Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

17 janvier 2021

Un autre tambour (William Melvin Kelley)

                             Un autre tambour

                                   (William Melvin Kelley)

Un autre tambour - William Melvin Kelly

          Selon l’auteur, le titre du livre – Un autre tambour – fait référence à quelques vers d’un poème de l’Américain Henry David Thoreau disant « Quand un homme ne marche pas du même pas que ses compagnons, c’est peut-être parce qu’il entend battre un autre tambour » ; et les vers complétant cette pensée sont un encouragement à celui qui se trouve dans cette situation : « Qu’il accorde donc ses pas à la musique qu’il entend, quelle qu’en soit la mesure ou l’éloignement ». Le lecteur peut donc deviner à quoi il doit s’attendre s’il ajoute à ces vers le contenu de la quatrième de couverture précisant que dans ce livre « toute une population déserte une ville » après le geste d’un seul homme qualifié de fou. Aussi, plutôt que de donner ici une analyse de ce roman de William Melvin Kelley, nous nous limitons à dire tout simplement qu’il peut être dédié, avec beaucoup de reconnaissance, à deux catégories de personnes :

- A tous les Blancs qui, conscients de la différence de leur carnation, n’acceptent pas que les lois et autres mesures de l’État valident les injustices que soutiennent et revendiquent certains à l’égard de ceux qui n’ont pas leur couleur de peau. En effet, dans ce monde, nombreux sont les Blancs qui, devant les injustices, les humiliations, le refus de la prise en compte par l’Etat des spécificités des minorités visibles, se taisent, refusent de s’engager, ou parfois même poussent l’ignominie jusqu’à dire que les choses ont toujours été ainsi et que l’on ne peut rien y changer. Dans une société à majorité blanche, où femmes et hommes sont accrochés à leurs certitudes comme des moules à leur rocher, voir certains de cette communauté considérer les choses sous un autre angle et se dire « non, les choses ne peuvent pas continuer ainsi », cela mérite assurément un hommage appuyé. Car dans certains pays, ces Blancs sont « blacklistés », c’est-à-dire classés comme des traîtres de leur propre communauté.

- A ceux qui, continuellement exploités, humiliés et méprisés, décident un jour de briser la chaîne des injustices qui les frappent comme un sort éternel. Mais dans cette catégorie, il s’agit presque toujours d’un seul homme ou une seule femme osant poser le premier acte qui amorce le mouvement d’un autre, puis d’un autre encore jusqu’à ce que la chaîne brisée donne à la société un autre visage. Dans ce livre, c’est justement l’action incompréhensible – parce que brutale et inhabituelle – du premier modèle qui sert de fil conducteur au récit et tient le lecteur en haleine jusqu’au dénouement final. Ce modèle fait partie de ces héros qui permettent à d’autres personnes – Blanches ou Noires – de dire « sans votre acte de défi […], je n’aurais peut-être pas fait ce que j’ai fait » (Le feu des origines, Ch. V, Emmanuel Dongala), ou encore « Il s’est libéré : cela a été capital pour lui. Mais il m’a libéré aussi, d’une certaine manière » (propos d’un personnage blanc d’Un autre Tambour).

          Nous appuyant sur une conversation entre un jeune homme blanc d’ Un autre tambourdéçu par le jugement de sa mère sur les Noirs – et son père, nous disons ceci : à l’heure où Blancs et Noirs se côtoient quotidiennement dans les mêmes écoles et les mêmes universités, devant les propos méprisants et les choix injustes de certains adultes, il serait très agréable que les jeunes Blancs soient plus nombreux à dire à leurs parents « Je trouve assez injuste de votre part de m’envoyer à l’école fréquenter des Noirs, puis de me demander de rester un bon petit Blanc » avec des idées racistes. Et ce serait aussi très réjouissant d’entendre les parents répondre : « Tu as raison. Nous ne pouvons nous attendre à ce que tu sortes de l’école pareil à ce que tu as toujours été » parmi nous (p. 215 et 217). En effet, si l’école et la compagnie des autres ne nous changent pas, qu’est-ce qui peut faire grandir notre humanité ?

Raphaël ADJOBI

Titre : Un autre tambour, 283 pages.

Auteur : William Melvin Kelley

Editeur : Delcourt, 2019.

