Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

28 juillet 2015

La mulâtresse Solitude (André Schwarz-Bart)

                                     La mulâtresse Solitude

                                          (André Schwarz-Bart)

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            S’il y a une histoire chère au cœur des Antillais au point d’avoir pris parmi eux la forme d’une légende qui se transmet de génération en génération, c’est bien celle de la mulâtresse Solitude. Engagée en 1802, dans le sillage de Louis Delgrès, dans la lutte contre le rétablissement de l’esclavage décidé par Napoléon, la jeune esclave s’est installée dans l’imaginaire de la postérité comme le symbole de la femme insoumise et combattante.

            Née des viols auxquels se livraient les Blancs sur les navires négriers entre l’Afrique et le Nouveau Monde, Rosalie – qui deviendra Solitude – mènera partout, sous le pouvoir de tous les maîtres blancs, la vie d’une paria. Ephémère maîtresse de maison après avoir été arrachée à sa mère, la jeune fille évoluera dans le monde comme une somnambule, impropre à tout et donc inutile aux hommes blancs. C’est enfin parmi les esclaves marrons que vont se révéler ses talents de meneuse et de révolutionnaire, jusqu’à son supplice en 1802 alors qu'elle venait d'échapper au suicide collectif préparé et réalisé par Louis Delgrès pour signifier son refus du retour à l’esclavage.       

            Tout le charme de l’histoire brève et tragique de la mulâtresse Solitude réside dans la délicate et poétique narration menée par André Schwarz-Bart. En d’autres termes, ce qui importe ici, c’est moins la légende que la manière de la dire. L’auteur a choisi de se laisser imprégner de la culture noire, plus précisément de la manière propre aux sociétés africaines de raconter ce qui dépasse l’entendement humain. Ainsi, le lecteur semble constamment voguer dans un monde de rêves, de mystique et de mystères. L’héroïne apparaît donc comme un être surréel, insondable avec un esprit à la fois calculateur et d’une imprévisible détermination. En effet, rarement le lecteur devine ce que sait Solitude et ce qu’elle veut. Sans cesse on s’étonne de la voir échapper aux hommes, au rythme dur et dangereux de la vie d’esclave.

            C’est donc un récit captivant et quelque peu énigmatique que nous propose André Schwarz-Bart pour revisiter la légende de la mulâtresse Solitude. Et le style qu’il a choisi perpétue admirablement cette légende.

Raphaël ADJOBI

Titre : La mulâtresse Solitude, 156 pages.

Auteur : André Schwarz-Bart

Editeur : Editions du Seuil, 1972.

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23 juillet 2015

Americanah (Chimamanda Ngozi ADICHIE)

                                             Americanah

                                   (Chimamanda Ngozi ADICHIE)

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            Ce roman séduit d’emblée par la limpidité du style mais aussi par l’immédiate immersion dans le monde des blogueurs à l’affût du sujet pouvant les mettre en valeur ou leur conférer un peu de notoriété. Joli clin d’œil à la modernité, Americanah est précisément la vie amoureuse d’une jeune blogueuse nigériane et l’agréable compilation de ses réflexions sur les comportements et les déboires de la diaspora africaine aux Etats-Unis.  

            Devenue quelque peu célèbre grâce au blog qu’elle tient, Ifemelu est parvenue à un moment de sa vie où la question du retour dans son pays natal se pose de manière sérieuse. C’est aussi, pour elle, l’occasion de passer en revue sa vie d’étudiante au Nigéria et ses aventures amoureuses aux Etats-Unis, sans jamais perdre de vue son amour de jeunesse – Obinze – qu’elle appréhende de retrouver. D’un certain point de vue, l’aventure d’Ifemelu apparaît comme un parcours initiatique au terme duquel, enrichie par les étapes successives, elle peut enfin regarder la vie à deux plus sereinement. Mais en réalité, un lourd passé l’empêche d’envisager les choses sous cet angle.

