Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

05 février 2016

Les classes bi-langues dans l'enseignement français : de la poudre aux yeux

       Les classes bi-langues dans l'enseignement français :

                                     de la poudre aux yeux

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            Ce n'est point la reculade de la ministre de l'Education nationale sur sa réforme prévoyant la progressive disparition des classes bi-langues qui motive la course de ma plume mais bien l'agitation née de cette soudaine passion des Français pour l'enseignement des langues étrangères qu'ils portent désormais aux nues. On dit souvent que les moins instruits sont ceux qui font le plus de bruit quand il s'agit de parler de l'instruction des enfants ; et la chose est d'autant plus vraie pour les Français qu'ils n'ont jamais été reconnus doués pour les langues étrangères. Environnés de cinq pays – en comptant le Portugal – dont les langues sont tombées dans le domaine international, nous demeurons toujours plus mauvais que chacun de nos voisins. Peut-être – je dis bien peut-être – les Alsaciens seraient-ils les seuls à profiter avantageusement de l'allemand et à être très nombreux à le pratiquer couramment. L'histoire de cette région aux frontières très fluctuantes avec nos voisins Germains ne serait pas étrangère à cette singularité dans le paysage linguistique français.

            Un constat s'impose donc : là où le voisinage et les échanges naturels ont échoué, l'Education nationale s'acharne, depuis des décennies, à faire du Français commun un usager régulier et correct de l'anglais, de l'allemand, de l'espagnol, et dans une moindre mesure de l’italien et du portugais. Combien de milliards notre pays a-t-il investis dans l'enseignement de ces langues pour nous éviter de paraître ignorants ou bêtes lorsqu'un touriste étranger nous adresse la parole dans sa langue ? Honnêtement, quel changement avez-vous noté autour de vous depuis la fin de vos années d'apprentissage des langues étrangères ?

                                    Une querelle de clochers

            Que chacun considère que dans la ville où il réside un très grand nombre des habitants ont étudié l'anglais de la sixième à la terminale en raison de trois heures par semaine. Cela revient à dire que dans votre ville des millions et des milliards ont été dépensés pour que vous puissiez comprendre et vous faire comprendre d'un Anglais. N'est-ce pas cela ? Eh bien, n'importe quel enquêteur peut se promener dans les rues de votre ville pour constater le résultat de cet enseignement. Le manque de pratique faisant perdre rapidement les quelques notions apprises, sur - par exemple - une population de dix mille habitants ayant bénéficié de l'apprentissage de l'anglais pendant sept ans à raison de trois heures par semaine, vous trouverez à peine dix personnes capables de comprendre et se faire comprendre d'un touriste anglais égaré. Il est certain que dans n'importe quel domaine on jugerait un tel investissement inutile parce qu'absolument pas bénéfique au plus grand nombre. Il faut donc dans le domaine de l’enseignement des langues apprendre à proportionner les investissements aux bénéfices que l'on en tire ; surtout que nous sommes loin d'une question de santé publique. La plantation qui produit peu ne mérite pas que le paysan passe trop de temps à la soigner quand celui-ci connaît l'inutilité de ses efforts. Quel est le professeur de français qui serait fier d'enseigner sa matière dans quelque contrée perdue du monde avec la ferme conviction que ses élèves ne sauront jamais se servir du français ou ne pourront jamais en tirer quelque bénéfice ? Mais le plaisir, me direz-vous ! Le plaisir à ce prix-là, je me ferai violence pour manger des épinards plus souvent, répondrai-je. 

            Ne rêvons pas. Soyons raisonnables. La bataille autour des classes bi-langues n'est que de la poudre aux yeux qui n'a même pas la prétention de cacher la misère de la France en matière de maîtrise des langues étrangères. Toutes les envolées lyriques autour de la question ne sont que les effets de deux luttes d'intérêt. D'une part, les chefs d'établissement veulent par l'enseignement de deux langues au même niveau attirer un grand nombre d'élèves parce qu'ils savent que les parents ont, dans leur for intérieur, l'idée que c'est le moyen le plus sûr de faire entrer leur progéniture dans une bonne classe. Nier ce fait serait mentir. Depuis toujours, les parents savent que le choix de l'allemand et du latin évite à leur enfant les classes surchargées ou difficilement gérables par le comportement de certains élèves. Mon expérience personnelle me montre régulièrement que quelques parents d'enfants en difficulté scolaire choisissent le latin pour leur enfant avec l'assurance de le voir évoluer dans une structure privilégiée, avec les meilleurs. D'autre part, c'est l'Etat qui ferme délibérément les yeux sur cette prolifération des classes bi-langues parce qu'il n'est pas contre les quelques emplois nouveaux et aussi pour éviter un mécontentement de plus sur la question scolaire. Dans le social ou dans l'enseignement, l'Etat sait que la dépense est minime. Et au regard des chiffres du chômage, il vaut mieux quelques embauches ou quelques heures supplémentaires là où c'est possible ; qu'importe le maigre bénéfice que le pays en tirera. Des chômeurs en moins c'est la paix sociale qui est préservée.

            Ces deux luttes conjointes produiront inéluctablement le même résultat : un bénéfice maigre ou nul pour les enfants, les familles et la société. Mais, ce résultat-là, parce qu'il n'est pas immédiat, tout le monde refuse d'en parler parce qu'il faut vivre d'illusions parfois. La multiplication des classes bi-langues ne modifiera en rien le paysage linguistique ou social français dans six ou dix ans. Les familles qui jugeront la langue étrangère utile à la formation ou à l'emploi de leur enfant devront toujours ouvrir leur bourse pour des séjours d'immersion à l'étranger.

            En effet, apprendre deux langues au même niveau dans nos établissements ne fera jamais d'un enfant un bon praticien de ces langues. D'ailleurs, en parlant de « bi-langues » au lieu de bilingue, les promoteurs ont inconsciemment voulu que le son "an" rappelle à chacun notre bon vieux « franglais ». Oui, les collèges et lycées français ne forment tout au plus que de petits « franglais », de petits « franlemands », de petits « francastagnettes » et de petits « franpizzas ». Des parlers qui ne permettent ni une communication entre Français ni une communication avec le visiteur étranger. Par ailleurs, la reculade de la ministre de l'Education nationale ne fait que créer une injustice puisqu'elle est partielle. En acceptant en effet que certaines zones du pays poursuivent l'expérience des classes bi-langues, elle permet que s'installent dans l'enseignement d'évidentes inégalités. 

              Pendant ce temps, on oublie l'essentiel

            Franchement, ne sommes-nous pas ridicules de nous battre pour les langues étrangères alors que nos enfants sont trop nombreux à ne plus savoir lire ou comprendre la langue française ? Comment peut-on réussir à apprendre par l'écrit une langue étrangère à un enfant qui ne sait pas écrire correctement dans sa propre langue ? On oublie trop souvent que l'on apprend plus facilement une langue étrangère quand on maîtrise la sienne. Dans le cas contraire, seule l'immersion totale dans le pays de la langue choisie nous permettra de la maîtriser sans passer par la nôtre.

