Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

21 septembre 2013

Dans la maison de l'autre (Rhidian Brook)

                                    Dans la maison de l’autre

                                                (Rhidian Brook)

 

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           Avec son jeune fils de dix ans, Rachel Morgan quitte Londres pour Hambourg où son mari, un colonel de l’armée anglaise, participe aux côtés des autres militaires des pays alliés à la reconstruction de la l’Allemagne après la défaite de 1945. C'est donc pleine de cette « émotion primitive [et] rassurante » que procure le rôle du colonisateur tout-puissant qu'elle arrive dans cette ville. 

            Dans cette Allemagne qui n'était que décombres, ceux qui entreprennent sa prétendue reconstruction doivent être forcément logés dans les quelques maisons épargnées par les bombes. Quelle ne fut pas sa surprise quand son mari lui annonça qu’il n’a pas jugé nécessaire de renvoyer les propriétaires de l’immense demeure qui leur est affectée. Ils occuperont donc les deux premiers niveaux de cette maison. Quant à Lubert – le riche propriétaire allemand – et sa fille de quinze ans, ils se contenteront du dernier étage bénéficiant d’une entrée et d’une sortie particulières. 

            C’est bien sûr de mauvais cœur que Rachel Morgane accepte de vivre sous le même toit avec « l’ennemi » dont une bombe a tué son aîné de quatorze ans et dont la grande courtoisie et l'immense culture ne sont pas de son goût parce qu'elles ne lui offrent pas l'occasion d'extérioriser son animosité. Un « ennemi » auquel son mari consacre tout son temps en participant à la reconstruction de son pays. Même si elle bénéficie de la compagnie de la valetaille du propriétaire de la maison, Rachel Morgan, murée dans son ressentiment, est bien seule dans ce « sacré palais au bord du fleuve ».  

            Si ces quelques mots suffisent pour que certains lecteurs de ce billet imaginent déjà la naissance d’une relation adultère dans cette maison, c’est que l’histoire d’amour présentée dans ce livre est absolument banale. Et elle l’est, puisque c’est le cas. Il faut par conséquent chercher ailleurs l’intérêt du livre.

            En effet, c’est dans le spectacle de l’arrière-plan qui ne peut manquer de retenir l’attention que se trouve toute la beauté du roman. Outre la peinture d’un univers de désolation où les populations se partagent les ruines avec les rats et vivent comme des chiens se contentant d'un os sans viande autour, ce livre nous découvre ce que les alliés – Français, Anglais, Américains et Russes – ont fait en Allemagne dans ce qu’ils ont pompeusement appelé une œuvre de reconstruction.

            Sous ce vocable humanitaire se cache en réalité un véritable travail de colonisation du pays. Pour y parvenir, les alliés commencèrent par un programme de dénazyfication, en d’autres termes l’épuration du pays de tous ceux qui auraient de près ou de loin participé – ou soutenu – le pouvoir nazi. On imagine aisément le dépouillement et l’humiliation de la grande majorité de la population. D’autre part, ils entreprirent le démantèlement de toutes les usines qui ont fait la puissance du régime. Et c’est dans cette dernière tâche que l’on découvre comment, à la fin de la guerre, l’Allemagne a été placée dans une situation de dépendance par rapport à chacun des pays alliés. On détruit tout, comme par exemple les usines de savon – d’utilité publique et n’ayant aucun lien avec la force militaire nazie – pour qu’un pays allié devienne le fournisseur exclusif de l’Allemagne. 

            Quand vous aurez terminé ce livre et que vous l'aurez refermé, voici la question qui ne manquera pas d’agiter votre esprit : comment l’Allemagne qui a été littéralement mise à genoux pour dépendre économiquement des vainqueurs de 1945, comment ce pays qui n’a ni ancienne colonie à piller ou à pressurer à la manière de la France a pu se relever d’un tel niveau de pauvreté pour devenir en ce début du XXIe siècle – c’est-à-dire en une soixantaine d’années – la première puissance économique européenne ? Cela laisse croire que ceux qui pensent que le pillage de l’Afrique est une solution de facilité qui empêche la France de penser à se réinventer ont tout à fait raison. Cet état de fait entretien la France dans la fainéantise intellectuelle tout en créant misère et désolation sous d’autres cieux. 

Raphaël ADJOBI

Titre : Dans la maison de l'autre, 332 pages.

Auteur : Rhidian Brook

Editeur, Fleuve noir, août 2013

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10 septembre 2013

La crise morale des socialistes français et le camarade Laurent Gbagbo (Raphaël ADJOBI)

               La crise morale des socialistes français

                        et le camarade Laurent Gbagbo    

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            Nombreux étaient les Africains francophones qui, en 2012, lors des élections présidentielles françaises, avaient adressé des prières au ciel pour qu'il les débarrassât de Nicolas Sarkozy. Une fois leurs vœux exaucés, ils s'étaient mis à espérer une politique plus ferme de François Hollande à l'égard de la dictature qui commençait à se mettre en place en Côte d'Ivoire. Ils ont attendu. Ils n'ont rien vu venir. Certains se demandent s'il faut encore espérer.   

            Au regard de l'esprit actuel des socialistes, on est tenté de leur dire que l'espoir n'est pas permis sans un petit miracle. Car, au-delà de l'impasse économique dans laquelle se trouve la France et qui demande une autre voie d’étude - excellemment analysée par Fernand A. Dindé dans son article « La France doit se réinventer ou périr » - le mal français trouve aussi son explication dans l'éloignement des valeurs morales. Et ceux qui ont perdu quelque chose dans ce domaine, ce sont les socialistes. Quand Jean-Marc Ayrault clamait le 25 août 2013 à la clôture de l'université d'été des socialistes à La Rochelle qu'il leur faut « se réinventer », c'est qu'il était conscient que son parti s'est éloigné de ses valeurs premières. En effet, depuis quelques décennies, il paraît tout à fait évident – aussi bien sur le plan national que sur le plan international – que les socialistes ne portent plus aucun espoir, n’indiquent plus aucune voie à suivre. L'affaire du camarade Laurent Gbagbo et l'état actuel de la Côte d'Ivoire sont là pour nous montrer qu’ils ont perdu tous leurs repères. Peut-être qu'avant de penser à se réinventer économiquement – comme le leur conseille Ferdinand Dindé - il faudra d’abord qu'ils songent à retrouver leurs valeurs morales.     

            Car, si dans l'opinion commune le libéralisme a une connotation individualiste, le socialisme revêt indubitablement une idée de société plus égalitaire, distillant des valeurs humanistes. Le socialisme renvoie aux combats pour l'égalité et la fraternité humaines. Des idées apparemment utopiques, mais qui ont dans la pratique quelques consistances charmantes et galvanisantes qui font de l'homme un être cherchant à donner le meilleur de lui-même pour construire une humanité plus juste. Le socialisme évoque le combat des abolitionnistes du XIXe siècle, le combat de tous ceux qui, çà et là, sous tous les cieux, ont soutenu ou participé aux luttes des faibles contre les puissants, des pauvres contre les riches.

En mai 1981, avec l'arrivée de François Mitterrand à l'Elysée, nous nous sommes tous mis à rêver : Français blancs, Français noirs et anciens colonisés d'Afrique et d'ailleurs. Oui, les Noirs de France et d'Afrique francophone ont vu se lever un jour nouveau sur leur rêve d'une plus grande fraternité humaine en mai 1981. Par ailleurs, la personnalité même de François Mitterrand, homme cultivé pétri de connaissances humanistes, laissait augurer de belles choses pour les minorités françaises et anciens colonisés vivant dans une indépendance tronquée au sein d'un système de soumission et de prédation adroitement préparé par Charles de gaulle. 

                                                   La grande désillusion

            Malheureusement, François Mitterrand et les socialistes n’ont jamais adressé de signe fort aux minorités nationales pour entretenir leurs rêves. Certes, les discours plaidant pour une vie commune apaisée n'ont pas manqué. Certes, le racisme n'a jamais été aussi vivement dénoncé par les autorités politiques. Mais à aucun moment le pouvoir n'a accompli de geste significatif permettant une plus grande acceptation des minorités par la majorité blanche. Rivés au principe selon lequel il n'y a pas de communauté ethnique en France, les socialistes n'ont pas tenté d'analyser les souffrances des minorités pour y trouver des solutions particulières comme on le fait pour les femmes, les handicapés, les victimes de guerre, les homosexuels... Ils n'ont pas jugé que des gens sortant assez récemment tout de même de l'esclavage et de la colonisation - états dans lesquels ils n'ont connu que brimades et tâches avilissantes - avaient besoin d'être présentés différemment pour être mieux acceptés par leurs nouveaux concitoyens blancs. Aucun héros noir ne sera élevé à la gloire nationale. La discrimination positive tant rêvée ne sera jamais tentée parce que constamment soumise à des débats stériles. L'on se contentera par conséquent d'un seul Noir issu de l'immigration (comme on le disait déjà) au sein du gouvernement durant les quatorze années de pouvoir mitterrandiste-socialiste.

            Il a donc fallu attendre que la droite revienne au pouvoir avec Nicolas Sarkozy, le moins amoureux des lettres et donc des humanités parmi les présidents de la cinquième république, pour voir un geste allant dans le sens d'une meilleure visibilité des minorités en terre de France. La maigre poignée de ministres noirs et d'origine maghrébine a créé l'événement durant son quinquennat. En 2012, la nomination d'un plus grand nombre de ministres issus des minorités par François Hollande est presque passée inaperçue. Et pour cause : en cinq ans, les Français se sont déjà quelque peu habitués à voir des personnes basanées dans les plus hautes fonctions politiques de l'Etat ! Chacun venait de comprendre que ce n’est pas le talent qui permet d’accéder aux hautes fonctions politiques et à la direction des grandes sociétés d’Etat mais l’arbitraire de la nomination et de la promotion.  