Malgré la place importante qu’occupe l’amour dans ce récit, on peut dire que le charme et le succès du livre tiennent plus à la richesse des portraits, aux nombreuses réflexions et aux préjugés sur les races. En effet, dans une agréable narration, Chimamanda Ngozi Adiche nous promène dans une Amérique où les Noirs sont classés dans la même catégorie que les Blancs pauvres et où la diaspora africaine tente par de multiples manières de « se frayer un chemin dans un monde inconnu ». Ici, il est question « d’extensions chinoises » de cheveux, de blanchiment de la peau, d’Africains qui donnent l’impression d’être riches alors qu’ils n’ont rien en banque, de femmes africaines pour lesquelles « les hommes n’existent uniquement que comme source de biens matériels ». Il est aussi souvent question de racisme et de préjugés analysés sous toutes les coutures, parce qu’Ifemelu est blogueuse et que ces thèmes constituent le fil conducteur de ses publications très appréciées. Excellent subterfuge qui permet à l’auteur d’asséner de franches vérités sur le racisme des Américains blancs pour qui « la race n’a jamais véritablement existé parce qu’elle n’a jamais été une barrière » dans leur vie et qui pourtant considèrent toute observation critique à leur égard comme du racisme anti-Blanc.

Chimamanda Ngozi ADICHIE

            Ce livre qui se présente à première vue comme un beau roman d’amour est en réalité un condensé de réflexions sur les raisons de l’exil des Africains, le rôle de la diaspora dans le développement de l’Afrique, les antagonismes raciaux aux Etats-Unis… Un roman très riche avec beaucoup de digressions qui laissent croire que Chimamanda Ngozi Adichie est une grande bavarde. Toutefois, les éclatantes réflexions et l’histoire d’amour adroitement menée rendent ce roman plaisant et jamais ennuyeux.

Raphaël ADJOBI 

Titre : Americanah, 523 pages

Auteur : Chimamanda Ngozi Adichie

Editeur : Gallimard, 2014, pour la traduction française.

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11 juillet 2015

Nina Simone (un roman de Gilles Leroy)

                                            Nina Simone

                                (Un roman de Gilles Leroy)

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            Nina Simone est sans conteste un génie ; un génie du piano très vite reconnu et adulé par la communauté blanche dans une Amérique où le Ku Klux Klan régnait impunément dans certains états, posant des bombes et fauchant les Noirs dans les églises et les lycées. De même que Pierre Corneille écrivait « Je sais ce que je vaux et crois ce qu'on m'en dit », la petite Eunice Kathleen Waymon, celle qui dira plus tard avoir inventé la musique classique noire, savait à 17 ans ce qu'elle valait.

            Oui, Nina Simone est un génie de la musique classique, un génie du piano qui a commencé cet instrument à trois ans et la théorie musicale dès l'âge de six ans avec une oreille absolue. Malheureusement - sans doute parce qu'il n'y avait pas de place pour une fille noire dans un monde fait pour les Blancs - Eunice Kathleen Waymon ne sera pas la grande concertiste classique qu'elle a toujours rêvé être pour combler ses parents qui ont versé des larmes en la découvrant au piano, à deux ans et demi, jouant l'air préféré de sa mère. 

            A défaut d'être une concertiste classique, pour ne pas avoir à s'inquiéter du lendemain, elle va donner « des cours de solfège ou de chant à des gosses sans talent », chanter dans « cinq clubs à la fois ». Peu à peu, entraînée par le succès et l'argent qui vous mettent à l'abri du besoin, elle abandonne son rêve d'enfant et de jeune fille. Le génie a cessé de côtoyer les nuées pour plonger dans la fange. Et dans cette fange ou cette vie d'artiste, Nina Simone n'ira que de solitude en solitude parmi les hommes que « le bon Dieu n'a pas été foutu de créer parfaits ».

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            C'est cette solitude et cet échec vécus par Nina Simone comme une profonde meurtrissure qui rythment le récit que nous propose Gilles Leroy. Sous sa plume, c'est un portrait à la fois émouvant et attachant que nous découvrons. En le lisant, on comprend aisément pourquoi dans le panthéon des artistes mondialement connus, Nina Simone est l'une des rares dames que l'on cite et vénère sans en connaître l'œuvre ; on comprend pourquoi, comme Maria Callas dont elle se sent proche, sa réputation devance largement sa musique dans l'esprit du public à travers le monde.

            Gilles Leroy a réussi ici un portrait à la fois dynamique – Nina Simone devient souvent narratrice de son propre passé – émouvant et attachant grâce à des pages tantôt poétiques tantôt cinglantes de vérités historiques sur le racisme aux Etats-Unis. A travers le récit de la vie de cette artiste exceptionnelle, c'est aussi la peinture sans concession du monde trépidant et trouble du show business que nous livre l'auteur.  

° Remerciement : Merci à ma fille, Bérénice, qui m’a offert ce roman pour mon anniversaire me permettant de découvrir une grande dame de la musique et la vie d’un génie ayant vécu parmi ses semblables comme un albatros tombé du ciel.

