Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

21 septembre 2017

Black boy (Richard Wright)

                                                Black boy

                                              (Richard Wright)

Richard Wright

            Black boy est-il un roman ? De même qu’il est impropre de dire que Les confessions de Jean-Jacques Rousseau est un roman, de même l’on peut dire que cette œuvre célèbre de Richard Wright n’en n’est pas un. Il conviendrait d’ajouter un qualificatif au mot roman pour mieux la définir. Black boy est en effet un récit autobiographique d’une profondeur difficilement égalable compte tenu des multiples analyses et réflexions sur la nature de l’homme, du Blanc et du Noir et de la complexité des relations qu’ils entretiennent dans un Sud américain construit dans la violence et la suprématie blanche et qui n’offre à la postérité que « son héritage de crimes et de sang » et son fardeau d’angoisse pour les opprimés.

            En lisant ce livre, toute personne noire ou « racisée » ne peut s’empêcher de se poser cette question : qu’est-ce que ça fait aux Blancs de ce XXIe siècle de voir vivre à leurs côtés des Noirs sur lesquels leurs ancêtres avaient le droit de vie et de mort ? Il semblerait que certains propos qui parfois leur échappent comme des escarbilles d’un feu mal éteint ne seraient que la preuve de la nature profondément méchante de l’homme blanc que les règles des sociétés modernes ont du mal à transformer. Et celui qui, comme Richard Wright, vit dans une société où cette nature blanche s’exprime sans frein ne peut que constamment se demander « ce qui rend les Blancs si méchants ». Du début à la fin de cette œuvre, il cherche à sonder la profondeur du cœur et de l’esprit de l’homme blanc pour savoir "où se donne le branle" de sa méchanceté, en d'autres termes où réside l'impulsion initiale semblable à une bile qui empoisonne l'esprit du Blanc.

            Le Blanc serait-il fait pour vivre méchant ? Dans ce Sud américain, quand un Noir meurt, on dit simplement qu’il « avait été pris par la mort Blanche, ce fléau dont la menace était suspendue au-dessus de la tête de chaque mâle noir ». C’est encore ce que se disent de nombreuses familles noires dans les Etats-Unis de ce XXIe siècle où des Blancs s’engagent dans la police pour pouvoir perpétuer légalement et donc impunément une tradition de verseur du sang des Noirs.

            Et ce fléau a, peu à peu et imperceptiblement modelé le comportement des Noirs au point de lui avoir donné une réalité tangible que chaque lecteur découvrira dans les personnages de Shorty capable de recevoir volontairement des coups de pied pour de l’argent, et de Harrison qui, pour le même but, accepte de se battre à la demande des Blancs contre un autre Noir qui ne lui a rien fait. L’un et l’autre symbolisent tous les Noirs qui ont intégré le racisme comme un jeu de rôle traditionnel ; un jeu de rôle dont les règles sont tracées par des Blancs qui vous font comprendre clairement que vous vivez dans une culture blanche et non dans une civilisation à dimension humaine, que vous vivez dans « un pays où les aspirations des Noirs sont circonscrites, délimitées ».

            Mais Black boy n'est pas que cela ; c'est un livre aux facettes multiples : réflexions sur le pouvoir de la lecture, sur l’éducation religieuse, sur la relation entre le pouvoir et la religion, sur le pouvoir de la faim sur les corps et l’esprit, sur certaines inclinations attachées à l’homme noir comme le vol et le mensonge qui méritent d’être connues de tous… Aussi, aux enseignants des lycées et des universités, je demande d’oublier Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau au moment de choisir pour la jeunesse l’étude d’un ouvrage autobiographique. Ne pas préférer Black boy, c’est accepter de vivre dans un monde où l’autorité de l’Etat et la tradition sont tout et l’intelligence et la perception des faits ne seraient rien.

°J'avais promis à Liss Kihindou de commencer par "Un enfant du pays" du même auteur. Promesse non tenue parce que j'avais "Black boy" sous la main.

Raphaël ADJOBI

Titre : Black boy, 445 pages.

Auteur : Richard Wright

Editeur : Gallimard, collection Folio, 1985.

