Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

08 septembre 2010

L'amère patrie, Histoire des Antilles françaises au XXè siècle (Jacques Dumont)

                                        L’amère patrie

Histoire des Antilles françaises au XXè siècle

 

 

          L_am_re_patrie_1  Quiconque lira ce livre en fera son bréviaire chaque fois que le besoin de connaître un aspect des Antilles françaises se fera sentir. Son organisation en une multitude de chapitres permet de le consulter aisément, bien que son abord soit assez rebutant du fait des nombreux renvois aux notes regroupées en fin d’ouvrage. Dommage car c’est un texte passionnant où les documents de presse (antillaise) et de l’administration ainsi que les extraits de discours politiques prennent une grande place.     

 

            C’est la peinture de la longue et pénible marche des Antillais vers la pleine reconnaissance de leur citoyenneté française et de leur totale assimilation aux  enfants blancs de la France que Jacques Dumont nous donne dans ce livre. Car, « Si tous les habitants de Guadeloupe et de Martinique, comme ceux de Guyane et de la Réunion, ont été, avec l'abolition de 1848, déclarés citoyens français, ils sont néanmoins restés colonisés pendant encore un siècle ». Il aurait pu dire « plus d'un siècle » puisque les luttes se sont poursuivies au-delà des années soixante. Chacun pourra découvrir dans ce livre que la théorique égalité citoyenne instaurée avec l'abolition définitive a été régulièrement bafouée. D’abord avec la suppression du suffrage universel et la représentation des Antilles au Parlement. Ensuite avec le retard pris par la mise en place de la départementalisation pour les Antilles. Quant à la Sécurité Sociale, son application dans ces anciennes colonies donna lieu à des débats épiques. L’auteur nous présente ici une foule de situations administratives et de décisions politiques qui ne peuvent qu’étonner le lecteur.

 

            L’amère patrie montre de façon évidente que tout est flou concernant les Antilles, sur les plans juridique, administratif, social. Jamais rien ne semble urgent pour tout ce qui les concerne. Tout est fait avec beaucoup de retard, quand quelque chose est fait. Souvent ce qui est fait se limite à des décisions ou des décrets jamais suivis ou appliqués. Tout laisse croire que les Antillais ne sont jamais assez Français pour mériter le même traitement que les autres citoyens sans des discussions supplémentaires préalables.

Or, au sortir de l'esclavage, leur âme et leur esprit étaient tendus vers l'assimilation, prêts à se sacrifier pour « la mère patrie ». Les premiers chapitres du livre sont même émouvants : lorsque la guerre franco-prussienne éclata en 1851, les hommes refusant d'être assimilés aux autres Noirs des autres colonies, se montrèrent plus patriotes que les Français de la métropole en revendiquant leur participation à l’effort militaire. Mais cela leur fut refusé parce qu'il ne fallait pas enlever aux colons leur main d'oeuvre servile dans les champs de canne ! Et quand l'Etat cède, il ne cède qu'à moitié en créant en métropole « un contingent de troupes coloniales » pour les Antillais, comme pour freiner leur assimilation. D’autres revendications suivront et se heurteront toutes au silence, à la lenteur administrative.

            De temps à autres les revendications cèdent la place à la déception et à l'exaspération. Alors devant leurs mouvements, périodiquement, on voit les autorités de la République « agiter le chiffon rouge de l'abandon ». Celles-ci ne se rendent même pas compte, remarque l’auteur, que le simple fait de parler d'abandon c'est reconnaître que l'intégration des populations de ces anciennes colonies est incomplète.

            Dans l’histoire entre la France métropolitaine et les Antilles, Jacques Dumont note une période cruciale qui se situe entre 1960 et 1970. D’une part, la société antillaise qui était jusque là une société de plantations bascule dans la société de consommation. Les grands planteurs se reconvertissent dans l’importation massive de marchandises déséquilibrant les échanges avec la France. D’autre part, la politique de transplantation d’une multitude d’Antillais en métropole  qui fut entreprise durant cette période les fit découvrir brutalement « qu’ils étaient des Nègres comme tous les autres » (Aimé Césaire).  Le rêve d’assimilation s’envole !

            Mais comme durant les années de revendication d’une totale assimilation ils ont nié leurs caractères proprement africains, voilà que les Antillais se sentent désormais obligés de « s’employer consciemment à l’élaboration d’une culture originale » qu’ils ne veulent pas considérer comme la somme de l’Afrique, de la France et de l’Asie. C’est donc récemment qu’apparaît les termes « créolité » et « créolisation » dont les contours restent flous. Le lecteur peut se demander avec Michel Leiris si la culture s’invente avec « une pléiade d’intellectuels de couleur ». On ne peut donc qu’être d’accord avec Joël Nankin quand il dit « (qu’) en plaçant la politique au-dessus de la culture, (les Antillais) avaient mis la charrue avant les bœufs ».

            Il est donc clair que c’est l’échec de l’assimilation qui a poussé les Antillais à se raccrocher à ce qui ne leur rappelle pas l’Afrique et les singularise par la même occasion par rapport à la France colonisatrice : la langue créole. Maigre caractérisation certes, mais qui constitue un canal d’affirmation de soi parce qu’elle est considérée comme la naissance d’une ethnie, d’un groupe socio-politique. Mais, outre ce caractère linguistique auquel on s’accroche comme à une bouée de sauvetage, il reste à étoffer l’âme antillaise qui ne peut se limiter à la langue et aux rythmes musicaux. Une question demeure : peut-on renier à la fois ses ancêtres et sa mère adoptive et prétendre conserver son âme ?

Raphaël ADJOBI

Titre : L’amère patrie, Histoire des Antille

            françaises au XXè siècle, 351 pages

Auteur : Jacques Dumont

Edition : Fayard, mars 2010

Posté par St_Ralph à 18:33 - Littérature (Essais, romans) - Commentaires [12] - Permalien [#]

27 août 2010

Tsippora, l'épouse noire de Moïse

                 Tsippora, l'épouse noire de Moïse

 

 

            Je bénis l’occasion qui m’a été donnée d’écouter l'histoire de Miriam, la soeur de Moïse, frappée brutalement par la lèpre. Dans ce récit biblique, un mot a retenu mon attention et m'a poussé dans des investigations pour étancher ma soif. Le passage de Nombre Ch.12 v.35 racontant l'exode des Hébreux après la sortie d'Egypte dit en effet : « De Qibroth-Taava le peuple partit pour Hatséroth ; il s'arrêta à Hatséroth. Alors Miriam et Aaron parlèrent contre Moïse au sujet de la Koushite qu'il avait prise - c'est une Koushite qu'il avait prise pour femme. » Me référant à la géographie biblique, je sais que le pays de Koush se situe dans l'actuel Soudan comprenant sans doute aussi l'actuel Ethiopie. La femme de Moïse est donc noire, me suis-je dit ! Curieux, j'entrepris la lecture du livre de l'Exode pour en savoir davantage. Au Ch. 2 v. 21 et 22, j'apprends qu'ayant fui l'Egypte, Moïse s'est installé dans le pays de Madiân, et qu'il prit pour femme Sephora, l'une des sept filles du prêtre Jethro. Au Ch. 4 v. 18 et 20, on peut lire aussi que quand Moïse reçut de Dieu l'ordre de retourner en Egypte, « de retour auprès de Jethro, son beau-père, [...] il prit sa femme et ses fils, il les fit monter sur des ânes et retourna en Egypte. » Koush_2

(Koush et le pays de Madiân qui couvre toute la péninsule où se trouve le Mont Sinaï)

 

            Nous savons tous que la Bible est très elliptique sur la peinture de certains personnages. Sur l'épouse de Moïse qui est une noire venue de Koush ou appelée Koushite parce que noire, le Livre Saint reste très avare. Il mentionne qu'elle est Koushite seulement quand le frère et la sœur de Moïse ont manifesté leur animosité à son égard. Tant que ce sentiment n’a pas été exprimé, nulle part il n’est dit qu'elle est Koushite. Selon la Bible, visiblement, ce serait son statut d'étrangère noire qui est la cause de la désapprobation de Aaron et Miriam. Et l'intervention de Dieu pour punir Miriam en la frappant de la lèpre de manière miraculeuse est pleine de sens pour tout le peuple de Dieu hier comme aujourd'hui. La présence de cette femme noire parmi les Hébreux et le regard qui est porté sur elle va même pousser Dieu à insérer dans les tables qu’il donnera à Moïse, une loi protégeant les étrangers. C’est dire combien cette femme noire, l'épouse de Moïse, a été aux yeux de Dieu aussi importante que celui qu’il a chargé de libérer les Hébreux.

