Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

29 avril 2017

Jardin des colonies (Thomas B. Reverdy et Sylvain Venayre)

                Jardin des colonies

                (Thomas B. Reverdy & Sylvain Venayre)

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            Jardin des colonies est un roman tout à fait original. Qui aurait imaginé qu’une conversation entre deux personnes visitant un jardin pouvait constituer un roman passionnant ? Eh bien, c’est la prouesse que Thomas Reverdy et Sylvain Venayre réalisent avec Jardin des colonies. Mais reconnaissons tout de suite que c’est le lieu de la promenade et sujet de cette conversation qui intrigue, interroge et passionne.

            Nous savons tous qu’évoquer le passé colonial de la France suscite immédiatement les envolées lyriques des politiciens de droite qui se croient obligés de penser à la place des populations et par conséquent leur indiquent souvent comment elles doivent lire et comprendre notre Histoire. Certains parmi eux clament haut et fort les bienfaits de la colonisation et d'autres considèrent celle-ci comme un partage de culture. C’est dire que les uns et les autres veulent nous laisser croire qu’ils rêvent de voir la France colonisée par un autre peuple afin de jouir des trésors cachés de l’impérialisme subi. Comme je l'ai écrit ailleurs, ils semblent de toute évidence regretter l’échec de la tentative de colonisation de la France par l’Allemagne nazie.

            Malgré cette apologie du colonialisme français par des politiques qui semblent ne pas voir passer le temps et évoluer les pensées, nous découvrons avec ce roman que dans les faits la France est profondément honteuse de son passé colonial.

            Oui, la France ne sait pas quoi faire de tous les vestiges qui témoignent de façon trop insolente de l'affirmation de sa supériorité sur d’autres peuples, sur d’autres cultures ; sentiment qui l’avait conduite non seulement au pillage de ses colonies mais encore à asseoir des théories que l’on a du mal à croire aujourd’hui sorties de l’esprit de personnes douées de raison. La honte qu’éprouve la France par rapport à ce passé se voit dans l’abandon des monuments de cette époque coloniale dans le jardin de Nogent. Ce « jardin colonial » administré par Jean Thadée au début du XXe siècle et qui célébrait la gloire de l’empire français présente aujourd’hui quelque chose de honteux pour notre conscience républicaine et de profondément blessant pour la laborieuse construction de notre fraternité nationale*. Aussi, de même que « La chasse au nègre » - la sculpture de Félix Martin évoquant la brutalité des esclavagistes européens dans les colonies - avait été débaptisée pour devenir « Un noir attaqué par un molosse », de même le « Jardin des colonies » est devenu aujourd’hui le « Jardin d’agronomie tropicale ». La France semble dire : Cachez-moi ce passé que je ne saurais voir !

            Les vestiges du passé colonial de la France devenus indubitablement encombrants sont donc la trame de ce roman très instructif. Un récit agréable plein de belles réflexions sur la puissance et la gloire coloniales, la représentation de l’autre dans l’Histoire, les jugements de valeur hâtivement prononcés… Un roman qui donne envie de découvrir le « Jardin des colonies » à Nogent dans l’importante parcelle du bois de Vincennes qui lui est concédée. Un vrai livre d'histoire.

* Je paraphrase ici la formule qui justifiait aux yeux de l'état le changement du nom de la sculpture de Félix Martin.

Raphaël ADJOBI

Auteur : Thomas B. Reverdy& Sylvain Venayre

Titre : Jardin des colonies,206 pages

Editeur : Flammarion, 2017.    

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28 mars 2017

Petit pays (Gaël FAYE)

                                           Petit pays

                                              (Gaël Faye)             

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                « De quel pays es-tu ? » Un jeune métis français n’échappe pas à cette « question banale, convenue, passage obligé pour aller plus loin dans la relation » à laquelle les Français blancs soumettent quotidiennement leurs compatriotes noirs. Et puisque « (sa) peau caramel est souvent sommée de montrer patte blanche en déclinant son pedigree », Gaël Faye a décidé d’aller plus loin en remontant lentement, posément, dans les moments les plus heureux et les plus terribles de son enfance.

