Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

21 juillet 2011

"Votre paix sera la mort de ma nation", Lettres de guerre d'Hendrik Witbooi (1830-1905)

          « Votre paix sera la mort de ma nation »

             Lettres de guerre d’Hendrik Witbooi (1830 – 1905)

                          Capitaine du grand Namaqualand

 

Votre paix seraAvez-vous connaissance d’un acteur noir de la vie politique africaine du 19e siècle qui aurait laissé des écrits témoignant de son action contre les envahisseurs européens ? Non ? Alors, le livre que je vous présente mérite le qualificatif de « plus beau monument de l’histoire africaine du 19e siècle ». Cependant, celui qui a suivi avec suffisamment d’attention les événements qui ont dominé l’actualité africaine durant les premiers mois de l’année 2011 risque de porter un jugement sévère sur les chefs africains quant à leur responsabilité dans le piétinement du continent noir.                        

 

            « Votre paix sera la mort de ma nation » est la somme des lettres qu’un dirigeant de l’Afrique Australe - du Namaqualand (globalement la Namibie actuelle) - a échangée avec les colons européens et ses pairs africains quand les premiers ont entrepris de se partager le continent noir suite à la conférence de Berlin de novembre 1884 à février 1885.  Hendrik Witbooi – puisque c’est de lui qu’il s’agit – a connu tous les grands hommes de l’expansion européenne qui sont partis du Cap vers l’intérieur de l’Afrique comme Cécil Rhodes. Mais ses interlocuteurs immédiats étaient les colons allemands auxquels revenaient - selon sans doute les accords de Berlin - les terres du Namaqualand dont il était le chef le plus éminent. Il convient de signaler ici que si la Conférence de Berlin, qui avait pour vocation d’organiser le partage de l’Afrique au profit des puissances occidentales, avait prévu dans son texte des clauses portant sur le respect des droits et des libertés des indigènes, pour la première fois, il était stipulé la notion de « sphères d’influence » sur lesquelles les Occidentaux étaient autorisés à exercer leur tutelle. Cela paraît bien compliqué, n’est-ce pas ? Ces subtilités des textes, Witbooi n’a pas manqué de les dénoncer dans de nombreuses lettres aux Allemands et aux Britanniques. Il n’aura de cesse de faire remarquer à ses interlocuteurs blancs les incohérences de ces clauses en exprimant son incompréhension devant les traités de protection que les puissances étrangères proposent aux chefs africains tout en parlant de leur liberté.

 

            Cependant, l’expression de sa première grande indignation est adressée à l’un de ses  pairs et adversaires africains. L’une des lettres à son plus grand ennemi africain est à classer parmi les plus belles de cette correspondance. Devant la colonisation européenne faite de contrats de protection, Hendrik Witbooi prône l’unité des chefs africains au-delà des adversités pour s’opposer à l’envahisseur. Une longue lettre d’une stupéfiante modernité, aujourd’hui où l’on parle ouvertement de recolonisation de l’Afrique alors que certains chefs d’états s’allient avec les occidentaux contre d’autres Africains. Ce que Witbooi déplore, ce n’est point le manque de loyauté de son adversaire qui se joint à une puissance étrangère pour le combattre mais bien la perte de la souveraineté d’un chef africain qui accepte de se placer sous la protection et donc l'autorité des Européens qu’il fustige : «  J’apprends, écrit-il au capitaine Maharero (chef du Hereroland), […] que vous vous êtes placé sous la protection allemande et que le Dr Göring détient par conséquent le pouvoir de vous dire quoi faire, et de trancher à sa guise  dans vos affaires, particulièrement dans cette guerre entre nous, avec sa longue histoire. […] Et maintenant que vous vous êtes soumis à un autre puissant gouvernement, que reste-t-il de votre autonomie de capitaine ? […] Je ne vois pas comment vous pouvez continuer à le prétendre dès lors que vous avez placé quelqu’un au-dessus de vous et que vous vous êtes soumis à lui et à sa protection. Celui qui se tient au-dessus détient la suprématie ; celui qui est en dessous est subordonné, car il se tient sous le pouvoir d’un autre. Vous regretterez éternellement d'avoir abandonné votre terre et votre droit de régner entre les mains des hommes blancs. »

 

            N’allez surtout pas croire que ces propos sont ceux d’un roublard. Non ! C’est celui d’un chef africain conscient du danger de la perte de la souveraineté de tous les chefs africains qui se placent sous l’autorité des Blancs. Lui voyait clairement que dans cette course à la possession des terres africaines où les Européens se livrent une farouche concurrence, ils sont aussi capables de parvenir à des accords de non-agression afin d'atteindre leur but contre les populations noires. Lui savait que les conférences de paix, les institutions de paix des Européens n'ont pour seul but que de prendre possession de tout ce qui appartient aux Africains. Son appel à ses ennemis africains d’hier est donc motivé par la sauvegarde de l’intégrité des nations africaines et de leur culture comme il le souligne dans de nombreuses lettres.   

 

            De toute évidence, Hendrik Witbooi voit dans les protectorats que les européens proposent aux chefs africains une expropriation de leurs terres, de leurs territoires. Aussi, dans son cas, il comptait sur les clauses relatives au respect des droits et des libertés des Africains pour faire respecter le fait que « nul ne devrait être contraint de livrer sa terre ou d’accepter la protection » des Européens. En d’autres termes, il essaie de faire entendre raison aux Blancs en portant le combat sur le plan juridique. Sa rencontre avec le commissaire impérial allemand en 1892 à Hoornskrans, sur ses terres, fut d’ailleurs l’occasion d’un grand débat dont le contenu est à verser dans les annales des réflexions sur la colonisation. Pour le représentant allemand, dans la guerre d’influence que se livrent les grandes puissances, si ce n’est pas l’Allemagne qui assujettit et domine les terres du Namaqualand ce seront d’autres. Il vaut donc mieux que ce soit l’Allemagne. Quelle règle implacable ! Quel raisonnement arbitraire à l’égard des peuples d’Afrique ! Il n’est donc pas étonnant que le fait de voir Hendrik Witbooi « refuser la souveraineté allemande » soit considéré par ce représentant allemand comme un crime abominable. Dans une lettre datée du 15 août 1894, celui-ci lui signifie clairement que « ce refus équivaut à une déclaration de guerre ». Voilà la justice selon le point de vue des Européens !

