Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

15 février 2018

LES NOIRS, clichés et préjugés de l'époque coloniale à nos jours (Serge Bilé et Mathieu Méranville)

                                               LES NOIRS

                                        Clichés et préjugés

                             de l'époque coloniale à nos jours

                            (Serge Bilé et Mathieu Méranville)

Les Noirs, clichés et préjugés

            Parmi les grands propagateurs des clichés et préjugés sur les Noirs en Europe, il faut compter tous ceux qui un jour, dans leur lumineuse imbécillité, ont pu dire ou écrire que les peuples qui se contentent du nécessaire grâce à une industrie appropriée sont des sauvages, des paresseux aux mœurs volages et à l'intelligence limitée. Et dans cette longue liste des personnes qui ont forgé la dizaine de clichés méprisants proposés dans ce livre, vous serez peut-être très surpris de compter de nombreux penseurs réputés mais dont la raison se fourvoyait allègrement au sortir des limites de la France.

            En effet, ce qui frappe dans les discours qui ont servi de base aux clichés et préjugés attachés à la femme et à l'homme noirs, c'est chaque fois la grande liberté du ton, l'assurance de celui qui a le droit pour lui et qui juge sans retenue l'humanité au regard des règles de son petit coin d'Europe. Et c'est avec raison que Serge Bilé et Mathieu Méranville nous montrent avec insistance comment, loin du poids de l'église catholique qui les a pétris de la crainte du châtiment divin, et loin de la chasteté prônée par l'ère victorienne, les Noires aux seins nus étaient apparues aux colons et aux voyageurs blancs comme des femmes volages et eux comme les innocentes victimes qui succombaient à leur chair. Laissant libre cours à leurs fantasmes qui les poussaient à des comportements d'animaux, ces Européens ont chargé les Noirs de tous les maux : femmes lubriques, hommes au sexe surdimensionné qui rend l'Afrique dangereuse pour la femme blanche. Ce chapitre du livre, très riche en informations historiques, séduit par la perspicacité des analyses quant à la cohérence du comportement sexuel du colon aussi bien en Afrique qu'aux Amériques.

            C'est bien connu, pour les Européens, tous les Noirs se ressemblent, physiquement et moralement, ils sont laids, ce sont de grands enfants qui n'ont pas d'Histoire, moins intelligents et donc incapables de rien inventer, ils ne sont que bons en sport. En s'appuyant sur l'Histoire justement pour expliquer les sources de tous ces préjugés qui survivent encore avec force en Europe, les deux auteurs révèlent parfois des vérités troublantes parce que jamais enseignées. Savez-vous par exemple que l'empire colonial français a été réalisé par les tirailleurs sénégalais ? Savez-vous qu'en Europe, si se laver a longtemps été considéré comme la meilleure façon de se rendre malade, des mesures étaient prises pour sanctionner ceux qui allaient se baigner dans les rivières ? On comprend alors pourquoi les Noirs qu'ils voyaient souvent se baigner étaient considérés comme des sauvages, des êtres sales. On découvre aussi que quand le Blanc reconnaît quelque qualité au Noir, il prend soin de sauvegarder la suprématie de sa race en lui interdisant de se mesurer à lui. C'est le cas en sport, notamment en boxe où les Noirs n'ont pu concourir avant 1910. Quant à l'absence de cyclistes ou de jockeys sur les pistes et les hippodromes d'Europe et d'Amérique, les raisons ne peuvent que soulever le cœur du lecteur.            

            Avec beaucoup de probité par rapport à leurs sources, Serge Bilé et Mathieu Méranville nous montrent que les mots ont une histoire et un sens ; ils nous montrent que les clichés et les préjugés dont nos compatriotes blancs sont loin d'ignorer la portée blessante sont le fruit de constructions volontaires, d'interprétations dues à l'ignorance, et surtout des répétions sans preuve à travers les époques. Ils nous font par exemple voir, avec beaucoup d'adresse, comment tout en se prélassant pour ainsi dire dans son hamac durant des siècles pendant que le Noir le nourrissait de son travail quotidien, le colon blanc a réussi à faire passer ce dernier pour un paresseux aux yeux de la postérité. Evidemment, presque toujours, il manque à celui qui profite du travail de l'autre assez d'intelligence pour lire dans son manque d'ardeur à l'ouvrage la marque de la résistance de l'esclave à l'inhumanité de son maître.

Raphaël ADJOBI

Auteurs : Serge Bilé & Mathieu Méranville

Titre : Les Noirs, clichés et préjugés de l'époque coloniale à nos jours, 247 pages.

Editeur : L'Archipel, octobre 2017

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23 janvier 2018

Le procès de l'Amérique (Ta-Nehisi COATES)

                                   Le procès de l'Amérique

                                           (Ta-Nehisi Coates)

Le proècès de l'Amérique

            Assurément, Toni Morrison a raison de voir en Ta-Nehisi Coates le digne successeur de James Baldwin, l'auteur de La prochaine fois le feu. En effet, d'une œuvre à l'autre, la voix de Ta-Nehisi tonne juste. Dans Le procès de l'Amérique, cette voix "dévoile les astuces et les artifices qui embrouillent, et laisse apparaître la cohérence et les finalités de ces organismes privés ou parapublics, ayant pour mission [...] d'épargner à l'Amérique blanche une promiscuité dont les effets les plus redoutés ne sont pas le métissage, mais la dévaluation immobilière et [...] l'inquiétant sentiment d'égalité que pourraient éprouver les Noirs s'ils étaient traités en citoyens protégés par les lois". Ces mots repris à la préface signée par Christiane Taubira résument excellemment l'esprit du livre.