 

 

Tsippora__femme_de_Mo_se            Tsippora, le roman de Marek Halter auquel m'a conduit ma curiosité, tente de combler le vide laissé par la Bible concernant cette épouse pour laquelle Dieu a fait des miracles quand elle a été menacée par les hébreux par le biais du frère et de la soeur de son époux. On peut penser qu'en écrivant ce livre, Marek Halter a dû certainement se dire : « il faut vraiment que cette femme soit très importante dans la vie de Moïse pour que Dieu intervienne directement pour réprimander Aaron et punir sévèrement Miriam ! ». En tout cas le portrait qu'il donne ici de Tsippora est digne de la grandeur de la Bible elle-même. D'autre part, quand on lit ce livre, on comprend aisément pourquoi Moïse n'a pas suivi les Hébreux en terre promise après les avoir libérés d'Egypte. La restitution de la vie de cette femme biblique est à la fois très humaine et exemplaire à l'image de toutes celles que le Livre Saint nous présente comme bénies de Yahvé. C'est aussi l'un des rares romans écrit par un auteur blanc où l'héroïne noire reçoit tous les attributs d'un être admirable. Marek Halter rejoint donc Claire de Duras, l’auteur de Ourika dont l’héroïne noire devint l’idole de tout un peuple blanc au 19è siècle.

 

            Toutefois, certains, comme moi, ne manqueront pas de relever le subterfuge inventé par l'auteur pour contenter le lecteur Européen blanc qui a du mal à admettre qu'un Madiânite peut être noir. On oublie bien souvent que de la même façon qu'à l'époque de l'esclavage, presque tous les noirs qui faisaient les délices des salons aristocratiques et bourgeois de France étaient considérés comme des Sénégalais, de même à l'époque des récits bibliques tout ce qui était noir était appelé éthiopien, égyptien, nubien, ou koushite. A une époque plus récente, dire que tel est un maure voulait dire qu’il est noir, et dire que tel est « un tirailleur sénégalais » voulait dire qu'il était un soldat noir de l'armée coloniale française. On oublie aussi qu'aujourd'hui, parmi nous, on dit que tel ou tel est africain et cela tout simplement parce qu’il est noir. Sephora est donc appelée la Koushite, non pas forcément parce qu'elle vient du pays de Koush mais certainement parce qu'elle est tout simplement noire comme son père et ses soeurs. Quant à ces derniers, à aucun moment la bible ne parle d'une quelconque animosité à leur égard nécessitant une justification par la couleur de leur peau. Normalement quand on écrit un livre rien ne nous oblige à préciser si nos personnages sont blancs ou noirs si aucune circonstance ne l'exige. La Bible respecte scrupuleusement ce principe. D'autre part, affirmer qu'il n'y avait point de noirs hors de l'Afrique à l'époque de la fuite d'Egypte des hébreux serait un grossier mensonge. Si Sephora est noire, pourquoi serait-il exclu que son père Jethro le soit également ?       

 

 

Raphaël ADJOBI

 

 

Titre : Tsippora (318 pages)

 

Auteur : Marek Halter

 

Editeur : Robert Lafont ; collect. Pocket

 

                (La Bible au féminin)   

Posté par St_Ralph à 15:32 - Littérature (Essais, romans) - Commentaires [45] - Permalien [#]

17 août 2010

Ourika (Madame de Duras)

                    Ourika, la première grande héroïne noire

                                  de la littérature occidentale

 

 

Ourika_1            L’esclavage étant interdit sur le territoire français, une mode étrange se répandit dans la deuxième moitié du XVIIIè siècle : des négrillons arrachés d’Afrique, qu’on sauvait pour ainsi dire de l’esclavage des colonies, étaient offerts ça et là à de riches aristocrates et à des bourgeois qui en faisaient les délices exotiques de leurs demeures ou de leurs salons (1). C’est ainsi qu’une fillette emmenée du Sénégal (tout ce qui venait du Sénégal, alors le point de rassemblement des esclaves, était faussement baptisé sénégalais) recevra une éducation aristocratique et finira sa vie comme religieuse dans un couvent parisien au début du XIXè siècle.

 

            C’est de son couvent que la religieuse Ourika, malade, confie à son médecin le chagrin qui a ravagé sa vie et l’a conduite au bord de la tombe. N’est-il pas toujours vrai que pour nous guérir, les médecins ont besoin de connaître les peines qui détruisent notre santé ?

 

            Ourika raconte donc son arrivée en France à l’âge de deux ans, son éducation et sa formation intellectuelle auprès de Madame de B. qui « s’occupait elle-même de ses lectures, guidait son esprit, formait son jugement ». Mais, à quinze ans, elle prend brutalement conscience de sa couleur comme le signe  par lequel elle sera toujours rejetée, le signe qui la séparait de tous les êtres de son espèce, « qui la condamnait à être seule, toujours seule ! jamais aimée ! » La voilà donc une étrangère parmi ses semblables. Dans sa douleur, la douce compagnie de sa maîtresse et de ses deux fils ne lui sont d’aucun secours.

 

            Quand éclate la Révolution, elle pense un moment que dans le grand désordre des événements de 1792, elle pourrait trouver sa place en se lançant dans l’action et en montrant quelque qualité qui serait appréciée et ferait oublier la couleur de sa peau. Pensée vite chassée, car « bientôt leur fausse philanthropie cessa de l'abuser, et elle renonça à l'espérance, en voyant qu'il resterait encore assez de mépris pour elle au milieu de tant d'adversités. » Elle se replia donc sur son chagrin, se persuada qu’elle mourra sans laisser de regrets dans le cœur de personne, elle qui ne sera jamais « la sœur, la femme, la mère de personne ! » Il ne lui restait que le couvent ! Mais la vérité, c’est que le chagrin qui ruinait sa santé était encore plus profond que celui que lui causait la couleur de sa peau.

       

            Il semble que ce court roman (50 pages) eut un formidable succès au moment de sa parution en 1824. Il y eut même une mode Ourika en France : rubans, blouses, colliers, pendules, vases « à l’Ourika ». Le roman arracha des larmes à Goethe, fut salué par Châteaubriand qui hissa son auteur, Madame de Duras, au même rang que Mme de Lafayette et Mme de Staël, figures emblématiques du classicisme et du romantisme. Sainte Beuve et Stendhal saluèrent également le talent de l’auteur. Pourtant, Ourika est tombé dans l’oubli. Notre siècle verra-t-il sa résurrection ? Il est vivement conseillé de lire l’ensemble du dossier très instructif - réalisé par Virginie Belzgaou - qui accompagne le roman afin de saisir tout le retentissement de l’œuvre et ses qualités littéraires.