            Il serait bon que chacun relativise l'importance que prend parmi nous cette querelle autour des classes bi-langues. Il n'y rien à y gagner. Monsieur Jean d'Ormesson – de l’Académie française – qui s'est tout à coup découvert un talent de grand défenseur de l'enseignement de l'allemand ne fait rien d'autre qu'endosser son habit de défenseur de la réconciliation franco-allemande. En effet, si dans notre pays l'allemand a bénéficié de la politique de réconciliation à tout prix avec notre voisin, l'enseignement de cette langue ne décolle toujours pas hors de l'Alsace malgré les campagnes de promotion des chefs d’établissement. Dans beaucoup d'établissements, de nombreux professeurs d'allemand font cours devant moins de dix élèves. Les bons résultats dont ils se vantent ne sont donc nullement le reflet de leur talent mais un désaveu qui s'est transformé en privilège. Leurs collègues qui ont trente élèves, voire plus de trente-cinq – j’ai personnellement eu une quarantaine d’élèves en classe d’espagnol – et parviennent à quelques bons résultats sont les plus méritants à mes yeux.

            Compte tenu du maigre résultat de l'enseignement des langues étrangères dans notre pays, nous devons considérer leur pratique dans nos classes comme une initiation, une découverte ouvrant au monde comme la musique, les arts plastiques, et l'éducation sportive. Que chacun comprenne qu'il n'est pas question pour les professeurs de faire de nos enfants et petits-enfants des petits Anglais, de petits Allemands, de petits Espagnols, de petits Italiens... Comme pour la musique, les arts plastiques et l'éducation sportive, l'enseignement des langues étrangères doit permettre à celui qui les découvre de voir la possibilité qui s'offre à lui de choisir une voie et de la poursuivre s'il en a la volonté ou s'il se sent quelque talent pour le faire. On ne sort pas du collège ou du lycée musicien, peintre, dessinateur, bilingue ou trilingue. On en sort avec une passion pour l'une ou l'autre de ces activités qu'il convient de poursuivre pour en faire un usage pour le plaisir ou un usage professionnel. Il est donc tout à fait inutile de consacrer à ces enseignements de découverte plus de temps qu'il n'en faut. Il faut savoir raison garder et privilégier l'essentiel dont la négligence nous fait tant de mal.

Raphaël ADJOBI

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14 janvier 2016

Le fils de l'homme (Olivier Merle)

                                       Le fils de l’homme
                                              (Olivier Merle)

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    Ce roman est à la fois le récit de la vie de Jésus et par voie de conséquence celui de la naissance du christianisme. Il n’est nullement ici question de l’affirmation ou de la négation de la divinité de Jésus. En partant de l’idée acceptable par tous qu’il est le fils d’un homme comme tous les autres – les chrétiens ne disent-ils pas d’ailleurs que le Christ s’est fait homme ? – Olivier Merle va montrer comment peu à peu s’est construite sa divinisation, ou comment s’est progressivement installée dans la conscience des hommes l’idée d’un Jésus révélé par Dieu.

    Les chrétiens, comme les non-chrétiens, seront reconnaissants à l’auteur d’avoir pris soin de balayer tous les éléments bibliques mystificateurs qui ont fait de Jésus un être difficilement compréhensible et surtout insondable. Jésus est ici un homme qui, séduit par le message de Jean le Baptiste va l’approcher et devenir son disciple parmi d’autres. En faisant table rase des voix venues du ciel et des métamorphoses ou miracles extraordinaires de la Bible pour ne saisir que son talent de guérisseur sachant compter sur le pouvoir du temps, Olivier Merle en fait un homme ancré dans la société de son époque. Et c’est cette magnifique humanisation qui séduit dans la longue première partie d’un livre qui en compte quatre. Jésus s’est souvent mis en colère. Faux prophète aux yeux de beaucoup, il a souvent été agressé et a parfois dû prendre la fuite. Sa relation avec sa mère a été à certains moments très tendue. Il a été sujet à la déception quand – après la mort de Jean le Baptiste – malgré son charisme et son enthousiasme à annoncer la Bonne Nouvelle, c’est-à-dire le retour imminent du royaume de Dieu, il faisait peu de nouveaux disciples ou de nouveaux sympathisants.             

    En effet, les prêches de Jésus sur la venue du règne de Dieu ne faisaient pas l’unanimité. Malgré son habituelle « tranquille assurance », son comportement et son enseignement « n’étaient pas loin d’éveiller une souterraine hostilité » à son égard parmi ceux qui avaient adhéré aux idées de Jean le Baptiste. Cependant, sur ces terres de Judée, du Pérée et de Galilée où « l’espérance messianique était considérable » parmi les populations, en particulier à Jérusalem – « ce lieu sacré où la présence romaine relevait de l’insupportable » – il était évident que le message de Jésus tombait pour ainsi dire sur une terre fertile. Cela fut très vite suffisant pour les prêtres de Jérusalem qui – chose commune sous toutes les dictatures – pour témoigner leur fidélité à l’occupant romain et perpétuer leur pouvoir, vont promptement prononcer sa condamnation sous le prétexte de préserver la paix religieuse. Sentence qu’exécutera le pouvoir romain représenté par Ponce Pilate.

    Ainsi, deux ans à peine après l’arrestation et la mort de Jean le Baptiste, voici de nouveau orphelin le groupe que Jésus a étoffé. Mais c’est justement à partir de ce moment que commence la progressive construction de la croyance en la parole de Jésus comme révélée par Dieu. C’est en effet dans les trois dernières parties de ce livre que nous avons les plus belles pages sur les intuitions, les réflexions et les idées de génie des disciples, faisant de Jésus le Messie pour les juifs tournés vers Jérusalem, le Christ pour les juifs de culture grecque. Mais c’est aussi à partir de ce moment que les disciples se déchirent quant à l’attitude à adopter devant les autorités religieuses de Jérusalem qui ne veulent rien entendre de ce Jésus et de sa Bonne Nouvelle. Cette rude querelle qui naît parmi les disciples – entre les partisans d’une patiente et passive attente à Jérusalem considéré comme le lieu choisi pour le retour de Jésus et ceux mus par l’excitante mais active attente les poussant à partager la Bonne Nouvelle avec les hommes et les femmes qui l’ignorent – fait apparaître de manière magistrale les premières grandes figures de la chrétienté. Et contrairement à l’opinion communément admise, les plus enthousiastes et les plus grands propagateurs de la foi chrétienne ne sont pas forcément ceux que l’on vénère le plus aujourd’hui.   

    Le fils de l’homme est un roman très agréable et surtout très utile parce qu’il met non seulement un peu d’ordre dans le récit événementiel de la vie de Jésus, sa chronologie, mais également parce qu’il laisse de côté, dans un premier temps, toute la mystique qui entoure le personnage dans les textes bibliques pour le grandir dans l’estime des hommes avant de le grandir dans leur foi. C’est aussi un roman très instructif sur les us et coutumes du berceau de la chrétienté et sur la capacité de l’esprit humain à construire des idéaux galvanisants.   

Raphaël ADJOBI

Titre       : Le fils de l’homme, 493 pages
Auteur      : Olivier Merle
Editeur  : Editions de Fallois, 2015.

