Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

16 janvier 2011

La couleur des sentiments (Kathryn Stockett)

                                 La couleur des sentiments

 

 

La_couleur_des_sentimts_crop            Je suis très reconnaissant à Pierre Girard, le traducteur de ce premier roman de Kathryn Stockett (The Help), pour ce titre accrocheur qui a immédiatement retenu mon attention. Ayant, pendant quelques années, côtoyé de près des collègues blancs entourés de leur valetaille noire à longueur de journée, je n'ai jamais cessé de me demander le type de sentiments que celle-ci nourrissait à l'égard de la relation qui la liait à ses maîtres et surtout aux enfants dont elle avait la charge quotidienne. D'autre part, parmi mes connaissances blanches personnelles, certains comportements des enfants nés et élevés en partie en Côte d'Ivoire par des domestiques noires ont suscité en moi bien des interrogations pour que La couleur des sentiments soit pour moi un titre très évocateur. La relation maîtres blancs et domestiques noires avec au milieu les enfants est en effet le sujet du livre.

 

            Au début des années soixante, dans la petite ville de Jackson dans le Mississipi, ce sont les négresses qui s'occupaient de la maison des Blancs. Entendez par là, la cuisine, le ménage, les enfants ; exactement comme dans les villes africaines au temps doré des coopérants blancs. En Amérique comme en Afrique, nous savons que dans cette relation de maîtresses blanches et de domestiques noires, les enfants des premières élevés par ces dernières finissent presque toujours par épouser les pensées de leurs parents et suivre leurs habitudes. Mais plus qu'ailleurs, dans les pays où le racisme est institutionnalisé, ceux-ci leur apprennent à tuer en eux tout sentiment d'amour à l'égard de la race de leurs nourrices en les avilissant sous leurs yeux et en leur enseignant à les mépriser. Mais il arrive qu'un jour, un des enfants dise « mais maman, c'est elle qui m'a élevé », devenant ainsi une excroissance, une « anomalie » de la société blanche. Voilà donc un livre qu’une Blanche issue de cette catégorie d’enfants écrit sur ce qui la dérange, « en particulier sur ce qui ne dérange qu'elle ».

 

            Pour ma part, malgré le lien étroit qui l’a liée à un moment de sa vie aux Noirs, j'ai tout de suite douté qu'une Blanche soit capable d'écrire un livre aussi vrai sur les sentiments des Noirs à l'égard des Blancs. Non, me disais-je, il n'est pas possible qu'une Blanche sache avec autant de précision les sentiments des Noirs ! J’ai la ferme conviction qu'à force de dire des mensonges sur les Noirs sans qu'ils aient leur mot à dire, ceux-ci ont pris depuis longtemps  l'habitude de ne jamais dire la vérité sur leur société. Ils préfèrent confier des mensonges aux Blancs afin de juger de l'usage qu'ils en feront. C'est d'ailleurs leur manière à eux de se moquer des Blancs. Car, comme dit la fable, « c'est un double plaisir de tromper le trompeur ». Puis, au fur et à mesure que j'avançais dans le roman, j'avais commencé à soupçonner l’auteur d'assembler les écrits de quelques bonnes sur leur condition et sur leurs expériences avec leurs maîtresses pour se bâtir une gloire. Oui, j’ai soupçonné l’auteur d’une telle vilénie.

 

            Tout lecteur de ce livre me pardonnera mes soupçons de plagiaire ou d'exploiteuse que j'ai eus pour Kathryn Stockett, et cela pour la simple raison qu'elle-même avait prévu ces sentiments à son égard. Du moins la narratrice blanche. Oui, il y a chez la narratrice blanche de ce livre la reconnaissance de cette incapacité à pénétrer les sentiments des Noirs. Et c’est cet aveu qui l'obligea à s'en remettre aux domestiques noires pour exprimer la réalité de leur expérience professionnelle et leurs sentiments. Ce détail est d'une grande importance parce qu'il grandit l'auteur dans l'estime du lecteur noir. Elle sait que dans ce livre, elle fait découvrir « de petites choses que d'habitude un Noir ne dirait pas à un Blanc ». Pour y parvenir, il lui a fallu peu à peu convaincre les bonnes d'accepter de se confier à une Blanche. Dans ce livre, l'auteur - comme la narratrice - tente constamment de montrer au lecteur que les domestiques qui livrent leurs témoignages sont les premières bâtisseuses de l'ouvrage.

 

            Le livre est en effet construit comme une série d'expériences domestiques vécues. Des expériences cruelles mais aussi savoureuses compte tenu de la personnalité de certains personnages aussi bien du côté des noires que du côté des maîtresses blanches. Trois personnages principaux - une Blanche à la recherche de sa nourrice et deux Noires - se relaient pour non seulement livrer leurs expériences ou cheminement mais aussi leur regard sur la vie des deux autres personnages. Les deux domestiques nous peignent ici des portraits d'une extraordinaire beauté de leurs maîtresses et de la vie quotidienne dans les foyers blancs. Un livre cruel certes, mais aussi plein de drôleries et de plaisantes réflexions. Le lecteur tremble pour les trois personnages si dissemblables quand, dans cette Amérique raciste des années 60, leur collaboration se fixe pour objectif la publication du livre qui deviendra La couleur des sentiments.

 

            Ce livre est un océan de plaisirs qui ne laissera indifférents ni les Blancs du monde de la coopération dans les pays africains ni les Noirs qui se posent tant de questions sur la vie que mènent les domestiques derrière les immenses clôtures des maisons des Blancs. Mais comme avec La couleur des sentiments nous sommes dans un pays où le racisme était érigé en principe social, les relations entre Noirs et Blancs sont faites de tensions permanentes qui tiennent le lecteur en haleine. 

 

Raphaël ADJOBI

Auteur : Kathryn Stockett

Titre : La couleur des sentiments

           Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par

           Pierre Girard.

 

Editions : Jacqueline Chambon, 2010

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14 novembre 2010

La prochaine fois, le feu (de James Baldwin)

                    La prochaine fois, le feu

                                              (James Baldwin)

La_prochaine_fois__le_feu            En lisant l’introduction d’Albert Memmi, une sourde frayeur s’empare de vous. Vous ne pouvez vous empêcher de vous demander dans quel monde vous allez plonger. Dès les premières pages du long discours que constitue ce livre, le narrateur se propose de nous révéler « les racines de (la) querelle » qui oppose les Noirs américains à leur pays. On se dit alors : "bon, si ça ne tient qu'à cela..." Mais très vite vous comprenez que cette querelle rejoint l'opposition universelle entre Noirs et Blancs. C'est en clair, la mise en évidence des racines de cette radicale opposition née de la différence de couleur sur laquelle le Blanc a établi son pouvoir et donc sa supériorité qu'il prétend conforme à la volonté divine (le mythe de Cham). Tout ce qui fait que « bien avant que l’enfant noir ne le perçoive et plus longtemps encore avant qu’il ne la comprenne, il a commencé à en subir les effets, à être conditionné par elle », à se mépriser.

