Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

27 février 2009

Le phénomène Alain Mabanckou

                    Le phénomène Alain Mabanckou

Alain_Mabanckou            L’écrivain congolais (du petit Congo !) Alain Mabanckou a réussi depuis quelques années à se faire une place dans les actualités littéraires françaises. Un succès indéniable que je lui souhaite long et étendu à d’autres contrées que la France. La gloire en quelque sorte. Car comme il le dit lui-même, « le succès est une étoile filante, la gloire un soleil ». Mais n’est-ce pas déjà la gloire que d’aligner deux ou trois succès ?

            Afin de ne pas paraître un ignorant devant le flot du succès qui emporte mes amis internautes, j’ai décidé de plonger dans le bain « Alain Mabanckou » pour avoir un jugement personnel du phénomène. J’ai plongé en aval dans Black bazar pour remonter le courant par Verre Cassé.

Black Bazar

            C’est l’histoire d’un jeune « ambianceur » congolais (du petit Congo ! l’auteur y tient) qui passe son temps à regarder la face B des jeunes femmes. Un de ces « sapeurs » Congolais dont l’habillement se rapprochait plus de celui du clown Zavata que de celui du cadre dynamique. Une histoire de la « négraille » parisienne en quelque sorte, avec des portraits savoureux et quelques pages poétiques quand l’amour s’en mêle. L’atmosphère du livre rappelle un peu celui du film Black Mic-Mac avec Josiane Balasko et Isaac de Bankolé.

            Ce livre est une sorte de sommes des préjugés culturels que véhiculent les Noirs aussi bien sur eux –mêmes que sur les blancs. Si dans son entretien qu’il a accordé à la revue Nouvel observateur l’auteur parle de racisme des Noirs, je veux pour ma part distinguer préjugés culturels qui ne supposent pas de mise en place de moyens d’exclusion et le racisme qui contient la notion de rejet « épidermique » de l’autre, qui suppose une barrière de couleur qu’on aimerait infranchissable. Les préjugés n’empêchent pas la fraternité, le racisme si.Black_bazar__Alain_Mbk_

            Le niveau de langue – le langage familier mêlé au langage soutenu – adopté par le roman ne m’a pas séduit. Tout porte à croire que le destinataire du roman est cette même « négraille » qui en est l’objet. D’autre part, cette profusion d’allusions culturelles m’a parut bien assommante même si quelques unes m’ont arraché le rire. Si ces allusions culturelles semblent justifiées dans Verre Cassé compte tenu du statut du personnage principal, ici elles deviennent souvent pesantes. On se dit souvent : « que va-t-il encore nous sortir ? »

            Autre chose que je n’ai absolument pas aimé, ni dans ce roman ni dans Verre Cassé, c’est la peinture discourtoise que l’auteur fait des dirigeants africains qu’il assimile à de grands enfants gâtés qui font la queue chez les prostituées, prennent des décisions à la sauvette, nomment et chassent leurs collaborateurs selon leurs humeurs très changeantes. Ce rabaissement des dirigeants africains présentés comme à la limite de la débilité et se vautrant dans la fange m’a semblé coller de trop près à l’imagerie africaine ou à l’imaginaire africain des Européens.   

Verre Cassé

Verre_Cass___Alain_Mbk_            Verre Cassé est indiscutablement un chef d’œuvre. Les prix décernés à ce roman sont, à mes yeux, fort justifiés.

            Le livre est organisé comme une suite de nouvelles. C’est l’histoire d’ « un vieux con des neiges d’antan » qui a un faible pour le vin rouge et qui est fait écrivain public pour recueillir les tranches de vie des personnages pittoresques qui fréquentent le bar Le Crédit a voyagé. Ses digressions assez nombreuses et de plus en plus longues nous permettent de découvrir sa propre vie.

            Le discours d’un ivrogne est toujours très agréable à suivre. On en rit, on ne le prend jamais très au sérieux même si, selon l’opinion publique, la vérité est bien souvent au fond du verre. Il fait partie du délassement public. On n’en fait pas un objet d’étude. Je parie que les femmes seront nombreuses à ne pas aimer le roman à cause de cela. Mais les hommes adoreront ! Alain Mabanckou est ici plein d’imaginations et grand joueur avec les dictons et les formules toutes faites. L’association des langages familier et soutenu (« y a pas mieux que ce stratagème ») ainsi que l’usage de la « virgule » comme unique signe de ponctuation rendent le texte d’un abord rebutant. Mais plus on avance et plus on se rend compte que ces éléments, joints aux images hétéroclites auxquelles nous renvoient les nombreuses allusions, sont la marque de l’inconstance du discours d’un ivrogne qui ne sait pas toujours où commencent ses pensées et où elles se terminent. On finit par avoir le sentiment qu’on comprend Verre Cassé parce qu’on a bu un verre de trop comme lui. J’avoue que j’ai parfois soupçonné l’auteur d’avoir trop levé le coude pour écrire certaines pages. Un délice !

            Et vous, savez-vous « pourquoi l’oiseau en cage chante-t-il ? »

Raphaël ADJOBI

Black Bazar : Edit. Du Seuil

Verre Cassé : édit. Points

Posté par St_Ralph à 13:58 - Littérature (Essais, romans) - Commentaires [20] - Permalien [#]

16 février 2009

Les Noirs Antillais contre les héritiers du "Club Massiac"

                            Les Noirs Antillais 

           Contre les héritiers du « club Massiac »

            La grève générale contre la vie chère en Guadeloupe à laquelle s’est jointe la Martinique (bientôt la Réunion et la Guyane) entre dans sa cinquième semaine. Le tiers monde de la France existe et veut montrer qu’il subit plus qu’une simple crise économique. Il vit une injustice faite d’inégalités sociales qui devraient troubler la conscience des gouvernants français et de la France en générale qu’un abus de langage appelle le pays des droits de l’homme alors qu’elle n’est que le pays de la Déclaration des droits de l’homme. Ce qui n’est absolument pas la même chose.

            Au cœur de cette tourmente qui secoue les Antilles, il y a la communauté Béké, ces descendants de planteurs Blancs qui ont laissé la politique aux Noirs pour contrôler l’économie de l’île. Les Békés, qui se caractérisent aussi par le refus du mariage avec les Noirs, détiennent 90% des terres cultivables et ont le quasi monopole de l’économie, notamment de l’agroalimentaire et la grande distribution ; faisant ainsi la pluie et le beau temps. Pour permettre à la communauté blanche de suivre le rythme infernal qu’ils imposent aux Antilles, l’état alloue depuis fort longtemps une « prime de vie chère » aux fonctionnaires originaires de la métropoles appelés les « métros ». Ceux-ci constituent le tiers de la population active. On comprend alors que la grande majorité de la population des îles constituée essentiellement de Noirs ne puisse pas suivre la cadence de cette vie.

