Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

08 novembre 2018

L'Europe et l'immigration africaine : ouvrons les yeux sur l'origine du mal !

                   L'Europe et l'immigration africaine :

                ouvrons les yeux sur l'origine du mal !

            Il ne suffit pas de pointer du doigt la gestion des pays africains par des "dictateurs" pour comprendre la fuite des populations de ce continent vers l'Europe ; même si l'on souligne que ces gouvernants sont installés par les puissances européennes. D'ailleurs, avez-vous remarqué qu'aucun dirigeant européen n'a élevé la voix pour affirmer que les gouvernants africains sont responsables de la fuite de leurs ressortissants vers l'Europe ? Non, ils savent qu'ils ne peuvent pas pousser trop loin la mauvaise foi. Il convient donc de montrer clairement l'origine du mal pour comprendre cette attitude.   

Mine d'uranium en Afrique

            Disons d'emblée qu'au lieu d'attaquer le ventre des femmes comme le fait le président français, il est absolument nécessaire pour les pays européens de faire un état des lieux de leur présence en Afrique  : présence militaire et présence affairiste. Les dirigeants européens ne peuvent pas continuer à mentir à leurs populations en ne parlant que de politique à mettre en place pour juguler l'immigration ou pour savoir quelle catégorie d'immigrants doit être acceptée ou repoussée. La vraie question est : que se passe-t-il en Afrique ? En d'autres termes, quelle est la réalité du terrain qui pousse les populations les plus pauvres à fuir les pays africains ? Les Européens peuvent-ils agir sur cette réalité ?

            Pour aller plus loin, une remarque essentielle s'impose : en Europe on ne cesse de faire réciter à la jeunesse que "tout corps plongé dans un liquide subit, de la part de celui-ci, une poussée exercée du bas vers le haut et égale, en intensité, au poids du volume de liquide déplacé". Toutefois, cette vérité élémentaire n'est jamais associée à la vie ordinaire des nations. La jeunesse européenne étudie-t-elle les relations que leurs différents pays entretiennent avec l'Afrique ? Non ! Sait-elle ce que font les entreprises de leurs pays en Afrique ? Non ! Sait-elle à quoi servent les armes que fabriquent leurs pays et les armées qui stationnent un peu partout en Afrique ? Non ! Si le mot "géopolitique" est absent du vocabulaire du commun des Français, c'est parce que notre régime politique nous a rendu ignorants de la politique étrangère de notre pays. En effet, dans ce domaine précis, tous nos députés sont des incompétents parce que la politique étrangère de la France est le domaine réservé du président de la République. Les populations françaises n'ont donc aucune chance d'être informées de la source du mal de l'immigration africaine qui les frappe. Quel constat affligeant pour une république dite démocratique !    

            Alors il convient de dire à tous que les terres africaines sont un peu partout confisquées par les entreprises européennes - que protègent leurs armées - pour extraire des métaux précieux, faire des forages pour le pétrole, installer d'immenses plantations d'ananas, de bananiers, d'hévéa pour le caoutchouc nécessaire à la fabrication des pneumatiques ; des plantations qui accaparent les terres  pour toutes les sortes de produits nécessaires aux industries européennes ou à la consommation des populations. Ces entreprises retournent les terres, les rendent improductives ou  les  polluent tout simplement. Les rivières et les fleuves sont çà et là changés en dépotoir de produits industriels obligeant les populations à ne plus boire leur eau et à ne plus consommer les poissons qui hier étaient leur source de nourriture. C'est le cas du fleuve Bandama en Côte d'Ivoire. Ce fleuve a changé de couleur pour la simple raison que les industries européennes et chinoises qui fouillent la terre à la recherche de l'or déversent le cyanure nécessaire au travail de ce métal dans son cours. C'est aussi le cas en Guinée. Et c'est ce qui pourrait arriver en Guyane avec le projet français "la Montagne d'or" (France info *). Sur douze ans, quarante-sept mille tonnes de cyanure seront déversées dans les eaux et les terres de ce département français où la population n'est pas majoritairement blanche. L'aire d'exploitation sera une fosse large comme trente-deux fois le stade de France (BFMTV pour L'Express, 11/05/2018). Cet exemple vous donne une idée de l'immensité des terres arrachées par chaque entreprise aux populations africaines pour les besoins de l'Europe.

            Dans de nombreuses grandes villes africaines, comme Abidjan, les autorités détruisent les habitations des pauvres afin de confier les terrains aux entrepreneurs européens pour des projets immobiliers que les Africains n'ont pas les moyens d'occuper. On comprend aisément que ces projets sont destinés à accueillir les riches populations qui pourraient venir d'Europe. Mais le plus important pour les capitaux européens, c'est de réaliser des ouvrages ; en d'autres termes, le plus important pour eux est d'endetter les pays africains en réalisant des travaux dont ils n'ont aucune utilité dans l'immédiat. Comment l'Afrique paiera-t-elle ces dettes ? Bien simple : en cédant ses terres regorgeant de ressources minières à l'Europe ! Et que deviennent les populations qui cèdent leurs terres ?  A chacun de formuler une réponse.  

            En mettant tous ces petits soucis les uns à côté des autres, on arrive à ce théorème d'Archimède cité plus haut : le corps européen plongé dans le bain africain subit, de la part de celui-ci, une poussée exercée de l'Afrique vers l'Europe et égale en nombre d'immigrants, au poids de la population appauvrie et déplacée. Ce facteur-là, si l'Europe ne le retient pas dans la recherche des solutions pour arrêter l'immigration des populations africaines, elle pourra continuer longtemps à discourir. Ces immigrés économiques n'ont rien à perdre ! Donc ils n'ont pas peur de la mort. Il y a sur cette terre des milliers de jeunes Africains qui sont capables de vous crier à la face : "s'en fout la mort !"

