Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

06 juillet 2013

Trois femmes puissantes (Marie Ndiaye)

                                  Trois femmes puissantes

                                               (Marie Ndiaye) 

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            Disons-le sans détour : ce roman est d'un abord rebutant par le choix d'une langue surchargée de subjonctif imparfait. Chose très sensible dans le premier des trois récits. Dans la pratique de la langue française, ce temps est celui auquel nous sommes le moins habitués. Aussi, lorsqu'on vient à en abuser, il focalise l'attention par son étrangeté, et le lecteur ou le locuteur passe son temps à faire de l'analyse grammaticale plutôt qu'à suivre le flot ou le rythme du discours pour en saisir le sens. Et si à cette particularité de l'écriture - est-ce le style distinctif de l'auteur ? - nous ajoutons la multiplication des propositions incises, souvent très longues, nous pouvons affirmer que le livre se place hors de portée d'un très grand nombre de lecteurs. Ce n'est donc pas un livre pour "grand public". 

            Cependant, aucun lecteur ne peut nier que Trois femmes puissantes est un roman auquel on ne peut rester indifférent au regard à la fois de la richesse des personnages et de leur perception particulière du monde. Ce sont trois récits présentant trois êtres très cérébraux qui passent leur vie à se triturer les méninges, à analyser tout ce qui se présente à leurs yeux comme pour éviter des catastrophes qu' ils savent cependant inéluctables. Trois récits ayant pour thème trois phénomènes de société ou d'actualité que personne n'ignore à notre époque : l'omnipotence d'un père qui rend difficile, voire impossible, l'épanouissement de tout amour filial ;  la recherche désespérée de la consolidation d'un amour qui semble de toute évidence avoir atteint son point de rupture - avec au centre une progéniture pouvant servir d'élément de chantage ; et enfin l'émigration des Africains sous l'angle d'une spirale infernale révélant une âme singulière que seules ces sociétés sont encore capables de produire.

            Entre ces trois récits, chaque lecteur aura sa préférence. Certains apprécieront dans le premier le regard impitoyablement critique de la jeune mère - nourrie par une vie remplie d'amertume et de rêves d'enfance inassouvis -  dans lequel se lit une rancoeur tenace à l'égard de son père. Cependant, c'est aussi le récit dont l'abord est moins agréable du fait de la très grande présence du subjonctif imparfait qui nécessite un temps d'adaptation. Le deuxième récit remportera la palme des lecteurs. Ici, la présence de la femme est pour ainsi dire en filigrane. Ce sont les difficultés de l'époux, cet Européen contraint de quitter l'Afrique avec sa femme sénégalaise pour se reconstruire en Europe, qui occupe le devant de la scène. Un récit captivant qui frise la folie à chaque instant. Quant au troisième, il séduit par le caractère à la fois "automate" et réfléchi ou lucide de Khady Demba. Avec elle, l'émigration se vit comme un rêve situé hors de toute rationalité, un rêve où avoir conscience d'exister est le seul garde-fou, au sens propre. 

            C'est à la fois passionnant et "intellectuellement" éprouvant de suivre des personnages cérébraux qui semblent vivre mille vies en une seule. C'est sans doute là que se trouve le talent ou le génie de l'auteur : contruire des récits magnifiques, charmants, à partir de choses apparemment banales et sans intérêt particulier. Ce talent se révèle aussi dans les mots susceptibles d'altérer un récit de qualité mais qui se fondent ici dans une déconcertante harmonie avec le reste : par exemple, les mots comme Renault Nevada, Renault Clio ou Toyota, ne confèrent pas au récit leur profonde banalité parce qu'ils s'imprègnent de l'éblouissante rêverie des personnages. Ceux qui aiment les monologues intérieurs trouveront dans ces récits trois belles occasions de laisser aller leur imagination à la reconstruction de trois univers totalement différents.

Raphaël ADJOBI

Titre : Trois femmes puissantes, 317 pages

Auteur : Marie Ndiaye

Editeur : Gallimard, 2009

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01 juillet 2013

Laurent Gbagbo, la nouvelle étoile de la Résistance africaine face à l'injustice des Occidentaux

                                    Laurent Gbagbo,

        la nouvelle étoile de la Résistance africaine

                   face à l'injustice des Occidentaux 

Laurent Gbagbo 0006

Depuis février 2013, date du début du procès devant confirmer ou infirmer les charges de la procureure de la CPI contre le président Laurent Gbagbo, il semble que le vent a tourné contre ses accusateurs. La défense a démontré que la procureure Bensouda n'avait pas d'arguments convaincants pour faire condamner le détenu. Pire, elle a démontré qu'en l'absence de preuves, la procureure a eu recours à de faux documents tirés d'événements qui ont eu lieu au Kénya. Devant une falsification aussi grossière, de nombreuses personnalités politiques africaines et françaises se déchaînent désormais contre la Cour pénale internationale. Elles jugent inadmissible à la fois le maintien de Laurent Gbagbo en prison et la chance supplémentaire accordée à la procureure pour trouver de nouvelles preuves. La Résistance ivoirienne et panafricaine a donc eu raison de se mettre en marche dès l'arrestation du président Laurent Gbagbo. Je vous propose de découvrir les différents visages de cette résistance à l'injustice qui permet aujourd'hui une accélération de la dénonciation de la partialité de la CPI et du pouvoir en place en Côte d'Ivoire. 

            Enlevé de son pays dans l'indifférence de ses pairs africains - quand ils n'ont pas contribué à sa chute aux côtés de la France - Laurent Gbagbo est devenu, après deux ans de détention dans le goulag de l'Europe occidentale, l'étoile de la résistance africaine, l'étendard de ralliement des défenseurs des institutions africaines et de l'indépendance des choix économiques des nations. Au moment où Nelson Mandela, la dernière idole de la résistance à l'injustice et au racisme s'apprête à nous quitter, l'Afrique entière se réjouit de voir la relève bien assurée. 

            Entre son arrestation sous les bombes françaises le 11 avril 2011 et son transfert à la Cour pénale internationale à La Haye, durant ses huit mois de détention à Korhogo, il n'y avait guère que de simples citoyens ivoiriens, camerounais et autres Africains à le défendre sans relâche. Dès le 16 avril 2011, ils manifestaient à Paris, place de la Bastille, pour lui crier leur solidarité. Quant aux rares personnalités politiques ayant pris sa défense avant sa chute, elles s'étaient alors murées dans le silence pour ne pas déplaire à la France, qui fêtait en une grande pompe l'avènement de son préfet nègre réintégrant la Côte d'Ivoire dans le giron françafricain d'où Laurent Gbagbo avait péniblement tenté de l'en extraire. La Côte d'Ivoire était revenue à son point de départ.

