Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

10 octobre 2016

Ma part de Gaulois (Magyd Cherfi)

                                                 Ma part de Gaulois

                                                        (Magyd Cherfi)

Ma part de Gaulois 0001

Ce livre a tout pour plaire : un style multiforme - langage soutenu, courant, familier, argot banlieusard, voire grossier - exprimant des aspirations étourdissantes desquelles émerge une âme de la banlieue toulousaine de la fin des années 70, assoiffée d'une plus grande fraternité culturelle avec le reste de la France ; une âme symptomatique d'une banlieue qui aspire à « sa part de gaulois ».

            En effet, isolés d'une part « derrière le périph », loin de ceux qui s'appellent entre eux Français, et coincés d'autre part entre les exigences ou les attentes démesurées des parents et l'école qui ne leur apprenait « rien d'une quelconque histoire les concernant [...], tous ces bouquins qui ne disaient rien de bien sur eux », les jeunes nés de parents immigrés ont fini par s'inventer une communauté avec ses valeurs arabes et même une manière de s'exprimer en français qu'ils voudraient distinctive. On comprend donc que Magyd Cherfi apparaisse dans cet univers comme « l'étendard nouveau de la banlieue ». Et pourtant, parce qu'il avance en creusant son sillon fleurant bon la langue de Flaubert, de Victor Hugo, de Zola, il est – pour le bonheur du lecteur – la risée de toute la jeunesse très inventive quand il s'agit de sarcasmes. Et quand on ajoute à cela qu'il est le premier arabe du quartier à préparer le bac, on frise le délire et le lynchage ! Des pages magnifiques !

            « Le bac !!!! Une anecdote pour les Blancs, un exploit pour l'indigène ». « Si tu as le bac, lui dit sa mère, je serai ton esclave, tu pourras tout me demander, un bifteck, du poulet, de la viande tous les jours, au désert tu auras des gâteaux tous les jours aussi, tiens, je t'achèterai des Adidas ». Je vous laisse imaginer quelle peut être la relation entre une mère illettrée arabe et son fils qui prépare le bac. En tout cas, chaque page qui nous les montre ensemble est un vrai délice.

            Ma part de gaulois est un récit à la fois émouvant, drôle et plein de belles réflexions grâce au regard de la banlieue sur la société française très avare à son égard quand il s'agit de culture et qui semble pour ainsi dire la condamner aux soutiens scolaires et aux ateliers divers. Et au moment où cette banlieue tente de faire une entrée qu'elle rêve fracassante dans le camp des « Français » grâce à son atelier théâtre, on reste hilare devant sa déclaration d'amour à la France ou son serment pour une intégration réussie. Un bijou ! La peinture des relations entre les filles et les garçons arabes retiendra certainement l'attention de nombreux lecteurs parce qu'elle est absolument troublante.

            Un beau roman, léger et parfois rythmé comme un slam. Tout en dévoilant les rancœurs, les préjugés, les peines et les rêves de la banlieue, il est de toute évidence une déclaration d'amour à la France et à sa culture littéraire. Magyd Cherfi n'oublie pas en effet que « l'exception française c'est d'être Français et de devoir le devenir ».

Raphaël ADJOBI

Titre : Ma part de gaulois, 259 pages.

Auteur : Magyd Cherfi

Editeur : Actes Sud, 2016 

 

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08 août 2016

Trahie par les hommes mais aimée de Dieu (Kiesse Nzambi)

      Trahie par les hommes mais aimée de Dieu

Trahie par les hommes 0001

            Ce livre est le témoignage d’une jeune femme qui peint avec beaucoup de franchise sa vie tumultueuse commencée dans la compagnie des hommes jusqu’au moment où elle parvient, brisée, au pied de la croix de Jésus. Un témoignage empreint de religiosité donc.

            C’est souvent au cours de notre insouciante jeunesse que nous tissons la mauvaise toile qui enveloppera ensuite une bonne partie de notre existence. Mais, concernant Kiesse Nzambi, il faut reconnaître que la main du destin n’a pas été très généreuse. Ayant de son Congo natal rejoint ses parents pour la suite de ses études en France, ceux-ci décèdent l’un après l’autre en moins de trois ans après son arrivée. Contrainte d’abandonner ses études pour travailler, on peut croire que l’argent trop vite gagné a fait le reste. Elle multiplie alors les amants jusqu’au moment où le besoin de mettre de l’ordre dans sa vie amoureuse devient un impératif.