            Deux solutions s'offrent aux Européens. Ceux qui n'ont pas de cœur et ont toujours bonne conscience de leurs actions de rejet violent de l'autre peuvent rejeter les immigrés à la mer.  Bien sûr, nous crierons tous au scandale, mais au bout de quelques jours nous aurons tout oublié. Ceux qui ne supportent pas de voir l'autre souffrir peuvent les accueillir puis les renvoyer chez eux. Mais pour que ce retour soit définitif, il faudra que cette dernière catégorie d'Européens accepte de remettre en question la belle vie qu'elle mène et qui n'est possible que grâce à l'expropriation et à l'appauvrissement bien organisés des populations africaines. Dans tous les cas, personne ne doit perdre de vue qu'entre 1850 et 1950, plusieurs millions d'Européens ont fui la misère de leur continent pour s'installer en Afrique, dans les Amériques, en Australie et sur d'autres îles de l'océan Indien. Cela non plus n'est pas enseigné aux jeunes générations qui, hier, croyaient - avant l'avènement de Mandela au pouvoir - que les Sud-Africains étaient blancs, et qui croient aujourd'hui que les Australiens et les populations des Amériques ont toujours été blanches. 

* France info   /  BFMTV pour L'Express

° Complément de lecture : William Morris

Raphaël ADJOBI 

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03 novembre 2018

Kiffe ta race (Rokhaya Diallo et Grace Ly)

          kiffe ta race de Rokhaya Diallo et Grace Ly

Kiffe ta race

            Des entretiens qui nous permettent d'accéder à des paroles rafraîchissantes sur les minorités françaises ; voilà l'univers que nous proposent Rokhaya Diallo et Grace Ly. L'une Noire et l'autre Jaune ; elles sont schématisées dans leur quotidien et ont eu la belle idée de laisser exprimer les paroles et les sentiments des minorités dans une France où tout le monde est jugé à l'aune de la majorité blanche.

            Les entretiens que ces deux jeunes dames proposent sur leur site Kiffe ta race sont tout à fait éblouissants de vérités et de justesse dans les analyses. Ce qui suppose des choix judicieux quant à leurs invitées. Elles méritent d'être suivies avec attention. 

Raphaël ADJOBI

 

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30 octobre 2018

Amazing Grace : la supercherie de l'hymne chrétien anglo-américain enfin dévoilée par Marcus Rediker

                                           AMAZING GRACE

       La supercherie de l'hymne chrétien anglo-américain

                        enfin dévoilée par Marcus Rediker*

                    (Résumé et analyse de Raphaël ADJOBI)

            Vous souvenez-vous de l'image du président américain Barack Obama chantant, le 26 juin 2015, "Amazing Grace" lors des obsèques du pasteur noir Clementa Pinckney, assassiné dans son église à Charleston quelques jours plus tôt avec huit autres personnes ? La dignité de l'homme mais aussi le choix du chant a rendu ce moment émouvant et inoubliable pour de très nombreux Américains et pour de nombreux admirateurs de Barack Obama à travers le monde. Mais on peut rester dubitatif quand on entend un Noir - si illustre soit-il - chanter cet hymne composé par John Newton et devenu l'un des plus connus du monde chrétien anglo-américain. En effet, le récit de la vie de l'auteur et l'événement qui l'a motivé méritent réflexion.

 


            John Newton est un négrier anglais du XVIIIe siècle. Né en 1725, dès l'âge de onze ans, il fut apprenti sur différents navires. Il avait été «élevé pour la mer», comme on le disait à l'époque. A dix-huit ans, en 1743, son père lui obtient le grade d'aspirant à la marine et il devient membre de la Royal Navy.

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            Le jeune Newton se révèle très vite un rebelle, prompt à se dresser contre l'autorité de ses supérieurs. Attitude peu recommandable pour celui qui veut faire carrière dans le monde de la mer. «Quand son capitaine l'envoya à terre sur un bateau rempli de marins afin d'empêcher ces derniers de déserter, Newton déserta lui-même» (Marcus Rediker, in A bord du négrier, éd. du Seuil, 2015). Vite capturé, il fut aussitôt dégradé à simple aspirant. Quelques jours plus tard, apparaît un navire négrier. «Apparemment, le capitaine du négrier avait des mutins à bord et désirait, comme il était courant à l'époque, les placer sur un bâtiment de guerre en échange de quelques marins de la Navy» (id.). Newton se porta volontaire pour l'échange. Son capitaine, bien content de s'en débarrasser, lui donna son accord.

            Sur le bateau négrier, le jeune homme se montra effronté et discourtois à l'égard de son nouveau capitaine qui le menaça de le remettre à un navire de la marine en partance pour les Indes à la première occasion. Hanté par cette perspective qui pourrait l'éloigner de sa famille pendant plusieurs années, il prit la fuite sur les côtes de la Sierra Leone où il gagna l'île Sherbro. Là, il fut embauché par un Blanc marchand de captifs qui servait d'intermédiaire entre les rabatteurs africains et les navires négriers. Insolent à l'égard de son patron et déplaisant à l'encontre de sa femme noire, celle-ci en fit son "esclave". Nous sommes en 1745. John Newton avait 25 ans. «Enchaîné, affamé, battu et raillé», écrira-t-il plus tard, il vécut en se nourrissant de l'aumône «des étrangers ; même les esclaves enchaînés m'apportaient secrètement des vivres (ils n'osaient pas le faire publiquement) qu'ils avaient prélevés sur leur maigre pitance». Plus tard, il fera de cet épisode de sa vie la pierre angulaire de sa pensée parce qu'il s'est considéré comme «un esclave», un être «rabaissé au plus bas degré de la misère humaine».

            Un an plus tard, il s'échappa et travailla pour un deuxième, puis un troisième Blanc marchand de captifs, tout en essayant de s'adapter à la vie africaine ; sans doute avec une compagne noire comme d'autres Blancs qui vivaient là depuis plusieurs années et que l'on disait «devenus noirs».    

            En février 1747, Newton père demanda au capitaine d'un navire de la Royal Navy de retrouver son fils et le ramener à Liverpool. Craignant que le jeune homme refuse de le suivre, l'homme imagina un stratagème et l'embarqua sur son vaisseau. Sur la route du retour, Newton reprit ses provocations à l'égard de ses supérieurs, tourna en dérision les croyances religieuses des uns et des autres, manqua régulièrement de respect envers ses coéquipiers. La nuit, une tempête éclata. Une partie du navire fut arrachée par la mer et les torrents d'eau s'y engouffraient dangereusement. Terrorisé, lui, si prompt à se moquer des bondieuseries s'entendit dire au capitaine : «si nous n'y arrivons pas, que le Seigneur ait pitié de nous». Les marins travaillèrent durant neuf heures. Harassé, Newton se jeta sur son lit et se mit à prier. Quand le vent se calma, il considéra que sa prière avait obtenu «une intervention immédiate et quasi miraculeuse de la puissance divine».                  