            A ce moment du livre, le lecteur ne peut qu'écarquiller les yeux avec la soif de savoir. Pour révéler les racines de cet antagonisme Noir-Blanc, le narrateur va jusqu’au fond de lui-même puiser les sentiments communs aux Noirs, sentiments produits en eux par un monde blanc et chrétien. C’est dans ces sentiments profonds faits d’une encre rouge incandescente que Baldwin a plongé sa plume pour écrire ce texte au ton cru, effroyablement juste et d’une aveuglante clarté.

            Certes, comme disait Montaigne, nous savons tous que « chaque homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition ». Mais, pour ce qui est de l'homme noir, Baldwin montre de manière convaincante qu'il porte en plus de cela la condition que l’homme blanc lui a assignée dans la société des hommes. Partout en effet, écrit-il, les Noirs ne comprennent pas pourquoi les Blancs les traitent comme ils le font. Cette persécution gratuite – parce qu’elle n’a rien à voir avec ce qu’ils ont pu faire – est incompréhensible. Confiné dans son ghetto d'opprimé, les sentiments du Noir sont devenus, comme par voie de conséquence, impénétrables à la pensée blanche. La communication entre Noir et Blanc est rendue impossible. La peinture qu'il fait alors des Noirs opprimés donne la sensation d'entendre gronder une sourde colère, que l'on entendra bientôt ces forces souterraines crier : "Apocalypse now !"

            Oui, "Apocalypse now" aurait pu être le titre du livre. Et si Baldwin l'avait écrit dans les dernières années qui ont précédé la chute des deux tours jumelles aux Etats-Unis, on l'aurait certainement accusé d'avoir inspiré ce crime ou on l'aurait élevé aux nues pour l'avoir prophétisée.

            Forcément, ce pouvoir criminel des Blancs qui ne peut être respecté - parce que construit sur le vol des libertés des Noirs - suscite le besoin de le « bafouer ». Mais, selon Baldwin, ce pouvoir blanc court lui-même inéluctablement à sa perte. Ce livre permet en effet, d’entrevoir la mondialisation actuelle et les diverses formes de luttes qui l’alimentent sous un angle que l’on pourrait appeler « religieux », puisqu’il y apparaît en filigrane un conflit de la pensée et du pouvoir blanc chrétien contre les forces qui émergent de la nature des êtres opprimés. C’est dire que nous vivons une sorte de fin du pouvoir historique de la chrétienté dans les domaines politique et moral. Ce livre est une Bible, une Bible noire ! Car, on peut croire avec Baldwin que les Blancs, aujourd’hui minoritaires sur cette terre mais dont la domination est fondée sur de fausses allégations divines (le mythe de Cham), doivent désormais, impitoyablement, voir se retourner contre eux l’épée dont ils se sont si longtemps servi contre les autres. A ce moment du livre, le lecteur ne peut qu'entrevoir les feux de l'Apocalypse de la Bible.   

            Heureusement, malgré des déchirantes vérités, ce livre est une œuvre d’une humanité bouleversante puisqu’il indique de manière claire l’alternative, seule capable d’arrêter cette course infernale de la pensée blanche nourrie par la chrétienté vers sa fin. Mais ce qui fait que le ton reste effroyable, c'est que ceux qui en détiennent la clef n'en sont nullement conscients. Oui, « les Blancs […] auront bien assez à faire à apprendre à s’accepter et à s’aimer eux-mêmes et les uns et les autres, et lorsqu’ils auront accompli cela […] le problème noir n’existera plus parce qu’il n’aura plus de raison d’être. » Seul donc l’amour peut sauver le monde ! Mais les Blancs en sont-ils capables ? Qui pourrait les réveiller pour qu'ils arrêtent cette machine infernale qui va les emporter et certainement nous avec eux ? La deuxième solution, - un pendant de l’amour – c’est « transcender les réalités sociales et religieuses ». Malheureusement, nous évoluons comme des aveugles vers le précipice !

            Il y a dans ce livre des vérités crues que les Blancs gagneraient à lire et à relire pour savoir ce que les Noirs, dans leur état de servitude, de discriminés, de méprisés, pensent d’eux. Ainsi, ils rendront les sentiments des Noirs pénétrables à leurs pensées. Noir ou Blanc, si vous avez envie de sentir vos tripes remuer au fond de vous-même, si vous voulez, un instant, regarder en face de bouleversantes vérités sur les sentiments des Noirs dans ce monde blanc, lisez ce livre.

Merci à Liss qui m’a permis de découvrir cette œuvre inoubliable.

N.B. Le mythe de Cham : Selon la Bible, Cham, l'un des trois fils de Noé l'aurait vu nu alors qu'il dormait après s'être enivré. Noé maudit alors Canaan, le fils de Cham, à servir d'esclave à ses frères. La chrétienté va se servir de ce récit biblique pour justifier l'esclavage des Noirs en affirmant qu'ils sont les descendants de Canaan et donc de Cham.

Raphaël ADJOBI 

Titre : La prochaine fois, le feu ; 137 pages.

Auteur : James Baldwin

Editeur : Gallimard, Collection Folio. 

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08 septembre 2010

L'amère patrie, Histoire des Antilles françaises au XXè siècle (Jacques Dumont)

                                        L’amère patrie

Histoire des Antilles françaises au XXè siècle

 

 

          L_am_re_patrie_1  Quiconque lira ce livre en fera son bréviaire chaque fois que le besoin de connaître un aspect des Antilles françaises se fera sentir. Son organisation en une multitude de chapitres permet de le consulter aisément, bien que son abord soit assez rebutant du fait des nombreux renvois aux notes regroupées en fin d’ouvrage. Dommage car c’est un texte passionnant où les documents de presse (antillaise) et de l’administration ainsi que les extraits de discours politiques prennent une grande place.     

 

            C’est la peinture de la longue et pénible marche des Antillais vers la pleine reconnaissance de leur citoyenneté française et de leur totale assimilation aux  enfants blancs de la France que Jacques Dumont nous donne dans ce livre. Car, « Si tous les habitants de Guadeloupe et de Martinique, comme ceux de Guyane et de la Réunion, ont été, avec l'abolition de 1848, déclarés citoyens français, ils sont néanmoins restés colonisés pendant encore un siècle ». Il aurait pu dire « plus d'un siècle » puisque les luttes se sont poursuivies au-delà des années soixante. Chacun pourra découvrir dans ce livre que la théorique égalité citoyenne instaurée avec l'abolition définitive a été régulièrement bafouée. D’abord avec la suppression du suffrage universel et la représentation des Antilles au Parlement. Ensuite avec le retard pris par la mise en place de la départementalisation pour les Antilles. Quant à la Sécurité Sociale, son application dans ces anciennes colonies donna lieu à des débats épiques. L’auteur nous présente ici une foule de situations administratives et de décisions politiques qui ne peuvent qu’étonner le lecteur.