 

            Durant toute cette période de l’expansion de l’Europe en Afrique, jusqu’à sa mort le 29 octobre 1905,  Hendrik Witbooi a dû faire de nombreuses concessions mais sans jamais renoncer ni au combat diplomatique ni à la lutte armée pour l’indépendance des terres africaines. Sa correspondance nous fait découvrir un esprit plein de courtoisie, même dans l’adversité ; un homme désireux de maîtriser les formules protocolaires en usage chez les Européens afin de n’offenser personne par ignorance. C’est également un homme respectueux des règles traditionnelles de la guerre, lesquelles excluent la duperie de l’adversaire et l’humiliation des vaincus ; un homme plein de justice et d’équité qui refuse l’embargo dont usent les Européens pour affaiblir les armées africaines pour ensuite les anéantir. Aussi, peut-on lire dans une lettre adressée au Commissaire allemand le 24 juillet 1893 ces lignes magnifiques qui sembleront à certains d’un autre monde : « Et si vous avez l’intention de continuer à me combattre, je vous implore une nouvelle fois, cher ami, de m’envoyer deux caisses de cartouches Martini-Henry, de façon à ce que je puisse contre-attaquer. […] Donnez-moi des armes, comme il est de coutume entre grandes et nobles nations, afin que vous conquériez un ennemi armé : ainsi seulement votre grande nation pourra prétendre à une victoire honnête. » Oui, lui a le sens de l’honneur chevillé au cœur et croit naturellement qu’ « à vaincre sans péril on triomphe sans gloire ». Mais pour les Européens cette idée n’est que littérature ! 

 

            Terminons en soulignant que la compréhension de l’esprit de cette correspondance pleine de belles réflexions serait incomplète sans la lecture de l’excellente préface qui est un concentré de l’histoire des débuts de l’expansion et de la colonisation de l’Afrique australe à partir de l’établissement néerlandais du Cap de Bonne-Espérance. Préface qui nous montre la complexité des alliances et des forces en présence avant et pendant la période de la rédaction de cette correspondance, préface très instructive qui précise le parcours des lettres après la mort d’Hendrik Witbooi, le bilan des massacres de la résistance africaine et qui se termine par le point de vue de l’Allemagne du 21e siècle sur l’histoire de cette partie du monde.     

 

Raphaël ADJOBI

 

Titre : « Votre paix sera la mort de ma nation » (174 pages)

Auteur : Hendrik Witbooi ; Préface de J.M. Coetzee

Editeur : Le passager clandestin, mars 2011 ;

               traduit de l’anglais par Dominique Bellec.

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13 juillet 2011

Léopold Sédar Sengor témoin des camps de soldats coloniaux pendant l'occupation allemande

                                      Léopold Sédar Senghor

                    témoin des camps de soldats coloniaux

                           pendant l'occupation allemande   

Senghor en 1940 0001 

  Extraits d'un document inédit publiés

  par le journal Le Monde du 17 juin 2011

 

A Poitiers

« (...) Les baraques sont mal construites et nous préservent mal du froid quand le thermomètre est au-dessous de zéro. Les abords des baraques sont pleins d'une boue où l'on enfonce facilement de 30 cm. Il n'y a ni lavabos, ni douches dans le camp. (...) En général, nous sommes assez bien vêtus. A signaler cependant la pénurie persistante de gants et de chaussettes. Beaucoup de tirailleurs en tombent malades (pieds gelés et engelures). La Croix-Rouge nous envoie tout ce qu'il faut, mais on nous donne de préférence les vielles choses. Où passe le reste ?

(...) Solidarité assez étroite entre ceux des différentes colonies : Antillais, Malgaches, Indochinois, Sénégalais. Seuls les Arabes sèment des germes de discorde (les Marocains exceptés). Ils cherchent à s'emparer des meilleures places (secrétariat, cuisine, bonnes corvées, etc.). Pour cela, ils dénigrent les autres, en particulier les intellectuels noirs, qu'ils présentent comme des francophiles et des germanophobes. (...) La propagande allemande était bien organisée à Poitiers. Elle dépendait du bureau de la "Gestapo" à la Kommandantur. Elle eut très peu de prise sur les Sénégalais et les Antillais. D'ailleurs, de bonne heure, elle porta uniquement sur les Arabes : journaux arabes édités par les Allemands, faveurs accordées au culte musulman, aux espions, etc. Les "intellectuels" arabes, je veux dire ceux qui avaient quelque instruction, étaient les meilleurs agents de l'Allemagne. Ils prêchaient leurs compatriotes et dénigraient la France devant les Allemands (chez les Noirs au contraire, chez les Antillais en particulier, les intellectuels furent les plus persistants). Quand on demanda des volontaires pour aller en Russie, il n'y eut que des Arabes à se proposer. (...) Les espions étaient des Arabes - toujours les Marocains exceptés. (...) Ce fut l'occasion de nombreuses frictions entre Arabes et Sénégalais. (...) C'est ainsi qu'un Sénégalais, qui s'était battu avec un sergent arabe et qui refusait de courir sous l'injonction d'un Allemand, fut grièvement blessé d'un coup de pistolet. (...)

 

A Saint-Médard

[La nourriture] est particulièrement insuffisante et peu variée. Nous avons un pain pour 5, parfois pour 6. En général, nous avons de la soupe matin et soir, mais quelle soupe ! Une poignée de riz dans un liquide plus ou moins coloré et salé.

(...) Dans les Kommandos, (...) les hommes travaillent de 8h30 à 15 heures. Ils ne peuvent manger avant 16 heures. Pour leur permettre d'attendre, on leur a donné 100 gr de pain à midi (...) et il n'est pas question de manger à la table du paysan comme à Poitiers. D'ailleurs les civils leur témoignent en général, dans la Gironde, une parfaite indifférence. Plusieurs civils se sont plaints des restrictions et m'ont dit que les prisonniers n'étaient pas les plus malheureux.

(...) En somme, la France peut faire oublier la défaite et la captivité si elle sait, elle aussi, faire de la propagande auprès des prisonniers libérés. Or le bruit court dans les camps que Vichy pratique une politique "réactionnaire" aux colonies. Partout dans ces mêmes camps, Pétain symbolise la France, et son portrait y est, à ce titre, très vénéré. (...) »

 

Raffael Scheck, qui a authentifié le texte (dont une copie est conservée aux archives de l'armée de terre à Vincennes), confirme qu'entre 1940 et 1942 tout laissait croire à l'Allemagne qu'elle allait gagner la guerre. Aussi « La propagande allemande pro-islamique était intense envers les Nord-Africains. Il y avait des camps de propagande pour eux en Allemagne (...) et les services allemands s'efforçaient de préparer les prisonniers nord-africains à accepter une présence militaire et politique allemande en Afrique du Nord ». (Le Monde  du 17 juin 2011).  

 

Lu pour vous par Raphaël ADJOBI  

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03 juillet 2011

Paroles d'esclavage (Serge Bilé, Alain Roman, Daniel Sainte-Rose)

                            Paroles  d'esclavage

                                      Les derniers  témoignages

 

Paroles d'esclaves 0003            Disons-le franchement ! Le maigre contenu du livre, vu le prix, vous donne le sentiment de vous être fait avoir pour celui qui l’a commandé sans l’avoir consulté. Et celui qui y jettera un regard en librairie avant de prendre sa décision sera sans doute tenté de renoncer à son achat. En fait, tout l’intérêt de Paroles d’esclavage réside, non pas dans le livre, mais dans l’enregistrement audiovisuel (DVD) qui y est joint.