            Est-ce la naïveté ou la force de l’amour qui étreignait son cœur qui l’a entraînée dans la dernière relation - incroyablement rocambolesque - longuement racontée ici et qui ne manque pas de susciter chez le lecteur interrogations et réflexions ? On peut en effet se demander pourquoi les Africaines et les Africains cèdent aussi facilement au désir de fonder une famille avec des personnes qu’ils font venir de leur pays d’origine ? Pourquoi les habitudes contractées et diamétralement opposées ne les effraient-ils pas ? Enfin – et cette question vaut pour tout le monde et sous tous les cieux – d’où nous vient cette entêtante volonté de changer l’autre, de le plier à notre image alors que ses actes et ses pensées le situent loin de nous ? Non, l’homme n’est pas que chair ; il est aussi esprit. Et c’est l’esprit qui commande nos actes. Mais ne poussons pas loin le raisonnement pour ne pas tomber dans le défaut de juger l'autre.

            Heureusement pour Kiesse Nzambie, dans la tourmente où se trouvait son âme, quand elle s’est retournée, il y avait à sa portée un rocher auquel elle pouvait s’agripper ; un rocher invisible à l’œil nu, mais tellement tangible au cœur qui espère qu’elle fera vers lui le pas salvateur. Et quand elle retrouve la sérénité, sourit et devient "aimable", le lecteur pousse un soupir de soulagement.

Raphaël ADJOBI

Titre :     Trahie par les hommes mais aimée de Dieu, 42 pages

Auteur : Kiesse Nzambi

Editeur : Oasis, division auto publication.

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19 avril 2016

Général Toussaint Louverture, Mémoires

             Général Toussaint Louverture, Mémoires

 

Toussaint Louv

            Cinquante ans après la mort de son auteur, c'est l'historien haïtien Joseph Saint-Rémy qui a découvert – grâce à l'abbé Grégoire – et publié les Mémoires du général Toussaint Louverture en 1853 avec de nombreuses notes explicatives sur les noms des lieux et des protagonistes. C'est cette première édition qui est reprise ici par le Mercure de France, avec une introduction de Philippe Artières instructive quant au long silence ayant entouré ces mémoires jusqu'en 2011. Réjouissons-nous donc de pouvoir boire à la source de la vérité des faits se rapportant à celui qui les a vécus et en a subi les conséquences. 

            C'est depuis sa prison du fort de Joux, souffrant terriblement du froid – selon ses dires et ceux du général Caffarelli qui lui a rendu visite plusieurs fois – que le général Toussaint Louverture entreprit, de « rendre au gouvernement français un compte exact de [sa] conduite ». En effet, de même que l'homme concevait inadmissible l'attaque brutale de l'île dont il avait la gouvernance par le général Leclerc parce que violant les règles militaires, de même il jugeait injuste son emprisonnement au regard des troubles survenus sur l'île suite à cette attaque.

            Pour qu'on l'entende, il organise son compte rendu en trois mouvements. Il parle d'abord longuement de son comportement et de ses actions depuis l'arrivée de l'escadre du général Leclerc sur les côtes de Saint-Domingue (Haïti) et sa brutale pénétration sur les terres. Puis il fait une analyse de ce qui s'est passé et en tire des conclusions. Enfin, il évoque sa conduite sur l'île avant l'arrivée de l'escadre et la violence inexpliquée du général Leclerc.

            Il est tout à fait étonnant de constater que c'est avec une grande confiance en la loi de l'Etat qu'en 1802 Toussaint Louverture écrit au pouvoir napoléonien pour demander justice : c'est-à-dire comparaître devant un tribunal militaire pour être jugé. Sans doute parce que l'esclavage était aboli – une première fois – depuis août 1793, à aucun moment, il ne croit Napoléon capable de bassesse et de méchanceté. Il est donc certain que le général Victor Leclerc n'a pas agi conformément aux instructions de la France qui ne peut qu'être soucieuse du bien-être des habitants de l'île et de sa prospérité. Que l'on ne se décide pas à « agir avec lui comme on agit dans tous les temps à l'égard des généraux blancs français » pour qu'éclate enfin la vérité sur sa responsabilité ou non dans les troubles survenus à Saint-Domingue, sera son grand étonnement.