            Ourika n’est nullement une apologie du Noir au XIXè siècle. Ce roman ne semble pas non plus écrit pour servir d’étendard aux abolitionnistes de l’époque. Ourika n’est pas non plus une sorte de Lettres persanes permettant de voir la société française sous un regard étranger. Ourika n’est rien de tout cela parce que le personnage est une aristocrate noire avec les préjugés de l’aristocratie blanche au sein de laquelle elle a été élevée. Mais ce n'est pas pour autant que les lecteurs noirs devront hâtivement la qualifier de "peau noire, masque blanc", pour reprendre l'expression de Frantz Fanon. Le charme d’Ourika, c’est que pour la première fois dans la littérature européenne – comme l’a déjà remarqué un romancier anglais – un écrivain blanc pénètre dans une conscience noire avec élégance et sincérité au point de permettre à des lecteurs blancs de s’identifier au personnage. Quant à moi, j'ai vu en Ourika une Princesse de Clèves noire.

(1) Du XVIIè au début du XXè siècle, Le salon n’est pas une simple pièce, mais un des lieux essentiels de la vie mondaine et culturelle : femmes de la noblesse et de la grande bourgeoisie y reçoivent les élites sociales, intellectuelles et, à partir du XIXè siècle surtout, les élites politiques de leur époque.

 

 

Raphaël ADJOBI      

 

Titre : Ourika (50 pages)

Auteur : Madame de Duras (Claire de Duras)

Edition : Gallimard, 2007 (Collection : Folioplus classiques)

Posté par St_Ralph à 12:47 - Littérature (Essais, romans) - Commentaires [24] - Permalien [#]

05 août 2010

L'affaire de l'esclave Furcy (Mohammed Aïssaoui)

L’affaire de l’esclave Furcy (Mohammed Aïssaoui)

 

L_affaire_Furgy            Le problème de tout un pan de l’histoire humaine, c’est que les victimes ne laissent pas de trace écrite. Pour ce qui est des esclaves, outre le problème d’absence d’identité dans les actes d’état civil, nous avons peu de traces de ces milliers d’enquêtes qui ont émaillé les siècles pour juger de l’application du Code noir, peu de traces de ces milliers de procès et condamnations entraînant mutilations et pendaisons. C‘est ce silence résultant de « cette absence de textes et de témoignages directs sur tout un pan d’une histoire récente » que ce livre veut dénoncer par l’intermédiaire du combat judiciaire le plus audacieux qu’un Noir ait livré au nom de sa liberté. Car le combat judiciaire de l’esclave Furcy révèle, plus que tous les traités, le caractère diabolique de la machine judiciaire coloniale toute vouée à son modèle économique.

 

            L’affaire de l’esclave Furcy commence en octobre 1817 à l’île Bourbon (La Réunion) quand, à 31 ans, il découvre à la mort de sa mère que celle-ci était affranchie depuis 26 ans. Puisqu’il n’avait pas sept ans au moment de cet affranchissement, Furcy était normalement né libre au regard de la loi coloniale. Son état d’esclave est donc injustifié, illégal. L’affaire prend fin vingt sept ans plus tard à la Cour de cassation à Paris, le 23 décembre 1843, cinq ans avant l’abolition de l’esclavage en France. Ce livre est en fait l’extraordinaire combat d’un homme sur le chemin de la liberté. Un combat administratif que l’auteur qualifie avec justesse de « guerre des papiers ».

 

Quand il apprend qu’il est né libre, Furcy ne prend pas la fuite. Il décide de faire entendre son droit devant le tribunal colonial. Pourtant, Furcy avait la loi coloniale régie par le Code noir contre lui puisqu’elle stipule qu’un esclave ne peut attaquer son maître en justice. Selon cette même loi, c’est le maître qui doit porter la plainte de l’esclave devant le tribunal. Tout être humain sous tous les cieux, à toutes les époques, reconnaîtra par ce subterfuge qu’aucun esclave ne peut dénoncer les mauvais traitements dont il est l’objet. En clair, l’esclave n’a aucun droit car pour en avoir un, il faut avoir le droit de faire appel à un tribunal pour vous rendre justice.

 

            Dans ces conditions, comment donc Furcy peut-il espérer atteindre son but ? Cette question nous permet de toucher l’autre aspect du livre que Mohammed Aïssaoui a plusieurs fois souligné. Si ce procès n’a pu être vite classé comme tous les autres, c’est non seulement grâce à « la détermination, l’obstination et la patience » de ce jeune esclave, mais grâce également au « souci de l’autre qui fait avancer le monde » qui l’animait. Oui, nous pouvons être convaincus avec l’auteur que Furcy a tenu à aller jusqu’au bout de son combat parce qu’il était « conscient que sa démarche dépassait sa personne ». Il savait qu’il devait poursuivre ce combat pour ces juges blancs intègres qui ont risqué leur carrière pour prendre sa défense, il le devait pour sa famille et pour tous les abolitionnistes. Oui, il devait continuer ce combat pour ceux qui comme lui avaient « le souci de l’autre », le souci de l’altérité.

 

            Afin que ce récit qui est une véritable « guerre des papiers » ne soit pas fastidieux, Mohammed Aïssaoui a choisi de tisser la toile de la fiction entre les pièces historiques, reliant les unes aux autres comme pour établir une cohérence qui, en les animant, fait ressurgir le visage et la vie de Furcy. Mais le conflit latent entre colons et « Français » (entendons métropolitains) que souligne le livre n’est point l’œuvre de la fiction mais bien la réalité sociale que révèlent les nombreuses plaidoiries, les nombreuses lettres des colons qui tenaient à tout contrôler jusqu’aux arcanes de la justice sur l’île. Le fait que la réglementation royale impose que le plus haut magistrat ne soit pas un natif de l’île ni marié à une créole, en d’autres termes que le procureur général - obligatoirement nommé par la France - doit être sans intérêt avec la colonie, engendrait irrémédiablement les attaques des colons qui voyaient dans toute décision qui ne leur était pas favorable un sabotage de l’économie de Bourbon. C’est le même climat conflictuel entre colons et « Français » que nous révélait déjà le livre Des juges et des nègres de Caroline Oudin-Bastide. L’affaire Furcy se révèle donc, à travers les textes officiels du procès, une belle peinture de l’esprit colonial qu’il faut absolument connaître avant d’entreprendre de juger de la passivité des Noirs dans les colonies. Esprit colonial qui survivra à l’abolition en 1848 où, même dans les discours favorables à la fin de l’esclavage, on fera du propriétaire blanc le père et du travailleur noir l’enfant. Dans le même esprit, on verra la naissance de deux devises : Liberté, Egalité, Fraternité pour les Blancs, Dieu, la France et le Travail pour les Noirs.   

 

            Réjouissons-nous que les sept lettres de Furcy au procureur général Gilbert Boucher ainsi que le dossier constitué par ce dernier depuis l’île de la Réunion, - dossier qu’il a continué à étoffer loin de l’île - nous soient parvenus aujourd’hui. Il ne faut pas, en effet, perdre de vue que la destruction des documents touchant l’esclavage et les jugements expéditifs des tribunaux coloniaux ont souvent brûlé, surtout à l’approche de l’abolition, pour effacer les traces des passés liés à l’esclavage et aux affaires judiciaires. Ainsi, mis à part les nombreuses personnes en France qui s’appellent Négrier comme la marque indélébile du forfait de leurs ancêtres, beaucoup se réjouissent aujourd’hui de n’avoir aucune trace de leur passé se rattachant à l’esclavage des Noirs. Les archives qui ont brûlé ça et là les ont donc lavés de leur passé.