                     Les visages de la résistance à l'injustice

            Il a donc fallu la ténacité de ces groupuscules d'Ivoiriens et d'Africains, mus par une même volonté, unis dans un même combat, arpentant les rues des villes européennes et faisant des émules aux Etats-Unis et au Canada, pour que le séjour de Laurent Gbagbo à La Haye ne se déroule pas dans le silence et l'indifférence des nations du monde entier. Il a fallu aussi le talent et l'habileté des journalistes d'investigation (1) comme Théophile Kouamouo, Charles Onana ou Grégory Protche, pour peindre la profonde injustice dont était victime le prisonnier de la CPI ; il a fallu le talent et l'habileté d'une petite mais ardente armée de blogueurs pour que les crimes passés et actuels du nouveau pouvoir ivoirien circulent à travers le monde entier et deviennent même des éléments de référence dans la défense de l'illustre prisonnier.

            Dans leur dur et long combat, ces défenseurs de Laurent Gbagbo et du respect de la constitution ivoirienne seront réconfortés par deux excellents films-documentaires. Le premier, Laurent Gbagbo dans le tourbillon du Golfe de Guinée, diffusé en mars 2011, un mois avant sa chute, démontrait de manière éclatante la rapacité de la France sur les immenses richesses encore inexploitées du pays, et sa volonté de contrecarrer le plan d'indépendance économique prôné par le président ivoirien. Le deuxième est venu d'Italie, curieuse de savoir ce qui s'était passé dans l'ouest ivoirien. A travers les témoignages locaux, ce film nous permet de découvrir comment s'est opérée la complicité de la France dans les massacres de Duékoué et de ses environs, et l'on comprend pourquoi les journalistes français refusent de voir la vérité sur cet épisode de la guerre postélectorale. Galvanisés par la flagrante injustice, convaincus de la nécessité de porter la vérité jusqu'à ce que la lumière la rende visible à tous, les Ivoiriens, les panafricanistes et leurs rares amis européens n'ont pas baissé les bras et n'ont eu de cesse de multiplier les manifestations en France, en Italie et devant la Cour pénale internationale à La Haye.

            On peut affirmer que jamais, dans l'histoire, un leader noir n'a bénéficié d'autant de soutiens de la diaspora africaine et d'autant de sympathie de la part des populations d'Afrique noire. Patrice Lumumba, Kwamé Nkrumah, Sékou Touré, sont morts dans le silence, même si de nombreux Africains les portaient dans leur coeur. Durant ses 27 années de prison, jamais Nelson Mandela n'a bénéficié d'une telle sympathie populaire. Il faut dire que les temps ont changé : grâce à Internet, l'information circule plus rapidement, les mensonges sont plus vite signalés et démontrés. Ce que l'on tente de cacher se retrouve rapidement porté sur la place publique parce que tous les citoyens, partout dans le monde, sont devenus des informateurs. Plus personne n'a le monopole de l'information. Voilà pourquoi le grossier coup d'état contre Laurent Gbagbo, présenté par la France et l'ONU comme une entreprise de salut public, a fait de lui, en moins de deux ans, le héros africain de la résistance à l'impérialisme européen.

L'accélération de la dénonciation de l'injustice faite à Laurent Gbagbo

            On peut même dire que la forte offensive de la résistance au nouveau pouvoir et au mur du mensonge qui cachait la vérité sur le drame ivoirien a surpris les commanditaires et acteurs européens du coup d’état du 11 avril 2011. La popularité de Laurent Gbagbo, fortement ancrée dans le paysage politique de ce début du XXIe siècle, a forcé de nombreuses personnalités politiques à considérer de plus près la manière dont le pouvoir lui a été arraché et les conséquences de ce forfait. Dans l'introduction du livre de Charles Onana (Côte d'Ivoire, le coup d'Etat), publié en novembre 2011, M. Tabo Mbeki, l'ancien président sud-africain - l'un des premiers médiateurs entre les deux parties du conflit ivoirien - a clairement démontré la ferme intention de la France de se débarrasser de Laurent Gbagbo et le soutien précieux dont elle a bénéficié de l'ONU. En septembre 2012, lors du congrès de l'Internationale Socialiste, en Afrique du Sud, le Ghanéen Kofi Awoonor avait à son tour fustigé la passivité des socialistes français devant le sort réservé à Laurent Gbagbo. En décembre 2012, enfin, un socialiste - François Loncle - révèle l'activisme corrupteur de madame Alassane Ouattara auprès des hommes politiques français ; dans la même période, Georges Peillon, ancien porte-parole de la force Licorne (l'armée française impliquée dans le conflit ivoirien) reconnaissait le parti pris du pouvoir et des médias français dans la vie politique de la Côte d'Ivoire depuis 2002.

            Si les aveux et les critiques étaient devenus de plus en plus nombreux et fragilisaient le pouvoir ivoirien tout en mettant à mal le soutien que lui apportait la France, ce pouvoir demeurait solide aux yeux de l'Europe grâce au mutisme des médias et du gouvernement socialiste qui avait revêtu les habits impérialistes laissés par Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. C'est finalement à partir de février 2013 que le procès devant confirmer ou infirmer les charges du procureur de la CPI contre Laurent Gbagbo va donner un nouveau souffle à la Résistance ivoirienne et africaine et commencer à ébranler le pouvoir en place et les certitudes des commanditaires onusiens et français. Ce procès se révéla, en effet, une belle occasion de démontrer que les accusateurs de Laurent Gbagbo manquaient d'arguments pour le faire condamner. Quand on mène pendant dix ans une rébellion contre un pouvoir légal en tuant femmes et enfants, quand avec l'aide de forces étrangères on mène une charge finale sanglante pour s'emparer du pouvoir, cela apparaît en effet ignoble d'accuser celui qui a été défait d'avoir résisté. Oui, c'est ignoble d'accuser le vaincu de vous avoir obligé, par sa résistance, à tuer femmes et enfants dans votre conquête du pouvoir. Toutes les images de l'attaque d'Abidjan ne révélant que des crimes commis par les assaillants et leurs soutiens, le procureur a dû se tourner vers des documents étrangers pour illustrer son argumentation, la fragilisant par la même occasion. Comment peut-on, dans ces conditions, condamner un homme ou même le garder en prison?