Raphaël ADJOBI

Titre : Nina Simone, 276 pages

Auteur : Gilles Leroy

Editeur, Mercure de France, 2013, Collection Folio.

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08 janvier 2015

Notre-Dame du Nil (Scholastique Mukasonga)

                                          Notre-Dame du Nil

                                      (Scholastique Mukasonga)

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            Que n'a-t-on pas dit et écrit sur l'historique génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 ? Quand un drame de ce type survient, nombreux sont ceux qui tremblent d'effroi et se posent des questions sur la marche du genre humain en ce bas-monde. Certains, momentanément, font vibrer leur fibre humanitaire ou sentimentale en se perdant dans des imprécations inintelligibles retenant toutes les attentions. D'autres enfin se font les experts de l'histoire du pays frappé par le drame et se perdent dans des discours insondables.

            Pendant dix ans, je me suis contenté d'être au nombre de la première catégorie de ces personnes, refusant de juger les protagonistes de cet événement historique avant d'avoir une juste idée de ce qui a pu pousser des hommes – des concitoyens – à cette extrémité au seuil du XXIe siècle. Tous ceux qui, comme moi, veulent savoir comment on peut en arriver là doivent lire Notre-Dame du Nil

            Scholastique Mukasonga nous livre dans ce livre un récit simple avec quelques longueurs qui, heureusement, ne lui font pas perdre son caractère agréable. Adroitement, elle nous fait remonter aux premiers signes annonciateurs du déferlement des tueries dont ont été victimes les Tutsi, tout en rattachant intimement cette ignominie à l'histoire du pays sous la colonisation belge empreinte des théories du XVIIIe siècle sur la hiérarchie des races et des peuples.

            Notre-Dame du Nil est un lycée de jeunes filles en fleurs destinées au rôle d'épouses des cadres supérieurs de la nation rwandaise. Fières et sûres de leur avenir, elles se plient volontiers à l'enseignement intellectuel et religieux sans oublier les multiples conseils – ô combien importants et formateurs ! – de la sœur supérieure et de l'aumônier de l'établissement. Les premières pages du livre peignant leur univers et leurs rêves juvéniles sont tout à fait plaisantes ; sans doute les plus belles et les plus attachantes.

            Malheureusement, dans ce lycée où domine une apparente innocence rôde un mal historique : l'opposition des Hutu – autoproclamés « peuple majoritaire » – et des Tutsi, les préférés des Belges à l'époque coloniale ; opposition astucieusement entretenue par la jeune militante Gloriosa. 

            Effectivement, au-delà des belles pages sur la vie quotidienne des jeunes filles dans ce lycée qui a parfois des airs de couvent, l'intérêt de ce livre réside dans les multiples détails qui structurent l'antagonisme Hutu-Tutsi né à une époque où ces derniers étaient élevés au rang de dieux égyptiens par le colonisateur belge. Se proclamant désormais « le peuple majoritaire » et prônant « une démocratie majoritaire », les Hutu soumettent les Tutsi à une politique de quotas savamment distillés qui apparaissent comme un mal ordinaire rythmant tous les discours quotidiens et tous les types de relations : amoureuses, amicales, culinaires, scolaires et estudiantines, administratives. Ce roman montre que ce mal rwandais était si profond qu'il était incomparable à tout autre en Afrique. Sauf peut-être dans les pays où est encore pratiqué l'esclavage. Ce mal ne peut que nous renvoyer à l'antagonisme entre protestants et catholiques en Irlande dans les dernières décennies du XXe siècle ou en France au XVIe siècle illustré par le massacre de la Saint-Barthélemy. 

            On comprend donc que dans un tel contexte, il suffisait que quelqu'un ayant une vengeance à assouvir criât au complot contre sa personne et donc sa communauté pour mettre le feu aux poudres. Et d’ordinaire, celui qui procède de la sorte pour embraser la société prend soin de fabriquer des preuves pour justifier ses propres crimes aux yeux du reste de l’humanité. Et c'est ce message universel que Scholastique Mukasonga semble nous rappeler dans ce récit sobre illuminé par la jeunesse pétillante des protagonistes.

Raphaël ADJOBI         

Titre : Notre-Dame du Nil, 275 pages, Prix Renaudot 2012

Auteur : Scholastique Mukasonga

Editeur : Gallimard, collection Folio, 2012.