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10 janvier 2021

Le feu des origines (Emmanuel Dongala)

                           Le feu des origines

                                             (Emmanuel Dongala)

Le feu des origine - Emmanuel Dongala

          N’est-il pas vrai que nous convenons tous, au regard de nos connaissances actuelles, que l’Afrique est le berceau de l’humanité ? Alors lire Le feu des origines c’est découvrir comment l’homme est apparu sur ce continent, comment il a évolué dans les premières sociétés jusqu’à sa rencontre avec son lointain descendant se disant Blanc. Pour réussir le récit de cette évolution de l’homme, Emmanuel Dongala prend à rebours l’annonce de la naissance divine de Jésus, conçu dans la virginité de Marie ! On assiste alors à un vrai chemin de croix du héros. Une belle fiction d’un pan de l’histoire de l’humanité qu’il convient de découvrir sous l’angle du regard d’un Africain pétri par les récits de sa terre natale.

          Au commencement des sociétés humaines, à l’image de Jésus, le héros du récit comprend – en cherchant la puissance qui se cache derrière les choses – que « pour construire, il faut détruire. […] et qu’ il faut souvent partir pour mieux revenir ». En effet, la personnalité de Mankunku bouscule les habitudes séculaires que son clan veut maintenir immuables quand bien même ces habitudes froissent terriblement certains individus. Pour lui, les choses sont claires : « entre préserver ce qui nous est commun et se soumettre aveuglément à des ancêtres morts, il y a quand même une grande marge ». Il choisira donc ce qui peut préserver et nourrir le présent plutôt que la soumissions au passé. Belle réflexion à méditer par les Français blancs accrochés à des certitudes et aux statues de quelques ancêtres comme des moules à leurs rochers.

          D’ailleurs, aucune société ne vit indéfiniment repliée sur elle-même. Un jour où l’autre, une jonction s’établit avec un peuple inconnu. Et c’est ce qui se produit quand des hommes rouges débarquent avec la ferme volonté de coloniser la terre du clan de Mankunku. Ces hommes recrutent des miliciens parmi les ethnies soumises et entreprennent d’étendre leur domination en terrorisant les populations pour obtenir d’elles une matière qui semble avoir une très grande valeur à leurs yeux : le caoutchou ! Parce que la vie de tout le monde était entièrement consacrée à la récolte de ce produit, les femmes n’avaient « plus le temps de cultiver le manioc, les arachides ou les ignames » nécessaires à l’alimentation de la famille. Partout, l’administration de l’étranger rouge n’avait qu’une solution à toutes les situations qui se présentaient : la force, la violence ! Bientôt, les étrangers apprennent au clan de Mankunku que tous font partie de leur pays appelé la mère patrie et qu’ils doivent aller la défendre. C’est ainsi que les populations africaines accompagneront les Français sous tous les cieux pour défendre leurs intérêts. Puis, un autre jour, on les couvrit de médailles et on leur annonça « l’indépendance ». Mankunku ne vit pas la différence. Il était alors temps pour lui de se demander ce qu’il pourrait attendre de cette Afrique dite traditionnelle qui semblait être une « société dont l’idéal était sa propre perpétuation ».

          Emmanuel Dongala signe ici un récit magnifique que les enseignants – et tous ceux qui veulent avoir une idée précise de la colonisation – doivent lire pour apprécier la magnifique démonstration de puissance de l’Européen sur le continent africain, grâce aux armes à feu. Mais il laisse aussi croire au lecteur que les Africains postcoloniaux – comme ceux d'avant la colonisation – sont condamnés à se battre contre certaines traditions qui les empêchent de prendre leur envol. En effet, ils sont obligés de se répéter que entre préserver ce qui leur est commun et se soumettre aveuglément à des pratiques qui bafouent la liberté de chacun de vivre avec qui il veut, il y a quand même une grande marge. Le feu des origines apparaît donc comme une histoire de l’humanité qui semble un éternel combat.

Raphaël ADJOBI

Titre  : Le feu des origines, 292 pages.

Auteur  : Emmanuel Dongala

Editeur : Actes Sud, 2018 (Première publication, 1987, Albin Michel).

