Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

01 mars 2014

La vie de nègre d'Alexandre Dumas

           La vie de nègre d’Alexandre Dumas

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            Alexandre Dumas est certainement l’auteur français le plus populaire au monde. Qui n’a jamais entendu parler des Trois mousquetaires ? Qui n’a jamais entendu prononcer la formule « un pour tous, tous pour un » ? En tout cas, en France, tous les enfants ont joué, jouent et joueront encore longtemps à imiter ses héros.

            C’est lors du transfert de sa dépouille au Panthéon le 30 novembre 2002 que l’on a pu mesurer à quel point cet écrivain français a marqué des générations d’élèves à travers la terre entière. Sur le site www.dumaspere.com, les internautes du monde entier avaient exprimé leur admiration et leur reconnaissance a l'égard du génie d’Alexandre Dumas. Chose étonnante, aucun n’avait évoqué sa négritude ; comme si devant le talent, l’homme avait disparu. On oublie trop souvent que quand les gens écrivent des romans, ils ne cessent pas d’être homme et de vivre les meurtrissures de la vie quotidienne qui souvent forgent leur caractère et orientent même leur production littéraire ou artistique. Après avoir piétiné et rejeté son père dans l’oubli malgré tout ce qu’il a fait pour la République, après avoir refusé de réhabiliter ce père injustement déshonoré alors qu'il fut le plus glorieux général français de la fin du XVIIIe siècle, le 30 novembre 2002, la nation tout entière a chanté et loué le fils qui ne cessa de le pleurer. 

            Je me réjouis de savoir que la proposition du transfert des cendres d’Alexandre Dumas ne soit pas venue des Afro-Français. Il est certain que la cérémonie aurait été entachée d’une malsaine polémique.

            Je ne peux ici saluer le talent littéraire d’Alexandre Dumas. Ceux dont l’enfance fut bercée par ses récits sauront le faire mieux que moi qui n’ai lu que Joseph Balsamo bien tard. Cependant, je dirai à la manière de Montaigne que c’est l’homme qui m’intéresse. Quels sont les événements de la société, les faits de la vie quotidienne qui ont affecté la sienne ? C'est ce que je vous propose ici. Plongeons donc ensemble dans la vie - méconnue de beaucoup - du père des Trois Mousquetaires ; une vie de nègre faite de racisme subi au quotidien.

              Le toilettage ou la "dénégrification" d'Alexandre Dumas   

            Durant tout le XXe siècle jusqu'en ce début du XXIe siècle, les œuvres critiques et les manuels scolaires se sont appliqués à cacher à des générations de lycéens et d'étudiants la « négritude » ou la part nègre d'Alexandre Dumas, et le racisme qui en est le pendant obligé dans la société française. Pour ce faire, les écrits le concernant ne s'attardaient jamais sur sa famille. Partout on évoquait à peine son père, né esclave avant de devenir le premier général noir de la France et même un héros national parmi ses contemporains avant de sombrer dans la déchéance puis l'oubli. On évitait de mentionner les quolibets et le racisme primaire dont il a été la victime durant sa vie entière.

            Aussi, dans la conscience populaire française du XXe siècle, Alexandre Dumas est demeuré un grand écrivain français dont la blancheur de peau - sa « blanchitude » - n'était pas à démontrer. Pour tout le monde, son œuvre qui célèbre l'esprit de la société française d'une certaine époque ne pouvait qu'être celle d'un Français blanc pétri de la culture et des traditions blanches de son temps. Pouvait-on croire un seul instant qu'un homme qui a du sang noir ait pu s'élever à un tel degré de génie pour peindre les mœurs françaises avec autant de virtuosité ? Non ! Une littérature de cape et d'épée ne saurait jaillir que de la plume de la branche pure des citoyens français : la race blanche, la race de ceux que des imbéciles ignorant les mélanges à travers les siècles appellent encore « Français de souche ». 

            Afin de mieux montrer que le génie d'Alexandre Dumas et de son fils, auteur et dramaturge lui aussi - célèbre grâce à La Dame au Camélia - n'a rien à voir avec le monde nègre, on a nommé l'un Alexandre Dumas père et l'autre Alexandre Dumas fils. Par voie de conséquence, le général Dumas, le métis, était exclu de la lignée des grands hommes de la France ! Rayer ainsi son père de l'Histoire fut la marque d'un racisme officialisé que la nation française a voulu, consciemment ou non, infliger au célèbre écrivain.     

            Et quand – avec le temps, et la curiosité aidant - il se trouva quelques individus parmi nous pour souligner de façon un peu trop appuyée la part nègre de ce génial père des Trois Mousquetaires, très vite, on a vu ressortir les arguments de son époque cent fois utilisés pour le discréditer. Il aurait, rappelle-t-on, abusé du recours aux « nègres » pour ses productions littéraires. Sa prodigalité littéraire ne s'expliquerait que par le fait que d'autres travaillaient dans l'ombre pour qu'il existât. Et en ce XXIe siècle, comme dans les siècles précédents, il a encore fallu démontrer que le père des Trois Mousquetaires était indubitablement le père de ses œuvres même si d'autres ont entrepris de sérieuses recherches pour lui et l'ont même remplacé dans la production de certains feuilletons destinés à la presse de son époque. 

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            Oui, Alexandre Dumas est définitivement réhabilité ! Le racisme n'a pas eu raison de son talent et de la Vérité. Comme l'a si bien souligné l'historienne Simone Bertière, il est prouvé qu'Auguste Maquet, à qui on a voulu faire partager la paternité de certaines œuvres avec Dumas, n'a absolument aucun talent d’écrivain ! Collaborateur d'Alexandre Dumas durant sept ans comme documentaliste, il avait apparemment continué seul à fournir les copies de feuilleton à la presse au moment où son maître s'est jeté dans la politique. « [Maquet] se sent alors pousser des ailes, il commence alors à traiter directement avec les directeurs de journaux, et il finira par traîner Dumas devant les tribunaux. Il obtient de l'argent, mais pas le partage de la réputation qu'il réclamait. [...] on a retrouvé certains "premier jets des "Trois Mousquetaires" écrits de la main de Maquet. A première vue, on se dit que tout y est. Mais à y regarder de près, le texte est plat, sans charme. Les détails que Dumas ajoutera ou changera ensuite feront tout le relief, toute la saveur du passage. D'ailleurs Maquet a ensuite publié d'autres récits sous son nom, et ses romans ne valent rien... Dans ce couple étrange, c'est Dumas, et Dumas seul qui est l'écrivain »(1). Alexandre Dumas était déjà célèbre avant la contribution d’Auguste Maquet. Celui-ci n'a été qu'un documentaliste au départ très honoré de travailler pour l'illustre dramaturge dont la réputation n'avait jusque là jamais été contestée. 