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28 décembre 2014

CACAO (un roman de Jorge Amado)

                                                      CACAO

                                   (un roman de Jorge Amado)

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            Hier comme aujourd'hui, en ce XXIe siècle, on jette aux pauvres ces paroles amères qui résonnent comme des coups de pistolet : « Si vous êtes pauvres, c'est parce que vous ne travaillez pas assez ! » Et pourtant, aucun pauvre n'est devenu riche en travaillant comme un forçat au service d'un maître, planteur ou industriel. Et cela parce que c'est la force des bras des pauvres qui fait la fortune de ceux pour qui le mot « travail » se confond avec les chiffres des comptes en banque. En effet, pour un « capitaliste », il faut surveiller et parfois battre ceux qui triment dans les champs ou sur les machines afin que le capital prospère. 

            Cacao est un récit simple et dur dont l'action se déroulant dans une cacaoyère au sud de l'Etat brésilien de Bahia illustre admirablement cette vision du monde où l'ouvrier est le damné de la terre sans aucune chance d'émerger de son état. C'est dans cet univers où l'on loue la force de ses bras pour travailler à la journée avec un salaire dérisoire qu'un revers de fortune va plonger un jeune Blanc au début du XXe siècle. Très vite, il découvre la dure loi des immenses plantations, véritables sociétés où les ouvriers sont obligés de faire leurs courses à l'économat du domaine, une sorte de magasin appartenant au maître lui permettant de reprendre l'argent qu'il a donné.

            Au-delà de l’organisation sociale qui ressemble à un engrenage parce que l'ouvrier est privé de toute possession particulière pouvant générer une entreprise particulière hors de la domination du maître, ce qui retient l'attention du narrateur blanc et donc du lecteur, ce sont les limites étroites de la vie et de l'avenir des hommes dans ces hameaux des plantations faits de cabanes à une seule pièce où ils s'entassent. Chaque jour, les pères désespèrent de voir leurs filles de douze ou treize ans dépucelées par les fils des maîtres et condamnées ensuite à aller grossir les rangs des prostituées. Tous vivent avec un attachement excessif à la pratique de la religion car la morale chrétienne leur tient lieu de boussole quand il s'agit de défendre leur honneur et surtout celui de leurs filles. Dans ce monde où l’on subit le mépris sans pleurer, on n’apprend qu’une chose : la haine.

            Cette peinture de la société du monde paysan brésilien révèle deux choses : aucun pauvre ne peut devenir riche s'il n'a pas de bien à faire fructifier. Et c'est dans l'intérêt du capitaliste de faire en sorte que le pauvre ne soit pas le maître de lui-même : il ne peut servir deux maîtres à la fois ! D'autre part, la liberté qu'avaient tous les riches Blancs, ainsi que leurs enfants mâles, de coucher avec les filles noires et métisses a très largement contribué à faire du Brésil une société métissée. On peut tout simplement ajouter que cette pratique n'est que la résultante d'une autre remontant à l'époque de l'esclavage : les riches propriétaires constituaient des haras humains où ils ensemençaient eux-mêmes leurs esclaves femelles pour obtenir des espèces métissées vendues à un meilleur prix. Résultat : aujourd'hui, dans ce pays où les Noirs ne représentent que 7,7% de la population, les métis dépasse le seuil de 43% alors que la population blanche se situe à 47,7%. 

            Assurément, Cacao est un roman fait pour la réflexion sur le sort de ceux qu'on appelle les damnés de la terre et qui sont légions en Amérique latine et en Afrique où prospère, depuis des siècles, le capitaliste blanc.

Raphaël ADJOBI

Titre : Cacao, 155 pages

Auteur : Jorge Amado

Editeur : J'ai lu, 2012

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20 novembre 2014

Debout-payé (Un roman de Gauz)

                                                DEBOUT-PAYE

                                            (Un roman de Gauz)  

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            Nous ne regarderons certainement plus du même œil le vigile noir de notre grande surface, après la lecture de ce roman. Qui aurait pensé que cet homme du silence – payé pour rester debout – dont le regard semble s'accrocher à notre silhouette chaque fois que nous franchissons le seuil d'un magasin, pouvait recueillir sur nous des renseignements suffisants pour bâtir une œuvre romanesque ?

            Le texte donne d'abord l'impression d'une écriture inégale : on salive à la fin du premier chapitre ; on est impatient de sortir du second. Mais, très vite, on apprécie cette alternance du récit et du chapelet d'anecdotes, véritables saisies instantanées de scènes ou d'images de nos chers temples de la consommation. On s'amuse, on sourit, on rit et on s'instruit en même temps.