            Retenons donc que c'est la nouveauté qui effraie mais qu’en même temps « on ne peut rétablir confiance et espérance que si l’on indique une autre voie » (Edgar Morin, sociologue et philosophe). Il fallait donc oser la nouveauté pour que l’habitude, ou plutôt la confiance s’installe ! Retenons aussi que quand on manque d’audace, quand on a peur de la nouveauté, à force de mollesse, on finit par marcher dans les pas de ses adversaires. Les valeurs qui sont votre marque distinctive finissent par vous sembler encombrantes et vous finissez par les taire ou les cacher. Les socialistes se renient constamment et se contentent de faire comme les autres parce que, aujourd'hui, défendre les valeurs morales et humanistes est vu comme une faiblesse. Par contre, prôner la violence pour la violence, le châtiment pour la moindre offense, lever des armées pour combattre sous tous les cieux pour y apporter désolation et misère est vu comme une vertu. Qu'elle est déjà lointaine cette époque où les intellectuels socialistes descendaient dans les rues pour défendre les peuples opprimés par nos propres armées !               

              Quand les socialistes livraient Laurent Gbagbo à la droite              

            S’ils ont du mal à reconnaître et à défendre des valeurs humanistes en France, ce n’est pas en terre africaine qu’ils vont jouer les défenseurs de la veuve et de l’orphelin. Sur ce continent, ce sont les armes qu’il faut faire parler. On est sûr d’être applaudi par les médias qui se parfument à la dynamite, la guerre sous tous les cieux étant leur fonds de commerce. N'est-ce pas à leurs exploits militaires en Afrique que le peuple français juge de la valeur de chacun de ses présidents ? Après le Mali qui lui a permis de grimper durant quelque temps dans les sondages, François Hollande ne s’est-il pas découvert une âme de guerrier ? L’Afrique comme terrain de jeu ne lui suffisant plus, il veut aller s’amuser en Syrie. Il faut croire que les socialistes ont perdu toutes leurs valeurs au point de ne plus savoir ce qu’ils disent et ce qu’ils font. Edgar Morin a bien raison de dire que « le parti [socialiste] a perdu sa pensée » parce que « nos hommes politiques ne se cultivent plus, ils n’ont plus le temps, leur connaissance du monde est fournie par des spécialistes et des experts dont la vue est évidemment bornée à un domaine clos et il n’y a personne pour faire la synthèse »*. N’étant plus éclairés par les humanités ils ne peuvent que tourner le dos aux valeurs qui nous unissaient au-delà de nos frontières respectives. On comprend mieux le crime des socialistes français à l’égard du camarade Laurent Gbagbo.                    

            Car là où François Hollande et les socialistes ont fait preuve de la plus grande lâcheté et d’une mollesse inqualifiable et continuent à le démontrer, c’est avec l’affaire du camarade Laurent Gbagbo. Oui, l’ancien président ivoirien est un socialiste dont le parti était une des composantes de l’Internationale socialiste. Nous disons « était » et allons vous expliquer pourquoi nous nous exprimons au passé. L’Internationale socialiste exige une certaine cohésion entre ses membres sur certaines valeurs. Cela va de soit, dans toute organisation.

Toutefois, tenez-vous bien ! Alors qu’à la fin des années 90 Dominique Ouattara organisait des galas au nom d'une association ivoirienne d'aide à l'enfance dont on devine que les bénéfices ont servi à acheter des armes, au moment où elle faisait le tour des personnalités socialistes pour plaider la cause de son cher et tendre époux (propos de François Loncle, député socialiste de l’Eure*), aucun d’eux n’a jugé utile d’entendre un autre son de cloche pour essayer de comprendre la réalité du terrain ivoirien parce qu'ils ne voulaient pas avoir à soutenir le socialiste Laurent Gbagbo contre un projet français. Ils iront même plus loin.   

            Non contents de se murer dans le silence quand les valeurs humaines sont bafouées dans les anciennes colonies par l'armée française et les réseaux officiels de l’Elysée (la Françafrique n'est plus un réseau occulte*), les socialistes français vont aller jusqu’à se désolidariser officiellement, et donc publiquement, du démocrate Laurent Gbagbo au nom des intérêts de la France. Par un acte officiel intitulé « Appel : Gbagbo doit partir » daté du 22 décembre 2004 publié par le journal Le Nouvel Observateur, ils avaient lancé les premières signatures demandant l’exclusion de Laurent Gbagbo et du FPI de l’Internationale socialiste !  

            Cet appel est intervenu à la suite des événements de 2004 où, encerclé par les patriotes ivoiriens venus protéger la résidence de leur président contre tout éventuel coup d’état, l’armée française tira sur la foule. Cet événement, exceptionnel en Afrique noire – qu’Antoine Glaser et Stephen Smith comparèrent à la prise de la Bastille* - fut l’occasion pour les socialistes de se rapprocher davantage du gouvernement de Chirac et lui témoigner leur solidarité. Effectivement, pour eux, « les pouvoirs passent, les intérêts de la France demeurent », selon les termes de Laurent Fabius. 

Quand de jeunes patriotes défient à mains nues une armée étrangère qui vient faire la loi sur leur sol, universellement, on y voit un acte héroïque. Malheureusement pour les socialistes français, un jeune Ivoirien qui meurt pour son pays est un affront à la France ; et cela mérite des représailles. Quelle perte énorme du sens des choses ! Qu’ils prennent le temps de méditer ces paroles pleines de vérité de Bernard Houdin, le Conseiller Spécial du président Laurent Gbagbo : « En France on perpétue la mémoire de [Guy Moquet], tombé sous les balles nazies […]. Mais a-t-on le même souci pour tous les "Guy Moquet" des luttes pour la souveraineté des peuples et qui sont, parfois, tombés sous les coups de ceux qui honorent, chez eux, "leurs Guy Moquet" ? Combien de Guy Moquet palestiniens, ivoiriens, congolais, vietnamiens, boliviens et autres ? »*           

            Et au moment où Nicolas Sarkozy avait besoin d'être officiellement approuvé pour mener la charge finale contre le palais présidentiel ivoirien et parachever l'œuvre commencée par Chirac, qui se chargea de déclarer le camarade Laurent Gbagbo « infréquentable » ? Le camarade François Hollande ! On n’est jamais mieux trahi que par les siens.  

            Aujourd’hui, plus personne ne cherche les valeurs humaines chères aux socialistes français d'antan. Depuis leur retour au pouvoir en 2012, François Hollande a purement et simplement chaussé les bottes impérialistes laissées sur le paillasson de l'Elysée par son prédécesseur pour aller défendre les intérêts français en Afrique sans une once d'attention à la dictature qui sévit en Côte d'Ivoire. Plus de 700 prisonniers politiques et plus de 200 militaires de l'ancien régime (Nouveau Courrier du 23/08) croupissent dans les geôles de Ouattara ; la plupart dans le nord du pays transformé en véritable Guantano impénétrable. Et Hollande se tait. Ceux qui sont laissés libres ont leur compte bancaire bloqué par Ouattara. Et Hollande se tait. Les exilés qui ont un peu de notoriété sont pourchassés avec la complicité des pays voisins et jetés en prison. Et Hollande ne dit mot. Les populations de l'ouest qui ont pris le chemin de l'exil après les massacres de Douékoué, Guitrozon et Nahibly sont remplacées par des populations venues du Burkina et du Mali. Pas un socialiste pour crier au scandale. Hollande se tait. Et quand officiellement Ouattara déclare que par la politique de rattrapage le sud de la Côte d'Ivoire est exclu de la gestion des affaires du pays, le président français se tait parce qu'il juge que cela ne porte nullement atteinte aux intérêts français. 

            Plus rien ne distingue une politique étrangère de la gauche d’une politique étrangère de la droite. Il est clair que pour le gouvernement socialiste,  critiquer les agissements du pouvoir ivoirien installé avec force par la France réunifiée et solidaire équivaut à une remise en question de la politique africaine de la France. Après avoir chanté les louanges de Ouattara et l'avoir imposé aux Ivoiriens comme leur sauveur, ce n'est sûrement pas un président français qui commettra le crime d'aller défaire ce que son prédécesseur a fait. Pourquoi aller parler de droits de l’homme et de démocratie à un dictateur installé par la France ? De toutes les façons, il n’est pas certain que les nègres aient assez de jugement pour distinguer démocratie et dictature.       

            De leur côté, sûrs de l'impossibilité pour la France de se renier, Alassane Ouattara et ses milices font la pluie et le beau temps depuis deux ans. Ils assurent haut et fort qu'ils sont en train de réussir la réconciliation nationale, de « rendre la démocratie irréversible en Côte d’Ivoire » (Le Monde du 4 février 2012), et leurs propos sont pris pour parole d'évangile en France. Ils assurent que tous ceux qui ont commis des crimes durant les périodes troubles du pays seront jugés et punis. Et François Hollande les croit, même si de toute évidence c’est un mensonge puisqu’il n'y a que Laurent Gbagbo et ses partisans qui subissent la loi du régime en place. Ni l'ONU, ni les Américains, ni la France ne juge tout cela inadmissible. Alors Ouattara passe son temps à voyager en Europe pour serrer des mains blanches qui sont autant de bénédictions qui l’innocentent des crimes de ses miliciens chargés de terroriser les populations pour éviter toute manifestation politique en Côte d'Ivoire. La peur est décidément devenue un gage de stabilité aux yeux de tous les observateurs étrangers.

                          Ou les socialistes se réveillent ou ils disparaissent          

            François Hollande le socialiste peut-il avoir une autre lecture de la relation entre la France et la Côte d'Ivoire ? Nicolas Sarkozy était l'ami d’Alassane Ouattara et il a mis l'armée française au service de son ami pour installer le pouvoir que nous connaissons aujourd'hui. François Hollande est-il capable de dire à Alassane Ouattara « moi aussi j'ai des amis et des valeurs à défendre avec eux » ? Non ! Il n'en est pas capable. Et c'est là que l'on reconnaît la gauche molle dans toute sa splendeur ! Elle n'est pas capable d'exiger le respect des valeurs chères à tous les socialistes du monde entier : un retour rapide à une vie politique normale afin de permettre des élections démocratiques honnêtes qui ne nécessitent pas l'intervention de l'armée française, de l'Onu et des Etats-Unis. Voilà le minimun que l’on attendrait d’un gouvernant socialiste. Si nous avons festoyé ensemble à la Bastille en agitant les drapeaux de divers pays de la terre lors de l'élection de François Hollande, c’était tout simplement pour lui demander qu’il nous permette de nous retrouver autour des valeurs simples comme la démocratie et le non-emprisonnement pour des opinions politiques. 