            Si les hommes politiques français étaient justes, au moment où ils ont le souci d’élever au rang de gloire nationale un jeune homme qui écrit à sa mère pour lui dire qu’il va mourir, ils songeraient à un homme qui, emprisonné puis exilé, aura durant vingt-sept ans mené un combat contre l’injustice pour le triomphe de la Liberté. N’est-il pas vrai qu’ils admirent Nelson Mandela qui, dans sa longue captivité, mena le même combat ? Qu’ils apprennent alors qu’avant Mandela, il y eut Furcy.

Raphaël ADJOBI                               

Titre : L'affaire de l'esclave Furcy (190 pages)

Auteur : Mohammed Aïssaoui

Edition : Gallimard, mars 2010.

Posté par St_Ralph à 22:41 - Littérature (Essais, romans) - Commentaires [0] - Permalien [#]

29 juillet 2010

Sékou Touré, Patrice Lumumba, mes étoiles des indépendances africaines (1)

                   Sékou Touré, Patrice Lumumba,

 

      mes étoiles des indépendances africaines (1)

 

            J'ai toujours considéré injuste le sort qui est réservé à Sékou Touré dans l'histoire de l'Afrique. Ignoré, Oublié. Quand j'ai été quelque peu instruit de l'histoire de Patrice Emery Lumumba, je me suis dit que ces deux hommes mériteraient d'être élevés au rang d'idoles de la lutte pour les libertés en Afrique. Mais approchant les tableaux de plus près, j'ai dû tempérer mes ardeurs idolâtres à l'égard de l'homme de Conakry avant de découvrir la grandeur de son combat pour la dignité de l'homme africain. Pour en arriver là, j'ai considéré les contextes et les discours qui ont causé la perte de l'un et de l'autre.

 

 

S_kou_Tour__2 Sékou Touré : C'est le 25 août 1958 à Conakry devant le général de Gaulle en tournée pour proposer aux chefs d'Etats africains son projet de Communauté franco-africaine que Sékou Touré va devenir célèbre avec sa formule « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l'opulence dans l'esclavage ». Pendant longtemps, comme bien d'autres certainement, je m'en suis tenu à cette formule pour lui tresser des lauriers. Mais en lisant la totalité du discours, on peut vraiment se demander ce que recherchait l'homme.

 

            Partant de l'éloge de la résistance française au nazisme qu'il qualifie de « force du mal », Sékou Touré fait entendre à son hôte que les Africains sont passionnés par les valeurs essentielles qui ont animé la France durant la deuxième guerre mondiale : la Liberté et la Dignité. Raisons pour lesquelles l'Afrique s'est jointe « sans justification apparente » au combat de la France.

 

            Je pense sincèrement que dès ce préambule, de Gaulle avait compris ce à quoi Sékou Touré voulait en venir. Dès lors, il a dû commencer à trouver ce discours long et lassant en attendant les termes clairs et définitifs de la décision du chef guinéen.

 

            Sékou Touré fait ensuite le procès des « structures économiques et politiques héritées du régime colonial » qui ont freiné, selon lui, « l'épanouissement des valeurs de l'Afrique » et créé par la même occasion « le désordre moral ».  Propos audacieux et presque irrévérencieux pour ce qui est de l'expression « désordre moral » jeté à la face de son hôte. « Nous voulons corriger fondamentalement ces structures », assure-t-il. Hâtons-nous d'en finir, a dû se dire le président français.

 

            Mais Sékou Touré ne veut pas aller droit au but ; et comme pour adoucir le coup final, il parle de « la nécessité de rechercher les voies les meilleures (d'une) émancipation totale ». De Gaulle a dû se dire « pas avec moi ! » Puis l'orateur se montre philosophe parlant des multiples aspects du bonheur pour retenir le premier de tous, du moins celui qu'il croit être propre aux Africains, qui est la Dignité. « Or, il n'y a pas de Dignité sans liberté, car tout assujettissement, toute contrainte imposée et subie dégrade celui sur qui elle pèse, lui retire une part de sa qualité d'homme et en fait arbitrairement un être inférieur. NOUS PREFERONS LA PAUVRETE DANS LA LIBERTE A L'OPULENCE DANS L'ESCLAVAGE. » 

 

            Je suppose aisément qu'à partir de cet instant, le général de Gaulle n'a plus écouté l'orateur. Une fois la volonté d’indépendance clairement exprimée et entendue, son esprit a dû se focaliser sur les moyens à mettre en oeuvre pour donner une leçon à ce « prétentieux » de Sékou Touré. On a du mal à imaginer que devant unchef d'Etat considéré comme ami on puisse lancer de telles paroles. Insolence ? Manque de diplomatie ? Volonté de se faire remarquer comme un original ? On pourrait croire qu’il ya un peu de tout cela dans le comportement de Sékou Touré. J’avoue l’avoir cru aussi.

 

                       C'est seulement à la fin de son discours que l’homme de Conakry va donner sa réponse au projet de Référendum prévu pour le 28 septembre et pour lequel Charles de Gaulle a fait le déplacement en Guinée. Ce projet d'une communauté franco-africaine, Sékou Touré n'en veut pas parce qu'il n'est, selon lui, qu'un déguisement de l'empire colonial français. Aussi, il dit « NON de manière catégorique à tout aménagement du régime colonial ». Pourtant, il n'envisage pas la « solution destructive d'une séparation ».  « Nous sommes Africains et nos territoires ne sauraient être une partie de la France. Nous serons citoyens de nos Etats africains, membres de la communauté franco-africaine ». Des états africains indépendants mais librement associés à la France ; voilà ce que voulait le chef guinéen.

 

            Ce que proposait Sékou Touré, c'est ce qui sera finalement accordé aux états africains à partir de 1960 : l'indépendance des pays francophones sous contrats privilégiés avec la France. Mais puisqu'il a osé avoir eu raison trop tôt, on le lui fera payer très cher.

 

 

                                                          La punition

 

            Dans son allocution, le leader guinéen avait souligné que l'un des « attributs de souveraineté » était la monnaie ; attribut qui serait confisqué par le projet de Communauté franco-africaine que proposait Charles de Gaulle. Aussi, avait-il dans le secret fait frappé des billets guinéens par l'intermédiaire de l'Angleterre. Mais les blancs sont bien solidaires. Dès le lendemain de la mise sur le marché de cette monnaie, la France inonde la Guinée de faux billets de banque faisant ainsi capoter le rêve de Sékou Touré qui passa donc le plus clair de son temps à séparer le vrai du faux. Voilà, comment on assassine un pays pour ensuite accuser ses gouvernants d'être des incapables. Il m'a fallu une émission de la radio France Inter pour le savoir. Comme si cela ne suffisait pas, comme au temps de l'esclavage, - pas très lointain - la France a, ensuite, encouragé des oppositions au leader guinéen et les a armées. La réponse de Sékou Touré fut sanglante ! A partir de ce moment, l'homme a commencé à tirer sur tout ce qui bougeait hors de ses projets. Pour bien faire, on l'affubla de l'adjectif « paranoïaque ». Alors pendant un temps, la France envisagea s'appuyer sur la Côte d'Ivoire pour une intervention en Guinée. Mais nul ne sait pourquoi ce projet n'a finalement pas vu le jour.

