Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

06 juillet 2013

Trois femmes puissantes (Marie Ndiaye)

                                  Trois femmes puissantes

                                               (Marie Ndiaye) 

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            Disons-le sans détour : ce roman est d'un abord rebutant par le choix d'une langue surchargée de subjonctif imparfait. Chose très sensible dans le premier des trois récits. Dans la pratique de la langue française, ce temps est celui auquel nous sommes le moins habitués. Aussi, lorsqu'on vient à en abuser, il focalise l'attention par son étrangeté, et le lecteur ou le locuteur passe son temps à faire de l'analyse grammaticale plutôt qu'à suivre le flot ou le rythme du discours pour en saisir le sens. Et si à cette particularité de l'écriture - est-ce le style distinctif de l'auteur ? - nous ajoutons la multiplication des propositions incises, souvent très longues, nous pouvons affirmer que le livre se place hors de portée d'un très grand nombre de lecteurs. Ce n'est donc pas un livre pour "grand public". 

            Cependant, aucun lecteur ne peut nier que Trois femmes puissantes est un roman auquel on ne peut rester indifférent au regard à la fois de la richesse des personnages et de leur perception particulière du monde. Ce sont trois récits présentant trois êtres très cérébraux qui passent leur vie à se triturer les méninges, à analyser tout ce qui se présente à leurs yeux comme pour éviter des catastrophes qu' ils savent cependant inéluctables. Trois récits ayant pour thème trois phénomènes de société ou d'actualité que personne n'ignore à notre époque : l'omnipotence d'un père qui rend difficile, voire impossible, l'épanouissement de tout amour filial ;  la recherche désespérée de la consolidation d'un amour qui semble de toute évidence avoir atteint son point de rupture - avec au centre une progéniture pouvant servir d'élément de chantage ; et enfin l'émigration des Africains sous l'angle d'une spirale infernale révélant une âme singulière que seules ces sociétés sont encore capables de produire.

            Entre ces trois récits, chaque lecteur aura sa préférence. Certains apprécieront dans le premier le regard impitoyablement critique de la jeune mère - nourrie par une vie remplie d'amertume et de rêves d'enfance inassouvis -  dans lequel se lit une rancoeur tenace à l'égard de son père. Cependant, c'est aussi le récit dont l'abord est moins agréable du fait de la très grande présence du subjonctif imparfait qui nécessite un temps d'adaptation. Le deuxième récit remportera la palme des lecteurs. Ici, la présence de la femme est pour ainsi dire en filigrane. Ce sont les difficultés de l'époux, cet Européen contraint de quitter l'Afrique avec sa femme sénégalaise pour se reconstruire en Europe, qui occupe le devant de la scène. Un récit captivant qui frise la folie à chaque instant. Quant au troisième, il séduit par le caractère à la fois "automate" et réfléchi ou lucide de Khady Demba. Avec elle, l'émigration se vit comme un rêve situé hors de toute rationalité, un rêve où avoir conscience d'exister est le seul garde-fou, au sens propre. 

            C'est à la fois passionnant et "intellectuellement" éprouvant de suivre des personnages cérébraux qui semblent vivre mille vies en une seule. C'est sans doute là que se trouve le talent ou le génie de l'auteur : contruire des récits magnifiques, charmants, à partir de choses apparemment banales et sans intérêt particulier. Ce talent se révèle aussi dans les mots susceptibles d'altérer un récit de qualité mais qui se fondent ici dans une déconcertante harmonie avec le reste : par exemple, les mots comme Renault Nevada, Renault Clio ou Toyota, ne confèrent pas au récit leur profonde banalité parce qu'ils s'imprègnent de l'éblouissante rêverie des personnages. Ceux qui aiment les monologues intérieurs trouveront dans ces récits trois belles occasions de laisser aller leur imagination à la reconstruction de trois univers totalement différents.

Raphaël ADJOBI

Titre : Trois femmes puissantes, 317 pages

Auteur : Marie Ndiaye

Editeur : Gallimard, 2009

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09 juin 2013

La vraie couleur de la vanille (Sophie Chérer)

                               La vraie couleur de la vanille

                                               (Sophie Chérer) 

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            Ce roman de Sophie Chérer est une invitation à l'île de la Réunion, pour y découvrir la douloureuse histoire d'un garçon noir dont le destin est intimement lié à la merveilleuse découverte de la fécondation de la vanille.

            Rares sont ceux qui, avant 2009, avaient une idée du nom d'Edmond Albius. Benoît Hopquin est l'un des premiers à lui avoir consacré une grande attention dans Ces Noirs qui ont fait la France. Et encore plus rares sont ceux qui savaient que la fleur de vanille est difficilement fécondable par les insectes, et que sa multiplication ou sa généralisation a été possible grâce à un enfant noir, né esclave, à qui personne n'a pu ou songé à arracher l'histoire de sa trouvaille. 

            Ce roman est donc l'histoire vraisemblable de ce jeune esclave qui va réaliser la prouesse que tous les scientifiques du milieu du XIXe siècle désespéraient de ne jamais pouvoir accomplir. Elevé par un colon passionné de botanique, Edmond deviendra par la force des choses botaniste, échappant ainsi aux durs travaux des plantations de canne. Mais si son maître lui découvre une mémoire et une intelligence prodigieuses le rendant à l'aise aussi bien en grec qu'en latin, jamais il ne songera à lui apprendre à lire et à écrire. Comment peut-on dans ces conditions être un inventeur reconnu, un botaniste de renommée internationale quand on a déjà le désavantage d'être noir et esclave ? Cette situation extraordinaire d'Edmond Albius a conduit l'auteur à tenter de répondre à cette question essentielle : qui est ce Blanc, capable de braver l'opinion publique de son époque pour élever un enfant noir, l'instruire des choses savantes, et commettre le crime de le laisser analphabète, c'est-à-dire sans défense et sans moyen d'avancer dans le monde de la science et dans la vie ?     