            Puisque l'on sait que John Newton est devenu pasteur et qu'il a écrit "Amazing Grace", on se dit que c'est précisément la mort à laquelle il a échappé qui l'a jeté dans les bras de Dieu et lui a arraché les louanges de ce chant. Cela est tout à fait vrai ! On se dit aussi que si la foi en Dieu est entrée dans son cœur, plus jamais il n'a fréquenté la route de la traite négrière atlantique et n'a donc jamais participé à la déportation des Noirs dans les Amériques. Eh bien, c'est là que beaucoup se trompent ! 

            Retenez tous très bien ceci : suite à cet événement qui l'a plongé dans une profonde religiosité pour le restant de sa vie, «John Newton a longtemps été le capitaine le plus connu de l'histoire de la traite africaine. Il fit quatre voyages, l'un comme second et les trois autres comme capitaine, entre 1748 et 1754» (Marcus Rediker). Et chaque fois, il priait sincèrement pour le succès du voyage. Nous le savons parce que contrairement à tous les capitaines qui tiennent un journal de bord contenant les détails des affaires courantes, lui est allé plus loin : il a tenu un journal spirituel et une correspondance passionnée de cent vingt-sept lettres avec sa femme Mary, et toute une série de lettres avec un pasteur anglican. Ces lettres témoignent de sa personnalité et de son état d'esprit. Mais s'il est devenu célèbre, c'est grâce à sa carrière de pasteur de l'Eglise évangélique d'Angleterre pour laquelle il composa de nombreux cantiques, dont le célèbre "Amazing Grace" écrit en 1773.

            C'est donc désormais la foi chrétienne chevillée au corps qu'il s'est lancé dans la traite négrière atlantique, convaincu d'accomplir un devoir divin ; avec l'espoir que les punitions publiques et les tirs réguliers des armes à feu permettraient, à lui et à son équipage, «avec l'aide du Seigneur [...] de suffisamment intimider les captifs» pour qu'ils se tiennent tranquilles. A la fin de cette première traversée du Passage du Milieu, il écrivit sur son journal de bord : «A Dieu seul la gloire ! » Après son troisième voyage en tant que capitaine, il annonça fièrement qu'il avait réussi «à accomplir un voyage africain sans aucun désastre» et fit le tour des églises de Liverpool pour rendre grâce de cette bénédiction divine. 

            Ce qu'il convient de retenir donc, c'est que "Amazing Grace" n'est pas un chant de renoncement à l'esclavage, comme beaucoup voudraient nous le faire croire ! Ce n'est pas un chant par lequel Newton veut dire que Dieu lui a ouvert les yeux sur l'inhumanité de ses crimes en tant que négrier ; parce que la traite n'était nullement un crime à ses yeux mais simplement un commerce très dangereux. C'est un hommage à Dieu pour l'avoir gardé en vie face aux captifs africains qu'il a convoyés à quatre reprises vers les Amériques. Il rendait gloire à Dieu parce qu'il a vécu «dans un état d'alerte permanente face à leurs tentatives désespérées mais régulières de se soulever [...] Même quand ils (les captifs) semblaient très calmes, ils étaient à l'affût de la moindre occasion». Et l'homme de Dieu qu'il était devenu pouvait écrire depuis son navire en citant la Bible : «Si l'éternel ne garde la ville, celui qui la garde veille en vain». Oui, Dieu était son gardien suprême contre les brebis captives qu'il conduisait à l'esclavage dans les Amériques !

            A son retour à Liverpool en août 1754, John Newton était même prêt pour un cinquième voyage - le quatrième en tant que capitaine - mais une attaque d'apoplexie l'obligea à se conformer à l'avis contraire des médecins. Chose qu'il interpréta comme la volonté de son Seigneur : «Il a plu à Dieu de m'arrêter grâce à la maladie».

            La force de "Amazing Grace", écrit vingt ans après son dernier voyage sur les côtes africaines, réside à vrai dire dans l'interprétation qu'il fait à la fois de sa captivité en Sierra Léone et de la tempête qu'il a essuyée à bord du vaisseau anglais dans l'Atlantique. Dans son esprit, les choses étaient claires : sa délivrance de la captivité était sa sortie d'Egypte et la traversée de la tempête dans l'Atlantique son passage de la Mer Rouge ! Quant à l'inhumanité de la traite, elle ne lui a jamais effleuré l'esprit avant les dernières années de sa vie où il rejeta son passé pour joindre sa voix au combat du mouvement abolitionniste. Car comme nous le disions plus haut, «John Newton considérait sa carrière de capitaine de navire négrier comme une vocation inspirée de Dieu» (Marcus Rediker). Le fait qu'il a imposé la prière à ses marins durant ses trois voyages en tant que capitaine le prouve largement. Mais ses propres prières davantage encore ! En effet, durant chaque voyage, il vivait dans la peur des rebellions des captifs africains. Alors chaque fois il recommandait son âme à Dieu : « Ô mon âme prie le Seigneur, Toi qui es mon sauveur à jamais miséricordieux. Tu accordes la grâce, [...] étant donné que ces accidents sont si fréquents et si soudains, [...] permets-moi, mon Dieu, d'être toujours prêt. Et si, en temps utile, Tu juges nécessaire en me faisant mourir [...] Fais que ce soit en faisant mon devoir.»   

            Pour terminer, laissons à John Newton lui-même nous donner l'idée principale qui doit nous éclairer quant à la compréhension de "Amazing Grace" : «Dieu m'avait tiré, je dois le dire, hors des terres d'Egypte. Il m'avait arraché à la maison de la servitude, à l'esclavage et à la famine sur quelque côte africaine pour m'amener à ma situation d'aujourd'hui». Mais comme le fait remarquer adroitement Marcus Rediker, la "situation" de John Newton à ce moment précis où il écrivait ces mots dans son journal spirituel, «consistait à partager un petit monde de bois avec quatre-vingt-sept hommes, femmes et enfants qui, eux, étaient transportés de l'autre côté de l'Atlantique dans une servitude bien plus absolue que celle qu'il avait connue. Aveugle à ce parallèle, Newton s'était peut-être échappé d'Egypte, mais il travaillait depuis pour Pharaon».           

* Toutes les citations de cet article sont extraites de A bord du négrier de Marcus Rediker ; éditions du Seuil, 2013 pour la traduction française.