            A vrai dire, François Hollande et les socialistes français nous ont trahis. Ils vivent dans la peur d'incarner des valeurs pour lesquelles le monde entier lutte pour un mieux-vivre et un mieux-être. Ils ont peur d'agir parce qu’ils ont peur de la nouveauté. Alors, ils se contentent de gérer plutôt que de prendre des initiatives. Si François Hollande ne force pas immédiatement la main à Ouattara pour l’amener à une gestion plus humaine, plus démocratique et plus juste de la Côte d’Ivoire, alors ce dernier a de beaux jours devant lui. Grâce à ses dozos et à ses rebelles nordistes qui ont remplacé les forces régulières ivoiriennes plurirégionales – rattrapage ethnique oblige – et la naturalisation massive de ses anciens compatriotes burkinabés, il est certain d’avoir préparé le cocktail idéal pour remporter les élections de 2015 dans un carnaval de fraudes. Et quand la gauche aura perdu les prochaines élections présidentielles en France, l’homme fort d’Abidjan sera assuré de continuer à mépriser les appels à la démocratie, à l’instauration d’un état de droit, à une justice équitable pour tous et au non repeuplement de la Côte d’Ivoire.

            C'est en Côte d'Ivoire, terrain d'injustice et de violations des droits de l'homme où la responsabilité entière de la France est engagée que les socialistes doivent "se réinventer" et non en Syrie. C'est là qu'ils doivent commencer - sur le plan international - le grand chantier moral qu'ils viennent de découvrir enfin. C'est au pied du mur ivoirien, où nous les attendions depuis si longtemps, qu'ils ne doivent pas mollir au risque de disparaître à jamais de la mémoire de leurs camarades de l'Internationale socialiste. 

*le film de Patrick Benquet : Françafrique, 50 années sous le sceau du secret.

* Antoine Glaser et Stephen smith : Pourquoi la France a perdu l'Afrique. Calman Lévy.

* François Loncle, député socialiste de l’Eure, ancien président de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale entre avril 2000 et juin 2002. http://www.youtube.com/watch?v=Yj7OJH_zH0c

* Bernard Houdin : hommage à Vergès, « Salut Jacques ! »

Raphaël ADJOBI

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02 septembre 2013

Question à Alassane Ouattara : à quel corps d'armée appartiennent les dozos ?

    Question à Alassane Ouattara : à quel corps d'armée

                            appartiennent les dozos ?

 

Dozos, août 2013 0002

           L'omniprésence des dozos sur l'ensemble du territoire ivoirien non seulement inquiète - parce que source d'insécurité - mais suscite également des interrogations quant à leur rôle au sein du régime d'Alassane Ouattara. Une éventuelle recherche de la paix et de la cohésion sociale, une éventuelle réconciliation nationale et un éventuel rétablissement de la démocratie dans le pays exigent de l'Etat des mesures immédiates et radicales concernant les dozos. 

            Apparus sur la scène nationale dans les années 90 au moment où Alassane Ouattara venait de prendre ses fonctions de premier ministre d'Houphouët-Boigny, les dozos créèrent d'abord la stupeur et un climat d'insécurité. Puis, très vite - comme pour se faire accepter du public - ils se reconvertirent pour la plupart en agents de sécurité aussi bien auprès des particuliers que des sociétés privées. Selon Roselyne Hien, dans un article publié en novembre 2012*, Emile Constant Bombet, le ministre de l’Intérieur d'alors avait été le premier à soupçonner l'installation d'une force militaire parallèle par une main occulte. Quand il « entreprend alors de démanteler le réseau qui était en train de se mettre en place [...], ajoute-elle, curieusement, parmi les partis politiques, il s'en est trouvé un, le RDR, qui a estimé que les dozos étaient les bienvenus à Abidjan et s'est même fait le porte-voix de ceux-ci ». Le maillage de la Côte d’Ivoire par la future rébellion s’était alors poursuivi dans une totale impunité.

            La suite, nous la connaissons tous, y compris la France, l'ONU, l'UA et toutes les ONG qui ont travaillé et travaillent en Côte d'Ivoire. Les dozos ont servi de supplétifs aux forces pro-Ouattara et ont combattu à leurs côtés pour la conquête du pouvoir à Abidjan. Ils ont été très fiers de faire du pays - et particulièrement l'Ouest - un vaste terrain de chasse à l'homme. Les exactions, les massacres, les pillages, les expropriations et les actes de torture devinrent ensuite leurs activités favorites.          

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            Depuis qu'en novembre 2012 le régime a reconnu officiellement,  par la voix de son ministre de l'intérieur Hamed Bakayoko, que les dozos  sont une branche militaire du RDR, la Côte d'Ivoire vit dans la consternation. Aux côtés des FRCI qu'ils considèrent comme leurs frères d'armes, on les voit parader à tous les déplacements d’Alassane Ouattara et de ses ministres. Les soldats de l'ONU, comme ceux de la France au sein de la Licorne, les côtoient sans mot dire. Arme à la main ou en bandoulière, on les voit circuler librement dans les rues des villes et des villages. Lorsque les paysans se rendant à leur champ les croisent sur leur chemin, ils sont chaque fois pris de frayeur. Les dozos sont omniprésents. Et on évite de croiser leur regard ; surtout si on n'est pas du nord du pays.  

            La question que la grande majorité des Ivoiriens attachés aux valeurs et aux symboles républicains pose à M. Ouattara est la suivante : à quel corps d'armée appartiennent les dozos ? La République de Côte d'Ivoire voudrait savoir. Cette force armée supplémentaire dans le paysage public inquiète et est même intolérable.

            Nous renvoyons les conseillers blancs de Ouattara et tous ceux qui se plaisent à faire l'apologie de ces hommes sortis des siècles obscurs de l'Afrique et louent leurs traditions ancestrales à méditer sérieusement la réalité des traditions en Côte d'Ivoire. Toutes les ethnies du pays, sans exception, ont dans leurs traditions des institutions guerrières qu'elles entretiennent aujourd’hui sous une forme festive qui appartient au folklore national sans jamais envahir l'espace public dévolu aux forces républicaines. Aucun groupe ethnique ne peut par conséquent se permettre, sans manquement grave aux règles de la république, de donner ordre à une institution ethnique ou régionale à vocation guerrière de jouer le rôle de l'armée, de la gendarmerie ou de la police nationale.      

            Aussi, au moment où le régime commence à comprendre qu'il ne peut y avoir ni réconciliation ni démocratie avec des hommes politiques de l'opposition emprisonnés, exilés et privés de leurs biens, il serait très utile que Ouattara mette de l'ordre là où il a semé le désordre. Qu'il montre à tout le monde qu'il veille à ce que les valeurs républicaines ne soient pas parasitées par des phénomènes qui ont émergé avec son arrivée en Côte d'Ivoire et sa prise du pouvoir. L'armée, la gendarmerie et la police - institutions républicaines - ne sauraient souffrir la cohabitation avec une confrérie sortie de l'ère de la traite négrière. Non, on ne peut tolérer que les dozos poursuivent leur métier de chasse à l'homme au XXIe siècle aux yeux des institutions internationales qui ont pour but de garantir les valeurs humanistes. Nous, Ivoiriens de toutes les autres zones ethniques de Côte d’Ivoire, au nom des valeurs républicaines, demandons pour notre part la disparition rapide et totale des dozos.

* Côte d'Ivoire : enfin la vérité sur les dozos

Raphaël ADJOBI

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21 août 2013

Ballade d'un amour inachevé (Louis-Philippe Dalembert)

                               Ballade d’un amour inachevé

                                      (Louis-Philippe Dalembert)

Ballade d'un amour

            Voici un livre entraînant qui ne cesse de titiller pour ainsi dire constamment la curiosité ou la soif du lecteur. Dès les premières phrases, nous savons qu’un drame apparemment terrible a eu lieu. Toute la narration qui suit nous mène donc lentement, par bribes de vie, vers l’épicentre de ce drame désigné par « la chose », comme pour conjurer le sort.

            Une démarche assez originale qui tend à obliger le lecteur à se poser cette question : quels souvenirs chacun garderait-il des derniers instants vécus avant un drame collectif ? Evidemment, vous vous doutez bien que chacun racontera sa vie en tentant d’y trouver quelque lien avec les signes annonciateurs réels ou imaginaires du drame. Eh bien, c’est exactement ainsi que fonctionne le roman.

            Et à travers les récits vraisemblables ou imaginaires, l’auteur porte son attention sur un couple singulier de ce petit village italien de Cipolle situé à sept kilomètres de L’Aquila, la capitale des Abruzzes. C’est dans ce village encaissé entre les montagnes, que vivent Azaka l’étranger – venu d’un pays ne faisant pas partie de la communauté européenne – et son épouse italienne, Mariagrazia.

            Plus nous avançons dans le roman, plus nous découvrons le passé d'Azaka, « l’extracomm », celui de Mariagrazia, leur rencontre et l’évolution de leur amour dans une Italie ancrée à la fois dans ses traditions séculaires mais aussi dans ses débats politiques modernes aux tons excessifs quand il s’agit de l’immigration, de l’étranger. La figure d’Azaka et son acceptation progressive et controversée au sein de la famille de l’élue de son cœur et du village offre à l’auteur l’occasion de produire de très belles pages, parfois drôles, sur le comportement des Italiens, partagés entre la fierté d’avoir de la famille dans toutes les contrées lointaines du monde – une tradition d’émigrants – et leur rejet épidermique de l’étranger. Et à travers le combat de Mariagrazia pour faire accepter son compagnon « extracomm » sans blesser les siens, nous découvrons les conflits intergénérationnels que l’on retrouve dans toutes les sociétés du monde. Nous comprenons avec l'auteur que les mœurs exotiques que les Européens vont chercher sous d’autres cieux pour s’en repaître et flatter leur supériorité se trouvent aussi à leurs pieds, dans les villages qu’ils ne fréquentent plus, ou même dans des pratiques ordinaires qu’ils ne prennent pas le temps d’analyser.

            Mais tout cela ne dit pas au lecteur ce qui s'est passé ! Quand allons-nous enfin atteindre l'épicentre de « la chose » ? C’est au moment où le lecteur découvre le passé douloureux d’Azaka que, presque sans transition, le livre nous plonge dans le drame provoqué par « la chose ». Car ce qui arrive à L’Aquila n’est en fait qu’une répétition de ce qu’a vécu Azaka dans son pays - qui ressemble fort au drame survenu en Turquie en août 1999. A moins qu'Haïti ne soit pas loin... Et c’est dans les descriptions qui nourrissent la narration de ces deux événements que nous avons les plus belles pages du roman. Magnifiques !