            La vraie couleur de la vanille est écrit comme une réponse à ces interrogations. Toutefois, la question qui semble la plus passionnante pour l'auteur , c'est le hasard ou le génie qui a conduit Edmond à la fécondation de la vanille. Aussi, c'est avec beaucoup d'imagination qu'en côtoyant la réalité de l'histoire, Sophie Chérer nous livre un portrait à la fois douloureux et énigmatique de ce jeune esclave. Celui-ci nous apparaît constamment comme  un enfant ordinaire mais prometteur, victime des préjugés, des lois et des usages violents des puissants colons. Une belle fleur trop vite flétrie. 

Raphaël ADJOBI 

Titre : La vraie couleur de la vanille, 208 pages

Auteur : Sophie Chérer

Editeur : Médium, l'Ecole des Loisirs, 2012

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17 mai 2013

Le Diable noir ou Alexandre Dumas, le dragon de la reine

                                      Le Diable noir

        ou Alexandre Dumas, le dragon de la reine 

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            Il n'est pas ici question de l'auteur des Trois Mousquetaires mais de son père, né Thomas Davy de la Pailleterie (prononcez Paltrie), esclave à Saint-Domingue, sous Louis XV. Fils d'un marquis et d'une négresse de la plantation dont son père avait fait sa compagne, Thomas-Alexandre va prendre le pseudonyme d'Alexandre Dumas au moment où il endossera l'habit militaire pour devenir l'un des dragons de la reine. C'est son histoire que racontent magnifiquement ici deux livres écrits par Claude Ribbe. 

            Mais pourquoi donc deux livres ? Sans doute parce que le premier - Alexandre Dumas, le dragon de la reine (2002) - s'attarde sur l'enfance et la jeunesse du héros et fait peu de place à ses exploits guerriers et surtout à ses relations houleuses avec Napoléon Bonaparte. Le deuxième - Le Diable noir - que l'auteur qualifie de Biographie d'Alexandre Dumas, est davantage consacré aux relations personnelles du général et nous fait découvrir le monde des armes auquel il a entièrement consacré sa vie. En clair, la restitution de la réalité historique de la vie du premier général divisionnaire noir d'une armée occidentale apparaît ici moins romancée et donc plus technique. 

            Le Diable noir semble surtout éclairer l'oeuvre du fils, c'est-à-dire de l'écrivain Alexandre Dumas. C'est d'ailleurs en cela qu'il est intéressant à lire. Trop souvent, l'oeuvre d'Alexandre Dumas est apparue coupée de son histoire personnelle ; comme s'il était un enfant tombé du ciel, n'ayant aucune réalité sociale pouvant influencer ses romans comme on cherche à le découvrir chez tous les écrivains. Ce livre permet à chaque lecteur de nourrir son imagination et chercher à établir des relations entre les personnages romanesques du fils et les compagnons d'armes du père. Il permet aussi de rapprocher certaines réalités historiques de constructions fictives comme la tour Farnèse de La Chartreuse de Parme de Stendhal et éclaire en même temps l'univers de certains livres d'un jour nouveau. 

Le dragon de la Reine 0002

            Toutefois, il est indéniable que l'intention profonde de l'auteur est de restituer une vérité historique rendant par la même occasion hommage à une des grandes figures de l'Histoire de France qu'on s'évertue à cacher. Seule la malchance a fait rater à Alexandre Dumas le rendez-vous avec l'Histoire qui aurait sans doute contribué à rendre son image difficilement effaçable. Il fut, à son époque, le premier des militaires sur lequel le gouvernement pouvait compter. Le sort a voulu que par défaut on fit appel à Bonaparte. Et le destin de la France prit une autre tournure. C'est cette page surprenante et passionnante du passé que vous découvrirez avec ce livre.

            Quant à la suite des aventures de ce valeureux soldat, on la devine aisément en imaginant la volonté de puissance de Bonaparte, qui ne souffre pas la concurrence. Alexandre Dumas n'aura donc d'autre destin que l'oubli. D'autre part, quand on sait qu'il est de Saint-Domingue comme Toussaint Louverture que Napoléon a combattu, puis exilé et laissé mort à Joux, on ne peut pas s'attendre à ce que la France l'élève au rang de héros national. Cela ferait désordre. 

Raphaël ADJOBI 

Titres : Le Diable noir, 233 pages / Alexandre Dumas le dragon de la reine, 244 pages.

Auteur : Claude Ribbe

Editeurs : Editions Alphée, Jean-Paul Bertrand (le Diable noir)

             Editions du Rocher (Alexandre Dumas, le dragon de la reine)

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25 avril 2013

Le Montespan ou le cocu du roi Louis XIV (de Jean Teulé)

                                                 Le Montespan

                                           ou le cocu de Louis XIV

                                                        (Jean Teulé) 

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            Le Montespan est un roman historique ravissant ! Ceux qui, comme moi, ont été quelque peu traumatisés par Mangez-le si vous voulez vont retrouver le sourire en lisant Le Montespan. Ici, Jean Teulé parle gaiement de cocus, de putains, de bâtards difformes, du sexe du roi et des cornes de la honte que Versailles transforme en cornes d'abondance. Mais chut ! N'allez pas gêner les royalistes en les mettant dans une fâcheuse posture. 