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27 décembre 2015

L'enseignement personnalisé ou comment entretenir le racisme et la discrimination à l'école

                     L’enseignement personnalisé

      ou comment entretenir le racisme et la discrimination à l’école

enseignement

            Ils sont aujourd’hui très nombreux les apôtres de l’enseignement personnalisé. On pourrait même dire que l’Education nationale a réussi l’exploit de convertir presque la totalité des enseignants à cette religion pédagogique. Les quelques rares sceptiques le sont souvent non pas par manque de foi mais par manque de temps nécessaire à cette tâche. Sinon ils sont presque tous convaincus qu’ils ne sont efficaces dans l’exercice de leur fonction qu’en ayant une connaissance exacte de chacun de leurs élèves, sans toutefois s’apercevoir du danger qu’ils font courir à un grand nombre d’entre eux.

            Affirmer que la connaissance de l’enfant doit précéder son instruction – celle-ci souvent délaissée au profit de cette prétendue connaissance – apparaît évidemment très séduisant parce que l’idée contient une logique implacable. Avant qu’elle ne soit reprise sous le vocable d’enseignement personnalisé par les pédagogues modernes, cette théorie ou cette logique a été durant des siècles la démarche conseillée aux précepteurs des maisons bourgeoises ; donc une pratique de l’éducation domestique.

                               C’est toujours la faute à Rousseau !

            Afin de bien connaître son élève, le précepteur était en effet très tôt engagé auprès de l’enfant. On le choisissait jeune – du moins selon les recommandations de tous les pédagogues – parce qu’il devait tout partager avec son élève ; y compris ses jeux. Le précepteur était donc omniprésent dans la vie de son élève afin de saisir toutes les circonstances susceptibles de révéler quelque trait de sa personnalité pour parfaire celui-ci par un enseignement approprié. Toutes les occasions étaient bonnes pour former le jugement de l’enfant avant de le lancer dans les études livresques et les sciences spéculatives. 

            Au XVIIIe siècle, s’appuyant sur les recherches de Buffon contenues dans son Histoire naturelle, Jean-Jacques Rousseau est arrivé à établir des apprentissages propres à chaque âge. Se basant sur les âges de la vie humaine proposée par l’homme de science, il va préconiser une pédagogie basée sur une sorte de périodisation des facultés humaines parce qu’il est convaincu que « chaque âge, chaque étape de la vie a sa perfection convenable, sa sorte de maturité qui lui est propre » (Emile, Livre II). C’est l’une des raisons essentielles qui lui permettent d’affirmer que sa pédagogie est naturelle. Rousseau en est tellement convaincu qu’il fait de sa pédagogie une méthode qui suit l’enfant à la trace pour saisir les besoins des facultés naissantes afin de les parfaire. Attaché à l’épanouissement des facultés humaines, il finit par minimiser l’acquisition des connaissances, le savoir, la science dont son devancier Jean Amos Comenius avait fait la clef de voûte de sa pédagogie. Rousseau conseille l’apprentissage de la lecture seulement à douze ou treize ans, montrant ainsi que les sciences spéculatives doivent arriver le plus tard possible pour ne pas vicier la nature de l’enfant qui doit être, selon lui, le souci de l’éducation. 

            Au XVIIIe siècle, cette pédagogie que proposait Rousseau correspondait au triomphe d’une nouvelle conception de l’enfant rompant avec celles des siècles passés qui le voyaient comme un adulte en miniature. Dans les peintures de ces siècles – par exemple chez Goya – on les voit dans des vêtements qui rappellent ceux des adultes et qui apparaissent évidemment comme un frein à la mobilité de leur âge. En donnant donc à l’éducation des enfants une base fortement psychologique, c’est-à dire, en demandant que les facultés soient développées dans l’ordre naturel et sans contrainte extérieure, Rousseau inventait une nouvelle valeur : celle de la sensibilité, de l’authenticité de l’individu qui passionnera les générations à venir. 

                         Les nouveaux sorciers de l’Education nationale

            Aujourd’hui, les préceptes de cette pédagogie domestique énoncés par Jean-Jacques Rousseau – et qui ont eu un grand succès en Europe à son époque – sont repris par les autorités de l’enseignement public, grâce à des pédagogues d’un type nouveau, qui ont fini par transformer les enseignants en apprentis psychologues furetant dans la vie privée des enfants à la recherche d’éléments censés leur permettre d’asseoir les bases de leur travail. C’est dire qu’aujourd’hui le bon enseignant est celui qui sait disserter doctement sur la vie familiale de son élève : ses maladies, ses goûts, la situation conjugale de ses parents, ses habitudes ordinaires ou singulières. En France, presque tous les professeurs des écoles - et quelques-uns des collèges - sont convaincus que cette connaissance des détails de la vie de leurs élèves est nécessaire à l’aboutissement de leur pédagogie, laquelle se résume dans la pratique à laisser l'enfant forger lui-même ses projets, son savoir. Ces professeurs affirment accompagner l'enfant ; ce qui revient à dire qu'ils n'enseignent pas. Pour eux, l'enfant possède en lui toutes les sciences qu'il suffit de laisser émerger dans des projets personnels. Ce qui explique pourquoi certains préconisent la fin des notes chiffrées. C'est évidemment une conception fallacieuse de l'homme parce que la connaissance n'est pas innée. Elle s'acquiert !   

            Mais rassurez-vous : avec des  notes chiffrées ou sous la forme de taches de couleur, aucun des professeurs qui pratique l'enseignement personnalisé jugé propre à la nature de l'enfant n’est capable de vous dire si au moment d’attribuer la note ou la « tache – repère » à son élève il a tenu compte de tous les facteurs énoncés plus haut. Seul l’enseignant partial est capable d’un tel comportement. Si avant d’entreprendre l’instruction ou la formation intellectuelle de son élève, chaque enseignant devait s’assurer que sa mère déteste son père, que ce dernier se drogue ou est alcoolique, que l’enfant mange du couscous ou des biscuits le matin, il se condamnerait à l’inertie, à l’incapacité de trouver le meilleur angle pour commencer chacune de ses leçons. Aucun enseignant de France n’est capable de vous dire avec exactitude si chacun de ses élèves comprend mieux les leçons grâce à sa vue, son ouïe, son toucher ou son odorat. Et pourtant, nombreux sont les professeurs intarissables sur les élèves auditifs, olfactifs, visuels, tactiles, gustatifs et du soin qu’ils prennent à les reconnaître ! A quoi donc leur sert toute cette science qui occupe leur temps d’enseignement s’ils n’en tiennent pas compte pour chiffrer les évaluations de leurs élèves ? Comment parviennent-ils à faire cours à cinq auditifs, cinq visuels, dix olfactifs et dix tactiles réunis en une même classe ? 

            Non seulement ces enseignants fouineurs de l’Education nationale se situent à l’opposé de ce que doit être notre métier, mais ils s’avèrent même dangereux parce qu’ils sont les grands vecteurs des discriminations et du racisme au sein des établissements scolaires.