            L'analyse des événements que fait le prisonnier du fort de Joux et le contenu du Journal du général Caffarelli qui l'accompagne ne peuvent que susciter des interrogations chez le lecteur. D'après les notes de l'historien haïtien Joseph Saint-Rémy, aucun administrateur colonial n'a été aussi excellent dans la gestion de l'île que Toussaint Louverture. C'est sans doute cette excellente gestion financière qui a propagé le mythe du trésor caché de Toussaint Louverture. On peut penser que cette richesse supposée, qui a nourri l'imaginaire des autorités françaises, jointe au fait que la constitution promulguée dans l'île faisait de Toussaint Louverture le « gouverneur général perpétuel, avec le droit de nommer son successeur » ont suffi pour attirer les foudres de Napoléon. Mais un détail nous fait renoncer à cette hypothèse. En effet, le fait que le général Leclerc ait attaqué l'île sans faire parvenir auparavant au Général Toussaint Louverture la lettre de Napoléon dont il était porteur nous laisse croire qu'il avait la ferme volonté de s'emparer de ce fameux trésor pour s'enrichir personnellement. Le soin avec lequel il a dépouillé la famille de Toussaint Louverture et la longue place qu'occupe ce trésor dans l'interrogatoire du prisonnier de Joux réalisé par le général Caffarelli participent à la crédibilité de cette thèse. Il est tout à fait étrange de constater que les politiques et les historiens ont toujours dédaigné dans leurs analyses de l'Histoire ce manquement grave du général Leclerc. Celui-ci avait-il jugé que c'était accorder trop de considération à ce nègre que de lui remettre la lettre de Napoléon ? Penchons pour la cupidité qui fait souvent prendre des raccourcis. Mais reconnaissons que d’une façon ou d’une autre l’expédition a réussi et permis le rétablissement de l’esclavage. C’était ce qui importait pour Napoléon et les antiabolitionnistes.      

Raphaël ADJOBI 

Titre : Général Toussaint-Louverture, mémoires

            suivi du journal du général Caffarelli, 188 pages.

Auteur : Toussaint Louverture

Editeur : Mercure de France, 2016        

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21 août 2014

La vie sans fards (Maryse Condé)

                                           La vie sans fards

                                               (Maryse Condé)

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            Disons tout de suite notre reconnaissance à Maryse Condé pour cette autobiographie qui nous livre les premiers pas chaotiques de l'Afrique sur le chemin des indépendances. En effet, quand on a eu la chance de vivre ces événements, qui ont profondément marqué les peuples africains, et quand on a eu l'opportunité de côtoyer les hommes qui sont devenus aujourd'hui des références historiques, donner son témoignage revient à faire un précieux cadeau aux générations à venir.

            Reprenant à son compte la formule de Jean-Jacques Rousseau au début de ses Confessions, Maryse Condé déclare : « je veux montrer à mes semblables une femme dans toute la vérité de la nature et cette femme sera moi ». C'est en effet sa « vie sans fards » qu'elle nous offre. Son récit autobiographique nous montre clairement que c'est autour de sa sexualité – plus qu'autour de sa vie amoureuse – que s'est construite sa vie de mère et de femme de lettres. Même si elle a connu les premiers pas de la Guinée de Sékou Touré et ceux du Ghana de Kouamé N'Krumah – alors le berceau des réfugiés politiques africains – même si elle a fréquenté des hommes illustres comme Hamilcar Cabral, Richard Wright et son épouse Ellen, Wole Soyinka, et assisté à des conférences de Malcom X et de Che Guevara à Accra, on ne peut pas dire que Maryse Condé fut une militante.    