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06 septembre 2017

L'ivresse du sergenent dida (Olivier Roger)

                           L’ivresse du sergent Dida

                                                   (Olivier Rogez)

L'ivresse du sergent Dida

                Voici un agréable roman au ton résolument politique ! Ici, il n’est point question de soldat traquant l’ennemi sur un champ de bataille, s’attaquant aux femmes et aux enfants dans les villes et les villages envahis, mais de l’ambition politique qui pousse au pouvoir et des difficultés que l’on éprouve à le conserver.

            Dans un pays africain où, comme partout ailleurs sur ce continent, la France tente par des barouds d’honneur d’entretenir sa belle image en déclin rendant toute ambition nationale vaine, les soldats au pouvoir végètent dans une atmosphère de corruption leur conférant un semblant de pouvoir sur les plus faibles. Comme partout ailleurs dans le monde où il n’y a pas de vie politique véritable, quand le chef tout puissant vient à disparaître, s’expriment souvent des ambitions insoupçonnées. Et dans une telle circonstance, il n’est pas étonnant que la France cherche à faire en sorte que rien ne change dans ses affaires avec ce pays en misant sur des hommes qui lui conviennent.

            Mais voilà que le jeune sergent Dida, jusque là destiné à des tâches subalternes, décide de saisir l’occasion pour prendre le pouvoir avec l’aide d’un riche homme d’affaires dont le rêve se résume à « être en haut, et regarder les autres en bas qui t’envient à crever ».

            Bien entendu, la France, l’Onu et la communauté internationale se mettent en branle devant un sergent Dida ahuri de voir son petit pays poussiéreux considéré comme la prunelle de leurs yeux. Et c’est à partir de ce moment que l’auteur délivre les plus belles pages du livre et cela jusqu’à son terme ! Le récit et le discours politique deviennent alors éclatants de justesse, magnifiques ! Après Les Montagnes bleues de Philippe Vidal, c’est assurément le deuxième roman français montrant une vision politique claire pour les opprimés.

            Pour les puissances occidentales et le FMI, tant que le capitaine Dida ne touche pas à leurs intérêts, tant qu’il ne change rien à ce qu’ils ont contribué à mettre en place et qui fait partie de leurs certitudes, il peut garder le pouvoir. Malheureusement, nous savons qu’aucun pouvoir adossé à une armée non républicaine – non formée dans les écoles et selon les valeurs de la République – ne peut prétendre être républicain. Par conséquent, bientôt, le pouvoir vacille et les puissances étrangères se frottent les mains avec l’espoir de voir le pays dirigé par quelqu’un qu’ils connaissent et à qui ils auront remis les rênes. Les certitudes toujours !

            Mais contre toute attente, le capitaine Dida prône une révolution et se met à parler de dignité ! Voilà que contrairement aux autres Africains qui accèdent au  pouvoir par la magie du verbe mais ne savent quel chemin prendre pour sortir leur pays de son état lamentable pour accéder au rêve, Dida veut transformer son rêve en réalité. Voilà donc que « l’engrais organique issu de la putréfaction du régime faisait fleurir l’espoir d’un avenir meilleur, ou du moins décent ». Après tout, l’Australie n’a-t-elle pas été construite par des bagnards issus d’une société anglaise dont ils étaient la lie purulente ? Et « l’Amérique n’avait-elle pas été construite par des mafieux devenus de respectables hommes d’affaires ? » Avec la révolution, Dida devient populaire. Mais pour les soldats, c’étaient eux qui comptaient ; pas le peuple. Et comme en Afrique il suffit de brandir le chiffon rouge de l’ethnicisme ou du tribalisme pour que le monde entier vous donne raison, tous ceux qui voulaient sa place commencèrent à chercher dans leur passé un mot, une phrase, un geste, un regard qui serait subitement le signe de leur rejet et de celui de leur ethnie.

            Les analyses du rêve de Dida et des certitudes européennes représentées par l’ambassadrice de France permettent à l’auteur de rédiger des pages politiques magnifiques que chacun gagnerait à découvrir pour comprendre les relations entre pouvoir dominant et pouvoir dominé. De toute évidence, comme nous, Olivier Rogez a de l’admiration pour ceux dont « l’audace et le courage insensés (…) résident dans la volonté farouche de remettre en cause l’état des choses » françafricaines.