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17 septembre 2020

La sonate à Bridgetower (Emmanuel Dongala)

               La sonate à Bridgetower

                                     (Emmanuel Dongala)

La sonate à Bridgetower

          Ce roman sur la vie musicale européenne de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe révèle l’indéniable talent d’Emmanuel Dongala : un excellent narrateur qui parvient à faire oublier au lecteur qu’il parcourt avec lui les archives d’une époque. En effet, jamais il ne donne l’impression de se livrer à une reconstitution de faits historiques. Le doute reste permanent. Cette belle et agréable fiction est pourtant construite à partir des éléments de la vie d’un jeune garçon de la société musicale européenne du siècle des Lumières. A ceux qui pourraient penser au chevalier de Saint-Georges, disons qu’ils doivent désormais retenir qu’à l’époque du célèbre violoniste métis français il y avait aussi le jeune Autrichien métis George de Bridgetower.

          Au XVIIIe siècle, parmi les petits génies de la musique, il n’y avait pas que Mozart ! C’était même une mode de repérer de petits génies pour les concerts privés qu’organisaient de riches aristocrates. Et le père du petit Mozart, qui avait très tôt compris que son fils était un prodige et «l’avait traîné avec lui et l’avait exhibé dans les grandes cours européennes en exploitant pécuniairement son talent», était considéré comme le modèle à suivre par Frédérik le père du jeune George Bridgetower. Sûr du talent de son fils qui a été l’élève de Haydn, en 1789, il décide de tenter sa chance à Paris. Il sait que le talent seul suffit rarement à rendre un homme célèbre au point de lui permettre de vivre de son art. Il lui faut aussi des connaissances, à défaut de mécènes. D’autre part, partant du principe que «pour réussir dans un pays étranger, il fallait être lisse, il fallait raboter toute rugosité héritée de ses origines», lui, le valet de confiance et interprète auprès d’un prince serait «Frédérik de Augustus Bridgetower, prince d’Abyssinie, envoyé plénipotentiaire auprès du prince Nikolaus Esterhazy en son château d’Einsenstadt en Autriche».

          Très vite, le jeune George triomphe à Paris où - selon la jeune reine Marie-Antoinette - pour la passion de la musique «on se divise, on s’attaque, comme si c’était une affaire de religion». Il y rencontre le brillant chevalier de Saint-George avec qui il joue, fait la connaissance de célèbres musiciens et compositeurs, des hommes de science, des femmes et des hommes de lettres allant à contre-courant des idées communément admises ; des pages magnifiques sur la vie culturelle parisienne que les lecteurs apprécieront. Mais voilà que la Révolution de 1789 oblige le père et le fils à gagner l’Angleterre. Autre lieu, autres mœurs ; cependant le succès est toujours au rendez-vous. Mieux, voilà que le prince de Galles se fait le mécène du jeune George. Malheureusement, cette alliance inespérée devient bientôt pour Frédérik de Augustus Bridgetower une source de désespoir parce qu’il voit ce fils qu’il avait choisi d’élever pour réaliser son rêve, «celui dont le talent devait le sortir des expédients auxquels le sort avait voulu le condamner» lui échapper. La rupture devient inévitable. Mais comment le jeune George peut-il continuer à grandir à l’ombre du prince de Galles quand la santé de sa mère décline ? Il rentre en Autriche, lie une belle amitié avec le fantasque Beethoven qui l’introduit dans le milieu musical viennois. Pour sceller leur amitié musicale, Beethoven compose pour lui la sonata mulattica.

          A première vue, le lecteur pourrait se contenter de dire qu’avec La Sonate à Bridgetower, Emmanuel Dongala réalise un passionnant récit de la vie artistique d’un prodige noir au XVIIIe siècle. Selon nous, ce serait un tort de s’arrêter à cette première perception. Ce livre est en réalité la peinture de la vie culturelle d’une époque où la présence des Noirs dans les milieux aristocratiques européens interroge les consciences du fait de l’opposition des sentiments autour de la question de l’esclavage de leurs semblables dans les colonies des royaumes. Ainsi, malgré toutes les belles rencontres que fera George Bridgetower, un exemple concret l’obligera à retenir cette amère leçon que de nombreux Noirs et métis devront méditer : en Europe, un Noir qui de son vivant surpasse tous les Blancs dans l’art qu’il exerce ne survit pas dans la mémoire de leurs descendants ; dès sa mort, la société ne manque pas de le ranger au nombre des curiosités exotiques. Quand le lecteur découvre l’exemple qui illustre cette leçon et qu’il prend la peine de sonder les pages de l’histoire des nations européennes, il ne peut s’empêcher de donner raison à George et de croire aussi que c’est là le message de cette injustice faite aux Noirs célèbres à leur époque que l’auteur aimerait que chacun retienne.