            Le procès de l'Amérique est en effet l'effrayant exposé des nombreuses techniques mises en place à travers le temps pour permettre la prédation contre tous les Noirs qui aspirent à vivre comme les citoyens blancs. C'est comme le prix à payer pour le passage du statut de sujet à celui de citoyen dans le système colonial français. Mais aux Etats-Unis, Noirs et Blancs vivent sur le même territoire et le rite de passage est extrêmement douloureux parce que l'objectif premier est qu'il n'y ait pas de passage du tout !

            De la même façon que par le passé "les maîtres blancs échangeaient des tuyaux sur la reproduction de la main-d'œuvre, la meilleure façon de la faire travailler et les punitions efficaces" à lui infliger, de même à l'heure de la démocratie, les Blancs s'échangent les techniques à mettre en place pour exproprier les agriculteurs noirs, pour empêcher les citadins noirs d'être propriétaires de leur maison, pour les obliger à vivre endettés le restant de leurs jours s'ils s'entêtent à le devenir, pour les dissuader d'avoir des prétentions à vivre dans les mêmes quartiers que les Blancs, pour faire rater aux enfants noirs la possibilité de faire des études...

            C'est ici l'occasion de dire avec force à tous les Noirs à travers le monde - et surtout à ceux qui croient avoir l'insigne honneur d'être désignés parmi nous comme les représentants de l'élite noire française - qui dissertent avec arrogance sur ce qu'ils appellent la grande tendance des Africains-Américains à végéter dans la misère, que les ghettos existent aux Etats-Unis parce qu'on a trop longtemps refusé aux Noirs les privilèges dont jouissent leurs compatriotes blancs. Il est certain qu'après la lecture de ce livre, vous ne pourrez qu'avoir beaucoup de respect pour le combat des Noirs Américains, et surtout pour ceux qui sont aujourd'hui leurs porte-voix. Chacun comprendra clairement qu'il est criminel pour n'importe quelle nation de constater un mal spécifique à une catégorie de sa population et refuser de proposer une solution spécifique au nom de la prétendue égalité de traitement des citoyens.

Raphaël ADJOBI

Titre : Le procès de l'Amérique, 123 pages (Traduit par Karine Lalechère).

Auteur : Ta-Nehisi Coates

Editeur : Autrement, 2017.  

Note : Selon Jean-Louis Borloo, la France fait la même chose, et doit donc se corriger.  

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08 novembre 2017

Marianne et le garçon noir (Léonora Miano)

                        Marianne et le garçon noir

                                           (Léonora Miano)          

Léonora Miano

            Avec Marianne et le garçon noir, Léonora Miano emprunte le chemin de la littérature noire-américaine faite de récits douloureux du corps des Noirs livré en pâture aux policiers blancs ou aux discours méprisants ; ces récits qui suscitent la passion des lecteurs français qui devraient par conséquent savoir qu'ici comme là-bas le Noir se heurte au même plafond de verre et aspire à la même liberté et à la même fraternité. Les neufs intervenants auxquels elle donne la parole, nous disent unanimement – en des termes différents – que La France sera résolument engagée dans la voie de la construction de la fraternité nationale « le jour où les descendants des inventeurs de la race consentiront à questionner leur héritage en la matière, et les raisons qui justifièrent, de la part de leurs aînés, cette fracturation du genre humain ». Et ils ajoutent : « Il ne suffit pas de clamer l’inanité de la notion de race. Il est nécessaire de savoir à quels besoins répondait son élaboration et, surtout, de quels fardeaux elle leste le legs culturel et politique auquel on ne souhaite pas renoncer » (Léonora Miano, p. 20).

            En effet, la France ne peut dire vouloir construire une fraternité nationale avec sa population noire tout en chérissant son passé colonial et en maintenant les règles anciennes qui établissent encore son empire sur certaines contrées de l’Afrique. Car le traitement que la France réserve à l’Afrique influe lourdement sur sa politique sociale et humaine à l’égard de sa population noire. C’est ce même regard de mépris plein du sentiment de suprématie blanche qu’elle porte sur l’Afrique qui anime ses relations avec ses citoyens noirs. D'autre part, l’ensemble des rédacteurs de ce livre semblent dire aux Africains – et j’espèrent que ceux-ci en prendront rapidement conscience – qu’aussi longtemps qu’ils ne seront pas capables de transformer leur regard sur eux-mêmes et leurs relations avec les autres régions du monde, le sort des Afro-descendants de France et d’ailleurs sera le mépris de leurs gouvernants et d’une grande partie de leurs concitoyens blancs. Oui, qu’ils sachent que l’image catastrophique véhiculée par l’Afrique collera toujours à la peau des Afro-Européens, où qu’ils se trouvent (Wilfried N’Sondé, p. 201-202). Car ici, « la première chose qu’on voit de toi, c’est ton enveloppe, ton corps. Et on projette des tas de choses dessus » (Yann Gaël, p. 227).    

            Chacun des intervenants qui prennent la parole après Léonora Miano livre le récit d’une ou plusieurs expériences – personnelles ou non – accompagnées de profondes réflexions sur l’état de la société française où les Noirs se demandent chaque jour comment vivre dans « cette France du XXIe siècle qui a conservé les codes du XVIIIe » (Amzat Boukari-Yabara, p. 103). Et ce sont assurément les multiples réflexions qui font de cette œuvre un très bel essai. Même les derniers textes qui se drapent d’un manteau poétique gardent ce ton de vérité lancée à la France blanche et à ses gouvernants. Chers compatriotes blancs, cessez de nous répéter « masquez cet esprit critique qu’on vous a inculqué […] cachez ce corps qu’on vous envie que tant d’autres travaillent à imiter eh bien cachez-le vous cachez-vous pour le confort de tant d’autres diluez-vous donc dissolvez-vous […] on est ici né nais-y ici mais si renais-y plus blanc plus écarlate que l’on te pardonne de n’être pas comme nous […] ». Surtout ne me dites plus « pensez donc comme moi que je puisse avoir raison de vous » (Yann Gaël, p. 103).

