Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

08 décembre 2013

Anatomie d'un crime (Elizabeth George)

                                   Anatomie d'un crime

                                        (Elizabeth George)

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            A vrai dire, ce volumineux roman (762 pages) d'Elizabeth George n'est pas à ranger dans la catégorie policière ; et cela tout simplement parce que le récit ne suit pas le travail d'enquête mené par une autorité légale pour expliquer les causes d'un crime. Ce récit se veut clairement le fruit d'une peinture sociale, le « film » de la vie ordinaire d'une famille noire anglaise que Frantz Fanon reconnaîtrait comme les dignes représentants des damnés de la terre en plein Londres. En effet, dès le début du roman, il semble que le sort a réuni sur la tête de cette famille toutes les conditions pour lui pourrir la vie, pour la plonger dans des difficultés inextricables.  

            C'est pourquoi, très vite, le lecteur s'attache à Joel, ce jeune garçon de douze ans doué pour la poésie qui joue des coudes pour protéger son jeune frère Toby à défaut de pouvoir aider sa soeur aînée que personne ne peut contrôler vraiment. Comment ne pas aimer Joel qui, dans cette fratrie tombée du ciel - ou plutôt de l'enfer – chez tante Kendra, apparaît comme le seul point sûr susceptible de laisser croire que le salut est possible pour les plus démunis de la terre. Joel est tout, sauf « une arme vivante » comme le prétend la quatrième de couverture. Seulement, à un moment de sa jeune vie, d'autres semblent avoir choisi ce qu'il doit être.

            A travers le personnage de Kendra, cette jeune métisse de quarante ans et de sa relation avec ses neveux, on ne peut s'empêcher de voir dans ce roman une peinture très réaliste de l'éducation des enfants dans notre société de ce début du XXIe siècle. Une éducation parcellaire parce que rythmée par le silence et l'absence des adultes ; une éducation parcellaire parce que les tentations et les menaces extérieures échappent trop souvent à la vigilance des familles. Une éducation dans laquelle les enfants sont souvent obligés de choisir entre l'obéissance à la loi du quartier et l'amour des leurs qui oublient de les nourrir de valeurs solides face à l'adversité. Oui, on oublie trop souvent que c'est quand les valeurs extérieures triomphent que tout est perdu pour  les enfants.

            Cependant, comme dit la chanson, on ne choisit pas sa famille. Celle de Joel, de Toby et de Ness est avant tout ce qui les fait démarrer du mauvais pied dans la vie. Quelle éducation et quelle aide sociale peuvent sauver trois enfants qui n'ont jamais connu rien d'autre que l'absence et la douleur ?   

            Anatomie d'un crime est un livre passionnant qui vous oblige à jeter sur Elizabeth George un regard admiratif. Elle nous livre ici une peinture sociale très détaillée où chaque personnage a une facette séduisante qui laisse croire au lecteur que le pire peut être évité malgré son caractère inéluctable.

Raphaël ADJOBI

Titre : Anatomie d'un crime, 762 pages.

Auteur : Elizabeth George

Editeur : Presse de la cité, collection Pocket, 2008.

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21 septembre 2013

Dans la maison de l'autre (Rhidian Brook)

                                    Dans la maison de l’autre

                                                (Rhidian Brook)

 

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           Avec son jeune fils de dix ans, Rachel Morgan quitte Londres pour Hambourg où son mari, un colonel de l’armée anglaise, participe aux côtés des autres militaires des pays alliés à la reconstruction de la l’Allemagne après la défaite de 1945. C'est donc pleine de cette « émotion primitive [et] rassurante » que procure le rôle du colonisateur tout-puissant qu'elle arrive dans cette ville. 

            Dans cette Allemagne qui n'était que décombres, ceux qui entreprennent sa prétendue reconstruction doivent être forcément logés dans les quelques maisons épargnées par les bombes. Quelle ne fut pas sa surprise quand son mari lui annonça qu’il n’a pas jugé nécessaire de renvoyer les propriétaires de l’immense demeure qui leur est affectée. Ils occuperont donc les deux premiers niveaux de cette maison. Quant à Lubert – le riche propriétaire allemand – et sa fille de quinze ans, ils se contenteront du dernier étage bénéficiant d’une entrée et d’une sortie particulières. 

            C’est bien sûr de mauvais cœur que Rachel Morgane accepte de vivre sous le même toit avec « l’ennemi » dont une bombe a tué son aîné de quatorze ans et dont la grande courtoisie et l'immense culture ne sont pas de son goût parce qu'elles ne lui offrent pas l'occasion d'extérioriser son animosité. Un « ennemi » auquel son mari consacre tout son temps en participant à la reconstruction de son pays. Même si elle bénéficie de la compagnie de la valetaille du propriétaire de la maison, Rachel Morgan, murée dans son ressentiment, est bien seule dans ce « sacré palais au bord du fleuve ».  

            Si ces quelques mots suffisent pour que certains lecteurs de ce billet imaginent déjà la naissance d’une relation adultère dans cette maison, c’est que l’histoire d’amour présentée dans ce livre est absolument banale. Et elle l’est, puisque c’est le cas. Il faut par conséquent chercher ailleurs l’intérêt du livre.