            Petit pays est le récit de cette enfance menée dans un minuscule pays africain : le Burundi ; pays voisin d’un autre encore plus petit et dont le nom évoque dans la conscience collective le génocide des Tutsis, le Rwanda. On comprend tout de suite que cette enfance burundaise sera imprégnée des événements survenus dans le pays voisin ; surtout quand on découvre l'identité de la mère du narrateur.

            Toute la beauté du livre tient au fait que c’est le bonheur de la vie quotidienne d’un garçon immergé dans les différentes activités de sa bande de quartier qui domine le récit. En effet, Gaël Faye nous plonge dans le rythme infernal d’une enfance africaine faite de liberté, de chapardages de fruits, de tours pendables joués aux voisins ; une vie de grande camaraderie qui semble préserver les enfants de l’ambiance parfois pesante ou énigmatique de chacune de leur famille. Puisque c’est un univers d’enfants qui nous est donné et non pas celui des adultes, on finit par croire que le livre est destiné à de jeunes lecteurs. Et c’est à ce moment-là que se produit l’irréparable de manière crue, violente, inimaginable !

            On quitte alors le livre en se disant : « ce n’est pas vrai ! Non, ce n’est pas possible ! » Et pourtant… La guerre ne se vit pas seulement au front, dans une forêt lointaine, une tranchée lugubre et humide, une plaine immense aux collines menaçantes, une ville aux tours déchiquetées. La guerre semble encore plus effroyable quand elle est partout mais invisible, quand on la côtoie quotidiennement sans la voir vraiment jusqu’au jour où tout s’écroule.

            Ce premier roman de Gaël Faye est à la fois surprenant par son intensité – surtout dans les derniers chapitres – et très émouvant. On en ressort sans voix.

Raphaël ADJOBI

Titre : Petit pays, 216 pages 

Auteur : Gaël FAYE

Editeur : Editions Grasset et Fasquelle, 2016

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03 mars 2017

Le grand combat (Ta-Nehisi Coates)

                                               Le grand combat

                                                    (Ta-Nehisi Coates)

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            Raconter son histoire, surtout quand on ne s'attache pas à des rêveries et à des amours pour arrêter une leçon ou une philosophie quelconque destinée au monde, permet à ceux qui vous écoutent ou qui vous lisent de découvrir une période de la vie de la société dans laquelle vous vivez. C'est le cas avec cette œuvre autobiographique de Ta-Nahisi Coates, écrite en 2008, qui témoigne de la volonté de certaines familles noires de se construire une identité africaine-américaine par l’éducation et l’instruction dans une Amérique qui se cannibalisait.

            Durant les siècles de l’esclavage, parce que les enfants étaient vendus à 8 ou 9 ans, rarement les Noirs ont pu former des cellules familiales et encore moins des mouvements sociaux d'envergure. Enfin solidaires dans leur combat contre la suprématie de la mélanine blanche aux heures sombres de la ségrégation, voilà que dans les années 80 « l’absence d’ennemi précis transformait la plupart des gamins en barbares ». C’était une époque où « la chaude-pisse était le must […]. Les frangines fessues rendaient les mecs cinglés. […] Les grossesses adolescentes faisaient rage. Les maris étaient aux abonnés absents. Les pères des fantômes [alors que] le déferlement d’armes à feu bouleversait l’ordre naturel [à tel point que] si vous aviez le malheur de marcher sur une Puma en daim, c’était le jihad ».

            Et c’est à Baltimore, le microcosme de cette Amérique noire libérée de sa dernière infamie mais livrée à elle-même, c’est « en ces temps d’indignité chronique [où] les pères se vantaient d’abandonner leurs gosses » que celui de l’auteur – un ancien militant des Blacks Panthers – a juré de guider ses sept enfants à bon port. Pour son épouse et lui, non seulement les études revêtaient une très grande importance – « ils étaient allés assez loin pour voir ce qui était possible et ce à quoi ils n'avaient pas eu accès » – mais encore transmettre à leurs enfants la conscience de leur origine africaine et les exigences que cela impose faisait d'eux de vrais missionnaires. En effet, en « despote éclairé », le père organisait le temps libre de ses enfants autour des figures illustres du panafricanisme parce qu’il s’était voué à réhabiliter l’Histoire noire. 