Raphaël ADJOBI 

Titre / La Sonate à Bridgetower, 425 pages

Auteur : Emmanuel Dongala

Editeur : Acte Sud 2017 – coll. Babel n° 1600.

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12 décembre 2019

LaRose (un roman de Louise ERDRICH)

                                                LaRose

                       (un roman de Louise Erdrich)

LaRose

            Voici un livre qui plonge le lecteur dans l'Amérique profonde, celle que le voyageur étranger ne visite pas, celle qui aujourd'hui encore vit en tâtonnant entre deux mondes, l'Amérique des autochtones, des Indiens ! 

            Quelle image avons-nous des descendants des premiers occupants de ces immenses terres des Amériques ? Pour nous en donner une idée exacte, ce roman nous emmène au cœur d'une famille indienne des Etats-Unis, dans le Dakota du Nord. Il nous introduit au sein d'une famille qui, comme toutes les autres familles indiennes, est consciente d'avoir survécu à la terrible période où «les Blancs infestaient la terre comme des poux» et prônaient, avec Franck Baum, l'idée selon laquelle «un bon Indien était un Indien mort». Une famille dont les enfants, comme tous les enfants des autres familles indiennes, suivent dans des écoles et des universités qui leur sont réservées des programmes d'intégration forcée institués par les Blancs ; ceux-là mêmes qui n'ont jamais été capables de s'intégrer nulle part dans le monde. Et au cœur de cette famille, c'est toute une communauté, toute une société dont on découvre le fonctionnement hérité des ancêtres que les plus anciens tentent péniblement de transmettre aux plus jeunes.    

            Le récit débute avec un accident qui nous découvre justement une tradition de cette population autochtone des Amériques : lors d'une chasse au cerf, Landreaux tue Dusk, le fils de cinq ans de son ami et voisin Peter Ravich. Afin de respecter une ancienne coutume en matière de justice, LaRose, le plus jeune fils de Landreaux, passe sous le toit des parents endeuillés pour prendre la place du mort. A travers la nouvelle vie des deux familles - en lien avec leurs parents et leurs connaissances - c'est celle de l'Amérique indienne d'aujourd'hui que nous peint Louise Erdrich.

            LaRose est un roman dans lequel les personnages et les événements semblent prendre leur temps ; rien n'est fait ou n'arrive à la hâte. Ainsi le lecteur est constamment plongé dans une sorte de dimension spirituelle des êtres et des choses. En effet, derrière la vie quotidienne américaine rythmée par les smartphones, les automobiles, les hamburgers et les sodas, la tradition indienne est toujours présente dans les gestes, dans les mots qu'il convient de dire ou ne pas dire. On croit parfois être confronté à un monde qui, inéluctablement, va s'effondrer. Mais plus on avance dans la lecture du livre, plus ce monde se découvre à l'image de l'aïeule LaRose pour qui «mourir prenait tellement de temps que l'effort l'avait fortifiée». Le lecteur finit alors par se montrer philosophe et partager avec les personnages l'idée que si «le chagrin dévore le temps», il arrive aussi que «le temps dévore le chagrin».

Raphaël ADJOBI  

Titre : LaRose, 566 pages

Auteur : Louise Erdriche (Etats-Unis, 2016)

Editeur : Albin Miche, coll. Le livre de poche, 2018  

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01 octobre 2019

Batouala, véritable roman nègre (René Maran) - Une analyse de Raphaël ADJOBI

                                                    BATOUALA

                                           Véritable roman nègre

                                                      (René Maran)

Batouala - René Maran

Quand on sait que ce classique de la littérature française a obtenu le prix Goncourt en 1921, et surtout qu'il a provoqué une indignation générale dans les milieux politiques de l'époque, on le lit avec la fièvre d'y découvrir un récit enflammé contre la colonisation, cette entreprise de «destruction des cultures africaines et de leurs modes d'expression» afin d'imprimer dans la conscience des Noirs "la supériorité de la culture occidentale". A vrai dire, cette critique est bien timide, pour ne pas dire à peine perceptible.