            En effet, c’est dans le spectacle de l’arrière-plan qui ne peut manquer de retenir l’attention que se trouve toute la beauté du roman. Outre la peinture d’un univers de désolation où les populations se partagent les ruines avec les rats et vivent comme des chiens se contentant d'un os sans viande autour, ce livre nous découvre ce que les alliés – Français, Anglais, Américains et Russes – ont fait en Allemagne dans ce qu’ils ont pompeusement appelé une œuvre de reconstruction.

            Sous ce vocable humanitaire se cache en réalité un véritable travail de colonisation du pays. Pour y parvenir, les alliés commencèrent par un programme de dénazyfication, en d’autres termes l’épuration du pays de tous ceux qui auraient de près ou de loin participé – ou soutenu – le pouvoir nazi. On imagine aisément le dépouillement et l’humiliation de la grande majorité de la population. D’autre part, ils entreprirent le démantèlement de toutes les usines qui ont fait la puissance du régime. Et c’est dans cette dernière tâche que l’on découvre comment, à la fin de la guerre, l’Allemagne a été placée dans une situation de dépendance par rapport à chacun des pays alliés. On détruit tout, comme par exemple les usines de savon – d’utilité publique et n’ayant aucun lien avec la force militaire nazie – pour qu’un pays allié devienne le fournisseur exclusif de l’Allemagne. 

            Quand vous aurez terminé ce livre et que vous l'aurez refermé, voici la question qui ne manquera pas d’agiter votre esprit : comment l’Allemagne qui a été littéralement mise à genoux pour dépendre économiquement des vainqueurs de 1945, comment ce pays qui n’a ni ancienne colonie à piller ou à pressurer à la manière de la France a pu se relever d’un tel niveau de pauvreté pour devenir en ce début du XXIe siècle – c’est-à-dire en une soixantaine d’années – la première puissance économique européenne ? Cela laisse croire que ceux qui pensent que le pillage de l’Afrique est une solution de facilité qui empêche la France de penser à se réinventer ont tout à fait raison. Cet état de fait entretien la France dans la fainéantise intellectuelle tout en créant misère et désolation sous d’autres cieux. 

Raphaël ADJOBI

Titre : Dans la maison de l'autre, 332 pages.

Auteur : Rhidian Brook

Editeur, Fleuve noir, août 2013

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21 août 2013

Ballade d'un amour inachevé (Louis-Philippe Dalembert)

                               Ballade d’un amour inachevé

                                      (Louis-Philippe Dalembert)

Ballade d'un amour

            Voici un livre entraînant qui ne cesse de titiller pour ainsi dire constamment la curiosité ou la soif du lecteur. Dès les premières phrases, nous savons qu’un drame apparemment terrible a eu lieu. Toute la narration qui suit nous mène donc lentement, par bribes de vie, vers l’épicentre de ce drame désigné par « la chose », comme pour conjurer le sort.

            Une démarche assez originale qui tend à obliger le lecteur à se poser cette question : quels souvenirs chacun garderait-il des derniers instants vécus avant un drame collectif ? Evidemment, vous vous doutez bien que chacun racontera sa vie en tentant d’y trouver quelque lien avec les signes annonciateurs réels ou imaginaires du drame. Eh bien, c’est exactement ainsi que fonctionne le roman.

            Et à travers les récits vraisemblables ou imaginaires, l’auteur porte son attention sur un couple singulier de ce petit village italien de Cipolle situé à sept kilomètres de L’Aquila, la capitale des Abruzzes. C’est dans ce village encaissé entre les montagnes, que vivent Azaka l’étranger – venu d’un pays ne faisant pas partie de la communauté européenne – et son épouse italienne, Mariagrazia.

            Plus nous avançons dans le roman, plus nous découvrons le passé d'Azaka, « l’extracomm », celui de Mariagrazia, leur rencontre et l’évolution de leur amour dans une Italie ancrée à la fois dans ses traditions séculaires mais aussi dans ses débats politiques modernes aux tons excessifs quand il s’agit de l’immigration, de l’étranger. La figure d’Azaka et son acceptation progressive et controversée au sein de la famille de l’élue de son cœur et du village offre à l’auteur l’occasion de produire de très belles pages, parfois drôles, sur le comportement des Italiens, partagés entre la fierté d’avoir de la famille dans toutes les contrées lointaines du monde – une tradition d’émigrants – et leur rejet épidermique de l’étranger. Et à travers le combat de Mariagrazia pour faire accepter son compagnon « extracomm » sans blesser les siens, nous découvrons les conflits intergénérationnels que l’on retrouve dans toutes les sociétés du monde. Nous comprenons avec l'auteur que les mœurs exotiques que les Européens vont chercher sous d’autres cieux pour s’en repaître et flatter leur supériorité se trouvent aussi à leurs pieds, dans les villages qu’ils ne fréquentent plus, ou même dans des pratiques ordinaires qu’ils ne prennent pas le temps d’analyser.