            Dès lors, avant même que les juges de la Cour pénale internationale ne déclarent insuffisantes les preuves présentées par le procureur demandant la condamnation de Laurent Gbagbo, il était difficile aux instruments de la propagande étrangère de cacher la vérité. Les ONG entrèrent donc dans la danse, au début du mois d'avril 2013, et dénoncèrent « la justice des vainqueurs » tout en soulignant les crimes ethniques, les exécutions sommaires, les chasses à l'homme et les emprisonnements arbitraires des partisans de Laurent Gbagbo - œuvres du pouvoir actuel, de son armée et de ses milices. Indiscutablement, l'impunité des hommes du nouveau régime blesse la conscience humaine ! Condamner Laurent Gbagbo pour avoir résisté à l'assaut de l'ennemi et voir les vrais bourreaux du peuple ivoirien se pavaner effrontément, alors que les médias africains et les blogueurs étalent quotidiennement les images de leurs crimes, apparaît comme une blessante injustice !

            A la suite des ONG, comme si la parole était enfin libérée, ce sont les hommes politiques africains, jusque-là muets, qui vont donner de la voix. Au sommet de l'UA, à la fin de mai 2013, le Premier ministre éthiopien, Hailemariam Desalegn, président de cette organisation, a qualifié la CPI d'instrument raciste au service des occidentaux : « Lors de la création de la CPI, l'objectif était d'éviter toutes sortes d'impunités ; mais, désormais, le processus a dégénéré en une sorte de chasse raciale ». Effectivement, la trentaine d'hommes politiques africains poursuivis par cette institution ne laisse pas penser autre chose. Le 15 juin, au Gabon, lors d'un débat consacré à « l'indépendance » en Afrique, la ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, a vivement contesté les dires du procureure Bensouda en accusant les Européens d'utiliser la CPI pour manipuler la politique des nations africaines : "C'est malheureux, qu'un grand nombre de conclusions ait été réduit à la manipulation politique [...] Il n'est pas honnête de dire que la CPI ne s'acharne pas contre l'Afrique. Je ne suis pas d'accord avec ma soeur Bensouda". Puis elle a demandé à celle-ci de ne pas dire "que les Africains viennent la voir [la CPI] pour être jugés. C'est faux, car l'Afrique ne veut pas de colonialisme judiciaire".

            La position des hommes politiques africains sur la Cour pénale internationale est donc plus que claire : elle n'est pas impartiale ; elle n'est pas crédible ; elle est raciste. Et, à partir du 3 juin 2013, après l'ajournement du procès et le renvoi de la procureure à la recherche de preuves plus convaincantes, les Européens aussi se laissent gagner par le doute quant à l'impartialité de cette institution. Les journaux français qui, jusque-là, n'ont fait aucun cas ni des nombreuses marches de soutien à Laurent Gbagbo à Paris ou à La Haye, ni des pluies de critiques contre l'injustice du pouvoir actuel concernant l'analyse des crimes commis avant et après les élections, se sont tout à coup mis à faire le procès de la CPI. Pour la première fois depuis 2002, le journal La Croix ne fait ni l'apologie de l'élu de la France ni la critique de l'ennemi juré des journalistes français. Marianne de son côté juge le procès de la CPI fait par les africanistes tout à fait justifié. C'est à croire que pour tout le monde le mensonge qui fait de Laurent Gbagbo le seul responsable des morts avant et après les élections présidentielles de 2010 ne peut plus être défendu. 

            La preuve que le vent a tourné et dévoile peu à peu la vérité, c'est que même les muets parlent en France ! Qui a déjà entendu Koffi Yamgnane réagir aux injonctions méprisantes et injustes adressées à Laurent Gbagbo avant et après les dernières élections présidentielles en Côte d'Ivoire ? Qui l'a entendu parler de Laurent Gbagbo ou lui témoigner la moindre sympathie depuis qu'il a été arrêté dans le palais présidentiel par l'armée française ? Incapable de la moindre indépendance de parole, voilà qu'il profite de l'indignation de Bernard Houdin (conseiller de Laurent Gbagbo) pour dire tout simplement que lui aussi pense que « trop, c'est trop », que l'injustice contre Laurent Gbagbo ne peut plus continuer. Mais attendons de voir s'il ira plus loin que la simple indignation partagée. De son côté, la présidente du Mouvement des Africains-Français, qui s'est toujours opposée aux marches de soutien à Laurent Gbagbo et n'y a jamais participé, entreprend enfin une action précise dans la lutte contre l'impartialité de la CPI : elle lance une pétition pour le retrait des nations africaines de cette institution. L'intention est bonne, mais elle ignore que le combat politique se mène dans la persévérance et non pas périodiquement.

            Dans tous les cas, Laurent Gbagbo ne laisse plus personne indifférent puisque ce qui était censé être son procès s'est transformé en procès de l'institution chargée de le juger. Quel retournement de situation ! N'est-ce pas déjà la victoire de la vérité sur le mensonge ? En clair, la CPI se discréditerait complètement aux yeux du monde en maintenant sa volonté de juger Laurent Gbagbo. Elle se trouve dans l'obligation de le libérer et prendre le temps de revoir son fonctionnement par rapport à l'analyse des crimes et des supposés criminels qu'elle doit juger. Les nouvelles preuves du procureur contre Laurent Gbagbo sont d'avance jugées par l'opinion publique internationale comme irrecevables ; et un éventuel procès serait considéré comme une injustice. Arrêter des partisans de l'actuel président de la Côte d'Ivoire et les traduire devant la CPI afin de justifier la poursuite du procès serait désormais inacceptable. Cette dernière entreprise serait perçue par tous comme l'aveu de l'injustice dont est victime Laurent Gbagbo depuis deux ans, voire depuis dix ans.