Raphaël ADJOBI    (Cliquez sur ma photo pour me contacter)

Titre : Marianne et le garçon noir, 267 pages ;

Auteur : Ouvrage collectif sous la direction de Léonora Miano

Editeur : Pauvert, 2017.

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24 août 2017

Le ventre des femmes (Françoise Vergès)

                                  Le ventre des femmes

                                 capitalisme, racialisation, féminisme

                                                     (Françoise Vergès)

 

Le ventre des femme

            Le ventre des femmes de Françoise Vergès est clairement un cri d’indignation face à la cécité et au mutisme dont le Mouvement Féministe Français (MLF) a fait montre au moment où l’Etat infligeait injustices et souffrances aux femmes d’outre-mer. En effet, dans ce livre, l’auteur « cherche à introduire des voix dissonantes dans le récit du féminisme » français que l’on a tendance à trop vite encenser.

            Au milieu du XXe siècle, lors de la départementalisation des anciennes colonies, l’Etat s’est trouvé face à une situation qu’elle considérait comme un problème épineux : entre ces terres lointaines et l'hexagone, l’inégalité héritée du régime esclavagiste puis colonial était extrêmement profonde ! Selon nos gouvernants, leur classement en départements aurait coûté trop cher. Il fallait donc remettre à plus tard sinon à jamais leur développement ; surtout si ce développement pouvait aiguiser l’esprit de liberté ou d’indépendance que clamaient certaines voix. Ils décidèrent alors de s’occuper financièrement de la misère de l’hexagone tout en négligeant sans vergogne celle des outre-mer.

            En attendant de penser peut-être un jour à nos territoires lointains aux besoins apparemment effrayants, nos gouvernants fourmillent d’idées pour donner l’impression que l’on s’occupe d‘eux. Et c’est l’île de la Réunion qui va leur servir de laboratoire. On pense un temps à déplacer les populations les plus pauvres vers l’Afrique et plus particulièrement vers Madagascar. Finalement, l’on choisit une solution plus radicale : une politique antinataliste limitant durablement la population non blanche de l’île. On procède alors à l'échelle industrielle à des avortements forcés et à la ligature  des trompes des femmes. Et tout cela se déroule dans le mutisme total des féministes françaises lettrées et cultivées qui découvraient ces traitements racistes et inhumains dans les journaux  alors même qu’en métropole elles luttaient pour obtenir le droit à l’avortement, le droit de disposer de leur corps, le droit de gérer leur ventre. Le ventre des négresses était indigne de leur combat.

            Le crime du féminisme français que dénonce ici Françoise Vergès se résume donc au fait que les femmes blanches de l’hexagone ont totalement adhéré à la politique de l’Etat qui a découpé la France en deux espaces : un « là-bas » et un « ici » ! En outre-mer, on pouvait violer les « droits de l’homme » et en France hexagonale ces droits étaient protégés. Mais ce que l’auteur s’applique à faire découvrir au lecteur, ce sont les raisons qui expliquent cette attitude des femmes blanches françaises qui n’ont jamais pris en considération le racisme et le colonialisme dont d’autres françaises étaient les victimes. Le Mouvement féministe français a volontairement fermé les yeux sur le fait qu’une femme française « colonialisée » et « racisée » a des problèmes spécifiques. Le MLF n'a pas voulu voir que l'Etat français avait une politique différente à l'égard de la femme selon la couleur et la géographie.

Raphaël ADJOBI

Tire : Le ventre des femmes, capitalisme, racialisation, féminisme, 229 pages.

Auteur : Françoise Vergès

Editeur : Albin Michel, 2017

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18 mai 2017

Plus jamais esclaves ! (Aline Helg)

                          Plus jamais esclaves !

                         De l’insoumission à la révolte,

                       le grand récit d’une émancipation 1492 – 1838

                                            (par Aline Helg)

Plus jamais esclave 0001

            Voici le livre que tous ceux qui disent s’intéresser à l’esclavage des Noirs dans les Amériques et à son abolition doivent absolument lire. Un impératif intellectuel incontournable ! C’est le premier livre qui montre les différentes pratiques esclavagistes dans le Nouveau Monde et les différentes techniques utilisées par les esclaves, du XVIe au XIXe siècle, pour obtenir leur liberté.

            Dans Plus jamais esclaves ! Aline Helg montre qu’il y a des différences dans le traitement des esclaves dans chaque colonie ; et cela selon le royaume européen dont elle dépend. Ces différences de traitement expliquent par exemple pourquoi il y a plus d’infanticides et plus de révoltes dans les colonies françaises, anglaises ou néerlandaises que dans les colonies espagnoles ou portugaises. D’autre part, l'auteur montre que le marronnage ou la fuite est le moyen privilégié par les esclaves pour recouvrer leur liberté et non pas la révolte comme certains colons le faisaient croire à leur royaume ; car contre des soldats européens bien armés et entraînés, les esclaves disposant au mieux de machettes et de bâtons savaient qu’ils n’avaient aucune chance lors des rares insurrections qui se terminaient toujours par des massacres et des mises à mort théâtrales et atroces. Même si les rebellions se sont multipliées à la fin du XVIIIe et surtout au début du XIXe siècle, Aline Helg note que « un peu partout, l’approche de l’abolition suscita une recrudescence de fuites, montrant que beaucoup d’esclaves voulaient gagner leur liberté avec leurs pieds plutôt que de la recevoir passivement des mains d’un maître auquel ils ne faisaient pas confiance ».

            Outre le marronnage ou la fuite, l’engagement militaire et l’achat de leur liberté constituaient pour les esclaves des moyens légaux par lesquels ils sortaient de la servitude que leur imposaient les Blancs. Les exemples abondent dans ces deux domaines. C’est ainsi que l’on découvre que le Mexique et le Chili ont été conquis par des soldats Noirs en échange de leur liberté.