            Le contenu du livre se limite à 29 brefs témoignages précédés d’une présentation historique du peuplement des îles françaises des Caraïbes par les captifs venus d’Afrique, et suivis d’une analyse des témoignages recueillis. Il apparaît dans la présentation introductive que des deux grandes îles françaises, la Guadeloupe est beaucoup plus « esclavagisée » par rapport à la Martinique : esclaves et Blancs plus nombreux, libres de couleur moins nombreux. Mis à part quelques rares détails de la vie sociale qui retiennent l’attention, il ne faut pas s’attendre à des révélations extraordinaires. Toutefois, en arrière plan de tous ces témoignages se lit constamment la mixité sexuelle « noire-blanc » qui a profondément marqué la société antillaise et surtout la mentalité des métis appelés les « peau claire » ou les « sauvés » (parce qu'à l'origine enfants des maîtres blancs et donc "sauvés" de l'esclavage).     

C’est donc, comme je le disais plus haut, en visionnant le DVD que le message du livre prend toute sa dimension, toute son importance. Outre le visage des témoins dont les paroles ont été consignées dans le livre, le DVD nous fait entrer dans une classe de lycéens antillais regardant le film et donnant leurs impressions. Cette idée géniale des auteurs du livre donne une dimension pédagogique extraordinaire à leur entreprise.   Tout à coup, le spectateur prend conscience de l’importance du témoignage direct dans la construction aussi bien de l’individu que dans celle d’un peuple. La souffrance qui se lit dans les voix et sur les visages de ceux qui témoignent est irremplaçable ; et il est réjouissant de voir les jeunes spectateurs prendre conscience de l’importance de connaître son passé.      

Il ne faut pas perdre de vue que les lycéens du film sont des Antillais qui écoutent leurs grands-parents répondant à des questions qu’ils n’ont jamais osé poser sur leur propre passé méconnu ou connu sous l’angle de l’enseignement officiel, académique et républicain. Alors que les programmes officiels mettant l'accent sur le devoir de mémoire encouragent les enseignants à multiplier les visites des sites de la Shoa et des deux dernières guerres mondiales, on balaie du revers de la main tout ce qui se rapporte à l'esclavage. « On nous donne l’impression que ça ne sert à rien de raconter notre passé », dit un des élèves. « On ne nous a inculqué aucune fierté parce qu’on ne nous a pas raconté notre histoire », ajoute un autre.

Sachez donc que l’acquisition du livre vous donne accès à un outil pédagogique de grande qualité qui séduira tous les jeunes Français et particulièrement ceux qui ont un ascendant nègre. En visionnant le film, je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux jeunes d’Afrique. Je suis convaincu qu’ils n’ont pas une plus grande connaissance de ce passé que les jeunes Français. Les enseignants africains gagneraient donc à acquérir ce livre et le DVD qui l’accompagne afin d’entrer de plain-pied dans l’univers de l’esclavage ; car, comme le disent Serge Bilé, Alain Roman et Daniel Sainte-Rose, ces Paroles d’esclavage sont certainement les derniers témoignages directs d’une époque qui va définitivement sombrer dans l’histoire. Voir et entendre la souffrance de ceux qui ont vécu ou récolté les témoignages des leurs, « ce n’est plus de l’histoire, c’est la vérité ».               

 

Raphaël ADJOBI

 

Titre : Paroles d'esclavage, les derniers témoignages (106 pages)

Auteurs : Serge Bilé, Alain Roman, Daniel Sainte- Rose

Auteur : Pascal Galodé

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25 juin 2011

Les faiblesses des médias français révélées par l'affaire Dominique Strauss-Kahn

               Les faiblesses des médias  français révélées

                      par l'affaire Dominique Strauss-Kahn

 

DSK aux USA 03Je vous donne à lire ici un excellent article d'Emmanuelle ANIZON, publié dans la revue Télérama du 25 mai 2011, dans lequel elle montre une presse française pleine de tabous et des secrets, incapable de mener des enquêtes hors des canaux officiels ; une presse française qui reprend les mêmes credo que les politiques quand il s'agit des moeurs sexuelles. Quand les médias se joignent presqu'unanimement aux hommes politiques pour juger qu'abuser d'une femme étrangère dans un hôtel où l'on est de passage relève de la vie privée, on se dit que quelque chose ne tourne pas rond dans l'esprit des journalistes français. Comment peut-on confondre adultère et viol ou tentative de viol ? Chez tous, la raison s’efface devant la longue amitié, la haute stature sociale et politique d’un français. Par ailleurs, l'article nous découvre le passé de Dominique Strauss-Kahn ; un passé fait de rumeurs persistantes puis de vérités non dénoncées ou étouffées. Un passé où cet homme apparaît comme un prédateur qui, en France, inspirait une véritable peur dans les milieux journalistiques féminins. Un article long, très long, mais riche, très riche ! Vous n'aurez pas besoin de lire un autre texte sur le sujet après avoir lu celui-ci parce qu'il est la somme et l'analyse de tout ce qui a été écrit. Dans les crochets sont placées mes brèves réflexions personnelles.   

 

        L'affaire DSK fera-t-elle évoluer les médias ?

La presse française savait que l'ex-président du FMI avait un "problème". Elle n'a pas enquêté. Doit-elle se remettre en cause ? Les rédactions s'interrogent.

                 Un article d'Emmanuelle ANIZON

 

            Quand il a été accusé par la femme de chambre, on a entendu « C'est un complot », « Ce n'est pas son style », ou encore « C'est un troussement de domestique » (Jean-François Khan) et puis, « Il n'y a pas mort d'homme » (Jack Lang). Quand il a été exhibé, non rasé, abattu, menotté dans le dos, au regard avide des médias, on a aussi entendu « Le pauvre », « Trop dur », « Aucun respect de la présomption d'innocence », « justice de barbares ». Robert Badinter, Elisabeth Guigou... [On n'a jamais lu ou entendu de tels propos quand Simone et Laurent Gbagbo ont été exhibés et livrés aux molestations des partisans de son adversaire]. Quand il a été incarcéré dans une prison sordide, il y a eu : « Mais il n'y a pas de cellule VIP ? Pas de traitement particulier ? » Quand enfin les médias américains ont attaqué leurs confrères français sur le thème : « Mais vous saviez qu'il avait un comportement sexuel étrange ? Vous n'avez pas enquêté ? », ils se sont entendu répondre : « Ce n'est pas notre job. »