Raphaël ADJOBI   

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24 octobre 2018

Nicolas Hulot et la morale du chasseur : déconstruire le récit du chasseur

      Nicolas Hulot à l'épreuve de la morale du chasseur :

                           déconstruire le récit du chasseur

(Ecrit au moment de la démission du ministre de l'environnement, j'avais finalement préféré ne pas publier ce billet, l'ayant jugé trop loin des connaissances et préoccupations du public français. Maintenant que les passions ont perdu leur vigueur, on peut le lire avec une attention particulière.) 

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            Le chasseur a un argumentaire qui soutient une morale simple : tuer les animaux, c'est faire du bien à la nature, c'est participer à la survie de l'écosystème ! Aussi, depuis des siècles, le discours du chasseur n'a jamais varié, quelque soit la nature du gibier qui doit tomber dans ses rets ou sous ses balles. En effet, les arguments que les chasseurs de gibier humain ont avancé hier pour justifier leur action prédatrice sur le continent africain du XVIe au XIXe siècle sont ceux qu'ils avancent aujourd'hui auprès de leurs gouvernants pour perpétuer une pratique qui traduit l'égoïsme et la volonté de puissance de l'homme européen sur les animaux. Oui, parce que le sauvage est le miroir de l'homme occidental (Marylène Pathou-Mathis), l'on peut dire avec Jean de La Fontaine que celui-ci est de ces gens-là qui sur les animaux et les humains réduits en sauvages se fait un chimérique empire.

            D'abord, le chasseur commence toujours par souligner chez l'animal qui est dans sa visée la singularité de son caractère qui le rend, selon lui, incompatible avec le milieu naturel de notre planète qu'il croit mieux connaître que quiconque : prolifération anarchique de cette espèce qui menace notre écosystème, une férocité ou une violence qui rend toute cohabitation impossible ou précaire, une vie sociale qui ne répond pas à sa morale chrétienne ou autre. Jamais le chasseur ne mentionne la motivation première de son entreprise : l'appât du gain et la démonstration de sa puissance ; une volonté de puissance qui lui procure une indéfinissable et nécessaire jouissance.

            Ensuite, le chasseur ne manque jamais de mettre en valeur le sentiment qu'il a de sa propre humanité qu'il prend soin d'opposer à la barbarie des êtres lointains dits sauvages ou à l'absence de sentiment et de raison chez les animaux. Ces deux catégories d'êtres n'ont-ils pas en partage la stupidité qui les distingue de lui, homme doué de raison et de sentiments nobles ? En effet, lui ne tue jamais de manière barbare mais intelligente. En période de reproduction, il prend soin, assure-t-il, de ne tuer que les mâles. D'autre part, son souci est d'épargner les femelles qui portent encore en leur sein leurs petits. Enfin, dans sa suprême humanité, il abat ou capture la femelle et épargne ses petits quand il les juge assez grands pour subvenir à leurs besoins et plus tard régénérer leur espèce.

            Du XVIe au XIXe siècle, les négriers et les esclavagistes européens, ardents chasseurs de gibier humain qui déportèrent des millions de captifs Africains vers les Amériques ont tenu le même discours à l'encontre des populations autochtones du Nouveau monde, puis contre les Africains. Tout en peignant une Afrique vouée à une barbarie innommable, ils ont d'abord prélevé sur ce continent les mâles les plus robustes, puis avec eux les jeunes femmes sans enfants témoignant ainsi, disaient-ils, du grand sens de l'humanité et de l'ordre naturel des choses qui les habitaient. Enfin, l'appétit venant en mangeant, ils ont enlevé femmes et enfants, toujours par souci d'humanité qui ne veut pas que l'on sépare une mère de sa progéniture. Cette déportation devint si grande qu'au XVIIIe siècle, la majorité des captifs noirs envoyés dans le Nouveau monde était des adolescents. Mais dans le discours des négriers qui nous sont parvenus demeure l'idée selon laquelle ils ont, par cette action, sauvé de millions de Noirs d'une vie affreuse entre les mains de chefs africains sanguinaires. C'est clairement l'idée exprimée par William Snelgrave dans son livre Journal d'un négrier au XVIIIe siècle. Priver les femelles et les enfants de leur compagnon et père, séparer définitivement mères et enfants n'a jamais été perçu par le chasseur comme un acte criminel. Réfléchissant toujours à la place du sauvage et de l'animal qu'il loge au même étage ou à des niveaux très voisins dans l'échelle des êtres, il ne voit que le bien dans les actions qu'il mène à leur encontre.

            Comme d'une façon générale les victimes ne laissent pas de trace écrite, aux yeux de la postérité, le récit du chasseur ne respire que sa grande humanité et son héroïsme. Ce qui fait dire aux Africains que "tant que les lions n'auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse glorifieront toujours le chasseur". Aussi, l'on peut dire à tous ceux qui, par malheur, tourneront les pages de l'histoire humaine écrites par les négriers sans les avoir lues et déconstruites, qu'ils laisseront dans l'esprit des futures générations la version des choses selon les chasseurs. Car sur les faits, ceux qui laissent des traces écrites ont toujours raison aux yeux de la postérité.

Raphaël ADJOBI               

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12 octobre 2018

Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux ? (Frans De Waal)

                             Sommes-nous trop "bêtes"

    pour comprendre l'intelligence des animaux ?

                                       (Frans De Waal)

Sommes-nous trop bêtes

            Lire ce livre en ayant constamment à l'esprit que les réflexions et les conclusions de l'auteur, visant la destruction des préjugés enracinés dans l'esprit de bon nombre de scientifiques à l'encontre des animaux, peuvent aussi servir à détruire ceux que perpétue l'homme blanc à l'égard du Noir lui confère une dimension sociologique extraordinaire. En effet, on découvre dans Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux toutes les réticences, toutes les conclusions hâtives et méprisantes, tous les dénigrements dont les penseurs et les philosophes des XVIIIe et XIXe siècles ont fait montre à l'égard des Noirs dans le comportement des hommes de science à l'égard de l'intelligence animale.