            Ce ne sont donc pas des convictions politiques que vous trouverez dans ce livre. Ce n'est pas pour elles qu'elle est partie en Afrique en 1959, à une époque où triomphait la négritude et où Conakri et Accra étaient les deux foyers africains du militantisme révolutionnaire et du panafricanisme. Une époque où « le Ghana [...] appartenait aux Afro-Américains. Ils y étaient aussi nombreux que les Antillais en Afrique francophone, mais considérablement plus actifs et plus militants ».

            Enseignante à Bingerville, en Côte d'Ivoire, puis dans un collège de jeunes filles à Conakry, c'est au rythme de ses enfants nés rapidement - comme par accident - qu'elle va tenter d'organiser sa vie entre l'Afrique, la France, l'Angleterre et de nouveau l'Afrique. Les trente premières années de sa vie nous montrent qu'elle a été l'objet du jeu de sa vie sexuelle.

            C'est un récit éblouissant de vérité et de lucidité sur sa vie et celle des sociétés où elle a vécu. Son style agréable nous permet d'apprécier de belles pages sur la société antillaise,  sur les communautés d'Antillais en Afrique, sur la vie quotidienne à l'époque de Sekou Touré et de Kouamé N'Krumah, sur les sociétés musulmanes africaines.

                                                       Deux réflexions

            Au regard des relations de Maryse Condé avec les hommes, nous nous permettons deux réflexions : l'attitude de son premier compagnon témoigne du sentiment de supériorité que les métis antillais éprouvaient à l'égard des Noirs. Eux aussi avaient intégré en leur for intérieur la hiérarchie des races et défendaient ingénieusement le palier qui leur revenait contre les occupants du rang inférieur. Concernant les Africains, il convient de dire que toutes les femmes européennes doivent se méfier de tous ceux qui se disent  très respectueux de leurs traditions. Ces hommes sont à fuir ! Ce sont indubitablement des dictateurs qui leur promettent l'enfer dans la vie conjugale. Dans le même ordre d'idée, il est prudent de ne jamais épouser une personne dont les convictions politiques sont opposées aux vôtres.     

Raphaël ADJOBI

Titre : La vie sans fards, 285 pages

Auteur : Maryse Condé

Editeur : Jean-Claude Lattès, 2012.

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14 mars 2014

Dumas, le comte noir, ou l'histoire du vrai comte de Monte-Cristo (Tom Reiss)

                               Dumas, le comte noir

                                                  ou

               l'histoire du vrai comte de Monte-Cristo

Le général Dumas 0002

            Avec cette biographie de son père, les amoureux de l'écrivain Alexandre Dumas vont être comblés ! Ils vont enfin pouvoir mettre une image réelle sur le portrait romanesque d'Edmond Dantès, le héros du Comte de Monte-Cristo. Car c'est bien du comte Alexandre Davy de la Pailleterie - ce métis né à Saint-Domingue, aujourd'hui Haïti - qui deviendra le général Alexandre Dumas, dont il s'agit ici. C'est donc au premier des trois Alexandre Dumas - le moins connu en ce XXIe siècle - que s'est intéressé l'Américain Tom Reiss, afin de mieux éclairer l'oeuvre éblouissante et étourdissante de son fils qui demeure aujourd'hui le plus célèbre des écrivains français. 

            Une précision importante : ce livre est assurément plus qu'une biographie du premier général noir de France qui, sous la Révolution, fut un vrai symbole pour la première république. C'est un récit passionnant, admirablement mené, qui nous fait découvrir l'émergence d'une élite noire dans la société aristocratique parisienne de la fin du XVIIIe siècle. Un vrai paradoxe dans ce siècle esclavagiste ! Il faut lire ce livre pour connaître l'histoire de la Révolution française dans toute sa violence et ses excès, mais également son amour d’égalité et de fraternité au sein de l’Empire d’alors. C’est en effet à l’unanimité et par acclamation que le 4 février 1794 la Convention a voté l’abolition de l’esclavage des nègres dans l’ensemble des colonies (août 1793 à Saint-Domingue), conférant par la même occasion la qualité de citoyen français à tous les hommes domiciliés dans les colonies sans distinction de couleur. Enfin, on apprend ici, dans les détails les plus significatifs - parce qu'ils émanent des militaires - la fabrication progressive du mythe napoléonien qui va rapidement ruiner les acquis humains ou moraux de la première république née de la Révolution.