            Ce sont ces professeurs qui s’érigent en grands psychologues connaisseurs de tel ou tel élève qui destinent toujours les enfants des milieux modestes aux mêmes métiers. Il n’est pas rare de les entendre pérorer sur l’origine étrangère, sociale ou le quartier de résidence de leur élève pour expliquer ou justifier ses difficultés et proposer une destination professionnelle conforme à ce que son milieu a fait de lui. C’est toujours au petit Noir à qui reviendra le cerceau noir des jeux olympiques de la fête des écoles. La petite fille noire ne jouera jamais le rôle de Marie et le petit garçon noir jamais celui de Joseph dans la pièce de fin d’année. L’un et l’autre sont bons pour les rôles de pauvres ou de nécessiteux au secours desquels on court ; et c’est à cela qu’il faut les préparer. Devenu le psychologue connaissant l’origine sociale, culturelle, ainsi que les problèmes familiaux de ses élèves, le professeur de la dernière génération sait dans quelle case ranger chacun d’eux afin de lui apporter le soin particulier qu’il croit posséder. A vrai dire, les soins et les choix qu’il propose sont faits de préjugés et d’interprétations personnelles et non pas fondées sur les connaissances acquises lors des études qui l’ont destiné à sa fonction d’enseignant. Sait-il au moins que « le racisme consiste à voir l’autre à priori comme différent, à l’encourager à s’enfoncer lui-même dans cette différence » ? (Jean-Paul Brighelli, Tableau noir). Le mot « racisme » pouvant ici être remplacé par discrimination.   

            En clair, les professeurs devraient savoir que l’enseignement personnalisé qui se veut adapté à la nature propre de l’élève a pour finalité de le maintenir dans sa sphère sociale et culturelle. Parler d’éducation personnalisée c’est penser à définir l’homme par rapport à son milieu social ou familial et non point par rapport à la nature de son être que chacun sait insondable parce qu’insaisissable ; c’est renouer d’une part avec les anciennes pédagogies particularisantes qui affirment que « chaque esprit a sa forme propre selon laquelle il a besoin d’être gouverné » (préface de l’Emile) et d’autre part que l’on n’élève pas un enfant que l’on destine à l’épée de la même manière que celui qui doit entrer dans l’Eglise.  En tout cas, toute cette agitation autour de la connaissance de l’enfant que les professeurs cherchent à sonder et qu’ils interprètent arbitrairement en causant tant de dégâts n’est absolument pas nécessaire à leur fonction principale qu’il convient de leur rappeler souvent. Il leur faut quitter cette pseudo science à visée discriminatoire – et parfois raciste – au plus vite. 

                              Jean-Jacques Rousseau vous emm... !

L’enfant dont on s’applique à développer les facultés naturelles à la manière de Jean-Jacques Rousseau ne peut absolument pas trouver d’enseignement approprié dans le cadre de l’école publique. Et les enseignants qui s’investissent dans cette mission tournent le dos à la véritable fonction de l’éducation nationale : former des têtes bien faites et bien pleines en dirigeant les désirs, les talents ou la curiosité des enfants vers des objectifs que nous estimons profitables à la fois à leur épanouissement et à la société dans laquelle ils sont appelés à vivre. Il est donc insensé de laisser l'enfant développer sa singularité aux multiples facettes indépendamment de nous et de la science pour laquelle sont payés les enseignants. Même l’auteur de l’Emile savait bien que tenir compte de la condition de l’enfant, de son tempérament, c’est entrer dans trop de considérations particulières, aux données trop variables, qui risquaient de ruiner son projet d’éducation naturelle : « toutes les applications particulières, n’étant pas essentielles à mon sujet n’entrent point dans mon plan » affirme-t-il dans la préface de l’Emile. C’est pourquoi il a généralisé ses vues pour ne voir en son élève que « l’homme abstrait », l’homme tout court. Il l’imagine orphelin, sans aucune hérédité nocive, sans conditions sociale et culturelle. Il s’attache à développer en lui les qualités de l’esprit et les caractères les plus généraux parce que, comme il le dit lui-même, « vivre est le métier que je veux lui apprendre. En sortant de mes mains, il ne sera, j’en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre ; il sera premièrement homme ». Plus tard, pense-t-il, son élève s’unira à une femme qui aura reçu la même éducation. Ainsi se constitueront de petits noyaux familiaux qui, en se multipliant, transformeront la société tout entière.

            Or, nous n’avons pas le même projet que Jean-Jacques Rousseau, chers collègues. Nous ne rêvons pas d’une société parfaite dans laquelle vivre harmonieusement serait notre seul credo, mais d’une société faite d’avocats, de médecins, d’enseignants, d’architectes… Certes, nous pouvons croire avec lui que « notre vocation commune est l’état d’homme ; et quiconque est bien élevé pour celui-là ne peut mal remplir ceux [les autres états] qui s’y rapportent ». Toutefois, la vraie question que l'on devrait se poser est celle-ci : où nous a menés cette prétendue connaissance de l'enfant et l'enseignement personnalisé qui l'accompagne ? En cherchant à connaître les enfants, en restant attentif à leur babillage pour les satisfaire, les éduque-t-on mieux et les forme-t-on mieux ? Cette pratique nous a conduits à une situation flagrante : à force de nous intéresser à la personne, nous avons oublié, comme Rousseau, de la nourrir de savoirs. Mais l'élève de Rousseau est un élève abstrait ; il ne risque rien. Quant au nôtre, il est réel et risque beaucoup sans savoirs. Et c’est ainsi que peu à peu nous peuplons la France de gens que nous estimons bien dans leur peau et leurs baskets – cela n’est d’ailleurs pas certain – mais ignorants alors même que nous investissons des moyens considérables dans notre système d’éducation. On est même tenté de croire que cette orientation de l'enseignement sur la personne est un subterfuge délibérément mis en place pour tromper le public et laisser la voie libre à une élite désignée d'avance pour régner. N'oublions pas cependant que si l'ignorant est docile et plus facile à gouverner parce que manipulable, il est aussi dangereux parce qu'il vit dans des certitudes et devient vite violent quand il n'est pas satisfait. La disparition progressive de toutes les formes de civilité en est une preuve. Le commerce de l'ignorant n'est guère agréable : il affirme et tempête là où le philosophe doute et le sage réfléchit.

            Refaisons de l’école le lieu du savoir qui, rappelons-le encore une fois, est un outil d'égalité parce qu'il est le moyen de gravir les échelons de la sphère sociale sans considération des conditions particulières. C'est grâce à l'amour du savoir que le fils de la caissière de la grande surface de banlieue peut accéder à la fonction d'avocat. C'est grâce à l'amour du savoir que la fille de mon voisin – qui est un ouvrier noir – peut devenir médecin. Un enseignement adapté à leur situation socioculturelle ne les mène que rarement là. Le rôle de l'enseignant est de reconnaître puis de développer par sa science le talent qui dort en chacun des enfants. Personnaliser l’enseignement c’est personnaliser le savoir pour renvoyer chacun à sa condition socioculturelle première. C'est par le savoir débarrassé de toutes les considérations liées au milieu de l’enfant – faussement appelées naturelles – que l'on parvient à réduire l'écart entre les bourgeois et les pauvres. 