            D’ailleurs, aujourd’hui, les recherches de l’Américain Tom Reiss (2) démontrent de façon éclatante qu’aucun Français blanc n’aurait pu écrire Les Trois mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo ou Georges. Tout simplement parce que toutes ces œuvres sont profondément imprégnées de la personnalité du père métis, le général et comte Alexandre Dumas né esclave à Saint-Domingue qui deviendra Haïti. Par exemple, au XVIIIe siècle, comme aujourd'hui, presqu'aucun Français n'était capable de situer Monte-Cristo sur une carte du monde.

                                            "Eh bien ! c'est un nègre !"

            Ce n'est donc que par pur racisme que l'on a régulièrement exhumé la querelle qui a opposé le père des Trois Mousquetaires à Auguste Maquet. Ce racisme, Alexandre Dumas le vivait quotidiennement. Et contre ceux qui ne voulaient voir en lui qu'un nègre - jusqu'à son nom qu'il tient de sa grand-mère noire et esclave - au XIXe siècle, il a fallu que Victor Hugo prenne sa défense : « Le nom d'Alexandre Dumas est plus que français, il est européen ; il est plus qu'européen, il est universel. Alexandre Dumas est un de ces hommes qu'on pourrait appeler les semeurs de civilisation ». L'usage constant du racisme à son égard témoigne à quel point ce quarteron aux cheveux crépus, fils d'un métis, gênait ses contemporains jaloux de son talent et de sa notoriété. 

            Mais plus terrible encore sont les quolibets, les imbécilités que les petits esprits vous jettent à la figure. « Eh bien ! c'est un nègre ! » disait ainsi de lui Balzac. On rapporte que la célèbre actrice appelée Mademoiselle Mars s'écria un jour après avoir reçu Alexandre Dumas chez elle : « Il pue le nègre, ouvrez les fenêtres ! » Autre circonstance, autre fait. « Dumas un jour entre dans un salon. L'un de ses ennemis le voyant arriver change de conversation et se lance dans une savante dissertation sur les "nègres", comme l'on disait alors. Plaisanteries fines d'un racisme ordinaire. Dumas ne bronche pas. L'autre élargit sa démonstration aux colorés de tous horizons. Dumas n'a garde de bouger, encore moins de répondre. Enfin, n'y tenant plus, l'odieux personnage apostrophe directement notre auteur :

- Mais au fait, mon cher maître, vous devez vous y connaître, en nègres, avec tout ce sang noir qui coule dans vos veines.

Dumas réplique alors, sans avoir à élever la voix au milieu d'un profond silence du salon dévoré d'anxiété :

- Mais très certainement. Mon père était un mulâtre, mon grand-père était un nègre et mon arrière grand-père un singe. Vous voyez, Monsieur : ma famille commence où la vôtre finit » (3)

            Surtout après le succès des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte-Cristo, les critiques s'acharnèrent contre lui, et ne manquèrent pas une occasion pour rappeler ses origines africaines. « Grattez l'écorce de M. Dumas, écrit Eugène de Mirecourt, vous trouverez le sauvage. Il tient du nègre et du marquis tout ensemble. [...] Le marquis joue son rôle en public, le nègre se trahit dans l'intimité ! » De leur côté, les caricaturistes ne lui épargnèrent guère les clichés racistes et se moquèrent sans discontinuer de ses ambitions d'écrivain. Le Charivari publia un dessin le représentant au-dessus d'une marmite dans laquelle il fait bouillir tout cru les personnages de ses romans : les yeux exorbités, il lance un regard démoniaque à un mousquetaire qu'il porte à sa bouche exagérément lippue prête à déguster de la chair blanche ! Après avoir commenté cette caricature, l'Américain Tom Reiss écrit : « Si son père était mulâtre, l'écrivain n'avait qu'un quart de sang noir mais, depuis la fin du XVIIIe siècle, les préjugés de couleur s'étaient ancrés dans les mentalités et le teint cuivré que le général avait légué à son fils suscitait moins l'admiration que le mépris » (4). 

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            Il est certain que ces insultes blessaient profondément Alexandre Dumas. Cependant, il ne le manifestait pas. En revanche, comme l'a si bien montré Tom Reiss (4), il n'a jamais supporté que son père, le plus glorieux général de la fin du XVIIIe siècle ait sombré dans l'oubli total des livres d'histoire. Aussi s'est-il appliqué à le venger à sa façon en inventant des héros qui lui ressemblent beaucoup. D'ailleurs, le père des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte-Cristo le dit lui-même : « Lorsque j'ai découvert que j'étais noir, je me suis déterminé à ce que l'homme voie en-dessous de ma peau ». Et sous la peau de ses héros, que trouve-t-on ? Toutes les valeurs qu’incarnait à ses yeux son père !     

            C'est pourquoi, le jour du transfert de ses cendres au Panthéon, les nombreux discours qui ont été prononcés en cette occasion ignorant le racisme qui l’a poursuivi durant toute son existence ou se limitant à l'évocation de son ascendance nègre, ces discours-là m'ont profondément offusqué. Mis à part Claude Ribbe (cela va de soi ; il est métis, donc Noir), seul le Président Jacques Chirac a osé longuement parler de l’injustice dont il a été l’objet du fait de ses origines nègres, en d’autres termes du racisme dont il a souffert : « La République, aujourd'hui, ne se contente pas de rendre les honneurs au génie d'Alexandre Dumas. Elle répare une injustice. Cette injustice qui a marqué Dumas dès l'enfance, comme elle marquait déjà au fer la peau de ses ancêtres esclaves. […] Fils de mulâtre, sang mêlé de bleu et de noir, Alexandre Dumas doit alors affronter les regards d'une société française qui […]lui fera grief de tout : son teint bistre, ses cheveux crépus, à quoi trop de caricaturistes de l'époque voudront le réduire, sa folle prodigalité aussi. Certains de ses contemporains iront même jusqu'à lui contester la paternité d'une œuvre étourdissante et son inépuisable fécondité littéraire qui tient du prodige. »

            Devant cette reconnaissance officielle du talent, mais aussi de la nature profonde de l'homme et de sa vie de nègre, il est inutile de s'étendre davantage. Alexandre Dumas est enfin reconnu comme un écrivain nègre français parce qu'il a vécu comme tel et s'est reconnu comme tel. 

