Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

15 mars 2019

Noire n'est pas mon métier (Ouvrage collectif sur une idée d'Aïssa Maïga)

                       Noire n'est pas mon métier

                  (Ouvrage collectif sur une idée d'Aïssa Maïga) 

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            Dans la société française, il y a une réalité qui n'est jamais prise en considération par nos institutions et donc par nos autorités pour mener des actions pédagogiques et politiques contre le racisme : plus l'enfant noir grandit, plus il voit les barrières des classes sociales s'affirmer et de nouvelles frontières s'ériger (Eye Haïdara). Personne ne se soucie de ce fait ! Sans doute, le traitement ethnique à géométrie variable des maux dans notre république oblige. Et comme l'ignorance des héritages esclavagiste et colonial de la France s'est généralisée, les Noirs semblent être aux yeux des Blancs des immigrés auxquels ils peuvent sans aucun scrupule fermer les portes en cas de recherche d'un logement ou d'un emploi ; ainsi notre pays s'est installé dans ce que l'on appelle cyniquement le racisme ordinaire. Par le biais de multiples expériences, Noire n'est pas mon métier veut nous ouvrir les yeux sur l'impact de ce racisme ordinaire dans le monde artistique.

            La lecture de certaines expériences de ce livre nous donne le sentiment que de nombreux compatriotes blancs qui occupent un poste de décision sont pétris, allaités, quotidiennement nourris aux préjugés au point que, selon eux, le corps d'une femme noire est voué à être érotisé. La figure d'une Noire les renvoie systématiquement à une batterie d'objets, d'animaux, de fonctions sociales déterminées (Maïmouna GUEYE). Quant aux enseignants, ils ne voient pas les jeunes filles noires opter pour une carrière d'avocate ou de médecin ; surtout pas la danse classique ou le théâtre. Ils les dissuadent immédiatement d'emprunter ces voies. Aujourd'hui, la coryphée (chef de chœur) métisse Letizia Galloni reste une exception dans le ballet de l'Opéra de Paris. «A son arrivée à la tête du ballet de l'Opéra  de Paris en 2014, Benjamin Millepied avait fustigé l'absence de danseurs noirs, arabes ou asiatiques au sein de la troupe, et regretté les résistances empêchant de faire évoluer le recrutement» (Lucas Armati, Télérama). Quant au cinéma français, il produit plus de trois cent films chaque année et une multitude de séries télévisées ! «Et pourtant, il subsiste un vide retentissant en termes de représentation de la réalité sociale, démographique, ethnique française», constate Aïssa Maïga. Aussi elle s'interroge : «comment les réalisateurs et les réalisatrices observent-ils ce vide ? En ont-ils conscience ? Se sentent-ils en phase avec la société dans laquelle ils vivent ? » 

            On peut être reconnaissant à toutes ces femmes qui témoignent ici du sexisme, du racisme et des multiples clichés entretenus dans les milieux artistiques, freinant ainsi leur émergence sur la scène publique. Des témoignages précieux pour les futures générations de Noires qui voudront réaliser leur rêve de jeune fille. Elles sauront que le racisme n'est jamais perçu comme méchant par les Blancs puisque ce n'est jamais eux qui le subissent. Sans doute, pendant longtemps, elles entendront les plus imbéciles leur dire «c'était pour rire», ou «je ne suis pas raciste», ou encore «comment peux-tu penser que je suis raciste, je suis juif» (Nadège Beausson-Diagne). Mais au moins elles sauront à quoi s'attendre et auront préparé des armes pour avancer plus hardiment.  

Raphaël ADJOBI     / Faites un don à La France noire

Titre : Noire n'est pas mon métier, 118 pages

Auteur : Ouvrage collectif sur une idée d'Aïssa Maïga

Editeur : Editions du Seuil, mai 2018.

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04 mars 2019

Les Noirs, la Liberté et le Panafricanisme (Une réflexion de Raphaël ADJOBI)

         Les Noirs, la Liberté et le Panafricanisme

                            (Une réflexion de Raphaël ADJOBI)

Les sous-préfets de la France

            Commençons par un trait d'humour : deux africains furent fait prisonniers. On enchaîna l'un à un pieu dans une cour et on enferma l'autre dans une petite cellule, derrière une grille. On profita de leur sommeil pour dessiner des chaînes fictives à la place des chaînes réelles qui retenaient le premier et on déverrouilla la grille de la cellule du second. Pendant deux jours, l'un et l'autre demeurèrent dans leur posture initiale attendant patiemment l'arrivée de leur geôlier pour les libérer. 

            En ce début du XXIe siècle, très nombreux sont les Africains noirs - surtout les gouvernants francophones - qui sont dans l'une ou l'autre des deux situations. L'Afrique francophone est en effet semblable à une immense salle d'attente où sont entassés des êtres qui n'ont rien à faire ensemble et qui passent leur temps à se regarder sans savoir quelle posture prendre en attendant de savoir ce que le Blanc compte faire d'eux. Pire, quand le maître blanc vient à clamer qu'ils sont libres, certains paniquent et lui crient : «Maître, mais qu'allons-nous faire de toute cette liberté ? » D'autres lui proposent même un nouveau contrat : «Gardez-nous sous votre joug jusqu'à ce que nous soyons prêts pour nous assumer librement ! »       