            Indiscutablement, comme nous le soulignions déjà dans l’analyse que nous avions faite de son précédent roman*, Louis Philippe Dalembert excelle dans la peinture de la souffrance. Chez lui, aucune intention d’apitoyer le lecteur. Dire les choses de manière lucide, peindre de manière presque tangible une réalité plane, indicible, inénarrable, voilà ce qui le distingue. Le drame de L’Aquila, survenu dans la nuit du 6 avril 2009 et dont les journaux et des télévisons ont abondamment fait état, est peint ici avec beaucoup de justesse dans son extrême violence et dans l’ampleur de la désolation qui l'a suivie. Dès lors ce livre apparaît comme plein de cette intimité que les survivants d'un drame collectif entretiennent avec la mort. Entre les souvenirs d'Azaka et ce qu'il revit à L'Aquila, on ne se lasse pas de suivre le spectacle du malheur qui se découvre à nos yeux comme entraîné par la main invisible de l’auteur ou par le rythme d’une voix venue des profondeurs du néant pour ne pas dire de la muette réalité visible.  « Dieu merci, […] je n’ai perdu pour ma part que ma mère et mon premier fils », dit un père. Ces quelques mots suffisent pour faire comprendre au lecteur que dans la peinture du spectacle de désolation qui fait suite aux deux cataclysmes relatés ici, l’auteur s’applique à présenter des personnages qui n’ont pas « une ombre de douleur dans le regard ». Comme si ces êtres devenus souffrance se drapaient d’une dignité qui les rendait fantomatiques, irréels, dans un univers qui ne l’est pas moins ; chacun semblant ici la marque visible de la souffrance humaine et de son extrême dénuement.    

            Il est certain que vous ne verrez plus les images d'un drame collectif de la même façon après avoir lu ce roman. Derrière les images des montagnes de gravats et des murs écroulés, vous imaginerez plus aisément, non pas la vie dans son sens générique mais les détails qui lui donnent tout son sens : les amours qui se nouent et se dénouent, les joies et les querelles au sein des familles, les projets longuement élaborés, les rêves d'enfant et d'adulte... C'est la fin brutale de tout cela que chacun appellera désormais un drame collectif. Et de toute évidence, l'auteur semble s'être attardé sur les récits des vies malgré la connaissance de l'existence du drame pour mieux nous amener à retenir cette leçon.

Toutefois, on ne peut manquer de se poser cette question : pourquoi un auteur haïtien choisit-il de peindre un drame collectif italien quand on sait ce que sa terre natale a connu il n’y a pas si longtemps ? La meilleure réponse est certainement celle-ci : une façon très adroite d'attirer l'attention sur son propre malheur consiste à trouver les mots les plus bouleversants pour parler du malheur de l’autre. En compatissant au drame de L’Aquila qui leur est si proche et de ses habitants qui leur sont si semblables, il est certain que les Européens saisiront mieux la profondeur du drame haïtien.  

* Noires blessures (éd. Mercure de France, 2010) 

Raphaël ADJOBI 

Titre : Ballade d'un amour inachevé, 283 pages

Auteur : Louis Philippe Dalembert

Editeur : Mercure de France, juin 2013

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08 août 2013

Des Africains-Français à Calixthe Beyala : qu'avez-vous fait de nos "talents" ?

            Des Africains-Français à Calixthe Beyala :

               qu’avez-vous fait de nos « talents » ?

Calixthe Beyala 0004

            Le mot « talent » fait ici écho à la parabole de l’évangile selon Matthieu (Ch. XXV, V. 14-30) qui encourage les chrétiens à ne pas gâcher les dons que Dieu leur a donnés en s’engageant activement à faire grandir sa parole et par la même occasion son royaume. Que le lecteur comprenne par conséquent que les « talents » dont il est ici question sont tous les espoirs que les Français d’origine africaine avaient placés en un mouvement qu’ils espéraient vivement impliqué dans la vie politique française, pour lutter à la fois contre la recolonisation de l’Afrique et aussi pour une meilleure visibilité aux yeux de leurs compatriotes blancs. Des espoirs générés par la vive indignation exprimée face à l’injuste coup d’état de Sarkozy en Côte d’Ivoire en avril 2011 et l’arrestation  du président Laurent Gbagbo dont l’élection avait été reconnue par la Cour constitutionnelle de son pays mais qui ne correspondait pas à la volonté de la puissante France.

            En effet, l’arrestation en avril 2011 par l’armée française du président ivoirien constitutionnellement élu a été le ferment rassembleur qui a permis la création, quelques mois plus tard, du Mouvement des Africains-Français (MAF) et lui a inspiré par la même occasion son objectif majeur : rappeler en toutes circonstances à notre pays - la France - que l’Afrique est le berceau de nos parents, grands-parents et de nos aïeux et que nous ne saurons accepter qu’elle soit allègrement piétinée et bafouée au nom des intérêts de la France.

            Un noble combat donc. Mais un combat qui prendra très vite l’allure d’une course à une place d’honneur au sein du paysage politique pour la présidente du mouvement ; c’est du moins ce que de nombreux Africains-Français liront dans la volonté de Calixthe Beyala de compter sur les « peoples » noirs et les lumières des plateaux de télévision plutôt que de s’atteler à la construction d’une base solide du mouvement. Ayant limité sa sphère d’action à Paris et à son téléphone portable qui distille des SMS à n’importe quelle heure de la nuit, elle a, peu à peu, éteint la frêle flamme que nous venions d’allumer. 

            Qu’est devenu le MAF exactement deux ans après sa création ? Quel bilan en fait sa présidente ? Les adhésions de 2011-2012 ont-elles majoritairement été renouvelées ? Quels sont les engagements pris et réussis par le mouvement durant ses deux années d’existence ? A quels défis ses membres ont-ils participé ? En clair, Calixthe Beyala doit des comptes à tous ceux qui se sont engagés en 2011-2012 avant qu'ils ne renouvellent leur adhésion au mouvement qu’ils ont, dans la ferveur, porté sous les fonts baptismaux, en même temps que leur confiance en leur chef. Parmi ceux qui ont reçu l'appel au renouvellement de leur adhésion, nombreux sont ceux qui attendent le bilan des deux années de présidence de Calixthe Beyala. Peut-être celle-ci attend-elle un éventuel congrès en 2014 pour le faire ? Si oui, tout le monde attendra avant de renouveler son engagement ; car l’absence d’activités, de perspectives claires, de bilan annuel, de volonté d'aller au-devant des nombreux défis qui s’imposent à notre communauté a fini par émousser nos ardeurs et nous fait perdre notre confiance en notre chef. Des amis que j'avais incités à rejoindre le MAF - certains de la Guadeloupe - m'ont clairement fait savoir qu'ils ne renouvelleraient pas leur adhésion !  

            Trop individualiste, trop centralisatrice, peu communicative, peu ouverte aux  membres de base, Calixthe Beyala a fini par s’isoler et perdre définitivement le contact avec la grande foule des Afro-Français qui avaient trouvé dans le combat du président ivoirien Laurent Gbagbo un excellent moteur d’action. Elle n’a pas su préserver cette petite flamme qui brillait dans nos yeux, très semblable à la flamme de la Liberté. Les articles épisodiques dans la presse ne sont pas des activités collectives susceptibles d’entretenir, au sein du mouvement, le souffle nécessaire au combat que nous avons à mener. Et en ce qui concerne le cas particulier de l’illustre prisonnier de la Cour pénale internationale, nous n’avons pas vu venir la contribution du MAF à la lutte contre l’injustice qui le frappe. Faudra-t-il verser au bilan des deux années d’existence l’appel à la signature de la pétition pour le retrait des nations africaines de la CPI lancée en mai 2013 ? Encore faudra-t-il nous faire part de son impact auprès des instances africaines. 

Au regard de tout ce qui a été dit, convenez qu’il est tout à fait légitime de poser cette question à la présidente de la MAF : qu’avez-vous fait de nos « talents » ? Afin de vous montrer que les interrogations suscitées par le fonctionnement du MAF ne datent pas d’aujourd’hui, je vous reproduis ici l’ensemble de la deuxième partie de mon billet publié le 28 février 2012, sur mon blog, un mois et demi avant le premier congrès de ce mouvement. Vous verrez qu’un an et demi après, ce grand espoir dont je disais qu’il pourrait être déçu si les innombrables carences d’alors se poursuivaient, n'a pas été comblé. Rien n'a changé parce que Calixthe Beyala n’a pas voulu évoluer dans sa manière de voir les choses.          

           «  Le MAF en congrès le 14 Avril 2012. Et après ? » 

            « Pour réussir son opération de positionnement dans le débat avec les partis politiques et le futur pouvoir de notre pays, Calixthe Beyala, le fer de lance du  MAF, mise sur un grand succès du premier congrès national du Mouvement qui aura lieu le 14 avril 2012, à 13 heures, au Palais des Congrès de Paris. De toute évidence, ce congrès est de la plus haute importance. Il témoignera publiquement de la capacité de mobilisation du Mouvement. Mais il sera surtout le premier signe de sa visibilité dans le paysage politique français.          

            La présidente du Mouvement qui se plaît à critiquer les marches de protestation ou de soutien, prend paradoxalement conscience qu'un congrès rassembleur est une façon à la fois de faire du bruit et montrer sa force. C'est aussi une façon de signifier aux autres que l'on existe et que l'on a des préoccupations à faire connaître ou à défendre. Elle sait, comme de nombreux membres du MAF, qu'il ne faut en aucun cas rater ce rendez-vous en se retrouvant en petit comité le 14 avril 2012. Une maigre assistance serait le signe d'un échec qui effacerait le Mouvement non seulement de l'esprit des candidats mais encore de la scène politique à laquelle il veut accéder.