Gr_ve_Antilles

Le conflit à la lumière de l’histoire         

            Mais revenons à ces békés qui sont la source du mal Antillais. A vrai dire, ils ne sont nullement issus de l’aristocratie française comme la presse métropolitaine voudrait nous le faire croire. En tout cas, ce n’est point ce que dit l’histoire. Aux 17è et au 18ès, ce sont des aventuriers, dont beaucoup de pêcheurs et paysans Bretons, qui se sont jetés dans l’exploitation des îles avec l’aide des négriers. Les femmes de mauvaise vie étaient enlevées des zones portuaires de Nantes et de Bordeaux pour grossir leurs rangs. La méprise qui a fait d’eux des aristocrates vient des débats houleux qui eurent lieu au 18è siècle.

Suivez bien ! En 1788, sur le modèle des mouvements abolitionnistes anglais, fut crée la « Société des amis des Noirs ». De plus en plus influente grâce à ses élus à l’assemblée, elle était bien décidé à soulever la question de l’esclavage lors des états généraux qui devaient aboutir à l’abolition des privilèges et à la Déclaration des droits de l’homme. Confrontés à cette menace, non seulement les planteurs obtinrent leur représentation à l’Assemblée nationale pour contrer les abolitionnistes, mais ils fondèrent aussi une société adverse, dite « Club Massiac », qui s’engagea dans la protection des intérêts coloniaux et l’orchestration d’une campagne de désinformation et de dénigrement contre les « Amis des Noirs ». Dans son livre Race et Esclavage dans la France de l’Ancien Régime, Pierre H. Boulle dit que les deux groupes « s’engagèrent corps à corps dans une lutte pour savoir si la Déclaration des droits de l’homme s’appliquait aux colonies. […] Ce débat fut l’une des bases de la division créée au sein de l’assemblée entre l’aile radicale et l’aile libérale, cette dernière de plus en plus définie comme représentant les « aristocrates », en particulier après l’admission des planteurs en tant que représentants des colonies. »

Il apparaît donc clairement que le terme « aristocrates » - entre des guillemets dans le texte - lancé à la face des représentants des planteurs et leurs soutiens était plutôt une injure qu’une désignation de l’aristocratie française de sang. Les Békés n’ont donc rien à voir avec les nobles de la métropole. Si les privilèges furent abolis dans la nuit du 4 août 1789 et la Déclaration des droits de l’homme adoptée en octobre de la même année, ils est à souligner que les colons blancs et leurs soutiens réussirent à faire exclure les colonies, donc les Antilles, de la Constitution et obtinrent pour elles un statut d’associées à la métropole. C’est pourquoi, lorsque l’esclavage fut abolie en 1794, cette abolition ne concernait en réalité que la métropole puisque le trafic des esclave n’a été interdit en France qu’en1818. Quand, arrivé au pouvoir en 1799, Napoléon rétablit l’esclavage, il ne faisait en réalité qu’officialiser une pratique ordinaire mais illégale constitutionnellement. L’abolition effective de l’esclavage dans les Antilles n’interviendra que beaucoup plus tard en 1848 (loi Schoelcher) sous la pression répétée des abolitionnistes Anglais.

            Cette grève contre la vie chère a donc indubitablement des accents de remise en cause des acquis du Club Massiac qui a réussi à faire des Antilles une France à part (« statut d’associé ») vivant sous une politique paternaliste faite d’inégalités sociales avec la bénédiction du pouvoir métropolitain. C’est donc ENFIN la rébellion des anciens esclaves depuis le 18è siècle.

Raphaël ADJOBI

Posté par St_Ralph à 11:58 - Actualités françaises - Commentaires [24] - Permalien [#]

05 février 2009

Race et esclavage dans la France de l'Ancien Régime

Race_et_esclavage                Race et esclavage

 

Dans la France de l’Ancien Régime

 

            Pierre H. Boulle, Français d’origine mais ayant accompli toute sa carrière universitaire outre-Atlantique, entreprend dans ce livre des recherches sur l’origine du racisme français. Le sujet avait également retenu l’attention d’Odile Tobner dans son livre Du racisme français. Mais ici, il n’est point question de la dénonciation d’une pratique mais la recherche de son histoire et des courants qui l’ont nourrie². 

            Dans un premier chapitre, Pierre H. Boulle nous montre comment s’est construit le concept de race qui s’est insinué dans toute la société et la culture française. Certes, depuis le début de la traite négrière au 16è siècle, les rapports entre les Blancs et les Noirs étaient entachés par toutes sortes d’inégalités, d’injustices flagrantes et d’actives cruautés ; et il est certain que la différence de couleur y était pour quelque chose. Toutefois, ce n’est qu’à partir du 18è siècle que l’on a commencé à théoriser sur l’existence de « races naturellement prédominantes et de races naturellement débiles » en se basant sur les connaissances des sciences naturelles de l’époque qui se voulaient « objectives » et immuables à l’image de la physique de Newton. L’auteur fait remarquer que le succès des chapitres « De la nature de l’homme » et « variété dans l’espèce humaine » de la volumineuse Histoire naturelle, générale et particulière (1749-1788) de Buffon et les travaux de François Bernier sur la « Nouvelle division de la Terre » en « quatre ou cinq Espèces ou Races d’hommes » ont contribué à conforter les phénomènes racistes qui se manifestaient et se multipliaient dans la société des colons venus des Antilles. Les préjugés culturels nés des croyances religieuses ont été ainsi remplacés par des préjugés « racistes » nés de connaissances pseudo-scientifiques affirmant que le « noir » s’était séparé du type européen originel par l’effet du climat. On peut donc affirmer que la responsabilité de l’élite intellectuelle dans l’ancrage du racisme en France est indéniable.