            Mais tout cela ne dit pas au lecteur ce qui s'est passé ! Quand allons-nous enfin atteindre l'épicentre de « la chose » ? C’est au moment où le lecteur découvre le passé douloureux d’Azaka que, presque sans transition, le livre nous plonge dans le drame provoqué par « la chose ». Car ce qui arrive à L’Aquila n’est en fait qu’une répétition de ce qu’a vécu Azaka dans son pays - qui ressemble fort au drame survenu en Turquie en août 1999. A moins qu'Haïti ne soit pas loin... Et c’est dans les descriptions qui nourrissent la narration de ces deux événements que nous avons les plus belles pages du roman. Magnifiques !

            Indiscutablement, comme nous le soulignions déjà dans l’analyse que nous avions faite de son précédent roman*, Louis Philippe Dalembert excelle dans la peinture de la souffrance. Chez lui, aucune intention d’apitoyer le lecteur. Dire les choses de manière lucide, peindre de manière presque tangible une réalité plane, indicible, inénarrable, voilà ce qui le distingue. Le drame de L’Aquila, survenu dans la nuit du 6 avril 2009 et dont les journaux et des télévisons ont abondamment fait état, est peint ici avec beaucoup de justesse dans son extrême violence et dans l’ampleur de la désolation qui l'a suivie. Dès lors ce livre apparaît comme plein de cette intimité que les survivants d'un drame collectif entretiennent avec la mort. Entre les souvenirs d'Azaka et ce qu'il revit à L'Aquila, on ne se lasse pas de suivre le spectacle du malheur qui se découvre à nos yeux comme entraîné par la main invisible de l’auteur ou par le rythme d’une voix venue des profondeurs du néant pour ne pas dire de la muette réalité visible.  « Dieu merci, […] je n’ai perdu pour ma part que ma mère et mon premier fils », dit un père. Ces quelques mots suffisent pour faire comprendre au lecteur que dans la peinture du spectacle de désolation qui fait suite aux deux cataclysmes relatés ici, l’auteur s’applique à présenter des personnages qui n’ont pas « une ombre de douleur dans le regard ». Comme si ces êtres devenus souffrance se drapaient d’une dignité qui les rendait fantomatiques, irréels, dans un univers qui ne l’est pas moins ; chacun semblant ici la marque visible de la souffrance humaine et de son extrême dénuement.    

            Il est certain que vous ne verrez plus les images d'un drame collectif de la même façon après avoir lu ce roman. Derrière les images des montagnes de gravats et des murs écroulés, vous imaginerez plus aisément, non pas la vie dans son sens générique mais les détails qui lui donnent tout son sens : les amours qui se nouent et se dénouent, les joies et les querelles au sein des familles, les projets longuement élaborés, les rêves d'enfant et d'adulte... C'est la fin brutale de tout cela que chacun appellera désormais un drame collectif. Et de toute évidence, l'auteur semble s'être attardé sur les récits des vies malgré la connaissance de l'existence du drame pour mieux nous amener à retenir cette leçon.

Toutefois, on ne peut manquer de se poser cette question : pourquoi un auteur haïtien choisit-il de peindre un drame collectif italien quand on sait ce que sa terre natale a connu il n’y a pas si longtemps ? La meilleure réponse est certainement celle-ci : une façon très adroite d'attirer l'attention sur son propre malheur consiste à trouver les mots les plus bouleversants pour parler du malheur de l’autre. En compatissant au drame de L’Aquila qui leur est si proche et de ses habitants qui leur sont si semblables, il est certain que les Européens saisiront mieux la profondeur du drame haïtien.  

* Noires blessures (éd. Mercure de France, 2010) 

Raphaël ADJOBI 

Titre : Ballade d'un amour inachevé, 283 pages

Auteur : Louis Philippe Dalembert

Editeur : Mercure de France, juin 2013

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06 juillet 2013

Trois femmes puissantes (Marie Ndiaye)

                                  Trois femmes puissantes

                                               (Marie Ndiaye) 

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            Disons-le sans détour : ce roman est d'un abord rebutant par le choix d'une langue surchargée de subjonctif imparfait. Chose très sensible dans le premier des trois récits. Dans la pratique de la langue française, ce temps est celui auquel nous sommes le moins habitués. Aussi, lorsqu'on vient à en abuser, il focalise l'attention par son étrangeté, et le lecteur ou le locuteur passe son temps à faire de l'analyse grammaticale plutôt qu'à suivre le flot ou le rythme du discours pour en saisir le sens. Et si à cette particularité de l'écriture - est-ce le style distinctif de l'auteur ? - nous ajoutons la multiplication des propositions incises, souvent très longues, nous pouvons affirmer que le livre se place hors de portée d'un très grand nombre de lecteurs. Ce n'est donc pas un livre pour "grand public". 