            Quel long combat ! Mais quel combat magnifique et enthousiasmant quand, comme par miracle, tout le monde le trouve juste ! Après Nelson Mandela, toutes les nations reconnaîtraient-elles l'injustice faite à Laurent Gbagbo ? Quelle belle victoire en perspective ! Ses partisans, les panafricanistes, les journalistes activistes soucieux de la vérité, les infatigables blogueurs, les amis Français - en particulier Guy Labertit, Michel Galy, Bernard Houdin et Albert Bourgi - et ses admirateurs anonymes qui vivaient dans la peur, sont aujourd'hui fiers de leur combat et heureux de voir ça et là des appels à sa libération pure et simple. Un homme qui, par son seul amour de la vérité, un homme qui a juré d'aller jusqu'au bout et parvient par sa ténacité à renverser l'opinion publique et la machine judiciaire internationale qui s'acharnait à le perdre, ne mérite que l'admiration et les éloges. L'ancien Premier ministre du Togo (1991-1994), Joseph Kokou Koffigoh, et l'artiste béninois Yokula (reggaeman) l'ont bien compris. Ils ne sont pas restés insensibles à cet amour de la vérité attaché au coeur du prisonnier de La Haye. L'un vient de lui consacrer un très beau poème demandant sa libération « des mains de l'infamie » et l'autre une chanson qui clame son amour pour la légalité constitutionnelle.

            Laurent Gbagbo est entré dans l'Histoire parce qu'il a donné sa vie pour la vérité, pour le respect de la constitution de son pays ; il est entré dans l'Histoire parce que l'Afrique a reconnu dans son combat le sien. En s'accrochant à la vérité et au droit, Laurent Gbagbo a accepté de subir l'infamie de l'emprisonnement dans le goulag des puissances occidentales. Comme tous ceux qui ont consacré leur vie aux grands idéaux humains pour que leurs semblables grandissent sous un jour nouveau, l'heure de sa rédemption viendra. Quant à toi, lecteur, n'oublie pas qu'un jour tu devras répondre à cette question : qu'as-tu fait pour soutenir le combat de l’homme que l'on admire aujourd'hui ?

Raphaël ADJOBI

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09 juin 2013

La vraie couleur de la vanille (Sophie Chérer)

                               La vraie couleur de la vanille

                                               (Sophie Chérer) 

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            Ce roman de Sophie Chérer est une invitation à l'île de la Réunion, pour y découvrir la douloureuse histoire d'un garçon noir dont le destin est intimement lié à la merveilleuse découverte de la fécondation de la vanille.

            Rares sont ceux qui, avant 2009, avaient une idée du nom d'Edmond Albius. Benoît Hopquin est l'un des premiers à lui avoir consacré une grande attention dans Ces Noirs qui ont fait la France. Et encore plus rares sont ceux qui savaient que la fleur de vanille est difficilement fécondable par les insectes, et que sa multiplication ou sa généralisation a été possible grâce à un enfant noir, né esclave, à qui personne n'a pu ou songé à arracher l'histoire de sa trouvaille. 

            Ce roman est donc l'histoire vraisemblable de ce jeune esclave qui va réaliser la prouesse que tous les scientifiques du milieu du XIXe siècle désespéraient de ne jamais pouvoir accomplir. Elevé par un colon passionné de botanique, Edmond deviendra par la force des choses botaniste, échappant ainsi aux durs travaux des plantations de canne. Mais si son maître lui découvre une mémoire et une intelligence prodigieuses le rendant à l'aise aussi bien en grec qu'en latin, jamais il ne songera à lui apprendre à lire et à écrire. Comment peut-on dans ces conditions être un inventeur reconnu, un botaniste de renommée internationale quand on a déjà le désavantage d'être noir et esclave ? Cette situation extraordinaire d'Edmond Albius a conduit l'auteur à tenter de répondre à cette question essentielle : qui est ce Blanc, capable de braver l'opinion publique de son époque pour élever un enfant noir, l'instruire des choses savantes, et commettre le crime de le laisser analphabète, c'est-à-dire sans défense et sans moyen d'avancer dans le monde de la science et dans la vie ?     

            La vraie couleur de la vanille est écrit comme une réponse à ces interrogations. Toutefois, la question qui semble la plus passionnante pour l'auteur , c'est le hasard ou le génie qui a conduit Edmond à la fécondation de la vanille. Aussi, c'est avec beaucoup d'imagination qu'en côtoyant la réalité de l'histoire, Sophie Chérer nous livre un portrait à la fois douloureux et énigmatique de ce jeune esclave. Celui-ci nous apparaît constamment comme  un enfant ordinaire mais prometteur, victime des préjugés, des lois et des usages violents des puissants colons. Une belle fleur trop vite flétrie. 

Raphaël ADJOBI 

Titre : La vraie couleur de la vanille, 208 pages

Auteur : Sophie Chérer

Editeur : Médium, l'Ecole des Loisirs, 2012

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01 juin 2013

De la traite et de l'esclavage des Noirs (Abbé Grégoire)

                 De la traite et de l'esclavage des Noirs

                                           (Abbé Grégoire)

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            Voici un petit livre qui sera fort utile à tous ceux qui voudront, en quelques lignes, découvrir la personnalité et le combat politique de l'Abbé Grégoire.  L'introduction - le discours prononcé par Aimé Césaire en décembre 1950, lors de l'inauguration, à Fort-de-France, de la place qui devait porter son nom - nous révèle un touchant portrait de cet illustre député. Elle retrace le long et inlassable combat que mena l'abbé Grégoire, depuis la dernière décennie du XVIIIe siècle jusqu'à la fin de sa vie, pour la liberté et les droits des esclaves noirs de France. De la traite de l'esclavage des Noirs, paru en 1815, nous confirme les propos d'Aimé Césaire qui fait de son auteur à la fois "le premier réfutateur scientifique du racisme" et "le premier militant de l'anti-colonialisme".

            En 1802, Napoléon Bonaparte avait rétabli l'esclavage aboli par le décret du 5 février 1794. Mais l'Angleterre, championne des abolitions, qui veillait sur les mers, menaçait l'approvisionnement en main d’œuvre des Antilles. En 1814, la France signe avec elle un traité l’autorisant à poursuivre pendant cinq ans encore la traite des Noirs, « c'est-à-dire voler ou acheter des hommes en Afrique [...] les porter aux Antilles, où, vendus comme des bêtes de somme, ils arroseront de leur sueur des champs dont les fruits appartiendront à d'autres ». 

            C'est contre ce traité que s'élève l'abbé Grégoire. Il lui offre l'occasion de réfléchir sur la pratique de la traite et de l'esclavage que les Européens jugent capitale. Il balaie les lieux communs qui justifient la traite par le fait que les Noirs sont esclaves en Afrique, que leurs chefs leur font subir des traitements inhumains et les destinent à une mort cruelle, que leur transport en Amérique est un moyen de les convertir à une vie chrétienne. Non, il ne peut admettre que les armateurs et les négriers généralisent des faits exceptionnels, communs à tous les peuples, et les brandissent pour s'ériger en philanthropes, en bienfaiteurs de l'humanité.