            « Avant l’établissement de l’esclavage aux Antilles, les quelques visiteurs venus d’autres continents étaient considérés en France comme des êtres exotiques, l’objet d’un vif intérêt plutôt que de suspicions ou de peurs. » Le préjugé tiré de la religion selon lequel la couleur noire serait la marque de la malédiction prononcée par notre ancêtre commun était purement d’ordre culturel et non point racial et existait déjà au Moyen âge avant que les Espagnols ne s’en servent pour justifier l’esclavage au 16 è siècle. Avec l’établissement de l’esclavage aux Antilles dans la deuxième moitié du 17è siècle, les comportements vont changer. Le deuxième chapitre du livre montre comment devant le principe selon lequel le droit français ne reconnaît pas l’esclavage sur le sol métropolitain, la question du statut des esclaves et des gens de couleurs libres en métropole devient un sujet de combats politiques et juridiques. La vocation négrière des ports français avait fini par chosifier les Noirs qui étaient devenus des « bois d’ébène », transformant ainsi les victimes en articles ordinaires de commerce. Devant l’introduction en métropole de Noirs qui souvent ne manquaient pas de demander leur liberté sur la base du principe cité plus haut, les planteurs, les négriers et leurs soutiens politiques ne vont pas manquer de les charger de caractères de plus en plus inquiétants aussi bien pour la sécurité publique que pour la pureté du sang blanc. Sous leurs pressions des lois et des mesures administratives naîtront pour opérer une sorte de déclassement moral ou psychologique où le Noir libre est l’étranger par rapport à « la population citoyenne attachée à la France par les liens de patrie et de consanguinité » : Chasse à l’homme et renvoi aux Antilles (aujourd’hui les « charters »), création de « dépôts de noirs » dans les ports en 1777 (aujourd’hui « centres de rétention »), interdiction du mariage mixte en 1778. Le racisme français tire donc également son origine de la politique, des législations et des institutions.

            Le troisième chapitre nous plonge dans le monde des non-Blancs dans la France de la fin du 18 è siècle. Chapitre très intéressant parce qu’il nous montre les multiples visages de la condition des noirs dans la France métropolitaine à la veille de la Révolution.  Les non-Blancs venus des Antilles, d’Afrique et de l’Inde étaient environ 4 à 5000 personnes en 1777, dont 765 à Paris. Cependant, cette maigre population fera l’objet d’une multitude de mesures discriminatoires de la part du gouvernement. Ainsi, sur les 169 non-blanches identifiées à Paris, les deux prostituées qui y figurent ont suffi pour provoquer des mesures de santé publique. Quand bien même les 169 non-blanches seraient toutes des prostituées, note l’auteur, elles n’auraient constitué qu’une goutte d’eau par rapport aux 10 000 à 15 000 prostituées et libertines blanches recensées dans cette ville. Ce chapitre nous donne un aperçu des liaisons et des mariages mixtes ou le plus souvent l’homme est noir et la femme blanche. Ce chapitre nous donne aussi un aperçu des activités des noirs : domestiques, perruquiers, pâtissiers, couturières, de nombreux cuisiniers et 94 cuisinières dont 18 esclaves, garçons de bureau dans l’administration, une douzaine d’hôteliers et hôtelières, logeuses, aubergistes. En cette fin du 18 è siècle, on recense vingt-deux enfants et jeunes adultes qui ont reçu une bonne éducation. Parmi eux, trois collégiens (connaissance du latin) et deux étudiants : l’un en chirurgie et l’autre étudiant en « arithmétique et architecture ».

            Tout cela nous permet de croire que le haut niveau d’instruction du chevalier de Saint-Georges, violoniste, compositeur, chef d’orchestre et directeur de théâtre chez le duc d’Orléans, escrimeur de talent et futur comandant des Hussards américains (volontaires de couleurs) aux débuts des guerres révolutionnaires n’était pas un cas isolé dans cette France de la fin du 18è siècle. C’est en effet dans ce dernier chapitre – fait de statistiques et de comptes rendus des registres administratifs – que l’on se rend compte à quel point le racisme français n’a pas été au départ le fait de comportements hostiles de la population blanche mais plutôt un travail des intellectuels, de l’administration et des hommes politiques qui avaient surtout le souci de satisfaire les exigences des colons des Antilles. En mettant en place en métropole des mesures tendant à la fois à leur rendre la vie désagréable et aussi à les discréditer aux yeux de la population,  les hommes politiques ont semé des idées et initié des pratiques que le commun des Français a fini, avec le temps, par considérer comme choses ordinaires et dignes de foi.

            A la lecture de ce livre, il apparaît clair que si les Amérindiens n’avaient pas été incapables d’exploiter la canne à sucre qu’exigeait l’Europe, et si la main d’œuvre européenne n’avait pas été elle-même incapable de suppléer celle des natifs de ce continent, la traite des noirs n’aurait jamais eu lieu et avec elle les préjugés raciaux attachés à l’homme noir d’aujourd’hui. On remarquera cependant que depuis le 18 è siècle, les écrits des Européens ne cessent de souligner la paresse des Noirs. Heureusement, l’histoire nous enseigne que cela fait partie des éléments ordinaires du dénigrement de cette population qu’entretient la mauvaise foi de certains.

 

Raphaël ADJOBI

 

Titre : Race et esclavage dans la France      

           de l’Ancien Régime            

Auteur : Pierre H. Boulle    

Edition : Perrin

Posté par St_Ralph à 13:39 - Littérature (Essais, romans) - Commentaires [3] - Permalien [#]

14 janvier 2009

Entretien avec Guy Everard M'Barga

            Entretien avec Guy Everard  M’barga

                                          Auteur du blog

                        « Noirs d’Amérique Latine »

Afin de permettre aux uns et aux autres de mieux connaître des blogueurs africains ou afrodescendants dont les travaux retiennent mon attention, j’ai décidé d’ouvrir une rubrique « Entretien ». Mon premier invité est Guy Everard M’barga, Camerounais, auteur du blog « Noirs d’Amérique Latine ». Merci à Mouélé Kibaya de m’avoir suggéré l’idée.

1. Derrière le blog « Noirs d'Amérique Latine », qui est Guy Everard Mbarga dans le quotidien ?

Guy_Everard_Nvo

J’exerce le métier d’enseignant à Montréal où je vis avec mon épouse et ma fille. Je suis très passionné par la diaspora africaine issue de l’esclavage en Amérique Latine particulièrement, et ayant fait des études en Langues Étrangères, j’en profite pour emmener d’autres, Africains ou afrodescendants francophones principalement, à jeter un œil sur les Afrodescendants d’Amérique Latine dont on parle si peu.