            Cependant, aucun lecteur ne peut nier que Trois femmes puissantes est un roman auquel on ne peut rester indifférent au regard à la fois de la richesse des personnages et de leur perception particulière du monde. Ce sont trois récits présentant trois êtres très cérébraux qui passent leur vie à se triturer les méninges, à analyser tout ce qui se présente à leurs yeux comme pour éviter des catastrophes qu' ils savent cependant inéluctables. Trois récits ayant pour thème trois phénomènes de société ou d'actualité que personne n'ignore à notre époque : l'omnipotence d'un père qui rend difficile, voire impossible, l'épanouissement de tout amour filial ;  la recherche désespérée de la consolidation d'un amour qui semble de toute évidence avoir atteint son point de rupture - avec au centre une progéniture pouvant servir d'élément de chantage ; et enfin l'émigration des Africains sous l'angle d'une spirale infernale révélant une âme singulière que seules ces sociétés sont encore capables de produire.

            Entre ces trois récits, chaque lecteur aura sa préférence. Certains apprécieront dans le premier le regard impitoyablement critique de la jeune mère - nourrie par une vie remplie d'amertume et de rêves d'enfance inassouvis -  dans lequel se lit une rancoeur tenace à l'égard de son père. Cependant, c'est aussi le récit dont l'abord est moins agréable du fait de la très grande présence du subjonctif imparfait qui nécessite un temps d'adaptation. Le deuxième récit remportera la palme des lecteurs. Ici, la présence de la femme est pour ainsi dire en filigrane. Ce sont les difficultés de l'époux, cet Européen contraint de quitter l'Afrique avec sa femme sénégalaise pour se reconstruire en Europe, qui occupe le devant de la scène. Un récit captivant qui frise la folie à chaque instant. Quant au troisième, il séduit par le caractère à la fois "automate" et réfléchi ou lucide de Khady Demba. Avec elle, l'émigration se vit comme un rêve situé hors de toute rationalité, un rêve où avoir conscience d'exister est le seul garde-fou, au sens propre. 

            C'est à la fois passionnant et "intellectuellement" éprouvant de suivre des personnages cérébraux qui semblent vivre mille vies en une seule. C'est sans doute là que se trouve le talent ou le génie de l'auteur : contruire des récits magnifiques, charmants, à partir de choses apparemment banales et sans intérêt particulier. Ce talent se révèle aussi dans les mots susceptibles d'altérer un récit de qualité mais qui se fondent ici dans une déconcertante harmonie avec le reste : par exemple, les mots comme Renault Nevada, Renault Clio ou Toyota, ne confèrent pas au récit leur profonde banalité parce qu'ils s'imprègnent de l'éblouissante rêverie des personnages. Ceux qui aiment les monologues intérieurs trouveront dans ces récits trois belles occasions de laisser aller leur imagination à la reconstruction de trois univers totalement différents.

Raphaël ADJOBI

Titre : Trois femmes puissantes, 317 pages

Auteur : Marie Ndiaye

Editeur : Gallimard, 2009

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09 juin 2013

La vraie couleur de la vanille (Sophie Chérer)

                               La vraie couleur de la vanille

                                               (Sophie Chérer) 

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            Ce roman de Sophie Chérer est une invitation à l'île de la Réunion, pour y découvrir la douloureuse histoire d'un garçon noir dont le destin est intimement lié à la merveilleuse découverte de la fécondation de la vanille.

            Rares sont ceux qui, avant 2009, avaient une idée du nom d'Edmond Albius. Benoît Hopquin est l'un des premiers à lui avoir consacré une grande attention dans Ces Noirs qui ont fait la France. Et encore plus rares sont ceux qui savaient que la fleur de vanille est difficilement fécondable par les insectes, et que sa multiplication ou sa généralisation a été possible grâce à un enfant noir, né esclave, à qui personne n'a pu ou songé à arracher l'histoire de sa trouvaille. 

            Ce roman est donc l'histoire vraisemblable de ce jeune esclave qui va réaliser la prouesse que tous les scientifiques du milieu du XIXe siècle désespéraient de ne jamais pouvoir accomplir. Elevé par un colon passionné de botanique, Edmond deviendra par la force des choses botaniste, échappant ainsi aux durs travaux des plantations de canne. Mais si son maître lui découvre une mémoire et une intelligence prodigieuses le rendant à l'aise aussi bien en grec qu'en latin, jamais il ne songera à lui apprendre à lire et à écrire. Comment peut-on dans ces conditions être un inventeur reconnu, un botaniste de renommée internationale quand on a déjà le désavantage d'être noir et esclave ? Cette situation extraordinaire d'Edmond Albius a conduit l'auteur à tenter de répondre à cette question essentielle : qui est ce Blanc, capable de braver l'opinion publique de son époque pour élever un enfant noir, l'instruire des choses savantes, et commettre le crime de le laisser analphabète, c'est-à-dire sans défense et sans moyen d'avancer dans le monde de la science et dans la vie ?     

            La vraie couleur de la vanille est écrit comme une réponse à ces interrogations. Toutefois, la question qui semble la plus passionnante pour l'auteur , c'est le hasard ou le génie qui a conduit Edmond à la fécondation de la vanille. Aussi, c'est avec beaucoup d'imagination qu'en côtoyant la réalité de l'histoire, Sophie Chérer nous livre un portrait à la fois douloureux et énigmatique de ce jeune esclave. Celui-ci nous apparaît constamment comme  un enfant ordinaire mais prometteur, victime des préjugés, des lois et des usages violents des puissants colons. Une belle fleur trop vite flétrie. 