 

            Force est de constater que la France a empêché Sékou Touré de montrer ce dont il était capable par pur ressentiment à son égard d’abord, ensuite pour éviter que le succès de son entreprise n’entraîne d’autres pays dans son sillage. C’est d’ailleurs la première règle que tous les colons appliquent aux colonisés, tous les dominateurs aux dominés. Hier comme aujourd'hui, les pays européens se sont appliqués et s'appliquent à faire en sorte que les rêves d'émancipation des pays pauvres se transforment en cauchemar. Sékou Touré n’est donc pas responsable de l’échec de son projet d’émancipation. La France et les valets guinéens qu’il a suscités en sont les premiers responsables. S_kou_Tour__3

 

 

                          Les raisons du ton du discours de la discorde

 

            C'est plusieurs années plus tard, sous François Mitterrand, que Sékou Touré va pouvoir expliquer le ton ferme et presque irrévérencieux de son discours d'août 1958. Les copies de sa conférence de presse devant les journalistes français circulent aujourd'hui dans les Kiosques du sud de la Côte d'Ivoire. Sékou Touré y est excellent, clair, méthodique... et lassant parce que toujours trop long. Heureusement que j'ai eu connaissance de cet enregistrement ; sinon je m'en serais tenu à mon premier sentiment et aurais fait de l'homme un insolent, un prétentieux.  

 

            Ce que l'on peut retenir, c'est que tous les partis africains francophones avaient, à l'époque coloniale, demandé à ce qu'il soit noté dans le projet de Référendum sur la nouvelle communauté franco-africaine « que les pays africains seraient libres, le moment venu, d'évoluer vers l'indépendance. » Devinez qui était le rapporteur de la réunion des partis africains proposant cette clause à Charles de Gaulle ? Sékou Touré ! Mais le général de Gaulle a estimé sa position, et donc son projet, non négociable ; « la constitution même lointaine de self-governments est à écarter » (Conférence africaine française de Brazzaville / 30 janvier- 8 février 1944 /Paris, 1945 ; cité par Jacques Dumont, in « L'amère patrie », p. 120, éd. Fayard). A Brazzaville, en réponse aux partis africains, le général réaffirme la souveraineté inconditionnelle et non négociable de la France : « Il appartient à la nation française et il n'appartient qu'à elle de procéder le moment venu aux réformes impériales de structure qu'elle décidera dans sa souveraineté. »(Cité par Jacques Dumont, in « L'amère patrie », p. 120). Quelle arrogance ! Quel mépris ! Quelle France fière de sa puissance et de son autorité !

 

            C'est donc clairement face à cette fermeté de Charles de gaulle et devant l'attitude de ses amis africains qui pliaient l'échine que Sékou Touré a pris ses responsabilités pour dire que la demande dont il est le rapporteur est également non négociable ! Voilà donc ce qu'il faut savoir pour comprendre le discours d'août 1958 ; un discours de combat pour l'indépendance de l'Afrique. C'est un devoir pour tous les Africains de ne pas oublier le combat de celui qui n'a jamais voulu renoncer à sa dignité devant l'arrogance et le mépris de la France. En brisant le projet de Sékou Touré pour ne pas voir paraître son rayonnement, c'est la vraie indépendance de l'Afrique que de Gaulle a confisqué et que ses successeurs s'emploieront à entretenir. Quant à ceux qui persisteraient à rendre Sékou Touré seul responsable de l'échec de son pays, malgré les détails historiques que je donne ici, je répondrais en paraphrasant notre ami Rudy Edme (blogueur haïtien) que ce n'est pas parce qu'un pays a fracassé son destin qu'il n'avait pas le droit de se révolter. 

 ° Sékou Touré, Patrice Lumumba (2)

Raphaël ADJOBI

Posté par St_Ralph à 12:52 - Histoire - Commentaires [31] - Permalien [#]

26 juillet 2010

Côte d'Ivoire : le combat de Théophile Kouamouo, arrêté pour "vol" de document administratif

Côte d'Ivoire : le combat de Théophile Kouamouo,

   arrêté pour « vol » de document administratif 

               Th_ophile_Kouamouo Au moment où je mets ce billet en ligne, j'ignore tout du déroulement du procès devant fixer le sort du journaliste Théophile Kouamouo et de ses deux confrères arrêtés à Abidjan suite à la révélation, dans Le Nouveau Courrier (n° 043 du mardi 13 juillet 2010 et jours suivants), du "livre noir de la filière café-cacao". Verdict aujourd'hui 26 juillet 2010 ?

            Le 13 juillet, alors en vacances en Côte d'Ivoire depuis une semaine, j'achète pour la première fois un numéro du Nouveau Courrier. Ne me souvenant pas du nom du journal, j’avais demandé à la libraire : « n'avez-vous pas le journal de mon ami Théophile kouamouo ? » Après avoir trouvé l'objet grâce à l'un des vendeurs plus au fait des publications, elle me le tend en disant : « parmi tous les journaux que vous voyez, vous n'achetez que celui de votre ami ? » Sourires ! Du journal acheté au Plateau (quartier des affaires), je ne lirai que l'éditorial de Théophile Kouamouo, « Indépendants... grâce à vous ! » et quelques éléments du « dossier noir de la filière café-cacao (1) ». Je m'étais même promis d'acheter les deux numéros suivants afin d'avoir la totalité de ce dossier. Malheureusement, les vacances ont eu raison de mon désir. Mais toute la journée, c'est le contenu de l'éditorial qui m'a poursuivi. J'étais sûr de tenir là des éléments qui me serviront un jour contre les Africains qui ne tarissent pas d'éloge à l'égard de la presse française, et contre les journalistes français méprisants quand il s'agit de parler de leurs confrères africains qu’ils jugent moins professionnels.

Th_ophile_Kouamouo_2            La veille de mon départ pour la France, le 20 juillet, j'achète - à Bonoua - un autre numéro du Nouveau Courrier sans même jeter un regard à sa Une. Deux jours après,  en France, c'est sur Internet, grâce au Pangolin, puis à Gangouéus, que je découvre l'arrestation de Théophile Kouamouo. Je cours aussitôt à ma valise non encore totalement défaite et en sors mes deux journaux ! J'avais l'information à portée de main depuis la Côte d'Ivoire dans le dernier numéro acheté !

            Je ne voudrais pas ici m'attarder davantage sur ma négligence due certainement à mon esprit de vacancier remettant toutes mes lectures à plus tard. Je voudrais tout simplement joindre ma voix à mes amis internautes (Le pangolin, Gangouéus, Hilaire, Africanus) pour dire mon soutien à Théophile et à ses confrères dans l'épreuve qu'ils traversent et que j'espère de courte durée. Toutefois, je voudrais pousser plus loin mon propos en soulignant un fait qui me semble d'une grande importance. Généralement, les héros meurent par ce qui a fait leur gloire ; et parce qu'ils n'ont pas voulu changer d'esprit et de combat au moment de leur perte, ils demeurent des héros dans nos coeurs.

            Ce qui a fait la réputation de Théophile Kouamouo aux yeux des Internautes et de bon nombre de ses lecteurs, c'est le refus d'abdiquer devant les ennemis de la vérité souvent partisans de « la Ligne éditoriale » qu’affectionnent les journaux français. C'est ce combat qu'il menait encore dans son article « Indépendants... grâce à vous ! » évoqué plus haut. Il y parle de la liberté de presse aujourd'hui menacée en France - pour ne pas dire inexistante - par le fait que le journal Le Monde, considéré par tous comme le repère de la liberté en matière de journalisme,  venait d'être racheté en ce mois de juillet 2010 « par un conglomérat privé. Un conglomérat dans lequel on retrouve Pierre Bergé, figure de l'industrie du luxe en France et mécène - qui a apporté son soutien lors de la dernière présidentielle à la socialiste Ségolène Royale - ; Xavier Niel, entrepreneur médiatique qui possède le fournisseur d'accès Internet Free ; et Mathieu Pigasse, banquier. »

            Ce que notre ami Théophile Kouamouo dénonce, c'est le fait qu'aujourd'hui, tous les grands journaux français soient entre les mains de conglomérats privés. Un phénomène occidental qu'il juge dangereux pour la démocratie. En effet, pour être indépendant, un journal doit être contrôlé par ses journalistes, « eux-mêmes regroupés dans une société de rédacteurs ». Au regard de la perte de liberté que vivent les journalistes français, Théophile Kouamouo souligne que la presse ivoirienne souvent considérée comme acquise à la cause des hommes politiques et donc moins professionnelle et indigne d'intérêt « est dans son ensemble plus libre et plus diversifiée que la presse française ». C'est sans doute de cette extrême liberté que proviennent d'ailleurs ses excès. Par contre, la Valse des journalistes français actionnée à distance par les hommes politiques par l'intermédiaire des grands patrons n'est pas ce que vivent les journalistes Ivoiriens. Ce phénomène très connu dans la presse télévisée que l'article « Rire et sanctions » du Nouvel Observateur du 1er au 7 juillet 2010 souligne touche aujourd'hui tous les grands journaux français, sans exception.