Raphaël ADJOBI              / Faites un don à l'association La France noire 

(1) Entretien de Simone Bertière publié dans le journal Le point du 24-31 décembre 2009. Simone Bertière est l'auteur de Dumas et les mousquetaires. Histoire d'un chef d'œuvre, éditions de Fallois

(2) Dumas le Comte noir... L'histoire du vrai comte de Monte-Cristo, édit. Flammarion 2013.

(3) Biet C., Brighelli J.-P., Rispail J.-L., Alexandre Dumas ou les aventures d'un romancier, Paris, Gallimard, Coll. Découverte, 1986, p.75). 

(4) Tom Reiss, Dumas le comte noir..., Ed . Flammarion 2013, p. 24 

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24 février 2014

Où étaient les Français dits de souche pendant la seconde guerre mondiale ? Notre France est d'origine étrangère !

     Où étaient les Français dits de souche

           pendant la seconde guerre mondiale ?                                    

Soldats coloniaux 0002

Après le livre de Jacques Lusseyran (Et la lumière fut) qui dévoile que la résistance française n'était pas un mouvement de masse mais le travail de quelques activistes réunis au sein de groupuscules traqués par la police allemande et le régime officiel Français (Vichy), voici qu'Edwy Plenel vient enfoncer le clou en soulignant la maigre contribution des Français dits de souche à la libération de la France en 1945. En d'autres termes, la grande majorité des français qui rejettent aujourd'hui tous ceux qui n'ont pas une couleur de peau semblable à la leur sont des planqués ou des fils de planqués durant la seconde guerre mondiale.

Il suffit de regarder la réalité de la France en face pour comprendre qu'il ne pouvait pas en être autrement à cette époque. D’abord, l’armée française était restée fidèle à Vichy et n’a participé en aucune façon à la libération du pays. Ensuite, 80 à 90% des français qui chantent la Résistance et qui croient que leurs parents ou grands-parents sont des résistants sont des menteurs ou des incultes ! Ils ne connaissent pas notre histoire parce que l'Education nationale n'enseigne pas encore la vérité sur ce chapitre. « Ce placard mémoriel » reste à ouvrir ! Selon jacques Lusseyran, pendant la seconde guerre mondiale, au moins 50% des Français étaient des « traitres […] pires que la gestapo » ! Et le reste de la population était constituée de « la masse informe des hésitants, de tous ceux qui approuvaient ce que nous faisions et se gardaient bien de le faire » ; ce sont ceux-là que l'on appelle communément « les planqués ». C'était cela la France ! Et la France raciste d'aujourd'hui – qui descend dans les rues pour crier sa colère contre « l’immigration, l’islamisation de la France et le remplacement de la population » - est constituée des enfants des « traites » et des « planqués » qui ont laissé la défense de la mère patrie aux soldats des colonies quand il fallait aller au feu. Il convient donc de retenir une fois pour toutes que ce sont les parents de ceux que l’on montre aujourd’hui du doigt qui ont permis à Charles de Gaulle de gagner son pari : c'est-à-dire de s'asseoir à la table des vainqueurs et non pas apparaître comme le pion des Anglais et des Américains qui ont volé au secours de la France. Edwy Plenel a donc raison de rappeler cela à la France raciste et ignorante de son histoire. Il rejoint ainsi Gaston Monnerville, ce métis guyanais qui fut durant plus de vingt ans le président du Senat français. « Sans l’empire, disait Gaston Monnerville le 15 mai 1945, la France ne serait qu’un pays libéré. Grâce à l’empire, la France est un pays vainqueur ».           

                                   "Notre France est d'origine étrangère"

                                          (Edwy Plenel / 19-02-2104)           

"La question coloniale est au coeur de notre présent, parce qu'elle est un noeud qui n'est pas dénoué. Nous avons dénoué ce placard à mémoires qui est celui de Vichy et de la collaboration, de la contribution des officiels sur le génocide. Mais il en est un autre qu'il faut dénouer, ouvrir, regarder en face, car sinon les monstres continueront à s'ébattre dans nos rues et à brandir la haine de l'autre, la hiérarchie des cultures, des religions, des civilisations, etc... C'est la question coloniale qui nous caractérise, qui est au cœur de la diversité de notre peuple, qui est au cœur de notre relation au monde. Car nous sommes faits de cette diversité.  

            Nous sommes d'ailleurs la seule ancienne puissance coloniale à avoir toujours - sur à peu près tous les continents - une présence coloniale encore aujourd'hui. Alors affronter cela (la question coloniale), c'est assumer un imaginaire qui combat ceux qui aujourd'hui essaient de rabaisser la France.

            Je dis souvent que notre France est d'origine étrangère... Je m'explique ! Savez-vous qu'au 31 juillet 1943, sur l'ensemble des Forces Françaises Libres - je parle donc de la deuxième guerre - on comptait 66% de soldats coloniaux, 16% de légionnaires - la plupart étrangers - et seulement 18% de Français de souche ? (selon les termes de l'époque qui font hélas retour !).  

            Sans compter la résistance intérieure où les étrangers - les STPMOI (M.O.I pour « main d'Oeuvre Immigrée »), les Républicains espagnols - étaient en grand nombre, les troupes militaires qui vont permettre au général de Gaulle de réussir son pari politique en plaçant la France à la table des vainqueurs en 44-45, alors que la perdition morale de ses élites dirigeantes dans la collaboration aurait dû logiquement la mettre dans le camp des vaincus avec cette droite maurassienne qui aujourd'hui fait retour... eh bien, ces troupes (françaises libres) venaient à plus de 80% des ailleurs coloniaux et des lointains étrangers !  

            Sans eux, sans ces diverses humanités portées à son secours, la France ne serait pas devenue depuis l'après-guerre mondiale - sur le papier constitutionnel - une République démocratique et sociale.