            La Révolution de 1792 avait en effet mis la France au banc des accusés de toutes les monarchies européennes. Craignant voir celles-ci l'envahir pour rétablir Louis XVI sur le trône, elle entreprit de passer à l'offensive. Dans tout le pays, « la guerre avait justifié la terreur. Les tensions aux frontières avaient alimenté un esprit revanchard et alimenté toutes les théories de la conspiration qu'avaient pu inventer toutes les factions les plus extrêmes du Comité (de salut public) ». Et c'est donc dans cette atmosphère électrique – où la guillotine fonctionnait à plein régime sur les places publiques de France et où l'on défiait les royaumes voisins dans lesquels l'on voudrait porter le ferment de la Révolution et du républicanisme – que va se dessiner le destin militaire extraordinaire du fils d'un marquis désargenté arrivé quelques années plus tôt de Saint-Domingue.    

            Avec Dumas, le comte noir, Tom Reiss a réussi un récit complet sur le génie du général Dumas. On le voit traverser son époque dans ses aspects politique, social et culturel. Arrivé en France à quatorze ans, le jeune métis va mener à Paris une vie d’aristocrate avant de prendre l'uniforme militaire dans les dragons de la reine. Promu général de brigade dans l'armée du Nord grâce à ses exploits, un mois plus tard, il devient général de division et a dix mille hommes sous ses ordres. « En moins d'un an, le simple brigadier des dragons s'était hissé dans les sphères les plus élevées de la hiérarchie militaire. » 

            Il faut dire que le général Dumas était une force de la nature dont les exploits étonnaient et suscitaient l'admiration de ses pairs et des historiens français et anglais. Il séduisait tout le monde ; y compris Bonaparte qui cependant n'aimait guère son franc-parler et son républicanisme inébranlable. Et pourtant, c'est cet homme craint et respecté – que les Egyptiens croiront être le vrai patron de l'expédition menée par Bonaparte sur leur  terre, tellement il les impressionnait – c’est cet homme que la jalousie et la haine implacable du bonapartisme va enfouir sous ses institutions ouvertement racistes dans le seul but de l'effacer, en même temps que tous ceux de sa race, de la mémoire collective des Français. 

            On ne peut qu'être reconnaissant au journaliste et écrivain Tom Reiss d'avoir consacré quelques années de sa vie à marcher pour ainsi dire dans les pas du général Alexandre Dumas et rassemblé ici les témoignages de l'Histoire qui éclairent à la fois l’œuvre du fils et l'institution du racisme comme système de gouvernement et d'éducation en France. Il permet de comprendre pourquoi, à toutes les époques, les hauts dignitaires de la République ont pris soin d'éviter le nom du général Alexandre Dumas. En embrassant leur fonction, tous apprennent que la réhabilitation de ce glorieux général équivaudrait à la reconnaissance de la permanence du racisme institutionnalisé par Bonaparte. Ce serait aussi avouer que le héros du Caire était bien Alexandre Dumas et non point l'homme blanc immortalisé par le peintre Girodet. Les preuves du racisme institutionnalisé que nous livre l'auteur font parfois froid dans le dos ! Il faut savoir son calme garder pour terminer cette éblouissante biographie qui nous montre à quel point la France d’aujourd’hui est très loin de ses idéaux républicains nés de la Révolution.   

Raphaël ADJOBI 

Titre : Dumas, le comte noir. Gloire, Révolution, Trahison : l'histoire du vrai comte de Monte-Cristo, 363 pages (471 pages avec les notes, la bibliographie et les remerciements).

Auteur : Tom Reiss

Editeur : Flammarion 2013.

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12 février 2014

Et la lumière fut (Jacques Lusseyran)

                                          Et la lumière fut

                                         (Jacques Lusseyran)

Jacques Lusseyran 0001

            Si ce livre se présente de toute évidence comme un témoignage supplémentaire à verser au compte de la Résistance française durant la seconde guerre mondiale, il est avant tout le récit des vingt premières années d'un aveugle qui a eu le bonheur de ne pas vivre comme un aveugle ordinaire. Si son engagement dans la Résistance occupe ici une grande place, ce qui retiendra l'attention c'est le travail de conquête de la vie et du monde extérieur entrepris par Jacques Lusseyran après avoir perdu la vue dans un accident au collège. 