            Si l'éducation est le fil conducteur de ce livre, tout le récit s'articule autour de trois portraits essentiels. Outre celui du père – que le lecteur découvre « voué à la paternité comme un pasteur dépravé à la prêtrise » – nous avons bien sûr celui de l'auteur lui-même et surtout celui, très passionnant, de son frère aîné Big Bill. Ce dernier qui « se voyait uniquement dans le rôle du sportif ou de rappeur » n'accordait aucune importance à ses capacités intellectuelles et encore moins au projet de « conscientisation » du peuple du père. Et comme entre six et quatorze ans l’auteur admirait ce frère aîné, on imagine bien que faire de ces enfants des « Hommes Conscients » sera pour les parents une entreprise laborieuse !

            Le grand combat est donc l'histoire d'une éducation à marche forcée pour ne pas sombrer dans la déchéance ambiante  ou pour ne pas voir sa vie happée par une balle. Un combat qui fait du livre, et donc du savoir, une arme : «une balle [peut] éliminer un ennemi, une grenade en tuer quelques-uns, en revanche, la machine à polycopier [= l'imprimerie donc le livre] peut toucher le cœur et l'esprit de milliers d'entre eux, et faire naître encore plus d'alliés». Belle note d'espoir !     

Raphaël ADJOBI

Auteur : Ta-Nehisi Coates

Tire : Le grand combat, 265 pages

Editeur : Autrement Littérature, 2017 (édit. originale 2008)

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01 février 2017

Tropique de la violence (Nathacha Appanah)

                                Tropique de la violence

                                                 (Nathacha Appanah)

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            Mayotte, est-ce la France ? En lisant ce roman, tout lecteur a lieu de croire qu’il découvre les us et coutumes  d’un autre monde plutôt que ceux d’un territoire que la France a fait sien depuis 1974. Ce roman aurait pu s’intituler La nausée, tant les images font remonter dans le cœur du lecteur des sentiments écœurants.

Avec Tropique de la violence, Nathacha Appanah nous introduit au centre de la brûlante manifestation des dégâts que la France a causés par l’institution de frontières et de visas au sein d’un ensemble géographique, culturel, linguistique et religieux vieux de plusieurs siècles : l'archipel des Comores dont Mayotte n’est qu’une pièce. Cela rappelle le partage de l’Afrique entre les Européens au XIXe siècle sans aucune considération des liens familiaux, des communautés villageoises ou des royaumes existants.          

            Tropique de la violence se présente en grande partie comme un documentaire ou un travail de "micro trottoir" - micro tendu à des inconnus pour recueillir leurs témoignages sur un événement. Mais l'ensemble est emmené par une belle histoire d'amour qui lui confère un charme captivant. C'est l’histoire d’une adoption ratée qui entraîne un adolescent dans une descente aux enfers dévoilant au lecteur les cruelles réalités de l’île. Ne serait-ce pas l’adoption ratée de Mayotte par la France ? Cela en a tout l’air. Car au-delà de la belle histoire d'amour qui vole en éclats, ce qui retient l'attention c'est la critique sans concession d’une politique nationale construite autour des ONG avec « des sages-femmes, des infirmiers, de jeunes entrepreneurs, des instituteurs, tous des jeunes [...], tous blancs […], des théories plein la bouche et pas une once de courage dans les mains. Refaire le monde en faisant griller du poulet sur les plages, aller danser en boîte, tirer un coup vite fait, prendre des bains de minuit, se réveiller à midi au son du muezzin, aller plonger dans le plus beau lagon du monde, profiter au maximun en sachant qu’ici n’est qu’un passage dans [leurs] carrières. Bientôt, dans un an, deux ans, trois au grand maximun, [ils] rentreraient les poches enflées de [leurs] primes, les mains toujours dans le dos et la bouche toujours remplie de grandes théories » !

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            Voilà la face visible de Mayotte pour les Français de l'hexagone ou de la métropole. Quant à la face cachée de cette île que la France tente désespérément d'isoler du reste de ses sœurs de l'archipel contre l’avis de l’ONU et de l’UA (Union Africaine), c’est son statut du plus grand cimetière marin de l’Océan indien, où l’on ramasse régulièrement des nourrissons sur les plages sans que cela fasse la Une des journaux. Tout cela fait de Tropique de la violence un récit d’une force extraordinaire qui fait osciller le lecteur entre l’espoir d'une vie meilleure et la peur obsédante de la mort. Caribou Mayotte ! (Bienvenue à Mayotte !).