            Quand à vingt-deux ans, Louis-Henri, marquis de Montespan, épouse la blonde et voluptueuse Françoise de Mortemart le 28 janvier 1663, leurs complices espiègleries semblaient leur promettre des jours merveilleux. En effet, quand on vit de rentes et que l’on a du temps devant soi, on peut s’amuser à faire l’amour sans vergogne partout et à tout moment. Toutefois, pour éviter l'ennui qui guette sa femme et le déclin qui menace leur train de vie, le jeune noble se met en quête de gloire guerrière qui les rapprocherait des fastes de Versailles.

            Après deux enfants, Françoise - que son tendre mari appelle délicieusement Athénaïs – participe enfin à une fête dans un salon de la noblesse. Elle y « rayonne comme un enfant joue à la princesse parmi les rires qu’elle déclenche ». Elle a des persiflages pour tout le monde. Son esprit séduit. On lui propose de devenir dame d’honneur de la reine. Mais « Versailles est un pays effroyable et il n’y a pas de tête qui n’y tourne. La cour change les meilleurs ». Très vite, Athénaïs est élevée au rang de favorite, c'est-à-dire maîtresse officielle du Roi-Soleil !   

            D’ordinaire, « l’honnête homme trompé par le roi s’éloigne et ne dit mot ». Mais voilà que Louis-Henri a le mauvais goût de se plaindre que le roi séduise sa femme. Son beau-père a beau lui crier « Louis-Henri, être cocu, c’est la chance de votre vie. Ne la ratez pas, elle ne repassera pas », le jeune marquis ne renonce pas à son amour. Au grand plaisir des chansonniers de l’époque - n'en déplaise à Molière qui a pris le parti du roi - il orne son carrosse de cornes gigantesques et entre en résistance pour crier son infortune et dénoncer ce privilège royal. 

            On devine aisément que le combat est inégal. Cependant, l’amour fait accomplir des prouesses insoupçonnées. Comment lutter sans arme à la main contre la puissance royale, contre « Sa Majesté qui, elle seule, peut décider qui doit mourir et comment chacun devra vivre » ? C’est donc le combat du pot de terre contre le pot de fer que nous propose Jean Teulé dans ce magnifique récit agrémenté de peintures pittoresques de bouches édentées, de dents cariées, de perruques poudrées mises de travers et de vêtements sales à couper le souffle. On reconnaît sous sa plume le style de Saint-Simon et de Jean de La Bruyère croquant des portraits savoureux des gens de leur siècle. Crus et enjoués, ces portraits ne révèlent pas moins les caractères de la société du XVIIe siècle.

Raphaël ADJOBI

Titre : Le Montespan, 333 pages

Auteur : Jean Teulé  

Editeur : Julliard, Paris, 2008

Autre article à Lire sur " Les pages politiques de Raphaël" 

Côte d'Ivoire, élections municipales et régionales : le FPI sauve sa peau.  

 

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15 janvier 2013

Corps et âme (Franck Conroy)

                                          Corps et âme

                                            (Frank Conroy)

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            Surprenant et envoûtant grâce aux nombreux rebondissements, ce roman est de ceux que l'on peut hisser fièrement au nombre des meilleurs sans risquer la contestation. Frank Conroy a réussi ici une peinture sociale et humaine d'une très grande intensité. 

            Quotidiennement, quand sa mère partait travailler avec son taxi, c'est enfermé à clef dans leur appartement situé au sous-sol que Claude Rawlings passait les heures des longues journées de son enfance. En cherchant à découvrir le secret du vieux piano désaccordé placé dans un coin de sa chambre, il va se découvrir une passion extraordinaire qui ne le lâchera plus et qui le mènera à une succession de rencontres qui seront autant de portes sur le monde merveilleux de la musique.   

            Quand, à quinze ans, son talent de jeune musicien prodige l'introduit dans le monde des artistes de renommée et lui ouvre les portes de la haute société et des grandes manifestions  new-yorkaises, l'aventure ne se remplit pas seulement de notes musicales mais aussi d'aspiration à l'amour. Mais, à l'exception de Weisfeld, le marchand de musique de son quartier qui l'a découvert, « Nul ne savait que la musique avait sauvé Claude Rawlings. Que grâce à elle, il l'avait échappé belle ». Et que par conséquent, « Diplôme de Cadbury ou pas, sans musique il n'était rien ». Car Claude vient de nulle part ; enfant d'une femme pauvre qui refuse de lui révéler l'identité de son père, il semble n'être qu'un prodige aux pieds d'argile. Et si « les gens ne parlent pas de classe et de situation sociale comme ils le faisaient autrefois, cela ne signifie pas qu'ils les aient oubliées. »        

            Frank Conroy présente dans ce roman un personnage exempt de toute ambition débordante mais dont le talent permet d'évoluer dans le monde comme dans un conte merveilleux. Cette démarche lui permet de brosser des portraits absolument magnifiques des différents personnages auxquels le héros a affaire : Weisfeld son mentor, très attentif mais cachotier sur son passé, ses maîtres de musique fantasques et parfois théâtraux, Al, le grand Noir au grand cœur ; et surtout les femmes avec les secrets de leur vie amoureuse ou sexuelle dont les révélations seront comme la touche éblouissante d'un récit déjà très surprenant.

