Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

10 septembre 2016

Côte d'Ivoire, le pays déchiré de mon grand-père (Sylvie Bocquet N'guessan)

Côte d'Ivoire, le pays déchiré de mon grand – père

                               (Sylvie Bocquet N'guessan)

Sylvie Bocquet N'gu

Vivre la guerre à distance, souffrir pour ceux que l’on aime et qui sont « là-bas », en terre étrangère, est toujours cause de traumatismes dont on ne soupçonne pas les conséquences sur notre  santé physique et mentale. Tous les Français qui sont dans cette situation – comme l’ancien président Nicolas Sarkozy, Nadine Morano et Manuel Valls – savent très bien que tout ce qui atteint durement la famille vivant à l'étranger est pour eux une profonde affliction. Encore plus grande  est cette souffrance à distance quand le soutien du bourreau est notre chère France.

Merci donc à Sylvie Bocquet N’guessan d’avoir pensé à laisser trace des peurs, des angoisses, des frustrations de toute sa famille devant le mur d’incompréhension d’une France ignorante du pouvoir destructeur de nos gouvernants quand il s’agit de nos anciennes colonies. Son livre est le récit d’une jeune fille blanche – je suis obligé de le dire – de quatorze ans qui raconte avec minutie la vie de sa famille lors des événements dits de « la crise postélectorale ivoirienne  ». Oui, Marguerite la narratrice est blanche et son grand-père est noir ; et comme il convient dans l’ordre des choses, elle aime son grand-père ivoirien pour lequel elle et ses parents s’inquiètent.

Si avant les événements dits de « la crise postélectorale ivoirienne » un rituel matinal était inconsciemment établi autour du poste de radio au moment du petit déjeuner familial, avec la guerre en Côte d’Ivoire, ce rituel était devenu incontournable parce qu’attendu et redouté. En effet, ce sont les informations distillées par la radio qui rythment le récit, les actions et les réflexions des membres de la famille faites d'angoisses, d'espoirs et de peurs.

Le charme de ce livre tient au regard que Marguerite pose sur toute sa famille et particulièrement sur sa mère et sa grande sœur qui, de toute évidence, vivent plus intensément la « crise ivoirienne » dans laquelle les discours partisans des journalistes permettent à chacun de découvrir le rôle ô combien manipulateur de la France. On apprécie également la distance que parvient à prendre la jeune narratrice par rapport aux événements - et cela grâce à l'acte d'écriture - pour analyser de manière précise les réflexions et les sentiments de sa mère qui tremble pour son père en Côte d'Ivoire. Elle parvient excellemment à montrer une famille fragilisée par un événement lointain et faire trembler le lecteur pour des personnages au bord de la crise de nerf.

Raphaël ADJOBI

Titre : Côte d'Ivoire, le pays déchiré de mon grand-père, 81 pages.

Auteur : Sylvie Bocquet N'guessan

Editeur : L'Harmattan, 2012

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28 septembre 2014

Pour la vérité et la justice ; Côte d'Ivoire : révélations sur un scandale français (Laurent Gbagbo et François Mattei)

                       Pour la vérité et la justice

                    Révélations sur un scandale français

                      (Par Laurent Gbagbo et François Mattei)

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            Ce livre à deux voix est à classer dans la catégorie "Histoire", rubrique "Relations entre la France et ses anciennes colonies". Même si la Côte d'Ivoire des années 2000 à 2011 constitue son noyau central, elle n'est rien d'autre que le microcosme permettant de bien cerner les périlleux tâtonnements de l'Afrique francophone sur le chemin du développement économique d'une part et de l'expérience institutionnelle et politique sur le modèle européen d'autre part. Un livre incontournable donc pour tous les Africains francophones - généralement très sectaires, se désintéressant des malheurs des voisins jusqu'à ce qu'ils en soient frappés eux-mêmes. 

            Avec ce livre, « Elle n'est pas belle, la France ! » Pas du tout. Nous avons ici un excellent résumé de la Françafrique et d'éclatantes illustrations de ses pratiques. Ce système d'ingérence de la France dans les affaires africaines nous laisse voir « sa classe politique – formée dans le moule étroit de l'ENA – plus habituée à gérer les acquis du passé qu'à imaginer un avenir » hors de l'Afrique. Elle préfère donc continuer à traire sa vache africaine. Comme le dit si bien François Mattei, dans l'Afrique, c'est comme dans le cochon : tout est bon ; même les dettes dont on la couvre rapportent gros à la France.           