            Selon l'abbé Henri Grégoire, la raison principale du rétablissement de l'esclavage et de la traite est la cupidité des colons français qui ne voient que le péril de l'économie! « Quel moyen de raisonner avec des hommes qui, si l'on invoque la religion, la charité, répondent en parlant de cacao, de balles de coton, de balance commerciale ? » C'est l'affreuse cupidité pour laquelle rien n'est sacré à leurs yeux qui les empêche d'entendre parler de justice et d'humanité. Outre la défense de l'économie française, de nombreuses personnes estimaient que les Noirs ne peuvent être élevés au même rang que les Blancs - et mériter les mêmes considérations et traitements - du fait de l'infériorité de leur intelligence. A ces personnes qui se croyaient si supérieures pour tenir de tels discours, le premier réfutateur du racisme proposait de soumettre tous les peuples aux mêmes épreuves et aux mêmes avantages liés à la marche de la civilisation, et l'on pourra juger si les Noirs sont inférieurs aux Blancs en talents et en vertus. 

            Une autre attitude que l'abbé Grégoire trouve tout aussi scandaleuse que celle des armateurs, des négriers et des colons, c'est celle des hommes de lettres et de ceux communément appelés « gens de bien » : « Plusieurs écrivains avouent que la traite blesse la justice naturelle, et qu'elle est un commerce révoltant, mais en même temps ils soutiennent que la raison s'oppose à l'abolition subite ». En d'autres termes, ils sont d'avis que la traite est un crime, mais elle doit être poursuivie encore un peu de temps. C'est cette attitude ignoble privilégiant ce que l'on pourrait appeler raison d'état – « que le pape Pie V appelait la raison du diable » -  qui explique le silence complice et l'inertie des hommes de lettres de cette époque face au rétablissement de l'esclavage et à ce traité écœurant avec l'Angleterre. Alors que ce traité a suscité l'indignation des villes anglaises qui avaient été les plus esclavagistes, telles Bristol et Liverpool, au point de les pousser à lever des pétitions pour le dénoncer, aucun homme de lettres français, aucun « homme de bien » n'a apporté son talent ou sa notoriété à le combattre. Bien au contraire, le scandale est venu de Nantes où une pétition a soutenu la prolongation des malheurs des Africains ! 

            Souvent invoqué dans les écrits et les discours publics, la figure et l'œuvre de l'abbé Grégoire restent peu connues. Ce petit texte est un premier pas très instructif qui livre au lecteur la verve et l'esprit très analytiques de ce philanthrope qui ne s'est pas contenté de militer pour une cause. Il a aussi, à la fin de sa vie, préparé la relève qui sera assurée par Victor Schœlcher.

Raphaël ADJOBI

Titre : De la traite et de l'esclavage des Noirs, 67 pages.

Auteur : Abbé Grégoire

Editeur : Arléa, mai 2007 ; présentation d'Aimé Césaire.      

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22 mai 2013

Mamadou Koulibaly, l'opposant à qui Ouattara tolère tout

Mamadou Koulibaly, l'opposant à qui Ouattara tolère tout ! 

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Pendant presque deux ans, l'ancien président de l'Assemblée nationale de la Côte d'Ivoire est resté muré dans le silence, suite à son échec aux élections législatives qui ont suivi l'installation télécommandée de Ouattara au pouvoir. Celui qui n'a jamais défendu ni Laurent Gbagbo ni ses anciens camarades socialistes, victimes des emprisonnements arbitraires, donne de la voix depuis quelques mois. Depuis que les alliés de Ouattara ont compris que jamais une élection ne se fera démocratiquement sous son pouvoir et qu'il faut chercher ailleurs d'autres alliances, Mamadou Koulibaly semble crier plus fort que tout le monde alors que son parti n'a aucune assise nationale. Que cherche-t-il ? Que vaut-il sur l'échiquier politique ivoirien ?

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17 mai 2013

Le Diable noir ou Alexandre Dumas, le dragon de la reine

                                      Le Diable noir

        ou Alexandre Dumas, le dragon de la reine 

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            Il n'est pas ici question de l'auteur des Trois Mousquetaires mais de son père, né Thomas Davy de la Pailleterie (prononcez Paltrie), esclave à Saint-Domingue, sous Louis XV. Fils d'un marquis et d'une négresse de la plantation dont son père avait fait sa compagne, Thomas-Alexandre va prendre le pseudonyme d'Alexandre Dumas au moment où il endossera l'habit militaire pour devenir l'un des dragons de la reine. C'est son histoire que racontent magnifiquement ici deux livres écrits par Claude Ribbe. 

            Mais pourquoi donc deux livres ? Sans doute parce que le premier - Alexandre Dumas, le dragon de la reine (2002) - s'attarde sur l'enfance et la jeunesse du héros et fait peu de place à ses exploits guerriers et surtout à ses relations houleuses avec Napoléon Bonaparte. Le deuxième - Le Diable noir - que l'auteur qualifie de Biographie d'Alexandre Dumas, est davantage consacré aux relations personnelles du général et nous fait découvrir le monde des armes auquel il a entièrement consacré sa vie. En clair, la restitution de la réalité historique de la vie du premier général divisionnaire noir d'une armée occidentale apparaît ici moins romancée et donc plus technique. 

            Le Diable noir semble surtout éclairer l'oeuvre du fils, c'est-à-dire de l'écrivain Alexandre Dumas. C'est d'ailleurs en cela qu'il est intéressant à lire. Trop souvent, l'oeuvre d'Alexandre Dumas est apparue coupée de son histoire personnelle ; comme s'il était un enfant tombé du ciel, n'ayant aucune réalité sociale pouvant influencer ses romans comme on cherche à le découvrir chez tous les écrivains. Ce livre permet à chaque lecteur de nourrir son imagination et chercher à établir des relations entre les personnages romanesques du fils et les compagnons d'armes du père. Il permet aussi de rapprocher certaines réalités historiques de constructions fictives comme la tour Farnèse de La Chartreuse de Parme de Stendhal et éclaire en même temps l'univers de certains livres d'un jour nouveau. 