 

            L’amère patrie montre de façon évidente que tout est flou concernant les Antilles, sur les plans juridique, administratif, social. Jamais rien ne semble urgent pour tout ce qui les concerne. Tout est fait avec beaucoup de retard, quand quelque chose est fait. Souvent ce qui est fait se limite à des décisions ou des décrets jamais suivis ou appliqués. Tout laisse croire que les Antillais ne sont jamais assez Français pour mériter le même traitement que les autres citoyens sans des discussions supplémentaires préalables.

Or, au sortir de l'esclavage, leur âme et leur esprit étaient tendus vers l'assimilation, prêts à se sacrifier pour « la mère patrie ». Les premiers chapitres du livre sont même émouvants : lorsque la guerre franco-prussienne éclata en 1851, les hommes refusant d'être assimilés aux autres Noirs des autres colonies, se montrèrent plus patriotes que les Français de la métropole en revendiquant leur participation à l’effort militaire. Mais cela leur fut refusé parce qu'il ne fallait pas enlever aux colons leur main d'oeuvre servile dans les champs de canne ! Et quand l'Etat cède, il ne cède qu'à moitié en créant en métropole « un contingent de troupes coloniales » pour les Antillais, comme pour freiner leur assimilation. D’autres revendications suivront et se heurteront toutes au silence, à la lenteur administrative.

            De temps à autres les revendications cèdent la place à la déception et à l'exaspération. Alors devant leurs mouvements, périodiquement, on voit les autorités de la République « agiter le chiffon rouge de l'abandon ». Celles-ci ne se rendent même pas compte, remarque l’auteur, que le simple fait de parler d'abandon c'est reconnaître que l'intégration des populations de ces anciennes colonies est incomplète.

            Dans l’histoire entre la France métropolitaine et les Antilles, Jacques Dumont note une période cruciale qui se situe entre 1960 et 1970. D’une part, la société antillaise qui était jusque là une société de plantations bascule dans la société de consommation. Les grands planteurs se reconvertissent dans l’importation massive de marchandises déséquilibrant les échanges avec la France. D’autre part, la politique de transplantation d’une multitude d’Antillais en métropole  qui fut entreprise durant cette période les fit découvrir brutalement « qu’ils étaient des Nègres comme tous les autres » (Aimé Césaire).  Le rêve d’assimilation s’envole !

            Mais comme durant les années de revendication d’une totale assimilation ils ont nié leurs caractères proprement africains, voilà que les Antillais se sentent désormais obligés de « s’employer consciemment à l’élaboration d’une culture originale » qu’ils ne veulent pas considérer comme la somme de l’Afrique, de la France et de l’Asie. C’est donc récemment qu’apparaît les termes « créolité » et « créolisation » dont les contours restent flous. Le lecteur peut se demander avec Michel Leiris si la culture s’invente avec « une pléiade d’intellectuels de couleur ». On ne peut donc qu’être d’accord avec Joël Nankin quand il dit « (qu’) en plaçant la politique au-dessus de la culture, (les Antillais) avaient mis la charrue avant les bœufs ».

            Il est donc clair que c’est l’échec de l’assimilation qui a poussé les Antillais à se raccrocher à ce qui ne leur rappelle pas l’Afrique et les singularise par la même occasion par rapport à la France colonisatrice : la langue créole. Maigre caractérisation certes, mais qui constitue un canal d’affirmation de soi parce qu’elle est considérée comme la naissance d’une ethnie, d’un groupe socio-politique. Mais, outre ce caractère linguistique auquel on s’accroche comme à une bouée de sauvetage, il reste à étoffer l’âme antillaise qui ne peut se limiter à la langue et aux rythmes musicaux. Une question demeure : peut-on renier à la fois ses ancêtres et sa mère adoptive et prétendre conserver son âme ?

Raphaël ADJOBI

Titre : L’amère patrie, Histoire des Antille

            françaises au XXè siècle, 351 pages

Auteur : Jacques Dumont

Edition : Fayard, mars 2010

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27 août 2010

Tsippora, l'épouse noire de Moïse

                 Tsippora, l'épouse noire de Moïse

 

 

            Je bénis l’occasion qui m’a été donnée d’écouter l'histoire de Miriam, la soeur de Moïse, frappée brutalement par la lèpre. Dans ce récit biblique, un mot a retenu mon attention et m'a poussé dans des investigations pour étancher ma soif. Le passage de Nombre Ch.12 v.35 racontant l'exode des Hébreux après la sortie d'Egypte dit en effet : « De Qibroth-Taava le peuple partit pour Hatséroth ; il s'arrêta à Hatséroth. Alors Miriam et Aaron parlèrent contre Moïse au sujet de la Koushite qu'il avait prise - c'est une Koushite qu'il avait prise pour femme. » Me référant à la géographie biblique, je sais que le pays de Koush se situe dans l'actuel Soudan comprenant sans doute aussi l'actuel Ethiopie. La femme de Moïse est donc noire, me suis-je dit ! Curieux, j'entrepris la lecture du livre de l'Exode pour en savoir davantage. Au Ch. 2 v. 21 et 22, j'apprends qu'ayant fui l'Egypte, Moïse s'est installé dans le pays de Madiân, et qu'il prit pour femme Sephora, l'une des sept filles du prêtre Jethro. Au Ch. 4 v. 18 et 20, on peut lire aussi que quand Moïse reçut de Dieu l'ordre de retourner en Egypte, « de retour auprès de Jethro, son beau-père, [...] il prit sa femme et ses fils, il les fit monter sur des ânes et retourna en Egypte. » Koush_2

(Koush et le pays de Madiân qui couvre toute la péninsule où se trouve le Mont Sinaï)

 

            Nous savons tous que la Bible est très elliptique sur la peinture de certains personnages. Sur l'épouse de Moïse qui est une noire venue de Koush ou appelée Koushite parce que noire, le Livre Saint reste très avare. Il mentionne qu'elle est Koushite seulement quand le frère et la sœur de Moïse ont manifesté leur animosité à son égard. Tant que ce sentiment n’a pas été exprimé, nulle part il n’est dit qu'elle est Koushite. Selon la Bible, visiblement, ce serait son statut d'étrangère noire qui est la cause de la désapprobation de Aaron et Miriam. Et l'intervention de Dieu pour punir Miriam en la frappant de la lèpre de manière miraculeuse est pleine de sens pour tout le peuple de Dieu hier comme aujourd'hui. La présence de cette femme noire parmi les Hébreux et le regard qui est porté sur elle va même pousser Dieu à insérer dans les tables qu’il donnera à Moïse, une loi protégeant les étrangers. C’est dire combien cette femme noire, l'épouse de Moïse, a été aux yeux de Dieu aussi importante que celui qu’il a chargé de libérer les Hébreux.