            Ce livre montre surtout l'outrageante franchise des Français dans l'accomplissement de leurs forfaits en Afrique. Ils n'ont pas foi en l'ONU, mais ils aiment en faire la précieuse couverture de leurs actions destructrices. « L'ONU, [...] c'est une vue de l'esprit, ça n'existe pas », dit Jean-Marc Simon, ancien ambassadeur en Côte d'Ivoire ; propos qui fait écho à « ce machin » de Charles de Gaulle. Quant à l'affirmation de leur volonté délibérée  de se défaire de Laurent Gbagbo - pour le simple fait qu'il n'était pas prévu dans leur plan - est absolument sidérant !  On a tout inventé pour le salir, alors que, comme le remarque François Mattei d'un ton moqueur, « il n'y a pas plus de réseau pro-Gbagbo que de chocolaterie en Côte d'Ivoire, premier producteur mondial de cacao ».

                               Des portraits très instructifs

            Outre les multiples traces de l'acharnement destructeur et calomniateur de la France contre Laurent Gbagbo, ce livre retient aussi l'attention par les nombreux portraits savoureux qu'il propose. D'une façon générale, un ambassadeur français en Afrique est « une barbouze en cravate » ; rien de plus ! Nicolas Sarkozy, connu en France pour être le premier président inculte, est peint par Laurent Gbagbo comme celui qui « ne prend pas le temps de réfléchir [...]. Chez lui, à la place des idées, il y a l'arrogance ». Quant à Henri Konan Bédié - le président du PDCI-RDA - aucun de ceux qui l'ont côtoyé ne lui a découvert la moindre qualité ! A ceux qui pensent qu'il serait le fils naturel d'Houphouët-Boigny, la veuve du "vieux" répond qu' « il est trop laid pour être le fils de [son] mari ». Les Français de leur côté estiment qu'il est une vraie pâte à modeler : « Bédié – selon l'ambassadeur Jean-Marc Simon – il compte les enveloppes » ; un peu d'argent et il vous suit comme un petit "chien-chien". Et Laurent Gbagbo de compléter ce portrait en ajoutant que Konan Bédié s'accroche à la direction du PDCI parce qu' « il veut qu'on continue de l'acheter ». 

            Vous découvrirez d'autres portraits fort intéressants dans ce livre : celui de Dominique de Villepin, du général Doué, et une magnifique peinture de la CPI et de l'ONUCI. Bien sûr vous aurez droit à celui d'Alassane Ouattara qui n'a rien d'un homme politique mais tout d'un affairiste calculateur. Son caractère ignoble n'échappera pas au lecteur : ou bien il ne s'est jamais soucié du mauvais traitement que Laurent Gbagbo subissait, ou bien c'est lui-même qui a donné l'instruction pour qu'on le prive de la lumière du jour dans sa prison de Korhogo et surtout pour qu'on l'envoie à La Haye en plein hiver en petite chemise et en sandales. Cette absence de précautions particulières pour un haut dignitaire, fût-il prisonnier, fait de Ouattara un véritable monstre, indigne de toute considération.  

            Retenez aussi que dans le contexte des relations françafricaines et ivoiro-françaises, devant l'adversité étrangère ou locale, Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara ont fui en se refugiant dans le giron d'une ambassade étrangère. Seul Laurent Gbagbo est demeuré ferme dans ses convictions face à l'armée ennemie. Il a été incontestablement le meilleur des politiciens dans une situation de crise ! Leçon que tous les Ivoiriens devraient retenir au moment de se choisir un président pour les diriger. 

            Combien d'Ivoiriens, combien d'Africains et combien de Français liront ce livre ? Que ceux qui n'oseront pas le lire se taisent à jamais quand ils entendront parler de la France en Afrique ou de Laurent Gbagbo. Cependant, qu'ils n'oublient pas que la France est le véritable ennemi de toute l'Afrique francophone. Car « tant que les piliers de la Françafrique seront debout – la présence de l'armée française, le franc Cfa, le choix des présidents par l'Elysée – la souveraineté des pays d'Afrique ne sera qu'un leurre, et la Françafrique, la réalité ». 

Raphaël ADJOBI

Titre : Pour la vérité et la justice ; Côte d'Ivoire : révélations sur un scandale français, 316 pages.