Raphaël ADJOBI     

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24 décembre 2015

Le lourd héritage du passé raciste du Musée de l'homme

   Le lourd héritage du passé raciste du Musée de l’homme

    Le Musée de l’homme a rouvert ses portes en octobre 2015  après six ans et demi de fermeture pour travaux. Fondé en 1938, cet illustre département du Muséum national d’histoire naturelle (juin 1793) a été essentiellement nourri par les idées et les travaux racistes du XIXe siècle et du début du XXe que l’on tente aujourd’hui de cacher sous le vernis du souci de la connaissance de la diversité humaine. N’oublions pas que toutes les recherches qui ont installé la réputation de la maison dont il dépend tendaient avant tout à prouver la supériorité de la « race blanche ». Aussi, les nègres y furent nombreux à servir de rats de laboratoire aux anthropologues racistes de ces lieux. Saartjie Baartman (La Vénus hottentote – 1789-1815), originaire de la région sud de l’Afrique, est passée par là. Il me plaît de vous proposer ici l’article de Frédéric Keck publié dans Le Monde des livres le 22 octobre 2015 (Le lourd héritage du Musée de l’homme).

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    Les musées ont une histoire, qu’on ne saurait réduire à une trajectoire linéaire. Cela est d’autant plus vrai pour le Musée de l’homme, Palais Chaillot, à Paris. Le jour de sa réouverture, le 15 octobre, le Muséum national d’histoire naturel, dont il dépend, publiait la traduction de l’ouvrage d’une historienne américaine, spécialiste de l’Empire colonial français en Afrique, Exposer l’humanité. Race, ethnologie & empire en France (1850-1950).
    Un peu comme ce qu’a fait l’Américain Robert Paxton pour l’histoire du régime de Vichy (La France de Vichy, Seuil, 1971), l’historienne Alice Conklin établit les archives d’un passé controversé, montrant que le Musée de l’homme a toujours porté un lourd héritage, celui de ces collections de crânes, issues de l’anthropologie raciste datant du XIXe siècle.
    Le fondateur du Musée d’ethnographie du Trocadéro, en 1878, Ernest Théodore Hamy, enseignait en effet l’anthropologie au Musée d’histoire naturelle à partir de l’observation de ces crânes. Il était membre de la société d’anthropologie fondée par Paul Broca, laquelle sombra, après la mort du grand biologiste, dans le racisme. Nous étions en pleine affaire Dreyfus. Quelques années plus tard, les successeurs d’Hamy à la direction du Musée d’ethnographie, les médecins René Verneau et Paul Rivet, quittèrent la société d’anthropologie, dont ils condamnaient les thèses sur l’influence déterminante de la taille du crâne. Ils organisèrent des missions scientifiques aux Canaries ou en Amérique du Sud pour décrire la diversité des formes linguistiques et culturelles de l’humanité. Les alliances avec la sociologie d’Emile Durkheim, à travers Marcel Mauss et Lucien-Lévy-Bruhl, et avec la muséographie renouvelée par Georges-Henri Rivière, permirent à Paul Rivet de construire un nouveau Musée de l’homme, en 1937, au lendemain de l’exposition universelle.

                                                   Part maudite

    L’anthropologie raciste revint cependant sous l’Occupation, à travers la figure de Georges Montandon, chercheur au Muséum national d’histoire naturelle, dont Alice Conklin montre l’influence sur l’anthropologie française de l’entre-deux-guerres. La teneur des publications de ce chercheur né en Suisse en 1879, membre de l’école de l’anthropologie de Paris et conservateur du Musée Broca, était ouvertement raciste. En compétition avec Marcel Griaule pour la première chaire d’ethnologie de la Sorbonne, il voulut remplacer Paul Rivet à la tête du Musée de l’homme. Il conduisit des examens anthropométriques au camp de Drancy. Et fut finalement abattu par la résistance en 1944.
    Cette part maudite de l’histoire du Muséum contraste, de manière troublante, avec les faits de résistance des chercheurs du Muséum de l’homme exécutés par l’occupant allemand ou le courage des élèves de Mauss morts au combat. Si la postface d’Alice Conklin prend parti dans les tensions présentes entre les deux musées, cet ouvrage superbement illustré offre surtout un regard neutre sur une histoire qui suscite encore des passions nationales.

Frédéric Keck

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19 novembre 2015

Les bébés flingueurs ou les enfants et les armes à feu aux Etats-Unis

                                       Les bébés flingueurs

Les bébés flingueurs 0001

            Entrefilet lu dans l'hebdomadaire Télérama de la deuxième semaine de novembre 2015 (n° 3434).

Depuis janvier 2015, aux Etats-Unis, treize enfants de moins de 3 ans sont tués en manipulant une arme à feu, et dix-huit se sont blessés. Dix enfants de moins de 3 ans ont aussi blessé une autre personne. Et deux personnes ont été tuées par un enfant de moins de 3 ans.

            Petit texte à relire et à méditer. En complément de lecture et de méditation, mon article sur les armes à feu aux Etats-unis : http://raphael.afrikblog.com/archives/2012/12/17/25940184.html 

Raphaël ADJOBI

° L'image est tirée du livre d'Annie Pastor (Les Pubs que vous ne verrez jamais). 

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08 novembre 2015

Délivrances (Toni Morrison)

                                                            Délivrances

                                                              (Toni Morrison)

Délivrances (Toni Morrison) 0001

            Enfin un livre grand public de Toni Morrison ! En effet, Délivrances (notez bien le pluriel) est un récit d'une magnifique limpidité dans son enchaînement, avec juste ce qu'il y a de suspense dans le fait de passer d'un narrateur à l'autre. Délivrances est effectivement un récit polyphonique ; un procédé qui donne davantage d'étoffe aux personnages secondaires. 

            Dans ce roman il est question d'un métissage mal assumé qui génère chez le personnage principal une vie bien mouvementée, voire rocambolesque. Née dans les années quatre-vingt-dix d'un couple de quarterons ou « mulâtres au teint blond », Lula Ann sera la source de conflits entre ses parents qui finiront par se séparer. Le roman est avare d'informations sur ce que devient le père. Par contre il nous révèle dans toute sa plénitude la profondeur de l'humiliation que constitue pour la mère le fait d'avoir une fille « noire comme la nuit, noire comme le Soudan ». L'éducation de Lula Ann sera donc conforme au rejet de sa couleur. Il n'est même pas question qu'elle l'appelle « maman » ! Elle sera donc « Sweetness » (douceur) pour Lula Ann et s'appliquera à la toucher le moins possible. 

            Mais quel enfant n'a pas besoin d'amour ? Quel enfant n'a pas besoin du parfum de sa mère ? Quel enfant n'a pas besoin des bras consolateurs de sa mère lorsqu'il est l'objet de brimades à l'école ? Quand ce besoin devient une obsession, il arrive que Lula Ann fasse quelque bêtise dans l'espoir de récolter une gifle bienfaisante. Elle ira même jusqu'à commettre l'impensable pour combler sa mère et gagner sa tendresse. Quinze ans après, quand elle voudra se racheter, la sanction sera terrible !  

            Entre temps, Lula Ann est devenue une négresse belle et riche prospérant dans le commerce des produits cosmétiques et nageant dans le bonheur, loin de sa mère, avec un jeune homme beau comme un ange. Mais brutalement, cet amour prend fin par ces simples mots : « T'es pas la femme que je veux ». 