            Il convient donc de ne voir dans leur entêtement à ne point révéler la source de leur information que la volonté de Théophile Kouamouo, de Saint-Claver Oula et de Stéphane Guédé, de rester attachés à la liberté de la presse ivoirienne. Ce qu'ils vivent ne doit absolument pas être interprété comme un manque de liberté de la presse en Côte d'ivoire mais bien le contraire. C'est parce que ces jeunes journalistes sont convaincus d'exercer leur métier comme il convient dans une réelle démocratie qu'ils restent fidèles aux règles qui régissent le journalisme. D'ailleurs, selon Le Nouveau courrier du 20 juillet 2010, « le gouvernement ivoirien souhaite la libération des trois journalistes emprisonnés ». C'est donc au pouvoir judiciaire de ne pas se montrer trop zélé à satisfaire les désirs des prétendus « grands » du pays qui, n'ayant pas d'autorité sur des journalistes indépendants chercheraient à les atteindre par le pouvoir qu'ils peuvent exercer sur certaines branches de la Justice. Les journalistes n'ont commis aucun cambriolage, n'ont subtilisé aucun document. Doivent-ils être condamnés pour violation de l'article 73.3 de la loi de 2004 sur la presse stipulant que « la diffusion d'information, même exacte, est interdite si elle se rapporte au contenu d'un dossier de justice non encore évoqué en audience publique » ? (communiqué du CNP, publié par Le Nouveau Courrier du 20 juillet). Doivent-ils se taire quand une information leur tombe entre les mains ? Les journalistes ivoiriens sont déjà dans la démocratie par leur liberté de parole et d’enquête ; aux « grands » et aux différentes institutions du pays de les rejoindre.

Raphaël ADJOBI

Posté par St_Ralph à 11:09 - Actualités ivoiro-françaises - Commentaires [0] - Permalien [#]

28 juin 2010

Homme Invisible, pour qui chantes-tu ? (Ralph Ellison)

        Homme invisible, pour qui chantes-tu ?

 

            Homme_invisibleLire ce classique de la littérature noire américaine, c'est plonger au coeur des Etats-Unis des années trente sortant fraîchement du bain de l'esclavage. Volumineux et passionnant de la première à la dernière page, Homme invisible, pour qui chantes-tu ? est assurément un « pavé » magnifique qui mérite - sans exagération aucune - d'être classé au rayon des romans exceptionnels. Un roman au souffle puissant, franc et dur. Le lecteur ne peut en ressortir qu'éprouvé, haletant comme ayant été constamment au bord de l'asphyxie.

            A quatre vingt-cinq ans, le narrateur décide de revenir sur sa vie qu'il comprend avoir été vécue sous le sceau de l'invisibilité. Tout le livre se présente d'ailleurs comme une définition puis une ample explication de cette invisibilité. C'est sans doute pour cette raison que son nom n'est jamais prononcé dans le roman qui s'organise en deux étapes.

            Dans le premier mouvement, les actions se situent dans le sud esclavagiste où étudie le jeune homme tendu vers un avenir glorieux comme on gravit une montagne les yeux rivés sur son sommet. Ce qui domine ce moment du récit et semble lui conférer sa trame essentielle, c'est le sentiment de honte du Noir qui l'anime. Aussi, seule l'aspiration vers ce que l'homme blanc proposait lui semblait, ainsi qu'aux autres étudiants noirs, l'idéal aimé, « aimé comme les vaincus en arrivent à aimer les emblèmes des conquérants ». On comprend donc que le héros ne cherche que sa réussite personnelle pour sortir de « cette île de honte ». Pour y parvenir, il est prêt à suivre « cette voie étroite et rectiligne » tracée devant les étudiants noirs par les blancs. Puisque tout ce qui se faisait dans le sud américain d'alors était fait sous le regard et la bienveillance de l'homme blanc, que tout s'accomplissait comme devant un tribunal, comme si le ciel « était l'oeil injecté de sang d'un homme blanc », il choisit de croire à « la main toute de bienveillance tendue pour aider les pauvres êtres ignorants que sont les Noirs à sortir de la fange et des ténèbres ». On n’est pas loin d'un certain mysticisme si ce n'est pas une théorisation de l'infériorité du Noir par rapport au Blanc. Jusqu'où peut-on s'humilier pour atteindre son but, peut se demander le lecteur ?

            Même quand un incident le précipitera hors de l'université et qu'il se retrouvera dans la zone nord des Etats-Unis où la rencontre brutale avec la relative liberté qui y règne lui donnera l'impression d'être un chien errant, il gardera cette foi chevillée au corps. Ce changement d'espace géographique et d'habitudes radicalement opposées à celles du sud constitue pour ainsi dire le deuxième mouvement du roman. Quand la terre semblera se dérober sous ses pieds, alors qu'on l'attend revenir de ses illusions, son talent d'orateur le raccroche à d'autres illusions. Le lecteur suit alors ses péripéties en ayant constamment le sentiment que le drame n'est pas loin. On a sans cesse l'impression qu'on est dans le souffle d'une tempête ou d'un cyclone et que tôt ou tard (mais plutôt tôt que tard), l'irréparable s'accomplira. A aucun moment, l'auteur ne laisse au lecteur le temps de reprendre son souffle. La chaîne des événements dans lesquels le héros est régulièrement plongé le fait vivre comme en apnée.

            Finalement, quand nourri d'une multitude d’expériences on prend conscience que l'on est invisible, que ceux qui « s'approchent de vous ne voient que votre environnement, eux-mêmes, ou les fantasmes de leur imagination, tout et n'importe quoi, sauf vous », que faites-vous ? Notre héros pense qu'il est alors temps de profiter de cette invisibilité ! A cette pensée, le lecteur jubile et s'attend à une revanche sur la société. Mais c'est à ce moment là, au moment où il lance son défi à la face de la société à la manière de Rastignac dans le père Goriot, qu'il ne maîtrisera plus rien. Il sera alors emporté par le flot des événements qu'il sera loin de comprendre tout à fait.         

            Il semble que le livre n'a pas rencontré l'approbation de bon nombre d'écrivains noirs américains parce que, selon l'éditeur, il suivait trop étroitement les canons de la littérature blanche forcément anglo-saxonne. A vrai dire, il faut se demander si cette désapprobation ne viendrait pas du fait que l'auteur étale trop ouvertement le complexe d'infériorité que nourrissait le Noir vis à vis du Blanc. A moins que ce soit la révélation des stratégies que développaient les Noirs opprimés.  Car face à cette domination blanche, les Noirs instruits construisaient parallèlement une sorte de pouvoir souterrain. Dans la première partie du roman consacrée à la vie du héros étudiant, est en effet développée toute une philosophie du pouvoir individuel selon les Noirs. Tous ceux qui semblaient de parfaits modèles d'humilité et de soumission se révélaient, loin des yeux des Blancs, de parfaits stratèges pour accéder au pouvoir ou le conserver. Ainsi, certains portraits apparaissent même effrayants parce que constituant une vraie personnification de l'hypocrisie. C'est sans doute la révélation de tout cela qui ne fut pas du goût de certains lecteurs noirs du début du XX è siècle.