Le dragon de la Reine 0002

            Toutefois, il est indéniable que l'intention profonde de l'auteur est de restituer une vérité historique rendant par la même occasion hommage à une des grandes figures de l'Histoire de France qu'on s'évertue à cacher. Seule la malchance a fait rater à Alexandre Dumas le rendez-vous avec l'Histoire qui aurait sans doute contribué à rendre son image difficilement effaçable. Il fut, à son époque, le premier des militaires sur lequel le gouvernement pouvait compter. Le sort a voulu que par défaut on fit appel à Bonaparte. Et le destin de la France prit une autre tournure. C'est cette page surprenante et passionnante du passé que vous découvrirez avec ce livre.

            Quant à la suite des aventures de ce valeureux soldat, on la devine aisément en imaginant la volonté de puissance de Bonaparte, qui ne souffre pas la concurrence. Alexandre Dumas n'aura donc d'autre destin que l'oubli. D'autre part, quand on sait qu'il est de Saint-Domingue comme Toussaint Louverture que Napoléon a combattu, puis exilé et laissé mort à Joux, on ne peut pas s'attendre à ce que la France l'élève au rang de héros national. Cela ferait désordre. 

Raphaël ADJOBI 

Titres : Le Diable noir, 233 pages / Alexandre Dumas le dragon de la reine, 244 pages.

Auteur : Claude Ribbe

Editeurs : Editions Alphée, Jean-Paul Bertrand (le Diable noir)

             Editions du Rocher (Alexandre Dumas, le dragon de la reine)

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09 mai 2013

Côte d'Ivoire : la dictature ouattariste vue par les artistes ivoiriens et africains

              Côte d'Ivoire : la dictature ouattariste

           vue par les artistes ivoiriens et africains

              (article dédié à Obambé, le plus Ivoirien des Congolais)

Mossi Dramane 0004

            Depuis l'avènement d'Allassane Ouattara au pouvoir en Côte d'Ivoire, à la faveur du coup d'état franco-onusien du 11 avril 2011, un phénomène - jusque-là embryonnaire - s'est développé de manière considérable dans les milieux panafricanistes : le cyberactivisme. En effet, face à la violence physique - apanage de la dictature - les résistants ont déserté les rues et les places publiques des villes africaines et ont fait d'Internet leur espace d'expression, réussissant à modifier dans l'esprit de tous les utilisateurs de cet outil moderne l'image officielle de nombreux dirigeants africains. 

            Il ne s'agit plus de simples caricatures picturales. Désormais, grâce aux nombreuses techniques que permet Internet, les photos sont détournées de leur objectif premier pour servir la cause de la résistance.Ce qui pourrait apparaître comme un simple jeu se révèle en définitive non seulement comme un art de la dérision mais aussi un message politique adressé au reste du monde. A bien les regarder, ces caricatures et ces photos-montages traduisent à la fois le cri de douleur et la colère des populations et particulièrement de la jeunesse qui aspire à un avenir autre que celui qui lui est imposé.

Drôle de victoire 0002

 

            Certes, ceux qui connaissent les Ivoiriens depuis des décennies n'ignorent pas leur talent ordinaire de tout tourner en dérision. Mais il est sûr que personne n'imaginait les voir un jour mettre cette qualité au service de la lutte politique de manière aussi incisive et efficace. Sans détour, ils font savoir clairement au monde entier qu'Alassane Ouattara est doublement étranger des réalités qu'il dirige : un Burkinabé n'ayant jamais rien partagé avec les Ivoiriens avant de leur être imposé ; et un agent de la France qui ne se soucie que des intérêts français.

FRCI à l'oeuvre 0002

 

            Les artistes et les cyberactivistes ne cachent pas non plus leurs sentiments sur les actes posés par la dictature ouattariste. A leurs yeux, faire disparaître de la scène politique un grand parti en mettant tous ses dirigeants en prison est une chose ignoble que seule la France trouve acceptable. voir les villages abandonnés aux rebelles illettrés qui y cherchent leur nourriture quotidienne par la violence et le vol est une pratique qu'ils regardent comme un jeu pitoyable sous le soleil d'Afrique. Quant aux élections, elles leur semblent des rendez-vous que les partisans de Ouattara inventent pour montrer la rondeur de leurs biceps.

Nouveau siège FPI 0004

    

            C'est en clair, l'illégitimité, l'inhumanité, la violence et l'injustice du pouvoir d'Alassane Ouattara qui sont dénoncées par les artistes et les cyberactivistes. Apparemment la réconciliation n'amuse personne. L'incapacité d'Alassane Ouattara à réussir ce défi se confond avec son manque de volonté politique. Le jour où il réussira la réunification du pays et réinstallera l'autorité de l'état dans le nord de la Côte d'Ivoire, on le prendra un peu plus au sérieux quand il prononcera le mot "réconciliation".

Tout Pissant 0004

Lire sur Mes pages politiques : l'Afrique se déshumanise-t-elle au Togo ?                  

Raphaël ADJOBI

NB : Toutes mes excuses aux auteurs images non signées publiées ici. Je ne m'attribue pas vos oeuvres ; je vous rends hommage.

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03 mai 2013

Toussaint Louverture dans l'imaginaire européen

 Toussaint Louverture dans l’imaginaire européen          

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            Dans l’histoire de l’art en Europe au XIXe siècle, le personnage noir qui a le plus nourri l’imaginaire des artistes est indiscutablement Toussaint Louverture. Il est la figure emblématique de l’éclatement, en Europe, du malaise politique et social que couvait l’esclavage des Noirs depuis des siècles. Mais pour bien comprendre les différentes représentations picturales qui nous sont parvenues, il est important de faire un rappel historique de son combat qui a suscité des prises de position antagonistes.   

            Pourquoi Haïti a-t-il choisi comme devise

                          Liberté, Egalité, Fraternité

            La figure de Toussaint Louverture émerge du monde politique européen avec la Révolution française. Quand celle-ci éclate en 1789, sur l’île de Saint-Domingue, les Noirs  nourrissent l’espoir de s’affranchir du joug de l’esclavage et rallier les idéaux de Liberté, d’Egalité et de Fraternité qui animent la métropole. Pour eux, l’heure de la révolution sonnera dans la nuit du 22 au 23 août 1791 avec « le serment du bois caïman ». Cette nuit-là, rejointes par les dragons coloniaux noirs et métis de l’armée française humiliés lors de la fête du 14 juillet par leurs supérieurs, les populations noires attaquent les habitations des colons et dévastent leurs plantations. Grâce à ce mouvement populaire mais aussi à son sens de l’organisation, Toussaint Louverture se retrouve à la tête d’une armée solide. Sous sa pression ainsi que celle des Anglais et des Espagnols qui menacent d’envahir l’île, le commissaire Sonthonax proclame la libération des esclaves à la fin du mois d'août 1793, les ralliant ainsi à l’idéal révolutionnaire que vit la métropole. Le résultat de cette lutte pour la Liberté, l’Egalité et la Fraternité tombe le 5 février 1794, par un décret de la Convention abolissant l’esclavage et proclamant l’accession des Noirs des colonies à la citoyenneté française. 