            La liberté, cette porte ouverte sur le vide et l'incertitude, est de toute évidence la grande hantise des Africains francophones. Ainsi, devant l'autonomie monétaire que préconisent ceux qui veulent sortir de l'emprise du Franc CFA, certains paniquent ! Partir de rien pour forger son propre avenir quand on jouit des miettes octroyées par une puissance étrangère leur paraît une entreprise extrêmement périlleuse. Alors, depuis quelques années, ils ont fait de ce chapitre de leur histoire un sujet de longs débats et de consultations auprès des autorités françaises détentrices de cette monnaie. Inutile de leur rappeler que «quiconque est digne de la liberté n'attend pas qu'on la lui donne ; il la prend» (Madeleine Pelletier, psychiatre, militante féministe). Car la dignité, ils ne savent pas ce que c'est ; elle n'entre nullement dans leurs considérations.

            Plus de soixante ans après l'indépendance, des hommes politiques africains viennent en Europe chercher la caution française au moment de briguer la présidence de leur pays. Et, en cas d'échec de leur prétention, ils n'hésitent pas à faire appel à l'intervention militaire française pour les installer au pouvoir : Alassane Ouattara en Côte d'Ivoire (2010), Jean Ping au Gabon (2016), Martin Fayulu en RDC (2018) ne nous contrediront pas. Force est de constater que le Noir francophone a rarement fait sien l'idéal de liberté prôné par Jean de La Fontaine dans la fable "Le loup et le chien". Dans ce célèbre récit, en réponse à son compère domestique qui vient de lui vanter brillamment les bienfaits de la servitude afin de l'exhorter à quitter une vie de liberté semée d'aléas, l'animal sauvage déclare fermement : « (Je) ne voudrais pas même à ce prix un trésor». Oui, la faim, le tâtonnement, la souffrance, sont des aléas attachés à la Liberté ! Mais il n'y a pas de vie pleine et entière sans liberté parce que c'est justement dans cet état que l'homme se réalise pleinement dans les contingences de la vie terrestre. Tous ceux qui n'auront pas connu cet état ou fait cette expérience ne devront jamais dire qu'ils ont vécu. Vivre dans une totale sécurité sans jamais mettre le pied hors du sillon que nous avons trouvé en entrant dans la vie, sans mettre le nez hors du logis qui nous est donné, sans entreprendre quelque projet hors du giron de l'héritage, vivre ainsi est synonyme d'une vie de servitude. 

De Gaulle et ses Africains

            Au regard de l'analyse que nous venons de faire, chacun peut aisément comprendre pourquoi le Panafricanisme, qui a émergé sur la scène internationale avec le succès progressif de la solidarité des Noirs américains autour des droits civiques, n'a jamais connu aucune victoire significative en terre africaine. Sur les navires négriers et dans les Amériques, le panafricanisme est parti de la base, s'est forgé dans les souffrances des hommes pour s'exprimer en révoltes, insoumissions et revendications civiles. En Afrique, le panafricanisme est parti du sommet, des sphères intellectuelles, et peine à embraser les désirs des populations qui souffrent. Pour que triomphe le panafricanisme dans les rangs des Africains francophones, il faut nécessairement que les combattants qui acceptent les aléas liés à la Liberté soient plus nombreux que les amoureux de la jouissance dans la servitude. Car, contrairement à ce que l'on pourrait croire, les Africains noirs d'aujourd'hui semblent s'accommoder plus facilement de la servitude que leurs ancêtres qui ont connu le tourment de la captivité à bord des navires négriers. Ils mènent une vie pleine d'espoir mais vide de courage. Or sans le courage, l'espoir n'est rien.  

                    Le panafricanisme à bord des bateaux négriers

            Je partage avec Marcus Rediker - auteur de A bord du négrier - l'idée que «l'Afrique de l'Ouest est l'une des zones linguistiques les plus riches au monde». Croire qu'à bord de chaque navire négrier embarquaient des individus parlant des langues diverses vers le Nouveau monde est donc une vue tout à fait réaliste. cependant, comme le fait remarquer avec justesse Markus Rediker, alors que «chaque navire contenait en son sein un processus de dépouillement culturel venant d'en haut», ce mouvement se heurtait immanquablement à «un processus de création culturelle venant d'en bas». Les révoltes, la multiplication des suicides après chaque rébellion avortée ainsi que le refus de s'alimenter, toutes ces réponses collectives à l'incompréhensible captivité sont aux yeux de l'historien américain un mystère : «comment un groupe multiethnique de plusieurs centaines d'Africains a-t-il pu apprendre à agir collectivement» sur de nombreux navires négriers alors qu'ils ne bénéficiaient jamais de l'expérience des précédents captifs, se demande-t-il ? Comment cette solidarité multiethnique a-t-elle été possible alors que ces hommes savaient qu'à terre ils étaient dressés les uns contre les autres par les Blancs et que logiquement chacun devait regarder son voisin comme l'auteur de son infortune ?

            Il convient de reconnaître que c'est véritablement là, sur les navires négriers, que les Noirs ont expérimenté le panafricanisme. Avant de constituer de petites communautés de fugitifs sur le continent américain, ils avaient appris, individuellement puis collectivement, à transcender les maux qui les déchiraient sur la terre d'Afrique pour constituer un corps uni contre l'adversité qui s'acharnait à les déshumaniser. 