Raphaël ADJOBI

Titre : L’ivresse du sergent dida, 312 pages.

Auteur : Olivier Roger

Editeur : édit. Le passage, 2017

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04 juillet 2017

La reine Ginga, et comment les Africains ont inventé le monde (José Eduardo Agualusa)

                                          La reine Ginga

                  et comment les Africains ont inventé le monde

                                 (José Eduardo Agualusa)

La reine Ginga

            En 1620, à vingt et un ans, le père Francisco José de Santa Cruz quitte son Pernambouc natal (une province du Brésil) pour rejoindre les frères jésuites à Sao Salvador du Congo dans la lointaine Afrique qui a vu naître sa grand-mère. Huit ou neuf mois après son arrivée, il entre comme secrétaire au service de dona Ginga, sœur du roi du Dongo, celle qui deviendra bientôt la « fameuse reine d’Angola qui terrorisait les Portugais ».

            Ce livre est une très belle immersion  dans les relations houleuses et belliqueuses que les royaumes portugais et hollandais ont entretenues au Brésil et en Angola à partir de la fin du XVIe siècle. En effet, s’il est vrai que ce récit se veut une histoire romancée de la vie politique de la reine Ginga et de ses relations avec les Portugais et les Hollandais qui se disputaient l’Angola durant son règne, il est surtout l’histoire de la colonisation de deux continents dont l’un est transformé en pourvoyeur de captifs et l’autre en broyeur d’esclaves.

            Les lecteurs apprécieront la distance constante que prend le narrateur par rapport aux préjugés européens sur l’Afrique et les Noirs. On pourrait croire que sous sa peau blanche, les sangs noir de sa grand-mère et indien de sa mère entretiennent en lui le scepticisme et le rationalisme et surtout un humanisme digne de celui de Montaigne qu’il lit avec délectation. Cependant, il est plaisant de constater que seules la sincérité et la pureté de son cœur le dirigent en toutes circonstances. 

            Grâce à l’absence de cupidité en son cœur – chose rare à une époque où négriers et « religieux ne s’intéressaient qu’au nombre de pièces qu’ils pouvaient rafler et envoyer au Brésil » - son regard distancié lui permet de se poser des questions pertinentes avec beaucoup de candeur et aussi de garder l’esprit analytique pour une meilleure connaissance de la réalité. Ainsi, les lieux communs sont éclairés et pulvérisés par des faits historiques et les discours coloniaux perdent tout leur sens devant les dictons et les fables qui rythment la pensée africaine qu'il découvre.

            On peut croire qu’en choisissant un héros candide et non point cupide, José Eduardo Agualusa a voulu aller au plus près de la vérité historique avec ce livre. Une belle façon de se débarrasser de l'habituel discours colonialiste européen. On y trouve d’ailleurs un très beau conte qui est une excellente réponse à tous les Européens qui, hier comme aujourd’hui, « pensent qu’ils ont le devoir de sauver l’Afrique », à tous les hommes politiques qui se font les fiers héritiers du colonialisme français au point de réclamer en ce XXIe siècle l’enseignement de ses prétendus bienfaits.

Raphaël ADJOBI

Titre : La reine Ginga, et comment les Africains ont inventé le monde, 232 pages

Auteur : José Eduardo Agualusa

Editeur : Editions Métailié, 2017.

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12 juin 2017

Urbi et Orbi (Olivier Merle)

                                                      Urbi et Orbi

                                                        (Olivier Merle)  

Urbi et Orbi 0001

            La locution Urbi et Orbi évoque pour le commun des hommes les bénédictions solennelles que le pape donne depuis Rome à cette ville et au reste du monde. En reprenant cette formule, ce livre d’Olivier Merle veut nous montrer comment le centre de la chrétienté s’est détaché du pays du Christ puis a dérivé pour s’être enfin ancré là où nous savons. Une dérivation extraordinaire du message de Jésus menée par des hommes portés par une foi magnifique ; des hommes parmi lesquels la figure de Paul émerge comme le plus grand tribun des premières heures de l’histoire du christianisme.

            Pour ceux qui ont lu du même auteur Le fils de l’homme, se terminant par la lapidation d’Etienne – faisant de lui le premier martyr chrétien – et la fuite des disciples de Jésus hors de Jérusalem, Urbi et Orbi est clairement le récit des chrétiens hellénistes qui croient que le message du Christ n’est pas uniquement destiné aux juifs de Judée.