2. Quel intérêt les Africains peuvent-ils tirer des actualités des Noirs d'Amérique Latine que vous traduisez ?

Les intérêts sont multiples, à la fois culturel, spirituel, intellectuel, historique, social, politique et même économique. Nous sommes dans un monde où l’information, avec en plus Internet, permet une plus grande ouverture au monde, à d’autres horizons, à d’autres rêves. Prenons simplement les points de vue intellectuel, culturel, spirituel et historique, il est fort intéressant pour un Africain, un noir de connaître le vécu historique et présent des Afrodescendants. Pourquoi en tant qu’Africain je me préoccuperais plus du sort de telle population au Moyen Orient plutôt que de celui de personnes qui me ressemblent en Amérique Latine. Les télénovelas d’Amérique Latine sont populaires en Afrique, mais à part celles qui parlent de l’esclavage, il y en a très peu qui abordent les problèmes spécifiques vécus par les populations d’ascendance Africaine qui y vivent, soit environ 150 000 000 de personnes. Le blog des Noirs d’Amérique Latine essaie de rendre accessible en Français d’autres informations sur ses populations. L’objectif est en fait de briser le mur linguistique qui existe et qui empêche aux Africains en Afrique d’accéder à cette information. Lorsque les moyens me le permettront, je pense avec d’autres créer un site d’information totalement axé sur cette thématique. Personnellement, avant de m’y intéresser, je savais très peu de choses sur cette population. Mais quand on va en profondeur, ne serait-ce que du point de vue culturel, on en sort avec un plus. En résumé, l’information publiée sur le blog est une première étape pour susciter un intérêt qui me semble à priori naturel. Après, c’est à chacun d’aller plus loin, en décidant par exemple de voyager dans ces pays, d’y aller étudier, de créer des liens culturels, économiques, académiques etc. Au niveau du continent, l’Afrique brille en Amérique grâce à ces afrodescendants et à leurs contributions apportées de l’Afrique et adaptées là-bas. De la même manière que malgré l’image négative de l’Afrique, un grand nombre d’Afrodescendants d’Amérique revendiquent avec fierté leurs origines, les Africains peuvent tirer ne serait-ce que de la fierté pour les multiples accomplissements de cette diaspora dans ce continent. Mon avis est que l’Afrique aurait beaucoup à gagner en (re)créant des liens avec cette diaspora, en la valorisant, en lui octroyant des avantages en Afrique, en la privilégiant par rapport à toute autre population non africaine ou afrodescendante.

3. Vous êtes totalement absent de la communication entre les blogueurs africains. Même les commentaires ne vous font pas réagir ; sauf quand ils viennent du continent américain. Est-ce un choix délibéré ?

Je suis plutôt quelqu’un d’assez discret en général. Si je ne communique pas avec d’autres blogueurs, c’est simplement parce que je ne suis pas sollicité et puis, il faut que ce soit utile. J’essaie de laisser mon travail et les traductions que je mets en ligne communiquer en quelque sorte le message que je souhaite faire passer en tant que blogueur. Concernant les réponses aux commentaires, mon observation des blogs en général me laisse constater que les auteurs ne réagissent pas toujours aux commentaires, et très souvent quand ils le font, c’est pour censurer ou pour avertir. Mon rôle selon moi est de mettre à la disposition des lecteurs intéressés des informations traduites vers le Français et qui sont à priori inaccessibles dans cette langue. La plupart des lecteurs se contentent de lire, d’autres prennent le temps de réagir. Si les gens s’adressent directement à moi ou posent des questions auxquelles je peux répondre, je le fais sans problème. Mais il arrive par exemple que les gens ne se rendent même pas compte que je fais des traductions d’articles et dans leurs commentaires, ils me posent des questions comme s’ils s’adressaient à une personne dont on parle dans l’article. En bref, le choix n’est pas délibéré, c’est juste une façon de faire qui ne résulte pas d’une réflexion stratégique.

4. Quelle idée avez-vous des blogs en général et en particulier ceux tenus par les Africains ?

C’est une question assez difficile, parce que je ne veux pas paraître prétentieux. Le blog que j’anime par exemple ne ressemble en rien à la majorité de ceux qui existent. La plupart des blogs sont liés à l’actualité en général, celle que l’on retrouve dans les grands médias. Les blogueurs ne font qu’ajouter leur opinion. Mais on a l’impression de retrouver la même chose un peu partout. Très sincèrement, je trouve qu’il y a un peu de saturation au niveau des blogs en général. Ils sont très rares les blogs dans lesquels on retrouve une certaine originalité dans le contenu, une thématique qui sort de l’ordinaire. En toute modestie, je suis bien heureux de constater que le mien est radicalement différent à tout point de vue. J’ai vraiment l’impression de ne pas faire la même chose que les autres, je donne très peu d’opinions savantes par exemple. Je pense en bref que les meilleurs blogs sont ceux qui sont originaux, qui traitent de sujets qui ne sont pas les plus populaires, ces sujets là qui font la une de la plupart des grands médias au niveau mondial ou en Afrique par exemple. Je ne veux restreindre la liberté d’être blogueur d’aucun africain, mais je pense que quitte à ce qu’il y en ait plein, il faudrait qu’ils trouvent des formules plus originales pour que ce ne soit pas rébarbatif.

5. Les articles que vous traduisez parlent beaucoup de « la diversité » comme en France. Le besoin d'une plus grande représentation de la minorité afrodescendante dans les paysages social et politique incite-t-il les Latinoaméricains à valoriser la part héritée de l’Afrique ou à vouloir la gommer par une quelconque forme « d’intégration » ?

La question nécessite vraiment l’analyse d’un spécialiste, ce que je ne prétends pas être. Mais, mes observations suite à mes nombreuses lectures me laissent penser subjectivement qu’on retrouve les deux attitudes. Mais, vous savez, quoiqu’il arrive, on a beau vouloir s’intégrer, il y a toujours quelque chose qui fait que vous êtes différent des autres. Malgré les siècles de présence des noirs en Amérique en général, on en est encore à parler de leur intégration.  Simplement parce qu’ils dépendent des autres, de la place que les autres veulent bien leur laisser. Le combat que les noirs mènent aujourd’hui pour se faire une place égale à celle des autres ethnies présentes dans les pays d’Amérique est le même que les premiers esclaves ont mené. C’est dire que malgré la fin de l’esclavage, ils sont toujours à la recherche d’une certaine liberté, ce mot signifiant pour moi le fait de ne pas dépendre totalement de la bonne volonté des autres groupes ethniques du point de vue de l’éducation, de l’emploi, de la place dans la société, du développement économique, académique, intellectuel, culturel et politique. Le problème de leur représentation est assez complexe, et strictement de ce point de vue, ils n’ont pas nécessairement besoin de revendiquer leurs origines africaines. Mais ce qu’on observe c’est qu’il existe de plus en plus de communautés d’afrodescendants qui se regroupent en revendiquant leur statut de minorité afrodescendante, spécifique et qui nécessite une attention particulière des états pour leur permettre de goûter à un mieux être en général. Je dirais qu’actuellement, il est beaucoup mieux en Amérique Latine de revendiquer que l’on est Afrodescendant que de vouloir le cacher ou le gommer. Mais quelque soit l’époque, un grand nombre d’Afrodescendants ont toujours revendiqué haut et fort leur part héritée de l’Afrique.