Raphaël ADJOBI 

Titre : La vraie couleur de la vanille, 208 pages

Auteur : Sophie Chérer

Editeur : Médium, l'Ecole des Loisirs, 2012

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17 mai 2013

Le Diable noir ou Alexandre Dumas, le dragon de la reine

                                      Le Diable noir

        ou Alexandre Dumas, le dragon de la reine 

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            Il n'est pas ici question de l'auteur des Trois Mousquetaires mais de son père, né Thomas Davy de la Pailleterie (prononcez Paltrie), esclave à Saint-Domingue, sous Louis XV. Fils d'un marquis et d'une négresse de la plantation dont son père avait fait sa compagne, Thomas-Alexandre va prendre le pseudonyme d'Alexandre Dumas au moment où il endossera l'habit militaire pour devenir l'un des dragons de la reine. C'est son histoire que racontent magnifiquement ici deux livres écrits par Claude Ribbe. 

            Mais pourquoi donc deux livres ? Sans doute parce que le premier - Alexandre Dumas, le dragon de la reine (2002) - s'attarde sur l'enfance et la jeunesse du héros et fait peu de place à ses exploits guerriers et surtout à ses relations houleuses avec Napoléon Bonaparte. Le deuxième - Le Diable noir - que l'auteur qualifie de Biographie d'Alexandre Dumas, est davantage consacré aux relations personnelles du général et nous fait découvrir le monde des armes auquel il a entièrement consacré sa vie. En clair, la restitution de la réalité historique de la vie du premier général divisionnaire noir d'une armée occidentale apparaît ici moins romancée et donc plus technique. 

            Le Diable noir semble surtout éclairer l'oeuvre du fils, c'est-à-dire de l'écrivain Alexandre Dumas. C'est d'ailleurs en cela qu'il est intéressant à lire. Trop souvent, l'oeuvre d'Alexandre Dumas est apparue coupée de son histoire personnelle ; comme s'il était un enfant tombé du ciel, n'ayant aucune réalité sociale pouvant influencer ses romans comme on cherche à le découvrir chez tous les écrivains. Ce livre permet à chaque lecteur de nourrir son imagination et chercher à établir des relations entre les personnages romanesques du fils et les compagnons d'armes du père. Il permet aussi de rapprocher certaines réalités historiques de constructions fictives comme la tour Farnèse de La Chartreuse de Parme de Stendhal et éclaire en même temps l'univers de certains livres d'un jour nouveau. 

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            Toutefois, il est indéniable que l'intention profonde de l'auteur est de restituer une vérité historique rendant par la même occasion hommage à une des grandes figures de l'Histoire de France qu'on s'évertue à cacher. Seule la malchance a fait rater à Alexandre Dumas le rendez-vous avec l'Histoire qui aurait sans doute contribué à rendre son image difficilement effaçable. Il fut, à son époque, le premier des militaires sur lequel le gouvernement pouvait compter. Le sort a voulu que par défaut on fit appel à Bonaparte. Et le destin de la France prit une autre tournure. C'est cette page surprenante et passionnante du passé que vous découvrirez avec ce livre.

            Quant à la suite des aventures de ce valeureux soldat, on la devine aisément en imaginant la volonté de puissance de Bonaparte, qui ne souffre pas la concurrence. Alexandre Dumas n'aura donc d'autre destin que l'oubli. D'autre part, quand on sait qu'il est de Saint-Domingue comme Toussaint Louverture que Napoléon a combattu, puis exilé et laissé mort à Joux, on ne peut pas s'attendre à ce que la France l'élève au rang de héros national. Cela ferait désordre. 

Raphaël ADJOBI 

Titres : Le Diable noir, 233 pages / Alexandre Dumas le dragon de la reine, 244 pages.

Auteur : Claude Ribbe

Editeurs : Editions Alphée, Jean-Paul Bertrand (le Diable noir)

             Editions du Rocher (Alexandre Dumas, le dragon de la reine)

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25 avril 2013

Le Montespan ou le cocu du roi Louis XIV (de Jean Teulé)

                                                 Le Montespan

                                           ou le cocu de Louis XIV

                                                        (Jean Teulé) 

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            Le Montespan est un roman historique ravissant ! Ceux qui, comme moi, ont été quelque peu traumatisés par Mangez-le si vous voulez vont retrouver le sourire en lisant Le Montespan. Ici, Jean Teulé parle gaiement de cocus, de putains, de bâtards difformes, du sexe du roi et des cornes de la honte que Versailles transforme en cornes d'abondance. Mais chut ! N'allez pas gêner les royalistes en les mettant dans une fâcheuse posture. 

            Quand à vingt-deux ans, Louis-Henri, marquis de Montespan, épouse la blonde et voluptueuse Françoise de Mortemart le 28 janvier 1663, leurs complices espiègleries semblaient leur promettre des jours merveilleux. En effet, quand on vit de rentes et que l’on a du temps devant soi, on peut s’amuser à faire l’amour sans vergogne partout et à tout moment. Toutefois, pour éviter l'ennui qui guette sa femme et le déclin qui menace leur train de vie, le jeune noble se met en quête de gloire guerrière qui les rapprocherait des fastes de Versailles.