            Lula Ann ne comprend pas. Elle qui a tout fait pour qu'aujourd'hui les bourreaux de son enfance bavent d'envie devant son élégante noirceur veut comprendre ce qui lui arrive. Il lui faut retrouver ce garçon dont elle sait si peu de choses, sinon rien. La voilà donc à ses trousses comme dans une quête d'elle-même et de son propre passé.      

            Le magnifique agencement des actions qui tiennent le lecteur en haleine rend ce roman très passionnant. Mais, au-delà de ce constat, c'est la clarté du message délivré dès le départ qui retient l'attention : « ce qu'on fait aux enfants, ça compte. Et ils pourraient ne jamais oublier ». D'ailleurs, c'est même souvent cela qui leur sert de moteur d'action dans la construction de leur être et de leur vie en général. Le livre propose aussi des pistes de réflexions comme la crédibilité des enfants dans les procès contre les adultes ; les moyens à mettre en place pour lutter contre le racisme : se regrouper en communautés de couleur ? « Laisser les injures et les brimades circuler dans ses veines comme un poison, comme des virus mortels, sans antibiotique à sa disposition » pour se forger une armure face à la société plus tard ? En tout cas, Toni Morrison nous montre ici que chaque être blessé dans son enfance cherchera toujours à se reconstruire. Toutefois, si cette reconstruction semble clairement passer par une volonté fixée sur des objectifs précis, il apparaît également que cette reconstruction a besoin de l'amour de l'autre.

Raphaël ADJOBI 

Titre : Délivrances, 197 pages

Auteur : Toni Morrison

Editeur : Christian Bourgois Editeur, 2015.

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29 octobre 2015

L'histoire du métis entre le Noir et le Blanc

          L'histoire du métis entre le Noir et le Blanc 

Les métis 0003

            Dans la seconde moitié du deuxième millénaire de notre ère, aux premières heures d'une nouvelle forme de rencontre entre le Noir et le Blanc que nous situerons entre le XVe et le XVIIIe siècle, les premiers métis que retient l'Histoire sont les enfants issus des amours passagères des colons voyageurs. Ces métis essaimés sur le continent noir finissaient très vite par se fondre dans la population africaine sans laisser de trace. En France, les mariages mixtes qui ont généré l'arrêté du 5 avril 1778* l’interdisant n'étaient pas aussi nombreux que l'on a voulu le faire croire (Pierre H. Boule - Race et esclavage dans la France de l'Ancien régime, éd. Perrin, p. 135-139) ; et il est à noter que les métis issus de ces mariages se sont également vite fondus dans la population blanche. On peut donc affirmer que, de même qu'en Afrique beaucoup de Noirs ont du sang blanc dans les veines, de même en France et ailleurs en Europe, beaucoup de Blancs ont du sang noir dans les leurs. 

Les métis Oliviier de Montaguère 0005

            Mais dans certaines contrées du monde, des circonstances vont peu à peu conduire le métis à affirmer sa particularité pour jouir de privilèges certains et même constituer une véritable caste. C’est cette évolution, qui ne se fera pas toujours sans heurts, sur laquelle nous voudrions ici porter notre attention.

                             Les premiers métis remarqués

            Les premiers métis à échapper aux traitements brutaux que subissaient les Noirs à l'époque de la traite atlantique étaient ceux dont les mères étaient des négresses de maison, c’est – à – dire des  femmes noires qui jouissaient du privilège d'être l'amante ou la maîtresse du maître blanc. Elles furent nombreuses, ces femmes noires isolées du reste des esclaves et qui souvent bénéficiaient même des services d'autres nègres. Elles étaient presque toujours les rivales des épouses européennes des administrateurs coloniaux et des grands fermiers esclavagistes. Des rivales dont les élégantes toilettes trahissaient la considération dont elles jouissaient. Nous en avons de beaux exemples dans les littératures du Nouveau Monde comme par exemple dans L'autobiographie d'une esclave d'Hanna Crafts (Petite Bibliothèque Payot, 2006, p. 270-276) et dans Black rock d'Amanda Smyth (éd. Phébus, 2010). En Afrique, précisément au Sénégal, les fameuses signares aux yeux surréels que célèbre L. S. Senghor ne sont rien d'autres que des négresses et surtout des métisses entretenues par les maîtres blancs et qui échappaient ainsi aux travaux des champs sans toutefois jouir des fastes des réceptions des Blancs.   

            Si peu à peu les femmes métisses supplantent les noires dans les concubinages avec les Blancs et sont entretenues loin des yeux de leurs rivales blanches, les hommes métis avaient un sort moins paisible mais tout de même enviable aux yeux des Noirs. C'est parmi eux qu'étaient généralement choisis les contremaîtres et les membres de la police des négriers aussi bien dans les factoreries en Afrique que dans les plantations dans le Nouveau Monde. Sur le continent noir, nombreux parmi eux étaient des trafiquants servant d'intermédiaires entre les facteurs – négriers blancs tenant une factorerie – et les rois de l'intérieur. Certains devinrent même puissants et célèbres dans le commerce des esclaves. C'est le cas de Da Souza – dit Cha-Cha – le prince des négriers

                               Un métis, prince des négriers 

            Cha-Cha était un métis brésilien corpulent et analphabète. Sa mère était une esclave ayant recouvré la liberté pour avoir fait beaucoup d'enfants. « Cha-Cha avait déserté la marine royale et était arrivé en Afrique comme pilote de négrier [...] Il travailla dans des factoreries et apprit la langue du pays. Cha-cha commença à s'élever grâce à son caractère de mulâtre, d'homme double. Avec les Africains, il faisait l'Africain, il observait toutes les coutumes et les superstitions des Noirs ; avec les Blancs, il était blanc et s'efforçait de parler en civilisé [...] Le palais de Cha-Cha, fait de briques et de planches, possédait des jardins, des promenoirs et était ceint d'une muraille » (Le négrier, roman d’une vie, Lino Novàs Calvo, édit. Autrement, 2011, p. 83-84 ; et aussi Confessions d'un négrier de Théodore Canot, édit. Phébus, 1989, p. 202-207). Il gérait des esclaveries et tenait un harem où cohabitaient des houris, des Noires, des mulâtres et des Blanches – souvent des prostituées achetées à Londres, Paris ou Lisbonne – et même des quarterons qui provenaient des haras du Brésil. Cha-Cha était d'ailleurs veuf d'une mulâtresse brésilienne avec laquelle il avait eu deux filles. Cet homme fut puissant à Ouidah, dans le royaume du Dahomey. 

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            Cette ascension fulgurante de Cha-Cha et la puissance de son pouvoir en Afrique de l'Ouest témoignent du rôle trouble que jouèrent les métis à l'époque de l'esclavage. Au Brésil et dans les Caraïbes, les grandes dames blanches en faisaient leurs favoris. Pendant longtemps, au Brésil et dans les colonies hollandaises, le métis devint une denrée très prisée ; ce qui encouragea l'établissement des haras où l’on élevait des métis et des quarterons que l'on proposait aux riches familles blanches pour servir de cochers, valets ou autres fonctions citadines. Le très grand métissage de la population brésilienne ne s’explique donc que par cette pratique industrielle du croisement du Noir et du Blanc – très à la mode au début du XIXe siècle – pour obtenir des hommes et des femmes à la peau intermédiaire que les familles blanches exhibaient comme des trophées.