Entretien réalisé par

Raphaël ADJOBI

Posté par St_Ralph à 12:42 - Portraits, entretiens - Commentaires [13] - Permalien [#]

08 janvier 2009

La traite des Noirs et ses acteurs africains

La_traite_selon_Tidiane_DLa traite des Noirs et ses acteurs Africains

 

 

            Le livre de Tidiane Diakité arrive au bon moment du débat sur la traite négrière atlantique. Depuis la publication de celui de Pétré-Grenouilleau qui a fait de lui le maître incontesté de ce thème dans la conscience des français, la traite des Noirs est apparue pour beaucoup comme un événement anodin dans l’histoire de l’Europe. Celle-ci a en effet accueilli le livre et les entretiens accordés par l’auteur français comme le baume qui vient soulager sa conscience ployant sous le poids de la culpabilité d’un commerce éhonté. Désormais les Européens se satisfont de l’idée qu’ils n’ont fait que prolonger une pratique ancestrale africaine les dispensant donc du sentiment de culpabilité et des dédommagements que certains africains s’évertuaient à demander.

            Très vite, afin d’éviter les amalgames, Tidiane Diakité présente le vrai visage de l’esclavage tel qu’il était pratiqué sur le continent jusqu’au XV è siècle. Les témoignages des Portugais, les premiers commerçants européens en Afrique, attestent les récits oraux transmis de génération en génération recueillis sur le terrain.

Ce préalable clairement expliqué, l’auteur s’attache à nous présenter dans une démarche détaillée les premiers pas des particuliers portugais qui vont initier les premiers rapts et razzias sur les côtes africaines et l’introduction régulière des Noirs en Europe. Puis vient le temps de l’intérêt de l’état du Portugal pour ce commerce, et à partir de la deuxième moitié du XVI è siècle ses luttes contre les autres pays européens qui manifestaient à leur tour un grand appétit pour le commerce des esclaves.

La rentabilité de ce commerce supposait une vraie organisation de la part des Européens. Devant les premières résistances africaines aux rapts, vols et razzias qui causaient des dégâts dans leurs rangs, les négriers ont trouvé bon d’imposer aux rois africains des traités dans lesquels ceux-ci ont le sentiment de trouver leur compte mais en réalité fort avantageux pour les pays européens. Dès lors, les rois africains devinrent des acteurs actifs de la traite en entrant dans un commerce de troc : des êtres humains contre des produits européens. Ainsi, comme le démontre très bien l’auteur, pendant que, grâce à la traite négrière, les industries et les villes européennes se développent déversant des produits hétéroclites sur le continent noir, l’artisanat africain, florissant jusqu’au XV è siècle, allait être délaissé au profit de la chasse à l’homme. Quatre siècles et demi d’inactivité artisanale finiront par ruiner le génie africain, parce que « pour les générations nées dans ces siècles, la traite apparaissait comme la norme, l’unique référence ».

Dans ce livre, Tidiane Diakité s’applique d’une part à montrer l’ordre de succession des Européens sur les Côtes de l’ouest africain ; comment à la suite des Portugais et des Hollandais, les Français puis les Anglais ont mené la traite négrière à son apogée au XVIII è siècle. D’autre part, l’auteur nous fait apparaître des rois africains de plus en plus intéressés et se montrant des ardents défenseurs de l’esclavage et des habiles commerçants avec les négriers. Pouvoir insupportable à ces derniers qui, pour obtenir davantage d’esclaves sans trop de frais suscitaient des conflits interafricains en exploitant la jalousie ou l’animosité des camps adverses, sachant que les vainqueurs leur vendraient les vaincus.

Le livre présente enfin un historique très intéressant des luttes pour l’abolition de l’esclavage au XVIII è siècle avec la Grande-Bretagne, alors première puissance négrière devenue fer de lance de ce combat libérateur. Et chose extraordinaire, dans cette histoire douloureuse, le lecteur constate que malheureusement les moins réceptifs au sentiment d’humanité et au plaidoyer en faveur de la cessation de la traite furent les Africains eux-mêmes. Des siècles de pratique d’un  commerce essentiellement humain avaient fait d’eux des ardents et fiers défenseurs de l’esclavage au point de faire de l’Afrique le dernier bastion de la résistance à l’œuvre abolitionniste des Anglais.

J’aime les livres qui laissent parler les documents d’archives. Et celui-ci en est un. En cédant très souvent la place au narrateur de l’époque, l’auteur nous plonge dans la dure réalité des faits et l’on comprend mieux le présent. Il est certain que ce procédé est le plus sûr moyen de ne pas souffrir la contestation. Il y a dans cet essai quelque chose d’absolument pittoresque quant au comportement des Africains devant l’appât du gain que représentait la présence d’un navire négrier sur leurs côtes. Certaines pages de ce livre peuvent d’ailleurs permettre aux Africains d’aujourd’hui, et particulièrement les acteurs politiques et économiques, d’analyser leur comportement dans nos sociétés en pleine mutation et subissant la convoitise des Européens. D’autres pages encore éclairent cette facilité qu’ont certains à prendre les armes contre leur pays, le trafic des armes, le choix des productions économiques tournées vers la satisfaction du marché européen. Tout lecteur trouvera à travers ce livre de précieux éclairages à beaucoup d’autres problèmes de la vie moderne et notamment la difficulté des Africains à établir des perspectives d’avenir. Cependant, s’il est vrai que la « chaîne » de l’esclavage a deux bouts (africain et européen), on peut se demander si celui que tenaient les Africains - trop souvent façonné par les Européens pour coller à leur goût -  peut être considéré comme une œuvre essentiellement africaine.          

                                         

Raphaël ADJOBI         Une conférence sur les réparations

 

Auteur : Tidiane Diakité

Titre : La traite des Noirs et ses acteurs africains

Editeur : Berg International

Posté par St_Ralph à 10:05 - Littérature (Essais, romans) - Commentaires [18] - Permalien [#]

15 décembre 2008

Les Noirs dans la publicité française

          Les Noirs dans la  publicité française

 

 

            Depuis 2008, on constate une très légère diversité ethnique dans l‘espace publicitaire français. Diversité très légère mais qui se remarque du simple fait que l’image du consommateur noir n’a jamais été considérée comme valorisante pour les enseignes commerciales. Il fut même un temps où les Asiatiques étaient plus nombreux dans les publicités télévisées, comme s’ils étaient plus représentatifs de la diversité française que les Noirs.

            Aujourd’hui, à la télévision française, même les publicités vantant les jeux présentent des Noirs qui ne sont pas des figurants mais des membres de famille. Nintendo montrent un couple mixte – femme blanche, homme noir - qui joue. Un organisme d’apprentissage de l’anglais montre un Noir avec sa femme blanche et leur enfant métis. Depuis Mai 2008, l’athlète noir Ladji Doucouré incarne à l’écran l’image de l’anti-transpirant de Menen. Malgré tout, trouver l’image de Noirs sur les emballages des produits de grande consommation est chose encore exceptionnelle au point de susciter la curiosité quand on en vois une.