            En effet, tout le plaisir que procure ce roman est dans le regard du vigile. Car le vigile, c'est le narrateur du récit à la troisième personne. C'est l’œil omniprésent et omniscient, plus perçant que celui du persan Usbek peignant les mœurs de la société française du XVIIIe siècle. Les singularités des Africaines, des Antillaises, des Asiatiques, des Arabes ne lui échappent pas. Par exemple, son regard analytique sur l'homme arabe du golfe persique est tout à fait plaisant et édifiant. D’autre part, aucun homme politique français, aucun journaliste, n'a expliqué avec autant de justesse l'apparition des « sans-papiers » sur notre territoire que le vigile ! Debout-payé est absolument un livre amusant et instructif. 

            Ce livre se veut avant tout le récit de la vie d'un immigré d'une ancienne colonie française. C'est l'histoire d'un jeune Ivoirien qui, profitant du « ramassis de clichés du bon sauvage qui sommeille de façon atavique » en chaque homme blanc – « les Noirs sont costauds, les Noirs sont grands, les Noirs sont forts, les Noirs sont obéissants, les Noirs font peur » - finit par s'en convaincre au point de considérer son métier de vigile comme celui qui convient le mieux à sa mélanine. Ce livre nous permet aussi de découvrir que dans le monde de la vente où le grand public imagine un personnel harassé et blasé par un travail répétitif, les hommes et les femmes se prennent très au sérieux et sont même impitoyables. Enfin, il constitue un petit trésor de connaissances sur le monde. Où peut-on trouver la plus grande concentration de spécimens humains que dans les magasins parisiens ? Vous salivez ? Vous avez raison et vous allez être comblé. 

            En tout cas, rien que le regard du dominé noir sur le dominant blanc fait de ce livre une belle fenêtre qui permet à l'Européen de "se voir de bon biais" ; même si le vigile s'interdit toute discrimination.

Raphaël ADJOBI

Titre : Debout-payé, 172 pages

Auteur : Gauz

Editeur : Le Nouvel Attila, 2014.

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13 août 2014

J'irai cracher sur vos tombes (Boris Vian)

                                J’irai cracher sur vos tombes

                                                  (Boris Vian)

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            Voici un classique de la littérature française qui n’a rien à voir avec la littérature française parce que son auteur l’a voulu ainsi. D’abord, le style rappelle étrangement celui des grands auteurs américains de romans policiers. Boris Vian parle lui-même de « l’influence extrêmement nette de Cain […] et celle également des plus modernes Chase et autres supporters de l’horrible ». Ensuite, l’histoire est celle d’un Américain dans les Etats-Unis de la première moitié du XXe siècle. Enfin, pour convaincre le lecteur que le style et le sujet ne peuvent être maniés avec justesse que par un Américain, Boris Vian a pris soin de publier ce livre sous un pseudonyme qui n'a rien de français : Vernon Sullivan. 

            C’est un récit étrangement provocateur, palpitant et sobre à la fois que nous propose l’auteur. Un récit qui nous livre une page singulière du racisme et d'un de ses effets secondaires tout aussi singulier.

            Puisqu’il est reconnu aux Etats-Unis que l’on est Noir quand on a une goutte de sang noir, Lee Anderson va revendiquer sa négritude et profiter de sa peau blanche pour venger sa « race ». Dans ce sud des Etats-Unis au racisme excessif où les Noirs risquent quotidiennement leur vie, son grand frère – dont la peau métissée ne passe pas inaperçue – lui conseille plutôt d’oublier la vengeance et de se fondre dans la société des Blancs. « Toi tu as une chance, tu n’as pas les marques », lui dit-il.

            Lee Anderson va se fondre dans le monde des Blancs, sans cependant jamais oublier la vengeance qu’il porte dans son cœur. Avec sa voix particulière qui trouble ses amis blancs et les notes de musique qu’il arrache à la guitare, il s’applique à séduire toutes les filles blanches qui croisent son chemin. Quelle félicité pour un jeune homme de vingt-six ans ! Cependant, quand il pense aux siens, il sent « le sang de la colère, (son) bon sang noir, déferler dans ses veines et chanter à (ses) oreilles ». Et il se dit alors qu’il ne faut pas qu’il abandonne son projet. Il ne faut pas qu'il cède à cette humilité abjecte, odieuse que les Blancs ont donnée aux Noirs, peu à peu, comme réflexe. Les Noirs sont trop honnêtes ; c'est ce qui les perd. 