            Après la mort d’Etienne, le plus ardent défenseur de la Bonne nouvelle destinée à tous les Juifs, et même aux païens sous certaines conditions, est indiscutablement Philippe. Ce disciple de Jésus originaire de la très lointaine Hiérapolis près d’Ephèse est le contraire de Jacques qui prône l’attente patiente du retour de son frère monté au ciel après sa résurrection. Homme pieux, héritier de son frère à Jérusalem, Jacques est attaché à la loi de Moïse comme une moule à son rocher ; la propagation de l’Evangile  de Jésus est le cadet de ses soucis.

            Dans leur lent mouvement d’évangélisation des Juifs vivant hors de la Judée et de quelques païens souvent acceptés après beaucoup d’hésitation, Philippe et ses partisans auront un dangereux ennemi en la personne de Paul, un Juif romain originaire de Tarse qui, comme beaucoup, ne pouvait accepter qu'un crucifié puisse être le Messie d'Israël. Mais voilà que Jésus se révèle à ce persécuteur de la secte des nazôréens appelés « chrétiens ». Dès lors, celui qui n’a pas été le disciple de Jésus se reconnaît l’élu devant porter son message profondément universel. Aux Juifs qui s’accrochent à la Loi de Moïse comme l’alliance indéfectible conclue avec Dieu, il oppose la nouvelle alliance conclue entre Dieu et le monde par l’intermédiaire du sang et de la chair de Jésus. Pour lui, la Loi (de Moïse) n’est plus nécessaire pour être sauvé mais la Foi en Christ ! Paul déclare « l’union définitive et sans exclusive entre les païens et les juifs adorant le Christ ».

            A partir de ce moment, sous le regard du colon romain attentif au moindre trouble, une lutte d’influence acharnée se déclare entre ses partisans et ceux respectueux des recommandations de Jacques, le frère de Jésus. Dépassés, Philippe et Jean joueront difficilement les conciliateurs. C’est donc cette lutte entre l’Evangile universel – parce qu’ouvert aux païens – et l’évangile exclusivement juif ayant toujours la Loi de Moïse comme référence absolue que le livre nous peint ici. Et le résultat est éclatant, magnifique ! On y découvre le poids de la circoncision sur la propagation de la Bonne nouvelle et les conversions des païens. On apprécie le pragmatisme des apôtres hellénistes ainsi que le sectarisme des Juifs qui fait d’eux les plus grands ennemis de la foi chrétienne. Etat d’esprit qui les conduit à l’invention de la ségrégation dès le premier siècle de notre ère. Un livre éblouissant à l’image du personnage de Paul qui apparaît comme le cœur et la tête pensante du christianisme naissant.

Raphaël ADJOBI

Titre : Urbi et Orbi, 489 pages

Auteur : Olivier Merle

Editeur : Editions de Fallois, 2016.  

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01 juin 2017

Izaurinda (Anna Maria Celli)

                                                   Izaurinda

                                             (Anna Maria Celli)

Izaurinda de Anna Maria Celli

            Dans ce roman, la force et la violence de l'écriture d'Anna Maria Celli rappellent étrangement celles de Artemisia Gentileschi* en peinture. L'une et l'autre ont la douceur angélique dans le regard mais la main ferme et tranchante qui rend le crime admirable.

            Izaurinda est l'épouse de Sem. Mais sa présence dans le récit est le plus souvent en filigrane, c'est-à-dire dans la conscience de Sem qui a quitté la désolation de son village de sable brûlant comme de nombreux hommes avant lui pour un horizon aux limites pesantes. Ce n'est pas un grand causeur Sem ; c'est un homme d'action, un homme qui agit en psalmodiant sa vie antérieure pour nous faire découvrir comment il a échoué à Paris, sur les bords de la Seine.

            Malheureusement l'exil ne fait pas de lui un homme libre parce qu'un pacte avec "le diable" est attaché à ses pas. Dans ce cas, la police devient l'ennemi à éviter à tout prix. Les deux femmes qu'il rencontre dans sa vie vagabonde sont deux êtres éloignés de l'image d'Izaurinda qui l'obsède. Deux femmes qui auraient pu le couver ; mais l'une porte en elle de manière trop forte la déchéance qu'il fuit et l'autre une étrange vacuité qui l'effraie.