            Ce livre fait surtout apparaître de manière éclatante pourquoi l’esclavage des Noirs dans les Amériques a été d’une brutalité inimaginable et sûrement jamais égalée. « Partout minoritaires, [les Blancs] vivaient dans l’angoisse [que] les Indiens pouvaient surgir à tout moment de l’arrière-pays, tandis que les Africains […] dont ils connaissaient la soif de la liberté, les entouraient jusque dans l’intimité de leurs foyers […] Dans ce contexte inquiétant, ils transformèrent souvent les manifestations discrètes de mécontentement d’esclaves en conspirations qu’ils assimilèrent ensuite à des révoltes et réprimèrent cruellement. » Et quand une décision venant de l’Europe n’était pas du goût des colons esclavagistes, ils « initiaient eux-mêmes des rumeurs de complots » pour ensuite se livrer à des condamnations atroces ; toujours les mêmes : les prétendus conspirateurs ou rebelles étaient brûlés vifs, décapités, pendus ou flagellés, avec femmes et enfants. Les propriétaires d’esclaves sacrifiés pour ces faux complots étaient ensuite indemnisés.

Riche en exemples, très détaillé et profond en analyses, ce livre devient vite un bréviaire.

Raphaël ADJOBI

Titre : Plus jamais esclave ! 413 pages.

Auteur : Aline Helg

Editeur : Editions La Découverte, 2016

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11 août 2016

Libres et sans fers, paroles d'esclaves français (Frédéric Régent, Gilda Gonfier, Bruno Maillard)

                                          Libres et sans fers

                            Paroles d'esclaves français      

              (Frédéric Régent, Gilda Gonfier, Bruno Maillard) 

Libres et sans fers 0003

            Voici le livre que tous ceux qui s’intéressent à l’esclavage des Noirs outre-Atlantique devraient absolument lire. Il ne s’agit pas d’un récit imaginaire tendant à reconstituer la réalité à partir de l’Histoire ni d’un traité supplémentaire de l’histoire de l’esclavage. Ici, on plonge directement au cœur de la vie quotidienne de la main d'œuvre servile et donc de la réalité, parce qu'on accède enfin à sa parole. Oui, c'est possible !

            Si en Angleterre et aux Etats-Unis des esclaves ont laissé des traces écrites de leur vie – directement ou par l’intermédiaire des abolitionnistes qui leur ont servi de plume – en France nous n’avons absolument rien nous permettant de savoir ce qu’ils pensaient et disaient de leur condition. Toute notre histoire nationale concernant l’esclavage des Noirs n’a été bâtie qu’à partir des écrits et des témoignages des colons esclavagistes ! Autant dire que nous professons une histoire des vainqueurs, pour ne pas dire que nous pataugeons dans le mensonge absolu quant aux conditions de vie des Noirs transplantés dans les Amériques. Et c’est pour combler notre totale ignorance de leur vie quotidienne dans les colonies françaises que Frédéric Régent, Gilda Gonfier et Bruno Maillard ont entrepris le travail de recherche qui nous est proposé dans ce livre à la fois passionnant et très instructif.

            Entre le travail forcé dans les champs et le supplice du fouet sanctionnant les écarts de conduite, quelle vie menaient les esclaves noirs dans nos colonies ? Etaient-ils correctement logés, suffisamment nourris et décemment habillés ? Ce qu’en disent les discours officiels est-il vrai ? A quoi occupaient-ils leur dimanche, jour de repos que leur concédait le Code noir ? Que pensaient-ils de leurs maîtres, de la condition qui leur était faite ? Pourquoi fuyaient-ils les plantations, et pourquoi y revenaient-ils volontairement parfois ? Comment se réalisaient les unions, se menaient les vies conjugales ? Comment vivaient les esclaves des villes, ceux des champs ? Comment rachetaient-ils leur liberté ? L’originalité de la démarche suivie par nos trois auteurs nous permet d’avoir une réponse précise à chacune de ces questions et à bien d’autres encore que vous ne manquerez pas de vous poser au fur et à mesure de votre progression dans la lecture de ce livre.

            C’est en effet l’originalité de la démarche nous permettant de découvrir pour la première fois en France les paroles des esclaves - et par voie de conséquence ce qu’ils pensent d’eux-mêmes et de leurs maîtres - qui séduit. Plutôt que de se fier aux historiens qui ne font que relayer les propos des colons, nos trois auteurs ont choisi de recourir aux archives judiciaires ! C’était simple mais il fallait y penser ! Car dans les archives judiciaires ont été consignées les paroles des esclaves lorsqu’ils ont été appelés à se défendre ou à témoigner. Certes, malgré la fausse formule « Libres et sans fers » qu'ils devaient prononcer avant leur déposition, nous imaginons aisément que témoigner contre leurs maîtres était une épreuve susceptible de modifier leurs discours, compte tenu des représailles qui pouvaient s'ensuivre. Mais « au-delà de la procédure, les esclaves racontent des fragments de vies » que l’Histoire devra désormais prendre en compte.

            Ce livre nous permet de découvrir comment entre le marteau et l’enclume, c’est-à-dire entre le travail forcé des champs et le supplice du fouet, les esclaves ont développé « des activités économiques parallèles, illicites ou non, des pratiques culturelles » à l’intérieur et en dehors du domaine du maître, en d’autres termes de multiples tactiques pour survivre et qui nous les montrent dans toute leur humanité. Et selon nos auteurs, c'est assurément en construisant un "monde parallèle" qui échappe en partie au contrôle des maîtres que la main d'œuvre servile a préparé ou forcé les esprits à l'abolition de l'esclavage.  