            Mais ce roman est avant tout une fantastique plongée dans le monde de la musique. Les termes techniques, très nombreux, ne gênent nullement sa compréhension ; bien au contraire, ils nous révèlent la complexité de la construction de l'oeuvre musicale et le génie du personnage principal. Le roman nous découvre aussi la difficile expansion du jazz « censé être de la musique sauvage », la naissance du be-bop avec le saxophoniste Charlie Parker, et un zeste des mésaventures des musiciens noirs du milieu du XXè siècle comme Miles Davis. Il apparaît d'ailleurs que plus on avance dans le roman, plus la musique classique cède de la place au jazz tout en gardant la splendeur de ses concerts publics.  En tout cas, Corps et âme est le roman de la musique fait pour mettre d'accord les techniciens de la musique et les amoureux des belles oeuvres littéraires bien construites.

Raphaël ADJOBI  

Auteur : Frank Conroy

Titre : Corps et âme, 683 pages

Editeur : Gallimard, Collection Folio 2010 (1er dépôt, 2004)

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22 décembre 2012

Tribulations d'un précaire (Iain Levison)

                        Tribulations d'un précaire

                                                (de Iain Levison) 

 

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          Depuis cinq ou six ans, en France, le discours politique relatif au monde du travail tourne autour de deux termes qui nous sont devenus familiers : la flexibilité et la mobilité. A vrai dire, alors qu'ils rythment la réalité quotidienne des Américains et des Anglais, rares sont les Français qui savent exactement ce qu'ils recouvrent. Quand vous aurez lu ce livre, la flexibilité et la mobilité professionnelles auront un sens concret pour vous ; et vous pourrez enfin donner votre avis sur l'avenir économique et social d'une France qui aura ces deux facteurs comme moteurs d'action. 

          N'importe quel lecteur sera écoeuré par les techniques que les entreprises mettent en œuvre afin que la mobilité des travailleurs ne soit que tout bénéfice pour elles. Pour que l'économie du pays soit forte, il faut que les entreprises fonctionnent sans contrainte liée au personnel. Il faut donc que l'arrivée (l'embauche) et le départ (le licenciement) de l'employé ne génèrent que des bénéfices et non des charges. En d'autres termes, il est absolument nécessaire de pouvoir se séparer de l'employé avant d'entrer dans l'engrenage de ses droits.  Car pour les patrons, là où commencent les droits de l'employé s'arrêtent les intérêts de l'entreprise. 

          Et pour que cette politique économique soit réalisable, les patrons ont deux armes essentielles : le temps partiel qui oblige à avoir plusieurs emplois en même temps, et le contrat à durée déterminée qui vous oblige à faire du zèle, à travailler comme un fou avec l'espoir de le transformer en contrat définitif alors que le patron sait bien que vous garder signifierait pour lui des charges ou des procès dans le cas où il ne voudrait plus de vous. Voilà comment la société condamne des milliers de gens à une vie précaire. Et comme avoir son appartement, sa voiture avec l'assurance, sa télévision à écran plat avec le câble, est devenu une nécessité, tout précaire pourra se demander avec l'auteur "quel est l'emploi qui à lui seul peut apporter à un individu un mode de vie confortable ?" Pourtant, on ne manquera pas de vous dire que c'est bien votre faute si vous ne gagnez pas assez pour vous assurer le confort et l'assurance médicale.         

          Au regard des tribulations de l'auteur (licencié ès lettres) qui accumule les boulots sans avoir le temps de se reposer et passe d'une contrée de son pays à l'autre jusqu'à devenir pêcheur en Alaska - et tout cela sans jamais obtenir la couverture médicale toujours promise et toujours espérée - le lecteur français se dira que nous avons au moins la chance d'avoir la sécurité sociale chez nous. Malheureusement, nous savons tous qu'il est question de réduire les charges de notre sécurité sociale et la protection qu'elle procure au seul motif qu'elle coûte chère. On oublie que derrière ce discours, les assurances privées attendent comme des vautours pour nous manger la chair sur le dos. 

          En lisant Iain Levison, le lecteur français s'imaginera aisément que la perte de la couverture sanitaire - plus de sécurité sociale - jointe à la flexibilité et à la mobilité, le mettrait exactement dans la même situation que l'auteur. Une situation due au fonctionnement d'un système économique dont ce livre est une peinture à la fois magnifique et effrayante. Quarante-deux emplois en six Etats différents en dix ans, est-ce encore une vie ? L'amie qui m'a conseillé Tribulation d'un précaire m'avait dit : « Je sais que le sujet ne fait pas partie de tes thèmes habituels. Mais lis ce livre ; je suis sûre qu'il te plaira ».  A mon tour, je vous dis : lisez-le ; il vous plaira assurément. 

Raphaël ADJOBI 

Titre : Tribulations d'un précaire

Auteur : Iain Levison

Editeur : Editions Liana Levi, 2002 (traduct. franç.)