            Toussaint Louverture est donc de manière incontestable une figure illustre de la Révolution française. Malheureusement, il ne connaîtra pas l’avènement de l’indépendance de son île pour laquelle il semblait avoir de grands desseins. Ce héros de la Révolution, devenu général en Chef des armées françaises de Saint-Domingue le 1er septembre 1797, puis gouverneur général, avait en effet installé peu à peu un réel « pouvoir noir » aussi bien militairement, économiquement que politiquement ; une véritable autonomie de l'île. Très vite, Napoléon s’inquiète de ce pouvoir, et sous la pression des colons, envoie une expédition militaire à Saint-Domingue au moment même où – le 20 mai 1802 – il décrète le rétablissement de l’esclavage dans les colonies. Toussaint Louverture est enlevé le 7 juin 1802 et envoyé en métropole où il sera enfermé dans le fort de Joux (23 août 1802) près de Pontarlier, à la frontière suisse. Il y mourra le 7 avril 1803, sept mois après son incarcération. 

            Cependant, à Saint-Domingue, la nouvelle du rétablissement de l’esclavage avait  embrasé l’île malgré l’absence de Toussaint Louverture. En dépit d’une répression terrible – surtout après la prise en main de l’armée française par Rochambeau en novembre 1802 – les populations noires s’étaient lancées dans une véritable guerre contre l’armée française. La guérilla organisée par Dessalines, Christophe et Pétion ne faiblit pas et poursuit sans relâche le harcèlement de la puissante armée coloniale. Un an après, malgré les renforts, Rochambeau ne contrôle plus la situation. Vaincue, l’armée Française quitte l’île le 19 novembre 1803 avec les colons à sa suite.

            Dès le 28 novembre 1803, l’indépendance de l’île est proclamée. Sept mois après sa mort, le rêve de Toussaint Louverture venait de se réaliser ! Une victoire posthume que Jean-Jacques Dessalines officialise le 1er janvier 1804 en proclamant la première République noire au monde et en lui donnant l’ancien nom indien de l’île : Haïti. Premier hommage. Deuxième hommage, la première république noire choisira en 1987 - un siècle après la France - comme devise les trois termes ou idéaux pour lesquels les populations se sont levées et se sont jointes à la Révolution française : Liberté, Egalité, Fraternité.  

                 Les artistes européens entre admiration et rejet    

            Rares sont les artistes européens qui ont eu l’occasion de voir le héros haïtien. Seule  l’œuvre de Violozon, de facture très académique, peut être considérée réalisée d’après le modèle. En effet, ce peintre lyonnais est le seul à avoir séjourné dans les Caraïbes vers 1801. Le portrait qu’il réalise de Toussaint Louverture le représente en habit de général en chef monté sur son beau cheval blanc ; une œuvre qui, de toute évidence, tend à magnifier l’homme comme cela se faisait beaucoup à l’époque. Il suffit de se rappeler celui de Napoléon Bonaparte franchissant les Alpes au col du Grand Saint-Bernard peint par David. 

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            Une autre œuvre, tout aussi académique, est la gravure équestre du héros noir de la révolution française réalisée par Bonneville. Toussaint Louverture est représenté en combattant montant au front et indiquant d’un doigt volontaire l’objectif à atteindre. Mais ce portrait, ainsi que tous ceux réalisés du vivant de ce grand visionnaire ont été faits sans aucune référence visuelle au personnage. 

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            Ce qu’il est important de constater, c’est que ces différents portraits - réunis par Roland Lambalot dans Toussaint Louverture au château de Joux - laissent apparaître deux visions du héros. Certains artistes portent sur l’homme un regard sympathique tendant à faire de lui un magnifique révolutionnaire pour la postérité pendant que d’autres cherchent à le ravaler au rang d’un nègre ordinaire - avec des boucles d'oreille - tout au plus affublé des habits de l’armée française. 

            Il est indéniable que Toussaint Louverture a nourri l’imaginaire des artistes à travers toute l’Europe, particulièrement en France, en Angleterre et en Allemagne. C’était la première fois en ce début du XIXe siècle, en Europe, qu’une figure politique noire suscitait à la fois tant d’admiration et de rejet. Pour les uns, c’était un anti-esclavagiste, donc un héros libérateur ; pour les autres, c’était le grand « responsable des massacres des colons blancs » et de la ruine de l’économie coloniale française en Haïti. C’est d’ailleurs cette dernière image de Toussaint Louverture que la littérature française a privilégiée jusqu’à nos jours. 

Raphaël ADJOBI

Bibliographie : 1) Roland Lambalot : Toussaint Louverture au Château de Joux, édit. Office de Tourisme de Pontarlier Editeur, 1989 / 2) Abbé Grégoire : De la Traite et de l’Esclavage des Noirs, Collection Arléa, mai 2007. NB : toutes les images sont extraites du livre de Roland Lambalot. 

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25 avril 2013

Le Montespan ou le cocu du roi Louis XIV (de Jean Teulé)

                                                 Le Montespan

                                           ou le cocu de Louis XIV

                                                        (Jean Teulé) 

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            Le Montespan est un roman historique ravissant ! Ceux qui, comme moi, ont été quelque peu traumatisés par Mangez-le si vous voulez vont retrouver le sourire en lisant Le Montespan. Ici, Jean Teulé parle gaiement de cocus, de putains, de bâtards difformes, du sexe du roi et des cornes de la honte que Versailles transforme en cornes d'abondance. Mais chut ! N'allez pas gêner les royalistes en les mettant dans une fâcheuse posture. 

            Quand à vingt-deux ans, Louis-Henri, marquis de Montespan, épouse la blonde et voluptueuse Françoise de Mortemart le 28 janvier 1663, leurs complices espiègleries semblaient leur promettre des jours merveilleux. En effet, quand on vit de rentes et que l’on a du temps devant soi, on peut s’amuser à faire l’amour sans vergogne partout et à tout moment. Toutefois, pour éviter l'ennui qui guette sa femme et le déclin qui menace leur train de vie, le jeune noble se met en quête de gloire guerrière qui les rapprocherait des fastes de Versailles.