Raphaël ADJOBI

Titre : Tropique de la violence, 175 pages

Auteur : Nathacha Appanah

Editeur : Gallimard, 2016

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10 janvier 2017

Tombe, tombe au fond de l'eau (Mia Couto)

                              Tombe, tombe au fond de l’eau

                                                     (Mia Couto)

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C’est toujours un grand risque pour un écrivain de donner à son récit un ancrage trop prononcé dans la réalité sociale d’une contrée. C'est souvent la meilleure façon de déboussoler le lecteur qui peut ne pas voir derrière le particulier l’universalité des êtres et de leurs sentiments. Mais quand cette entreprise est réussie, quel grand bonheur !

            Toute la beauté du roman de Mia Couto repose sur une « narration très africaine », voire mozambicaine – c’est-à-dire – une histoire imprégnée de l’Afrique lusophone. Comprenez par là que le style ne peut nullement être celui d’un africain francophone ou anglophone. L’histoire des peuples est faite de souffrances ; et quand du verbe s’exhalent des senteurs aux parfums locaux - ici coloniaux - la littérature prend un ton à nul autre pareil.

            Dans ce bref récit – moins d’une centaine de pages –organisé en huit chapitres qui se présentent comme huit nouvelles, nous pénétrons dans l’âme d’un vieux pêcheur passant son temps à courtiser sa voisine mulâtre qui, un jour, a échoué là telle l’épave d’un ancien navire dont il imagine les charmes d'antan plus étincelants encore que ce qu’il en sait du prêtre du village. Quant à Luarmina, la voisine mulâtre, comme repue de son passé brumeux, elle ne semble désirer rien d’autre qu’entendre le récit de la vie et des rêves du vieux voisin pêcheur. Le roman progresse donc entre séduction et délicate prise de distance ; l’un et l’autre des protagonistes évitant de briser le fil de la communication par une brutale déclaration ou par un rejet définitif.

            Un roman poétique, plein de formules charmantes comme : « vous pouvez avoir été caressé par une main, un corps mais aucune caresse ne reflète autant votre âme comme la larme qui glisse » ; ou « là où il est toujours midi, tout est nocturne ». Et pour finir, saurez-vous dire quelle est la différence entre un Blanc sage et Noir sage ? Non ? Alors il ne vous reste qu’à lire le livre, véritable trésor du point de vue du style.

Raphaël ADJOBI

Titre : Tombe, tombe au fond de l’eau,  78 pages

Auteur : Mia Couto

Editeur : Chandeigne,  novembre 2015.

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24 décembre 2016

Bug-Jargal (Victor Hugo)

                                                        Bug-Jargal

                                                       (Victor Hugo)

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            Ce roman de Victor Hugo n'est certainement pas celui que ses grands lecteurs préfèrent ou préfèreront. C'est un roman de jeunesse qui, bien que remanié et étoffé quelques années plus tard, porte de manière trop forte le goût romantique de son époque. L'effusion des grands sentiments atténue considérablement la vigueur de l'esprit révolutionnaire que l'on s'attendrait à y trouver.

            Bug-Jargal est en effet l'histoire romancée de la révolution en Haïti, alors Saint-Domingue. Nous sommes précisément en 1791 et même les esprits les plus prompts à s'alarmer ne s'attendaient pas à la révolte des esclaves noirs. "On méprisait trop cette classe pour la craindre" ; aussi l'a-t-on exclue du champ d'action de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789. Mais, deux ans plus tard, "la vengeance [...], ce fruit amer qui murit si tard" finit par devenir un volcan en ébullition.

            Pour nous plonger au cœur de la société des esclaves en révolte et nous faire découvrir à la fois leurs stratégies et leurs antagonismes, Victor Hugo fait de son héros un jeune soldat blanc prisonnier des insurgés.  Et dans cette société à feu et sang, il fait dominer l'image de Bug-Jargal, un colosse noir plein d'humanité et de grandeur et qui chante des sérénades à une Blanche dont il est amoureux ; peinture surprenante à une époque où le mépris qui animait le cœur des Blancs ne leur permettait pas de prêter aux Noirs des sentiments nobles.