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06 août 2012

Tant que je serai noire (Maya Angelou)

                                                  Tant que je serai noire

                                                              (Maya Angelou)

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            Tant que je serai noire est le témoignage du parcours d'une militante noire-américaine pour l'égalité des droits civiques aux Etats-Unis et les libertés en Afrique. Le titre du livre paraphrase ou fait écho à la formule de M. Bunche - ce métis à "la peau (...) si claire  qu'il pouvait passer pour être blanc", ambassadeur des Etats-Unis à l'ONU et qui avait reçu le prix Nobel de la paix en récompense de son travail de médiateur dans le conflit  palestinien  - réagissant au refus opposé à l'entrée de son fils dans un club de tennis. "Tant et aussi longtemps que le plus humble métayer du Sud ne sera pas libre, je ne le serai pas non plus", avait-il dit. En reprenant à son compte cette formule, Maya Angelou semble affirmer dans ce roman autobiographique sa ferme conviction que son combat n'aura de terme que lorsque l'évidente injustice attachée à la peau noire prendra fin.

            Quelle immense et lourde tâche ! Et, effectivement, ce qui frappe avant tout dans la tranche de sa vie retracée ici, c'est cette multitude de combattants noirs illustres que l'auteur a croisés sur son chemin : la célèbre chanteuse Billie Holiday, le pasteur Martin Luther King, Malcom X (chef du mouvement Nation of Islam), le leader sud-africain Oliver Tambo,  l'écrivain James Baldwin... C'est dire combien son engagement était total ! Aussi, ce livre fourmille d'une foule d'informations relatives aux différents mouvements de lutte pour la cause noire et leurs actions en Amérique et ailleurs dans le monde. Toutefois, on ne perd jamais de vue que cette combattante était aussi une mère aimante et une femme dont la vie a suivi le parcours des vicissitudes de ses amours. 

            Cependant, au-delà du parcours chatoyant fait d'illustres rencontres et de la vie amoureuse pleine et agitée d'une mère, ce qui semble encore plus important à retenir ce sont les profondes interrogations et réflexions que le roman suscite chez le lecteur d'aujourd'hui. La contribution de la jeunesse blanche américaine aux luttes des Noirs dans les années 60 -  qui rappellera à certains l'engagement de la jeunesse communiste française dans la défense des leaders africains comme Mandela à la fin des années 70 - ne laisse pas indifférent. Au regard de ce fait, la rareté des jeunes blancs d'aujourd'hui au sein des luttes de soutien aux grands leaders mondiaux ne peut que nous interpeller. Les grands idéaux seraient-ils désormais de l'ordre de la protection de la nature et non plus de la fraternité et de la justice ? La défense des peuples à disposer d'eux-mêmes serait-elle devenue l'affaire des seuls intellectuels ? Et puis, pourquoi la solidarité entre les humains devrait-elle toujours se manifester dans le même sens ? Pour quelle cause humaine les Noirs d'Afrique et d'Europe sont-ils prêts à manifester aux côtés de leurs semblables Blancs pour leur témoigner leur solidarité ?   

            "Patrice Lumumba, Kwamé N'Krumah et Sékou Touré formaient le triumvirat africain sacré, celui auquel les Noirs américains vouaient un culte". Telle est l'une des affirmations fondamentales de ce roman qui mérite aussi réflexion. Aujourd'hui, quels sont les leaders sacrés des Noirs ? Quels sont les guides sacrés des Noirs qui, éparpillés dans le monde, rêvent d'un devenir meilleur là où ils se trouvent ? Peut-être que leur rêve n'est plus associé à la couleur de leur peau parce qu'ils sont persuadés d'être transparents, que leur couleur n'a aucune incidence ni sur les décisions des autres ni sur leurs propres choix. Si telle est leur conviction, des exemples précis tirés de l'actualité récente montrent qu'ils se trompent. En juillet 2012, aux Etats-Unis, un pasteur blanc a refusé de marier un couple au seul motif qu'ils étaient Noirs et que pareil cas serait une première inconcevable dans l'église de sa localité. Si on n'y prend garde, ce qui paraît ici un cas exceptionnel peut devenir ailleurs une généralité. Au Panama, en avril 2012, une jeune fille noire a été refusée en classe parce qu'elle portait des tresses africaines ! Son renvoi n'était pas un cas isolé mais bien la manière ordinaire de la communauté blanche de ce pays de montrer que la règle devrait être le défrisage pour les Noirs. La polémique a éclaté parce que les parents de la jeune fille ont réagi. Une manifestation de grande envergure, qui s'est étendue au Costa Rica, a été nécessaire pour qu'enfin chacun cesse de souffrir dans son coin. 

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            Retenons donc que la vigilance et la réaction franche et massive sont encore nécessaires malgré l'apparente fraternité universelle et qu'il serait encore bon de faire nôtres les précieux conseils que propose ce livre pour mener des actions militantes. En les lisant et en les méditant, les Africains et les Afrodescendants d'Europe et d'ailleurs se montreront les dignes successeurs de leurs aînés qui agissaient pour "faire savoir au monde qu'on ne peut plus tuer les leaders Noirs dans le secret". Si on les tue, si on les embastille ou les condamne injustement sans que nous réagissions, nous sommes coresponsables du mal qui leur est fait. Si vous êtes un grand admirateur des figures illustres de la cause des Noirs mais avez tendance à montrer de l'indifférence à l'égard des leaders actuels qui poursuivent leurs combats, alors ce livre est là pour remuer votre conscience. 