            Certes, le Mouvement a des faiblesses très criantes. D'abord, il y a une réelle absence de définition claire du MAF. Tantôt on parle de lobby qui ne saurait se permettre de faire descendre ses membres dans les rues pour crier son indignation à la manière d'un quelconque groupe de soutien ; tantôt le Mouvement est présenté comme un parti politique. Si tel est le cas, alors Calixthe Beyala doit savoir qu'appeler à manifester ou à apporter son soutien à des mouvements de protestation n'est pas incompatible avec les desseins d'un parti politique. Que doit être le MAF ? Un mouvement de salon (sans les moyens financiers d'un lobby) ou un mouvement populaire capable d'exprimer publiquement son humeur devant les événements qui portent atteinte à ses valeurs ? Il faudra choisir au plus vite !  

            D'autre part, le MAF n'existe que par le nombre de ses adhérents. Rien d'autre ! Dans la pratique, nous n'avons pas connaissance de l'existence d'un bureau national provisoire. Il n'existe pas de section ou de représentation du Mouvement à l'intérieur du pays, mis à part à Lille. Tous ceux qui ont plaidé pour la création de différentes sections dans les grandes villes afin de rapprocher le Mouvement et ses instructions de ses membres ont vu ce projet écarté par Calixthe Beyala. Aussi, il est impossible aux adhérents ne vivant pas à Paris ou à Lille de se connaître et de tenir des réunions loin des yeux de sa présidente. Il est à craindre que l'absence de contact entre les membres et le manque d'action n'éteignent les ardeurs des premières heures de la naissance du Mouvement. La tentation du vote FN ne s'expliquerait-elle pas aussi par ce manque d'activité et d'implication directe des membres du MAF au sein de leur Mouvement ? Cela demande réflexion. 

            Cette remarque nous mène à la dernière grande faiblesse du MAF : la communication ! Il existe bien un site du Mouvement. Mais il ne semble pas destiné à communiquer avec les adhérents : pas de compte rendu des réunions parisiennes ; les questions posées par ce biais restent sans réponse (je l'ai testé !) ; les membres qui n'assistent pas aux réunions parisiennes avec Calixthe Beyala demeurent dans l'ignorance totale de ce qui se dit et se fait au sommet du MAF. Les SMS laconiques ne peuvent en aucun cas constituer le seul moyen de communication. A qui la faute si l'adhérent qui ne connaît pas de section locale n'est pas informé des actions et des prises de position de son mouvement ?    

            Enfin, combien sommes-nous ? Combien d'adhérents le Mouvement compte-t-il dans les grandes villes ? Personne ne le sait. Ni sur le site du MAF ni par les SMS les adhérents ne sont tenus au courant de leur importance en chiffres ! Faut-il attendre que les journaux et les chaînes de télévision le leur apprennent ? 

            Beaucoup de choses restent à faire. Mieux, tout reste à faire pour que le MAF - qui a fait naître tant d'espoir - ait des chances de poursuivre cette aventure au-delà du congrès du mois d'avril 2012. Il ne faut donc pas désespérer malgré ses manquements et son excessive centralisation qui le prive d'une base dynamique. Le fer de la lance du chasseur a beau briller, si le manche n'est pas solidement tenu par le bras du chasseur, et si celui-ci n'a pas les pieds suffisamment agiles pour le porter, la proie ne vivra que des frayeurs inutiles. Le MAF doit donc veiller à construire ses bases afin d'exister non pas seulement par son porte-parole mais par l'ensemble de ses membres actifs. Quand ceux-ci seront dans la capacité de mener des actions partout en France où les valeurs qu'ils défendent seront menacées, alors l'aventure se poursuivra. Il ne faut pas que l'on puisse dire demain : un seul être quitte le MAF et le Mouvement est réduit à rien !

            Le temps viendra où, en famille (politique), il faudra trouver les idées pour structurer et dynamiser le Mouvement. Mais pour l'heure, il est urgent de réussir ce premier congrès. Chacun doit se sentir concerné et faire le déplacement afin d'assurer son succès. Une présence massive des Africains-Français pourrait ébranler certains esprits politiques et faire évoluer les choses dans le sens de nos convictions. Il faut y penser sérieusement ! » 

° http://raphael.afrikblog.com/archives/2012/02/28/23637239.html

Raphaël ADJOBI

Lire la suite de l'article sur Les pages politiques de Raphaël / ou l'article seul

Raphaël ADJOBI

 

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06 août 2013

Certains sites africains d'information sur Internet seraient-ils incompétents ou malhonnêtes ?

        Certains sites africains d'information sur Internet

              seraient-ils incompétents ou malhonnêtes ?

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            De toute évidence, il y a des sites comme Ivoirebusiness.net, globosahoua.blogpost, en-Afrique.info et Lynx Togo qui refusent de reconnaître les talents des Africains. Je ne veux pour preuve que la reprise de mon article "Laurent Gbagbo, la nouvelle étoile de la Résistance africaine face à l'injustice des Occidentaux" qu'ils ont attribué au quotidien français en ligne Médiapart. 

            Le 4 juillet dernier, Nicole Guihaumé avait en effet repris pour le club Médiapart cet article publié le 30 juin sur mon blog politique. Elle n'a pas oublié de mentionner mon nom et un lien menant à mon blog ; c'est-à-dire la source de l'information. Quand la dépêche d'Abidjan.info, Abidjantalk.com et la vingtaine d'autres sites et blogs reprendront ce billet, ils feront preuve de la même honnêteté. 

            Ce qui est surprenant et écoeurant, c'est qu'Ivoirebusiness.net, globosahoua.blogpost et Lynx Togo ont eux aussi repris mon article mais tout en prenant soin d'effacer mon nom et le remplacer par celui de "Médiapart" ; par la même occasion, ils ont fait disparaître l'adresse de mon blog signalée par Nicole Guihaumé. En d'autres termes, ils ont trouvé que c'est plus valorisant - pour eux ! - d'attribuer l'article à ce journal devenu célèbre pour avoir révélé l'existence du compte suisse d'un ministre français. Un article signé Raphaël ADJOBI ne fait pas assez "classe" à leur yeux. Ivoire business pour sa part, a publié l'article deux fois : il l'a une fois attribué à Médiapart, et l'a signalé une autre fois comme ma contribution à un blog ami ; c'est à-dire en mentionnant mon nom.       

            Messieurs, apprenez tout simplement qu'aucun journaliste français n'a affirmé que Laurent Gbagbo est devenu la nouvelle étoile de la Résistance africaine face à l'injustice des Occidentaux. Et Médiapart ne revendique pas la paternité de l'article. Sans doute, ce journal français reconnaît tout simplement, par cette reprise faite par un membre de son club, la justesse de l'analyse et le talent de l'auteur que vous refusez de voir ou de reconnaître. Ce n'est certainement pas au club du Nouvel Observateur, où l'on manie allègrement la censure, que vous trouverez des articles et des commentaires qui montrent la France du doigt concernant la tragédie ivoirienne ou l'injustice faite à Laurent Gbagbo. Notre ami Delugio en sait quelque chose ; et moi aussi d'ailleurs.

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            C'est la deuxième fois que Nicole Guihaumé reprend un de mes articles. Il suffit de visiter son blog (Le blog de Nicole) pour bien comprendre sa position sur les événements concernant la Côte d'Ivoire. A l'avenir, soyez plus attentifs pour la devancer, si vous voulez. Montrez-lui que vous aussi vous avez du flair pour repérer les bons articles. Mais surtout, évitez de les attribuer à des illustres écrivains ou journalistes français. Il n'y a aucune gloire à tirer en agissant de la sorte. On se couvre plutôt de ridicule, à défaut d'être taxé de malhonnête. Le combat de la vérité que nous menons ensemble doit nous inciter à l'honnêteté, à la reconnaissance des talents des uns et des autres et non pas à de petites méchancetés. Les journaux officiels ivoiriens ne tombent pas dans ce travers parce qu'ils savent qu'ils ont besoin des blogueurs autant que ceux-ci ont besoin d'eux pour mener ce combat qui nous oppose à nos adversaires sachant mieux manier la violence physique et la falsification de documents que l'écriture. 

            Comprenez donc tous que je n'ai nullement l'intention de faire un long procès à nos amis pour ce qui doit sans doute être pris pour des erreurs et non pas des pratiques habituelles. Cependant on ne peut cacher combien il est déplaisant de se voir dépossédé de son oeuvre comme l'avaient déjà fait Abidjandirect et un certain Zoé Narwali sur psychologie.com en reprenant mon billet sur "Comment la France a perdu l'Afrique" (livre de Stephen Smith et Antoine Glaser) sans mentionner ni mon nom ni mon blog.        

Raphaël ADJOBI

° http://www.ivoirebusiness.net/?q=articles/selon-mediapart-laurent-gbagbo-est-la-nouvelle-%C3%A9toile-de-la-r%C3%A9sistance-africaine-face-%C3%A0#sthash.Wqs4YaHq.dpuf

° http://gbodosahoua-gbodosahoua.blogspot.fr/2013/07/la-nouvelle-etoile-de-la-resistance.html

° http://www.lynxtogo.info/oeil-du-lynx/afrique/4087-mediapart-qlaurent-gbagbo-est-la-nouvelle-etoile-de-la-resistance-africaine-face-a-linjustice-des-occidentauxq.html

Concernant mon article sur le livre "Comment la France a perdu l'Afriqueé"

° http://abidjandirect.net/index2.php?page=livr&id=7315

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01 août 2013

Louis XIV et l'Afrique noire (Tidiane Diakité)

                           Louis XIV et l'Afrique noire

                                         (Tidiane Diakité)

 

Louis XIV et L'afrique 0001

           Un livre sur Louis XIV et l'Afrique appelle immédiatement quelques interrogations : pourquoi écrire sur les relations que ce roi entretint avec ce continent et non sur celles de François 1er, de Louis XIII, de Louis XV ou même celles de Napoléon Bonaparte ? En un mot, pourquoi le choix de ce dignitaire français plutôt qu'un autre ? Car, à vrai dire, nous ignorons tout des contacts que ces souverains et empereur français eurent avec l’Afrique. Avant le partage de ce continent entre les Occidentaux et le début des politiques de sa colonisation, les dirigeants français avaient-ils déjà une « politique africaine » parallèlement au commerce des esclaves ?

            Tidiane Diakité ne laisse pas longtemps le lecteur avec ces interrogations. Dès le premier chapitre, il satisfait pleinement sa curiosité. En effet, très vite, le lecteur comprend que Louis XIV est celui qui a jeté les bases d'une vraie « politique africaine » de la France ; politique dont la permanence - chaque lecteur pourra le vérifier - à travers le temps jusqu'au XXIe siècle est tout à fait éclatante. D'autre part, plus que toute autre époque, le siècle de Louis XIV est celui qui a laissé le plus de traces sur l'Afrique dans les archives françaises. Louis XIV s'impose donc à nous dès lors que nous voulons sonder la source des relations suivies entre la France et l'Afrique noire. 