            On retiendra aussi que la peinture de l'omnipotence et de la violence des chefs régnant dans les camps des insurgés faite par Victor Hugo tend à discréditer leur force, leur puissance ainsi que la grandeur de leur idéal. Cependant, la victoire sur l'armée française de bandes de révoltés subissant la tyrannie de leurs chefs prouve bien la faiblesse d'une France incapable de surpasser sa suffisance  et se complaisant dans une politique de terreur consistant à décapiter des Noirs. 

            Malgré le romantisme et ses grands sentiments qui prennent beaucoup de place, Bug-Jargal est un roman au style agréable et plein de détails historiques très instructifs quant aux pratiques des colons et leur rôle dans la politique française qui a conduit à l'embrasement de l'île appelée alors la "perle des Antilles".

Raphaël ADJOBI

Titre : Bug-Jargal, 327 pages (L'image illustrative ne correspond pas à l'édition lue)

Auteur : Victor Hugo

Editeur : L.G.F, collection Les classiques de poche, 2016.

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13 novembre 2016

Philida (André Brink)

    Philida ou l'ancêtre esclave d'André Brink                                            

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            Avec Philida, André Brink nous plonge dans les eaux troubles de sa famille. Captivant du début à la fin, ce roman est assurément l'un des plus beaux sur l'esclavage. En modifiant quelque peu les propos que l'auteur prête à l'un de ses personnages, nous pouvons ainsi résumer l'esprit de l'œuvre : "Un jour le SeigneurDieu a décrété : Que la lumière soit. Et la lumière fut. Et puis, il a dit : Que les [Blancs] soient [en Afrique du sud]. Et [l'Afrique du sud] grouilla de [Blancs]. Et puis un jour, il a parlé et il dit : Que les Brink soient. Et ça été la chienlit".

            C'est avec ce ton d'une déroutante franchise que l'illustre romancier sud-africain nous ouvre pour ainsi dire l'album de sa famille et nous fait découvrir avec effroi la vie mouvementée de l'esclave Philida. En effet, celle-ci a été durant son enfance la compagne de jeu idéale d'un de ses ancêtres. La jeune esclave affectée à la confection des tricots pour la famille et François Brink grandiront ensemble et connaîtront ce qu'un garçon et une fille qui ne se quittent pas finissent par connaître. Malheureusement pour Philida, et heureusement pour François Brink, le sang des Noirs ne compte pas parce qu'ils ne font pas partie de l'humanité.

            Dans ce roman, André Brink montre de façon volontairement outrageante l'esprit des Blancs imbus de leurs droits sur le reste de l'humanité. "La blancheur de notre peau - laisse-t-il dire - prouve que nous sommes les fils du Seigneur. [...] Nous sommes arrivés blancs sur cette terre et, à la grâce de Dieu, blancs nous serons au jugement dernier". Les jeunes esclaves noires dont père et fils abusent en toute impunité - parfois au prix de fallacieuses promesses - les enfants métis qu'ils vendent pour avoir la conscience tranquille ou qu'ils noient pour cacher leur adultère quand ce n'est pas pour éviter de contrecarrer un mariage avantageux, tout cela doit être caché aux yeux des autres Blancs pour s'assurer le paradis. Par ailleurs, aller avec ses enfants assister à la pendaison d'un Noir est le gage de la pérennité de la suprématie blanche.

            Mais dès l'enfance, Philida est apparue comme une questionneuse et une raisonneuse. Quand elle recevait régulièrement les coups de fouet, "[...] même les jours ordinaires quand (elle) portait les seaux de merde ou les pots de chambre pour les vider dans le grand trou à l'arrière, [...] ou même les bons jours où (elle) pouvait rester assise à tricoter pendant des heures, (elle) pensait : [...] ça peut pas être réduit à ça, la vie.[...] Un jour, il se passera quelque chose qui changera tout". Ce jour est-il enfin arrivé quand elle découvre que son sang ne compte pas ? Que ses enfants ne comptent pas ?