 

 

Tsippora__femme_de_Mo_se            Tsippora, le roman de Marek Halter auquel m'a conduit ma curiosité, tente de combler le vide laissé par la Bible concernant cette épouse pour laquelle Dieu a fait des miracles quand elle a été menacée par les hébreux par le biais du frère et de la soeur de son époux. On peut penser qu'en écrivant ce livre, Marek Halter a dû certainement se dire : « il faut vraiment que cette femme soit très importante dans la vie de Moïse pour que Dieu intervienne directement pour réprimander Aaron et punir sévèrement Miriam ! ». En tout cas le portrait qu'il donne ici de Tsippora est digne de la grandeur de la Bible elle-même. D'autre part, quand on lit ce livre, on comprend aisément pourquoi Moïse n'a pas suivi les Hébreux en terre promise après les avoir libérés d'Egypte. La restitution de la vie de cette femme biblique est à la fois très humaine et exemplaire à l'image de toutes celles que le Livre Saint nous présente comme bénies de Yahvé. C'est aussi l'un des rares romans écrit par un auteur blanc où l'héroïne noire reçoit tous les attributs d'un être admirable. Marek Halter rejoint donc Claire de Duras, l’auteur de Ourika dont l’héroïne noire devint l’idole de tout un peuple blanc au 19è siècle.

 

            Toutefois, certains, comme moi, ne manqueront pas de relever le subterfuge inventé par l'auteur pour contenter le lecteur Européen blanc qui a du mal à admettre qu'un Madiânite peut être noir. On oublie bien souvent que de la même façon qu'à l'époque de l'esclavage, presque tous les noirs qui faisaient les délices des salons aristocratiques et bourgeois de France étaient considérés comme des Sénégalais, de même à l'époque des récits bibliques tout ce qui était noir était appelé éthiopien, égyptien, nubien, ou koushite. A une époque plus récente, dire que tel est un maure voulait dire qu’il est noir, et dire que tel est « un tirailleur sénégalais » voulait dire qu'il était un soldat noir de l'armée coloniale française. On oublie aussi qu'aujourd'hui, parmi nous, on dit que tel ou tel est africain et cela tout simplement parce qu’il est noir. Sephora est donc appelée la Koushite, non pas forcément parce qu'elle vient du pays de Koush mais certainement parce qu'elle est tout simplement noire comme son père et ses soeurs. Quant à ces derniers, à aucun moment la bible ne parle d'une quelconque animosité à leur égard nécessitant une justification par la couleur de leur peau. Normalement quand on écrit un livre rien ne nous oblige à préciser si nos personnages sont blancs ou noirs si aucune circonstance ne l'exige. La Bible respecte scrupuleusement ce principe. D'autre part, affirmer qu'il n'y avait point de noirs hors de l'Afrique à l'époque de la fuite d'Egypte des hébreux serait un grossier mensonge. Si Sephora est noire, pourquoi serait-il exclu que son père Jethro le soit également ?       

 

 

Raphaël ADJOBI

 

 

Titre : Tsippora (318 pages)

 

Auteur : Marek Halter

 

Editeur : Robert Lafont ; collect. Pocket

 

                (La Bible au féminin)   

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17 août 2010

Ourika (Madame de Duras)

                    Ourika, la première grande héroïne noire

 

                                  de la littérature occidentale

 

 

Ourika_1            L’esclavage étant interdit sur le territoire français, une mode étrange se répandit dans la deuxième moitié du XVIIIè siècle : des négrillons arrachés d’Afrique, qu’on sauvait pour ainsi dire de l’esclavage des colonies, étaient offerts ça et là à de riches aristocrates et à des bourgeois qui en faisaient les délices exotiques de leurs demeures ou de leurs salons (1). C’est ainsi qu’une fillette emmenée du Sénégal (tout ce qui venait du Sénégal, alors le point de rassemblement des esclaves, était faussement baptisé sénégalais) recevra une éducation aristocratique et finira sa vie comme religieuse dans un couvent parisien au début du XIXè siècle.

 

            C’est de son couvent que la religieuse Ourika, malade, confie à son médecin le chagrin qui a ravagé sa vie et l’a conduite au bord de la tombe. N’est-il pas toujours vrai que pour nous guérir, les médecins ont besoin de connaître les peines qui détruisent notre santé ? 

 

            Ourika raconte donc son arrivée en France à l’âge de deux ans, son éducation et sa formation intellectuelle auprès de Madame de B. qui « s’occupait elle-même de ses lectures, guidait son esprit, formait son jugement ». Mais, à quinze ans, elle prend brutalement conscience de sa couleur comme le signe  par lequel elle sera toujours rejetée, le signe qui la séparait de tous les êtres de son espèce, « qui la condamnait à être seule, toujours seule ! jamais aimée ! » La voilà donc une étrangère parmi ses semblables. Dans sa douleur, la douce compagnie de sa maîtresse et de ses deux fils ne lui sont d’aucun secours.

 

            Quand éclate la Révolution, elle pense un moment que dans le grand désordre des événements de 1792, elle pourrait trouver sa place en se lançant dans l’action et en montrant quelque qualité qui serait appréciée et ferait oublier la couleur de sa peau. Pensée vite chassée, car « bientôt leur fausse philanthropie cessa de l'abuser, et elle renonça à l'espérance, en voyant qu'il resterait encore assez de mépris pour elle au milieu de tant d'adversités. » Elle se replia donc sur son chagrin, se persuada qu’elle mourra sans laisser de regrets dans le cœur de personne, elle qui ne sera jamais « la sœur, la femme, la mère de personne ! » Il ne lui restait que le couvent ! Mais la vérité, c’est que le chagrin qui ruinait sa santé était encore plus profond que celui que lui causait la couleur de sa peau.       

