rôle dans la formation des normes et des opinions des élèves». Leur coresponsabilité est donc indéniable ! 

Raphaël ADJOBI

Titre : Fatima moins bien notée que Marianne, 133 pages,

Auteurs : François Durpaire & Béatrice Mabilon-Bonfils.

Editeur : L’Aube, 2016.

Posté par St_Ralph à 20:52 - Littérature : essais - Commentaires [2] - Permalien [#]

15 mars 2019

Noire n'est pas mon métier (Ouvrage collectif sur une idée d'Aïssa Maïga)

                       Noire n'est pas mon métier

                  (Ouvrage collectif sur une idée d'Aïssa Maïga) 

numérisation0003

            Dans la société française, il y a une réalité qui n'est jamais prise en considération par nos institutions et donc par nos autorités pour mener des actions pédagogiques et politiques contre le racisme : plus l'enfant noir grandit, plus il voit les barrières des classes sociales s'affirmer et de nouvelles frontières s'ériger (Eye Haïdara). Personne ne se soucie de ce fait ! Sans doute, le traitement ethnique à géométrie variable des maux dans notre république oblige. Et comme l'ignorance des héritages esclavagiste et colonial de la France s'est généralisée, les Noirs semblent être aux yeux des Blancs des immigrés auxquels ils peuvent sans aucun scrupule fermer les portes en cas de recherche d'un logement ou d'un emploi ; ainsi notre pays s'est installé dans ce que l'on appelle cyniquement le racisme ordinaire. Par le biais de multiples expériences, Noire n'est pas mon métier veut nous ouvrir les yeux sur l'impact de ce racisme ordinaire dans le monde artistique.

            La lecture de certaines expériences de ce livre nous donne le sentiment que de nombreux compatriotes blancs qui occupent un poste de décision sont pétris, allaités, quotidiennement nourris aux préjugés au point que, selon eux, le corps d'une femme noire est voué à être érotisé. La figure d'une Noire les renvoie systématiquement à une batterie d'objets, d'animaux, de fonctions sociales déterminées (Maïmouna GUEYE). Quant aux enseignants, ils ne voient pas les jeunes filles noires opter pour une carrière d'avocate ou de médecin ; surtout pas la danse classique ou le théâtre. Ils les dissuadent immédiatement d'emprunter ces voies. Aujourd'hui, la coryphée (chef de chœur) métisse Letizia Galloni reste une exception dans le ballet de l'Opéra de Paris. «A son arrivée à la tête du ballet de l'Opéra  de Paris en 2014, Benjamin Millepied avait fustigé l'absence de danseurs noirs, arabes ou asiatiques au sein de la troupe, et regretté les résistances empêchant de faire évoluer le recrutement» (Lucas Armati, Télérama). Quant au cinéma français, il produit plus de trois cent films chaque année et une multitude de séries télévisées ! «Et pourtant, il subsiste un vide retentissant en termes de représentation de la réalité sociale, démographique, ethnique française», constate Aïssa Maïga. Aussi elle s'interroge : «comment les réalisateurs et les réalisatrices observent-ils ce vide ? En ont-ils conscience ? Se sentent-ils en phase avec la société dans laquelle ils vivent ? » 

            On peut être reconnaissant à toutes ces femmes qui témoignent ici du sexisme, du racisme et des multiples clichés entretenus dans les milieux artistiques, freinant ainsi leur émergence sur la scène publique. Des témoignages précieux pour les futures générations de Noires qui voudront réaliser leur rêve de jeune fille. Elles sauront que le racisme n'est jamais perçu comme méchant par les Blancs puisque ce n'est jamais eux qui le subissent. Sans doute, pendant longtemps, elles entendront les plus imbéciles leur dire «c'était pour rire», ou «je ne suis pas raciste», ou encore «comment peux-tu penser que je suis raciste, je suis juif» (Nadège Beausson-Diagne). Mais au moins elles sauront à quoi s'attendre et auront préparé des armes pour avancer plus hardiment.  

Raphaël ADJOBI     / Faites un don à La France noire

Titre : Noire n'est pas mon métier, 118 pages

Auteur : Ouvrage collectif sur une idée d'Aïssa Maïga

Editeur : Editions du Seuil, mai 2018.

Posté par St_Ralph à 20:39 - Littérature : essais - Commentaires [0] - Permalien [#]