            Ce roman se révèle être donc la fuite solitaire et taciturne d'un homme prêt à sauver sa vie bien que se sachant condamné par sa mission puis son crime. Une errance douloureuse qui tient le lecteur en haleine l'obligeant à se demander sans cesse combien de crimes le héros devra-t-il commettre pour être enfin délivré ou finir au cachot.

            Un roman à la structure simple mais au rythme complexe, brutal et poétique. 

* Artemisia Gentileschi est une peintre italienne dont l'œuvre est caractérisée par une forte accentuation dramatique ; d'elle, je retiens essentiellement son tableau "Judith décapitant Holopherne".

Raphaël ADJOBI

Titre : Izaurinda, 178 pages.

Auteur : Anna Maria Celli

Editeur : az'art atelier éditions, collection L'Orpailleur, 2017.

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24 mai 2017

La victoire du nègre (Daniel Picouly)

                               La victoire du nègre

                                                (Daniel Picouly)

La victoire du nègre 0001

            Voici l’histoire la plus retentissante après l’invention du racisme proclamant la suprématie blanche dans tous les domaines, surtout physique et intellectuel. Peu après l’abolition de l’esclavage, la boxe, ce sport qualifié de « noble art », était « l’un des seuls endroits où Blancs et Noirs pouvaient s’affronter sur un pied d’égalité » ; égalité bien sûre inconcevable dans la conscience des Blancs et donc impossible à établir. Or, un jour, un noir est venu balayer toutes les théories pseudo-scientifiques, socle des convictions racistes sur lesquelles devaient prospérer la suprématie blanche durant des siècles et des siècles. Voici donc l’histoire que nos parents et grands-parents ne nous ont jamais racontée et que nous n’entretenons pas pour la postérité.

            On nous parle sans cesse de Jesse Owen parce que l’Occident a besoin d’exemple éclatant pour humilier Adolf Hitler et l’Allemagne nazie. Car Hitler, ce n’est pas l’Occident ; c’est non seulement l’incarnation du racisme absolu, mais encore l’ennemi politique de l’Occident. L’Amérique par contre, si elle est une autre incarnation du racisme absolu, elle est une alliée politique. Cela change tout ! Aussi, un nègre qui humilie l’Allemagne nazie propagatrice de la suprématie aryenne peut être sans cesse loué , tandis qu’un nègre qui humilie l’Amérique, chantre de la suprématie blanche et de la ségrégation raciale, mérite de ne pas être mis en valeur mais doit au contraire demeurer dans l’ombre.

Par Oliver W

            Vous connaissez l’Allemagne nazie humiliée par Jesse Owen ; voici l’Amérique raciste et ségrégationniste humiliée par Jack Johnson ! La victoire du nègre montre comment l’Amérique blanche et Jack Johnson ont vécu, chacun de son côté, l’événement.

            En nous plongeant d’une part dans les actualités américaines et d’autre part dans la conscience du héros noir, Daniel Picouly nous permet de visiter les lois racistes américaines dans leurs caractères les plus perfides. Saviez-vous par exemple que jusqu’en 1960, un Blanc qui tuait un Noir ne commettait pas un crime condamnable ? Saviez-vous qu’un Noir qui passait d’un état à un autre accompagné d’une Blanche allait en prison parce qu’il pratiquait de manière évidente la traite des Blanches ? Voici, à travers un héros noir, l’Amérique d’hier qui nous fait comprendre celle d’aujourd’hui.

Raphaël ADJOBI

Titre : La victoire du nègre, 168 pages.

Auteur : Daniel Picouly

Editeur : Flammarion, 2017 ; collection Incipit.

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29 avril 2017

Jardin des colonies (Thomas B. Reverdy et Sylvain Venayre)

                Jardin des colonies

                (Thomas B. Reverdy & Sylvain Venayre)

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            Jardin des colonies est un roman tout à fait original. Qui aurait imaginé qu’une conversation entre deux personnes visitant un jardin pouvait constituer un roman passionnant ? Eh bien, c’est la prouesse que Thomas Reverdy et Sylvain Venayre réalisent avec Jardin des colonies. Mais reconnaissons tout de suite que c’est le lieu de la promenade et sujet de cette conversation qui intrigue, interroge et passionne.