                          Quand le métis accède à l’aristocratie 

            Le temps passant, grâce à quelques géniteurs blancs qui leur offraient de brillantes études, peu à peu les métis constitueront, dans certaines régions du monde, une classe intermédiaire et parfois même une caste. Au début du XIXe siècle, à Paris, existait une véritable aristocratie noire faite essentiellement de métis. Le chevalier de Saint-Georges, très célèbre à l’époque, et Alexandre Dumas n’étaient pas les seuls métis que l’on voyait rouler carrosse dans cette ville. « Il y avait quelque chose de singulier à voir ces hommes à la peau noire, fils d’esclaves, mener une vie insouciante de gentilshommes à Paris, capitale de la France voire d’Europe, au moment même où l’empire esclavagiste français était à son apogée » (Tom Reiss, Dumas, le comte noir, édit. Flammarion, 2013, p. 75). 

            Si le pouvoir napoléonien a contribué à la mise à l’écart puis à la disparition de cette aristocratie noire parisienne – qui peu à peu s’est fondue dans la population blanche par les mariages – ailleurs, dans les Caraïbes, les métis ont fini par constituer une classe à part parce qu’ils étaient méprisés par les colons qui ne pouvaient les admettre parmi eux. Et c’est justement là, dans ces îles, que les métis – polis à l’excès envers les Blancs – vont faire valoir la puissance de leur caste par rapport aux Noirs qu’ils méprisent à leur tour. 

            Les plus belles illustrations de cet antagonisme métis-Noirs nous sont fournies par Marie Vieux-Chauvet et Raphaël Confiant. Dans Amour, Colère et Folie (édit. Zulma, 2015), Marie Vieux-Chauvet nous montre que les rivalités politiques en Haïti sont doublées d’une opposition historique entre Noirs et métis. Lorsqu’ils parviennent au pouvoir, les premiers – qui qualifient les derniers de « aristos » – cherchent à leur faire payer leur arrogance et leur mépris séculaires. Ce livre est d’ailleurs l’expression d’une des plus belles déchirures de l’âme métisse dans ces îles des Caraïbes où l’on use du mot mulâtre ou mulâtresse comme d’un titre singularisant. Si l’ouvrage ne cache pas le pouvoir arrogant dont peuvent jouir les métis dans les Caraïbes, c’est surtout dans Madame Saint-Clair (Mercure de France, 2015) de Raphaël Confiant que cette aristocratie apparaît sous son jour le plus cru ! En effet, dans ce roman historique, le métis est à l’image du colon blanc ou du négrier tel que le peint admirablement Alexandre Dumas dans Georges (édit. Gallimard, 1974, collection Folio) : parce que toute sa vie il a vu vendre, acheter et dominer les nègres, « (le mulâtre) pensait donc, dans sa conscience, que les nègres étaient faits pour être vendus, achetés » et dominés et qu’il pouvait logiquement en faire autant. Puisque les Blancs forniquaient avec les négresses et les engrossaient impunément, pourquoi devait-il s’en priver ? Cette réalité a été et demeure dans une certaine mesure celle de la Martinique où – pendant la Révolution française – l’aristocratie n’avait pas été décapitée, comme en Guadeloupe, parce qu’elle jouissait de la protection anglaise.   

            Il est donc clair que le métis ne peut jouir de la même considération sous tous les cieux, parce qu’il ne cultive pas partout la même réputation. Les expériences diverses qui jalonnent son histoire expliquent dans une grande mesure la méfiance que les Noirs lui témoignent quand il vit sous la coupe d’une personne blanche. En effet, il n’est pas rare dans un couple mixte, lorsque la mère est blanche, que les enfants métis soient dans un premier temps totalement accaparés par elle au point de donner l’impression qu’elle nie leur singularité. Ce rejet de tout ce qui rappelle le Noir est encore plus fort chez la mère quarteronne, comme le montrent si bien les premières pages de Délivrances de Toni Morrison (édit. Christian Bourgeois éditeur, 2015). Assurément, c’est toujours la mère et les siens qui travaillent – dans leur comportement – à laisser croire à ces enfants qu’ils ne sont pas Noirs, qu’ils n’ont rien à voir avec la « race » de leur père. La mère de ma mère (édit. Stock, 2008) de Vanessa Schneider en est une très belle illustration ; dans ce livre, la grand-mère noire et la mère métisse ont ce comportement vis-à-vis de leur progéniture. Et quand les camarades noirs de ces enfants s’aperçoivent de ce travail d’accaparement ou d’isolement, ils ne tardent pas à nourrir à leur égard une certaine méfiance ou même du rejet. Parce que nombreux sont les Noirs qui n’ignorent pas que dans différentes contrées ou différentes familles – en Martinique comme aux Etats-Unis d’Amérique, selon l’expérience de Madame St-Clair – « chacun essaie d’éclaircir la race, […] de manière hypocrite, sans jamais l’avouer ». Ce qui explique ce beau proverbe martiniquais : « Dès qu’un mulâtre possède un simple cheval, il prétend aussitôt que sa mère n’était pas une négresse » (Raphaël Confiant, Madame St-Clair, édit. Mercure de France, p. 175).         

            Heureusement, presque toujours à l’adolescence, le jeune métis revient des illusions dont il a été bercé et commence à tirer des leçons de sa propre expérience. Et, peu à peu, il se met à forger une conscience personnelle de son être, de son état de métis ; et surtout de son appartenance à un groupe génétique reconnaissable par les autres êtres humains. Il serait donc bon que chacun s’applique à ne pas lui jeter la pierre car il n’est jamais facile d’être écartelé entre deux mondes. Si les quarterons Alexandre Pouchkine et Alexandre Dumas ont tenu a affirmer leur négritude sous leur peau blanche et leurs cheveux crépus, c’est qu’ils étaient conscients de cette difficulté d’être dans un monde de Blancs où le rejet du sang noir semble atavique.     

*Deux prostituées noires, interrogées en 1777 par le procureur du roi de l’Amirauté de France, Guillaume Poncet de la Grave, […] inquiétèrent les officiers royaux au point que « la prostitution aussi bien que les mariages mixtes jouèrent un rôle important dans l’élaboration de la nouvelle législation » interdisant les mariages mixtes comme une mesure d’hygiène publique.

Raphaël ADJOBI

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04 octobre 2015

Madame St-Clair, reine de Harlem (un roman de Raphaël Confiant)

                        Madame St-Clair, reine de Harlem

                                           (Raphaël Confiant)

Mme St-Clair 0001

            Voici un personnage de la vie new-yorkaise de la première moitié du XXe siècle, totalement inconnu de ce côté-ci de l'Atlantique, que Raphaël Confiant nous fait découvrir dans un roman à la fois captivant et étourdissant. C'est le récit du fabuleux destin d'une jeune martiniquaise qui, ayant vécu dans l'ignorance du rêve américain avant son arrivée aux Etats-Unis, va cependant, grâce à son tempérament, conquérir Harlem et en devenir la reine crainte et incontestée.