Raphaël ADJOBI

Titre : Homme invisible, pour qui chantes-tu ? (614 pages)

Auteur : Ralph Ellison

Editeur : Bernard Grasset ; collect. Les Cahiers Rouges.

Posté par St_Ralph à 13:42 - Littérature (Essais, romans) - Commentaires [14] - Permalien [#]

18 juin 2010

Félix Eboué, le deuxième homme de l'appel du 18 juin 1940

Félix Eboué, le deuxième homme de l’appel du 18 juin 1940

 

ou le héros Noir chassé de l’histoire de la résistance française

 

F_lix_Ebou__et_de_Gaulle            Rares sont les Français de ce XXI è siècle qui connaissent le nom de Félix Eboué. Parmi les élèves, étudiants et même les enseignants, rares sont ceux qui, dans un manuel scolaire ont eu l'occasion de découvrir son image ou lire des textes parlant de son rôle dans l’histoire de la France. Pourtant, sans cet homme, il est certain que la place du Général de Gaule et celle de la France résistante auraient connu tout un autre visage dans l’Histoire de la deuxième guerre mondiale.

 

Pour comprendre cela, il convient de restituer quelques faits. Quand la France a été défaite en un mois par l’armée allemande (10 mai 1940, elle envahit la France par les pays voisins du nord et entre dans Paris le 14 juin), dès le 16 juin, on discute au sein du gouvernement sur la continuation ou non de la guerre en constituant un front en Afrique du Nord. Mis en minorité, Paul Reynaud, chef du gouvernement et partisan de la continuation, démissionne. Le même jour, le maréchal Pétain, favorable à l’armistice, est nommé à sa place et le lendemain, le 17 juin, annonce officiellement aux Français l‘arrêt des combats et demande l’armistice à l’ennemi.

 

            Le Général Charles de Gaulle qui était secrétaire d’état à la défense dans le gouvernement de Paul Reynaud, s’était envolé pour Londres dès le lendemain de la démission de ce dernier. Partisan de la poursuite de la guerre comme l’ancien chef du gouvernement, le 18 juin, c’est-à-dire au lendemain du discours du maréchal Pétain demandant l’armistice, il lance à la radio londonienne un appel aux Français pour la poursuite du combat, pour le refus de la défaite.

 

            On parle alors de la France Libre. Ce terme qui va plus tard couvrir une multitude de Français de la France métropolitaine comme un manteau de gloire n’avait pas en fait le sens qu’on lui donne aujourd’hui. Il ne désignait pas les rares Français qui avaient réussi à fuir vers l'Angleterre, ni ceux qui vivaient dans la zone non occupée par les Allemands appelée « Zone libre.» « Tous les Français libres » dont parle de Gaulle dans un discours prononcé le 22 juin, sont tous ceux qui dans leur esprit et dans leur cœur aimeraient continuer le combat pour la libération de la France. Dans la réalité, cette France libre n’existait pas territorialement ni militairement. La France Libre n’était qu’une idée, une notion abstraite, un slogan de ralliement.

 

     Félix Eboué concrétise la « France Libre » de Gaulle

 

            C’est exactement le 26 août 1940 que la « France Libre » va enfin avoir un sens concret ! Et cela grâce à un homme : Félix Eboué ! C’est cette étape importante de l’histoire de la seconde guerre mondiale que tout le monde doit retenir, parce qu'elle a fait du général de Gaulle, aux yeux des Anglais et des Américains, un chef militaire pour la reconquête de la France. Oui, c'est elle qui lui a conféré toute sa légitimité.

 

            Devant les nombreux appels au ralliement lancés depuis Londres, les gouverneurs des colonies sont obligés de choisir entre le pouvoir de Pétain et la rébellion incarnée par de Gaulle. Ayant constaté que l'armistice signé respectait la souveraineté de la France sur ses colonies et ses protectorats, les gouverneurs des colonies et les généraux restent fidèles à Pétain et à Vichy. Aussi, le contact pris avec le Résident général du Maroc Charles Noguès par de Gaulle échoue. Quand Félix Eboué avertit son supérieur Boisson à Dakar de son choix, celui-ci le menace de représailles pour son indiscipline. Une fois sa décision officialisée le 26 août 1940, il est relevé de ses fonctions et sera frappé plus tard d’une condamnation à mort par le gouvernement de Vichy. Au Gabon, le Gouverneur Masson se rallie à de Gaulle puis à Pétain et finit par se suicider comme pour fuir ses responsabilités. 

 

La_France_Libre             Aiguillonnés par le ralliement du Tchad avec Félix Eboué, le Congo-Brazzaville, l’Oubangui-Chari (actuelle Centrafrique) et le Cameroun, arraché par les armes aux partisans de Vichy par le général Leclerc, suivent. Grâce à Félix Eboué en liaison avec les représentants de Charles de Gaulle envoyés en Afrique (René Pleven, Leclerc), la France Libre a désormais un territoire et une armée de nègres aux pieds nus qui donnent de la consistance au maigre effectif de soldats blancs de l’Afrique Equatoriale. De Gaulle, exilé en Angleterre, peut alors, en septembre 1940, poser les pieds à Brazzaville sur un sol où il n'est pas étranger, un sol qui appartient à l'empire français. Il peut enfin participer militairement à la reconquête de la mère patrie. Sa légitimité peut désormais convaincre Roosevelt qui hésitait à lui donner sa confiance. Séduit par le patriotisme de Félix Eboué, le 12 novembre 1940, Le général de Gaulle le nomme gouverneur général de l'Afrique équatoriale française et membre du Conseil de défense de l'empire. Brazzaville devient la capitale de tous les territoires de la France Libre. 

 

de_Gaulle___Brazza_2            Il convient donc une fois pour toute, que tous les Français retiennent et enseignent que c'est en Afrique, avec Félix Eboué, que s'est joué l'histoire de Charles de Gaulle et celle de la participation des Français (majoritairement noirs au départ) à la libération de la mère patrie. C’est en Afrique que la France libre est passée de l’abstrait au concret.  A juste titre, le 13 juillet 1942, elle change de nom et devient la France combattante. Et c'est Eboué qui fera construire des routes pour permettre en janvier 1943 à la colonne Leclerc de remonter rapidement vers le Tibesti puis vers la France !

 

            De Gaulle n’oubliera jamais tout ce que fit cet homme. Dès novembre 1940, il crée l'ordre de la libération, avec rang unique de compagnon, en vue de célébrer ceux qui auront oeuvré à chasser l'ennemi nazi. Eboué fait partie de la première promotion, signée le 29 janvier 1941, avec quatre autres compagnons. Ce qui en dit long sur la reconnaissance de son rôle crucial dans l'organisation de la libération de la France. « Félix Eboué, grand Français Africain, est mort à force de servir. Mais voici qu’il est entré dans le génie même de la France », proclama-t-il à sa mort survenue le 17 mai 1944.