            Il est donc nécessaire de se plonger dans le contexte historique pour comprendre pourquoi Batouala a été à la fois salué par un prix et des cris d'horreur. En effet, à l'époque des expositions coloniales célébrant le rayonnement de son empire colonial, à l'heure où de nombreux intellectuels étaient convaincus du devoir de la France de civiliser les peuples de ses colonies africaines, présenter cette entreprise comme celle de la destruction des cultures africaines semblait alors totalement irrévérencieux et même antipatriotique.

            C'est donc cette singularité du discours introduisant ce récit - plus que le bref passage du livre où les Noirs jugent les colons - qui a retenti comme une détonation dans le beau paysage de l'esprit colonial de l'époque. En effet, si avant Cheik Hamidou Kane, avec L'aventure ambiguë (1961), René Maran a été le premier Français à faire des Noirs des personnages principaux jugeant les Blancs - les personnages secondaires - il a surtout été le premier, avant Aimé Césaire avec son Discours sur le colonialisme (1950), à pourfendre le colonialisme dans l'introduction de Batouala. C'est cette audace de René Maran qui lui a coûté son poste d'administrateur des colonies en Oubangui (actuelle Centrafrique) et a fait de lui l'un des précurseurs de la négritude.

© Raphaël ADJOBI

Titre : Batouala, 186 pages

Auteur : René Maran

Editeur : Magnard, Classiques contemporains, 2002.  

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13 juin 2019

La note américaine (David Grann)

                                   La note américaine

                                              (David Grann)

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            Ce roman de David Grann fait écho au bel essai de Ta-Nehisi Coates, le procès de l'Amérique, qui est un effrayant exposé des multiples techniques mises en place à travers le temps pour permettre la prédation contre les Noirs aspirant à vivre comme les citoyens blancs. La note américaine est en effet, pour sa part, la peinture d'une cynique organisation blanche prédatrice d'une communauté autochtone des Amériques.

            Déplacée de force par le gouvernement fédéral dans les années 1870 du Kansas vers une réserve rocailleuse d'Oklahoma, censée être de moindre valeur, voici que la tribu Osage apprend bientôt qu'elle repose sur le plus grand gisement pétrolifère des Etats-Unis. Comme des mouches attirées par le miel, cow-boys, chercheurs d'or, contrebandiers, hommes d'affaires et magnats du pétrole accourent de partout. Et dès le début des années 1900, la tribu Osage est devenue «le peuple le plus riche par individu au monde». Quel Blanc américain peut supporter cela ? Pour favoriser la prédation de la tribu, la loi attribua un tuteur à tous les Indiens que le ministère de l'Intérieur jugeait «incompétents». Et tous les Indiens non métissés étaient jugés «incompétents» ! Ainsi, contrairement aux autres Américains prospères, non seulement les Osages ne pouvaient pas dépenser leur argent comme ils l'entendaient mais ils devenaient la proie de la cupidité des Blancs.

            Bientôt, malgré leur qualité de vie largement au-dessus de la moyenne des Américains, le taux de mortalité des Osages va devenir le plus élevé du pays ! Et comme le système judiciaire américain - tout comme ses services de police - était gangrené par la corruption, les Osages ne cessaient de se demander avec raison à chaque procès si le jury composé exclusivement de Blancs considérait ses morts comme des meurtres ou simplement comme de la maltraitance envers des animaux.

            La note américaine est l'histoire vraie de la tribu Osage décimée par l'avidité des Blancs au début du XXe siècle ; elle est racontée ici sous la forme d'une enquête policière laissant intacts, les sentiments et les passions apparemment tendres. Une peinture sociale qui révèle non seulement la politique d'extermination des Indiens - «chaque bison mort est un Indien en moins» -  puis leur assimilation forcée, mais aussi les préjugés qui pèsent sur eux et en font les éternels victimes des Blancs. Ce récit montre aussi, dans un pays où les médias blancs ont tendance à transformer les crimes des leurs en épopée romantique, la difficile mise en place de la police fédérale qui va devenir le FBI.

            Après Ta-Nehisi Coates, David Grann nous prouve ici que la note des crimes des Blancs dans le Nouveau Monde est vraiment bien salée.    

Raphaël ADJOBI 

Titre : La note américaine, 377 pages

Auteur : David Grann

Editeur : Pocket, 2019 

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18 avril 2019

Le chant des revenants (Jasmyn WARD)

                                  Le chant des revenants

                                               (Jesmyn Ward)

Le chant des revenants

            Le chant des revenants est certes un roman entraînant - le lecteur est toujours désireux de savoir comment les choses vont finir - mais peu enthousiasmant. Mêlant à la fois le discours intérieur et le discours oral, la lecture de ce roman requiert une grande attention pour bien distinguer et apprécier les faits passés et présents ainsi que leur étrangeté.  