             L’entrée de la France dans le commerce des esclaves

            Quand on entreprend la lecture des relations entre les Français et les Africains avant la deuxième moitié du XVIIe siècle, ce qui retient l'attention de manière frappante, c'est l'absence du sentiment de supériorité raciale. Ce n’est qu’au XIXe siècle que la notion de race a été appliquée à l’homme et avec elle celle, très contemporaine, du racisme qui établit une échelle de valeurs entre les humains. Le Portugal et l'Espagne, avant de devenir les pionniers de la traite négrière au XVe siècle, recherchaient l’or et les épices sur les côtes africaines où ils côtoyaient les Noirs dans une franche relation commerciale et de découverte des uns et des autres. Leurs récits de voyages qui nous sont parvenus sont exempts du sentiment de supériorité raciale. Tidiane Diakité montre que les premiers Français – les Normands – à séjourner en Afrique pour les mêmes raisons l'ont fait dans le même esprit.

            A vrai dire, comme le montre si bien l'auteur, le développement de la traite négrière correspond, en Europe, à une période d'effondrement de la morale  chrétienne face à la force de l'émergence de l'économie. En effet, au XVIIe siècle, le sucre a remplacé les épices et supplanté le tabac ; et l'Europe connaissait une véritable « démocratisation de la consommation du sucre des Antilles ». La France, l'Angleterre et les Provinces-Unies (la Hollande) qui jusque-là s’appuyaient sur la foi chrétienne et la vengeance de Dieu pour blâmer le Portugal et l'Espagne devenues puissances commerciales grâce à la traite négrière, vont à partir du milieu du XVIIe siècle les rejoindre dans ce commerce. Ces trois nouvelles puissances vont même s'entendre pour ruiner les deux premières, surtout le Portugal devenue une puissance sucrière grâce à sa possession du Brésil.

            S’il est vrai que c’est Louis XIII qui, en 1642, a pris la décision d’autoriser officiellement la participation de la France à la traite négrière – après avoir obtenu l’assurance que les nègres seront tout de même baptisés – c’est Louis XIV qui va par une politique volontaire organiser le travail des armateurs et des négriers. Non seulement il a fait preuve d’une franche détermination à fournir des esclaves aux colons des Antilles françaises en créant la Compagnie des Indes occidentales en 1664 – qui deviendra de manière encore plus parlante la compagnie de Guinée en 1685 – mais encore il va soutenir l’action des armateurs en leur versant une prime par tête de nègre transporté et vendu. « Ces primes (qui datent de 1672) se renouvelleront fréquemment et ne feront qu’augmenter » (Archives nationales, colonie… cité par l’auteur p. 19). Indubitablement, affirme l’auteur, « c’est Louis XIV [qui a] fait de la traite une institution, en l’élevant au rang de service d’Etat ».

            D’ailleurs, au regard des propos du roi et de son ministre Colbert, chacun comprend aisément la ferme implication du royaume dans l’organisation des compagnies maritimes destinées à la traite et au commerce avec les Antilles. Le roi n’affirmait-il pas que ce commerce était « un des plus rentables » ? Et son ministre n’assurait-il pas à son tour, en 1670, « [qu’] il n’y aura aucun commerce dans tout le monde qui produise autant d’avantages que celui-ci » ?

            Malheureusement pour eux, sur les côtes d’Afrique, très vite, l’Angleterre et la Hollande ont pris plusieurs longueurs d’avance grâce à une flotte plus nombreuse et mieux équipée. Les Hollandais surtout, reconnus pour être des commerçants habiles et intraitables seront les ennemis à détrôner pour accéder au rang de grande puissance commerciale. Pour atteindre son but, Louis XIV fut pour ainsi dire au four et au moulin avec la ferme résolution de convoyer par an mille têtes de nègres aux Antilles et rapporter en France mille deux cents marcs d’or. Concernant les activités des compagnies qui faisaient le commerce entre l’Afrique et les Antilles, rien ne se faisait hors de son regard : d’une part, « en plus de ses deniers propres le roi prêtait aux dites compagnies le concours de ses navires et, d’autre part, tranchait tout litige de créances impliquant ces sociétés ».

            La Côte de Guinée était convoitée par toutes les nations européennes parce qu’on pouvait y faire à la fois « la traite de l’or et des nègres ». Si la France semble installée durablement sur la côte du Sénégal, ici, contre les Hollandais qui tiennent ferme la côte de l’or, elle a du mal à tirer avantage de ce précieux métal et des esclaves. En plus, sur la Côte du Sénégal ou sur la côte de Guinée, les activités de la France étaient tributaires des rapports de force en Europe où les guerres se renouvelaient constamment. Ebranler l’hégémonie de la Hollande ne s’avérait donc pas une mince affaire. Il importe donc à l’auteur de montrer, en s’appuyant sur des documents d’archives, la politique que Louis XIV a mise en place à la source même de ce juteux commerce, c’est-à-dire en Afrique, avec les souverains locaux, pour tenter de parvenir à ses fins.  

       La naissance d’une « politique africaine » de la France

            Au-delà de ses grandes ambitions commerciales et des moyens techniques et financiers déployés depuis la France pour les soutenir, ce qui séduira tout lecteur de cet essai, c’est la ferme volonté de Louis XIV d’entretenir avec les rois africains une relation étroite, personnelle, comme la garante de la puissance de son royaume et de sa propre gloire. Pour lui, il ne s’agissait pas seulement d’acheter et de vendre, il fallait aussi être aimé pour être préféré aux Anglais et aux Hollandais. Le chapitre consacré aux « Atouts et contraintes » permettra à chacun de découvrir les premiers pas de l’immixtion de la France dans la politique intérieure des Etats africains ; les bases de ce que nous appelons aujourd’hui « la politique africaine de la France ».   

            Nous découvrons dans ce livre – et à travers les archives de l’époque – que Louis XIV, en fin stratège, traitait apparemment d’égal à égal avec les rois africains. Il recevait des ambassadeurs et des princes de ce continent avec tous les honneurs dus à leur rang. Ainsi flattés, ceux-ci lui garantissaient toutes les facilités pour le commerce des esclaves et autorisaient ses émissaires à bâtir des forts (postes militaires) sur leurs terres. Il va sans dire que chaque roi africain se sentait l’ami du grand Roi-Soleil et tenait à avoir de ses nouvelles. De toute évidence cette amitié semblait conférer à chacun respect et puissance puisqu’elle était perçue comme un signe de protection. Dans ce climat de bonne entente qu’elle tentait de créer, tout en inspirant la politique des uns et des autres, la France du Roi-Soleil  travaille adroitement pour ses intérêts. Elle prône une politique de neutralité tout en jouant l’arbitre dans les conflits entre les gouvernants africains. Sûrs de l’amitié de Louis XIV, les rois africains ne cesseront de le solliciter chaque fois qu’un conflit les opposera à un voisin. Il arrivait même que le roi de France soit sollicité par les deux parties d’un même conflit. Outre la diplomatie, il fallait penser aussi à « s’immiscer dans la vie intime des cours africaines », toujours par souci de paraître l’ami des souverains. Ainsi, conclut Tidiane Diakité, « c’est sous son règne que fut signé le plus grand nombre de traités avec les chefs africains. C’est aussi Louis XIV qui a fait le plus de présents aux souverains africains. » 

            N’a-t-on pas le sentiment de lire une page de l’histoire de la fameuse « Françafrique » tant décriée parmi nous depuis quelques décennies ? Et la surprise ne s’arrête pas là. Certaines figures historiques de l’époque de Louis XIV vous amèneront forcément à chercher dans notre histoire récente d’illustres successeurs que vous trouverez aisément. André Bruë, par exemple, qui, de tous les directeurs  de compagnies et représentants de la France au Sénégal accomplira les actions les plus juteuses pour le royaume. Cet homme fut, avant Jacques Foccart sous le général de Gaulle, le monsieur Afrique de la France. Avec André Bruë, on reconnaît le réseau « françafricain » avant son heure de gloire. Avec lui avait débuté au XVIIe siècle « cette politique française, faite de jeu d’alliances et de contre-alliances, de menaces et de répressions [qui sera] une donnée constante de la politique de la France au Sénégal » à Issigny (Assinie) en Côte d’Ivoire puis dans tout le reste de l’Afrique. Les propos du roi de Cayor témoignant de sa résistance à cette politique coloniale rappelleront à bien des lecteurs ceux d’un chef d’état qui a récemment payé un lourd tribut pour avoir refusé de céder son siège à un dirigeant plus favorable à la France.  

            Cet essai de Tidiane Diakité vous paraîtra sans doute trop riche en documents d’archives relatifs à chacun des thèmes traités. Quant à moi, je dis tant mieux ! Car je vois dans ces nombreux et longs documents une adroite façon de mettre les archives de France à la portée du grand public et lui faire découvrir que les gouvernants d’aujourd’hui n’ont rien inventé en matière de « politique africaine ». Les longs extraits des documents de l’époque permettent de découvrir sans commentaires inutiles à quel point le mimétisme des gouvernants africains et français à travers le temps montrent une permanence des actions et une répétition des faits dans l’histoire des hommes. Les choses n’ont pas changé parce que les rêves et les besoins économiques français n’ont pas changé. Seul le rêve de la France d’une Afrique catholique et apostolique a été abandonné depuis très longtemps. Il faut dire que dans le domaine religieux, elle ne fait plus de rêves pour son âme perdue depuis que Louis XIII s’est baigné dans le sang des Noirs et que Louis XIV a indiqué à la nation le grand profit économique qu’il pouvait tirer de leur colonisation.

Raphaël ADJOBI

Titre : Louis XIV et l’Afrique noire, 226 pages                                                                                                                      

Auteur : Tidiane Diakité                                                                                                                                          

Editeur : Arléa, 2013 

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24 juillet 2013

Qu'est-ce qu'une colonie ? L'exemple de la colonisation française (Analyse de l'Histoire des colonies de Just-Jean-Etienne Roy)

 

                          Qu'est-ce qu'une colonie ?