            Alors qu'aujourd'hui les Africains francophones, satisfaits des miettes que leur jettent les Français, sont incapables d'entreprendre collectivement le moindre mouvement de boycott, les captifs africains avaient, sur les navires négriers, initié les combats qu'ils allaient mener inlassablement sur le continent américain durant des siècles pour accéder à la liberté totale et à l'obtention des droits civiques au même titre que les descendants de leurs bourreaux. Voici ce que Marcus Rediker dit de ce boycott : «La traite atlantique fut en de nombreux sens une grève de la faim de plus de quatre cents ans. Des balbutiements du commerce de corps humains au début du XVe siècle jusqu'à son terme à la fin du XIXe siècle, les Africains asservis refusaient régulièrement de manger la nourriture qui leur était offerte». Or, la principale mission de chaque capitaine était de parvenir à bon port avec des corps vivants et en bonne santé. «Refuser de se nourrir était par conséquent avant tout un acte de résistance, la source de quasiment tous les autres. Ensuite, ce refus s'avéra être une tactique de négociation relativement efficace : de mauvais traitements pouvaient à tout moment déclencher une grève de la faim. Enfin, ces grèves de la faim contribuaient à créer à bord une culture commune de la résistance, un "Nous" contre un "Eux". Elles envoyaient donc plusieurs messages en même temps : nous ne serons pas votre propriété ; nous ne serons pas votre force de travail ; nous ne vous laisserons pas nous dévorer vivants». 

            Prétendus panafricanistes d'aujourd'hui, où est votre culture commune de la résistance ? Et quels sont les messages à l'adresse de la France que véhicule cette culture commune ? Tant que la France ne verra pas apparaître concrètement une culture d'un "Nous" contre un "Eux", elle n'a aucune raison de modifier sa posture ou sa politique. C'est la leçon que vous ne devez jamais perdre de vue ! 

Raphaël ADJOBI

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01 mars 2019

Femmes noires, osez le chic des cheveux crépus ! (Raphaël ADJOBI)

Femmes noires, osez le chic des cheveux crépus !

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            Femmes noires, ne craignez pas de vous mettre en valeur ! Pour triompher des pudeurs qui vous assaillent, osez le naturel et accédez au chic, c'est-à-dire «à la distinction élégante des personnes libres, désinvoltes et raffinées» (Michel Pastoureau, L'étoffe du diable, Seuil 1991). Inversez le code social qui constitue à vos yeux un handicap ou une infériorité et faites-en une promotion.

            Ces propos ont peu de chance d'être lus par beaucoup de femmes noires françaises, européennes et africaines qui portent des perruques aux cheveux raides, pour la simple raison que les Noirs qui lisent sont peu nombreux. En France, rares sont ceux qui fréquentent les librairies, les bibliothèques ou achètent des livres une fois qu'ils ont quitté les bancs de l'école. Aussi, femmes et hommes noirs sont inaccessibles aux campagnes de sensibilisation. Ce texte n'est en définitive qu'une "bouteille à la mer" parmi tant d'autres jetées sans jamais avoir rencontré une main pour en faire sienne.  

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            J'ignore s'il y a des hommes qui apprécient de voir des femmes noires emperruquées, et particulièrement leur compagne. En tout cas, ce déguisement capillaire est affreux parce qu'il produit toujours quelque chose d'étrange sur le visage de celle qui le porte. Si ces femmes attirent souvent le regard, ce n'est point le fait de leur beauté mais celui de leur étrangeté. On se demande toujours ce que peut penser une tête noire cachée sous des cheveux raides qui, de toute évidence, ne lui appartiennent pas. Aucune femme noire portant une perruque avec des cheveux de personnes blanches n'est belle ! Elle est tout simplement étrange, une bizarrerie dans le paysage des êtres naturels.

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            Dans son livre Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs, Annick DZOKANGA se demande avec raison comment ces femmes emperruquées vivent-elles leur identité noire ? Et elle ajoute : «Quelle portion de dignité, de fierté pourront-elles donner à leurs enfants, quand elles seront, à leur tour, en âge de procréer ? Comment, en tant que mères, seront-elles capables de transmettre le sens de l'amour-propre, du respect de soi à leurs enfants si elles n'ont pas réglé leurs propres complexes ? Pourront-elles coiffer sereinement et avec amour les cheveux crépus de leurs fillettes si elles n'ont pas, elles-mêmes, pacifié leurs relations avec leurs propres cheveux ?»

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            C'est à vous, "beautés emperruquées", que la question est posée : où en êtes-vous avec votre identité noire ? D'autre part, en matière de beauté capillaire, l'inspiration, l'inventivité et la créativité ne seraient-elles pas noires ? Les images qui accompagnent ce texte suffisent pour démontrer que si.

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Raphaël ADJOBI

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25 février 2019

La France noire, une association pour apprendre le passé des Français noirs (un entretien réalisé par Liss KIHINDOU)

                                    La France noire

  une association pour apprendre le passé des Français noirs

        (Un entretien réalisé par Liss KIHINDOU pour AMINA) 

 

La France noire dans AMINA

 

Comment est née l’idée de cette association ?

L'idée est partie d'un travail avec une classe de 5è en 2012. Suite à la lecture de Cannibale, le désormais célèbre roman de Didier Daeninckx, j'avais réalisé avec mes élèves une exposition sur «Les expositions coloniales» en y intégrant quelques figures noires françaises célèbres. Face au franc succès de ce travail présenté lors des portes ouvertes de l'établissement, je me suis dit que l'expérience méritait d'être poursuivie.