            Il est très loin l’époque de la victoire de la France à la coupe du monde 1998 ; époque où de nombreux footballeurs noirs trônaient sur les grands panneaux publicitaires et crevaient les écrans des télévisions françaises. L’espoir a été de courte durée.

            Devant cette frilosité à utiliser l’image du Noir, il n’est donc pas étonnant qu’en 2008 il n’y ait encore aucun film français ou européen – produit par des blancs – ayant une tête d’affiche issue des milieux noirs. Dans un petit billet publié dans le Nouvel observateur du 19 juin 2008 (p.38), la réalisatrice blanche Eliane de Latour, pénalisée de choisir des Noirs pour des premiers rôles, interroge ceux qui dirigent les industries du cinéma européen sur le bien fondé de leur comportement. Elle ne se satisfait pas de l’argument selon lequel un film avec un acteur principal noir ne marchera pas parce que « le public ne s’identifie pas aux Noirs. » Ainsi donc « le public s’identifie à E.T, à un ours, mais pas à un acteur noir ? » interroge-t-elle. Mais alors, pourquoi Denzel Washington et bien d’autres attirent des foules en France ?

            Il faut croire que, comme autrefois on tenait les indigènes éloignés, l’on veut tout simplement tenir les Noirs loin de cette industrie afin qu’ils ne fassent pas concurrence aux acteurs blancs.

            Je termine mon article par une interrogation. Je vous présente ici une publicité du 19è siècle vantant les mérites d’un savon qui « lave plus blanc que blanc » puisqu’il est capable de blanchir un Nègre. Regardez-là bien avant de lire la suite de mon message. Prêtez attention à la femme à gauche, l’enfant prenant son bain, l’homme au premier plan dont la main sort de l’eau de la bassine, enfin l’expression de l’homme à l’arrière plan.

Carte_publicitaire_N_gre            La découverte de cette publicité m’emmène à me demander si la décoloration de la peau chez les Noirs est une pratique plus ancienne que la rencontre avec les Européens aux siècles de l’esclavage et l’élaboration des théories racistes à leur égard. Avec les théories du XIX è siècle selon lesquelles le Noir serait une dégénérescence du blanc (1), n’aurait-on pas fait croire aux Noirs qu’il leur était possible de quitter leur enveloppe noire pour se rapprocher de la race blanche dite pure ? On peut aisément croire que des populations africaines entières ont dû être très sensibles à cette publicité dont l’impact perdure encore aujourd’hui.

 

Raphaël ADJOBI          

 

 

(1) La couleur noire est en effet due à un pigment brun, appelé la mélanine, qui colore la peau.

Posté par St_Ralph à 13:48 - Arts, culture et société - Commentaires [29] - Permalien [#]

04 décembre 2008

Lumières et Esclavage

Lumi_res_et_esclavage                            Lumières et esclavage

            De toute ma vie, c’est le premier livre se présentant comme un ouvrage de recherches dont le contenu m’a soulevé le cœur au point de me pousser à traiter en mon for intérieur son auteur de tous les noms. Lumières et Esclavage est assurément une insulte à la conscience et à l’intelligence humaines.

            L’objet du livre de Jean Erhard est clair : prendre la défense du XVIII è siècle – le siècle des Lumières -   accusé selon lui de tous les maux de la traite négrière parce que les penseurs et les hommes de Lettres seraient restés muets devant ce fléau et auraient même parfois montré des signes d’une certaine complicité. Alors que tous les analystes s’accordent aujourd’hui pour reconnaître et affirmer que les idées prétendument universelles sur l’égalité et la liberté n’incluaient pas les Noirs, l’auteur de Lumières et Esclavage persiste à croire et à chercher à nous prouver que les penseurs du 18è siècle sont des anti-esclavagistes. Peut-on dire que tous ceux qui ont défendu ou défendent en quelque point du monde les notions de liberté et d’égalité sont des anti-esclavagistes ? En tout cas, si le bateau négrier Le Voltaire n’avait à voir avec les affaires personnelles de Jean-Jacques Rousseau, Le Montesquieu portait ce nom avec l’accord de l’auteur de l’esprit des lois.  

            D’autre part, Jean Erhard essaie de nous faire croire que l’opinion publique française ignorait tout de la pratique de l’esclavage et qu’il est par conséquent aberrant que tous les Français aient à reconnaître ce commerce comme faisant partie de leur Histoire commune. Il oublie que Nantes et Bordeaux étaient alors les poumons économiques de la France grâce à la traite négrière.

            Cet auteur révisionniste va jusqu’à écrire que les châtiments prévus dans le Code Noir et infligés aux esclaves s’inscrivent dans la violence ordinaire  des lois de l’époque, et que « la condition […] officiellement imposée aux Nègres des îles ne diffère pas absolument et en tous points de ce que vivent alors les métropolitains. » On croit rêver ! Et ce qui illustre le mieux l’esprit révisionniste du livre et la mauvaise foi qui en émane, c’est un dessin assez grossier représentant un Noir endimanché et coquettement enturbanné coupant la canne censé montrer une vie d’esclavage presque plus heureuse que celle d’un paysan français. De toutes les images des esclaves au travail dans les îles, Jean Erhard a jugé que celle-là est plus représentative de la réalité. Insultant !

            Parfois même ce livre a tout l’air d’une moquerie. Pour l’auteur, les blancs du XVIII è siècle ont activement œuvré pour à la dignité du Noir en de nombreux domaines. Selon lui, « le Nègre accède à la dignité littéraire bien avant de se voir reconnaître sa dignité humaine » parce que les Blancs en avaient fait des personnages de romans, de contes et de théâtres. Quelle plénitude ! Mesdames et Messieurs les Noirs, estimez-vous heureux si un blanc fait d’un Noir l’un des personnages de son roman.                           

            Jean Erhard est de la race de ceux qui, dans quelques années, présenteront dans les manuels destinés aux écoliers français (blancs et noirs), les propos insultants de Jacques Chirac, de Pascal Sevran et de Nicolas Sarkozy comme une forme d’ironie visant à défendre la condition faite aux Noirs de la fin du XX è et du début du XXI è siècle. Certes, on attend d’un livre qu’il nous instruise et non point qu’il nous dise ce que nous voulons entendre ou qu’il nous flatte. Mais si au lieu de nous instruire, il s’applique à justifier l’injustifiable et à tordre le cou à la réalité vécue, c'est-à-dire les crimes et les mauvais traitements dont les traces restent indélébiles plusieurs siècles après, alors on est obligé de parler de révisionnisme. Mais dans ma malheureuse rencontre avec ce livre, j’ai appris de ma libraire une leçon qui me guidera à l’avenir : le choix de nos lectures doit tenir compte de la réputation de l’éditeur. Celui de Jean Erhard n’est pas de la race des plus exigeants.    