Auteur : Laurent Gbagbo et François Mattei.

Editeur : Editions du moment, 2014.     

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10 mai 2014

Paroles de liberté (Christiane Taubira)

                                   Paroles de liberté

                                         (Christiane Taubira)  

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           Jamais en France une personnalité politique n'a cristallisé autant de haine raciale que Christiane Taubira. Dès son entrée au gouvernement en 2011, on a eu le sentiment que tout le racisme diffus qui s'insinuait dans les médias et les couloirs des réunions politiques avait trouvé en sa personne l'ancre à laquelle il fallait se fixer pour enfin avoir un sens. Et en moins de deux ans, elle est devenue le bouc émissaire de la frange de la France qui s'est déclarée ouvertement raciste.  

            Mais cette dame de qualité et de grande envergure intellectuelle n'en est pas à ses premières égratignures racistes. Le parcours scolaire et estudiantin qu'elle nous livre ici en témoigne. Malheureusement, on ne s'habitue pas au racisme. « Il reste et restera toujours à essayer de percevoir l'intensité de la brûlure qu'inflige la blessure percée à vif par la parole raciste. Elle frappe au mitan du coeur, elle incise l'esprit, entame la confiance, consume l'estime de soi. Elle percute celle ou celui qui la reçoit en plein plexus, l'étourdit, le fait chanceler, un temps, ou longtemps, avant qu'il sache s'il tient encore debout ou s'il s'ébranle dans un lent effondrement. Cette blessure est à chaque fois personnelle et nouvelle ». Non, vraiment, on ne s'habitue pas à la blessure raciste parce qu'elle est chaque fois nouvelle et chaque fois vous touche personnellement. 

            Mais voilà : celui qui veut sortir de l'enfer ne doit pas craindre d'en braver les flammes. Cependant, qui connaît la porte de sortie de l'enfer ? Il faudra sans doute nous convaincre que nous sommes condamnés à éteindre les flammes de l'enfer plutôt que de chercher à en sortir. En tout cas, parvenue dans les hautes sphères de la politique nationale, elle s'est rendue compte que sa candidature aux élections présidentielles à la tête des Radicaux de gauche n'a pas suffi pour faire d'elle une Française à part entière. Pour les journalistes français, et certainement pour beaucoup d'autres, elle fut la candidate des minorités.

            Devenue ministre, toutes les décisions qu'elle prenait étaient présentées par ses nombreux détracteurs comme favorisant les délinquants des quartiers populaires et par voie de conséquence les Noirs et les Arabes. Une politique communautaire donc. Et quand elle porta devant l'Assemblée le projet de « mariage pour tous », on vit en elle la Noire, la sauvage qui venait détruire la société civilisée !

            Paroles de liberté vient donc rompre le long silence de celle qui semblait tout encaisser sans fléchir, voire indifférente à ce qui ressemblait à une vindicte populaire. Les paroles de Christiane Taubira sont franches et sans complaisance. Elle sait que si le public  - jusqu'aux enfants - s'est acharné à la dépouiller de tous ses attributs de représentante de la République pour ne voir en elle qu'une guenon - à laquelle on jette une banane et qu'on enjoint de rejoindre son arbre - c'est tout simplement parce que des hommes politiques hypocrites associés à de sulfureux et prétendus intellectuels l'ont sciemment jetée en pâture. Ces hommes et ces femmes n'ignoraient pas que « les actes de paroles sont souvent l'expression de rapports de forces et leur efficacité dépend largement de l'autorité sociale du locuteur » ; ils savaient que tôt ou tard, leurs propos produiraient les fruits nauséabonds qu'ils nourrissaient dans le fond de leur cœur sinistre. Eux qui détiennent l'autorité de la parole publique savaient qu'en accusant, en dénonçant, en stigmatisant, en menaçant, en parlant de « Kärcher, racaille, cambrioleurs-nés, voleurs et violeurs pourrissant la vie de bonnes gens en banlieues », tôt ou tard, des hommes, des femmes et des enfants se lèveraient pour fouler au pied les dernières précautions et exprimeraient publiquement leur haine raciale et n'épargneraient même pas une personnalité de l'Etat.   