            Il ne s'agit pas de repentance. Il s'agit de reconnaître la France telle qu'elle est, telle qu'elle vit ! Et cette question de mémoire, cette question actuelle est au cœur de notre question sociale ; c'est accepter la diversité de notre peuple dont il est question. […]" 

Edwy Plenel          ° La libération de Paris volée à l'armée de l'empire

Mercredi 21-02-2014 sur Radio France Culture

Raphaël ADJOBI (pour l'introduction)

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12 février 2014

Et la lumière fut (Jacques Lusseyran)

                                          Et la lumière fut

                                         (Jacques Lusseyran)

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            Si ce livre se présente de toute évidence comme un témoignage supplémentaire à verser au compte de la Résistance française durant la seconde guerre mondiale, il est avant tout le récit des vingt premières années d'un aveugle qui a eu le bonheur de ne pas vivre comme un aveugle ordinaire. Si son engagement dans la Résistance occupe ici une grande place, ce qui retiendra l'attention c'est le travail de conquête de la vie et du monde extérieur entrepris par Jacques Lusseyran après avoir perdu la vue dans un accident au collège. 

            Parler de reconquête du monde extérieur est en effet la grande leçon qui nous fait comprendre le fonctionnement d'une personne qui a perdu la vue. Un fonctionnement qui ne va pas de soi, puisque tous les aveugles n'arrivent pas au même degré d'exploitation de leurs sens, souvent par manque d'éducation ou d'expérimentations. 

            Avec Jacques Lusseyran, on découvre comment l'aveugle voit. Oui, l'aveugle voit le monde extérieur, grâce à une démarche extraordinaire ! Après avoir vainement cherché à se projeter en avant pour appréhender les objets à la manière des voyants, c'est par un mouvement d'intériorisation du monde qu’il a découvert que celui-ci se reflète en lui. Oui, ce mouvement d'intériorisation lui permet de voir le monde dans un flot de lumière et de couleurs encore plus éclatant que celui des voyants. Non, il n'y a pas « un monde unique, le même pour tous ! » qui laisserait croire que « tous les autres mondes seraient des illusions rétrogrades ! ».  Outre cela, Jacques Lusseyran est très bien placé pour nous confirmer à quel point la perte d'un sens met tous les autres en branle et les aiguise à un degré qu'aucun voyant ne peut soupçonner.  

            C'est pourquoi la deuxième leçon que l'on peut retenir de son expérience semble s'adresser particulièrement aux parents qui auraient un enfant aveugle : il faut absolument éviter de protéger excessivement ces enfants ! Un enfant aveugle est capable de faire exactement tout ce que font tous les enfants du monde si on leur en donne l'occasion. Un enfant aveugle trop protégé demeure aveugle et triste. La trop grande prévenance l’enferme à jamais dans une bulle et tue ses sens et donc ses capacités. 

            Quant au reste du livre, il nous donne une vue très réaliste de la Résistance française au nazisme. En effet, à dix-sept ans, Jacques Lusseyran l’aveugle était devenu le chef d’un réseau de résistants ! Si presque tous les Français qui ont traversé la période 1939 à 1945 se vantent d’avoir été de la Résistance, à la vérité, selon lui, la moitié de la population était faite de traîtres ; des « traîtres involontaires » que la peur affolait et rendait pires que les traîtres professionnels. « Constatation déplaisante, mais qu'il fallait bien avaler : la moitié de Paris était faite de ces gens-là. Ils n'avaient pas d'intentions criminelles ; ils n'auraient pas fait, comme on dit, de "mal à une mouche". Mais ils protégeaient leur famille, leur argent, leur santé, leur situation, leur réputation dans l'immeuble. [...] Et ils étaient pires que la Gestapo ». Pour ces gens-là, les résistants étaient des « terroristes » ! (p. 178) Afin de nous convaincre que la Résistance était loin d’être un mouvement populaire, il fait deux observations édifiantes : « les quatre cinquièmes de la Résistance en France étaient composés d'hommes qui avaient moins de trente ans ». L'explication est simple : les plus de trente ans avaient peur pour leur femme, leur position, leur vie ! Il note aussi que pendant l'année scolaire 1941-1942, à Louis-le-Grand, dans ces "classes d'élite", sur quatre-vingt-dix garçons, seuls six entrèrent dans la Résistance ! 

            Et la lumière fut est donc un livre à deux facettes : d'une part, une prodigieuse expérience humaine qui nous fait découvrir qu'un aveugle peut parler des gestes caractéristiques des personnes qui l’entourent, de leur teint, de la couleur de leurs cheveux, de leur beauté, de leur élégance ou de leur maladresse physique ! Un aveugle sait mieux que quiconque à quel point notre voix traduit et trahit nos émotions, nos sentiments et toute notre personnalité ! D'autre part ce livre est le témoignage d'un militantisme qui nous fait oublier la barrière de la cécité. On comprend bien en le lisant que la Résistance française n'a jamais été un phénomène de masse mais l'esprit d'entreprise et de courage de quelques individus qui savaient très bien qu'ils risquaient leur vie à essayer de contrecarrer la machine allemande. Et cet esprit d'entreprise et de courage, un aveugle en était capable. 

Raphaël ADJOBI

Titre : Et la lumière fut, 282 pages

Auteur : Jacques Lusseyran

Editeur : Les Editions du Félin, décembre 2012

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13 janvier 2014

Comment nous vivons, comment nous pourrions vivre (William Morris)

Comment nous vivons, comment nous pourrions vivre

                                        (William Morris)

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            Inutile de vous démontrer la cohérence des trois essais qui composent ce livre. Je vous renvoie pour cela à la belle préface de Francis Guévremont qui, au-delà de leur unité, montre l'étonnante pertinence des propos et des préoccupations de William Morris à travers les trois conférences qui nous sont données ici. Cette préface vous permettra aussi de découvrir qui est William Morris (1834-1896).

            Je suppose que, comme moi, nombreux sont ceux qui ignorent tout de ce peintre, artisan, conservateur d'art, engagé dans la lutte pour le triomphe de la pensée socialiste au XIXe siècle ; celui qui n'a cessé de revendiquer « l'égalité de condition [...] jusqu'à ce qu'enfin nous franchissions la frontière et que le monde civilisé devienne le monde socialisé ».