            En tout cas, avec Philida, André Brink fait bruyamment souffler un vent de liberté dans les branches de l'arbre généalogique d'une famille blanche sud-africaine. Et tout le mérite lui revient parce que cette famille, c'est la sienne.

Raphaël ADJOBI

Titre : Philida, 373 pages. / Une conférence sur les réparations

Auteur : André Brink

Editeur : Actes Sud, 2014.

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10 octobre 2016

Ma part de Gaulois (Magyd Cherfi)

                                         Ma part de Gaulois

                                                  (Magyd Cherfi)

            Ce livre a tout pour plaire : un style multiforme - langage soutenu, courant, familier, argot banlieusard, voire grossier - exprimant des aspirations étourdissantes desquelles émerge une âme de la banlieue toulousaine de la fin des années 70, assoiffée d'une plus grande fraternité culturelle avec le reste de la France ; une âme symptomatique d'une banlieue qui aspire à « sa part de gaulois ».

            En effet, isolés d'une part « derrière le périph », loin de ceux qui s'appellent entre eux Français, et coincés d'autre part entre les exigences ou les attentes démesurées des parents et l'école qui ne leur apprenait « rien d'une quelconque histoire les concernant [...], tous ces bouquins qui ne disaient rien de bien sur eux », les jeunes nés de parents immigrés ont fini par s'inventer une communauté avec ses valeurs arabes et même une manière de s'exprimer en français qu'ils voudraient distinctive. On comprend donc que Magyd Cherfi apparaisse dans cet univers comme « l'étendard nouveau de la banlieue ». Et pourtant, parce qu'il avance en creusant son sillon fleurant bon la langue de Flaubert, de Victor Hugo, de Zola, il est – pour le bonheur du lecteur – la risée de toute la jeunesse très inventive quand il s'agit de sarcasmes. Et quand on ajoute à cela qu'il est le premier arabe du quartier à préparer le bac, on frise le délire et le lynchage ! Des pages magnifiques !

            « Le bac !!!! Une anecdote pour les Blancs, un exploit pour l'indigène ». « Si tu as le bac, lui dit sa mère, je serai ton esclave, tu pourras tout me demander, un bifteck, du poulet, de la viande tous les jours, au désert tu auras des gâteaux tous les jours aussi, tiens, je t'achèterai des Adidas ». Je vous laisse imaginer quelle peut-être la relation entre une mère illettrée arabe et son fils qui prépare le bac. En tout cas, chaque page qui nous les montre ensemble est un vrai délice.

            Ma part de gaulois est un récit à la fois émouvant, drôle et plein de belles réflexions grâce au regard de la banlieue sur la société française très avare à son égard quand il s'agit de culture et qui semble pour ainsi dire la condamner aux soutiens scolaires et aux ateliers divers. Et au moment où cette banlieue tente de faire une entrée qu'elle rêve fracassante dans le camp des « Français » grâce à son atelier théâtre, on reste hilare devant sa déclaration d'amour à la France ou son serment pour une intégration réussie. Un bijou ! La peinture des relations entre les filles et les garçons arabes retiendra certainement l'attention de nombreux lecteurs parce qu'elle est absolument troublante.

            Un beau roman, léger et parfois rythmé comme un slam. Tout en dévoilant les rancœurs, les préjugés, les peines et les rêves de la banlieue, il est de toute évidence une déclaration d'amour à la France et à sa culture littéraire. Magyd Cherfi n'oublie pas en effet que « l'exception française c'est d'être Français et de devoir le devenir ».

Raphaël ADJOBI

Titre : Ma part de gaulois, 259 pages.

Auteur : Magyd Cherfi

Editeur : Actes Sud, 2016  

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12 juillet 2016

La Reine de Saba (le regard de Marek Halter)

                     La Reine de Saba

              (Le regard de Marek Halter)

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Comme de nombreux personnages des récits bibliques, la Reine de Saba fait partie des héroïnes de l'Antiquité qui sont entrées dans le patrimoine mondial. Et comme bon nombre des personnages bibliques, son nom se retrouve plusieurs siècles plus tard dans le Coran, livre du monde arabe au moment où celui-ci triomphait dans la péninsule qui porte aujourd'hui son nom. Etat de chose qui a permis aux Arabes et aux Européens de la représenter parfois sous les traits d'une Blanche.