Qu’entendez-vous par « La France noire » ?

Le nom de l'association est choisi en réponse à toutes celles et tous ceux qui pensent que la France est blanche et catholique. Non, la France n'est pas blanche ! Elle ne l'est pas, de manière officielle, depuis 1848, date de l'abolition de l'esclavage. La France a aussi participé à la colonisation de l'Afrique et a fait des Noirs ses sujets jusqu'au début des années 1960. Les nouvelles générations doivent absolument savoir ces vérités. Quant aux adultes qui ne sont pas habitués à associer le nom France au mot «noir», nous leur offrons l'occasion de prendre une nouvelle habitude conforme à la réalité. Précision non négligeable : nous avons l'agrément académique - donc l'autorisation de l'Education nationale - pour faire ce travail.

Votre action est-elle bien accueillie ? Quels sont vos partenaires ?

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, militer pour l'enseignement d'une histoire qui ressemble à la réalité de la diversité de la population française est très bien accueilli dans les établissements scolaires. L'Education nationale prône l'enseignement de la citoyenneté. Cela nous encourage à nous appuyer sur la vérité scientifique pour amener les jeunes à changer leur regard sur eux-mêmes et sur les autres, à entendre un discours différent de ceux qui se veulent officiels. Pour consolider nos bases dans le paysage national, nous avons établi un partenariat avec la mairie de Joigny (89 Yonne) pour commémorer chaque 10 mai l'abolition de l'esclavage. Par ailleurs, nous avons le soutien du Conseil départemental et du crédit Mutuel. Mais nous ne pourrons rayonner qu'en établissant des partenariats avec d'autres associations comme Afrique sur Loire, par exemple.

Vous avez réalisé des expositions remarquables, que vous proposez aux établissements scolaires. Ceux-ci vous ouvrent-ils facilement les portes ? Quelle est la réaction des élèves ?

Nos expositions ainsi que les discours qui les accompagnent sont très appréciés des élèves et des enseignants. C'est très réjouissant. Par exemple, les élèves comprennent très vite la logique de l'esclavage des Noirs dans les Amériques qui consiste à terroriser par la violence des êtres habitués à la liberté. J'aime leurs applaudissements à la fin de mes interventions... Malheureusement, les établissements scolaires ne s'ouvrent pas aussi aisément aux intervenants extérieurs. Dans le système administratif de l'Education nationale, il n'est pas évident de savoir à quelle porte frapper. A vrai dire, il faut surtout compter avec la sensibilité de la personne qui recevra l'information concernant nos expositions. Il convient aussi de retenir que dans cet univers, le bouche-à-oreille fonctionne mieux que le courrier postal ou électronique.

Vous avez à ce jour noué plusieurs contacts, notamment avec des ambassades africaines, sont-elles toutes prêtes à vous accompagner ?

D'une façon générale, les ambassades africaines refusent d'aider les associations françaises. Est-ce une question de devoir de réserve ? En tout cas, les courriers que nous avons reçus disent qu'elles ne disposent pas de budget pour aider les associations. Seuls des hommes sensibles à l'idéal de fraternité que nous prônons à travers nos expositions acceptent de nous recevoir et nous aider. C'est ce qu'ont fait les ambassadeurs du Togo et de la Guinée, chacun à sa manière.

Quelle est votre plus grande fierté et quel est votre plus grand regret, depuis que vous avez commencé cette aventure ?

C'est chaque fois une grande fierté pour moi d'entendre les élèves me poser cette question : «pourquoi ne nous enseigne-t-on pas tout ce que vous nous dites ?» C'est la preuve qu'ils ont compris que les manuels scolaires n'ont pas toujours raison. Il est important d'apprendre à douter afin de sortir de l'ombre pour aller vers la lumière. Par ailleurs, avoir exposé à l'ambassade du Togo, sans avoir aucun lien avec ce pays, a été pour moi une belle conquête. Je n'oublierai jamais cette main tendue de Son Excellence M. Calixte Madjoulba qui nous a permis de rebondir alors que les demandes d'intervention étaient rares au premier semestre 2018. Un regret - qui ne doit pas en être un puisque le fait ne dépendait pas de nous - c'est de ne pas avoir pu exposer à l'Unesco, à Paris, alors que nous étions programmés pour le 19 novembre 2018 et que l'historien Pascal Blanchard avait accepté d'être le parrain de notre association pour plaider sa cause auprès des ambassadeurs africains. Mais nous n'avons pas renoncé à ce projet.

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20 février 2019

Des Marchés et des Dieux, comment l'économie devint religion (Stéphane FOUCART)

                         Des Marchés et des Dieux

                          Comment l'économie devint religion

                                       (Stéphane FOUCART)

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            Saviez-vous que la bourse de Paris dont l'architecture évoque une église ou un temple a été construite sur les ruines d'un couvent ? Saviez-vous que «la majorité des Bourses européennes bâties au XIXe siècle présentent peu ou prou des caractéristiques identiques - péristyle, fronton, plan quadrangulaire», ces mêmes signes extérieurs du sacré ? En partant de ce constat évident aux yeux de tous, Stéphane Foucart nous explique comment le dieu Marché - et non le dieu argent - a détrôné le Dieu de l'Eglise catholique qui a dominé l'Europe jusqu'au XVIIIe siècle après avoir lui-même détrôné les dieux romains.