            Dans ce livre, Christiane Taubira parle à chaque citoyen français à cœur ouvert. Elle sait que sa position de femme politique parvenue aux hautes sphères des affaires de l'Etat ne la met pas à l'abri des quolibets de ceux qui cultivent avec arrogance leur entre-soi blanc. Aussi, une bonne moitié de ce livre attire l'attention de chacun sur les principes fondateurs de la bonne sociabilité. Pour elle, la République ne peut être réellement sociale que lorsque « les institutions enfin [...] se surveillent d'être justes, équitables et décentes [...] qui n'humilient aucun citoyen et ne se hasardent à humilier personne nulle part dans le monde ». 

Raphaël ADJOBI

Titre : Paroles de liberté, 138 pages.

Auteur : Christiane Taubira

Editeur : Flammarion, mars 2014

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02 janvier 2013

Petite histoire des colonies françaises (T.4 : La Françafrique) de Grégory Jarry et Otto T.

              Petite histoire des colonies françaises

                             (Grégory Jarry & Otto T.)          

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            Comme le livre, ce billet s'adresse à chaque Français en particulier. Aussi je vais reprendre à peu près les termes de son introduction pour m'adresser à vous. Comme tout Français normalement constitué, vous savez comme moi qu'en 1960 notre gouvernement a accordé l'indépendance à nos colonies d'Afrique. Et c'est sans doute avec un pincement au coeur que vous en parlez parfois ; mais au moins nous pouvons tous dire que maintenant les Africains sont maîtres de leur destin, et ce n'est pas de notre faute s'ils n'arrivent pas à se gouverner et s'ils crèvent de faim.

            Nous sommes d'accord pour dire que nous n'avons plus rien à voir avec les problèmes de ces Africains incapables de tirer profit des aspects positifs de la colonisation après l’indépendance que nous leur avons accordée. 

            Cependant, voilà que Grégory Jarry et Otto T., deux individus sortis de je ne sais où, auteurs de ce manuel d'histoire qui s'inspire de la bande dessinée sans en être totalement une, nous interpellent en ces termes : « Réfléchissons deux secondes. Croyez-vous que notre président de l'époque, le général de Gaulle, ait pu lâcher notre empire colonial comme ça pouf, parce qu'un vent de liberté soufflait sur le monde ? »  Et l'air désolé, ils se disent obligés de nous avouer comment, en 1958, de Gaulle a pu installer "une monarchie non héréditaire" (Pierre Mendès France) baptisée Ve République, permettant à partir des années 1960 de « confisquer le pouvoir aux peuples fraîchement émancipés. Et tout cela depuis le palais de l'Elysée, dans le plus grand secret, sans passer par l'Assemblée nationale, sans contrôle démocratique », grâce, au départ, au talent du fils d'une blanche créole guadeloupéenne : Jacques Foccart. Le colonialisme, il s’y connaît ; il est tombé dedans quand il était petit. 

            Cette démonstration faite, ils passent en revue - tantôt avec humour, tantôt avec une déconcertante brutalité - le pilotage de tous les conflits africains depuis l'Elysée avec les médias comme caisse de résonance ou de propagande. La guerre d'Algérie tout d'abord, ensuite les élections au Gabon avec  Léon M'ba et son successeur Omar Bongo, la mort de Barthélémy Boganda, le premier président centrafricain, et l'installation au pouvoir de Jean Bedel Bokassa, la guerre au Biafra, et le premier président du Togo, Sylvanus Olympio, qui donna du fil à retordre à la France. Le génocide rwandais, le Burkina avec la mort de Sankara et l'avènement au pouvoir de son bourreau Blaise Compaoré, ainsi que le Congo de Patrice Lumumba et de son bourreau Mobutu ne sont pas oubliés. Bref, toute une série d'intrigues africaines menées de main de maître par les locataires de l'Elysée qui perpétuent une tradition gaullienne. 

           On imagine aisément les morts innombrables que toute cette manipulation des événements africains a causés. Aussi ce livre se termine sur une note d'espoir pour les Africains. L'espoir qu'un jour, les grands manipulateurs et leur cellule élyséenne pourraient être « inculpés de corruption et de détournement de fonds, de soutien à des dictatures totalitaires, d'organisations de coup d'Etat ayant conduit à l'assassinat de présidents démocratiquement élus, de complicité de génocide, tout cela avec préméditation et abus de pouvoir. » 

            Franchement, tout Français normalement constitué doit-il être reconnaissant à ces deux auteurs de nous ouvrir les grilles opaques du "domaine réservé" du président de la république que sont les affaires étrangères et plus particulièrement les affaires africaines ? Ne commettent-ils pas là un crime de lèse-majesté en offrant à chaque citoyen le droit de savoir et de juger ce que le président fait dans son "domaine réservé" de notre république démocratique ? Pour nous convaincre de leur sérieux, ils nous démontrent à la fin du livre que leurs propos sont basés sur une riche bibliographie faite d'auteurs de grande renommée. Ou bien vous lisez ce livre pour être assuré de ne pas dire d'ânerie sur l'Afrique, ou bien vous ne le lisez pas et vous vous interdisez tout commentaire sur les événements africains. Dans les deux cas, vous évitez de paraître bête. A vous de choisir !    