            Nous savons tous que durant les siècles de la déportation des Africains dans les Amériques, l'homme blanc avait considéré que le Noir n'était pas doué d'intelligence et avait déclaré sa proximité avec les animaux certaine. Et lorsqu'il a daigné lui concéder cette capacité qu'il estimait le signe distinctif de l'humain, il a jugé cette intelligence inférieure à la sienne. Aujourd'hui encore, de nombreuses personnes blanches sont convaincues que certaines activités intellectuelles ne sont pas à la portée des Noirs. De même, dans les milieux scientifiques, nombreux sont ceux qui refusent aux animaux la cognition ("transformation mentale de sensations en compréhension de l'environnement et l'application adaptée à ce savoir"). En d'autres termes, les animaux ne sont pas doués d'intelligence ; ils sont incapables de traiter mentalement des informations.

            Frans De Waal montre dans ce livre que chaque fois que les expériences viennent remettre en question leur croyance, des scientifiques minimisent les résultats et concluent invariablement que cette intelligence n'est pas à la hauteur de celle de l'humain. Et pourtant, dans bien des domaines, les singes ont montré leur supériorité dans le traitement de l'information pour résoudre des problèmes. Selon lui, l'ego humain est la principale entrave aux progrès de la science objective. De toute évidence, l'homme n'a pas l'esprit assez ouvert pour accepter que d'autres espèces aient une vie intérieure. Aussi il refuse de croire que les animaux réfléchissent avant d'agir, qu'ils savent ce que les autres savent, qu'ils ont des talents politiques pour dissimuler leurs intentions ou amener les amis de leurs rivaux à les suivre. Une foule d'expériences montrent des talents liés à l'intelligence et font de ce livre une mine de connaissances que l'on découvre avec plaisir et émerveillement.

            Ce qui dérange les humains, dit l'auteur, c'est de savoir qu'ils sont de grands singes modifiés. Quelle erreur pour l'homme de continuer à croire qu'il a le monopole de l'intelligence et que les animaux n'agissent que par l'apprentissage ! Selon lui, la cognition pure que l'homme s'attribue est un fruit de l'imagination. Elle n'existe pas ! «La cognition suppose toujours une collecte d'information». L'apprentissage est donc une composante essentielle de la cognition. Chose que David Hume avait déjà comprise au XVIIIe siècle : «D'après la ressemblance des actions extérieures des animaux avec celles que nous accomplissons nous-mêmes [...] aucune vérité ne me paraît plus évidente que de dire que les bêtes sont douées de pensée et de raison tout comme les hommes» (p. 339).

            L'homme - ou l'homme blanc - a donc tort, selon l'auteur, de se placer au centre du monde et de se croire la mesure de toute chose. «Il y a encore plus honteux que cette manie humaine de se frapper orgueilleusement la poitrine - autre comportement typique des primates - c'est la tendance à dénigrer l'autre», ajoute-t-il. Aussi remet-il très souvent en question certains tests des scientifiques qui leur permettent d'asseoir la suprématie humaine. En effet, de même que les colons n'usaient que de «la langue du contrôle et de la domination» avec les Noirs, c'est par la violence et en captivité que les hommes testent l'intelligence des animaux. «Le QI humain lui-même est controversé, signale-t-il, en particulier quand on compare des groupes culturels ou ethniques». Et il affirme clairement que si nous ne comprenons pas les autres, le problème ne vient pas simplement d'eux ; il vient aussi de nous, de nos méthodes d'approche. Pour lui, une chose est sûre : il faut être à la fois ingénieux et respectueux pour comprendre l'autre.

Raphaël ADJOBI

Titre : Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux ? 348 pages ; traduit de l'anglais (E.U) par Lise Chemla et Paul Chemla. « »

Auteur : Frans De Waal

Editeur : Les Liens qui libèrent, 2016 ; collection Babel Essai.

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30 août 2018

Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs, conseils aux parents (Annick Dzokanga)

 Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs

                                     Conseils aux parents

                                       (Annick Dzokanga)

Annick Dzokanga

            Dans tous les établissements scolaires français, les hauts faits des femmes et des hommes qui se sont illustrés dans le passé sont enseignés aux enfants et aux jeunes ou constamment exposés sous leur regard. De la même manière, c'est la misère des Noirs - particulièrement ceux d'Afrique - qui est toujours enseignée ou exposée aux yeux de tous afin d'imprimer dans l'esprit de chacun leur état d'éternels nécessiteux. C'est donc ainsi que dans toutes nos écoles, nos collèges et nos lycées, nos enfants noirs et blancs sont sommés de se reconnaître et de reconnaître l'autre. Ce constat, c'est celui que font de nombreux citoyens noirs et quelques associations qui militent pour l'enseignement de la contribution des Noirs à l'Histoire de France, parce que conscients du fait que c'est la meilleure façon de conduire les enfants noirs à se détester et à valoriser la civilisation blanche. Dès les premières pages de ce livre, c'est aussi le sentiment qu'exprime clairement Annick Dzokanga.

            Au-delà donc de sa volonté d'inciter les familles françaises noires ou mixtes à ne pas négliger l'enseignement des hauts faits des civilisations africaines ainsi que les figures noires illustres à leurs enfants, ce qui retiendra l'attention du lecteur, c'est l'interpellation de tous les Noirs quant à la preuve du sentiment positif qu'ils ont de leur peau. En d'autres termes, ce sont les exemples positifs susceptibles de valoriser la couleur de leur peau - preuve qu'ils l'assument sans complexe - et de donner par la même occasion une image positive et rassurante du Noir à leurs enfants qu'Annick Dzokanga demande aux parents. En effet, selon l'auteure - et on ne peut qu'être d'accord avec elle - vos enfants seront bien armés pour vivre parmi les Blancs si, avant tout, vous assumez la couleur de votre peau, la crêpure de vos cheveux, si vous connaissez l'histoire de vos ancêtres et de vos aïeux au point de les opposer aux préjugés érigés en savoirs parmi vos compatriotes blancs.

            Certes, si la lecture de ce livre est facilitée par son organisation en une multitude de chapitres permettant un retour rapide aux textes qui auront retenu votre attention, il n'est pas exempt de nombreuses coquilles. Parce qu'édité à compte d'auteur, il n'a pas bénéficié de l'aide d'un professionnel de l'édition. Le lecteur ne devra donc pas être trop exigeant avec l'auteure sur ce chapitre. La grande faiblesse de ce livre, selon nous, tient non seulement au retour incessant de thématiques déjà abordées mais encore à cette tendance de l'auteure à prendre les adultes par la main pour leur apprendre à marcher. On aurait aimé demeurer avec elle dans la réflexion et les interrogations qui rendent ce livre plaisant.