Raphaël ADJOBI

Auteur : Jean Erhard

Titre  :  Lumière et Esclavage (L'esclavage colonial et

l'opinion publique en France au XVIII è siècle)

Edition : André Versaille Editeur

Posté par St_Ralph à 10:10 - Littérature (Essais, romans) - Commentaires [7] - Permalien [#]

26 novembre 2008

Blogueurs, qui sommes-nous ?

Blogueurs, qui sommes-nous ?

Ordi_et_blog

La devise du blogeur : si tu veux être visité, laisse ta signature.

            Afin d’apporter ma contribution à la chaîne de « taguage » initiée par Théophile Kouamouo, je vais pour une fois vous parler de moi et vous indiquer des blogs que je fréquente passionnément.    

            Qu’il est loin déjà le temps où, en France, les blogs étaient synonyme de batifolage des adolescents. Une conception qui explique sans doute le retard de l’implantation des blogs dans le paysage Internet français. Heureusement, en quelques années, les choses ont beaucoup évolué.          Et quel bonheur de voir que dans la blogosphère les africains de la diaspora et ceux vivant sur le continent ont très vite compris les immenses potentialités de ce moyen de communication !

            Me concernant, le blog fut au départ une espèce de coffre-fort dans lequel je pouvais jalousement conserver mes poèmes et mes essais qui encombraient les cahiers que je pouvais égarer en quelque malheureuse circonstance. Quand la guerre éclata en Côte d’Ivoire et que

la France

jouait au marionnettiste, j’ai abandonné poèmes et essais pour participer activement à des forums sur Internet et principalement à celui du journal Lacroix qui avait consacré une rubrique à

la Côte

d’Ivoire. La fermeture de ce forum m’a d’ailleurs fait perdre des textes dont je ne suis pas mécontent ; des textes qui montrent la naissance de ma passion pour les relations franco-africaines. Cette passion faite d’indignation grandit davantage devant l’absence de place concédé à l’histoire des Noirs français dans l’Histoire générale de

la République Française.

La découverte de l’histoire du Chevalier de Saint Georges me plongea pour de bon dans la lecture et la divulgation de tous les écrits concernant le peuple Noir. Depuis, j’ai découvert l’existence de trois jeunes historiens noirs qui me permettent de boire à des sources que je ne soupçonnais pas. Il s’agit de Claude Ribbe, Dieudonné Gnammangou et Runoko Rashidi.

            Mais bloguer, ce n’est pas seulement écrire, c’est également partager des connaissances et des informations. C’est apprendre à faire attention au regard et aux propos de l’autre. Un échange qui vous oblige à garder le cœur humble. Et dans cet univers je suis avec beaucoup d’intérêts les productions de quelques blogueurs que je tague ici :

Guy Evrard Mbarga : nullement communicatif mais dont j’apprécie le travail parce qu’il me permet de découvrir la vie des Noirs Sud-Américains.

Mohamed Billy : dont la sobriété des textes et la curiosité incitent à l’humilité. C’est sa curiosité qui a hâté ma lecture du livre de Runoko Rashidi que j’avais en ma possession depuis bientôt un an.

Théophile Kouamouo, Théo pour les intimes. Ce jeune journaliste a suscité l’admiration de tous pour avoir osé dire non là ou beaucoup auraient plié l’échine. Depuis, il apparaît comme un agitateur d’idées ou initiateur de débats. Suivre son regard se promenant sur les productions des médias est très instructif.

Hilaire Kouakou : dernier venu parmi mes amis blogueurs. J’aime le côté terroir de son blog même s’il ne dédaigne pas les questions nationales.

Yoro : Il est assurément l’œil qui balaie

la Côte

d’Ivoire. C’est la camera de surveillance !

Djé : Prompt à « tirer l’épée » et vous pousser dans vos derniers retranchements. A disparu quelque peu de la circulation mais revient en douceur.

Gangoueus : j’ai découvert un peu tard que ses lectures cosmopolites et ses réflexions sont agréables à suivre. 

Aphrika : qui semble avoir pris le même chemin que moi et que j’encourage à creuser son sillon sans relâche.

Je n’oublie pas Ben dont les contacts sont devenus plus rares ; le Pangolin dont j’apprécie les visites.

A bientôt

Raphaël ADJOBI

Posté par St_Ralph à 10:00 - Actualités Monde - Commentaires [10] - Permalien [#]

19 novembre 2008

Histoire millénaire des Africains en Asie

                     Histoire millénaire des Africains

                                                   En Asie

L_Afrik_en_Asie

            Le titre du livre est à lui seul le résumé de son contenu. Aucun savant, aucun peuple ne peut contester depuis la fin de ce deuxième millénaire après Jésus-Christ que les ancêtres originels de l’espèce humaine aient évolué d’abord en Afrique pour ensuite migrer par vagues successives vers l’est. Il y a deux ou trois ans, j’ai vu le magnifique film montrant les ancêtres primitifs, les Homo erectus, quitter l’Afrique pour aller coloniser d’abord le Moyen Orient, puis l’Europe et l’Asie. Runoko Rashidi confirme que ce chapitre ne souffre d’aucune contestation scientifique.

 

            Mais quand on aborde les époques plus modernes à partir de quelques millénaires avant Jésus-Christ, malgré bien souvent la concordance des constats, les conclusions diffèrent et parfois de manière très surprenantes. Il apparaît clairement que chaque fois que les Européens se trouvent devant des résultats de fouilles archéologiques qui leur révèlent que les habitants d’un lieu ne sont pas – de l’avis général – Aryens, ils concluent qu’il y a problème. Tous les éléments noirs ou négroïdes découverts ne suffisent pas à les convaincre du passé nègre du site. Non, se disent-ils, il est impossible que les Noirs d’Afrique soient à l’origine de quelque grandiose civilisation de l’Antiquité.

            Ce livre est à la fois le résultat des lectures des travaux d’éminents anthropologues, de travaux d’archéologues et aussi des recherches personnelles de l’auteur sur le terrain au Moyen Orient, en Afrique et en Asie. Un grand voyageur Runoko Rashidi ; et ce sont les voyages qui ont confirmé ses recherches.

 

            La première partie du livre donne les preuves de la présence des Noirs au Moyen Orient  depuis plusieurs siècles. Runoko Rashidi démontre que contrairement à l’idée selon laquelle les grandes migrations des Noirs hors de l’Afrique se sont faites sous le joug de l’esclavage, la présence africaine en Irak et en Iran par exemple étaient vieille de plus d’un millier d’années avant les fameuses révoltes des esclaves Noirs au VIII è sicle (ap. J-C) et leur règne de quinze ans sur le sud de l’Irak actuel. Histoire très connue que rapporte également Malek Shebel dans L’Esclavage en Terre d’Islam. Puis il nous présente les Têtes-Noires de l’antique Sumer, le pays biblique de Shinear en Mésopotamie florissant au troisième millénaire avant Jésus Christ que certains chercheurs nomment abusivement des Eurafricains. Là-dessus, je ne vous en dis pas plus.