            Des trois textes, c'est le second – qui a d'ailleurs donné son titre à l'ouvrage – que nous recommandons au lecteur de manière particulière. Nous sommes certains qu’il sera étonné par la modernité des propos de william Morris sur le spectacle du monde : le jeu des puissances économiques s'appuyant sur les puissances politiques pour dominer le monde à coup d'arguments fallacieux qui endorment les travailleurs devenus à la fois des machines et des esclaves du commerce.

            En effet, pour bien apprécier le texte, il ne faudra à aucun moment perdre de vue qu'il date du XIXe. Cela permettra au lecteur de comprendre que les forces économiques prédatrices d'aujourd'hui sont nées avec l'essor de l'industrie qui s'est fixé pour but la conquête de marchés par tous les moyens dans tous les coins du monde. C'est le développement industriel qui a permis la division du monde en deux catégories : d'un côté les travailleurs, « la seule partie essentielle de la société - la partie vitale », et de l'autre « les classes parasites, qui vivent à leur dépens ». Ces dernières qui sont une classe de profiteurs constituent également une classe de joueurs. Le commerce mondial est en effet un monde de jeux où l'on parie sur les conquêtes et les défaites.

            Parler de conquêtes et de défaites, c'est penser à la guerre. Et William Morris nous montre qu' « il s'agit bien d'une guerre, une guerre qui ne se fait pas entre nations rivales mais entre entreprises concurrentes, entre bataillons capitalistes » avec les mêmes effets qu'une vraie. Dans les deux cas, il s’agit de « couler, de brûler et de détruire ». Les industriels poussent les nations à lutter les unes contre les autres pour conquérir les marchés du monde ; les grandes sociétés se battent entre elles pour la moindre parcelle des profits de ces marchés. Et de leur côté, les travailleurs doivent lutter les uns contre les autres pour leur subsistance. 

            Ce spectacle désolant conduit l'auteur à cette analyse : Tant que [les travailleurs] devront lutter les uns contre les autres pour le privilège de travailler, ils appartiendront […] à ces entreprises en concurrence [...]. Ils ne seront pour ainsi dire que les pièces de ces machines à fabriquer le profit ». Ils « trimeront, geindront, mourront pour fabriquer le poison qui assassinera nos semblables » dans les coins du monde où les industriels organisent un véritable « brigandage impuni et infamant » avec la complicité de leurs gouvernants.     

            C'est pourquoi, dès le début du livre, William Morris affirme que les socialistes qui ont peur d'user du terme « révolution » pour parler de la société à proposer ont tort. Selon lui, ils ont tort de le remplacer par le mot « réforme » (ou « refondation », très employé dans certains pays en ce XXIe siècle). Car le mot « réforme » n'a pas le sens du mot « révolution [qui], dans son sens étymologique, suppose un changement touchant les fondements de la société ». Or, au regard du spectacle du monde, ce sont les fondements de la société qu'il faut revoir. Une véritable réorganisation du travail et de l'échange entre les peuples de la terre s'impose. Et même si cela fait peur à certains, il est indéniable qu'elle est porteuse d'espoir. Et la tâche de tout socialiste, dit l'auteur, c'est de donner espoir aux opprimés et faire trembler la minorité des oppresseurs. 

            Aujourd’hui où les termes délocalisation, achat à vil prix de terres étrangères et de course aux matières premières des pays non industrialisés sont devenus courants, ce livre apparaît tout à fait prémonitoire. Et même si les solutions que suggère son auteur peuvent paraître utopiques, c’est simplement parce que nous sommes encore trop nombreux à ne pas vouloir changer nos habitudes. Assurément n’importe quel lecteur conviendra avec lui que nous pourrions vivre autrement. 

Raphaël ADJOBI   

Titre : Comment nous vivons, comment nous pourrions vivre, 40 pages (texte) ;  141 p. le livre

Auteur : William Morris (1834-1896)

Editeurs : Rivages poche / Petite bibliothèque, janvier 2013

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13 décembre 2013

Qu'avez-vous fait quand Nelson Mandela était en prison ?

      Qu’avez-vous fait quand Mandela était en prison ?  

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            Voilà la seule question à laquelle devraient répondre tous les gouvernants qui se sont pressés en Afrique du Sud pour rendre hommage à l’ancien prisonnier du régime racial de ce pays. C’est également la question à laquelle devraient répondre tous les hommes politiques africains ainsi que les journalistes européens qui ont oublié la ligne éditoriale de leurs maisons alors ouvertement contre la lutte du parti politique de Nelson Mandela avant sa sortie de prison en 1990.

Pour ma part, c’est en France, vers la fin des années 70, que j’ai découvert les mouvements de soutien au célèbre prisonnier politique devenu aujourd’hui un héros planétaire. Dans les années 70 et 80, en Côte d’Ivoire et ailleurs en Afrique, les hommes politiques francophones se gardaient bien de lui témoigner leur solidarité, laissant ainsi leur population dans l’ignorance de la souffrance des Sud-Africains et de la solidarité dont ils avaient besoin. Et comme la jeunesse francophone n’était absolument pas politisée, nulle part on n’a vu des manifestations publiques soutenant la lutte de l’ANC.

Aussi, au moment où Nelson Mandela nous quitte sous les hommages enflammés des chefs d’Etat européens et africains, c’est aux jeunes communistes français que va toute ma reconnaissance. C’est grâce à eux que je peux dire que j’ai soutenu son combat à une époque où pour les hommes politiques français – particulièrement pour Jacques Chirac et tous les leaders de la droite – il n’était rien d’autre qu’un terroriste. Rares sont les dirigeants français d’aujourd’hui qui peuvent affirmer sans mentir qu’ils avaient dans leur jeunesse activement milité pour la libération de Nelson Mandela. Avant 1990, seul le parti communiste brandissait dans ses différentes manifestations son portrait pour populariser son combat. Seule la jeunesse communiste placardait les photos du prisonnier de l’apartheid dans les universités françaises.