            Malgré ces éléments qui ne sont pas en faveur de son premier essai, le lecteur appréciera la franchise, voire l'audace d'Annick Dzokanga sur certains faits de notre société. Par exemple, pour elle, tous les enseignants blancs convaincus de la supériorité de leur "race" ne peuvent qu'être consciemment ou inconsciemment méprisants et brutaux à l'égard de leurs élèves noirs. Ce livre est donc un miroir qu'elle leur tend. Nous pouvons aussi vivement recommander Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs  à toutes les jeunes filles et femmes noires aux cheveux raides, c'est-à-dire qui portent des perruques ou des mèches. Si vous en connaissez, offrez-leur ce livre comme un miroir pour susciter le débat. C'est dire que sur bon nombre de sujets, le lecteur ne pourra que dire bravo à l'auteure qui est tout à fait convaincante.

Raphaël ADJOBI          Faites un don ou adhérez à la France noire

Titre : Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs, Conseils aux parents ; 249 pages.

Auteur : Annick Dzokanga

Editeur : Livre édité à compte d'auteur, juillet 2017. 

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18 août 2018

Cent ans de solitude (Gabriel Garcia Marquez)

                                            Cent ans de solitude

                                           (Gabriel Garcia Marquez)

Cent ans de solitude

            Si comme moi vous avez souvent entendu parler de ce roman sans jamais l'avoir ouvert pour vous y plonger, alors n'hésitez pas à sauter le pas. Gabriel Garcia Marquez nous livre ici un magnifique récit aux contours labyrinthiques et tout en spirale qui donne au lecteur le net sentiment de vivre un éternel recommencement des événements. En effet, suivre la famille Buendia, de génération en génération, vous donne l'impression que "le temps ne passait pas mais tournait en rond sur lui-même".

            Au temps de la conquête de l'intérieur des terres américaines par les vagues d'émigrants européens fuyant la misère de leur continent à la recherche d'une vie meilleure, la famille Buendia fonda Macondo, un village d'une vingtaine de maisons en terre glaise et en roseaux dans une contrée que personne ne pouvait situer sur une carte du pays. Mais voilà que bientôt, dans ce "village qui s'enlisait irrémédiablement dans les fondrières de l'oubli", tous les ans, au mois de mars, un groupe de gitans, avec à sa tête un gros bonhomme à la barbe broussailleuse du nom de Melquiades, venait y planter sa tente dans un tintamarre assourdissant pour faire découvrir à la population les nouvelles inventions à la mode dans les villes. Ainsi, chaque fois, José Arcadio Buendia découvrait une invention nouvelle qu'il passait l'année entière à expérimenter pour en saisir le secret. Et quand Melquiades mourut, le doyen de la famille Buendia se retrouva avec un mystérieux manuscrit qu'il passera sa vie entière à déchiffrer, et après lui chaque mâle de son clan.

            Ce qui séduit dans ce récit, c'est le ton avec lequel Gabriel Garcia Marquez dresse le portrait et décrit la vie des membres de la famille Buendia qui, de génération en génération, gravitent autour du mâle qui reprend en main la recherche du secret du manuscrit. A la suite des gitans, périodiquement, de nouveaux arrivants plongeaient Macondo dans une frénésie d'habitudes nouvelles qui s'éteignaient quelques années plus tard comme un feu de camp après le départ de joyeux fêtards. Alors, les Buendia comptaient dans leurs rangs les victimes de l'amour causées par le cataclysme. Le lecteur découvre très vite que dans ce clan familial, où les uns et les autres étaient obsédés par la solide solitude dans laquelle ils se trouvaient, chaque caractère semblait se forger ou se révéler par rapport à l'amour. Si "les femmes dans cette famille avaient des entrailles de pierraille" - et le cœur aussi - les hommes agissaient comme on prend "un billet éternel pour un train qui n'arriverait jamais à destination". Ainsi, alors que deux amoureux mourront pour Remedios-la-Belle après de vains soupirs, le colonel Buendia engendrera dans de multiples contrées dix-sept fils après trente-deux guerres livrées en vingt ans. Quant à Ursula, la centenaire trisaïeule, elle semblait jouer des tours à la mort parce qu'elle se fit la promesse d'exorciser le sort qu'elle croyait s'acharner irrémédiablement sur sa famille.

            Cent ans de Solitude est assurément un récit étourdissant aux portraits surprenants et étonnamment homogènes dans le groupe des hommes comme dans celui des femmes ; ce qui donne au lecteur l'impression d'une irrémédiable fatalité planant sur les personnages. Impression qui se confirme à la fin du roman dans la vie amoureuse des deux derniers descendants de la famille Buendia. Un roman très dense dans sa structure mais passionnant qui mérite amplement la réputation mondiale qui lui est faite.

Raphaël ADJOBI

Titre : Cent ans de solitude, 461 pages

Auteur : Gabriel Garcia Marquez

Editeur : Editions du Seuil, 1968.

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13 août 2018

La libération de Simone Gbagbo vue par les "frères" d'Alassane Ouattara : Alpha Blondy, Joël-Célestin Tchétché...

                 La libération  de Simone Gbagbo

         vue par les "frères"  d'Alassane Ouattara :

                        Alpha Blondy, Joël-Célestin Tchétché....

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           Il est très étonnant d'entendre de nombreux Ivoiriens féliciter ou remercier Dramane Ouattara pour avoir libéré, après sept années de détention arbitraire, 800 de ses prisonniers politiques dont Simone Gbagbo. En clair, aux yeux de ces Ivoiriens, l'emprisonnement sans jugement puis la libération sans jugement de toutes ces personnes - souvent en très mauvais état de santé - transforme en un jour le geôlier en libérateur digne de louanges. Ce point de vue qui traduit une totale absence de bon sens fait de ces compatriotes de Simone Gbagbo des esprits méprisables ! 

            Dès le 6 août, après la proclamation de la libération des prisonniers politiques, c'est une "Organisation internationale des femmes ivoiriennes pour la paix", apparue à New-York en juillet 2017, qui félicitait  Dramane Ouattara et le remerciait pour l'amnistie qu'il venait de prononcer. Cette organisation parlait alors de « moment historique (pour) la reconstruction émotionnelle de la Côte d'Ivoire ». Allez comprendre ce que cela veut dire. Et elle ajoute : « l'amour a pris le pas sur la haine ; la division va disparaître au profit de la solidarité et de la confiance mutuelle [...] La paix est en train de naître ».