            L’exemple de la colonisation française

     (Analyse de l’Histoire des colonies françaises de J.- J.- E. ROY)

LES COLONIES FRç

            En 1860, Just-Jean-Etienne Roy a publié une Histoire des colonies françaises qui a été soumise à l’approbation du cardinal de Paris et enregistrée à la bibliothèque des Ecoles chrétiennes. Il faut dire que la visée pédagogique de ce manuel, riche en détails, est incontestable. Après avoir défini les différents types de colonies puis donné la liste chronologique des colonies françaises, et avant d’entrer dans l'histoire et la situation de chacune d’elles, l'auteur a tenu à réunir dans le chapitre II « les généralités qui leur sont communes ». Et dans ces généralités, il y a, selon nous, deux éléments dont la troublante permanence à travers le temps ne peuvent manquer de retenir l’attention des lecteurs de ce XXIe siècle ; il s’agit d’une part des motifs qui déterminent l'établissement ou le maintien des colonies, et d’autre part des caractéristiques des classes sociales qui les composent. Indubitablement, les colonisés de ce XXIe siècle se reconnaîtront aisément. 

                                Quatre motifs et trois moyens 

            Selon l’étude de Just-Jean-Etienne Roy, « les principaux motifs qui, indépendamment des considérations d’intérêt politique, déterminent l’établissement des colonies françaises furent : de procurer aux produits du sol et de l’industrie de la mère patrie des débouchés qui pussent leur être constamment ouverts […] ; d’assurer à ces produits des marchés à l’abri de toute concurrence étrangère ; d’obtenir, par voie d’échange et sans exportation de numéraire, des denrées que la France ne produit pas, et qui sont nécessaires à sa consommation […] ; enfin, de donner de l’emploi à la navigation nationale et aux intérêts qui s’y rattachent. »

            Qui peut nier qu'en ce début du XXIe siècle la France applique exactement les mêmes règles sur toutes les terres étrangères qui lui sont rattachées en qualité de départements d'outre-mer ou d'anciennes colonies dites indépendantes ? Ce n'est pas tout. Pour que les établissements coloniaux remplissent d’autant mieux leur rôle, Just-Jean-Etienne Roy relève les mécanismes que la France de son époque se devait de respecter ; mécanismes qui seront repris et suivis jusqu’à nos jours : « favoriser l’agriculture coloniale, c’est-à-dire les denrées destinées à la consommation de la métropole ; exiger de ces établissements (coloniaux) qu’ils ne vendissent leurs récoltes qu’à la métropole ; et enfin – exigence suprême ! – leur interdire (les colonies) d’élever les denrées récoltées à l’état de produit manufacturé. »

            Ces sept règles relevées dans ce manuel d’Histoire des colonies françaises, furent dès l’origine les principes des différentes formes de colonies françaises ainsi que des simples comptoirs d’échange « [soit] aux époques où ces établissements étaient exploités par des compagnies, soit dans la période postérieure, où l’Etat rentra en possession directe de leur administration ». Et ces sept règles sont celles que la France applique encore avec ses anciennes possessions lointaines afin de garantir à sa population les denrées nécessaires à sa subsistance et à ses entreprises les moyens de fonctionner. Leur simplicité n'appelle pas de commentaires spécifiques. Chacun peut les relire et vérifier leur implacable application.     

            Malgré l'évidente permanence des principes énoncés par le colonisateur et présentés ici, certains les nient ou feignent de ne pas les voir. Il faut peut-être reconnaître qu'aujourd’hui plus qu'hier la colonisation n’est pas vue de la même manière selon que l’on se situe du côté du colonisé ou du colonisateur. Le peuple colonisé se reconnaît comme tel. Le peuple colonisateur, tant qu’il n’est pas sur la terre colonisée – c’est-à-dire tant que l’Etat administre la colonie par l’intermédiaire de chefs locaux – ne se sent pas l’âme d’un colonisateur puisqu’il n’est pas acteur de la colonisation mais simple profiteur d’un système dont il ignore les mécanismes. Pourtant, il suffirait de lever les yeux ou daigner écouter ceux qui affirment être les victimes d'une France prédatrice. 

            Pour compléter la présentation que nous venons de faire, il convient de noter que les seules possessions ultramarines qui échappent aux principes énoncés – apparaissant comme des pompes aspirantes jetées entre elles et la mère patrie – sont les « colonies de relâche » ; c’est-à-dire ces terres étrangères qui n’ont aucune utilité commerciale – ou qui l’ont perdue – mais qui « sont d’une grande utilité pour les longs voyages par mer et dans les contrées inhabitées et barbares » ainsi que pour des projets militaires et scientifiques. Les puissances coloniales n’hésitent pas à payer deux à quatre fois plus qu’en métropole des fonctionnaires et des techniciens affectés à des tâches stratégiques pour peupler ces terres lointaines dans le seul but de ne pas en perdre le contrôle. Aussi, dans ces « colonies (…) de relâche, la plupart des colons ne vont s’y établir que pour y faire fortune (…), et avec l’intention de revenir sur leurs vieux jours se fixer dans la mère patrie ». Inutile de vous donner des exemples d’îles lointaines qui servent de « colonies de relâche » à la France. Laissez faire votre imagination et vous trouverez bien un parent, une connaissance ou un ami parti vivre sur une de ces terres minuscules perdues loin de la métropole pour un salaire considérable.         

               Entre Blancs et Noirs, un mur toujours tangible

            Concernant « la population permanente et sédentaire des colonies », Just-Jean-Etienne Roy affirme de manière très claire que la couleur de la peau est devenue l'élément constitutif des classes sociales après l'abolition de l'esclavage : « Jusqu'en 1848, la population dans nos quatre principales colonies était divisée en deux classes, celle des libres et celle des esclaves. Un décret de 1848 a aboli cette distinction avec l'esclavage des noirs ; mais ce décret n'a pu effacer la distinction qui résulte de la couleur de la peau, et qui séparera toujours les habitants de ces colonies en deux classes distinctes, les blancs et les hommes de couleur ».  

            Cette vérité clairement assumée n’a jamais été fondamentalement remise en question  aux Antilles (Guadeloupe et Martinique), en Guyane, au Sénégal (par extension, en Afrique noire), à l'île de la Réunion. La dernière crise contre la vie chère qui a éclaté aux Antilles a rappelé à tous cette réalité du début du XIXe qui perdure malgré la disparition de l'étiquette « colonie » remplacée par celle de « département ». Quant aux pays africains dits « indépendants », l’évidente permanence de leur colonisation ou de leur féodalité se lit dans leur monnaie et dans la présence de l'armée française sur leur sol. Les récentes interventions militaires en Côte d'Ivoire (2011), au Mali et au Tchad (2013) pour procéder à un changement de régime confirment la persistance de ce tableau colonial. Il y a dans ces différentes régions, d'un côté les Noirs qui doivent se contenter de ce qu'on leur offre, et de l'autre les Blancs qu'il faut veiller à satisfaire absolument.  

            On retient donc qu’un pays colonisateur ne peut se permettre d’élever au même rang de citoyenneté, de considération ou de traitement les populations d’une terre étrangère qu’il soumet dans l’état de colonie avec celles de la métropole ; et cela sans trahir les principes directeurs de son statut de métropole. D’autre part, l’égale valorisation des compétences économiques des régions (proches ou lointaines) - qui suppose l’égale distribution des biens et des services - est synonyme de disparition de la notion de métropole ou de mère patrie à laquelle la France tient tant. En d’autres termes, la situation de métropole ou de mère patrie est inconciliable avec l’égalité et la fraternité. Demander à la France de renoncer à son statut de mère patrie - ce qui suppose une autre relation que celle entre colonisateur et colonisé - c'est comme demander à un dictateur, dont le pouvoir n’est pas menacé, d’instaurer la démocratie dans son état. Dans les deux cas, c’est rêver que d’espérer l’octroi gracieux de l'égalité. Celle-ci se conquiert.        

Raphaël ADJOBI 

Titre : Histoire des colonies françaises et des établissements français en Amérique, en Afrique, en Asie et en Océanie depuis leur fondation jusqu’à nos jours (d’après les documents publiés par le ministère de la marine et des colonies) ; 188 pages.

Auteur : J.-J.- E. Roy

Editeur : Mame et Compagnie, 1860.

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Qu'est-ce qu'une colonie ? L'exemple de la colonisation française (l'Histoire des colonies françaises de Just-Jean-Etienne Roy)

                            Qu'est-ce qu'une colonie ?

              L’exemple de la colonisation française

       (Analyse de l’Histoire des colonies françaises de J.- J.- E. ROY)

            En 1860, Just-Jean-Etienne Roy a publié une Histoire des colonies françaises qui a été soumise à l’approbation du cardinal de Paris et enregistrée à la bibliothèque des Ecoles chrétiennes. Il faut dire que la visée pédagogique de ce manuel, riche en détails, est incontestable. Après avoir défini les différents types de colonies puis donné la liste chronologique des colonies françaises, et avant d’entrer dans l'histoire et la situation de chacune d’elles, l'auteur a tenu à réunir dans le chapitre II « les généralités qui leur sont communes ». Et dans ces généralités, il y a, selon nous, deux éléments dont la troublante permanence à travers le temps ne peuvent manquer de retenir l’attention des lecteurs de ce XXIe siècle ; il s’agit d’une part des motifs qui déterminent l'établissement ou le maintien des colonies, et d’autre part des caractéristiques des classes sociales qui les composent. Indubitablement, les colonisés de ce XXIe siècle se reconnaîtront aisément. 