 

            Il semble que ce court roman (50 pages) eut un formidable succès au moment de sa parution en 1824. Il y eut même une mode Ourika en France : rubans, blouses, colliers, pendules, vases « à l’Ourika ». Le roman arracha des larmes à Goethe, fut salué par Châteaubriand qui hissa son auteur, Madame de Duras, au même rang que Mme de Lafayette et Mme de Staël, figures emblématiques du classicisme et du romantisme. Sainte Beuve et Stendhal saluèrent également le talent de l’auteur. Pourtant, Ourika est tombé dans l’oubli. Notre siècle verra-t-il sa résurrection ? Il est vivement conseillé de lire l’ensemble du dossier très instructif - réalisé par Virginie Belzgaou - qui accompagne le roman afin de saisir tout le retentissement de l’œuvre et ses qualités littéraires. Ourika_2

 

            Ourika n’est nullement une apologie du Noir au XIXè siècle. Ce roman ne semble pas non plus écrit pour servir d’étendard aux abolitionnistes de l’époque. Ourika n’est pas non plus une sorte de Lettres persanes permettant de voir la société française sous un regard étranger. Ourika n’est rien de tout cela parce que le personnage est une aristocrate noire avec les préjugés de l’aristocratie blanche au sein de laquelle elle a été élevée. Mais ce n'est pas pour autant que les lecteurs noirs devront hâtivement la qualifier de "peau noire, masque blanc", pour reprendre l'expression de Frantz Fanon. Le charme d’Ourika, c’est que pour la première fois dans la littérature européenne – comme l’a déjà remarqué un romancier anglais – un écrivain blanc pénètre dans une conscience noire avec élégance et sincérité au point de permettre à des lecteurs blancs de s’identifier au personnage. Quant à moi, j'ai vu en Ourika une Princesse de Clèves noire.

 

 

(1) Du XVIIè au début du XXè siècle, Le salon n’est pas une simple pièce, mais un des lieux essentiels de la vie mondaine et culturelle : femmes de la noblesse et de la grande bourgeoisie y reçoivent les élites sociales, intellectuelles et, à partir du XIXè siècle surtout, les élites politiques de leur époque.

 

 

Raphaël ADJOBI                   

 

 

Titre : Ourika (50 pages)

 

Auteur : Madame de Duras (Claire de Duras)

 

Edition : Gallimard, 2007 (Collection : Folioplus classiques)

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05 août 2010

L'affaire de l'esclave Furcy (Mohammed Aïssaoui)

L’affaire de l’esclave Furcy (Mohammed Aïssaoui)

 

L_affaire_Furgy            Le problème de tout un pan de l’histoire humaine, c’est que les victimes ne laissent pas de trace écrite. Pour ce qui est des esclaves, outre le problème d’absence d’identité dans les actes d’état civil, nous avons peu de traces de ces milliers d’enquêtes qui ont émaillé les siècles pour juger de l’application du Code noir, peu de traces de ces milliers de procès et condamnations entraînant mutilations et pendaisons. C‘est ce silence résultant de « cette absence de textes et de témoignages directs sur tout un pan d’une histoire récente » que ce livre veut dénoncer par l’intermédiaire du combat judiciaire le plus audacieux qu’un Noir ait livré au nom de sa liberté. Car le combat judiciaire de l’esclave Furcy révèle, plus que tous les traités, le caractère diabolique de la machine judiciaire coloniale toute vouée à son modèle économique.

 

            L’affaire de l’esclave Furcy commence en octobre 1817 à l’île Bourbon (La Réunion) quand, à 31 ans, il découvre à la mort de sa mère que celle-ci était affranchie depuis 26 ans. Puisqu’il n’avait pas sept ans au moment de cet affranchissement, Furcy était normalement né libre au regard de la loi coloniale. Son état d’esclave est donc injustifié, illégal. L’affaire prend fin vingt sept ans plus tard à la Cour de cassation à Paris, le 23 décembre 1843, cinq ans avant l’abolition de l’esclavage en France. Ce livre est en fait l’extraordinaire combat d’un homme sur le chemin de la liberté. Un combat administratif que l’auteur qualifie avec justesse de « guerre des papiers ».

 

Quand il apprend qu’il est né libre, Furcy ne prend pas la fuite. Il décide de faire entendre son droit devant le tribunal colonial. Pourtant, Furcy avait la loi coloniale régie par le Code noir contre lui puisqu’elle stipule qu’un esclave ne peut attaquer son maître en justice. Selon cette même loi, c’est le maître qui doit porter la plainte de l’esclave devant le tribunal. Tout être humain sous tous les cieux, à toutes les époques, reconnaîtra par ce subterfuge qu’aucun esclave ne peut dénoncer les mauvais traitements dont il est l’objet. En clair, l’esclave n’a aucun droit car pour en avoir un, il faut avoir le droit de faire appel à un tribunal pour vous rendre justice.

 

            Dans ces conditions, comment donc Furcy peut-il espérer atteindre son but ? Cette question nous permet de toucher l’autre aspect du livre que Mohammed Aïssaoui a plusieurs fois souligné. Si ce procès n’a pu être vite classé comme tous les autres, c’est non seulement grâce à « la détermination, l’obstination et la patience » de ce jeune esclave, mais grâce également au « souci de l’autre qui fait avancer le monde » qui l’animait. Oui, nous pouvons être convaincus avec l’auteur que Furcy a tenu à aller jusqu’au bout de son combat parce qu’il était « conscient que sa démarche dépassait sa personne ». Il savait qu’il devait poursuivre ce combat pour ces juges blancs intègres qui ont risqué leur carrière pour prendre sa défense, il le devait pour sa famille et pour tous les abolitionnistes. Oui, il devait continuer ce combat pour ceux qui comme lui avaient « le souci de l’autre », le souci de l’altérité.

 

            Afin que ce récit qui est une véritable « guerre des papiers » ne soit pas fastidieux, Mohammed Aïssaoui a choisi de tisser la toile de la fiction entre les pièces historiques, reliant les unes aux autres comme pour établir une cohérence qui, en les animant, fait ressurgir le visage et la vie de Furcy. Mais le conflit latent entre colons et « Français » (entendons métropolitains) que souligne le livre n’est point l’œuvre de la fiction mais bien la réalité sociale que révèlent les nombreuses plaidoiries, les nombreuses lettres des colons qui tenaient à tout contrôler jusqu’aux arcanes de la justice sur l’île. Le fait que la réglementation royale impose que le plus haut magistrat ne soit pas un natif de l’île ni marié à une créole, en d’autres termes que le procureur général - obligatoirement nommé par la France - doit être sans intérêt avec la colonie, engendrait irrémédiablement les attaques des colons qui voyaient dans toute décision qui ne leur était pas favorable un sabotage de l’économie de Bourbon. C’est le même climat conflictuel entre colons et « Français » que nous révélait déjà le livre Des juges et des nègres de Caroline Oudin-Bastide. L’affaire Furcy se révèle donc, à travers les textes officiels du procès, une belle peinture de l’esprit colonial qu’il faut absolument connaître avant d’entreprendre de juger de la passivité des Noirs dans les colonies. Esprit colonial qui survivra à l’abolition en 1848 où, même dans les discours favorables à la fin de l’esclavage, on fera du propriétaire blanc le père et du travailleur noir l’enfant. Dans le même esprit, on verra la naissance de deux devises : Liberté, Egalité, Fraternité pour les Blancs, Dieu, la France et le Travail pour les Noirs.   