            Mais coucher avec toutes ses amies blanches – surtout les deux sœurs qu’il vient de séduire et qui sont si différentes – n’est pas l’objectif final de Lee Anderson. Non. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, notre homme n’est pas un dépravé cynique voulant seulement copuler avec toutes les filles blanches qu'il rencontre pour pouvoir leur crier à la fin : « le nègre vous a bien eus ! » Non. L’objectif final de Lee Anderson est, en un sens, un peu plus noble que cela. Et froidement, il va le poursuivre.

Raphaël ADJOBI

Titre, J’irai cracher sur vos tombes, 209 pages.

Auteur : Boris Vian

Editeur : Christian Bourgois Editeur, Collection 10/18, 1973

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J'irai cracher sur vos tombes (Boris Vian)

                                     J’irai cracher sur vos tombes

                                                      (Boris Vian)

 

            Voici un classique de la littérature française qui n’a rien à voir avec la littérature française parce que son auteur l’a voulu ainsi. D’abord, le style rappelle étrangement celui des grands auteurs américains de romans policiers. Boris Vian parle lui-même de « l’influence extrêmement nette de Cain […] et celle également des plus modernes Chase et autres supporters de l’horrible ». Ensuite, l’histoire est celle d’un Américain dans les Etats-Unis de la première moitié du XXe siècle. Enfin, pour convaincre le lecteur que le style et le sujet ne peuvent être maniés avec justesse que par un Américain, Boris Vian a pris soin de publier ce livre sous un pseudonyme qui n'a rien de français : Vernon Sullivan.

 

            C’est un récit étrangement provocateur, palpitant et sobre à la fois que nous propose l’auteur. Un récit qui nous livre une page singulière du racisme et d'un de ses effets secondaires tout aussi singulier.

 

            Puisqu’il est reconnu aux Etats-Unis que l’on est Noir quand on a une goutte de sang noir, Lee Anderson va revendiquer sa négritude et profiter de sa peau blanche pour venger sa « race ». Dans ce sud des Etats-Unis au racisme excessif où les Noirs risquent quotidiennement leur vie, son grand frère – dont la peau métissée ne passe pas inaperçue – lui conseille plutôt d’oublier la vengeance et de se fondre dans la société des Blancs. « Toi tu as une chance, tu n’as pas les marques », lui dit-il.

 

            Lee Anderson va se fondre dans le monde des Blancs, sans cependant jamais oublier la vengeance qu’il porte dans son cœur. Avec sa voix particulière qui trouble ses amis blancs et les notes de musique qu’il arrache à la guitare, il s’applique à séduire toutes les filles blanches qui croisent son chemin. Quelle félicité pour un jeune homme de vingt-six ans ! Cependant, quand il pense aux siens, il sent « le sang de la colère, (son) bon sang noir, déferler dans ses veines et chanter à (ses) oreilles ». Et il se dit alors qu’il ne faut pas qu’il abandonne son projet. Il ne faut pas qu'il cède à cette humilité abjecte, odieuse que les Blancs ont donnée aux Noirs, peu à peu, comme réflexe. Les Noirs sont trop honnêtes ; c'est ce qui les perd.

 

            Mais coucher avec toutes ses amies blanches – surtout les deux sœurs qu’il vient de séduire et qui sont si différentes – n’est pas l’objectif final de Lee Anderson. Non. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, notre homme n’est pas un dépravé cynique voulant seulement copuler avec toutes les filles blanches qu'il rencontre pour pouvoir leur crier à la fin : « le nègre vous a bien eues ! » Non. L’objectif final de Lee Anderson est, en un sens, un peu plus noble que cela. Et froidement, il va le poursuivre.

 

Raphaël ADJOBI

 

Titre, J’irai cracher sur vos tombes, 209 pages.

Auteur : Boris Vian

Editeur : Christian Bourgois Editeur, Collection 10/18, 1973

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24 juin 2014

Les montagnes bleues (Philippe Vidal)

                                             Les montagnes bleues

                                                      (Philippe VIDAL)

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            Que savons-nous de l’histoire des esclaves marrons, ces communautés d’esclaves qui, après avoir fui le joug de l’asservissement, se refugiaient dans les montagnes ou les forêts des Amériques et de leurs îles avoisinantes, loin du regard de leurs anciens maîtres blancs ? En ce XXIe siècle, nous ignorons presque tout de la vie de ces fugitifs dont la précaire liberté a été soulignée dans Le Rancheador, le journal du chasseur d’esclaves cubain Francisco Estévez, au milieu du XIXe siècle. Avec Les Montagnes bleues, Philippe Vidal se propose de combler notre ignorance en nous donnant une idée de leur organisation dans un récit dur, passionnant et palpitant, mais également plein d’enseignements politiques pour tous les Noirs que l’Europe soumet aujourd’hui encore dans un esclavage à domicile dans les pays africains.