La figure de la Reine de Saba que propose ici Marek Halter est conforme aux recherches archéologiques, à l'histoire des peuples autour de la mer Rouge et à la réalité de ce vingt-et-unième siècle. En effet, les recherches archéologiques et ethnologiques prouvent qu'avant les arabes l'extrême sud de la péninsule arabique - aujourd'hui le Yemen - était occupé par des Noirs venus d'Afrique. L'existence d'un temple dédié à cette reine ou à une parente dans cette région ne serait donc que chose normale. Ces recherches prouvent aussi que l'histoire de la Reine de Saba est encore vivante en Ethiopie. Autres éléments importants, Axoum, la capitale de ce royaume, ainsi qu'une ville du nom de Saba sont bien situées sur le continent africain. Par ailleurs, depuis 2014 que sévit la guerre au Yemen, plusieurs milliers de Yéménites noirs et musulmans ont traversé la mer rouge pour se refugier en Djibouti (sur le continent africain) qui n'est séparé de la péninsule arabique que par une trentaine de kilomètres. Ce qui accrédite l'idée que le royaume de Saba s'étendait de part et d'autre de la mer Rouge. Idée que soutient Marek Halter dans son roman.     

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Quoi qu'il en soit, que cette reine soit née sur la rive africaine ou arabique ne change rien à l'histoire : elle était noire ! Et c'est sur les côtes africaines que son souvenir se perpétue ! S'appuyant sur cette réalité, tout l'intérêt du roman de Marek Halter réside dans la construction des événements qui ont conduit la Reine de Saba à rencontrer le roi Salomon d'Israël comme en témoigne la Bible. Rencontre qui serait à l'origine d'une descendance juive du roi Salomon en Ethiopie ou de la conversion de certains Noirs de cette contrée au judaïsme des siècles avant le christianisme.

C'est en effet au milieu du XIXe siècle que les Européens - qui connaissaient l'histoire de la rencontre entre le roi Salomon d'Israël et la Reine de Saba grâce aux textes bibliques - ont découvert qu'il y a des juifs noirs en Ethiopie. Devant la tentative de leur conversion au protestantisme par les missionnaires européens, l'Alliance israélite universelle montre aussitôt une farouche opposition à cette entreprise. Dès la fin du XIXe siècle, ce mouvement israélite propose aux juifs éthiopiens l'entrée en Terre Sainte et les y prépare en créant des écoles juives en Ethiopie. Mais devant la réticence de certains juifs, cette volonté est abandonnée jusque dans les années 1980.  A partir de 1984-1985, l'Etat hébreu entreprend d'abord des opérations clandestines puis officielles de rapatriements vers Israël.

Tout n'est pas que mythes et légendes dans la Bible. Ce livre saint est riche en faits historiques qui ont marqué les pas de l'Humanité. Et même lorsque l'on parle de légende, il ne faut jamais perdre de vue la définition de ce mot : une légende n'est rien d'autre qu'une histoire vraie au départ mais dont la véracité a été travestie par des conteurs qui n'ont cessé de l'enjoliver ou d'orienter sa portée. 

Raphaël ADJOBI

Titre : La Reine de Saba, 326 pages.

Auteur : Marek Halter

Editeur : Robert Laffont, 2008.

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14 janvier 2016

Le fils de l'homme (Olivier Merle)

                                       Le fils de l’homme
                                              (Olivier Merle)

Le fils de l'homme 0001

    Ce roman est à la fois le récit de la vie de Jésus et par voie de conséquence celui de la naissance du christianisme. Il n’est nullement ici question de l’affirmation ou de la négation de la divinité de Jésus. En partant de l’idée acceptable par tous qu’il est le fils d’un homme comme tous les autres – les chrétiens ne disent-ils pas d’ailleurs que le Christ s’est fait homme ? – Olivier Merle va montrer comment peu à peu s’est construite sa divinisation, ou comment s’est progressivement installée dans la conscience des hommes l’idée d’un Jésus révélé par Dieu.