            Après deux enfants, Françoise - que son tendre mari appelle délicieusement Athénaïs – participe enfin à une fête dans un salon de la noblesse. Elle y « rayonne comme un enfant joue à la princesse parmi les rires qu’elle déclenche ». Elle a des persiflages pour tout le monde. Son esprit séduit. On lui propose de devenir dame d’honneur de la reine. Mais « Versailles est un pays effroyable et il n’y a pas de tête qui n’y tourne. La cour change les meilleurs ». Très vite, Athénaïs est élevée au rang de favorite, c'est-à-dire maîtresse officielle du Roi-Soleil !   

            D’ordinaire, « l’honnête homme trompé par le roi s’éloigne et ne dit mot ». Mais voilà que Louis-Henri a le mauvais goût de se plaindre que le roi séduise sa femme. Son beau-père a beau lui crier « Louis-Henri, être cocu, c’est la chance de votre vie. Ne la ratez pas, elle ne repassera pas », le jeune marquis ne renonce pas à son amour. Au grand plaisir des chansonniers de l’époque - n'en déplaise à Molière qui a pris le parti du roi - il orne son carrosse de cornes gigantesques et entre en résistance pour crier son infortune et dénoncer ce privilège royal. 

            On devine aisément que le combat est inégal. Cependant, l’amour fait accomplir des prouesses insoupçonnées. Comment lutter sans arme à la main contre la puissance royale, contre « Sa Majesté qui, elle seule, peut décider qui doit mourir et comment chacun devra vivre » ? C’est donc le combat du pot de terre contre le pot de fer que nous propose Jean Teulé dans ce magnifique récit agrémenté de peintures pittoresques de bouches édentées, de dents cariées, de perruques poudrées mises de travers et de vêtements sales à couper le souffle. On reconnaît sous sa plume le style de Saint-Simon et de Jean de La Bruyère croquant des portraits savoureux des gens de leur siècle. Crus et enjoués, ces portraits ne révèlent pas moins les caractères de la société du XVIIe siècle.

Raphaël ADJOBI

Titre : Le Montespan, 333 pages

Auteur : Jean Teulé  

Editeur : Julliard, Paris, 2008

Autre article à Lire sur " Les pages politiques de Raphaël" 

Côte d'Ivoire, élections municipales et régionales : le FPI sauve sa peau.  

 

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15 janvier 2013

Corps et âme (Franck Conroy)

                                          Corps et âme

                                            (Frank Conroy)

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            Surprenant et envoûtant grâce aux nombreux rebondissements, ce roman est de ceux que l'on peut hisser fièrement au nombre des meilleurs sans risquer la contestation. Frank Conroy a réussi ici une peinture sociale et humaine d'une très grande intensité. 

            Quotidiennement, quand sa mère partait travailler avec son taxi, c'est enfermé à clef dans leur appartement situé au sous-sol que Claude Rawlings passait les heures des longues journées de son enfance. En cherchant à découvrir le secret du vieux piano désaccordé placé dans un coin de sa chambre, il va se découvrir une passion extraordinaire qui ne le lâchera plus et qui le mènera à une succession de rencontres qui seront autant de portes sur le monde merveilleux de la musique.   

            Quand, à quinze ans, son talent de jeune musicien prodige l'introduit dans le monde des artistes de renommée et lui ouvre les portes de la haute société et des grandes manifestions  new-yorkaises, l'aventure ne se remplit pas seulement de notes musicales mais aussi d'aspiration à l'amour. Mais, à l'exception de Weisfeld, le marchand de musique de son quartier qui l'a découvert, « Nul ne savait que la musique avait sauvé Claude Rawlings. Que grâce à elle, il l'avait échappé belle ». Et que par conséquent, « Diplôme de Cadbury ou pas, sans musique il n'était rien ». Car Claude vient de nulle part ; enfant d'une femme pauvre qui refuse de lui révéler l'identité de son père, il semble n'être qu'un prodige aux pieds d'argile. Et si « les gens ne parlent pas de classe et de situation sociale comme ils le faisaient autrefois, cela ne signifie pas qu'ils les aient oubliées. »        

            Frank Conroy présente dans ce roman un personnage exempt de toute ambition débordante mais dont le talent permet d'évoluer dans le monde comme dans un conte merveilleux. Cette démarche lui permet de brosser des portraits absolument magnifiques des différents personnages auxquels le héros a affaire : Weisfeld son mentor, très attentif mais cachotier sur son passé, ses maîtres de musique fantasques et parfois théâtraux, Al, le grand Noir au grand cœur ; et surtout les femmes avec les secrets de leur vie amoureuse ou sexuelle dont les révélations seront comme la touche éblouissante d'un récit déjà très surprenant.