            En 1700, sur l’île anglaise de la Jamaïque, la plantation Fenwick était dirigée d’une main de fer par un contremaître dont la sévérité à l’égard des esclaves ainsi que la compétence en imposait même à son nouveau maître, John Fenwick, l’unique héritier de cette immense plantation de canne à sucre. En effet, depuis la mort de son premier maître, Stanton avait supplanté en autorité son jeune patron, homme nourri de Pline, Platon, Hérodote et Tacite, partageant son toit et des conversations érudites avec son jumeau noir, cet esclave qui a eu la chance d’avoir été son compagnon d’études pour une raison singulière que vous découvrirez en lisant le roman.

            Stanton est donc omniprésent et tout-puissant, au grand malheur des esclaves qu’il terrorise quotidiennement. Dans la première partie du récit, passionnante et dure à la fois, on le découvre s’employant à multiplier les exactions à leur égard, convaincu d’œuvrer ainsi à la stabilité de la plantation. 

            Or, un événement imprévu vient ruiner momentanément la plantation Fenwick, qui ne peut nourrir son bétail de Noirs en attendant les récoltes de l’année suivante. Stanton soumet alors un projet machiavélique à John Fenwick pour réduire les frais de gestion des esclaves. Malheureusement pour eux, Christian, le jumeau noir de Fenwick, surprend la conversation et doit disparaître. Pour ne pas le voir mourir sous ses yeux, John Fenwick condamne le compagnon d’études qui égayait ses journées monotones à une vie d’esclave marron, à la grande stupeur de son contremaître qui voit dans ce geste la ruine de son autorité sur les esclaves.

            En bon représentant de la pensée esclavagiste, Stanton est convaincu que la fuite de Christian facilitée par son maître est un exemple intolérable contre le système établi. Il ne laissera donc pas faire. Heureusement, nourri des Anciens grecs et latins, Christian sait que « tu peux oublier l’homme blanc, tu peux essayer de construire un monde autour de toi, mais l’homme blanc, lui, ne t’oublie pas, il ne te laissera jamais échapper à son emprise ». En quelques mois, malgré la haine qu’il avait focalisée autour de sa personne dans le milieu des esclaves noirs parce que son quotidien dans la demeure de John Fenwick n’avait rien de comparable à celui de ses frères de sang, il va par son intelligence et sa grande culture, se faire accepter dans une communauté de fugitifs et en devenir le stratège écouté mais aussi jalousé. Bientôt, le village de marrons de Christian devient un ennemi craint et redouté par les colons.  

            A ce stade du roman, le lecteur comprend que Philippe Vidal a choisi ses porte-parole : d’une part, à l’opposé des autres Blancs qui pensent qu’ « un nègre reste un nègre, quelles que soient son éducation ou ses manières », John Fenwick est convaincu du fait que « n’importe quel être transposé dans un environnement éduqué en acquiert les valeurs ». Il sait que le grand instigateur des opérations punitives qui menacent les colons est son jumeau noir. D’autre part, Christian est de toute évidence le symbole de l’espoir des opprimés grâce à sa culture et ses connaissances qui en font le ferment de la société, une bénédiction pour tous. 

            A partir du moment où les deux communautés antagonistes semblent vivre dans une crainte à peu près égale, le lecteur ne peut s’empêcher de se demander comment le romancier va terminer son récit. Jusqu'où Christian poussera-t-il son audace ? Quelle sera la réponse des colons blancs ? C’est à ce moment précis que l’auteur choisit de faire parler son talent de dramaturge pour conduire le récit vers une fin en apothéose ! Dans cette dernière partie du roman, Philippe Vidal nous délivre des pages magnifiques sur les stratégies politiques des colonisateurs européens. Des pages que tous les colonisés des temps modernes gagneraient à lire et à relire pour comprendre comment de siècle en siècle, les Blancs s’arrangent pour « bien manœuvrer » afin de faire voler en éclats toute tentative de cohésion au sein de n’importe quelle communauté noire. Des pages qui nous montrent aussi qu’en matière de politique, la grande faiblesse des Noirs – hier comme aujourd’hui – réside dans la question d’amour-propre qui finit toujours par triompher de l’amour du groupe, fragilisant ainsi leur marche vers l’indépendance. 