 

            Réjouissons-nous que les sept lettres de Furcy au procureur général Gilbert Boucher ainsi que le dossier constitué par ce dernier depuis l’île de la Réunion, - dossier qu’il a continué à étoffer loin de l’île - nous soient parvenus aujourd’hui. Il ne faut pas, en effet, perdre de vue que la destruction des documents touchant l’esclavage et les jugements expéditifs des tribunaux coloniaux ont souvent brûlé, surtout à l’approche de l’abolition, pour effacer les traces des passés liés à l’esclavage et aux affaires judiciaires. Ainsi, mis à part les nombreuses personnes en France qui s’appellent Négrier comme la marque indélébile du forfait de leurs ancêtres, beaucoup se réjouissent aujourd’hui de n’avoir aucune trace de leur passé se rattachant à l’esclavage des Noirs. Les archives qui ont brûlé ça et là les ont donc lavés de leur passé.

            Si les hommes politiques français étaient justes, au moment où ils ont le souci d’élever au rang de gloire nationale un jeune homme qui écrit à sa mère pour lui dire qu’il va mourir, ils songeraient à un homme qui, emprisonné puis exilé, aura durant vingt-sept ans mené un combat contre l’injustice pour le triomphe de la Liberté. N’est-il pas vrai qu’ils admirent Nelson Mandela qui, dans sa longue captivité, mena le même combat ? Qu’ils apprennent alors qu’avant Mandela, il y eut Furcy.

Raphaël ADJOBI                               

Titre : L'affaire de l'esclave Furcy (190 pages)

Auteur : Mohammed Aïssaoui

Edition : Gallimard, mars 2010.

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28 juin 2010

Homme Invisible, pour qui chantes-tu ? (Ralph Ellison)

        Homme invisible, pour qui chantes-tu ?

 

            Homme_invisibleLire ce classique de la littérature noire américaine, c'est plonger au coeur des Etats-Unis des années trente sortant fraîchement du bain de l'esclavage. Volumineux et passionnant de la première à la dernière page, Homme invisible, pour qui chantes-tu ? est assurément un « pavé » magnifique qui mérite - sans exagération aucune - d'être classé au rayon des romans exceptionnels. Un roman au souffle puissant, franc et dur. Le lecteur ne peut en ressortir qu'éprouvé, haletant comme ayant été constamment au bord de l'asphyxie.

            A quatre vingt-cinq ans, le narrateur décide de revenir sur sa vie qu'il comprend avoir été vécue sous le sceau de l'invisibilité. Tout le livre se présente d'ailleurs comme une définition puis une ample explication de cette invisibilité. C'est sans doute pour cette raison que son nom n'est jamais prononcé dans le roman qui s'organise en deux étapes.

            Dans le premier mouvement, les actions se situent dans le sud esclavagiste où étudie le jeune homme tendu vers un avenir glorieux comme on gravit une montagne les yeux rivés sur son sommet. Ce qui domine ce moment du récit et semble lui conférer sa trame essentielle, c'est le sentiment de honte du Noir qui l'anime. Aussi, seule l'aspiration vers ce que l'homme blanc proposait lui semblait, ainsi qu'aux autres étudiants noirs, l'idéal aimé, « aimé comme les vaincus en arrivent à aimer les emblèmes des conquérants ». On comprend donc que le héros ne cherche que sa réussite personnelle pour sortir de « cette île de honte ». Pour y parvenir, il est prêt à suivre « cette voie étroite et rectiligne » tracée devant les étudiants noirs par les blancs. Puisque tout ce qui se faisait dans le sud américain d'alors était fait sous le regard et la bienveillance de l'homme blanc, que tout s'accomplissait comme devant un tribunal, comme si le ciel « était l'oeil injecté de sang d'un homme blanc », il choisit de croire à « la main toute de bienveillance tendue pour aider les pauvres êtres ignorants que sont les Noirs à sortir de la fange et des ténèbres ». On n’est pas loin d'un certain mysticisme si ce n'est pas une théorisation de l'infériorité du Noir par rapport au Blanc. Jusqu'où peut-on s'humilier pour atteindre son but, peut se demander le lecteur ?

            Même quand un incident le précipitera hors de l'université et qu'il se retrouvera dans la zone nord des Etats-Unis où la rencontre brutale avec la relative liberté qui y règne lui donnera l'impression d'être un chien errant, il gardera cette foi chevillée au corps. Ce changement d'espace géographique et d'habitudes radicalement opposées à celles du sud constitue pour ainsi dire le deuxième mouvement du roman. Quand la terre semblera se dérober sous ses pieds, alors qu'on l'attend revenir de ses illusions, son talent d'orateur le raccroche à d'autres illusions. Le lecteur suit alors ses péripéties en ayant constamment le sentiment que le drame n'est pas loin. On a sans cesse l'impression qu'on est dans le souffle d'une tempête ou d'un cyclone et que tôt ou tard (mais plutôt tôt que tard), l'irréparable s'accomplira. A aucun moment, l'auteur ne laisse au lecteur le temps de reprendre son souffle. La chaîne des événements dans lesquels le héros est régulièrement plongé le fait vivre comme en apnée.

            Finalement, quand nourri d'une multitude d’expériences on prend conscience que l'on est invisible, que ceux qui « s'approchent de vous ne voient que votre environnement, eux-mêmes, ou les fantasmes de leur imagination, tout et n'importe quoi, sauf vous », que faites-vous ? Notre héros pense qu'il est alors temps de profiter de cette invisibilité ! A cette pensée, le lecteur jubile et s'attend à une revanche sur la société. Mais c'est à ce moment là, au moment où il lance son défi à la face de la société à la manière de Rastignac dans le père Goriot, qu'il ne maîtrisera plus rien. Il sera alors emporté par le flot des événements qu'il sera loin de comprendre tout à fait.         

            Il semble que le livre n'a pas rencontré l'approbation de bon nombre d'écrivains noirs américains parce que, selon l'éditeur, il suivait trop étroitement les canons de la littérature blanche forcément anglo-saxonne. A vrai dire, il faut se demander si cette désapprobation ne viendrait pas du fait que l'auteur étale trop ouvertement le complexe d'infériorité que nourrissait le Noir vis à vis du Blanc. A moins que ce soit la révélation des stratégies que développaient les Noirs opprimés.  Car face à cette domination blanche, les Noirs instruits construisaient parallèlement une sorte de pouvoir souterrain. Dans la première partie du roman consacrée à la vie du héros étudiant, est en effet développée toute une philosophie du pouvoir individuel selon les Noirs. Tous ceux qui semblaient de parfaits modèles d'humilité et de soumission se révélaient, loin des yeux des Blancs, de parfaits stratèges pour accéder au pouvoir ou le conserver. Ainsi, certains portraits apparaissent même effrayants parce que constituant une vraie personnification de l'hypocrisie. C'est sans doute la révélation de tout cela qui ne fut pas du goût de certains lecteurs noirs du début du XX è siècle.