            Mais ce roman est avant tout une fantastique plongée dans le monde de la musique. Les termes techniques, très nombreux, ne gênent nullement sa compréhension ; bien au contraire, ils nous révèlent la complexité de la construction de l'oeuvre musicale et le génie du personnage principal. Le roman nous découvre aussi la difficile expansion du jazz « censé être de la musique sauvage », la naissance du be-bop avec le saxophoniste Charlie Parker, et un zeste des mésaventures des musiciens noirs du milieu du XXè siècle comme Miles Davis. Il apparaît d'ailleurs que plus on avance dans le roman, plus la musique classique cède de la place au jazz tout en gardant la splendeur de ses concerts publics.  En tout cas, Corps et âme est le roman de la musique fait pour mettre d'accord les techniciens de la musique et les amoureux des belles oeuvres littéraires bien construites.

Raphaël ADJOBI  

Auteur : Frank Conroy

Titre : Corps et âme, 683 pages

Editeur : Gallimard, Collection Folio 2010 (1er dépôt, 2004)

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22 décembre 2012

Tribulations d'un précaire (Iain Levison)

                        Tribulations d'un précaire

                                                (de Iain Levison) 

 

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          Depuis cinq ou six ans, en France, le discours politique relatif au monde du travail tourne autour de deux termes qui nous sont devenus familiers : la flexibilité et la mobilité. A vrai dire, alors qu'ils rythment la réalité quotidienne des Américains et des Anglais, rares sont les Français qui savent exactement ce qu'ils recouvrent. Quand vous aurez lu ce livre, la flexibilité et la mobilité professionnelles auront un sens concret pour vous ; et vous pourrez enfin donner votre avis sur l'avenir économique et social d'une France qui aura ces deux facteurs comme moteurs d'action. 

          N'importe quel lecteur sera écoeuré par les techniques que les entreprises mettent en œuvre afin que la mobilité des travailleurs ne soit que tout bénéfice pour elles. Pour que l'économie du pays soit forte, il faut que les entreprises fonctionnent sans contrainte liée au personnel. Il faut donc que l'arrivée (l'embauche) et le départ (le licenciement) de l'employé ne génèrent que des bénéfices et non des charges. En d'autres termes, il est absolument nécessaire de pouvoir se séparer de l'employé avant d'entrer dans l'engrenage de ses droits.  Car pour les patrons, là où commencent les droits de l'employé s'arrêtent les intérêts de l'entreprise. 

          Et pour que cette politique économique soit réalisable, les patrons ont deux armes essentielles : le temps partiel qui oblige à avoir plusieurs emplois en même temps, et le contrat à durée déterminée qui vous oblige à faire du zèle, à travailler comme un fou avec l'espoir de le transformer en contrat définitif alors que le patron sait bien que vous garder signifierait pour lui des charges ou des procès dans le cas où il ne voudrait plus de vous. Voilà comment la société condamne des milliers de gens à une vie précaire. Et comme avoir son appartement, sa voiture avec l'assurance, sa télévision à écran plat avec le câble, est devenu une nécessité, tout précaire pourra se demander avec l'auteur "quel est l'emploi qui à lui seul peut apporter à un individu un mode de vie confortable ?" Pourtant, on ne manquera pas de vous dire que c'est bien votre faute si vous ne gagnez pas assez pour vous assurer le confort et l'assurance médicale.         

          Au regard des tribulations de l'auteur (licencié ès lettres) qui accumule les boulots sans avoir le temps de se reposer et passe d'une contrée de son pays à l'autre jusqu'à devenir pêcheur en Alaska - et tout cela sans jamais obtenir la couverture médicale toujours promise et toujours espérée - le lecteur français se dira que nous avons au moins la chance d'avoir la sécurité sociale chez nous. Malheureusement, nous savons tous qu'il est question de réduire les charges de notre sécurité sociale et la protection qu'elle procure au seul motif qu'elle coûte chère. On oublie que derrière ce discours, les assurances privées attendent comme des vautours pour nous manger la chair sur le dos. 

          En lisant Iain Levison, le lecteur français s'imaginera aisément que la perte de la couverture sanitaire - plus de sécurité sociale - jointe à la flexibilité et à la mobilité, le mettrait exactement dans la même situation que l'auteur. Une situation due au fonctionnement d'un système économique dont ce livre est une peinture à la fois magnifique et effrayante. Quarante-deux emplois en six Etats différents en dix ans, est-ce encore une vie ? L'amie qui m'a conseillé Tribulation d'un précaire m'avait dit : « Je sais que le sujet ne fait pas partie de tes thèmes habituels. Mais lis ce livre ; je suis sûre qu'il te plaira ».  A mon tour, je vous dis : lisez-le ; il vous plaira assurément. 

Raphaël ADJOBI 

Titre : Tribulations d'un précaire

Auteur : Iain Levison

Editeur : Editions Liana Levi, 2002 (traduct. franç.)

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06 août 2012

Tant que je serai noire (Maya Angelou)

                                                  Tant que je serai noire

                                                              (Maya Angelou)

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            Tant que je serai noire est le témoignage du parcours d'une militante noire-américaine pour l'égalité des droits civiques aux Etats-Unis et les libertés en Afrique. Le titre du livre paraphrase ou fait écho à la formule de M. Bunche - ce métis à "la peau (...) si claire  qu'il pouvait passer pour être blanc", ambassadeur des Etats-Unis à l'ONU et qui avait reçu le prix Nobel de la paix en récompense de son travail de médiateur dans le conflit  palestinien  - réagissant au refus opposé à l'entrée de son fils dans un club de tennis. "Tant et aussi longtemps que le plus humble métayer du Sud ne sera pas libre, je ne le serai pas non plus", avait-il dit. En reprenant à son compte cette formule, Maya Angelou semble affirmer dans ce roman autobiographique sa ferme conviction que son combat n'aura de terme que lorsque l'évidente injustice attachée à la peau noire prendra fin.