            Oui, pour les femmes de cette organisation, Dramane Ouattara a fait montre d'un grand amour et a chassé par la même occasion de son cœur la haine qui l'animait jusque-là. Le voici donc tout à coup artisan de la paix ! Ce qui explique les félicitations sans une once d'ironie. Assurément, ces femmes ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Le caractère simpliste de leur réflexion en est la preuve.

            Par ailleurs, Monsieur Joël-Célestin Tchétché, porte-parole du RHDP en France - coalition du RDR de Ouattara et du PDCI de Konan Bédié au pouvoir depuis 2011 - agissant au nom du "Forum pour la démocratie et la liberté" a vivement félicité Ouattara. Selon lui et son organisation, « cette initiative personnelle du président de la République [...] confirme l'indépendance et l'autonomie de la Côte d'Ivoire ». En clair, un pays où le président prend l'initiative personnelle d'emprisonner puis de libérer qui il veut est un pays indépendant et autonome. Quelle richesse d'esprit ! Quel talent intellectuel ! Précisons que Monsieur Joël-Célestin Tché-tché fait partie de ceux qui affirment haut et fort que le régime de Laurent Gbagbo empêchait les Ivoiriens de circuler librement dans leur pays. Faisons-lui remarquer que malgré les grands travaux de Dramane Ouattara et la croissance à deux chiffres érigée en modèle pour le reste de l'Afrique, il ne paie pas tous les fonctionnaires ; et en appauvrissant les populations par des méthodes diverses, il a fini par faire de la Côte d'Ivoire le troisième pays en nombre de migrants fuyant vers l'Europe.                     

Prisonnier de Ouattara

           Plus surprenant encore que les propos des dames ivoiriennes de New-York et ceux du porte-parole du RHDP en France est le discours de l'ancien chanteur Alpha Blondy qui, brandissant son titre d'ambassadeur de la CDEAO en Côte d'Ivoire - titre ronflant parce que vide de sens au quotidien - félicite son « grand frère »  Dramane Ouattara en des termes exagérément laudatifs.

            En effet, ignorant sans doute le sens des mots, il qualifie la décision de Dramane Ouattara de « geste sublime », en d'autres termes « parfait », d'une grande hauteur morale. Il va même plus loin et fait de l'homme un bienfaiteur de l'humanité en assurant que grâce à lui « l'espérance promise à l'humanité devient une réalité » (Allusion aux paroles de l'hymne national ivoirien). On croirait entendre un récit épique. On est renvoyé à Ulysse, à Soundjata kéïta !... Pour bien comprendre Alpha Blondy, il faut peut-être simplement se dire que c'est un chanteur habitué à faire dans le rythme plutôt que dans le sens des mots qu'il ne maîtrise pas. Pour lui, il faut que l'association des mots sonne bien. C'est tout ! Leur sens est à ses yeux chose secondaire. Si vous ne tenez pas compte de cette remarque, vous le prendrez pour un fou à l'entendre comparer Ouattara à un dieu : « Que Dieu, l'Eternel, vous bénisse abondamment pour votre geste divin ! » Vous avez bien lu : le geste de Ouattara est divin, c'est-à-dire digne d'un dieu ! 

Prisonniers de ouattara

            Oui, pour Alpha Blondy, l'amnistie des 800 prisonniers politiques décidée par Ouattara l'élève au rang des dieux qui seuls sont capables d'un tel geste ! Oui, pour Alpha Blondy, jeter arbitrairement quelqu'un en prison durant sept ans puis le libérer est un idéal auquel tous les Ivoiriens doivent aspirer. Quelle plénitude en perspective pour des millions d'Ivoiriens qui peuvent voir là un avenir prometteur en politique ! Désormais, vous pouvez rêver que si demain vous devenez président de la république, vous pourrez emprisonner Alpha Blondy et tous ceux qui pourraient vous gêner dans votre action puis les libérer au bout de sept ans et vous aurez l'honneur d'être déclaré bienfaiteur de l'humanité et même un dieu.

            Pour notre part, nous voudrions nous éloigner de ce concert de louanges qui rabaisse l'esprit humain et dire à la Communauté européenne que si nous ne la félicitons pas, nous nous réjouissons de sa décision - même si elle est tardive - de réparer partiellement le mal qu'un de ses membres - La France - a fait à la Côte d'Ivoire. Nous lui demandons d'aller beaucoup plus loin que le rapport de ses ambassadeurs sur ce pays (1) ; rapport qui a produit l'effet que nous connaissons en ce mois d'août 2018. Puisque la source du mal que vit la Côte d'Ivoire se trouve en Europe, que celle-ci œuvre pour que le loup prédateur qu'elle a fait entrer dans la bergerie ivoirienne en sorte et retourne auprès de son maître permettant ainsi aux vrais démocrates de reprendre leur place. Le rapport cité plus haut ne dit-il pas que les autorités actuelles - qui ont bénéficié de l'aide militaire de la France pour s'installer - se « montrent hermétiques aux critiques internes ou externes, et semblent désireuses de ne laisser aucun lieu de pouvoir leur échapper » et que Alassane Dramane Ouattara est « trop faible politiquement pour accepter le jeu politique » , démocratique ? Alors, afin que cette équipe soit balayée de l'échiquier politique ivoirien, la commission européenne doit absolument faire libérer Laurent Gbagbo avant que le « mécontentement perceptible » de la population ne se convertisse en une violente révolution.

Raphaël ADJOBI

(1) Toutes les citations de ce paragraphe sont extraites du dernier rapport de l'Union européenne sur la Côte d'Ivoire.

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08 août 2018

Le pénalty et le compteur du buteur (par Raphaël ADJOBI)

            Le pénalty et le compteur du buteur

Souvenir d'une lecture de mon enfance que je cite de mémoire (CE2 ? CM1 ?) :

"La fin de la dernière prolongation approchait et ni l'une ni l'autre des deux équipes n'avait ouvert la marque. A certains mouvements du public, on voyait que des spectateurs quittaient leur place pour gagner la sortie. La foule croyait donc au match nul. [...] Je venais d'être mis en possession du ballon dans la surface de réparation lorsque mon adversaire direct me chargea assez rudement. Poussé par je ne sais quel sentiment, je simulai la chute brutale et restai étendu sur le terrain. Le coup de sifflet qui retentit alors glaça le sang de nos adversaires et dut pénétrer comme un stylet dans le cœur de leurs ardents supporters. Quand je me relevai, l'arbitre montra de son indexe tendu la tache blanche du pénalty. Je devais donner le coup de pied de réparation". (Auteur non retrouvé).