Raphaël ADJOBI 

Titre : Tant que je serai noire (407 pages)

Auteur : Maya Angelou

Editeur : Le livre de poche, sept. 2009

               (1ere édit. Les Allusifs, 2008)

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12 juillet 2012

Le rêve du Celte (de Mario Vargas Llosa)

                                      Le rêve du Celte

                                   (de Mario Vargas Llosa)

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            Ce roman est une magnifique vulgarisation de la fascinante vie de Roger Casement, figure historique de la lutte contre les méfaits du colonialisme. Cet homme a, dans son combat pour la justice, réuni  le destin de trois terres sous domination étrangère au début du XXè siècle : le Congo (actuelle République Démocratique du Congo), l'Amazonie péruvienne et l'Irlande qui constituent les trois chapitres du roman. Au-delà de l'histoire coloniale de ces trois pays et de l'image d'humaniste attaché à ce révolutionnaire irlandais, ce livre nous donne à découvrir les féroces atrocités auxquelles se livraient les Européens dans les immenses forêts luxuriantes du Congo et de l'Amazonie, loin des yeux du monde. Quiconque lira ce livre et cherchera des bienfaits à la colonisation est digne d'être appelé un imbécile. 

            C'est du fond de sa prison londonienne, où il attend de savoir s’il va être pendu, que Roger Casement revient sur son passé et le dernier combat qui l’y a conduit. Contremaître dans l'expédition de 1884 de Henry Stanley Morton, puis chef d'équipe dans les expéditions de 1886 et 1888 du Nord-Américain Henry Shelton Sanford, il a vu les actions conjuguées des deux explorateurs aboutir à la création, en 1886, de l'Etat indépendant du Congo« dont le seul président et trustee (mandataire) était Léopold II », roi des Belges. Et c'est en sa qualité de Consul d'Angleterre à Boma (au Congo) puis au Brésil qu'il va mener la lutte pour l'amplification de la campagne de dénonciation contre l'Etat indépendant du Congo et ensuite contre la Peruvian Amazon Company basée au coeur financier de Londres.

            Sous le prétexte fallacieux de lutter contre la traite des esclaves pratiquée par les trafiquants arabes, Léopold II « avait expédié au Congo deux mille soldats de l'armée régulière belge auxquels il fallait ajouter une milice de deux mille indigènes, dont l'entretien devait être assumé par la population congolaise ». Tant de soldats pour développer un pays ? Tant de soldats à nourrir par la population en guise de contribution à l'oeuvre civilisatrice du Congo ? Détrompez-vous ! La vérité, c'est qu'avant la ruée sur le pétrole, le développement de l'industrie automobile au XIXè siècle avait fait apparaître en Occident un grand besoin en caoutchouc pour la fabrication des pneumatiques. Et le malheur a voulu que les forêts du Congo et du Pérou abondent en arbres à caoutchouc à l'état naturel ! Il fallait donc, en Afrique comme en Amazonie, obliger les populations indigènes non seulement à abandonner leurs occupations traditionnelles pour la récolte de la sève de l'arbre à caoutchouc, mais aussi que leurs épouses et leurs enfants se chargent de nourrir les soldats et les ouvriers retenus pour la construction des routes devant permettre l'acheminement des récoltes. 

            Il est facile d'imaginer qu'aucun peuple sur terre ne peut vivre une telle loi inique sans se rebeller. Et toute la force du roman est de montrer les multiples atrocités inventées par la soldatesque du "Monarque humanitaire" pour soumettre les Congolais, et celles pratiquées sur les Indiens par la société anglaise chargée de l'exploitation du caoutchouc en Amazonie. Pour rendre les contremaîtres exigeants et cruels, les sociétés d'exploitation du caoutchouc les payaient en pourcentage des produits recueillis. Tout lecteur attentif comprend évidemment que c’est pour accroître leurs gains que ceux-ci usaient des mutilations et des assassinats à l'encontre des fugitifs et des travailleurs qui ne satisfaisaient pas les quotas imposés : des hommes et des femmes étaient publiquement décapités ou fouettés jusqu'à la mort ; on coupait les mains sans distinction d'âge ni de sexe ; on écrasait le sexe des hommes, on noyait les enfants devant leur mère ! « Chaque collecteur (de lait d'hévéa) restait quinze jours dans la forêt, laissant sa femme et ses enfants en qualité d'otages. Les chefs (...) disposaient d'eux à discrétion pour le service domestique ou pour leurs appétits sexuels ».  

            Quel monde affreux que celui de la colonisation avec l'extrême cupidité comme moteur d'action ! Au Congo comme au Pérou, la force publique du colonisateur est en effet « comme un parasite dans un organisme vivant » ; une force entretenue par des communautés qui ne comprenaient pas ce qui leur arrivait. 

            Dès le début de son travail de collecteur de témoignages pour dénoncer l'Etat indépendant du Congo, Roger Casement a établi un parallèle entre l'Irlande et le Congo : « L'Irlande n'est-elle pas aussi une colonie ? [...] pourquoi ce qui était mauvais pour le Congo serait bon pour l'Irlande ? Les Anglais n'avaient-ils pas envahi l'Eire ? Ne l'avaient-ils pas incorporée de force à l'Empire... ? »  La conscience forgée par les injustices et les souffrances des Congolais puis des Péruviens, il va, au crépuscule d'une vie minée par la maladie, s'engager dans le mouvement révolutionnaire qui s'organise en Irlande contre le gouvernement anglais au moment même où la deuxième guerre mondiale devient imminente. Mais aux yeux de l'Angleterre, c'est le combat de trop ! 