Raphaël  ADJOBI  

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       

Titre : Petite histoire des colonies françaises (Tome 4 : La Françafrique)                                                                                          

Auteur : Grégory Jarry & Otto T.                                                                                                            

Editeur : Editions FLBLB, 2011, prix 13 euros

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09 août 2012

J'accuse Ouattara (Théophile Kouamouo)

                                                         J'accuse Ouattara

                                                       (Théophile Kouamouo) 

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            Dans la courte liste des livres qui tentent de nous faire comprendre à la fois les pans obscurs du conflit ivoirien et la responsabilité d'Alassane Ouattara, ce dernier essai de Théophile Kouamouo est assurément le plus audacieux et celui qui s'adresse au grand public et non point à des spécialistes de la chose politique. Sur un ton franc et admirablement clair, l'auteur suit non seulement la ligne chronologique des événements et des discours qui les ont préparés puis nourris mais aussi la savante construction des propos qui, çà et là, ont tenté de "blanchir" Ouattara et souiller Laurent Gbagbo, dernier adversaire devenu son ennemi. 

            L'indignation de Théophile Kouamouo devant la justice des vainqueurs est d'autant plus grande qu'ayant fait du traitement de l'information sur la Côte d'Ivoire sa spécialité, il a été très attentif aux propos partiaux de certains de ses confrères français et aux malignités avec lesquelles certaines organisations non gouvernementales, - comme Human Rights Watch - fabriquent de toutes pièces des faux pour discréditer ou disculper selon leur bon vouloir. Conscient du caractère ouvertement accusateur de son ouvrage, en bon tacticien, l'auteur remonte dans le passé jusqu'aux premiers signes annonciateurs du cataclysme ivoirien. Et là, que découvre-t-on ? Non pas "l'ivoirité" - la prétendue cause de tous les maux des Ivoiriens - mais bien la "charte du Nord" qui lui est antérieure et qui avait clairement dans ses lignes choisi Alassane Ouattara comme son étendard alors qu'aucune élection présidentielle n'était annoncée. Jamais la "Charte du Nord", ce "brûlot ethnocentriste datant de 1991", n'a été replacée avec autant de justesse dans l'histoire du conflit ivoirien pour en montrer les racines locales. Cette démarche fait apparaître de façon éclatante que, dès le départ, Alassane Ouattara avait choisi la voie tribale pour conquérir le pouvoir. 

            De toute évidence, c'est dans le chapitre intitulé "MPCI = RDR" que l'auteur fait éclater son talent d'enquêteur didacticien. Prenant sans cesse le lecteur à témoin, il le tient par la main, l'interroge, lui explique les liens existants entre tel discours et telle action qui le suit, puis le conduit logiquement à l'implacable conclusion. Il démontre ainsi l'implication de nombreuses personnalités issus du Nord dans toutes les actions conduites par les forces rebelles contre la Côte d'Ivoire. Le lecteur ne peut alors que se poser la question de savoir si le mutisme des personnalités nordistes qui n'ont pas suivi Ben Soumahoro et Balla Keïta dans leur refus de ce contrat tribal n'était pas un mutisme complice. N'oublions pas qu'ils ne se sont désolidarisés de manière collective et officielle de la rébellion qu'après les élections et le verdict du Conseil Constitutionnel. Jamais auparavant ils n'avaient démenti de la même manière les rebelles qui disaient s'exprimer au nom de tous les Nordistes ! Jamais ils n'avaient jugé offensant et dangereux l'attitude des leaders de leur bord qui, souvent, dans leur fief, abandonnant tout à coup le discours officiel en langue française, s'exprimaient en langue locale pour annoncer le projet de reconquête du pouvoir ! 