            Nous savons tous qu’évoquer le passé colonial de la France suscite immédiatement les envolées lyriques des politiciens de droite qui se croient obligés de penser à la place des populations et par conséquent leur indiquent souvent comment elles doivent lire et comprendre notre Histoire. Certains parmi eux clament haut et fort les bienfaits de la colonisation et d'autres considèrent celle-ci comme un partage de culture. C’est dire que les uns et les autres veulent nous laisser croire qu’ils rêvent de voir la France colonisée par un autre peuple afin de jouir des trésors cachés de l’impérialisme subi. Comme je l'ai écrit ailleurs, ils semblent de toute évidence regretter l’échec de la tentative de colonisation de la France par l’Allemagne nazie.

            Malgré cette apologie du colonialisme français par des politiques qui semblent ne pas voir passer le temps et évoluer les pensées, nous découvrons avec ce roman que dans les faits la France est profondément honteuse de son passé colonial.

            Oui, la France ne sait pas quoi faire de tous les vestiges qui témoignent de façon trop insolente de l'affirmation de sa supériorité sur d’autres peuples, sur d’autres cultures ; sentiment qui l’avait conduite non seulement au pillage de ses colonies mais encore à asseoir des théories que l’on a du mal à croire aujourd’hui sorties de l’esprit de personnes douées de raison. La honte qu’éprouve la France par rapport à ce passé se voit dans l’abandon des monuments de cette époque coloniale dans le jardin de Nogent. Ce « jardin colonial » administré par Jean Thadée au début du XXe siècle et qui célébrait la gloire de l’empire français présente aujourd’hui quelque chose de honteux pour notre conscience républicaine et de profondément blessant pour la laborieuse construction de notre fraternité nationale*. Aussi, de même que « La chasse au nègre » - la sculpture de Félix Martin évoquant la brutalité des esclavagistes européens dans les colonies - avait été débaptisée pour devenir « Un noir attaqué par un molosse », de même le « Jardin des colonies » est devenu aujourd’hui le « Jardin d’agronomie tropicale ». La France semble dire : Cachez-moi ce passé que je ne saurais voir !

            Les vestiges du passé colonial de la France devenus indubitablement encombrants sont donc la trame de ce roman très instructif. Un récit agréable plein de belles réflexions sur la puissance et la gloire coloniales, la représentation de l’autre dans l’Histoire, les jugements de valeur hâtivement prononcés… Un roman qui donne envie de découvrir le « Jardin des colonies » à Nogent dans l’importante parcelle du bois de Vincennes qui lui est concédée. Un vrai livre d'histoire.

* Je paraphrase ici la formule qui justifiait aux yeux de l'état le changement du nom de la sculpture de Félix Martin.

Raphaël ADJOBI

Auteur : Thomas B. Reverdy& Sylvain Venayre

Titre : Jardin des colonies,206 pages

Editeur : Flammarion, 2017.    

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28 mars 2017

Petit pays (Gaël FAYE)

                                           Petit pays

                                              (Gaël Faye)             

Petit pays Gaël Faye 0002

                « De quel pays es-tu ? » Un jeune métis français n’échappe pas à cette « question banale, convenue, passage obligé pour aller plus loin dans la relation » à laquelle les Français blancs soumettent quotidiennement leurs compatriotes noirs. Et puisque « (sa) peau caramel est souvent sommée de montrer patte blanche en déclinant son pedigree », Gaël Faye a décidé d’aller plus loin en remontant lentement, posément, dans les moments les plus heureux et les plus terribles de son enfance.

            Petit pays est le récit de cette enfance menée dans un minuscule pays africain : le Burundi ; pays voisin d’un autre encore plus petit et dont le nom évoque dans la conscience collective le génocide des Tutsis, le Rwanda. On comprend tout de suite que cette enfance burundaise sera imprégnée des événements survenus dans le pays voisin ; surtout quand on découvre l'identité de la mère du narrateur.