            Aujourd’hui, on ne cite plus Félix Eboué dans les commémorations officielles de la résistance. Dans les manuels scolaires, on ne le cite plus. En France, excepté sans doute la Guyane sa terre natale, on n'écrit plus sur l’homme. Les deux derniers livres sur lui datent des années 1950. la dernier travail universitaire est d'un anglais (Brian Weinstein, Oxford University, 1972). C'est Benoît Hopquin qui, récemment, lui a rendu un vibrant hommage en retraçant sa vie et ses combats dans son livre Ces Noirs qui ont fait la France.  Peu de Français savent que Félix Eboué est le premier résistant à dormir au panthéon depuis 1949 en reconnaissance de ce qu’il a fait pour la France ? Heureusement que ceux qui l’ont côtoyé ont reconnu sa valeur. Aujourd’hui, pas un seul homme politique n'aurait l'idée de lui proposer le panthéon. Tous des ingrats et parfois même ignorants de l'histoire de la France ! Aussi je dis aux Noirs de France, mêlez-vous de votre histoire, de l’histoire de vos grands-pères et de vos ancêtres. Mêlez-vous de l’écriture de l’histoire de la France et ressuscitez la mémoire des vôtres qui en sont injustement écartés.

 

°Photo n°1 : Félix Eboué, gouverneur du Tchad accueillant le général de Gaulle à l’aéroport de Brazzaville en septembre 1940.

 

°Photo n°3 : Arrivée du général de Gaulle à Douala le 8 octobre 1940 ; à sa droite, le général Leclerc, commissaire général du Cameroun.   

 

Raphaël ADJOBI

 

Posté par St_Ralph à 17:17 - Actualités françaises - Commentaires [12] - Permalien [#]

11 juin 2010

Le diable dévot (Libar M. Fofana)

                                            Le diable dévot 

                           ou les mésaventures du sexe féminin

                                   en Afrique noire musulmane

Le_diable_d_vot            Dans le monde musulman en général, le regard de l'homme de ce siècle sur la femme reste encore singulier.  On peut même se demander s'il y a eu des évolutions dans ce domaine depuis les siècles passés. En tout cas, les récits que nous découvrons ça et là nous surprennent toujours parce qu'ils semblent sortir de la nuit des temps. Le Diable Dévot de Libar M. Fofana s'inscrit parfaitement dans le même esprit.

           Mamadou Galouwa, surnommé l'imam fatwa (ce qui veut tout dire !), est sûr d'être en parfait accord avec les volontés d'Allah. l'érudition et la piété qu'il ne manque pas d'étaler dans ses sermons et dans la vie quotidienne ont fait de lui un être à part devant les hommes et sans doute devant Dieu. Mais voilà : un imam n'est accompli qu'après un voyage à la Mecque d’où il revient auréolé du titre de hadji. Et pour lui déplaire, un jeune imam ayant accompli ce pèlerinage espère prendre sa place. Pour le tirer d'affaire, un riche octogénaire de son village lui propose un billet en échange de la main de sa fille Hèra, âgée de treize ans. En un mot un pacte avec le diable.

            Cette proposition n'enchante guère Mamadou Galouwa ; mais il ne peut repousser davantage le séjour à la Mecque au risque de perdre sa place. Heureusement pour lui, il est convaincu d'une chose : son "salut" viendra de la chair de sa fille. Le lecteur peut alors avec raison se demander lequel du riche tentateur et du père d'Héra, l'imam dévot, est le diable personnifié ? 

            L'histoire pourrait se terminer sur les délibérations intérieures et la décision finale de Mamadou Galouwa. Mais il semble que le but recherché par l'auteur est de plonger le lecteur au coeur de la sexualité de la femme dans le monde musulman. Car c’est finalement la jeune Héra qui semble l'héroïne du roman. C'est en fait l'histoire de son sexe qui nous est narrée ; ses mésaventures étant intimement liées à la vie de son sexe. Aussi bien dans son combat pour un idéal social que dans ses rêves d'amour, son sexe ne cessera de faire l'objet des plus grandes dissertations.

            Ce qui retient l’attention dans ce livre, c’est l’inégale beauté du style entre le début et la fin : soigné et profond quand il s’agit de peindre les cœurs, les âmes ou interpréter les pensées des personnages, il devient moins agréable - disons quelconque - quand l’auteur multiplie les dialogues ou accélère les actions relatant la vie d'Hèra. Même si les mésaventures du sexe de celle-ci sont très instructives et la rendent attachante, ce sont les pages consacrées à l’imam dévot qui sont les plus belles d’un point de vue stylistique. Toutefois, le lecteur ne peut à aucun moment perdre de vue le réalisme cru, la peinture violente de l’étonnante cruauté des sentiments masculins faits de sordides calculs dans lesquels le cœur et l’âme de la femme ne sont jamais pris en compte. On croit avoir tout dit sur les astuces de l’homme pour s’approprier le sexe de la femme et voilà qu'on en découvre encore avec le diable dévot.

Raphaël ADJOBI

Posté par St_Ralph à 20:05 - Romans africains - Commentaires [11] - Permalien [#]

02 juin 2010

Cannibale (Didier Daeninckx)

                               Cannibale (Didier Daeninckx)

Avez-vous déjà lu un livre ayant pour sujet ou cadre des actions l'exposition coloniale de 1931 à Paris ? Voici un roman qui va vous plonger au coeur de cette célébration de la France comme puissance coloniale. Cette fête qui aurait pu faire prendre conscience de la dimension de l'autre dans la grande France fut en réalité une véritable mascarade où les noirs ont joué les sauvages, les cannibales. Des acteurs qui bien souvent travaillaient dans l'administration de leur pays.               

 

Cannibale            Lors de l'exposition coloniale de 1931, parmi les « pièces exotiques » que Paris voulait offrir en spectacle à toute la France, figuraient des gens venus de la lointaine Nouvelle Calédonie. Outre le rôle singulier qui leur était assigné dans leur cage au zoo, certains parmi cette population vont bientôt être choisis pour servir de monnaie d'échange dans un arrangement entre Paris et un cirque allemand de Francfort.

            Quand la séparation du groupe est décidée, Gocéné, à qui est promise la belle Minoé, fille du chef de Canala, va tenter l'impossible pour la retrouver afin que le serment fait à son père de ne jamais la perdre de vue durant leur séjour parisien soit respecté. Aidé de son ami Badimoin, il se lance dans une aventure rocambolesque qui nous découvre le Paris des années 30 mais aussi l'atmosphère de l'exposition coloniale et la volonté des autorités françaises d'imprimer dans l'esprit de leurs concitoyens l'image du noir cannibale et arriéré alors que le commun des Parisiens ne retient de ces évadés noirs que l'étrangeté de leur peau quand ce n'est pas l'indifférence qu’il leur témoigne.

            Ce petit livre peut être considéré comme une adroite vulgarisation d'un événement qui fut une preuve internationale du traitement inhumain dont la France s'est rendue coupable à l’égard de ses colonisés pour flatter son orgueil et que politiques et historiens tentent par le silence de ranger aux rayons des oubliettes de notre histoire. Parmi les éléments qui relèvent de la réalité historique, outre le prêt de Kanak à un cirque allemand pendant l'exposition coloniale de Paris, on peut noter qu'au nombre des Kanak exposés, figurait le grand-père du footballeur français Christian Karembeu. Je lui souhaite de lire ce livre comme un hommage rendu aux siens et à son grand-père en particulier.

                                             ° Lire aussi "Du cannibalisme" : http://raphael.afrikblog.com/archives/2012/11/19/25620905.html 

Raphaël ADJOBI

Titre : Cannibale (108 pages)

Auteur : Didier Daeninckx

Editeur : Gallimard ; collect. Folio.

Posté par St_Ralph à 18:37 - Littérature (Essais, romans) - Commentaires [36] - Permalien [#]