            Avec ce livre, Mario Vargas Llosa nous persuade qu' « il n'existe pas pire animal sanguinaire que l'être humain ». Il montre que dans ces périodes de colonisation où les Européens prétendaient apporter la civilisation aux autres, les "bêtes", les vrais Sauvages étaient bien les Européens eux-mêmes. Cependant, il montre par ce portrait de Roger Casement que l'Europe, ce n'est « pas seulement les policiers et les criminels (qu'ils envoient). L'Europe, c'est aussi cet esprit intègre et exemplaire » que nous découvrons en Roger Casement et que nous gagnerons à découvrir aussi dans la personne du journaliste français Edmund D. Morel qui, le premier, a entrepris la dénonciation de la perversité du pouvoir de Léopold II sur le Congo. Aujourd’hui où certains tiennent absolument à trouver des vertus civilisatrices à la colonisation, il est heureux de constater que Mario Vargas llosa met sa notoriété au service de la vérité. Dans ce roman, lui aussi fait preuve d’intégrité et d’exemplarité en dénonçant les excès de la colonisation mue par la cupidité.

Raphaël ADJOBI

Titre    : Le rêve du Celte, 520 pages    

Auteur : Mario Vargas Llosa

Editeur : Gallimard, 2011(traduction française)

              (Titre original : El sueno del Celta, 2010) 

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19 mai 2012

L'Allée des Soupirs (Raphaël Confiant)

                                       L'allée des soupirs

                                           (Raphaël Confiant) 

L'Allée des Soupirs 0001            Quel merveilleux roman ! Il révèle l'âme antillaise dans laquelle les Africains reconnaîtront toute l'affection qu'ils mettent dans leurs sarcasmes. Raphaël Confiant confirme ici qu'il y a dans la manière de raconter des Antillais une grande part de dérision qui fait de la vie, même triste, un vrai spectacle ou un conte magnifique. L'Allée des Soupirs est une histoire d'amour contrarié par une émeute qui va mettre en évidence toute la beauté pittoresque des figures apparemment insignifiantes de Fort-de-France, et par la même occasion un pan de l'histoire de la Martinique. 

            Quelques jours avant les fêtes de Noël de l'an 1959,  Ancinelle Bertrand, la jeune et « belle chabine dorée aux yeux verts de dix-sept carats », court à un rendez-vous galant à l'Allée des Soupirs quand elle tombe sur une révolte populaire qui venait d’éclater. Son amoureux, monsieur Jean, un quinquagénaire fou de Saint-John Perse, est également retardé par le même événement. Devant les difficultés qui semblent compromettre ce rendez-vous « tant prometteur d’heureuseté », le récit laisse la place à un dialogue imaginaire entre les amants. Ancinelle est lancée dans toutes les explications qu'elle pourrait donner à l’élu de son cœur pour qu’il lui pardonne son retard ou son absence. Monsieur Jean, de son côté, dresse un portrait négatif des multiples prétendants au cœur de sa belle afin que celle-ci les écarte de son chemin. Ainsi, d’une part, le lecteur découvre les origines du conflit et ses différentes péripéties auxquelles Ancinelle va finalement prendre part de manière active, et d’autre part il fait connaissance avec les différents personnages qui sont impliqués dans tous les événements qui constituent la vie quotidienne aux Terres-Sainville, ce quartier populaire de Fort-de-France. Et si on ajoute à ce récit et à ces portraits le regard du narrateur, c’est une joyeuse polyphonie dans laquelle le lecteur demeure constamment plongé. 

            Si à l’arrière plan nous avons la narration de faits historiques comme la guerre d'Algérie et l'établissement des Pieds-Noirs dans les Antilles ou le séjour du général De Gaulle en Martinique, tout le livre se révèle être essentiellement un magasin hétéroclite de portraits aussi savoureux les uns que les autres émergeant de ces quatre jours d'émeute de l'an 1959. Et ce qui fait son charme, c’est ce retour incessant sur les différents personnages qui sont peints selon des ouï-dire ; c’est-à-dire que sur un même portrait, le narrateur nous livre les deux ou trois versions connues dans le quartier des Terres Sainville. Car dans cette société martiniquaise, tout laisse à penser que rien n’est totalement vrai, mais rien n’est totalement faux non plus. 

            Qui peut, en effet, dire qu’il connaît la vraie histoire de Fils-du-Diable-en-Personne ou celle de Ziguinote, l’Indien gardien du cimetière des riches ? Qui est vraiment Sidonise vincent, dite Shirley Vingrave alias Sylvia Menendez, qui court d’une île des Caraïbes à l’autre pour se fournir en marchandises de toutes sortes ? Eugène Lamour est-il vraiment le don juan que l’on dit ? Et Cicéron, cet ancien étudiant en médecine devenu fou dans le mitan de la tête l’est-il vraiment, si philosophe qu'il est ? En tout cas, celui-ci est plaisant à suivre ; et sa déclaration universelle de désamour de la langue française est un pur délice ! Sait-on toutes les facettes de la vie de Madame Villormin, la vendeuse de bonbon et tenancière de boxon, en d’autres termes « pâtissière par-devant et mère-maquerelle par-derrière » ? Et le camarade Angel, qui est-il vraiment ? Heureusement, les dernières pages qui élargissent la dimension politique de la révolte de décembre 1959 nous le révèlent davantage. 

            Au fur et à mesure que l’on avance dans le roman, on se rend compte que les personnages qui nous sont devenus familiers n’ont pas fini de nous livrer la totalité de leur caractère ou de leur histoire. D'ailleurs, Ancinelle Bertrand étonnera le lecteur comme elle a surpris les autres personnages du roman. Il faut dire que sur cette île de la Martinique, les relations amoureuses - aussi bien que les liens de parenté - se croisent et s’entrecroisent au point que tout le monde connaît un peu la vie de chacun. 