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Bien entendu, dans une école catholique, on ne pouvait tolérer une telle tricherie. Heureux hasard donc, le tireur du pénalty et le gardien de but sont de grands amis.  Aussi, le texte dit qu'à ce moment crucial du match, les deux amis se regardèrent longuement et "... mes yeux quittant ceux de Williamson lui indiquèrent le coin droit de la cage et je bottai". N'est-ce pas moralement beau ça ?

Mais ce n'est nullement du sens moral des tricheries qui occasionnent souvent les pénalty dont je voudrais vous entretenir. Je voudrais vous dire que sur les stades de football de mon enfance, le coup de pied de réparation appelé "pénalty" était toujours exécuté par le joueur ayant subi la faute ou ayant contraint l'adversaire à la provoquer. Aussi, je me demande depuis quand le choix de l'exécuteur de la sentence se porte-t-il délibérément sur le joueur le plus talentueux de l'équipe dans cet exercice.

J'avoue avoir toujours jugé moins dramatique pour le spectacle le fait que le pénalty soit exécuté par un autre joueur que celui sur lequel la faute a été commise ou dont le tire a provoqué la faute de main. Mais surtout, je trouve inadmissible que dans la concurrence au nombre de buts marqués le tireur de pénalty soit classé dans la même catégorie que ceux qui marquent des buts dans le feu de l'action. Pour moi, marquer cinq pénalty et marquer cinq buts dans l'action du jeu sont deux choses différentes témoignant de deux talents totalement différents. Si on y ajoute le fait que les pénalty sont souvent volontairement provoqués en l'absence de toute agression flagrante - comme c'est le cas dans le texte de mon enfance - on peut croire que le compteur de buts du tireur de pénalty a moins de valeur que celui des autres joueurs. C'est dire que pour moi, tous les buts ne se valent pas.  

Raphaël ADJOBI

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01 juillet 2018

Quilombos, communautés d'esclaves insoumis au Brésil (Flavio dos Santos Gomes)

                                           QUILOMBOS

               Communautés d'esclaves insoumis au Brésil

                              (Flavio dos Santos Gomes)

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            L'actualité sociale au Brésil en ce début du XXIe siècle est marquée par la revendication des populations noires du droit de propriété sur les terres que leurs ancêtres fuyant l'esclavage ont occupées durant des siècles ou des décennies avant 1888. Des terres disséminées sur tout le territoire, souvent éloignées des agglomérations ou des plantations gérées par les colons européens. On oublie en effet de souligner dans les manuels scolaires que la fuite des esclaves pour constituer des communautés libres était de très loin la première forme de lutte contre l'esclavage dans les Amériques. Flavio dos Santos Gomes vient donc nous le rappeler tout en nous montrant les différents visages de ces communautés d'esclaves insoumis appelées "quilombos" au Brésil.

            Depuis sa capture sur le sol africain, l'idée qui ne quitte aucun captif arrivant sur la terre du Nouveau Monde était la fuite vers la liberté. S'il est évident que sur les îles la sécurité des fugitifs dépendait souvent de la taille très variable du territoire, sur l'immense continent américain, très nombreux sont les captifs africains qui seront libres dès leur arrivée et transmettront à des générations de jeunes gens leurs savoir-faire de guerriers défenseurs des libertés. Contrairement aux idées reçues qui font des esclaves fugitifs - appelés "marrons" en France et "quilombolas" au Brésil - des êtres craintifs vivant de la chasse et de la cueillette dans des réduits inaccessibles, ce sont de vraies communautés villageoises avec leurs vergers, leurs champs d'ignames, de manioc, de riz, preuves de l'industrie des Africains que nous dévoile ici Flavio dos Santos Gomes. Il montre que ces communautés parvenaient même à échanger ou à vendre leurs productions dans les villes où les commerçants ne manquaient pas de se plaindre de cette concurrence clandestine. Non seulement les occupants des "quilombos" ou villages marrons ne se contentaient pas de vivre en autarcie ou de se défendre, mais ils étaient aussi capables de semer la terreur dans les plantations des colons où ils incitaient les autres esclaves à la fuite ou à la rébellion. Sans cesse soumis à la menace des Européens, la force d'un "quilombo" devait donc résider dans la volonté de s'imposer aux plantations des colons à travers les esclaves ou les maîtres auxquels ils exigeaient le paiement d'une taxe en provisions, armes ou argent.

            Par ailleurs, alors que les manuels scolaires nous font croire que les esclaves indigènes - faussement appelés "Indiens" - ont été remplacés par des Africains de manière systématique, ce livre montre que du XVIe au XVIIIe siècle l'esclavage dans les Amériques englobait indistinctement ces deux types de main-d'œuvre. Esclaves ou "libres", les "Indiens" étaient soumis au travail obligatoire dans les plantations.

            En s'attachant à la taille et à la puissance d'une foule de "quilombos" du Brésil, du Suriname, de la Guyane Française et de la Guyane hollandaise, à leur organisation économique et à leurs systèmes de défense parfois sophistiqués, l'auteur nous dévoile une Amérique esclavagiste où la figure de l'Africain apparaît intimement attachée à la liberté tandis que l'Européen s'appliquait à l'empêcher d'exploiter son génie créateur. On remarque aussi que dans leur lutte, les fugitifs et les esclaves des plantations se sont toujours montrés très conciliants avec les Européens ; les uns ne se rebellant que devant la maltraitance et les autres devant le poids des menaces des chasseurs d'esclaves à la solde de l'administration coloniale ou des grands planteurs.

            Ce livre de Flavio dos Santos Gomes est à découvrir comme une cartographie des foyers de résistance des Africains contre l'esclavage auquel les destinaient les colons européens dans le Nouveau Monde.   

Raphaël ADJOBI

Titre : Quilombos, communautés d'esclaves insoumis au Brésil.

 Auteur : Flavio dos Santos Gomes.

Editeur : l'Echappée, 2018.

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