Raphaël ADJOBI / La reprise intégrale de ce texte est interdite / Une conférencesur les réparations

Titre : Libres et sans fers, paroles d'esclaves français, 286 pages

Auteurs : Frédéric Régent, Gilda Gonfier, Bruno Maillard

Editeur : Fayard Histoire, 2015

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24 juillet 2016

Cyril Lionel Robert James, La vie révolutionnaire d'un "Platon noir" (Matthieu Renault)

                                  Cyril Lionel Robert James

                         La vie révolutionnaire d'un "Platon noir"

                                             (Matthieu Renault)                     

Cyril James 0002

            Cyril Lionel Robert James est un nom que nous serons contraints d'intégrer à notre univers francophone et au mouvement panafricain, après la lecture de ce très beau livre de Matthieu Renault. Né le 4 janvier 1901 sur l'île de Trinidad (près des côtes du Venezuela), l'homme a été, à partir de 1932 où il est arrivé en Angleterre, des plus grands combats intellectuels européens et panafricains.

            Celui qui se définit lui-même comme un marxiste-léniniste a côtoyé Trotski durant les dernières années d'exil de ce dernier au Mexique, des intellectuels anglais comme Virginia Woolf, des panafricanistes comme Edward Blyden, Padmore, W.E.B. Du Bois et Kuamé N'Krumah, un chef de file de la négritude comme Léon-Gontrand Damas, ou encore le communiste franco-russe Boris Souvarine. Il a participé à la fondation de nombreux cercles littéraires ainsi que des organisations internationales contre l'impérialisme et le colonialisme.

            Paradoxalement, comme le fait remarquer Matthieu Renault, l'éducation coloniale reçue sur son île natale - et qui avait nourri en lui des ambitions littéraires - avait rendu James "intellectuellement plus européen que les marxistes européens". Mais, ajoute-t-il, "tandis que l'histoire était restée jusqu'alors pour lui une question abstraite, le marxisme lui enseigna la logique qui en gouverne le mouvement". Et c'est précisément L'histoire de la révolution russe de Trotski qui fut à l'origine de la carrière révolutionnaire de James, concrétisée pour ainsi dire par la rencontre avec les ouvriers de Nelson en Angleterre. Il avait alors compris pourquoi Lénine plus que Marx fait des gens ordinaires la force motrice de l'Histoire. Désormais convaincu que la connaissance de l'Histoire est pour l'historiographe une arme de combat, la meilleure préparation à la politique, "c'est [...] la voie de l'écriture-réécriture de l'histoire qu'[il] emprunta pour servir la cause du panafricanisme". Quel étourdissant cheminement !

            Outre les multiples rencontres et les lectures qui ont forgé l'esprit révolutionnaire de James, Matthieu Renault passe en revue ses œuvres, les analyse et essaie d'asseoir les grandes lignes de ses convictions et de ses combats. Il montre que les œuvres de James établissent des connexions entre toutes les révolutions - française, russe, la révolte des Noirs à Saint-Domingue, les événements de mai 1968 en France - et les font apparaître comme un "laboratoire du capitalisme". C'est dire que James refuse de subordonner la lutte coloniale à une simple question de race. Il la situe pleinement sur les rapports de force entre le capitalisme et la liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes ; une question de lutte des classes avant tout.

            Si la compréhension du début de l'avant-propos est absolument fastidieuse, ce livre apparaît aussi comme un excellent auxiliaire pour l'étude de certains ouvrages comme un enfant du pays de Richard Wright, Capitalisme et esclavage d'Eric Williams - l'homme qui a conduit Trinidad et Tobago à l'indépendance - ou encore Othello de Shakespeare. Mais ce que l'on retient avant tout, c'est le fabuleux parcours de James et sa grande volonté de tout approfondir : les discours politiques ou révolutionnaires, l'histoire, la littérature, l'art, le sport. Un livre qui nous fait découvrir un homme complet et fascinant.

Raphaël ADJOBI

Titre : C. L. R. James, La vie révolutionnaire d'un "Platon noir". 213 pages.

Auteur : Matthieu Renault

Editeur : La Découverte, Paris, 2015. 

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08 juillet 2016

Rire enchaîné, Petite anthologie de l'humour des esclaves noirs américains

                                          Rire enchaîné

        petite anthologie de l'humour des esclaves noirs américains

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            Nous savons tous que l'esclavage dans les Amériques était fait de brutalités, d'ingénieuses mutilations, d'humiliations et de mises à mort spectaculaires pour servir d'exemple. Peut-on dans ces conditions trouver l'occasion de franches rigolades ?

            Voici une anthologie des petites histoires drôles que les Noirs et leurs descendants se racontaient comme pour exorciser le sort qui leur était fait. Des histoires drôles qui nous enseignent beaucoup à la fois sur l'esprit des esclaves et celui des maîtres. D'un côté - parce que la recherche de la liberté est inhérente à l'état d'esclavage - on cherche inlassablement les voies et moyens pour rendre son ouvrage moins pénible, pour échapper à la faim, ou pour mettre Dieu de son côté contre le maître ; de l'autre, on cherche à tirer le meilleur rendement de ses esclaves tout en prenant soin de deviner et châtier leurs moindres intentions pouvant porter atteinte au pouvoir du capital.

            C'est donc pour ainsi dire ce jeu du chat et de la souris - mais ici la souris est bien dans un enclos - que Rire enchaîné nous propose de découvrir sous un angle à la fois humoristique et édifiant. Nous y découvrons en effet la preuve que de nombreuses trouvailles et inventions attribuées aux Blancs sont les œuvres des esclaves. Car quand il faut trouver la solution à un problème, "(le maître) ne s'en préoccupait pas trop, pas plus que du reste, parce qu'il pouvait compter sur (l'esclave)". Ce livre nous apprend aussi que les maîtres contrôlaient tout jusqu'au contenu des prières de leurs esclaves. Par ailleurs, on y découvre une singularité du métier de chasseur d'esclaves. Nous savons que contre les esclaves marrons qui se cachaient dans les forêts et les ravins les chasseurs avaient recours à des molosses spécialement dressés pour leur donner la mort quand on ne pouvait pas les ramener. Dans les villes, "(ce) métier consistait à acheter les titres de propriété des esclaves en fuite pour une fraction de leur prix d'origine. (Le chasseur) les prenait en chasse et, une fois qu'il les avait rattrapés, il les revendait avec profit". Rien ne se perdait ; l'esclavage devait être toujours rentable.