                                         Quatre motifs et trois moyens

            Selon l’étude de Just-Jean-Etienne Roy, « les principaux motifs qui, indépendamment des considérations d’intérêt politique, déterminent l’établissement des colonies françaises furent : de procurer aux produits du sol et de l’industrie de la mère patrie des débouchés qui pussent leur être constamment ouverts […] ; d’assurer à ces produits des marchés à l’abri de toute concurrence étrangère ; d’obtenir, par voie d’échange et sans exportation de numéraire, des denrées que la France ne produit pas, et qui sont nécessaires à sa consommation […] ; enfin, de donner de l’emploi à la navigation nationale et aux intérêts qui s’y rattachent. » 

            Qui peut nier qu'en ce début du XXIe siècle la France applique exactement les mêmes règles sur toutes les terres étrangères qui lui sont rattachées en qualité de départements d'outre-mer ou d'anciennes colonies dites indépendantes ? Ce n'est pas tout. Pour que les établissements coloniaux remplissent d’autant mieux leur rôle, Just-Jean-Etienne Roy relève les mécanismes que la France de son époque se devait de respecter ; mécanismes qui seront repris et suivis jusqu’à nos jours : « favoriser l’agriculture coloniale, c’est-à-dire les denrées destinées à la consommation de la métropole ; exiger de ces établissements (coloniaux) qu’ils ne vendissent leurs récoltes qu’à la métropole ; et enfin – exigence suprême ! – leur interdire (les colonies) d’élever les denrées récoltées à l’état de produit manufacturé. » 

            Ces sept règles relevées dans ce manuel d’Histoire des colonies françaises, furent dès l’origine les principes des différentes formes de colonies françaises ainsi que des simples comptoirs d’échange « [soit] aux époques où ces établissements étaient exploités par des compagnies, soit dans la période postérieure, où l’Etat rentra en possession directe de leur administration ». Et ces sept règles sont celles que la France applique encore avec ses anciennes possessions lointaines afin de garantir à sa population les denrées nécessaires à sa subsistance et à ses entreprises les moyens de fonctionner. Leur simplicité n'appelle pas de commentaires spécifiques. Chacun peut les relire et vérifier leur implacable application.     

            Malgré l'évidente permanence des principes énoncés par le colonisateur et présentés ici, certains les nient ou feignent de ne pas les voir. Il faut peut-être reconnaître qu'aujourd’hui plus qu'hier la colonisation n’est pas vue de la même manière selon que l’on se situe du côté du colonisé ou du colonisateur. Le peuple colonisé se reconnaît comme tel. Le peuple colonisateur, tant qu’il n’est pas sur la terre colonisée – c’est-à-dire tant que l’Etat administre la colonie par l’intermédiaire de chefs locaux – ne se sent pas l’âme d’un colonisateur puisqu’il n’est pas acteur de la colonisation mais simple profiteur d’un système dont il ignore les mécanismes. Pourtant, il suffirait de lever les yeux ou daigner écouter ceux qui affirment être les victimes d'une France prédatrice. 

            Pour compléter la présentation que nous venons de faire, il convient de noter que les seules possessions ultramarines qui échappent aux principes énoncés – apparaissant comme des pompes aspirantes jetées entre elles et la mère patrie – sont les « colonies de relâche » ; c’est-à-dire ces terres étrangères qui n’ont aucune utilité commerciale – ou qui l’ont perdue – mais qui « sont d’une grande utilité pour les longs voyages par mer et dans les contrées inhabitées et barbares » ainsi que pour des projets militaires et scientifiques. Les puissances coloniales n’hésitent pas à payer deux à quatre fois plus qu’en métropole des fonctionnaires et des techniciens affectés à des tâches stratégiques pour peupler ces terres lointaines dans le seul but de ne pas en perdre le contrôle. Aussi, dans ces « colonies (…) de relâche, la plupart des colons ne vont s’y établir que pour y faire fortune (…), et avec l’intention de revenir sur leurs vieux jours se fixer dans la mère patrie ». Inutile de vous donner des exemples d’îles lointaines qui servent de « colonies de relâche » à la France. Laissez faire votre imagination et vous trouverez bien un parent, une connaissance ou un ami parti vivre sur une de ces terres minuscules perdues loin de la métropole pour un salaire considérable.        

                           Entre Blancs et Noirs, un mur toujours tangible

Concernant « la population permanente et sédentaire des colonies », Just-Jean-Etienne Roy affirme de manière très claire que la couleur de la peau est devenue l'élément constitutif des classes sociales après l'abolition de l'esclavage : « Jusqu'en 1848, la population dans nos quatre principales colonies était divisée en deux classes, celle des libres et celle des esclaves. Un décret de 1848 a aboli cette distinction avec l'esclavage des noirs ; mais ce décret n'a pu effacer la distinction qui résulte de la couleur de la peau, et qui séparera toujours les habitants de ces colonies en deux classes distinctes, les blancs et les hommes de couleur ».   

            Cette vérité clairement assumée n’a jamais été fondamentalement remise en question  aux Antilles (Guadeloupe et Martinique), en Guyane, au Sénégal (par extension, en Afrique noire), à l'île de la Réunion. La dernière crise contre la vie chère qui a éclaté aux Antilles a rappelé à tous cette réalité du début du XIXe qui perdure malgré la disparition de l'étiquette « colonie » remplacée par celle de « département ». Quant aux pays africains dits « indépendants », l’évidente permanence de leur colonisation ou de leur féodalité se lit dans leur monnaie et dans la présence de l'armée française sur leur sol. Les récentes interventions militaires en Côte d'Ivoire (2011), au Mali et au Tchad (2013) pour procéder à un changement de régime confirment la persistance de ce tableau colonial. Il y a dans ces différentes régions, d'un côté les Noirs qui doivent se contenter de ce qu'on leur offre, et de l'autre les Blancs qu'il faut veiller à satisfaire absolument. 

            On retient donc qu’un pays colonisateur ne peut se permettre d’élever au même rang de citoyenneté, de considération ou de traitement les populations d’une terre étrangère qu’il soumet dans l’état de colonie avec celles de la métropole ; et cela sans trahir les principes directeurs de son statut de métropole. D’autre part, l’égale valorisation des compétences économiques des régions (proches ou lointaines) - qui suppose l’égale distribution des biens et des services - est synonyme de disparition de la notion de métropole ou de mère patrie à laquelle la France tient tant. En d’autres termes, la situation de métropole ou de mère patrie est inconciliable avec l’égalité et la fraternité. Demander à la France de renoncer à son statut de mère patrie - ce qui suppose une autre relation que celle entre colonisateur et colonisé - c'est comme demander à un dictateur, dont le pouvoir n’est pas menacé, d’instaurer la démocratie dans son état. Dans les deux cas, c’est rêver que d’espérer l’octroi gracieux de l'égalité. Celle-ci se conquiert.        

Raphaël ADJOBI 

Titre : Histoire des colonies françaises et des établissements français en Amérique, en Afrique, en Asie et en Océanie depuis leur fondation jusqu’à nos jours (d’après les documents publiés par le ministère de la marine et des colonies) ; 188 pages.

Auteur : J.-J.- E. Roy

Editeur : Mame et Compagnie, 1860.

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06 juillet 2013

Trois femmes puissantes (Marie Ndiaye)

                                  Trois femmes puissantes

                                               (Marie Ndiaye) 

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            Disons-le sans détour : ce roman est d'un abord rebutant par le choix d'une langue surchargée de subjonctif imparfait. Chose très sensible dans le premier des trois récits. Dans la pratique de la langue française, ce temps est celui auquel nous sommes le moins habitués. Aussi, lorsqu'on vient à en abuser, il focalise l'attention par son étrangeté, et le lecteur ou le locuteur passe son temps à faire de l'analyse grammaticale plutôt qu'à suivre le flot ou le rythme du discours pour en saisir le sens. Et si à cette particularité de l'écriture - est-ce le style distinctif de l'auteur ? - nous ajoutons la multiplication des propositions incises, souvent très longues, nous pouvons affirmer que le livre se place hors de portée d'un très grand nombre de lecteurs. Ce n'est donc pas un livre pour "grand public". 

            Cependant, aucun lecteur ne peut nier que Trois femmes puissantes est un roman auquel on ne peut rester indifférent au regard à la fois de la richesse des personnages et de leur perception particulière du monde. Ce sont trois récits présentant trois êtres très cérébraux qui passent leur vie à se triturer les méninges, à analyser tout ce qui se présente à leurs yeux comme pour éviter des catastrophes qu' ils savent cependant inéluctables. Trois récits ayant pour thème trois phénomènes de société ou d'actualité que personne n'ignore à notre époque : l'omnipotence d'un père qui rend difficile, voire impossible, l'épanouissement de tout amour filial ;  la recherche désespérée de la consolidation d'un amour qui semble de toute évidence avoir atteint son point de rupture - avec au centre une progéniture pouvant servir d'élément de chantage ; et enfin l'émigration des Africains sous l'angle d'une spirale infernale révélant une âme singulière que seules ces sociétés sont encore capables de produire.

            Entre ces trois récits, chaque lecteur aura sa préférence. Certains apprécieront dans le premier le regard impitoyablement critique de la jeune mère - nourrie par une vie remplie d'amertume et de rêves d'enfance inassouvis -  dans lequel se lit une rancoeur tenace à l'égard de son père. Cependant, c'est aussi le récit dont l'abord est moins agréable du fait de la très grande présence du subjonctif imparfait qui nécessite un temps d'adaptation. Le deuxième récit remportera la palme des lecteurs. Ici, la présence de la femme est pour ainsi dire en filigrane. Ce sont les difficultés de l'époux, cet Européen contraint de quitter l'Afrique avec sa femme sénégalaise pour se reconstruire en Europe, qui occupe le devant de la scène. Un récit captivant qui frise la folie à chaque instant. Quant au troisième, il séduit par le caractère à la fois "automate" et réfléchi ou lucide de Khady Demba. Avec elle, l'émigration se vit comme un rêve situé hors de toute rationalité, un rêve où avoir conscience d'exister est le seul garde-fou, au sens propre. 

            C'est à la fois passionnant et "intellectuellement" éprouvant de suivre des personnages cérébraux qui semblent vivre mille vies en une seule. C'est sans doute là que se trouve le talent ou le génie de l'auteur : contruire des récits magnifiques, charmants, à partir de choses apparemment banales et sans intérêt particulier. Ce talent se révèle aussi dans les mots susceptibles d'altérer un récit de qualité mais qui se fondent ici dans une déconcertante harmonie avec le reste : par exemple, les mots comme Renault Nevada, Renault Clio ou Toyota, ne confèrent pas au récit leur profonde banalité parce qu'ils s'imprègnent de l'éblouissante rêverie des personnages. Ceux qui aiment les monologues intérieurs trouveront dans ces récits trois belles occasions de laisser aller leur imagination à la reconstruction de trois univers totalement différents.

Raphaël ADJOBI

Titre : Trois femmes puissantes, 317 pages

Auteur : Marie Ndiaye

Editeur : Gallimard, 2009

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