            Toute la beauté du livre tient au fait que c’est le bonheur de la vie quotidienne d’un garçon immergé dans les différentes activités de sa bande de quartier qui domine le récit. En effet, Gaël Faye nous plonge dans le rythme infernal d’une enfance africaine faite de liberté, de chapardages de fruits, de tours pendables joués aux voisins ; une vie de grande camaraderie qui semble préserver les enfants de l’ambiance parfois pesante ou énigmatique de chacune de leur famille. Puisque c’est un univers d’enfants qui nous est donné et non pas celui des adultes, on finit par croire que le livre est destiné à de jeunes lecteurs. Et c’est à ce moment-là que se produit l’irréparable de manière crue, violente, inimaginable !

            On quitte alors le livre en se disant : « ce n’est pas vrai ! Non, ce n’est pas possible ! » Et pourtant… La guerre ne se vit pas seulement au front, dans une forêt lointaine, une tranchée lugubre et humide, une plaine immense aux collines menaçantes, une ville aux tours déchiquetées. La guerre semble encore plus effroyable quand elle est partout mais invisible, quand on la côtoie quotidiennement sans la voir vraiment jusqu’au jour où tout s’écroule.

            Ce premier roman de Gaël Faye est à la fois surprenant par son intensité – surtout dans les derniers chapitres – et très émouvant. On en ressort sans voix.

Raphaël ADJOBI

Titre : Petit pays, 216 pages 

Auteur : Gaël FAYE

Editeur : Editions Grasset et Fasquelle, 2016

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03 mars 2017

Le grand combat (Ta-Nehisi Coates)

                                               Le grand combat

                                                    (Ta-Nehisi Coates)

Le grand combat 0001

            Raconter son histoire, surtout quand on ne s'attache pas à des rêveries et à des amours pour arrêter une leçon ou une philosophie quelconque destinée au monde, permet à ceux qui vous écoutent ou qui vous lisent de découvrir une période de la vie de la société dans laquelle vous vivez. C'est le cas avec cette œuvre autobiographique de Ta-Nahisi Coates, écrite en 2008, qui témoigne de la volonté de certaines familles noires de se construire une identité africaine-américaine par l’éducation et l’instruction dans une Amérique qui se cannibalisait.

            Durant les siècles de l’esclavage, parce que les enfants étaient vendus à 8 ou 9 ans, rarement les Noirs ont pu former des cellules familiales et encore moins des mouvements sociaux d'envergure. Enfin solidaires dans leur combat contre la suprématie de la mélanine blanche aux heures sombres de la ségrégation, voilà que dans les années 80 « l’absence d’ennemi précis transformait la plupart des gamins en barbares ». C’était une époque où « la chaude-pisse était le must […]. Les frangines fessues rendaient les mecs cinglés. […] Les grossesses adolescentes faisaient rage. Les maris étaient aux abonnés absents. Les pères des fantômes [alors que] le déferlement d’armes à feu bouleversait l’ordre naturel [à tel point que] si vous aviez le malheur de marcher sur une Puma en daim, c’était le jihad ».

            Et c’est à Baltimore, le microcosme de cette Amérique noire libérée de sa dernière infamie mais livrée à elle-même, c’est « en ces temps d’indignité chronique [où] les pères se vantaient d’abandonner leurs gosses » que celui de l’auteur – un ancien militant des Blacks Panthers – a juré de guider ses sept enfants à bon port. Pour son épouse et lui, non seulement les études revêtaient une très grande importance – « ils étaient allés assez loin pour voir ce qui était possible et ce à quoi ils n'avaient pas eu accès » – mais encore transmettre à leurs enfants la conscience de leur origine africaine et les exigences que cela impose faisait d'eux de vrais missionnaires. En effet, en « despote éclairé », le père organisait le temps libre de ses enfants autour des figures illustres du panafricanisme parce qu’il s’était voué à réhabiliter l’Histoire noire. 

            Si l'éducation est le fil conducteur de ce livre, tout le récit s'articule autour de trois portraits essentiels. Outre celui du père – que le lecteur découvre « voué à la paternité comme un pasteur dépravé à la prêtrise » – nous avons bien sûr celui de l'auteur lui-même et surtout celui, très passionnant, de son frère aîné Big Bill. Ce dernier qui « se voyait uniquement dans le rôle du sportif ou de rappeur » n'accordait aucune importance à ses capacités intellectuelles et encore moins au projet de « conscientisation » du peuple du père. Et comme entre six et quatorze ans l’auteur admirait ce frère aîné, on imagine bien que faire de ces enfants des « Hommes Conscients » sera pour les parents une entreprise laborieuse !