            Parler de reconquête du monde extérieur est en effet la grande leçon qui nous fait comprendre le fonctionnement d'une personne qui a perdu la vue. Un fonctionnement qui ne va pas de soi, puisque tous les aveugles n'arrivent pas au même degré d'exploitation de leurs sens, souvent par manque d'éducation ou d'expérimentations. 

            Avec Jacques Lusseyran, on découvre comment l'aveugle voit. Oui, l'aveugle voit le monde extérieur, grâce à une démarche extraordinaire ! Après avoir vainement cherché à se projeter en avant pour appréhender les objets à la manière des voyants, c'est par un mouvement d'intériorisation du monde qu’il a découvert que celui-ci se reflète en lui. Oui, ce mouvement d'intériorisation lui permet de voir le monde dans un flot de lumière et de couleurs encore plus éclatant que celui des voyants. Non, il n'y a pas « un monde unique, le même pour tous ! » qui laisserait croire que « tous les autres mondes seraient des illusions rétrogrades ! ».  Outre cela, Jacques Lusseyran est très bien placé pour nous confirmer à quel point la perte d'un sens met tous les autres en branle et les aiguise à un degré qu'aucun voyant ne peut soupçonner.  

            C'est pourquoi la deuxième leçon que l'on peut retenir de son expérience semble s'adresser particulièrement aux parents qui auraient un enfant aveugle : il faut absolument éviter de protéger excessivement ces enfants ! Un enfant aveugle est capable de faire exactement tout ce que font tous les enfants du monde si on leur en donne l'occasion. Un enfant aveugle trop protégé demeure aveugle et triste. La trop grande prévenance l’enferme à jamais dans une bulle et tue ses sens et donc ses capacités. 

            Quant au reste du livre, il nous donne une vue très réaliste de la Résistance française au nazisme. En effet, à dix-sept ans, Jacques Lusseyran l’aveugle était devenu le chef d’un réseau de résistants ! Si presque tous les Français qui ont traversé la période 1939 à 1945 se vantent d’avoir été de la Résistance, à la vérité, selon lui, la moitié de la population était faite de traîtres ; des « traîtres involontaires » que la peur affolait et rendait pires que les traîtres professionnels. « Constatation déplaisante, mais qu'il fallait bien avaler : la moitié de Paris était faite de ces gens-là. Ils n'avaient pas d'intentions criminelles ; ils n'auraient pas fait, comme on dit, de "mal à une mouche". Mais ils protégeaient leur famille, leur argent, leur santé, leur situation, leur réputation dans l'immeuble. [...] Et ils étaient pires que la Gestapo ». Pour ces gens-là, les résistants étaient des « terroristes » ! (p. 178) Afin de nous convaincre que la Résistance était loin d’être un mouvement populaire, il fait deux observations édifiantes : « les quatre cinquièmes de la Résistance en France étaient composés d'hommes qui avaient moins de trente ans ». L'explication est simple : les plus de trente ans avaient peur pour leur femme, leur position, leur vie ! Il note aussi que pendant l'année scolaire 1941-1942, à Louis-le-Grand, dans ces "classes d'élite", sur quatre-vingt-dix garçons, seuls six entrèrent dans la Résistance ! 

            Et la lumière fut est donc un livre à deux facettes : d'une part, une prodigieuse expérience humaine qui nous fait découvrir qu'un aveugle peut parler des gestes caractéristiques des personnes qui l’entourent, de leur teint, de la couleur de leurs cheveux, de leur beauté, de leur élégance ou de leur maladresse physique ! Un aveugle sait mieux que quiconque à quel point notre voix traduit et trahit nos émotions, nos sentiments et toute notre personnalité ! D'autre part ce livre est le témoignage d'un militantisme qui nous fait oublier la barrière de la cécité. On comprend bien en le lisant que la Résistance française n'a jamais été un phénomène de masse mais l'esprit d'entreprise et de courage de quelques individus qui savaient très bien qu'ils risquaient leur vie à essayer de contrecarrer la machine allemande. Et cet esprit d'entreprise et de courage, un aveugle en était capable. 