            On pourrait encore, cruellement, égrener les exemples. Le choc DSK, dimanche 15 mai 2011, a d'abord été un choc de cultures : deux justices, deux mondes journalistiques et, à travers eux, deux visions de la société. D’un côté – on caricature un peu -, une Amérique puritaine, légaliste et égalitariste permettant à une parfaite incarnation du prolétariat mondial – une femme de ménage noire immigrée – d’attaquer en justice un des hommes les plus puissants de la planète. De l’autre – on caricature toujours -, une France latine, jouisseuse et machiste, respectueuses des puissants, avec ses réflexes de castes, ses connivences de classes, ses rapports incestueux entre journalistes et politiques… Le choc a fait mal. Immédiatement, la « bande grégaire et endogame des mâles blancs bourgeois » français, comme nous le souffle joliment le professeur de civilisation américaine à l’université de Nanterre François Cusset, est monté sur ses ergots pour défendre un des siens. BHL, l’autre star à initiales, a donné le ton en écrivant dès le lundi matin, sur son site, puis sur celui du Point, une « Défense de Dominique Strauss-Kahn », cet « ami de vingt-cinq ans ». Où l’on peut lire, entre autres : « J’en veux au juge américain qui, en le livrant à la foule des chasseurs d’images qui attendaient devant le commissariat de Harlem, a fait semblant de penser qu’il était un justiciable comme un autre » [C’est à peine croyable qu’un intellectuel français demande à ce que tout le monde ne soit pas traité de la même façon devant la justice !] , « à cette presse tabloïde new-yorkaise, honte de la profession », « à tous ceux qui accueillent avec complaisance le témoignage de cette autre femme, française celle-là, qui prétend avoir été victime d’une tentative de viol du même genre », etc. Certes, il n’a pas dit qu’il en voulait à la femme de chambre. Face à ce brillant réquisitoire, les médias américains ont répliqué violemment, comme cet éditorialiste de la National Review : « Je suis fier de vivre dans un pays dans lequel une femme de chambre peut faire débarquer un dirigeant international d’un avion en partance pour Paris. Si ce genre de chose est impossible en France, eh bien, honte à la France et à Lévy. » Le New York Time, en une, a même brocardé le "code of silence" des médias français, hérité des secrets d’alcôve de la royauté, s’étonnant par exemple « qu’il n’y ait eu aucune investigation journalistique quand M. Sarkozy a nommé Frédéric Mitterrand ministre de la Culture, alors qu’il avait écrit des mémoires décrivant en détail comment il avait payé pour coucher avec de "garçons" en Thaïlande ».

 

            On s’est invectivé, on a discuté. Les Latins sont venus se défendre dans les médias anglo-saxons, et vice versa. Au fil des jours, le débat a évolué. Dans les rédactions et les cafés, on s’est interrogé : Qu’avait-on su qu’on aurait dû dire ? Faut-il enquêter sur la vie privée ? [Mais forcer une étrangère à avoir avec vous une relation sexuelle alors que vous êtes de passage dans un hôtel relève-t-il encore de la vie privée ? Je dis NON !] Et si oui, où mettre le curseur ? Où finit la drague, où commence le harcèlement ? A partir de quand un comportement privé a-t-il un impact sur la sphère publique ? Est-ce qu’un comportement sexuel « hors norme » a une conséquence sur la capacité à gouverner, comme le pensent les Américains ? Que révèle cette affaire DSK de nos manquements démocratiques ?

 

  « Les filles ne portent pas plainte car on vit dans un pays

     Horriblement macho où les puissants sont protégés »

                     Sylvie pierre-Brossolette, Le Point.

 

Nafissatou Diallo 0004            Sur DSK, tout le monde a dit « on savait ». Mais on savait quoi ? Dans les rédactions, on savait par exemple que le politique multipliait auprès des consoeurs les remarques lourdes, textos insistants, gestes appuyés, rendez-vous pièges… à tel point que certaines journalistes n’allaient plus interviewer DSK seules. Et que l’une d’entre elles aurait parlé de tentative de viol sans porter plainte. Aurait-il fallu alors enquêter ? Ce n’est pas dans la tradition française [Quel aveu terrifiant sur l’esprit français !], comme l’a vérifié Lucie (nous l’appellerons ainsi), jeune et jolie journaliste dans un quotidien du Val-d’Oise. En 2003, DSK lui donne rendez-vous pour une interview au bar d’un hôtel luxueux du 8è arrondissement de Paris, le Royal Monceau. Elle est intimidée, face à l’ancien ministre de l’Economie. Mais sur place, pas moyen de poser une question : DSK, devant son Perrier (dans lequel il rince sa lentille), ne lui parle que de sa beauté. Les chambres ne sont pas loin, juste au-dessus. Elle refuse de comprendre. Voyant qu’il ne se passera rien, il se lève et s’en va, coupant court à l’entretien. « Il ne s’est rien passé de grave, raconte-t-elle. Mais la grossièreté, le sentiment d’impunité tranquille… on se sent désarmée. » Lucie a raconté à sa rédaction. En a même ri. Parce que, dans le pays de la gaudriole, il faut en rire. Il y a tellement d’histoires de cul entre politiques et journalistes. Lucie n’a jamais rien écrit sur le sujet. Parce que ça ne se fait pas, que tout ça n’est pas grave. « Ce n’était pas un crime », comme on a si souvent entendu dire ces derniers jours. [C’est la même réalité concernant les propos racistes des hommes politiques] il lui est juste resté ce petit malaise qui explique qu’aujourd’hui encore ces journalistes, pour certaines connues et écrivant en ce moment sur l’affaire, ne veulent pas qu’on les cite, gênées. « Je comprends qu’une fille ne porte pas plainte, même pour quelque chose de grave, remarque Lucie, qui travaille aujourd’hui dans un quotidien national. La société ne nous protégerait pas, nous pointerait du doigt, notre carrière sera barrée. » [C’est le même raisonnement que font les Noirs de France] Sylvie Pierre-Brossolette, directrice adjointe de la rédaction du Point, le journal qui publiait lundi la tribune enthousiasmante de BHL, résumait jeudi sur France Inter la situation : « Les filles ne portent pas plainte parce qu’on vit dans un pays horriblement macho, où la police a plutôt tendance à étouffer les affaires, les puissants sont protégés. » [Les Noirs ne peuvent que se réjouir de lire que ce qu’ils dénoncent depuis toujours soit reconnu comme une réalité par les femmes] Sans plainte, on ne peut pas écrire. Trop risqué. « On a cherché, pourtant, affirme un ex-journaliste de Libé, mais on n’a jamais trouvé de vraies preuves ».