            Quelle immense et lourde tâche ! Et, effectivement, ce qui frappe avant tout dans la tranche de sa vie retracée ici, c'est cette multitude de combattants noirs illustres que l'auteur a croisés sur son chemin : la célèbre chanteuse Billie Holiday, le pasteur Martin Luther King, Malcom X (chef du mouvement Nation of Islam), le leader sud-africain Oliver Tambo,  l'écrivain James Baldwin... C'est dire combien son engagement était total ! Aussi, ce livre fourmille d'une foule d'informations relatives aux différents mouvements de lutte pour la cause noire et leurs actions en Amérique et ailleurs dans le monde. Toutefois, on ne perd jamais de vue que cette combattante était aussi une mère aimante et une femme dont la vie a suivi le parcours des vicissitudes de ses amours. 

            Cependant, au-delà du parcours chatoyant fait d'illustres rencontres et de la vie amoureuse pleine et agitée d'une mère, ce qui semble encore plus important à retenir ce sont les profondes interrogations et réflexions que le roman suscite chez le lecteur d'aujourd'hui. La contribution de la jeunesse blanche américaine aux luttes des Noirs dans les années 60 -  qui rappellera à certains l'engagement de la jeunesse communiste française dans la défense des leaders africains comme Mandela à la fin des années 70 - ne laisse pas indifférent. Au regard de ce fait, la rareté des jeunes blancs d'aujourd'hui au sein des luttes de soutien aux grands leaders mondiaux ne peut que nous interpeller. Les grands idéaux seraient-ils désormais de l'ordre de la protection de la nature et non plus de la fraternité et de la justice ? La défense des peuples à disposer d'eux-mêmes serait-elle devenue l'affaire des seuls intellectuels ? Et puis, pourquoi la solidarité entre les humains devrait-elle toujours se manifester dans le même sens ? Pour quelle cause humaine les Noirs d'Afrique et d'Europe sont-ils prêts à manifester aux côtés de leurs semblables Blancs pour leur témoigner leur solidarité ?   

            "Patrice Lumumba, Kwamé N'Krumah et Sékou Touré formaient le triumvirat africain sacré, celui auquel les Noirs américains vouaient un culte". Telle est l'une des affirmations fondamentales de ce roman qui mérite aussi réflexion. Aujourd'hui, quels sont les leaders sacrés des Noirs ? Quels sont les guides sacrés des Noirs qui, éparpillés dans le monde, rêvent d'un devenir meilleur là où ils se trouvent ? Peut-être que leur rêve n'est plus associé à la couleur de leur peau parce qu'ils sont persuadés d'être transparents, que leur couleur n'a aucune incidence ni sur les décisions des autres ni sur leurs propres choix. Si telle est leur conviction, des exemples précis tirés de l'actualité récente montrent qu'ils se trompent. En juillet 2012, aux Etats-Unis, un pasteur blanc a refusé de marier un couple au seul motif qu'ils étaient Noirs et que pareil cas serait une première inconcevable dans l'église de sa localité. Si on n'y prend garde, ce qui paraît ici un cas exceptionnel peut devenir ailleurs une généralité. Au Panama, en avril 2012, une jeune fille noire a été refusée en classe parce qu'elle portait des tresses africaines ! Son renvoi n'était pas un cas isolé mais bien la manière ordinaire de la communauté blanche de ce pays de montrer que la règle devrait être le défrisage pour les Noirs. La polémique a éclaté parce que les parents de la jeune fille ont réagi. Une manifestation de grande envergure, qui s'est étendue au Costa Rica, a été nécessaire pour qu'enfin chacun cesse de souffrir dans son coin. 

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            Retenons donc que la vigilance et la réaction franche et massive sont encore nécessaires malgré l'apparente fraternité universelle et qu'il serait encore bon de faire nôtres les précieux conseils que propose ce livre pour mener des actions militantes. En les lisant et en les méditant, les Africains et les Afrodescendants d'Europe et d'ailleurs se montreront les dignes successeurs de leurs aînés qui agissaient pour "faire savoir au monde qu'on ne peut plus tuer les leaders Noirs dans le secret". Si on les tue, si on les embastille ou les condamne injustement sans que nous réagissions, nous sommes coresponsables du mal qui leur est fait. Si vous êtes un grand admirateur des figures illustres de la cause des Noirs mais avez tendance à montrer de l'indifférence à l'égard des leaders actuels qui poursuivent leurs combats, alors ce livre est là pour remuer votre conscience. 

Raphaël ADJOBI 

Titre : Tant que je serai noire (407 pages)

Auteur : Maya Angelou

Editeur : Le livre de poche, sept. 2009

               (1ere édit. Les Allusifs, 2008)

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