Raphaël ADJOBI

Titre : Homme invisible, pour qui chantes-tu ? (614 pages)

Auteur : Ralph Ellison

Editeur : Bernard Grasset ; collect. Les Cahiers Rouges.

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02 juin 2010

Cannibale (Didier Daeninckx)

                               Cannibale (Didier Daeninckx)

Avez-vous déjà lu un livre ayant pour sujet ou cadre des actions l'exposition coloniale de 1931 à Paris ? Voici un roman qui va vous plonger au coeur de cette célébration de la France comme puissance coloniale. Cette fête qui aurait pu faire prendre conscience de la dimension de l'autre dans la grande France fut en réalité une véritable mascarade où les noirs ont joué les sauvages, les cannibales. Des acteurs qui bien souvent travaillaient dans l'administration de leur pays.               

 

Cannibale            Lors de l'exposition coloniale de 1931, parmi les « pièces exotiques » que Paris voulait offrir en spectacle à toute la France, figuraient des gens venus de la lointaine Nouvelle Calédonie. Outre le rôle singulier qui leur était assigné dans leur cage au zoo, certains parmi cette population vont bientôt être choisis pour servir de monnaie d'échange dans un arrangement entre Paris et un cirque allemand de Francfort.

            Quand la séparation du groupe est décidée, Gocéné, à qui est promise la belle Minoé, fille du chef de Canala, va tenter l'impossible pour la retrouver afin que le serment fait à son père de ne jamais la perdre de vue durant leur séjour parisien soit respecté. Aidé de son ami Badimoin, il se lance dans une aventure rocambolesque qui nous découvre le Paris des années 30 mais aussi l'atmosphère de l'exposition coloniale et la volonté des autorités françaises d'imprimer dans l'esprit de leurs concitoyens l'image du noir cannibale et arriéré alors que le commun des Parisiens ne retient de ces évadés noirs que l'étrangeté de leur peau quand ce n'est pas l'indifférence qu’il leur témoigne.

            Ce petit livre peut être considéré comme une adroite vulgarisation d'un événement qui fut une preuve internationale du traitement inhumain dont la France s'est rendue coupable à l’égard de ses colonisés pour flatter son orgueil et que politiques et historiens tentent par le silence de ranger aux rayons des oubliettes de notre histoire. Parmi les éléments qui relèvent de la réalité historique, outre le prêt de Kanak à un cirque allemand pendant l'exposition coloniale de Paris, on peut noter qu'au nombre des Kanak exposés, figurait le grand-père du footballeur français Christian Karembeu. Je lui souhaite de lire ce livre comme un hommage rendu aux siens et à son grand-père en particulier.

                                             ° Lire aussi "Du cannibalisme" : http://raphael.afrikblog.com/archives/2012/11/19/25620905.html 

Raphaël ADJOBI

Titre : Cannibale (108 pages)

Auteur : Didier Daeninckx

Editeur : Gallimard ; collect. Folio.

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27 mai 2010

Journal d'un négrier au 18è siècle (William Snelgrave)

             Journal d’un négrier au 18è siècle 

Journal_d_un_n_grier            Il est vivement conseillé à tous ceux qui entreprendront la lecture de ce livre de passer outre la très longue « introduction » de Pierre Gilbert S. J. Son parti pris révisionniste pourrait les détourner d’un livre riche d’enseignements. Il est visible en effet que Pierre Gilbert est de cette école de propagandistes chargés de soulager la conscience européenne du poids de la traite atlantique en faisant des Africains les principaux acteurs et bénéficiaires de ce commerce. Aussi ne retient-il du « Journal » du négrier William Snelgrave que les éléments qui servent son école.

            L’intérêt essentiel que l’on peut retenir de ce livre est qu'il est l'oeuvre d'un acteur du commerce triangulaire dont le témoignage nous permet de saisir l'atmosphère ordinaire qui entourait au 18 è siècle la traite négrière sur le continent africain. Les négriers y vivaient de longs mois ou de longues années en bonne entente avec les Africains. Blancs et noirs s’invitaient et passaient des soirées dans de longues discussions. Mais, comme le narrateur, les négriers ne cessaient de se lamenter quand, pour cause de paix, leurs voisins ne venaient point vendre des ennemis capturés. Aussi, il me semble une erreur de prêter foi à la peinture apocalyptique de la côte de Guinée – même sous le règne du roi des Dahomès – qu'avance l'auteur pour justifier le commerce dans lequel il est impliqué. D'ailleurs, quand il dit que les gouvernants européens devraient encourager les chefs africains à tirer « un profit considérable » des prisonniers qu'ils font à la guerre, le lecteur voit clairement qu'il est animé d'un sentiment mercantile et non pas philanthropique. Pourtant, c’est cette peinture d’une Afrique trop barbare et pleine de prisonniers et d’esclaves que reprendront en chœur tous les révisionnistes de la traite négrière. A ceux-ci, on peut donc être tenté de poser cette question : si l'esclavage sauve des vies, pourquoi tant d'hommes ont-ils été inutilement brûlés, décapités, fusillés en Europe à travers des siècles alors qu'ils auraient pu servir d'esclaves ?

           Il convient tout simplement de noter que les populations africaines dont parle ce témoin du 18è siècle avaient derrière eux déjà plus de deux siècles de commerce esclavagiste avec les européens. Le fait qu'ils avaient des fusils à la main et faisaient provisions de prisonniers montre clairement que cette peinture n’était nullement celle d’une Afrique exempte d’influence européenne. C’est plutôt celle d’une Afrique déjà devenue un vrai marché aux esclaves au point de faire de ses habitants des gens entreprenants, capables de marchander de pied ferme - mais point d'égal à égal - avec les négriers. Tout lecteur notera également que les sentiments chrétiens que l’auteur dit animer les Européens dans de nombreuses pages ne sont point crédibles du fait qu’il s’est rendu lui-même coupable – et de sang froid - du crime le plus horrible que contient son livre. Crime inhumain - preuve de la barbarie des négriers - adroitement repris par Olivier Merle dans son livre Noir négoce. Car il ne faut pas perdre de vue que si les européens refusaient aux Africains le droit d'être cruels, ils se réservaient cette marque comme la qualité essentielle pour discipliner ceux qu'ils voulaient dominer ou asservir.