 

            Pendant toutes ces années, les médias se sont donc contentés d'un adjectif, "séducteur", et ont tourné autour du pot. A l'image de cet échange, paru dans L'Express en 2006 : à Dominique Strauss-kahn, l'hebdomadaire demande : "vous avez la réputation d'être un séducteur [mot très flatteur pour les hommes], craignez-vous le pouvoir de la rumeur dans la vie publique ?" Il répond : "Ce n'est pas une arme que j'utiliserai." A Anne Sinclair, le journaliste souffle un "souffrez-vous de la réputation de séducteur de votre mari ?" Elle rétorque : "Non, j'en suis plutôt fière ! [Voilà une femme qui confond séduire - synonyme de courir après les femmes pour les faire tomber en faute - et plaire qui veut dire susciter à la fois l'admiration et l'envie] C'est important de séduire pour un homme politique [Elle confond "séduire un public" et "séduire une femme"]. Tant que je le séduis et qu'il me séduit, cela me suffit. Je sais bien que, dans une campagne, les attaques ne se situent pas toutes à des niveaux stratosphériques, mais je suis un peu blindée sur le pouvoir de la rumeur". Elle a couru la rumeur. A la radio, Laurent Gerra finissait invariablement ses imitations de Dominique Strauss-Kahn par "I want to fuck" ; Stéphane Guillon appelait toutes les femmes de la station à se planquer à l'arrivée du patron du FMI. Le public riait (Note de l'auteur : Stéphane Guillon a fini par être viré). En 2006, le livre Sexus politicus brise le tabou, raconte dans un chapitre consacré à DSK sa vie de partouzeur, ses indélicatesses avec les journalistes et l'histoire de Tristane Banon, la jeune journaliste-romancière qui affirme avoir subi une tentative de viol en 2002, lors d'une interview de DSK. Le livre est un best-seller, vendu à deux cent mille lecteurs, traduit dans plusieurs langues... Bizarrement, rien ne bouge. Lorsque Dominique Strauss-Kahn est nommé à la présidence du FMI, en 2007, le journaliste de Libération Jean Quatremer, spécialistes des institutions internationales, écrit dans son blog : "Le seul vrai problème de Strauss-Kahn est son rapport aux femmes. Trop pressant, il frôle souvent le harcèlement. Un travers connu des médias, mais dont personne ne parle (on est en France). Or, le FMI est une institution internationale où les moeurs sont anglo-saxonnes. Un geste déplacé, une allusion trop précise, et c'est la curée médiatique." Le, blog fera à peine quelques vaguelettes. Lorsqu’en 2008 un journal américain révèle que Dominique Strauss-Kahn est soupçonné d’avoir abusé de sa position pour obtenir, au sein du FMI, les faveurs d’une subordonnée – ce que l’institution interdit -, le scandale éclate. Anne Sinclair monte au créneau pour défendre son mari, le FMI étouffe ce qui est présenté finalement comme un banal adultère. Et tout le monde (Français et Américains d’ailleurs) se fiche bien de ce que ladite subordonnée écrira, dans une lettre adressée au board du FMI : « M. Dominique Strauss-Kahn a un vrai problème, qui le rend inapte à diriger une institution où les femmes travaillent sous ses ordres. » Là encore, l’affaire se tasse. Et quand la candidature de DSK à la présidence de la République française se précise, la presse de gauche, ravie de son brillant champion, soutient sa campagne… et retient son souffle.

 

            Dimanche, la violence de la claque a surpris tout le monde. L’affaire délie les langues. Dans les médias, on évoque déjà d’autres histoires, d’autres témoignages mettant en cause l’ex-patron du FMI… Mais ensuite ? Juste avant la présidentielle, l’affaire DSK va-t-elle ouvrir une nouvelle ère pour les médias français ? Chacun va-t-il aller débusquer sous ses tapis les petites histoires jusque là tues de mœurs, de tromperies et cure de « désintox » ? [Il ne faudra tout de même pas confondre adultère et agression sexuelle ou tout autre forme de pratique sexuelle qui conduit généralement le commun des français devant les tribunaux] Verra-t-on d’autres Bill Clinton, Gary Hart ou Eliot Spitzer fauchés en pleine ascension politique ? Les rédactions s’interrogent. Libération a même publié une page sur ces questionnements et ces déchirements internes. Conclusion : « Au vu de la vigueur des échanges depuis trois jours, on peut dire qu’il existe à Libé autant de points de vue que de journalistes, ou presque. » Ambiguïté, tortillements… Globalement, les journalistes français refusent de tomber dans la pudibonderie et l’hypocrisie à l’américaine, craignent les dérives et s’accrochent à l’article 9 du Code civil : « Chacun a droit au respect de sa vie privée. » Nicolas Demorand écrit que Libération « continuera à respecter la vie privée des politiques [En d’autres termes, si ce qui est arrivé aux Etats-Unis se produisait en France, on ne devrait pas en faire cas]. C’est un principe démocratique hypocrite aux yeux de certains, mais fondamental. Imparfait mais nécessaire [Pour les hommes ou pour les femmes ?]. Mettre ce principe au rancart conduirait à favoriser à court, très court terme, la victoire du « buzz » et du « trash » au nom de l’information de qualité ». Le Canard enchaîné explique que « L’information s’arrête à la chambre à coucher »… Edwy Plenel de Médiapart dit la même chose à la télé. Philippe Martinat, du Parisien, aussi : « Si la vie privée n’influe pas sur la vie publique, on n’a pas à en parler. » Jean Lesueur, directeur de la rédaction de France 24, n’est pas du tout d’accord : « Quand Pompidou part rencontrer Brejnev, alors que tout le monde sait qu’il est malade et très diminué par sa maladie ? Quand les médias racontent que François Mitterrand voit Kadhafi alors qu’il passe des vacances en Libye, avec sa fille Mazarine ? » Et va plus loin : « Et quand un dirigeant a des comportements qu’il n’assume pas et qui pourraient servir à du chantage ? »

 

            En 2007, Béatrice Vallaeys, directrice adjointe de la rédaction de Libération, avait commandé un portrait de « DSK, président du FMI » à sa correspondante aux Etats-Unis, en lui disant : « Vas-y avec le photographe, pas seule. » A l’époque, rien n’avait transparu de cette conversation dans l’article. Aujourd’hui ? « Je lui dirais d’y aller, mais de raconter l’attitude de DSK dans son papier. Enfin… je crois. »

 

Emmanuelle ANIZON

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18 juin 2011

Appel du 18 juin : Critique de l'esprit français et hommage aux soldats africains

             Appel du 18 juin : Critique de l'esprit français

                          et hommage aux soldats africains 

 

A la fin du mois d'octobre 2006, j'avais écrit un article dans lequel je critiquais le qualificatif "cartésien" souvent accolé à l'esprit français. J'avais alors trouvé dans le film "Indigènes", sorti la même année, et les remous politiques qu'il provoqua, les arguments suffisants pour fustiger ce que je considérais comme un abus de langage. C'était l'esprit français que j'attaquais. En ce jour de commémoration de l'appel du 18 juin, mes pensées vont vers tous les Africains qui ont été convoyés sur les différents fronts européens au nom de la liberté de la France et des français. Payés en monnaie de singe, les promesses faites sous l'ère Chirac ne furent concrétisées que récemment, au moment où ces combattants pour la liberté de la France ne sont guère que quelques rares individus à rester encore en vie.  

de Gaulle à Brazza 2 

           « Indigènes », la France n’est pas cartésienne

 

                Dans l’esprit de nombreux intellectuels et hommes politiques français, la France est drapée dans le magnifique manteau de la pensée de Descartes. On se plaît à affirmer avec beaucoup d’orgueil que l’esprit français est rationnel, cartésien.