            Le vieux River Red et sa femme Philomène ont deux enfants, Léonie et Given. Après la mort de ce dernier, qui a oublié qu'avec les Blancs «c'est pas ce que tu vois qui compte, (mais) ce qu'eux ils voient», plus rien ne se passe comme avant. Et pour compliquer davantage les choses, le cousin du meurtrier devient le père de leurs deux petits-enfants : Joseph et la petite Michaela. Vu sous cet angle, on s'attendrait à lire les difficultés pour une famille noire et une famille blanche à entretenir une relation harmonieuse sous le ciel des Etats-Unis d'Amérique. La réalité va largement au-delà de ces prévisibles difficultés.  

            Tout l'intérêt de ce livre est de nous replonger dans l'esprit du documentaire Le 13e (amendement), produit en 2016 pour dénoncer le mécanisme mis en place contre les populations noires «pour assurer un arrivage régulier de détenus afin de générer du profit pour les investisseurs» blancs. En effet, en partant du fantasme blanc selon lequel le Noir est dangereux, «juste après la guerre de Sécession (1861 - 1865), les Afro-Américains étaient déjà arrêtés en masse pour des délits mineurs et forcés de travailler pour reconstruire le pays» (Ava Duvernay, réalisatrice). Dans Le chant des revenants, il est précisément question d'une de ces immenses fermes pénitentiaires de coton. Et le vieux River a été un pensionnaire de Parcheman, comme l'est aujourd'hui son gendre blanc. Ce récit est clairement celui d'une Amérique des campagnes où l'éducation apparaît happée par la violence invisible des fermes pénitentiaires rythmant le quotidien des hommes et des femmes. Le chant des revenants est aussi le récit de ce passé et de ce présent chaotique nimbé des images et des soucis des morts qui semblent vouloir comprendre le sens de leur vie qu'ils n'ont pas eu le temps de connaître suffisamment ; une touche de survivance de croyances africaines qui confèrent à ce roman toute son étrangeté.     

Raphaël ADJOBI    

Titre : Le chant des revenants, 270 pages

Auteur : Jasmyn WARD

Editeur : Belfond, 2019

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17 février 2019

Là où les chiens aboient par la queue (Estelle-Sarah Bulle)

                 Là où les chiens aboient par la queue

                                         (Estelle-Sarah BULLE)

Estelle-Sarah Bulle

            Les romans en quête du passé des familles françaises d'outre-mer sont assez rares. L'esclavage - puis son abolition qui a laissé intactes les injustices d'une période douloureuse - demeure encore pour beaucoup une toile de fond qu'ils n'aiment pas peindre dans leurs récits. Pour notre plaisir, Estelle-Sarah Bulle n'est pas de ceux-là.

            Retenons que si les mulâtres peuvent ne jamais évoquer leurs ancêtres noirs parce qu'ils sont Blancs aux yeux de tous, les métis - qualifiés de "sauvés" aux Antilles parce que la couleur de leur peau les éloigne quelque peu de l'aïeul esclave - se retrouvent, en métropole, irrémédiablement classés parmi les Noirs de tout horizon. Et entre les tours des immeubles parisiens ou de ses banlieues, leur pénible insertion ne peut que soulever bien des questions sur leur passé et leur soif d'un avenir français à part entière. Quiconque voudrait s'intéresser à ce passé et à ces aspirations, comme le fait Christelle-Sarah Bulle, ne peut que découvrir des souffrances et des combats permanents.

            La recherche du passé des Français d'outre-mer n'est jamais aisée du fait que «conserver est le réflexe des gens bien nés, soucieux de transmettre, de génération en génération, la trace lumineuse de leur lignée». Dans ce roman, l'enquêteuse n'a rien de tout cela. « Nul document à l'abri dans la pierre épaisse d'une maison familiale. Nulle trace d'ancêtres, trop occupés à survivre». Heureusement, son père - l'éternel "Petit-Frère" - et ses deux tantes, Antoine et Lucinde, possédaient «un registre d'expériences, de gestes, de mots» - souvent empreints d'un savoureux créole - qui nourrissent le récit qu'elle nous propose.