Voici un extrait qui illustre admirablement l'esprit du livre :

"Du temps de l'esclavage, un nègre avait l'habitude de prier sous un plaqueminier. Il venait y supplier Dieu de tuer tous les Blancs. Un jour, le vieux maître l'entendit et, le lendemain, il se cacha dans l'arbre avec un sac de pierres. Lorsque le nègre revint implorer le Seigneur de tuer tous les Blancs, le vieux maître lâcha une pierre sur la tête du nègre qui en perdit l'équilibre. En se relevant, il leva  les yeux au ciel et déclara :

- Seigneur, je t'ai demandé de tuer tous les Blancs. Tu sais donc pas faire la différence entre un nègre et un Blanc ?"

Raphaël ADJOBI

Titre : Rire enchaîné, petite anthologie de l'humour des esclaves noirs américains.

 Auteur : Textes réunis et traduits de l'anglais par Thierry Beauchamp.

Editeur : Anarcharsis, février 2016, 108 pages.

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22 mars 2016

Une colère noire (de Ta-Nehisi Coates) et la préface ambiguë d'Alain Mabanckou

                                         Une colère noire

                                              (Ta-Nehisi Coates)

                         Et la préface ambiguë d'Alain Mabanckou

Une colère noire 0001

            L’Américaine Toni Morrison, Prix Nobel de littérature, a eu les mots justes pour qualifier le ton de ce livre et par la même occasion la place que prend désormais son auteur dans la littérature noire américaine. Selon elle, Ta-Nehisi Coates remplit le vide intellectuel laissé par la mort de James Baldwin. En effet, celui qui a aimé La prochaine fois le feu aimera sûrement Une colère noire. Toutefois, deux éléments de la présentation du bel essai de Ta-Nehisi Coates ne manqueront pas d’interpeller de nombreux lecteurs au point même de provoquer chez certains de l’indignation. Et ce sont ces deux éléments qui sont l’objet de mon analyse ici.  

              Un titre inadéquat et réducteur

            D’abord, on se demande pourquoi le titre original « Between the world and me » - Entre le monde et moi - est devenu « Une colère noire », réduisant ainsi le contenu du livre à une colère d'une grande intensité. Le titre français ne convient absolument pas parce qu’il n’est pas question dans ce roman d’une simple colère ; si grande soit-elle.

            L’on ne fait pas l’éducation de son enfant avec une pédagogie construite sur la colère. On ne peut donc croire que cette lettre de l'auteur à son fils est destinée à lui transmettre une colère nourrie par les violences policières à l'égard des Noirs. Non ! Le contenu de cette lettre va beaucoup plus loin dans l'analyse des faits présents et passés et aboutit à l’affirmation claire de la haine d’un état de fait, d’une pensée unique. Laquelle ? L’auteur hait le fait que certains parmi nous en se déclarant Blancs ont établi une hiérarchie dans la diversité des êtres dont la prééminence de couleur revient à la leur. Oui, il a fait le constat que « le progrès de ceux qui se croient Blancs est fondé sur le pillage et la violence » ; aussi travaillent-ils à la perpétuation et à la maîtrise de leur domination.  C’est la haine de ce système destructeur que clame ce livre. C’est donc une leçon de sagesse qui pousse l’auteur à demander à son fils d’ouvrir les yeux sur la réalité américaine et l’impasse dans laquelle pourrait le conduire la poursuite du rêve américain ; car les crimes impunis des policiers blancs sont la preuve qu’en face un autre rêve est au pouvoir et tient à y rester. Ce n’est pas la colère qui anime Ta-Nehisi Coates en écrivant cela mais la haine d’une machine infernale ; car « la haine, tu ne peux pas lui faire baisser les yeux ».

            Par ailleurs, en optant pour "Une colère noire" comme titre, l'éditeur n'a pas tenu compte de la citation de Richard Wright qui introduit le livre. Il y est question de « la chose [...] s'interposant entre le monde et moi ». On peut croire sans se tromper que cette pensée de Richard Wright a influencé le choix du titre en anglais « Between the world and me ». Oui, entre les êtres à la peau sombre et le monde s'est glissée l'idée de « race » proclamée par ceux qui se sont déclarés Blancs avec l'idée d'une hiérarchie de valeur basée sur la couleur de la peau ! « Nous attribuons des noms aux étrangers que nous haïssons et nous nous trouvons dès lors confirmés dans notre appartenance à la tribu ». Voilà exactement ce que les Blancs ont fait. Et tous leurs actes de pillage et de violence participent à la préservation de leur tribu et à la pérennisation de sa suprématie ou sa domination. « Cette violence [que le Blanc a glissé entre lui et le Noir] n'a rien de magique ; elle avait été conçue d'une façon cohérente » ; de même que « les tenants de l’esclavagisme possédaient des arguments, organisés selon une véritable théorie raisonnée, éloignée de toute improvisation » comme le soulignait si bien Olivier Merle dans Noir négoce. On comprend donc que pour Ta-Nehisi Coates c’est le rêve du Blanc qui tue le Noir.   

                               Une préface ambiguë

            Le deuxième élément qui retient l'attention et suscite l'indignation est le contenu de la préface d'Alain Mabanckou. Connaissant ses idées qui lui valent la détestation de très nombreux Noirs de France, j'avoue sincèrement que son seul nom rivalisant avec celui de l'auteur au sommet de la première de couverture m'aurait détourné du livre si je n'avais pas entendu l'auteur sur les ondes de France Inter. Par ailleurs, au regard des échos que j'avais du livre, le choix de l’auteur du Sanglot de l’homme Noir pour signer la préface m'avait paru très surprenant.