Raphaël ADJOBI

Titre : Et la lumière fut, 282 pages

Auteur : Jacques Lusseyran

Editeur : Les Editions du Félin, décembre 2012

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26 décembre 2007

La mémoire et l'histoire

                               La mémoire et l’histoire

 

 Deux histoires de mémoire qui osent enfin se révéler l’une comme une valise secrète que l’on finit par ouvrir un jour, et l’autre comme un oignon qu’on épluche. Telles sont les deux expériences qui viennent d’étoffer les interrogations sur la nécessité ou non de combler les pointillés (1), ou les trous béants de l’histoire de France.

 Günter Grass, sans doute l’auteur Allemand le plus sollicité et le plus écouté dans son pays, vient, à 79 ans, dans son autobiographie Pelures d’Oignon (En épluchant les oignons) de révéler son passé nazi. Il avoue qu’à 17 ans, séduit par Hitler, il s’est engagé volontairement dans les Waffen SS. En Allemagne, il semble que c’est une volée de bois vert qui a accueilli ses aveux tardifs de l’écrivain nobelisé. C’est donc un véritable malaise qui s’est installé dans ce pays depuis que l’auteur a fait cette révélation un mois avant la parution de son livre en septembre 2007 dans son pays.  

 Le dimanche 2 décembre, dans l’émission 7 à 8 de la première chaîne de télévision française, on nous présenta un Australien d’origine juive qui aurait servi de mascotte à l’armée allemande durant la deuxième grande guerre. Sauvé de la mort par un soldat Allemand qui le présenta à ses camarades d’armes comme un orphelin russe, le miraculé a attendu d’être un vieil homme pour avouer à son fils comment il a servi de fer de lance de la propagande à l’adresse de la jeunesse hitlérienne. Et effectivement on a retrouvé et diffusé ces images du jeune homme blond adulé par tous que l’on présentait comme le type allemand par excellence. 

 Pour ma part, je ne me joins pas aux cris de ceux qui réclament à Günter Grass de rendre son prix Nobel ; et je ne crierai pas non plus « salaud » au vieil Australien. On ne peut en vouloir ni à Günter Grass, ni au vieil Australien d’avoir pris la décision de révéler une page sombre de leur histoire personnelle. Bien au contraire, je ne peux qu’applaudir ce courage qui permet aussi aux victimes de dire au monde entier que leurs souffrances n’étaient pas imaginaires.

 J’ose espérer que les aveux que des individus sont capables de faire pourront servir de leçon à une grande nation comme

la France

qui se refuse pour l’heure à faire preuve d’humilité. On ne peut pas demander aux peuples qui ont subi les travaux forcés, le pillage de leurs arts et richesses de toutes sortes, qui ont souffert les humiliations quotidiennes de se contenter de la «  reconnaissance du caractère injuste de la colonisation » (Nicolas Sarkozy, le 3 décembre 2007 en Algérie) tout en affirmant et en donnant comme consigne d’enseignement, la recherche et la valorisation des « caractères positifs de la colonisation. »

 Le courage de dire et d’assumer son passé ne doit pas appartenir seulement aux individus. Il doit être aussi la marque des nations. Et c’est sans doute à cela que l’on reconnaît les Grandes !  Et si

la France

ne veut pas reconnaître et assumer son passé, qu’elle cesse au moins de polir son image coloniale. Elle a beau se laver les mains à la manière de Ponce Pilate, le sang des colonisés la hantera jusqu’à ce qu’elle en soit exorcisée par des aveux, via les archives, qui viendront combler les lacunes de notre histoire commune.  

 

(1) : J’emprunte cette expression à un auditeur d’une radio française qui a voulu signifier par ces termes l’absence de recherches sur certains événements ayant marqué

la France

; ce qui fait apparaître l’histoire de France comme faite de trous ou de vides consciemment entretenus.      

 

Raphaël ADJOBI

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