Aujourd’hui, les socialistes français, les mouvements politiques de droite, les journalistes de tous bords volent la vedette aux vrais amis de Nelson Mandela en France. Nicolas Sarkozy a-t-il signé une seule pétition demandant sa libération quand il était prisonnier ? Hollande a-t-il signé les pétitions que les communistes lui tendaient alors ? La France politique d’avant la libération de Mandela avait à l’égard de l’ANC et de son leader la même attitude et la même vision des choses que le pouvoir français d’aujourd’hui à l’égard de l’opposition ivoirienne et de ses prisonniers. Hier comme aujourd’hui, toute opposition à un pouvoir ami est considérée comme un acte terroriste. Et quand il ne soutient pas ouvertement un ami, le pouvoir français fait mine de ne pas voir ses crimes.

Depuis sa libération, c’est l’Europe qui a fait de Mandela un héros de la paix. Et les journalistes européens ont fini par nous faire oublier que l’homme partage son prix Nobel avec son ancien geôlier Frederick Declerk. Comme il fallait s’y attendre, à leur tour, les Africains reprennent les formules et les slogans européens sans même y ajouter leur perception personnelle de l’homme. Mais cette fois, ce mimétisme s’explique par le fait que bon nombre d’entre eux n’ont jamais connu l’action militante en faveur de Mandela ou de tout autre prisonnier politique noir.

Je me souviens qu’à l’université de Dijon, les Ivoiriens refusaient de lire les journaux et les tracts communistes que leur tendaient leurs camarades Français ; tout simplement parce qu’ils estimaient que bénéficier d’une bourse d’Houphouët-Boigny – c’était leurs propres termes – ne les autorisait pas à se mêler de politique. Mis à part quelques étudiants maliens et bukinabés très politisés, les Africains n’osaient même pas s’arrêter pour signer une pétition. Aujourd’hui, ces anciens étudiants devenus des dirigeants politiques ou de hauts fonctionnaires de l’Etat rendent hommage à Nelson Mandela alors qu’ils n’acceptent pas d’opposition au régime qu’ils ont installé dans leur pays.

La disparition de Nelson Mandela apparaît donc comme une belle occasion de rappeler à la jeunesse africaine qu’elle doit se garder de suivre les pas de cette génération qui rend bruyamment hommage à un homme dont elle n’a pas soutenu le combat. Qu’elle sache que nombreux parmi ceux qui se prosternent devant sa dépouille qualifiaient sa lutte de terroriste.

Oui, c'est à vous, jeunes africains de vous inspirer de la solidarité des jeunes communistes français pour ne pas laisser dans l’indifférence et l’oubli vos leaders qui défendent une Afrique libre de disposer d’elle-même.

Si les Européens ont oublié que l’apartheid a été le fruit de leur colonisation, vous ne devez pas manquer l’occasion de faire du combat de Nelson Mandela un bel exemple d’émancipation et de prise en main de la destinée de chaque pays du continent noir. Ce n'est pas l'icône aujourd'hui couverte d'encens qu'il faut regarder, mais le résistant au racisme érigé en système d'état que la colonisation avait rendu possible en terre africaine. N'oubliez surtout pas qu'en Afrique francophone, sous le couvert de gens qui vous ressemblent, le colonialisme continue de rendre encore possible d'autres formes d'humiliation. Que l'image de Nelson Mandela soit donc pour vous un repère sûr qui vous indique le chemin de la conquête de la dignité de chaque Africain. Quel bel héritage !

Raphaël ADJOBI

Visible aussi sur le blog politique de Raphaël  ici

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08 décembre 2013

Anatomie d'un crime (Elizabeth George)

                                   Anatomie d'un crime

                                        (Elizabeth George)

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            A vrai dire, ce volumineux roman (762 pages) d'Elizabeth George n'est pas à ranger dans la catégorie policière ; et cela tout simplement parce que le récit ne suit pas le travail d'enquête mené par une autorité légale pour expliquer les causes d'un crime. Ce récit se veut clairement le fruit d'une peinture sociale, le « film » de la vie ordinaire d'une famille noire anglaise que Frantz Fanon reconnaîtrait comme les dignes représentants des damnés de la terre en plein Londres. En effet, dès le début du roman, il semble que le sort a réuni sur la tête de cette famille toutes les conditions pour lui pourrir la vie, pour la plonger dans des difficultés inextricables.  

            C'est pourquoi, très vite, le lecteur s'attache à Joel, ce jeune garçon de douze ans doué pour la poésie qui joue des coudes pour protéger son jeune frère Toby à défaut de pouvoir aider sa soeur aînée que personne ne peut contrôler vraiment. Comment ne pas aimer Joel qui, dans cette fratrie tombée du ciel - ou plutôt de l'enfer – chez tante Kendra, apparaît comme le seul point sûr susceptible de laisser croire que le salut est possible pour les plus démunis de la terre. Joel est tout, sauf « une arme vivante » comme le prétend la quatrième de couverture. Seulement, à un moment de sa jeune vie, d'autres semblent avoir choisi ce qu'il doit être.

            A travers le personnage de Kendra, cette jeune métisse de quarante ans et de sa relation avec ses neveux, on ne peut s'empêcher de voir dans ce roman une peinture très réaliste de l'éducation des enfants dans notre société de ce début du XXIe siècle. Une éducation parcellaire parce que rythmée par le silence et l'absence des adultes ; une éducation parcellaire parce que les tentations et les menaces extérieures échappent trop souvent à la vigilance des familles. Une éducation dans laquelle les enfants sont souvent obligés de choisir entre l'obéissance à la loi du quartier et l'amour des leurs qui oublient de les nourrir de valeurs solides face à l'adversité. Oui, on oublie trop souvent que c'est quand les valeurs extérieures triomphent que tout est perdu pour  les enfants.

            Cependant, comme dit la chanson, on ne choisit pas sa famille. Celle de Joel, de Toby et de Ness est avant tout ce qui les fait démarrer du mauvais pied dans la vie. Quelle éducation et quelle aide sociale peuvent sauver trois enfants qui n'ont jamais connu rien d'autre que l'absence et la douleur ?   

            Anatomie d'un crime est un livre passionnant qui vous oblige à jeter sur Elizabeth George un regard admiratif. Elle nous livre ici une peinture sociale très détaillée où chaque personnage a une facette séduisante qui laisse croire au lecteur que le pire peut être évité malgré son caractère inéluctable.

Raphaël ADJOBI

Titre : Anatomie d'un crime, 762 pages.

Auteur : Elizabeth George

Editeur : Presse de la cité, collection Pocket, 2008.