            Alain Mabanckou a-t-il été choisi pour donner la réplique à l'auteur ? Voulait-il se poser en Noir français réfutant la vision de la relation entre le Blanc et le Noir que souligne Ta-Nehisi Coates ? Naviguant entre éloignement et rapprochement, entre éloge et critique à peine voilée, Alain Mabanckou prend ses distances avec Ta-Nehisi tout essayant de ne pas se fâcher avec lui.

            Comme à son ordinaire, notre homme qui – dans Le sanglot de l'homme Noir – pointait du doigt ces « Africains (qui) en larmes alimentent sans relâche la haine envers le Blanc » ne manque pas de relever les antagonismes qu'il a pu observer entre les Noirs eux-mêmes selon leurs horizons, leur peau métissée ou foncée ; et cela pour dire à Ta-Nehisi Coates que la violence dont il parle n'est pas propre à l'homme blanc. Il lui fait observer que les Africains ont fait de leur continent « le monopole de la source, une source dans laquelle tous les lamantins éloignés reviendraient boire ». Il reproche aux Noirs Américains d'avoir « érigé (leur) passé d'esclave (en) élément constitutif de l'identité noire américaine, bien au-delà de l'appartenance à la nation américaine ». Pour illustrer son propos, il donne son propre exemple : « Aux Etats-Unis, j'ai en permanence le sentiment que je ne serai pas intégré dans la communauté noire américaine. [...] Parce que je ne peux revendiquer votre passé de la captivité ». Si ce n'est pas un règlement de compte, c'est un vrai réquisitoire pour condamner les idées de l'auteur américain.

            Quant aux violences policières que Ta-Nehisi Coates dit être un héritage de l'esprit du passé esclavagiste de l'Amérique, Alain Mabanckou les réduit à un phénomène récent : « L'Amérique, [...] ces derniers temps, traverse des turbulences sociales marquées par des bavures policières contre les Africains-Américains ». Sous sa plume, les violences délibérées, exécutées avec force acharnement par des policiers américains sur les personnes noires sont récentes (« ces derniers temps ») et même de simples « bavures » – c’est-à-dire des erreurs ou des abus de pouvoir. En d'autres termes, il nie le lien étroit que l'écrivain américain établit entre ces violences délibérées et impunies d’une part et les coups de fouet qui accompagnaient le travail de l'esclave ainsi que les lynchages qui se sont poursuivis jusque dans les années 1960 et 1970 d’autre part.

            Sûr du caractère récent des violences policières américaines à l'égard des Noirs et de l'absence de tout lien avec le passé esclavagiste, Alain Mabanckou dit que Ta-Nehisi Coates « apporte une modernité et une fraîcheur de regard qui remettent en selle les grands principes civiques ». Ce qu'il voudrait un éloge n'en est pas du tout ! Que veut dire « un regard moderne » ? Où est-elle la modernité de ce regard ? Ces tueries policières sont-elles modernes ? Leur dénonciation est-elle moderne ? Voir la communauté blanche américaine comme une tribu protégeant son pouvoir de domination et perpétuant un héritage est-il moderne ? Ne nous trompons pas : Alain Mabanckou tient à contredire l'auteur américain à qui il fait remarquer que « la communauté noire est [aussi] actrice de ces affrontements ».

            En moins de dix pages, Alain Mabanckou ne fait rien de plus que relever les fautes et les antagonismes des Noirs pour minimiser la portée du message de l'auteur américain. Il se permet même, pour finir, de lui donner un conseil : « Pour mieux combattre la haine, cher Ta-Nehisi Coates, j'ai toujours utilisé les deux armes qui sont en ma possession, et ce sont elles qui nous unissent, pas notre couleur de peau : la création et la liberté de penser ».

            On est tenté de demander à notre moralisateur depuis quand la création et la liberté de penser ont-t-elles empêché un Noir d'être victime du racisme dans les rues de Paris ou de New-York ? Depuis quand la liberté de penser et de créer a-t-elle permis d'éviter le racisme de la suprématie blanche aux Etats-Unis ? Depuis quand la liberté de penser et de créer a-t-elle empêché la France de s'appliquer à gommer le passé des Noirs dans les manuels scolaires pour perpétuer la France blanche afin qu'elle regarde toujours le Noir comme l'étranger condamné indéfiniment à s'intégrer ? Ce n’est pas parce qu’un Noir a réussi à sortir du trou dans lequel sa communauté a été jetée qu’il doit se permettre de dire que l’effort individuel est la voie de sortie pour les siens. Un Noir européen est-il bien placé pour faire la leçon à un Noir américain en matière de combat contre le racisme ? Dans ce domaine, reconnaissons qu’il est préférable de se fier à l'expérience d’un Américain qui dit à son fils : « la lutte, c'est la seule part du monde que tu peux contrôler ».     

            Cette préface est assurément une attaque supplémentaire d'Alain Mabanckou contre la haine que de très nombreux Noirs manifestent à l'égard d'un système – je dis bien d'un système – qui prône et cultive la suprématie blanche par tous les moyens y compris la violence. Avec lui, quand on parle de racisme, il écrit un roman – Black Bazar – pour montrer le « racisme » entre les Noirs ; quand on parle de l’esclavage, il vous lance « faut-il rappeler […] l’esclavage des Noirs par les Noirs ? » (Le sanglot de l’homme Noir). Il lui restait à nous jeter à la face que « la communauté noire est [aussi] actrice des affrontements » avec les policiers blancs. C’est désormais chose faite. Ceux qui jusque-là ignoraient que quand on touche à l'homme blanc on trouve Alain Mabanckou sur son chemin, le gourdin à la main, savent maintenant à quoi s’en tenir. Car Alain Mabanckou s'est définitivement déclaré le vigile de l'homme blanc.