                Et c’est la même fierté qui enfle le cœur du français lorsqu’il affirme à haute et intelligible voix qu’il vit dans un pays de liberté, d’égalité et de fraternité, oubliant totalement que ces trois notions ne sont point une réalité concrète mais plutôt un idéal à atteindre. Oui, c’est se tromper par excès d’orgueil que d’affirmer avec les hommes politiques et les journalistes prétentieux que règnent en terre de France la liberté, l’égalité devant la loi et la fraternité entre les citoyens. Au moment du choix de cette devise, ce n'était point l’idée qui animait ses initiateurs. Cela, personne ne peut en douter. Plus humblement, les pères de cette devise fixaient au peuple français un idéal vers lequel ils voudraient qu’il tende en toute circonstance ; un idéal qui se voulait le moteur des actions.

Il est donc temps que nous quittions cet air prétentieux qui nous porte sans cesse à affirmer ce qui n’est point. Il faut se garder d’être ridicule à force de s’envoyer des fleurs ou de se tresser des lauriers. Être français ne signifie point que l’on est meilleur ou pire que les autres ; et surtout il ne faut point croire qu’être français signifie que l’on est rationnel dan sa manière de concevoir l’égalité ou la justice sociale. Être français ne signifie en aucune façon que l’on est cartésien du simple fait que Descartes est français.

                Il me suffit, pour illustrer ma pensée, de rappeler ici les conséquences  de la sortie du film « Indigènes ». Quel homme politique, quel journaliste français, quel citoyen français ignorait – avant la sortie de ce film – que les Africains ont été nombreux à venir se battre pendant la deuxième guerre mondiale pour la libération de la France ? Quel homme politique, quel journaliste, quel citoyen français ignorait – avant la sortie de ce film – que ces Africains, une fois la guerre terminée se sont retrouvés avec des soldes dérisoires alors que les anciens combattants français étaient gracieusement récompensés ? Quel homme politique, quel journaliste n’a jamais entendu le cri de détresse des anciens combattants africains demandant justice par le versement d’une solde égale à celle des anciens combattants français.

                Face à leurs cris, face à leur douleur, face à leur misère, le prétendu esprit rationnel français est toujours resté aveugle et sourd. C’était à croire que si la raison n’a point de cœur, elle n’avait point d’yeux ni d’oreille non plus.

                Puis sortit le film « Indigènes ». Lors de sa première projection, l’épouse du président de la République aurait été émue aux larmes et aurait dit à son illustre mari : « Jacques, il faut faire quelque chose ». Sitôt dit, sitôt fait. Les élus du peuple proclamèrent en grande pompe l’avènement de l’égalité des soldes entre tous les anciens combattants de la dernière guerre qui ont défendu la France sous sa bannière. Voilà enfin les anciens combattants africains Libres et Egaux avec les anciens combattants français.

                Il me plaît de souligner ici combien il est regrettable que la raison soit incapable de reconnaître l’injustice là où le cœur la sent profondément. Il a suffi qu’une reine émue demande à son prince de satisfaire un de ses désirs pour que l'on songe à accorder l'égalité devant la loi à de milliers d’anciens combattants qui en étaient privés. 

                Sincèrement, il me semble que l’effet produit par la sortie de ce film peut être vu tout simplement comme la volonté de satisfaire le caprice d’une princesse que comme la juste et rationnelle réparation d’une injustice longtemps consciemment ignorée.

 

Raphaël ADJOBI

 

(Jeudi 26 octobre 2006 ; première publication : décembre 2006)

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13 juin 2011

Le Bilan de l'intelligence (une conférence de Paul Valéry)

                                 Le Bilan de l’intelligence

                                         (Réflexions de Paul Valéry)

Le bilan de l'intell 

            Ce petit texte d’une soixantaine de pages édité en petit format par les éditions Allia est le fruit d’une conférence prononcée par Paul Valéry le 16 janvier 1935 à l’université des Annales. Un constat de l’intelligence humaine devant les faits du monde dont l’homme est à la fois le témoin et l’agent qui résonne encore, plus de soixante ans après, comme une triste réalité. Ce constat, c’est le désordre sans borne que « nous trouvons autour de nous comme en nous-mêmes, dans nos journées, dans notre allure, dans les journaux, dans nos plaisirs, et jusque dans nos savoirs. »

 

            Ce désordre, selon le conférencier, tient avant tout à une conception moderne du temps. « Nous ne savons plus féconder l’ennui », l’idée même de durée nous est insupportable ; il nous faut constamment chercher à remplir le vide. Aussi, nous multiplions les productions, les « nouveautés dans tous les domaines ».  Aujourd’hui, on n’attend pas de sentir un besoin pour chercher une solution ; on invente pour ensuite susciter le besoin. Ces brusques développements des choses sont venus interrompre une tradition intellectuelle. Ainsi, la continuité que nous connaissions dans les esprits et faisait que, d’une part, l’homme cherche dans le présent la suite et le développement des choses passées, et d’autre part qu’il cherche à déduire de ce qu’il sait du présent quelques éléments pour appréhender le futur sont une tradition oubliée ou perdue. « Nous ne regardons plus le passé comme un fils regarde un père, duquel il peut apprendre quelque chose, mais comme un homme fait regarde un enfant », conclut-il dépité.

 

            Paradoxalement, le désordre dont il est question et qui est la conséquence d’un développement intellectuel intense ne permet pas à notre intelligence de s’adapter à son évolution. Toutes les productions humaines ont été faites « sans ordre, sans plan préconçu », et surtout sans égard pour la nature humaine et sa capacité d’adaptation à l’évolution des choses produites. En d’autres termes, l’esprit humain semble ne pas surmonter ce qu’il a fait. « Tout ce que nous savons, dit Valéry, tout ce que nous pouvons, a fini par s’opposer à ce que nous sommes ». Nous voilà bien ! diriez-vous.                   

 

            Si nous nous inquiétons aujourd’hui de la vitesse des productions de notre monde, c’est certainement parce qu’au fond de l’être humain le besoin de quelque stabilité est une nécessité vitale. Nous avons besoin, comme dirait Montaigne, de nous sentir dans une assiette certaine. Ce qui permet à Paul Valéry de conclure que « ce monde prodigieusement transformé » par l’intelligence humaine n’est peut-être rien d’autre qu’une période de transition. Qu’est-ce à dire ? Ici, je reprends l’exemple donné par Valéry lui-même pour mieux vous faire comprendre pourquoi nous vivons sans doute une époque de transition. Imaginez une femme en âge de procréer. Cette femme est à « une époque de stabilité ». Puis vient un jour où elle tombe enceinte. Elle entre dès lors dans une époque de transformation ou « une époque de transition » qui aura son terme. A la naissance de l’enfant, elle entrera dans une nouvelle époque de stabilité. La situation actuelle du monde s’apparente fort – dit Valéry – à une époque de transition comme celle décrite. « Qui sait si toute notre culture n’est pas une hypertrophie, un écart, un développement insoutenable qu’une ou deux centaines de siècles auront suffi à produire et à épuiser ? ». En d’autres termes, une espèce de poussée de fièvre qui se calmera et disparaîtra sûrement.   