            Grâce à ces trois membres de la famille Ezéchiel, le livre nous plonge tout d'abord dans un quartier de Morne-Galant, « ce désert du bout du bourg» où, entre 1947 et 1948, les trois enfants ont péniblement tenté de comprendre leur situation de métis. Le récit révèle ensuite les mutations de la société guadeloupéenne entre 1948 et 1960 ; une période où « la vie dans l'île, avec sa hiérarchie coloniale, son absence d'ouverture et le manque de perspectives professionnelles était oppressante» pour les non-blancs, pendant que l'inondation de ce nouveau département de produits importés de la métropole les marginalisait davantage. Enfin, la vie de l'enquêteuse ainsi que celle de la fratrie Ezéchiel entre 1960 à 2006 nous montre une « France qui se renvoyait à elle-même l'image d'un peuple lisse, sans spécificités ethniques» rendant difficiles les relations humaines et sociales, et impossible le rêve politique. Oui, dans ces années-là, alors que les Antillais croyaient qu'ils étaient tous «en principe [...] la marmaille républicaine», dans les îles, à la moindre manifestation de mécontentement, « des passants sans histoire étaient arrêtés et menés en masse au poste» alors que ceux qui avaient rejoint la métropole - par le programme Bumidom ou non - vivaient la grande désillusion : ils étaient «devenus noirs [...] à partir du moment où avoir du boulot n'est plus allé de soi».

            Là où les Chiens aboient par la queue est un roman à quatre voix qui nous révèle le long parcours des Antillais - à travers la vie d'une famille guadeloupéenne - dans une république française dont les principes constamment bafoués font de la vie des non-Blancs un véritable chemin de croix. Ce livre montre aussi la difficulté pour les démunis d'entretenir la mémoire des leurs  et par la même occasion le danger de ne jamais voir leur histoire dans l'Histoire de France.

Raphaël ADJOBI

Titre     : Là où les chiens aboient par la queue, 283 pages.                                                                            

Auteur  : Estelle-Sarah BULLE                                                                                                                         

Editeur : Liana Levi, 2018

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26 janvier 2019

Frère d'âme (David Diop)

                                                 Frère d'âme

                                        (un roman de David DIOP) 

Frère d'âme (David DIOP)

            Peu de gens parmi nous savent - y compris ceux qui ont entendu parler des "tirailleurs sénégalais" - que les Africains ont participé en tant que sujets français à la première guerre mondiale contre l'Allemagne avant même la seconde au cours de laquelle ils constitueront la très grande majorité de l'armée française aux côtés des alliés. Ce roman primé par les lycéens vient donc rappeler à tous un pan de l'histoire de la France qui n'était plus officiellement blanche depuis presqu'un siècle. Il peut donc être présenté comme un beau témoignage de l'enracinement du sang des Noirs dans la terre française ! 

            Toute la beauté de ce roman se trouve dans son titre étrange qui est une belle allusion à l'expression "frère d'armes". En 1914, en première ligne dans les tranchées, Alfa Ndiaye découvre, en même temps que des milliers de paysans africains, le carnage que constituaient les guerres entre Européens ; surtout le froid qui vous pénètre jusqu'aux os, et les vêtements qui n'ont pas le temps de sécher avant la prochaine attaque. Depuis que les balles allemandes ont fauché son "plus que frère" Mademba Diop, le jeune Alfa Ndiaye se sent étrangement seul dans cet univers où l'abri est un trou humide et l'horizon un champ hérissé de mitrailleuses prêtes à cracher le feu. Alors, dans sa profonde tristesse, à chacune des sorties sur le champ de bataille, il va s'appliquer à rapporter la preuve qu'il venge son "plus que frère" sous le regard admirateur de ses compagnons noirs et blancs.

            Mais, peu à peu, l'accumulation des preuves de sa détermination intrigue ses camarades ainsi que son supérieur et finit par les plonger dans une grande méfiance. Alfa Ndiaye prend alors conscience de son total isolement aussi bien physique que mental. Or, à la guerre, un soldat isolé est un soldat en danger pour lui-même et pour les autres. Alfa Ndiaye le sait ; il sait aussi qu'il est un bon soldat qui doit désormais s'appliquer non seulement à éviter les pièges de ses ennemis mais aussi ceux de ses supérieurs.