            Après deux enfants, Françoise - que son tendre mari appelle délicieusement Athénaïs – participe enfin à une fête dans un salon de la noblesse. Elle y « rayonne comme un enfant joue à la princesse parmi les rires qu’elle déclenche ». Elle a des persiflages pour tout le monde. Son esprit séduit. On lui propose de devenir dame d’honneur de la reine. Mais « Versailles est un pays effroyable et il n’y a pas de tête qui n’y tourne. La cour change les meilleurs ». Très vite, Athénaïs est élevée au rang de favorite, c'est-à-dire maîtresse officielle du Roi-Soleil !   

            D’ordinaire, « l’honnête homme trompé par le roi s’éloigne et ne dit mot ». Mais voilà que Louis-Henri a le mauvais goût de se plaindre que le roi séduise sa femme. Son beau-père a beau lui crier « Louis-Henri, être cocu, c’est la chance de votre vie. Ne la ratez pas, elle ne repassera pas », le jeune marquis ne renonce pas à son amour. Au grand plaisir des chansonniers de l’époque - n'en déplaise à Molière qui a pris le parti du roi - il orne son carrosse de cornes gigantesques et entre en résistance pour crier son infortune et dénoncer ce privilège royal. 

            On devine aisément que le combat est inégal. Cependant, l’amour fait accomplir des prouesses insoupçonnées. Comment lutter sans arme à la main contre la puissance royale, contre « Sa Majesté qui, elle seule, peut décider qui doit mourir et comment chacun devra vivre » ? C’est donc le combat du pot de terre contre le pot de fer que nous propose Jean Teulé dans ce magnifique récit agrémenté de peintures pittoresques de bouches édentées, de dents cariées, de perruques poudrées mises de travers et de vêtements sales à couper le souffle. On reconnaît sous sa plume le style de Saint-Simon et de Jean de La Bruyère croquant des portraits savoureux des gens de leur siècle. Crus et enjoués, ces portraits ne révèlent pas moins les caractères de la société du XVIIe siècle.

Raphaël ADJOBI

Titre : Le Montespan, 333 pages

Auteur : Jean Teulé  

Editeur : Julliard, Paris, 2008

Autre article à Lire sur " Les pages politiques de Raphaël" 

Côte d'Ivoire, élections municipales et régionales : le FPI sauve sa peau.  

 

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21 avril 2013

Afrique 3.0 ou quand les Africains racontent la nouvelle dynamique du continent (hors-série du Courrier international)

                                            Afrique 3.0   

                      Ou quand les Africains racontent

                   la nouvelle dynamique du continent

                      (Hors-série du Courrier international)

Afrique_3            Si vous n’avez pas encore acheté ce hors-série du Courrier international - un numéro consacré à l’Afrique et rassemblant de très intéressants articles publiés par les grands journaux africains, européens et américains – pensez à le faire afin de découvrir un autre regard sur l’Afrique ; un regard à multiple facettes qui vous remplira d’espoir et vous incitera peut-être à vous demander la couleur de la pierre qu’il vous faut ajouter à la nouvelle dynamique de ce continent. 

            La diversité des articles répond, de façon évidente, au parti pris de faire émerger à la fois la parole et le regard des Africains - issus de la diaspora ou non - sur ce qui se fait ou se vit dans les différents pays ou sur l’état de l’Afrique noire dans sa globalité. Architectes, économistes, inventeurs, mais aussi écrivains, historiens, journalistes, photographes et artistes prennent le pouls du continent et  racontent son dynamisme à travers ce qu’ils vivent eux-mêmes. 

            Vous découvrirez donc avec beaucoup d’intérêt l’extraordinaire essor du « naija », le pidgin nigérian qui, avec ses millions de locuteurs, ne cesse de gagner en vigueur et en notoriété malgré les mesures que prennent les autorités pour réprimer son usage. Vous ne resterez pas insensible à la réflexion de Pape Sadio Thiam sur l’intérêt pour les pays francophones de se mettre massivement à l’Anglais. Par ailleurs, vous serez ravis de lire les belles peintures sociales faites par des journalistes et des écrivains et les analyses qui les accompagnent. C’est avec un grand plaisir que vous lirez le bel article de la ghanéenne Afua Hirsh sur « le grand retour des enfants d’immigrés » et les propos de la journaliste ougandaise Melinda Ozongwu sur ce que l’Afrique peut apprendre au reste du monde. Il ne faut surtout pas manquer l’excellent article du kényan Binyavanga Wainaina – « Une Kalachnikov et des seins nus » – qui montre la recette faite de préjugés et de lieux communs dont s’imprègnent écrivains et journalistes occidentaux au moment d’écrire sur l’Afrique. Passionnant !

Si vous ne le connaissez pas, vous ferez connaissance avec Mo Ibrahim, l’entrepreneur visionnaire de la téléphonie mobile. Ce soudanais de 67 ans a lancé en 2007 le prix Ibrahim pour récompenser « des chefs d’Etat ayant développé leur pays, sorti leur peuple de la pauvreté et jeté les bases d’un avenir prospère » !  Un article à lire absolument. Le Congolais brazzavillois Verone Mankou qui revendique la première tablette et le premier portable conçus en Afrique, le regard de l’architecte ghanéen David Adjaye sur l’architecture des capitales africaines ainsi que celui du burkinabé Diébédo Francis kéré qui construit des écoles avec des matériaux locaux ne manqueront pas de retenir votre attention. Vous découvrirez de nombreux autres articles qu’il serait fastidieux d’évoquer ici. 

Vous sentirez, en lisant ce hors-série du Courrier international, qu’au-delà de cette « poussière d’Etats faibles » (Achille Mbembé) où « il n’y a que deux tribus : les riches et les pauvres » - aux dires de l’écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o – palpite une Afrique pleine de vie, de dynamisme qui ne demande qu’à s’épanouir dans un cadre plus serein ; un cadre où la convoitise de ses ressources devra cesser de se traduire par la violence des armes et des coups d’état téléguidés. Vous pourriez même – en lisant l’article « Maudites ressources » de l’économiste ivoirien Koffi Allé - vous demander si, au lieu de regarder ses ressources naturelles, l’Afrique ne devrait pas changer de cap.     

Raphaël ADJOBI

Titre : courrier international, Hors-série n° M 04224

            (Mars-avril-mai 2013)

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