 

            Mais alors, me direz-vous, pourquoi s’inquiéter ? Malheureusement, disons-le, il y a de quoi à être inquiet. En attendant la traversée de cette période de transition dont nous ignorons la durée, l’esprit humain – puisqu’il s’agit de lui – court un risque majeur : le retour vers l’animalité. C’est vrai, la souplesse de l’intellect est admirable, dit Valéry ; mais il n’est pas certain qu’il résiste indéfiniment au traitement inhumain, aux excès que nous lui infligeons et qui émoussent notre sensibilité. Aussi, conclut-il sur ce chapitre, « Tout l’avenir de l’intelligence dépend de l’éducation, ou plutôt des enseignements de tout genre que reçoivent les esprits. »

 

A ce stade de son exposé, Paul Valéry entreprend une sévère critique de notre système d’enseignement qui, selon lui, participe au désordre de notre temps qu’il vient de peindre. Le diplôme que notre système éducatif a érigé en valeur absolu lui apparaît comme le pire ennemi de la culture puisque le minimum exigible devient l’objet des études et non point la formation de l’esprit. On peut convenir avec lui que le diplôme qui passe parmi nous pour savoir n’est en fait que le brevet d’une science momentanée. Valéry le juge même « mauvais parce qu’il crée des espoirs, des illusions de droits acquis ».

 

            Ce livre est un concentré d’intelligentes réflexions sur l’état du monde et de l’esprit humain. Il nous rappelle que devant nos productions désordonnées et notre passion de l’immédiateté, notre sensibilité s’émousse. L’effacement des intellectuels devant les politiques et les débats futiles nous le montre assez. Remettre ce texte sous nos yeux, c’est nous appeler à un examen de conscience devant les productions de notre esprit qui, après nous avoir émerveillés, commencent à nous inquiéter.    

 

Raphaël ADJOBI

 

Auteur : Paul Valéry

Titre : Le Bilan de l’intelligence (61 pages)

Editeur : Editions Allia, 2011.

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31 mai 2011

Côte d'Ivoire : Mamadou Koulibaly abandonnerait-il la veuve et l'orphelin ?

              Côte d'Ivoire : Mamadou Koulibaly

                 (Président de l'Assemblée nationale)

         abandonnerait-il la veuve et l'orphelin ?

                                          

                              Lire l'article sur

  http://leblogpolitiquederaphael.ivoire-blog.com 

Mamadou Koulibaly 0001

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26 mai 2011

Mots d'excuse (Les parents écrivent aux enseignants)

                         Mots d'excuse

          Les parents écrivent aux enseignants

 

Mots_d_excuse_0001            Voici le livre que tous les enseignants ont rêvé de publier. A un moment ou à un autre de sa carrière, l'enseignant  a pensé ou pense qu'il serait intéressant de publier un livre fait de la somme des mots qu'il reçoit des parents. Patrice Romain l'a fait. Quel est donc cet intérêt ? Avant tout, montrer les rapports houleux entre cette profession et les familles. Permettre ensuite de voir, hors du cercle familial, la relation que les humains ont les uns aux autres avec l'enfant placé au centre des débats.

 

            Il est certain qu'une telle compilation révèle plus que l'humeur des hommes et des femmes. Elle est l'image d'une société à un moment donné. Et l'image de la société française en ce début du XXIè siècle est celle de l'amour de soi, des certitudes vite affichées et de la défense de l'enfant roi. Dans une cinquantaine d'années, d'autres  "mots" révéleront sûrement un autre état d'esprit de notre société.

 

            Mots d'excuse est un recueil plaisant dont la lecture ne peut se faire que ponctuée de rires qui arrachent des larmes. Bien sûr, quand rien ne va, c'est vers l'enseignant, Dieu le Père, qu'il faut se tourner à défaut de l'accuser de tous les maux.

 

            Monsieur,

                        Vous me dites que Christophe était encore en retard ce matin. Je vous promets pourtant que je le lève avant de partir travailler. Pouvez-vous lui expliquer que le plus court chemin pour aller d'un point à un autre c'est la ligne droite et non pas le tour du quartier parce que à mon avis il doit prendre le chemin des écoliers.

            Salutations.

 

            Certains mots sont d'une logique imparable !

 

            Monsieur,

                        Mon fils était en retard hier, mais il navait pas de mot parsse que si je fesais un mot il serait encore plus en retard et vous aurez été encore plus en colère.

 

            Madame,

                        Vous me demandez un mot d'excuse pour le retard exceptionnel de Charlotte. Soit. Ne pensez-vous pas cependant qu'à l'heure où se prépare peut-être la 3ème guerre mondiale il y a des choses plus importantes dans la vie ?

            Salutations distinguées.

 

            Et sur les retards, il ne faut pas être trop pointilleux ; sinon....

 

            Monsieur,

            Oui Thomas arrive souvent en retar et non je ne fait pas de mot. Mais si vous voulez maidé le matin avec les quatres a habiyé, ya aucun problème je vous ouvre la porte quand vous voulez.         

 

            Il arrive que ces mots nous introduisent directement au coeur des foyers et parfois même des conflits conjugaux.

 

            Monsieur,

                        Veuillez excusé l'absence de Cédric hier mais ses mon ex mari qui l'avez ce week end et il est parti chez les parents à son espesse de copine en Bretagne et ce faignant il a pas eu le courage de me le rendre dimanche soir il la gardé à dormir chez lui mais ne vous en faite pas j'ai téphoné à mon avocat et ça va chaufé pour son matricule car lécole ses important.

 

            Et c'est justement sur ce dernier chapitre que les avis divergent sur l'intérêt de Mots d'excuse. Dans le Cahier du "Monde" N° 20413 du vendredi 10 septembre 2010, Jean Birnbaum semble nous dire qu'il n'est pas sain d'étaler ainsi la photographie de la misère : « ... tout le malaise vient justement du fait qu'aucune photographie n'est neutre, et que celle-ci est livrée sans légende. Or, par de-là leur désordre apparent, les "mots d'excuse" laissent entrevoir une société d'ordre, un univers où tout accroc aux règles se trouve sanctionné par l'exclusion des plus faibles, à jamais "inexcusables". Pour en prendre la mesure, il aurait fallu inscrire ces écritures précaires dans leur contexte culturel et social. »

 

            Il apparaît évident que l'auteur de l'article a fait une lecture misérabiliste et catégorielle du livre. Nulle part dans ce recueil n'apparaît la volonté de montrer du doigt les plus pauvres même si dans l'esprit du commun l'orthographe approximative de certains "mots" nous y renvoie.