            De toute évidence, la France use et abuse de l'auteur du Sanglot de l'homme Noir sans doute parce qu'il serait pour l'heure le seul écrivain noir en vue dans l'hexagone. Il lui faut tout de même veiller à ne pas faire d'un phénomène de mode une science absolue. Le lecteur sera seul juge de la pertinence du discours de Ta-Nehisi Coates dans cet excellent livre dont la lecture bouscule les consciences et suscite un regard particulier sur la difficile cohabitation entre le Noir et le Blanc depuis la naissance de la notion de "race". Un livre plein de franches vérités mais au ton moins rageur que La prochaine fois le feu de Baldwin parce qu'empreint d'une sagesse toute pédagogique.

     * Entretien télévisé

Raphaël ADJOBI / La reprise intégrale de texte est interdite

Titre : Une colère noire, 203 pages

Auteur : Ta-Nehisi Coates, 2015.

Editeur : Autrement, 2016 pour la traduction française.

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06 mars 2016

Notre mal vient de plus loin, penser les tueries du 13 novembre (Alain Badiou)

                    Notre mal vient de plus loin

                    penser les tueries du 13 novembre

                                              (Alain Badiou)

Alain Badiou 0008

            Maintenant que nous avons tous séché nos larmes et consolé les nôtres, maintenant que nous avons moins les nerfs à fleur de peau, prenons le temps de nous parler les yeux dans les yeux, à cœur ouvert, raisonnablement.

            Au lendemain des attentats qui ont endeuillé Paris et la France entière, quiconque aurait exprimé son désir de comprendre ce qui nous arrivait serait apparu aux yeux de beaucoup comme celui qui excusait le crime. Maintenant que la vie a repris son cours, il faut réellement chercher à comprendre pour ne pas paraître un sot pour qui l'expérience n'est jamais une leçon pour l'avenir.

            Souvenons-nous que c'est notre président qui, d'un air martial avait lancé « il faut châtier Bachar el Assad ! » comme on disait jadis « sus à l'ennemi ! » Nous avions alors commencé à lancer des bombes sur la Syrie. Et quand la Russie a pris la décision d'engager à son tour ses avions dans les combats dans ce pays, nos autorités n'ont pas manqué de dire, d'un ton moralisateur, qu'il serait bon de vérifier si les Russes bombardaient bien Daech et non les autres opposants à Bachar el Assad ; ceux que l'Occident soutient. Et lorsque l'avion commercial russe s'est écrasé dans le désert du Sinaï, les médias français avaient immédiatement rattaché l'accident à l'intervention de ce pays en Syrie. Les enquêtes leur ont totalement donné raison.

            Chose surprenante, voire choquante, a été de constater qu'après les attentats du 13 novembre 2015, personne n'ait osé montrer du doigt les actions de nos autorités politiques en Syrie ! Nous sommes prompts à voir la paille dans l'œil de l'autre mais incapables de voir la poutre qui nous crève les yeux ! Tels nous sommes, en France. C'est bien connu : tout le monde nous en veut ; tout le monde jalouse notre démocratie, notre liberté ! Et pour cette dernière, nous sommes prêts – à ce qu'il paraît – à autoriser l'Etat à la gérer, à la contrôler.

            La question que quelques rares personnes se posent désormais est celle-ci : les vagues de mesures prises pour protéger nos libertés sont-elles les bonnes pour prévenir le type d'attaque que nous avons connue ? Et quand bien même nous céderions toutes nos libertés entre les mains de l'Etat, serions-nous pour autant en totale sécurité ?

            A vrai dire, ce que nous avons de mieux à faire est d'ouvrir les yeux pour analyser avec une grande lucidité ce qui nous est arrivé le 13 novembre 2015. Et c'est exactement ce que nous propose le philosophe Alain Badiou dans ce petit essai au ton franc et sans doute dérangeant pour beaucoup. Il n'y a pas de fumée sans feu, dit l'adage. Disons que c'est souvent le cas. Les Anglais ont manifesté pour s'opposer à la décision de leurs autorités d'envoyer des avions en Syrie. Qu'avons-nous fait en France ? Comment pouvons-nous bêtement croire que les bombes que nos dirigeants décident de lâcher sur les villes syriennes ne tuent que les sataniques barbus armés jusqu'aux dents ? Comment pouvons-nous ne pas avoir l'intelligence de comprendre que les Syriens qui arrivent chez nous fuient la même chose que nous avons subie le 13 novembre 2015 ? Comment pouvons-nous nous croire avisés ou sages quand nous regardons indifférents nos pays occidentaux défaire allègrement des états en Afrique et dans le monde arabe et y installer la désolation pour des intérêts économiques ? Comment peut-on s'arroger le droit de dire que tels humains doivent être défendus et tels autres doivent recevoir des bombes sur leur tête ?

            Alain Badiou nous appelle à être moins ignorants de la géopolitique – la grande faiblesse des Français – et des enjeux actuels qui agitent le monde. Les gouvernants européens ne gouvernent plus rien, ni ici ni ailleurs. Ils ne sont que les agents du jeu de la géopolitique dont les rênes sont entre d'autres mains. Ce petit livre vient nous ouvrir les yeux sur les causes du délitement des sociétés occidentales et des méfaits du capitalisme mondialisé aux allures outrageusement impérialistes. Lire ce livre, c'est voir plus loin et mieux découvrir ce qui nous entoure pour agir efficacement sur le monde, au lieu de demeurer dans l’affect et prôner l’édification de barrières de protection mentales et physiques !  

Raphaël ADJOBI             / Vidéo d'Alain Badiou

Titre : Notre mal vient de plus loin, Penser les tueries du 13 novembre, 63 pages

Auteur : Alain Badiou

Editeur : Ouvertures Fayard, janvier 2016, 5 euros

Posté par St_Ralph à 22:11 - Littérature : essais - Commentaires [2] - Permalien [#]