    Les chrétiens, comme les non-chrétiens, seront reconnaissants à l’auteur d’avoir pris soin de balayer tous les éléments bibliques mystificateurs qui ont fait de Jésus un être difficilement compréhensible et surtout insondable. Jésus est ici un homme qui, séduit par le message de Jean le Baptiste va l’approcher et devenir son disciple parmi d’autres. En faisant table rase des voix venues du ciel et des métamorphoses ou miracles extraordinaires de la Bible pour ne saisir que son talent de guérisseur sachant compter sur le pouvoir du temps, Olivier Merle en fait un homme ancré dans la société de son époque. Et c’est cette magnifique humanisation qui séduit dans la longue première partie d’un livre qui en compte quatre. Jésus s’est souvent mis en colère. Faux prophète aux yeux de beaucoup, il a souvent été agressé et a parfois dû prendre la fuite. Sa relation avec sa mère a été à certains moments très tendue. Il a été sujet à la déception quand – après la mort de Jean le Baptiste – malgré son charisme et son enthousiasme à annoncer la Bonne Nouvelle, c’est-à-dire le retour imminent du royaume de Dieu, il faisait peu de nouveaux disciples ou de nouveaux sympathisants.             

    En effet, les prêches de Jésus sur la venue du règne de Dieu ne faisaient pas l’unanimité. Malgré son habituelle « tranquille assurance », son comportement et son enseignement « n’étaient pas loin d’éveiller une souterraine hostilité » à son égard parmi ceux qui avaient adhéré aux idées de Jean le Baptiste. Cependant, sur ces terres de Judée, du Pérée et de Galilée où « l’espérance messianique était considérable » parmi les populations, en particulier à Jérusalem – « ce lieu sacré où la présence romaine relevait de l’insupportable » – il était évident que le message de Jésus tombait pour ainsi dire sur une terre fertile. Cela fut très vite suffisant pour les prêtres de Jérusalem qui – chose commune sous toutes les dictatures – pour témoigner leur fidélité à l’occupant romain et perpétuer leur pouvoir, vont promptement prononcer sa condamnation sous le prétexte de préserver la paix religieuse. Sentence qu’exécutera le pouvoir romain représenté par Ponce Pilate.

    Ainsi, deux ans à peine après l’arrestation et la mort de Jean le Baptiste, voici de nouveau orphelin le groupe que Jésus a étoffé. Mais c’est justement à partir de ce moment que commence la progressive construction de la croyance en la parole de Jésus comme révélée par Dieu. C’est en effet dans les trois dernières parties de ce livre que nous avons les plus belles pages sur les intuitions, les réflexions et les idées de génie des disciples, faisant de Jésus le Messie pour les juifs tournés vers Jérusalem, le Christ pour les juifs de culture grecque. Mais c’est aussi à partir de ce moment que les disciples se déchirent quant à l’attitude à adopter devant les autorités religieuses de Jérusalem qui ne veulent rien entendre de ce Jésus et de sa Bonne Nouvelle. Cette rude querelle qui naît parmi les disciples – entre les partisans d’une patiente et passive attente à Jérusalem considéré comme le lieu choisi pour le retour de Jésus et ceux mus par l’excitante mais active attente les poussant à partager la Bonne Nouvelle avec les hommes et les femmes qui l’ignorent – fait apparaître de manière magistrale les premières grandes figures de la chrétienté. Et contrairement à l’opinion communément admise, les plus enthousiastes et les plus grands propagateurs de la foi chrétienne ne sont pas forcément ceux que l’on vénère le plus aujourd’hui.   

    Le fils de l’homme est un roman très agréable et surtout très utile parce qu’il met non seulement un peu d’ordre dans le récit événementiel de la vie de Jésus, sa chronologie, mais également parce qu’il laisse de côté, dans un premier temps, toute la mystique qui entoure le personnage dans les textes bibliques pour le grandir dans l’estime des hommes avant de le grandir dans leur foi. C’est aussi un roman très instructif sur les us et coutumes du berceau de la chrétienté et sur la capacité de l’esprit humain à construire des idéaux galvanisants.   

Raphaël ADJOBI

Titre       : Le fils de l’homme, 493 pages
Auteur      : Olivier Merle
Editeur  : Editions de Fallois, 2015.

Posté par St_Ralph à 13:39 - Littérature : romans - Commentaires [8] - Permalien [#]