            Sous son abord très disparate, L’Allée des Soupirs séduit à la fois par la beauté des portraits et le chatoiement du français des Antilles. L’on pourrait même dire que c’est la beauté de cette langue qui constitue le suc du livre. Les lecteurs Africains – je pense particulièrement aux Ivoiriens - trouveront dans ce roman ce penchant qu’ils ont à tout présenter sous l’angle de la plaisanterie. Le créole n'est en en réalité que cette âme africaine pétrie dans le creuset de la multitude des peuples des Caraïbes et qui a donné une langue française fleurie « pleine de gamme et de dièse ». Il y a d’ailleurs dans le livre une défense du créole par le  personnage de Jacquou Chartier, le Blanc-France, qui lui voue un vrai culte et refuse de le considérer comme un patois vulgaire. Il affirme même que « la haine du créole n’est qu’un aspect de la négrophobie ». Quant à la langue française des Antilles, le lecteur se rendra lui-même compte que l'Antillais est un grand « fabriqueur » de mots. Il comprendra que  lorsque les chanteurs et les hommes politiques disent « l’avoir dans la peau », « toute la sainte journée », « bravitude » ou « méprisance », c’est la promotion du français antillais qu’ils font. Une langue d’une extraordinaire beauté que nous gagnerons tous à découvrir et à aimer. Le Nouveau Monde est assurément formidable : il a donné l'anglais américain que nous connaissons et le français antillais qu'il nous reste à découvrir.   

Raphaël ADJOBI          (pour contacter l'auteur du blog, cliquer sur sa photo)                              

Titre : L'Allée des Soupirs, 547 pages

Auteur : Raphaël Confiant

Editeur : Gallimard, Collection Folio, 2010

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09 avril 2012

La Religieuse (Denis Diderot)

                                                      La Religieuse

                                                      (Denis Diderot)

La Religieuse II 0001            Rares sont les romans que l'on relit avec plaisir une quinzaine d'années plus tard ; sachant que le temps et l'âge changent nos goûts et émoussent certains de nos sens tout en perfectionnant d'autres. La Religieuse de Denis Diderot est de ces romans dont la relecture vous donne l'impression que le temps n'a point affecté vos sens. Ce livre d'une extraordinaire beauté à la fois par l'écriture et la justesse des sentiments nous introduit dans le passé des institutions religieuses que sont les couvents européens. Un univers peu connu du grand public, aujourd'hui comme hier, qui mérite un regard attentif parce que s'y cachent des souffrances humaines insoupçonnées. 

            Lorsqu'à seize ans la belle Suzanne Simonin entre au couvent Sainte-Marie, ce n'était pas la vocation qui animait son coeur. Comme de nombreuses jeunes filles du 18è siècle, c'est la volonté familiale qui l'y a conduite. Ce récit est le mémoire de sa vie qu'elle adresse au marquis de Croismare après sa fuite du troisième couvent duquel elle désespérait ne jamais pouvoir sortir malgré les démarches entreprises pour renoncer à ses voeux. Afin de le déterminer à changer son sort en lui apportant son secours, elle y peint avec précision les souffrances subies aussi bien au sein de sa famille que dans les différents couvents où l'ont conduite les contraintes familiales pour faire d'elle la parfaite épouse de Dieu. 

            Malgré les persécutions dont elle était l'objet et l'aversion qu'elle avait pour l'ordre religieux, Suzanne Simonin s'appliquait à respecter scrupuleusement les devoirs des deux premiers cloîtres : le couvent Sainte-Marie et le couvent de Longchamp. Cependant, dans son coeur, elle savait qu'il ne fallait pas qu'elle demeurât trop longtemps dans ces lieux pour ne point "finir par être une mauvaise religieuse". Pour prévenir ce moment, il lui fallait par un stratagème prendre contact avec un homme de loi pour l'aider à rompre ses voeux. Sa voix et son talent de musicienne firent le reste. Bientôt, toutes les religieuses la côtoyèrent et quelques personnes du monde cherchèrent à la connaître. Quand enfin, elle rejoignit le couvent de Saint-Eutrope près d'Arpajon, ce fut comme si elle tombait de Charybde en Scylla. C'est dans cette dernière partie - la plus longue d'ailleurs - que le lecteur découvre l'un des aspects les plus ignorés des couvents : la sexualité des religieuses. C'est avec beaucoup de finesse que Denis Diderot parvient à nous rendre compte des passions des coeurs et des affres des sens dans cet univers féminin.     

La religieuse 0001            La Religieuse est un excellent roman historique s'attachant à nous montrer le fonctionnement des familles européennes à l'époque de la toute puissance de l'église catholique sur la vie quotidienne et sur la conscience des hommes et des femmes. Nous plongeons ici dans une époque où la foi chrétienne rythmait la vie, les unions entre époux, les héritages familiaux. Un roman historique qui nous peint également avec beaucoup de vivacité le monde cruel et inhumain des couvents où les jeunes filles entrent le plus souvent par respect de la volonté des familles quand ce n'est pas pour y cacher un chagrin d'amour ou pour échapper à la pauvreté. Ce roman est, en d'autres termes, le cri de toutes les jeunes filles qui, entrées en religion malgré elles, supportaient leur état avec dégoût et parfois avec abnégation. 

Raphaël ADJOBI

Posté par St_Ralph à 12:41 - Littérature : romans - Commentaires [4] - Permalien [#]