Raphaël ADJOBI

Titre : Journal d’un négrier au XVIIIè siècle (251 pages).

Auteur : William Snelgrave

Editeur : Gallimard, 2008.

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11 avril 2010

Noir Négoce (Olivier Merle)

                                              Noir négoce

                                                                            (Olivier Merle)

Noir_n_goce

            On peut croire d'emblée qu'avec ce livre Olivier Merle signe l'un des plus beaux romans sur l'esclavage. C'est, sûrement, le roman que tous ceux qui se piquent de littérature aimeraient écrire sur le sujet. Dans Noir négoce, il reprend les arguments européens essentiels avancés pour justifier la traite négrière, mais également les lois et les sentiments méprisants qu'ils ont générés, afin de les analyser au regard d'une raison non intéressée par ce commerce. On imagine aisément que ce livre a nécessité une abondante documentation au point où l'on peut se demander s'il faut le qualifier de roman documentaire ou de documentaire romancé.

            Le 17 novembre 1777, Jean-Baptiste Clertant, alors âgé de 18 ans, fraîchement sorti de l'Ecole d'hydrographie du Havre et donc la tête pleine de la science de la navigation, embarque sur l'Orion appartenant à l'armateur Dumoulin, en qualité de second lieutenant. Malgré son érudition, c'est donc avec « beaucoup d'inexpérience, d'insouciance, d'enthousiasme et de confiance dans la vie » - et cela est fort heureux pour le lecteur - que le jeune homme va parcourir la route du commerce dit triangulaire. Voilà donc notre Candide au pays de l'esclavage !

            Sur l'Orion en partance pour les côtes africaines, la présence de deux anciens esclaves noirs devenus marins et la rudesse dont ils sont l'objet susciteront chez le jeune homme ses premières interrogations et des réflexions sur le racisme à l'égard des noirs. « Mais est-ce qu'on sait pourquoi les Noirs sont noirs, et pas blancs comme tout le monde ? » La réponse de son interlocuteur est cinglante : « Et sait-on pourquoi les Blancs sont blancs et pas noirs comme tout le monde ? » Vous l'aurez compris : dans ses premières pages, le livre tente subtilement de poser les bonnes questions sur le racisme anti-noir qui était, jusqu'au 18è siècle, l'oeuvre exclusive des élites politiques et commerçantes. Le commun du peuple vivant dans la presque totale ignorance du commerce des nègres et encore plus des théories qui le soutiennent, lorsqu'il voyait un noir ne retenait que l'étrangeté de la couleur de sa peau ; il ne disait point : « tiens, voilà un meuble ! » Ce sont bien les élites qui ont fait des Noirs des meubles et ont obligé le peuple à le croire par un enseignement régulier de génération en génération.

            Le contact avec l'Afrique va permettre à Jean-Baptiste Clertant de découvrir une réalité insoupçonnée : comment on passe du statut d'homme à celui de l'animal aux yeux des autres hommes. Réalité faite d'ingénieuses brutalités et de mépris devant lesquels les Européens tentent de se donner bonne conscience en récitant leurs théories comme des incantations qui transforment leur inhumanité en masque de philanthrope ou en bouclier nécessaire contre une éventuelle agression de la marchandise à convoyer. Il découvre en effet que « les tenants de l'esclavagisme possédaient des arguments, organisés suivant une véritable théorie raisonnée, éloignée de toute improvisation ». Ici, le héros formule des questions - notamment sur les fournisseurs locaux, ou comment mettre fin à la traite - et aboutit à des réponses que chacun peut soumettre à sa propre réflexion afin d'asseoir son propre jugement plutôt que de parler sous le patronage de prétendus spécialistes des traites négrières.

            Car que savaient-ils de l'esclavage et de l'état d'esclave, ces raisonneurs ? Et qu'en savons-nous ? Savez-vous comment vivaient les quatre cents ou cinq cent esclaves rangés comme des cuillères pendant quatre ou cinq semaines à bord d'un navire négrier avant l'abordage des côtes antillaises ou américaines ? Savez-vous comment les négriers vivaient pendant cette traversée et quels étaient les rapports qu'ils entretenaient avec la marchandise humaine qu'ils transportaient ? Sur cent esclaves embarqués, savez-vous combien mouraient à cause des conditions insalubres et étaient jetés à la mer pour nourrir les poissons ? Pour cela, il vous faut embarquer avec le héros et vous imaginer dans les conditions de vie des esclaves et découvrir en même temps la mentalité et les habitudes des négriers.

            L'arrivée aux Antilles enseignera à Jean-Baptiste Clertant les tractations qui régissent ce commerce mais lui fera découvrir surtout les inégalités établies entres les gros békés ou grands blancs, les petits blancs et les "gens de couleurs", c'est à dire tous ceux qui ont un soupçon de sang noir ou blanc dans les veines. Quant au nègre, « non [...], le nègre n'est pas sur l'échelle sociale des êtres humains » ! Le héros a tout lieu de croire que ce qui se peignait sous ses yeux était étranger à la société des hommes et qu'il découvrait « les us et coutumes de créatures d'une autre planète plutôt que ceux de territoires appartenant aux royaumes de France ».

            Nourri de toutes ces expériences, y compris celle de l'amour, à son retour en France après six mois d'absence, Jean-Baptiste Clertant va se placer du côté de ceux qui combattent les lois et les primes versées aux armateurs pour les inciter à convoyer les africains vers les colonies.

            Ceux qui agitent la contribution des africains à la traite atlantique comme un étendard qui confère innocence et bonne conscience devraient lire ce livre et se voir de bon biais, comme dirait Montaigne. Dans tout complot criminel, l'instigateur qui est également pourvoyeur de l'arme et le bénéficiaire final du crime est plus durement puni par rapport à son complice rabatteur. Aussi, on ne peut mettre sur le même pied d'égalité l'avidité et le projet destructeur préparé et nourri en Europe qui a permis de stimuler l'esprit de quelques chefs africains, et le rôle que ceux-ci ont joué contre les leurs. Appartient-il aux Allemands d'aujourd'hui de juger du degré de complicité des Français qui ont collaboré aux forfaits nazis ? Il me semble indigne que des Européens se permettent de montrer du doigt les rabatteurs africains. A ces esprits imbus de bonne conscience, je destine ces mots du livre : « La traite n'est que la conséquence de l'esclavage des noirs en Amérique, et non point l'inverse. [...] Si vous cessez d'aspirer d'un côte, ça cesse de se vider de l'autre ». Il fallait donc que l'aspirateur cessât de fonctionner.

 

RaphaëlADJOBI

Titre : Noir négoce (396 pages)

Auteur : Olivier Merle

Editeur : Editions de Fallois, février 2010.

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