            Devant cette évidente analogie entre le culte chrétien et la Bourse qui est le temple du dieu Marché, le lecteur ne peut que nourrir un ardent désir de comprendre. Et au fil des pages et des chapitres, notre curiosité est sans cesse renouvelée parce que nous avons le sentiment de découvrir les coins et recoins de la caverne d'Ali Baba. Ainsi, nous avons une explication claire du PIB (produit intérieur brut) - qui ne mérite absolument pas qu'on lui accorde l'importance qu'il a parmi nous - et une vision limpide des pratiques mises en place par les grands serviteurs des Bourses et des Marchés (Paris, Londres, New York, Tokyo...) pour faire entrer les pauvres et les secteurs de la vie ordinaire - eau, électricité, hôpitaux, enseignement, la poste - dans le marché de la consommation et donc de la croissance devenu le credo des économistes. Même le trafic d'organes humain est devenu un marché à conquérir pour nourrir la croissance et le PIB qui mesurent l'intensité du fonctionnement des Marchés.

            On découvre avec stupéfaction que détruire l'environnement, «abîmer le monde, le rendre moins accueillant génère automatiquement de la croissance» parce qu'il entraîne l'invention et la commercialisation de nouveaux produits pour la nourrir et entretenir les Marchés ; ce qui revient à dire que les écologistes sont des ennemis aux yeux des adorateurs de la Bourse et des grands serviteurs du Marché. Tous ceux qui ne reconnaissent pas publiquement qu'il n'y a pas de salut pour l'humanité hors du giron du Marché sont attaqués, dénigrés, excommuniés. Croire, c'est-à-dire effacer l'esprit critique, n'est-il pas la première caractéristique du fait religieux ? En effet, comme en religion, les économistes nous demandent de leur accorder notre confiance et de croire que le Marché est capable de faire des produits naturels en quantité finie sur notre terre des produits en quantité infinie ! Une prouesse qui relève du miracle ! Très vite, pour le lecteur, le CAC 40, le DOW JONES, le NASDAQ apparaissent comme un simple écran de fumée de l'encens des rites se rapportant à une autorité supérieure qui n'a «pas de visage, pas de parti [...] et pourtant (qui) gouverne le monde» (François Holland) : le Marché. 

Maurizio cattelan 1960 Bourse de Milan

            En lisant Des Marchés et Des Dieux, on retrouve le ton et la justesse des analyses de William Morris dans Comment nous vivons, comment nous pourrions vivre. A la fin du XIXe siècle, l'Anglais nous peignait le commerce mondial comme un monde de jeux où l'on parie sur les conquêtes et les défaites, un monde où les industriels organisent un véritable  «brigandage impuni et infamant» avec la complicité de leurs gouvernants. Avec Stéphane Foucart, c'est le dieu Marché et tous ses serviteurs qui sont mis à nu. En d'autres termes, le dernier confirme le premier en démontrant avec une agréable clarté  les mécanismes  qui alimentent les finances et contribuent à l'entretien de la splendeur des marchés. Cependant, si on quitte le livre de William Morris en se demandant à quel moment le riche sera-t-il satisfait de son sort pour ne pas s'enrichir davantage, on quitte celui de Stéphane Foucart en se demandant quel est le prochain dieu qui fera chuter le Dieu Marché de son piédestal pour prendre sa place ?

             °image : sculpture (1960) de Maurizio Cattelan devant la Bourse de Milan.            

Raphaël ADJOBI

Titre : Des Marchés et Des Dieux, comment l'économie devint religion, 253 pages.

Auteur : Stéphane Foucart

Editeur : Grasset, mai 2018.

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17 février 2019

Là où les chiens aboient par la queue (Estelle-Sarah Bulle)

                 Là où les chiens aboient par la queue

                                         (Estelle-Sarah BULLE)

Estelle-Sarah Bulle

            Les romans en quête du passé des familles françaises d'outre-mer sont assez rares. L'esclavage - puis son abolition qui a laissé intactes les injustices d'une période douloureuse - demeure encore pour beaucoup une toile de fond qu'ils n'aiment pas peindre dans leurs récits. Pour notre plaisir, Estelle-Sarah Bulle n'est pas de ceux-là.

            Retenons que si les mulâtres peuvent ne jamais évoquer leurs ancêtres noirs parce qu'ils sont Blancs aux yeux de tous, les métis - qualifiés de "sauvés" aux Antilles parce que la couleur de leur peau les éloigne quelque peu de l'aïeul esclave - se retrouvent, en métropole, irrémédiablement classés parmi les Noirs de tout horizon. Et entre les tours des immeubles parisiens ou de ses banlieues, leur pénible insertion ne peut que soulever bien des questions sur leur passé et leur soif d'un avenir français à part entière. Quiconque voudrait s'intéresser à ce passé et à ces aspirations, comme le fait Christelle-Sarah Bulle, ne peut que découvrir des souffrances et des combats permanents.