            Après la démonstration que la guerre ivoirienne était programmée intérieurement et extérieurement, Théophile Kouamouo s'attache, dans les derniers chapitres de cet ouvrage, à nous faire comprendre pourquoi malgré tous les crimes commis - (les gendarmes de Bouaké - les massacres de Petit-Douékoué et de Guitrozon - le massacre d'Anonkoua kouté - les massacres dans l'Ouest et à Douékoué - Les violences à l'hôtel du Golf) - et reconnus par Amnesty International et l'Agence Reuters, Alassane Ouattara ne sera jamais jugé par la justice internationale. Il ne le sera pas parce que "dans sa structure, [cette institution] est fondamentalement plus un instrument politique aux mains de ses bailleurs de fonds qu'une véritable institution judiciaire telle que conçue par les grandes démocraties" ; et aussi parce que "par une transitivité presque parfaite, (...) Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et un certain nombre de dignitaires onusiens, sont aussi coupables"de ces crimes contre l'humanité. Le livre montre d'ailleurs comment, sur place, le représentant de l'ONU a travaillé pour garantir à Ouattara une parfaite impunité. 

            Théophile Kouamouo nous montre donc qu'en prêtant attention aux propos des uns et des autres, les événements qui ont marqué le conflit ivoirien font indiscutablement d'Alassane Ouattara le grand bénéficiaire de tous les crimes des mouvements rebelles. La démarche analytique dont il fait preuve ici rend ce conflit compréhensible par tous : Africains, Européens, Ivoiriens. La richesse de la documentation et cette manière d'interpeller constamment le lecteur font de l'auteur un excellent juge d'instruction, conscient que son rôle est de s'attacher à tous les actes utiles à la manifestation de la vérité. Une vérité qui condamne Alassane Ouattara et qui est désormais à la portée de tous !

Raphaël ADJOBI               

Titre : J'accuse Ouattara, 114 pages

Auteur : Théophile Kouamouo

Editeur : Le Gri-Gri, mai 2012 (10 euros)

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28 mars 2012

Côte d'Ivoire, le coup d'Etat (par Charles Onana)

Côte d'Ivoire, le coup d'Etat

(par Charles Onana)

numérisation0004 Voici le livre le plus documenté, le plus complet sur la vie politique ivoirienne de 1990 à 2012. La préface du Président Thabo Mbeki est à elle seule un témoignage historique. L'ancien président de l'Afrique du Sud qui a été pour un temps chargé du dossier ivoirien décrit clairement les clefs d'une injustice internationale avec les déclarations de diplomates à l'appui. Mais on apprécie surtout la part belle que l'auteur fait aux documents officiels et aux témoignages des acteurs de l'ombre de la tragédie ivoirienne.

Ce livre est à conseiller avant tout aux Européens, à ceux qui ferment les yeux sur la politique étrangère de la France pour ne regarder que la rondeur de leur ventre, l'épaisseur de leur portefeuille, la beauté de leur voiture et le compteur de la pompe à essence. Il est à conseiller à ceux qui ont appris à répéter que les Africains sont pauvres parce qu'ils sont fainéants et incapables de se gouverner, prompts à se faire la guerre pour un oui ou pour un non. Il est destiné aux incultes et aux naïfs de tout acabit qui sont convaincus de la mission civilisatrice de la France et qui pensent que leurs impôts et leurs soldats servent à aider les Africains. On lit ce livre en pensant aux Français qui parlent souvent de l'Afrique qu'ils ne connaissent pas mais qu'ils croient connaître mieux que les Africains au point de leur proposer des solutions à leurs problèmes.

Ce livre est en réalité, en grande partie, un discours adressé à la presse française dont l'auteur souligne le rôle dans la formation de l'opinion publique en même temps qu'elle sert d'outil de diversion ou de camouflage au régime français. Journaliste lui-même, Charles Onana semble, de manière évidente, avoir eu constamment le comportement de ses pairs français devant les yeux en écrivant ce livre. Aussi pose-t-il la bonne question : « Les Français peuvent-ils être fiers de ce qui se passe actuellement en Côte d'Ivoire depuis le départ de Laurent Gbagbo ? »