            David Diop a réussi ici un roman très agréable en nous plongeant dans la conscience d'un soldat de l'armée coloniale française de plus en plus isolé sur le front de guerre. Forcément cette conscience nous permet de comprendre les sentiments que peuvent éprouver ces Africains éloignés des leurs sans la certitude de les revoir ou de connaître un enterrement conforme à leurs traditions. 

Raphaël ADJOBI 

Titre : Frère d'âme, 175 pages

Auteur : David DIOP

Editeur : Editions du Seuil, 2018

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18 août 2018

Cent ans de solitude (Gabriel Garcia Marquez)

                                            Cent ans de solitude

                                           (Gabriel Garcia Marquez)

Cent ans de solitude

            Si comme moi vous avez souvent entendu parler de ce roman sans jamais l'avoir ouvert pour vous y plonger, alors n'hésitez pas à sauter le pas. Gabriel Garcia Marquez nous livre ici un magnifique récit aux contours labyrinthiques et tout en spirale qui donne au lecteur le net sentiment de vivre un éternel recommencement des événements. En effet, suivre la famille Buendia, de génération en génération, vous donne l'impression que "le temps ne passait pas mais tournait en rond sur lui-même".

            Au temps de la conquête de l'intérieur des terres américaines par les vagues d'émigrants européens fuyant la misère de leur continent à la recherche d'une vie meilleure, la famille Buendia fonda Macondo, un village d'une vingtaine de maisons en terre glaise et en roseaux dans une contrée que personne ne pouvait situer sur une carte du pays. Mais voilà que bientôt, dans ce "village qui s'enlisait irrémédiablement dans les fondrières de l'oubli", tous les ans, au mois de mars, un groupe de gitans, avec à sa tête un gros bonhomme à la barbe broussailleuse du nom de Melquiades, venait y planter sa tente dans un tintamarre assourdissant pour faire découvrir à la population les nouvelles inventions à la mode dans les villes. Ainsi, chaque fois, José Arcadio Buendia découvrait une invention nouvelle qu'il passait l'année entière à expérimenter pour en saisir le secret. Et quand Melquiades mourut, le doyen de la famille Buendia se retrouva avec un mystérieux manuscrit qu'il passera sa vie entière à déchiffrer, et après lui chaque mâle de son clan.

            Ce qui séduit dans ce récit, c'est le ton avec lequel Gabriel Garcia Marquez dresse le portrait et décrit la vie des membres de la famille Buendia qui, de génération en génération, gravitent autour du mâle qui reprend en main la recherche du secret du manuscrit. A la suite des gitans, périodiquement, de nouveaux arrivants plongeaient Macondo dans une frénésie d'habitudes nouvelles qui s'éteignaient quelques années plus tard comme un feu de camp après le départ de joyeux fêtards. Alors, les Buendia comptaient dans leurs rangs les victimes de l'amour causées par le cataclysme. Le lecteur découvre très vite que dans ce clan familial, où les uns et les autres étaient obsédés par la solide solitude dans laquelle ils se trouvaient, chaque caractère semblait se forger ou se révéler par rapport à l'amour. Si "les femmes dans cette famille avaient des entrailles de pierraille" - et le cœur aussi - les hommes agissaient comme on prend "un billet éternel pour un train qui n'arriverait jamais à destination". Ainsi, alors que deux amoureux mourront pour Remedios-la-Belle après de vains soupirs, le colonel Buendia engendrera dans de multiples contrées dix-sept fils après trente-deux guerres livrées en vingt ans. Quant à Ursula, la centenaire trisaïeule, elle semblait jouer des tours à la mort parce qu'elle se fit la promesse d'exorciser le sort qu'elle croyait s'acharner irrémédiablement sur sa famille.

            Cent ans de Solitude est assurément un récit étourdissant aux portraits surprenants et étonnamment homogènes dans le groupe des hommes comme dans celui des femmes ; ce qui donne au lecteur l'impression d'une irrémédiable fatalité planant sur les personnages. Impression qui se confirme à la fin du roman dans la vie amoureuse des deux derniers descendants de la famille Buendia. Un roman très dense dans sa structure mais passionnant qui mérite amplement la réputation mondiale qui lui est faite.

Raphaël ADJOBI

Titre : Cent ans de solitude, 461 pages

Auteur : Gabriel Garcia Marquez

Editeur : Editions du Seuil, 1968.

Posté par St_Ralph à 06:06 - Littérature : romans - Commentaires [4] - Permalien [#]