            La recherche du passé des Français d'outre-mer n'est jamais aisée du fait que «conserver est le réflexe des gens bien nés, soucieux de transmettre, de génération en génération, la trace lumineuse de leur lignée». Dans ce roman, l'enquêteuse n'a rien de tout cela. « Nul document à l'abri dans la pierre épaisse d'une maison familiale. Nulle trace d'ancêtres, trop occupés à survivre». Heureusement, son père - l'éternel "Petit-Frère" - et ses deux tantes, Antoine et Lucinde, possédaient «un registre d'expériences, de gestes, de mots» - souvent empreints d'un savoureux créole - qui nourrissent le récit qu'elle nous propose.

            Grâce à ces trois membres de la famille Ezéchiel, le livre nous plonge tout d'abord dans un quartier de Morne-Galant, « ce désert du bout du bourg» où, entre 1947 et 1948, les trois enfants ont péniblement tenté de comprendre leur situation de métis. Le récit révèle ensuite les mutations de la société guadeloupéenne entre 1948 et 1960 ; une période où « la vie dans l'île, avec sa hiérarchie coloniale, son absence d'ouverture et le manque de perspectives professionnelles était oppressante» pour les non-blancs, pendant que l'inondation de ce nouveau département de produits importés de la métropole les marginalisait davantage. Enfin, la vie de l'enquêteuse ainsi que celle de la fratrie Ezéchiel entre 1960 à 2006 nous montre une « France qui se renvoyait à elle-même l'image d'un peuple lisse, sans spécificités ethniques» rendant difficiles les relations humaines et sociales, et impossible le rêve politique. Oui, dans ces années-là, alors que les Antillais croyaient qu'ils étaient tous «en principe [...] la marmaille républicaine», dans les îles, à la moindre manifestation de mécontentement, « des passants sans histoire étaient arrêtés et menés en masse au poste» alors que ceux qui avaient rejoint la métropole - par le programme Bumidom ou non - vivaient la grande désillusion : ils étaient «devenus noirs [...] à partir du moment où avoir du boulot n'est plus allé de soi».

            Là où les Chiens aboient par la queue est un roman à quatre voix qui nous révèle le long parcours des Antillais - à travers la vie d'une famille guadeloupéenne - dans une république française dont les principes constamment bafoués font de la vie des non-Blancs un véritable chemin de croix. Ce livre montre aussi la difficulté pour les démunis d'entretenir la mémoire des leurs  et par la même occasion le danger de ne jamais voir leur histoire dans l'Histoire de France.

Raphaël ADJOBI

Titre     : Là où les chiens aboient par la queue, 283 pages.                                                                            

Auteur  : Estelle-Sarah BULLE                                                                                                                         

Editeur : Liana Levi, 2018

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31 janvier 2019

Le chemin parcouru par l'association La France noire (Raphaël ADJOBI)

 Le chemin parcouru par l'association La France noire  

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En une année scolaire et demie, c'est-à-dire entre septembre 2017 et la fin du mois de janvier 2019, l'association La France noire est intervenue devant plus de deux mille élèves - collégiens et lycées confondus. Depuis la rentrée scolaire 2018-2019, l'association a été sollicitée par 9 établissements, pour un travail interne ou pour participer à des journées ou semaines mises à part dans le cadre du parcours citoyen de l'élève. Nous ne pouvons que dire bravo et merci à tous les membres qui ont eu foi en ce beau projet : faire connaître la contribution des Noirs à l'Histoire de France aux jeunes générations. 

D'une façon générale, les Noirs refusent que l'on limite leur histoire avec la France à l'esclavage. Ils n'ont pas tort. Mais, de toute évidence, l'Education nationale fait ce qu'elle veut ! Et comme les Noirs ne font rien pour que les choses changent, l'Education nationale continue à enseigner l'histoire de l'esclavage outre-Atlantique comme on l'enseignait déjà au début du XXe siècle ; c'est-à-dire avec les idées et les images de propagande des esclavagistes. En un mot, les concepteurs des manuels scolaires sont restés imperméables aux nouvelles recherches qui leur permettraient de nuancer leur discours et leur regard sur ce pan de notre histoire commune.

Devant cette désagréable réalité imposée à tous, l'association La France noire a pris la ferme résolution d'apporter aux collégiens et aux lycéens les connaissances nouvelles que nous donnent les recherches actuelles pour leur permettre de dépasser un enseignement qui rappelle une autre époque. Quant à notre deuxième exposition intitulée "Les Noirs illustres et leur contribution à l'Histoire de France", elle montre aux jeunes : 1) les personnalités noires qui ont lutté pour les deux abolitions de l'esclavage en France ou qui ont marqué à leur manière le XVIIIe et le XIXe siècles, 2) les personnalités noires qui se sont illustrées lors des deux guerres mondiales, et plus largement le poids des colonies dans l'Histoire de la France. 

Critiquer, pester, s'indigner sans rien faire, c'est se montrer complice du crime. L'association La France noire  - constituée de Français noirs et blancs - est convaincue que si nous ne racontons pas notre histoire de façon juste aux jeunes générations, d'autres la raconteront à notre place mais selon leur vision des choses. Les jeunes sont très francs : "ce sont les Noirs qui devraient enseigner l'histoire de l'esclavage !" Voilà ce qu'ils disent, légitimant ainsi l'action de La France noire dans les établissements scolaires.