            Le grand combat est donc l'histoire d'une éducation à marche forcée pour ne pas sombrer dans la déchéance ambiante  ou pour ne pas voir sa vie happée par une balle. Un combat qui fait du livre, et donc du savoir, une arme : «une balle [peut] éliminer un ennemi, une grenade en tuer quelques-uns, en revanche, la machine à polycopier [= l'imprimerie donc le livre] peut toucher le cœur et l'esprit de milliers d'entre eux, et faire naître encore plus d'alliés». Belle note d'espoir !     

Raphaël ADJOBI

Auteur : Ta-Nehisi Coates

Tire : Le grand combat, 265 pages

Editeur : Autrement Littérature, 2017 (édit. originale 2008)

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01 février 2017

Tropique de la violence (Nathacha Appanah)

                                Tropique de la violence

                                                 (Nathacha Appanah)

Tropique de la violence 0005

            Mayotte, est-ce la France ? En lisant ce roman, tout lecteur a lieu de croire qu’il découvre les us et coutumes  d’un autre monde plutôt que ceux d’un territoire que la France a fait sien depuis 1974. Ce roman aurait pu s’intituler La nausée, tant les images font remonter dans le cœur du lecteur des sentiments écœurants.

Avec Tropique de la violence, Nathacha Appanah nous introduit au centre de la brûlante manifestation des dégâts que la France a causés par l’institution de frontières et de visas au sein d’un ensemble géographique, culturel, linguistique et religieux vieux de plusieurs siècles : l'archipel des Comores dont Mayotte n’est qu’une pièce. Cela rappelle le partage de l’Afrique entre les Européens au XIXe siècle sans aucune considération des liens familiaux, des communautés villageoises ou des royaumes existants.          

            Tropique de la violence se présente en grande partie comme un documentaire ou un travail de "micro trottoir" - micro tendu à des inconnus pour recueillir leurs témoignages sur un événement. Mais l'ensemble est emmené par une belle histoire d'amour qui lui confère un charme captivant. C'est l’histoire d’une adoption ratée qui entraîne un adolescent dans une descente aux enfers dévoilant au lecteur les cruelles réalités de l’île. Ne serait-ce pas l’adoption ratée de Mayotte par la France ? Cela en a tout l’air. Car au-delà de la belle histoire d'amour qui vole en éclats, ce qui retient l'attention c'est la critique sans concession d’une politique nationale construite autour des ONG avec « des sages-femmes, des infirmiers, de jeunes entrepreneurs, des instituteurs, tous des jeunes [...], tous blancs […], des théories plein la bouche et pas une once de courage dans les mains. Refaire le monde en faisant griller du poulet sur les plages, aller danser en boîte, tirer un coup vite fait, prendre des bains de minuit, se réveiller à midi au son du muezzin, aller plonger dans le plus beau lagon du monde, profiter au maximun en sachant qu’ici n’est qu’un passage dans [leurs] carrières. Bientôt, dans un an, deux ans, trois au grand maximun, [ils] rentreraient les poches enflées de [leurs] primes, les mains toujours dans le dos et la bouche toujours remplie de grandes théories » !

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            Voilà la face visible de Mayotte pour les Français de l'hexagone ou de la métropole. Quant à la face cachée de cette île que la France tente désespérément d'isoler du reste de ses sœurs de l'archipel contre l’avis de l’ONU et de l’UA (Union Africaine), c’est son statut du plus grand cimetière marin de l’Océan indien, où l’on ramasse régulièrement des nourrissons sur les plages sans que cela fasse la Une des journaux. Tout cela fait de Tropique de la violence un récit d’une force extraordinaire qui fait osciller le lecteur entre l’espoir d'une vie meilleure et la peur obsédante de la mort. Caribou Mayotte ! (Bienvenue à Mayotte !).

Raphaël ADJOBI

Titre : Tropique de la violence, 175 pages

Auteur : Nathacha Appanah

Editeur : Gallimard, 2016

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