 

            Il y a dans ce livre des pages parfois troublantes comme la colonisation du Sud de l’Arabie par les éthiopiens qui étaient des chrétiens au début du premier millénaire ; ou encore la présence des Noirs dans le sud du japon longtemps avant son peuplement par des peuples venus du Nord.

                                       

            Quant à la présence des Noirs en Asie du sud, les preuves abondent aussi bien en monuments qu’en présence de traces de Noirs aux traits négroïdes. Ce qui prouve que longtemps avant les Ethiopiens et les Egyptiens aux traits fins, il y avait des peuples noirs des forêts d’Afrique qui ont gagné tous ces lieux de la terre. Si la majorité des peuples d’Asie d’aujourd’hui adorent des Bouddhas aux traits moins négroïdes, c’est tout simplement parce qu’ils ont senti le besoin d’ériger d’autres monuments aux traits proches des leurs plutôt que ceux négroïdes qu’ils avaient trouvés. Les ruines d’Angkor dont l’auteur publie quelques photographies parlent d’elles-mêmes. Tout semble confirmer la thèse de nombreux chercheurs selon laquelle les Noirs seraient les premiers habitants de l’Asie.

 

            Je finis cet article sur un documentaire vu à la télévision française (Arte) le 8 novembre. Les fouilles de Méroé au Soudan, dirigées par une archéologue allemande ont révélé une civilisation aussi épanouie que celle de l’Egypte Ancienne. Des pyramides, des bas reliefs et des inscriptions hiéroglyphiques attestent des règnes de reines noires. Certains monuments rappellent même par leurs ornements la Grèce antique aux dires de chercheurs. Troublant !

 

            Nous entrons dans l’ère de la connaissance de la vraie Histoire des Noirs. Je termine avec cette recommandation du Dr. Chancellor Williams : « Les populations africaines de Palestine, d’Arabie et de Mésopotamie doivent être étudiées avec plus de minutie. Tout cela nécessite une nouvelle race d’érudits, une érudition dont la seule mission sera de découvrir la vérité, et qui ne devra pas frémir de terreur si cette vérité venait à se révéler contraire à ce que l’on préférerait croire. » (in Destruction of Black Civilisation ; citée par Runoko Rashidi, p.15).

 

Raphaël ADJOBI         

 

Titre : Histoire millénaire des Africains en Asie

Auteur : Runoko Rashidi

Edition : Monde Global

Collection essais / Histoire des Diasporas / Lire aussi : Les premiers habitants de la Chine

Posté par St_Ralph à 09:51 - Littérature (Essais, romans) - Commentaires [16] - Permalien [#]

12 novembre 2008

Le Rancheador ( journal d'un chasseur d'esclaves)

El_Rancheador                    Le Rancheador

 

          Journal d’un chasseur d’esclaves

 

            J’ai été tout de suite séduit par la qualité de l’introduction du livre faite par Anne-Marie Brenot qui en est également la traductrice. On se rend très vite compte que cette introduction est le travail d’une spécialiste de l’Amérique latine. Son analyse du style du chasseur d’esclaves, celle des détails ayant retenu ou non l’attention de cet employé  témoignent de son habitude à sonder l’histoire des administrations coloniales sud-Américaines ainsi que les habitudes des esclaves.

            Nous savons tous que l’Histoire de l’Amérique latine, et particulièrement celle des îles, est avant toute chose une grande partie de l’Histoire de l’esclavage des Noirs. Mais ce livre qui est le journal d’un chasseur d’esclaves est très original parce qu’il est un rapport d’activité. C’est le rapport d’une activité officiellement reconnue par l’administration coloniale espagnole à Cuba. Cependant, l’auteur  de ce rapport, Francisco Estévez, l’a écrit avec l’intention de se « disculper en cas de médisances et à faire foi devant les autorités en cas de contestations. » Aussi n’hésite-t-il pas à souligner la dangerosité de sa tâche et la célérité dont il fait preuve pour répondre aux sollicitations des planteurs pour qui un esclave qui prend la fuite est un voleur puisqu’il constitue une perte énorme pour son maître.

            Tout en montrant qu’il fait consciencieusement son travail de chasseur d’esclaves marrons  (« Mon unique désire étant leur extermination ») il souligne l’immensité de sa tâche en dévoilant la bravoure et les ruses des esclaves. Il mentionne le nombre de jours qu’il consacre à chacune de ses opérations ou sorties, et il nous découvre par la même occasion que le marronnage n’est pas seulement le fait de quelques esclaves isolés puisqu’il découvre des campements qui comptent jusqu’à 19 cases (p.75), ou d’autres pouvant compter jusqu’à 80 ou 90 personnes (p.68). Le Ranchéador souligne aussi la difficulté qu’il a à trouver des guides, surtout parmi les Noirs libres (p.76).

            Les détails de ce journal montrent à quel point les esclaves qui prenaient la fuite étaient organisés et combien ceux qui restaient docilement dans les plantations étaient majoritairement solidaires de leurs activités nocturnes. Contrairement à ce que l’on croit, les esclaves marrons (en fuite) exerçaient même une pression réelle sur certaines populations blanches qui pour ne pas subir leurs représailles préféraient taire la fuite de leurs esclaves ou la perte des produits de leur élevage ou de leurs champs. Dans ce livre, les dociles esclaves qu’on nous a toujours peints apparaissent des êtres assoiffés de liberté qui sont prêts à tout braver pour la conserver. Ce livre confirme l’idée de certains chercheurs comme Pierre H. Boulle (Race et esclavage dansla France de l’Ancien Régime) et Odile Tobner (Du Racisme Français) qui croient que la multiplication des rebellions des esclavages qui menaçaient l’effondrement du commerce coloniale et la perte des pouvoirs coloniaux ont été les principaux moteurs de l’abolition de l’esclavage. On peut peut-être ajouter que la rencontre de ces rebellions sans cesse renouvelées avec les idées humanitaires de quelques Européens a fait le reste. Plus jamais on ne devrait enseigner aux Africains que l’abolition de l’esclavage est due à la volonté de quelques philanthropes et aux discours persuasifs des intellectuels Européens.

 

Raphaël ADJOBI

 

Titre   : Le Rancheador (journal d’un

             Chasseur d’esclaves)          

Auteur : Francisco Estévez

             ( Traduit par Anne-Marie Brenot)

Editions :Tallandier

Posté par St_Ralph à 12:33 - Littérature (Essais, romans) - Commentaires [10] - Permalien [#]