ARTICLE de l'Yonne Républicaine du 16 janvier 2019 (cliquez sur l'article) 

L'yonne Républicaine du 16 janvier 2019

ARICLE de l'Yonne Républicaine du 30 janvier 2019 (cliquez sur l'article)

La France noire à Avallon

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26 janvier 2019

Frère d'âme (David Diop)

                                                 Frère d'âme

                                        (un roman de David DIOP) 

Frère d'âme (David DIOP)

            Peu de gens parmi nous savent - y compris ceux qui ont entendu parler des "tirailleurs sénégalais" - que les Africains ont participé en tant que sujets français à la première guerre mondiale contre l'Allemagne avant même la seconde au cours de laquelle ils constitueront la très grande majorité de l'armée française aux côtés des alliés. Ce roman primé par les lycéens vient donc rappeler à tous un pan de l'histoire de la France qui n'était plus officiellement blanche depuis presqu'un siècle. Il peut donc être présenté comme un beau témoignage de l'enracinement du sang des Noirs dans la terre française ! 

            Toute la beauté de ce roman se trouve dans son titre étrange qui est une belle allusion à l'expression "frère d'armes". En 1914, en première ligne dans les tranchées, Alfa Ndiaye découvre, en même temps que des milliers de paysans africains, le carnage que constituaient les guerres entre Européens ; surtout le froid qui vous pénètre jusqu'aux os, et les vêtements qui n'ont pas le temps de sécher avant la prochaine attaque. Depuis que les balles allemandes ont fauché son "plus que frère" Mademba Diop, le jeune Alfa Ndiaye se sent étrangement seul dans cet univers où l'abri est un trou humide et l'horizon un champ hérissé de mitrailleuses prêtes à cracher le feu. Alors, dans sa profonde tristesse, à chacune des sorties sur le champ de bataille, il va s'appliquer à rapporter la preuve qu'il venge son "plus que frère" sous le regard admirateur de ses compagnons noirs et blancs.

            Mais, peu à peu, l'accumulation des preuves de sa détermination intrigue ses camarades ainsi que son supérieur et finit par les plonger dans une grande méfiance. Alfa Ndiaye prend alors conscience de son total isolement aussi bien physique que mental. Or, à la guerre, un soldat isolé est un soldat en danger pour lui-même et pour les autres. Alfa Ndiaye le sait ; il sait aussi qu'il est un bon soldat qui doit désormais s'appliquer non seulement à éviter les pièges de ses ennemis mais aussi ceux de ses supérieurs.

            David Diop a réussi ici un roman très agréable en nous plongeant dans la conscience d'un soldat de l'armée coloniale française de plus en plus isolé sur le front de guerre. Forcément cette conscience nous permet de comprendre les sentiments que peuvent éprouver ces Africains éloignés des leurs sans la certitude de les revoir ou de connaître un enterrement conforme à leurs traditions. 

Raphaël ADJOBI 

Titre : Frère d'âme, 175 pages

Auteur : David DIOP

Editeur : Editions du Seuil, 2018

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20 janvier 2019

La libération de Laurent Gbagbo signifie la condamnation d'Alassane Ouattara

           La libération de Laurent Gbagbo

    signifie la condamnation d'Alassane Ouattara

Laurent Gbagbo 2019

            Le conflit postélectoral qui avait opposé Laurent  Gbagbo à Alassane Ouattara et s'était terminé par l'arrestation du premier le 11 avril 2011 a connu son dénouement juridique tant attendu le 15 janvier 2019. L'illustre prisonnier de La Haye a été acquitté par la Cour Pénale Internationale (CPI) chargée de se prononcer sur sa culpabilité dans les crimes commis entre novembre 2010 et avril 2011. En d'autres termes, de manière définitive, Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé ne sont pas reconnus coupables des faits qui leur étaient  reprochés. Aussi, le tribunal a accompagné cette décision de leur remise immédiate en liberté.   

            L'accusation qui pesait sur Laurent Gbagbo était logique dans la conception européenne de la justice faisant suite aux conflits militaires. En effet - pour les Européens - celui qui perd la guerre a toujours tort, et est généralement accusé de crimes contre l'humanité. C'est sur ce postulat infamant que le détenu a passé sept ans et demi de sa vie dans les geôles de la Cour pénale internationale dans l'attente des preuves de sa culpabilité que devait apporter la procureure. Il est clair que ce seul postulat qui ne permet pas au doute de profiter à l'accusé confère au procès un caractère purement politique. Ainsi, en 2013, devant les preuves de la procureure jugées très insuffisantes, la liberté provisoire a été refusée à l'accusé parce que, selon la Cour, sa popularité aurait embrasé la Côte d'Ivoire. Et à la place de l'universel principe disant que «mieux vaut prendre le risque d'innocenter un coupable que de condamner un innocent», le tribunal international a choisi de priver de liberté un innocent.      

            Entre juin 2013 et janvier 2019, les recherches des preuves n'ont rien donné de nouveau. Presque tous les témoins présentés par la procureure ont fait allégeance à Laurent Gbagbo, plongeant chaque fois la Cour dans l'embarras et parfois même dans l'exaspération. D'autre part, chaque audience importante était l'occasion de voir accourir une foule d'admirateurs solidaires du combat de Laurent Ggbagbo pour le respect des institutions africaines que les Européens ont tendance à fouler allègrement aux pieds. Etat de chose qui participait indubitablement à l'impopularité du tribunal international. Enfin, la vacuité des discours de la procureure Bensouda a fini par convaincre la CPI qu'elle ne pouvait pas plus longtemps être réduite à ce rôle : une institution qui éloigne un homme de son pays pour protéger un président installé par la France. 