Nous avons ici un portrait très intéressant de chacun des trois acteurs principaux de la crise ivoirienne. Il faut connaître le parcours d'Henri Konan Bédié, de Laurent Gbagbo et d'Alassane Ouattara avant de dire que tel ou tel est démocrate. On ne peut se permettre de juger les hommes sans les connaître. Ces portraits nourris de nombreux témoignages sont donc à lire absolument. Celui d'Alassane Ouattara nous éclaire sur son plan machiavélique savamment calculé pour mettre la Côte d'Ivoire à genoux. Dans un rapport datant de 1993, l'Assemblée Nationale dénonçait la privatisation "en bloc" des sociétés d'Etat non déficitaires qu'Alassane Ouattara démantelait sans aucun scrupule. Elle y précisait que l'absence du secteur bancaire dans le comité de privatisation était le « signe d'une braderie du patrimoine national et d'appauvrissement de l'Etat. » Les députés soulignaient, devant l'indifférence totale d'un homme peu soucieux du tissu social ivoirien, « le danger réel que représente pour la Nation la concentration des entreprises ivoiriennes entre les mains d'un seul groupe » étranger. Ils constataient qu'il leur était impossible, malgré leur insistance, de « connaître le montant des recettes des privatisations, et l'utilisation qui en est réellement faite. » Ils ne pouvaient le savoir parce que « les produits des privatisations - poursuit le rapport - sont domiciliés auprès de la Banque centrale et de quelques banques commerciales et non pas auprès du Trésor public ». Il fallait être mû par une idée fixe pour être sourd à tant d'observations sur les manquements qui fragilisaient le pays pour longtemps. Le lecteur appréciera par ailleurs la pertinence des analyses de l'auteur des différents propos d'Alassane Ouattara sur l'idée qu'il se fait de la Côte d'Ivoire. Les dires de feu l'Ambassadeur de France en Côte d'Ivoire Renaud Vignal (2001-2003) complètent merveilleusement bien le portrait déjà effrayant de l'homme.

Cette expropriation des Ivoiriens de leurs outils économiques entreprise entre 1990 et 1993 devait être achevée. Il fallait qu'Alassane Ouattara revînt. C'est, apparemment, en remarquant chez lui cette volonté cynique que les puissances étrangères en ont fait leur cheval de Troie ou leur négrier. Tout le reste ne fut que manipulation de l'opinion internationale pour faire passer un coup d'Etat en entreprise humanitaire ou en oeuvre d'assainissement démocratique.

Selon l'auteur et le président Mbeki, L'U.A (l'Union Africaine) sort affaiblie de la guerre postélectorale ivoirienne parce que marginalisée par les grandes puissances qui se sont appuyées sur elle pour intervenir en Côte d'Ivoire au seul regard de leurs intérêts. Quant à l'Onu, ils estiment qu'elle a compromis sa légitimité comme force neutre. « Il sera désormais difficile pour l'Organisation des Nations Unies - dit le président Mbeki - de convaincre l'Afrique et les autres parties du monde en développement qu'elle n'est pas seulement un instrument entre les mains des grandes puissances ».

Avant de se permettre de donner des avis sur les événements politiques ou de juger les hommes politiques ivoiriens, chaque Africain devra lire ce livre. Quant aux Ivoiriens, je le leur conseille pour qu'ils découvrent ce que veut dire "vouloir la démocratie et la liberté" et ce qu'il convient d'être et de faire pour cela. Les extraits des autobiographies de Laurent Gbagbo et de Simone Ehivet les édifieront. Pour ce qui concerne Alassane Ouattara, quand il sera capable de tenir la plume pour écrire un livre qui ne sera pas un livre de compte, sans doute nous exposera-t-il la parfaite noirceur de son âme.

Ivoiriens, lisez les cinq premiers chapitres du livre et vous comprendrez que vous ne sortirez du trou où vous a mis Alassane Ouattara que par une heureuse fortune ! Sinon, vous mourrez tous esclaves d'un système sans scrupule dont le fer de lance est un homme qui avait une vengeance personnelle à assouvir contre votre pays. Il a triomphé et il se repaîtra de votre chair, il rongera vos os et sucera votre moelle. Vous gémirez de douleur. Mais peut-être qu'avec le temps, vous prendrez vos gémissements pour des manifestations de plaisirs et de bonheur. Si toutefois cela vous arrive, ne vous étonnez pas que l'on dise de vous que vous êtes des imbéciles heureux !

Raphaël ADJOBI

Titre : Côte d'Ivoire, Le Coup d'Etat, 413 pages

Auteur : Charles Onana (Préface du président Mbeki)

Editeur : éditions Duboiris

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