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23 novembre 2013

Pourquoi assassine-t-on les journalistes ?

            Pourquoi assassine-t-on les journalistes ?

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            Image sidérante : en 2013, un chef d’Etat de l’Afrique noire pleure l’assassinat de deux journalistes français comme l’avait fait plusieurs décennies plus tôt le valet Jean Bedel Bokassa lors de l’enterrement du général de Gaulle. A quelques jours de là, un autre gouvernant africain décrit sans vergogne son amitié avec l’une des deux victimes au moment où il s’était retranché dans sa République de l’Hôtel du Golf protégée par l’ONU au plus fort du conflit postélectoral ivoirien. Voilà deux attitudes qui nous laissent sans voix ! Mais quand dans le pays de ce dernier, un journaliste est assassiné par les forces dites républicaines sans que les autorités et les journaux officiels qui ont pleuré les deux Français s’en indignent, on ne peut qu’être écoeuré et crier aux « fils vendus de l’Afrique » !

Lire l'article sur les pages politiques de Raphaël / art. seul

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13 novembre 2013

La vie d'Adèle (Abdellatif Kechiche)

                                          La vie d'adèle

                                     (Abdellatif Kechiche)

 

La vie d'Adèle 0001

            La vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche semble parfait, et cela grâce à la justesse du ton des différentes séquences qui le composent. La marque distinctive du cinéaste - les gros plans appuyés et l'absence d'ellipse narrative - est une fois encore mise au service d'un récit long qui vous interpelle sans cesse et vous oblige à sonder votre conscience devant la vie amoureuse d'une jeune lycéenne qui devient, avec le temps, une femme de notre société.

            Le spectateur ne peut que difficilement comprendre les critiques qui ont visé la personnalité du réalisateur après la sortie du film. Il a été souvent question de sa trop grande exigence frisant l'obsession, voire la violence à l'égard des actrices. Une exigence interprétée comme une violence faite à la femme. Mais quiconque aura vu ce film ne pourra que se poser cette question : pour obtenir une telle beauté et une telle justesse de jeu, comment le réalisateur pouvait-il ne pas être très exigeant dans la pratique de son art ?

            Si le film a recueilli presqu'unanimement le jugement favorable des critiques et s'est vu décerner la Palme d'or à Cannes, c'est justement grâce à cette exigence visible sur les écrans. Comment pouvait-il tutoyer la perfection en en faisant l'économie dans son travail de réalisateur ? N'oublions pas que beaucoup de cinéastes ont été glorifiés justement parce qu'ils se sont montrés très exigents dans leurs œuvres. Pourquoi donc chez Abellatif Kechiche cette qualité serait-elle un crime ?

Abdellatif Kechiche 0001

            La vie d'Adèle n'est rien d'autre qu'une histoire d'amour, comme il en existe tant d'autres ; mais une histoire d'amour qu'il nous est rarement donné de voir publiquement parce qu'elle lie deux femmes. Tout le talent d'Abdellatif Kechiche réside dans sa capacité à faire croire au spectateur qu'il s'agit d'une relation ordinaire entre deux êtres qui s'aiment d'un grand amour ; c'est-à-dire que leurs difficultés sont celles de tous les couples de notre société, voire du monde entier. Il est d'ailleurs plaisant de découvrir dans ce film des schémas classiques de la vie des couples comme l'accueil de l’être aimé(é) dans la belle-famille, le problème du partage des tâches domestiques, ou encore les propos sur la compagne que l'on aimerait voir plus épanouie dans une activité particulière alors que l'on ne songe guère à la soulager du poids du quotidien qui l'accable dans le foyer.

            Des actrices d'une profonde vérité, dans des jeux scéniques éblouissants, font de ce film un chef d’œuvre qui marquera notre époque et fera certainement de son auteur le premier peintre réaliste de l'amour entre deux personnes du même sexe. 

Raphaël ADJOBI 

N.B : S’il y a une actrice qui apprécie la rigueur d’Abdellatif Kechiche, c’est bien Sarah Forestier (L’Esquive, 2004) qui mettra en scène son premier long métrage au printemps 2014 : « Il vous accompagne vers un état de transe, de totale créativité, et vous pousse à prendre le pouvoir, y compris sur lui. » (Télérama n° 3330 du 9 au 15 novembre 2013).      

Titre du film : La vie d'Adèle, 2013 (avec Adèle Exarchopoulos et Léa Seydou) 

Réalisateur : Abdellatif Kechiche                                                                                                               

 

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11 novembre 2013

Le principe de Peter (Par L. J. Peter et R. Hull)

                                     Le principe de Peter

                                   (Par L. J. Peter et R. Hull)

Le principe de Peter 0002

            Voici un classique des librairies dont j'ai ignoré l'existence jusqu'à l'été dernier. Ne vous laissez pas abuser par la première de couverture peu agréable de l'édition que je vous propose. Le principe de Peter est tout simplement le livre que tous les travailleurs devraient lire à la fois pour juger de la compétence de leurs supérieurs et de leurs collègues mais aussi pour se situer eux-mêmes. 

            En effet, la question qui vient à l’esprit de tout lecteur dès les première pages est : « Suis-je compétent au poste que j'occupe dans la structure de la société qui m'emploie ? » Toutefois, soyez sans crainte. Le principe du Dr Peter que Raymond Hull entreprend de nous faire découvrir ne se présente pas de manière malsaine comme un miroir qu'il nous tendrait. Non, c'est plutôt une invitation à faire preuve d’un regard bien aiguisé pour voir le fonctionnement de tous les organismes de gestion de nos sociétés, l'organisation des promotions et les luttes pour les meilleures places. 

            L’auteur ne nous dit pas que tous les employés sont incompétents. Non ! Il reconnaît comme tout le monde qu’il y a dans les administrations et les hiérarchies des sociétés des gens compétents qui commettent des erreurs occasionnelles, des lapsus, des bévues ; certes des erreurs pas toujours très agréables mais que l'on pardonne parce que humaines. Par contre, qui n’a jamais manifesté de la colère à l’encontre d’une administration pour sa lenteur, pour un dossier perdu, pour des documents demandés au compte-goutte ? Qui n’a jamais exprimé sa rage devant des procédures absurdes vous obligeant à cheminer dans un dédale d’obstacles administratifs et vous faisant perdre votre temps, votre argent,  et portant parfois atteinte à vos nerfs et à votre santé mentale ? Ces tracasseries sont dues au fait que trop souvent des employés ont été installés là par le fait de la promotion à des postes où ils sont totalement incompétents.   