            Mais voilà que cette même cour internationale reporte la libération des prisonniers, donnant l'impression de prendre tout à coup conscience qu'en rendant à Laurent Gbagbo sa liberté, c'est-à-dire en reconnaissant qu'il n'est pas coupable des crimes avérés - parce que chiffrés - c'est affirmer en même temps que c'est Alassane Ouattara le coupable. En effet, quand deux personnes se renvoient la responsabilité d'un crime et que l'un est innocenté, l'autre est alors forcément coupable. Charles Blé Goudé, ancien ministre et co-accusé de Laurent Gbagbo, avait clairement lancé à la cour qu'il ne lui demandait pas de les libérer mais de dire la vérité. Car il savait très bien qu'au regard de la vérité, lui et son codétenu seraient libres. Et puisqu'ils sont finalement déclarés libres au regard de la vérité, Alassane Ouattara devient coupable ! On peut donc dire que si ce dernier reste libre de tout mouvement, ce serait une preuve supplémentaire du caractère politique de ce procès. En d'autres termes, en toute logique, si l'un sort de prison, l'autre doit obligatoirement y entrer.

            Par ailleurs, en suivant cette logique de la vérité, Laurent Gbagbo a tout droit de réclamer réparation à la France qui a bombardé sa résidence pour l'en extraire. La destruction de cet édifice, le traumatisme des occupants durant l'attaque, La précieuse bibliothèque partie en fumée, tous ces préjudices humains et matériels doivent être évalués et présentés à l'ancien président français pour être réparés.

            La CPI a-t-elle le pouvoir de contraindre Nicolas Sarkozy, ancien président français, à comparaître pour répondre de ces forfaits ? C'est à cette institution internationale d'apporter la réponse à cette question. Le fait qu'elle prend son temps pour exécuter sa décision du 15 janvier 2019 - la libération immédiate des détenus - nous laisse croire qu'elle ne sera pas capable de convoquer Dramane Ouattara et Nicolas Sarkozy à la barre à La Haye, confirmant par la même occasion son iniquité, sa vacuité, son inutilité, et donnant la preuve qu'elle n'est qu'un instrument de captivité des Africains opposés à la prédation de leur continent par les Européens.

            Que la CPI prenne son temps pour exécuter sa propre décision, pour dire à la terre entière ce que veut dire pour elle une "libération immédiate". Le monde entier a compris que le temps de la CPI n'est pas le temps de la justice de l'humanité ni celui de Dieu. Le temps de la CPI est un temps politique soumis à l'intérêt de quelques nations privilégiées ou protégées par les puissances de ce monde.                 

Raphaël ADJOBI                

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13 janvier 2019

Des cameras de vidéosurveillance racistes (Raphaël ADJOBI)

           Des cameras de vidéosurveillance racistes

Vidéosurveillance 0

            Non, vous ne rêvez pas ! Prenez le temps de découvrir la face non cachée mais méconnue d'une technologie supposée très belle et fiable. Nous savons tous que c'est au nom de la sécurité des citoyens que la vidéosurveillance a inondé notre espace public. La France en compte soixante mille. Londres en comptabilise cinq cent mille, et la Chine six cent trente millions - de plus en plus spécialisées dans la reconnaissance faciale. Et ici comme ailleurs, les autorités assurent que cela s'est fait avec l'assentiment des populations. Elles ont sans doute raison, parce que «qui ne dit rien consent».

            Selon Olivier Tesquet (Télérama 3600 du 9/01/2019), fin 2017, Amazon a lancé Rekognition, sa technologie de reconnaissance des visages à destination des autorités. Curieuse, une association américaine de défense des droits civiques a testé l'appareil sur des parlementaires américains. Bel exercice pour s'assurer de la fiabilité de cet outil révolutionnaire destiné à assurer la sécurité de tous. Résultat : «vingt-huit des parlementaires, notamment celles et ceux à la peau noire, ont été confondus avec des criminels» ! Suite à cette expérience qui prouve que des données racistes équipent le logiciel de surveillance, les salariés d'Amazon ont demandé à leur entreprise de cesser la commercialisation de Rekognition auprès des forces de l'ordre.

Reconnaissance faciale 4

            Il convient donc de retenir ceci : on peut construire des logiciels racistes sur la base de données racistes à la demande des autorités nationales ou selon la volonté raciste de leur concepteur comme semble être le cas de Rekognition. Quant à ceux qui veulent passer outre cet aspect scandaleux de l'usage de cette technologie parce qu'ils voient en elle l'assurance de leur tranquillité, qu'ils sachent - toujours selon Olivier Tesquet - que la police londonienne a testé un de ces logiciels en 2017 pendant le carnaval de Notting Hill. Taux d'erreurs : 98% ! Raciste ou pas, les cameras de vidéosurveillance à reconnaissance faciale sont très loin d'être fiables.

            Maintenant, c'est à vous de réfléchir ; c'est à vous de confier votre identité et donc votre sécurité à de dangereux systèmes de surveillance de la police ou d'exiger que l'on fasse ce qui est juste. C'est à vous de voir si des hommes et des femmes - surtout noir(e)s - doivent être condamnés sur la base de l'aveugle confiances des nos Etats, majoritairement blancs, en leur science également aveugle.

Raphaël ADJOBI

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