 

            Il convient ici de rappeler à Jean Birnbaum deux choses : La première, c'est que l'école de la République accueille indistinctement les enfants de tous les milieux sociaux et culturels. Il est même sûr que certains "mots" émanent de la plume de ceux que l'on nomme communément les notables des cités de France. La misère de l'esprit de notre époque y apparaît autant que dans les écrits à orthographe approximative. En d'autres termes, la misère de l'esprit n'est pas le monopole des pauvres. La deuxième chose, c'est que l'orgueil n'est pas non plus le monopole des riches. Et bien souvent les pauvres le clament beaucoup plus fort parce qu'ils pensent que les riches les croient indignes de ce sentiment.

 

            Aussi, on ne peut nullement considérer la publication de ces « Mots d’excuse » comme une façon de sanctionner les plus faibles ou de les montrer du doigt afin de les frapper d’une quelconque exclusion. Tous les parents qui s’expriment par ces mots n’ont absolument pas le sentiment d’être des faibles, des parias qu’il faut cacher, qui n’ont pas le droit de faire valoir leur sentiment parce qu’ils ont une orthographe boiteuse. Non ! Tous témoignent d’une volonté de se faire entendre, de dire qu’ils existent ! C’est justement pour cela qu’ils écrivent. A force de ne les considérer que comme des faibles, les médias et les hommes politiques ne les écoutent jamais. Bien sûr, on sourit et on rit en lisant ces « mots ». Mais chacun d’eux porte en lui la fierté des êtres, parfois fragiles certes, mais des êtres qui n’attendent qu’une chose : être entendus !  Et l’enseignant auquel ils s’adressent est pour eux un agent de l’Etat, une oreille de l’Etat. Pourquoi donc se gêner pour une fois qu’on a cette occasion ? Leurs propos devraient-ils être cachés parce que remplis de maladresses, de fautes lexicales et grammaticales ou parce qu'ils révèlent leur univers ? Quelle injustice ! 

 

Raphaël ADJOBI

 

Auteur : Patrice Romain

Titre : Mots d'excuse (125 pages)

Editeur : François Bourin Editeur, août 2010

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23 mai 2011

Les pages politiques de Raphaël

         La mort en face à Douéké avec les Dozos

              les rebelles paysans venus du nord

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28 avril 2011

Noires blessures (un roman de Louis-Philippe Dalembert)

  Noires blessures

                   (un roman de Louis-Philippe Dalembert)

 

Noires_blessures_0004            Dès le départ, c’est un châtiment physique artistique qui nous est donné. On devine aisément que le Noir - la victime - est l’employé ou le subordonné du Blanc, son bourreau. Mais on ne comprend pas pourquoi le châtiment lui est infligé au son de la musique et en exécutant des jeux de jambes à la Mohamed Ali alias Cassius Clay.

 

            Pour comprendre ce sadisme apparent, l’auteur nous fait remonter dans le passé des deux personnages comme on remonte par un long tunnel dans la conscience pour expliquer le présent. Et que découvre-t-on ? Je me contenterai de vous donner la couleur de la substance qui a conduit ces deux êtres nés sur des continents différents à se rejoindre et à sombrer dans ce que tout lecteur qualifiera de traquenard de la vie pour ne pas dire du destin.

 

            C’est Mamad, le Noir, qui le premier raconte sa vie faite de l’absence du père mort alors qu’il n’avait que sept mois ; une vie marquée par la faim qu’il s’évertuait à cacher pour ne point ternir l’image d’une mère courageuse mais dont la ténacité ne pouvait venir à bout de la pauvreté omniprésente. Benjamin d’une famille de sept enfants, dès la classe de sixième, il troque son rang de petit dernier jouissant de la protection de tous pour devenir « celui dont la mission consiste à sauver le reste de la famille, à la sortir de la gêne ». S'appuyant sur son extraordinaire mémoire qui laisse présager un avenir certain, il use de stratagèmes auprès de ses camarades pour s’offrir de maigres repas afin de ne pas abandonner ses études. Mais c'est en définitive l'image d'un enfant au cœur flétri par les humiliations auxquelles l’expose la pauvreté de sa mère qui ne peut s’acquitter de manière régulière du coût de sa scolarité qui s'impose à l'esprit du lecteur.

 

            Rarement la peinture de la pauvreté a été aussi poignante dans un roman ; rarement celle de la faim a montré un visage aussi douloureux. Et quand l’espoir se brise et que la faim aiguillonne l’imagination, l’appel de l’exil, même chargé d’images tristes, apparaît comme une solution. A ce moment du livre, l’auteur produit quelques belles pages d’analyse sur la tentation de l’exil. Mais comme dit Mamad, « on accroche souvent ses rêves plus haut que la réalité ». Il finira donc domestique chez un Blanc de son pays.

 

            Laurent, le Blanc, le parisien, n’a pas la stature élancée d’un athlète. Mais son père, un soixante-huitard passionné de jazz et grand admirateur des sportifs noirs - en particulier de Mohamed Ali  -  lui fait quotidiennement partager les passions que sa femme ne peut supporter. Assurément, Jean-Philippe Dalembert signe dans ce roman de très belles pages sur les conflits conjugaux vus sous l’angle de l’enfant. L’une des particularités de ce roman est d’ailleurs de traiter de manière très complète et convaincante certains sujets comme la place des Noirs dans le sport, la ségrégation raciale au sein de l’armée américaine lors de la dernière grande guerre, la multiplication très contestable des ONG que l’Europe destine aux pays pauvres sous le couvert d’action humanitaire. C’est d’ailleurs ainsi que Laurent va partir en Afrique et s’occuper de protéger des singes. Mais si comme Mamad, Laurent traîne dans son esprit la présence constante du père absent, lui a connu son père et n’a jamais pardonné à ceux par qui sa mort est arrivée. Et il porte plus douloureusement cette absence d’autant qu’elle lui semble exiger vengeance.

 

            En présentant ce roman comme un retour au passé pour expliquer le présent, on croit, dès les premières pages, se lancer dans la lecture d’une histoire aux contours lisses et donc sans grand intérêt. Erreur ! Ce roman est une œuvre très riche en réflexions sur le fonctionnement de notre société et son impact sur l’esprit des hommes. D’ailleurs, la profusion des thèmes qu’il contient et qui sont traités avec une extraordinaire justesse en fait plus qu’un roman ; c’est une sorte d’œuvre psychanalytique de certains maux comme la faim, la pauvreté, l’absence de la figure du mâle dans la construction de l’individu. Ce roman nous rappelle la fragilité des êtres qui nous entourent ; des êtres souvent brisés, porteurs de blessures de toutes sortes que nous ignorons et qui conditionnent les comportements que nous ne comprenons pas.

 

Raphaël ADJOBI

 

Titre : Noires blessures, 222 pages

Auteur : Louis-Philippe Dalembert

Editeur : Mercure de France

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