            Ce livre se résume en fait en la démonstration en plusieurs volets d'un principe simple : « Dans une hiérarchie, tout employé a tendance à s'élever à son niveau d'incompétence ». En d'autres termes, dans toute société, le travail bien fait est réalisé par les employés qui n'ont pas atteint leur niveau d'incompétence ; c'est-à-dire par ceux demeurés au poste où ils sont compétents mais qui attendent fiévreusement d'être promus au grade où ils seront incompétents. Vous vous dites sans doute : « c’est un paradoxe ! » Et pourtant, c’est cette cruelle réalité que nous vivons. Ce qui fait que selon le principe de Peter, dans toute administration, « avec le temps, tout poste sera occupé par un employé incapable d'en assumer la responsabilité ». 

            Voilà, tout est dit. Et le reste n'est qu'une démonstration imparable de ce principe. Par exemple, l'analyse du fonctionnement automatique de tous les partis politiques mériterait d'être lue et relue parce qu'elle est d'une éblouissante vérité. Ainsi, un excellent « agent électoral qui fait du porte-à-porte peut être promu pour diriger un groupe d'agents. Mais un agent incompétent ou désagréable est condamné à frapper aux portes toute sa vie, en faisant perdre des électeurs à son parti ». Si l'agent promu s'avère à son tour un piètre meneur d’hommes, il demeurera pour toujours à ce poste où il fera mal son travail, car la pratique ordinaire veut que celui qui a atteint son degré d'incompétence ne soit pas appelé à être promu. En termes prosaïques, dans l’administration, on reste là où on n’est pas bon !

            Tout le monde comprend donc que la solution pour la bonne marche de toute administration et de toute entreprise serait de bien payer l'employé reconnu compétent au poste qu'il occupe et éviter de l'affecter à une fonction supérieure où ses capacités le feraient apparaître incompétent. Malheureusement, vous conviendrez avec moi que ce n’est que dans le meilleur des mondes que l’on applique résolument les idées reconnues par tous comme vraies plutôt que de les considérer comme des utopies. Dans notre monde à nous, si l’homme jugé compétent s’aventure à demander un meilleur salaire pour cette compétence officiellement reconnue, il y a toutes les chances qu’il se voie bientôt faire quelques reproches qui tendraient à lui prouver que finalement il n’est pas si compétent que cela.

            Le principe du Dr Peter continuera donc à passionner les travailleurs – comme il avait commencé à le faire dès sa première parution en 1969 – sans toutefois rien changer à nos habitudes, plus précisément à ce qu’il appelle la « hiérarchitocratie » (l’amour et le respect de la hiérarchie avec le plaisir d’en gravir les échelons qui la composent). Tout en sachant ce qu’il conviendrait de faire pour un monde meilleur, nous continuerons à nous accrocher à notre fonctionnement social où tous les organismes sont « encombrés d’incompétents, incapables d’exécuter leur travail et qui ne peuvent être promus ni renvoyés ». Aussi, dans notre monde d’incompétents, les gens continueront à s’installer complaisamment dans le syndrome de la bascule (totale incapacité à prendre des décisions) ou l’inertie esclaffatoire (habitude de raconter des histoires drôles au lieu de faire son travail). Des mots inventés par le Dr Peter – et bien d’autres que vous découvrirez en lisant le livre – pour nous éclairer sur les occupations ordinaires des nombreux employés promus à leur « niveau d’incompétence ».  

            Un livre passionnant, instructif, parfois amusant mais pas drôle du tout ! 

Raphaël ADJOBI

Titre : Le principe de Peter, pourquoi tout va mal

Auteur : L. J. Peter et R. Hull

Editeur : édit. Stock, 1er trimestre 1971, 156 pages.

(Edition présentée ici : le livre de poche, 217 pages, 2012) 

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15 octobre 2013

Quand les Américains profitaient de la guerre pour piller les musées irakiens

               Quand les Américains profitaient de la guerre

                             pour piller les musées irakiens

           

Pillage en IRAK 0001

Depuis des siècles, les Occidentaux ont multiplié les séjours sur les terres lointaines pour piller allègrement des objets d'art ayant le plus souvent une fonction religieuse. Depuis 2006, la France a consacré un musée aux fruits des pillages réalisés par ses citoyens. Le Musée du quai Branly n'est rien d'autre que cela. Pour éviter l'injure que l'on pourrait faire aux civilisations non occidentales, on a abandonné le nom de musée des Arts premiers pour ne l'appeler que musée des civilisations d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques ou tout simplement Musée du quai Branly. A qui profite le crime ? A la France bien entendu. 

            Un peu partout dans le monde ou les populations blanches d'origine occidentale se sont installées, elles n'ont pas manqué de piller les objets d'art des autochtones pour ensuite ériger des musées afin d'en tirer un bon prix. Instruits de cette expérience, lors de la guerre en Irak, les soldats américains se sont appliqués à piller copieusement la plupart des musées irakiens et ont emporté leur butin chez eux bien évidemment. La prétendue guerre humanitaire fut donc fructueuse en pétrole et en œuvres d'art ! Voici un petit article glané pour vous dans Beaux Arts magazine d'octobre 2013.

                          10 000 objets d'art restitués par les USA

            « D'ici un an, les Etats-Unis restitueront à l'Irak quelque 10 000 objets d'art, dérobés pour la plupart durant les conflits armés ayant suivi la chute de Saddam Hussein en 2003. Certains provenaient du Musée national irakien, qui a perdu pas moins de 14 000 pièces lors de la 3e guerre du Golfe.  

            Comment ces œuvres ont-elles pu entrer sur le territoire américain ? "Nous sommes convenus de ne pas aborder la question", dit le ministre irakien de la Culture, Bahaa al-Mayahi. Au total, les autorités ont déjà retrouvé près de 130 000 pièces portées disparues dans le pays. »

            Pas de vague ! La restitution des 10 000 pièces par les Américain se fera en catimini. Il ne faut pas couvrir l'oncle Sam, l'humanitaire, de honte.

Raphaël ADJOBI  

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