            Les montagnes bleues est donc un récit qui présente des facettes variées et passionnantes. Il est à la fois un bel hommage aux esclaves marrons, symboles de l’Humanité éprise de Liberté, un hommage encore plus grand aux hommes pétris de culture qui mettent leur savoir – puisé dans les livres de toutes les époques – au service du combat pour l’égalité parmi les hommes et du respect de l’indépendance des peuples. L’essentiel de ce roman n’est donc pas dans la force du récit – certes passionnant, malgré quelques schémas classiques par moments – mais dans la stature des personnages et les réflexions semées çà et là, constituant une foule d’informations susceptibles de galvaniser les peuples opprimés de ce XXIe siècle. 

Raphaël ADJOBI

Titre : Les montagnes bleues (Préface de Pascal Légitimus), 430 pages.

Auteur, Philippe Vidal

Editeur : Max Milo, mai 2014.

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19 juin 2014

Les malades précieux (Obambé Gakosso)

                                 Les malades précieux

                                        (Obambé Gakosso)

Les malades précieux 0002

            Ce recueil de onze nouvelles que nous propose Obambé Gakosso est la peinture d'une Afrique en pleine mutation. On découvre ici le visage d'un continent se situant entre une société dont le socle traditionnel est difficilement reconnaissable et une société moderne dont on ignore les réelles visées. C'est donc un monde en ébullition, aux manifestations grimaçantes, pour ne pas dire anarchiques, la peinture d'une société congolaise, reflet d'une Afrique qui se cherche à tâtons, que nous présente l’auteur. Et la jeunesse de la plupart des personnages principaux témoigne de cette société en mutation. 

            La sixième nouvelle - Les malades précieux - qui a donné son nom au recueil est un véritable cri d'indignation à l'encontre des pratiques prédatrices pour les finances des Etats dont se rendent coupables les élites africaines. Elle met en lumière la responsabilité qui incombe à chaque Africain au moment de prendre ses fonctions dans nos nouvelles sociétés : il faut choisir entre se mettre au service de tous et se mettre au service des privilégiés tout en bénéficiant des avantages qui en découlent.

            Malgré la force de cette nouvelle, elle n'aura pas forcément la préférence de tous les lecteurs. Il y a dans ce recueil des récits séduisants comme La Fac au pied du baobab qui peint les rêves très réfléchis de deux jeunes étudiants et nous remplit d'espoir en l'avenir ou Une tête au menu qui montre l'irresponsabilité et l'inconscience des jeunes hommes dans une société où l'arrivisme est une règle d'or pouvant conduire à l’impensable. On peut aussi ne pas être insensible à la sagesse retrouvée de Karumba dans la première nouvelle intitulée Je n'ai plus de temps à perdre. Mais sans hésitation, ma préférence va à L'assiette n'a pas changé. Bien construite,  cette nouvelle montre l'ingéniosité des mères africaines pour mener à bien l'éducation de leurs enfants emportés dans le tourbillon des nouvelles pratiques amoureuses de la jeunesse d'aujourd'hui. La force de caractère dont fait montre la mère de Loketo pour responsabiliser son fils, pour lui faire prendre conscience des devoirs attachés à la liberté est tout à fait admirable. Une mère comme on les aime et les redoute à la fois.

            Toutefois, force est de reconnaître que la nouvelle la plus instructive sur l'état de notre Afrique en mutation est bien Ma route de Loango, et cela grâce aux multiples réflexions qu'elle contient. Le lecteur y trouvera une peinture très réaliste du fonctionnement de nos Etats ainsi que de toutes les carences des Africains en matière de gestion et d'organisation sociale. A lire absolument. 

            La lecture de ce recueil suscite cependant une question importante sur le regard que les éditions L'Harmattan portent sur les textes qui leur sont proposés pour leur collection "Ecrire l'Afrique" : pourquoi n'y a-t-il pas de relecture de ces textes ? Cette question nous renvoie à un problème social qui devient inquiétant : il s'agit de la place de moins en moins grande des correcteurs dans la fabrication du livre ; problème que soulignait le journal La Croix dans deux articles dans son édition du jeudi 15 mai 2014. Son constat est sans appel : « bien des éditeurs, épaulés par les logiciels de correction, sont tentés de faire des économies sur ces invisibles correcteurs - rendant soudain visible leur absence ».

Raphaël ADJOBI

Titre : Les malades précieux, 281 pages

Auteur : Obambé Gakosso

Editeur : L'Harmattan, collection Ecrire l'Afrique, 2013  

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