            Mené sur le ton de l’entretien, ce récit autobiographique apparaît décousu. Cela sans doute parce que, emportée par le cours des images qui lui viennent à l'esprit et sans doute aussi par le rythme décousu de sa vie, la narratrice – qui a soixante-seize ans au moment de cet entretien avec son neveu venu de la Martinique pour la circonstance – finit par mélanger les époques. Toutefois, ce mélange n'altère nullement l'intérêt des réalités vécues et encore moins celui des vérités historiques qui nous sont données.

                                      Peinture de deux sociétés

            C'est tout d'abord une société martiniquaise fortement cloisonnée, où Blancs, Mulâtres et Noirs semblent regarder dans des directions différentes, qui nous est montrée. Une Martinique où, « dès leur arrivée au port de Fort-de-France, les marins européens se ruaient dans les quartiers populaires à la recherche de chair fraîche ». Et dans ce tableau où il constitue le marchepied du Blanc et du Mulâtre aussi bien sexuellement qu'économiquement, le Noir s'applique à ne se fier qu'à Dieu croyant ainsi trouver auprès de lui sa délivrance du joug du Blanc. On découvre aussi le Mulâtre « obséquieux envers les Békés, méprisants envers les Nègres et les Indiens ». 

            En 1912, à vingt-six ans, lorsqu'elle abandonne l'enfer de sa jeunesse en quittant sa Martinique natale pour les Etats-Unis, après un bref séjour en France et surtout à Marseille, c'est comme si elle tombait de Charybde en Scylla. Une Amérique où le crime est partout présent : le Ku Klux Klan qui pend, assassine, brûle les Noirs mais prend un malin plaisir à violer les négresses ; la mafia blanche organisée en gangs criminels comme le Irish Mob (mafia irlandaise), les Ritals (mafia italienne), les Yiddish (mafia juive), les Polacks (mafia polonaise) qui contrôlent, l'arme à la main, les secteurs de l'économie qu'ils peuvent arracher à l'Etat. 

            Et comme il faut se faire diable pour réussir en enfer, et parce que Stéphanie Saint-Clair a décidé qu'elle ne sera plus femme de ménage comme aux Antilles, elle s'introduira dans les milieux de la mafia blanche pour se former et ensuite, durant cinq longues années, organiser et structurer un réseau de loterie clandestine pour devenir la reine de Harlem, ce quartier peuplé de miséreux et de « voyous pour qui une femme était juste une paire de seins et un gros cul ». Mais c'est aussi dans cette ville de « New York où faire montre d'impitoyabilité, y compris avec les gens de sa race, était la règle » qu'elle va faire la connaissance de grands intellectuels noirs comme W.E.B. Du bois, Malcom X et Marcus Garvey surnommé le Moïse noir. 

            On imagine aisément que Mme St-Clair ou Queenie (petite reine), la reine de Harlem, subissait constamment les tracasseries de la police new-yorkaise. Mais celle-ci la tolérait parce qu'elle corrompait ses chefs – tout comme les mafias blanches – et certainement aussi, selon ses propres termes, parce qu'une Française noire était une étrangeté dans le paysage américain. Par ailleurs, comme les rivalités entre les clans  étaient courantes, sa confrontation avec Lucky Luciano, le célèbre chef de la mafia blanche de New York – qui avait « un accent italien à couper au couteau [...] pour quelqu'un qui vivait en Amérique depuis bien plus longtemps » qu'elle – a été inévitable. 

            Outre la peinture d'une Martinique troublante, ce livre est un étourdissant voyage dans l'Amérique de la prohibition et de la guerre des gangs, du crime et des commerces illicites. Et c'est de cette époque qu'émerge étrangement la frêle silhouette d'une Française noire au moment même où émerge en France celle de l'Américaine Joséphine Baker. 

Raphaël ADJOBI 

Titre : Madame St-Clair, 323 pages

Auteur : Raphaël Confiant

Editeur : Mercure de France, 2015

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05 septembre 2015

Georges (Alexandre Dumas)

                                              G E O R G E S

                                          (Alexandre Dumas)       

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            Quel beau roman ! Quelle vigueur, quelle force morale, et quelle détermination pour la faire triompher ! Cependant, avant de goûter au charme de ce brillant et entraînant récit, il faudra passer l'épreuve des quarante premières pages dont la lecture rebutera sûrement ceux qui n'ont aucune passion pour la marine et les batailles navales. Mais les lecteurs qui apprécient les héros portés par une grande passion morale et qui triomphent toujours des pages « imbuvables » survoleront aisément cette épreuve. Les autres devront s'armer de persévérance.  

                        Le contexte et le déroulement du récit 

            A la fin du XVIIIe-début du XIXe siècle, la France et l'Angleterre rivalisaient de suprématie sur l'île de France qui deviendra l'Île Maurice. C'est justement au moment où la France était sur le point de perdre cette possession que le valeureux mulâtre Pierre Munier envoya précipitamment ses deux fils, Jacques (14 ans) et Georges (12 ans), en France, loin des préjugés raciaux qui pesaient dangereusement sur eux. En effet, cet homme qui faisait partie de « ces héros qui lèvent la tête devant la mitraille, et qui plient les genoux devant un préjugé », ne cherchait qu'à éviter à ses enfants d'être écrasés, comme lui, par le racisme ou l'aristocratie de couleur – symbolisée par les Malmédie, père et fils – qui sévit sur l'île et contre laquelle il n'a jamais songé à se rebeller. 

            Mais, voici que quatorze ans plus tard, alors que Jacques l'aîné de Pierre Munier est devenu un négrier voguant sur les mers en quête de la fortune, Georges le cadet revient sur son île natale avec un objectif chevillé au corps : lutter contre la barbarie des préjugés coloniaux et le racisme. En effet, si durant son séjour parisien Georges a voyagé dans les capitales européennes et a acquis toutes les armes nécessaires pour se conduire honorablement dans le monde, c'était dans le seul but de « dépasser ses compatriotes mulâtres et blancs, et pouvoir tuer à lui tout seul le préjugé qu'aucun homme de couleur n'avait encore osé combattre ». Et lorsqu'il tombe amoureux d'une jeune fille blanche et s'aperçoit qu'elle est aimée du fils Malmédie, un homme qui porte au plus haut point le racisme qu'il est venu combattre, la lutte prend dans son cœur un intérêt encore plus grand. 

            Dans ce combat acharné pour conquérir sa belle et châtier les colons racistes, Georges aura le précieux concours d'un groupe d'esclaves qui préparaient une révolution libératrice. Mais très vite, il deviendra un fugitif poursuivi par des esclaves noirs dressés à la chasse aux nègres marrons et qui servaient d'auxiliaires à l'armée coloniale et aux négriers.

                                Les enseignements à retenir du roman

            Georges est un roman tout à fait magnifique. Un récit haletant. C'est le premier d'Alexandre Dumas. Il y montre déjà qu'il a sans conteste l'art d'agencer les rebondissements qui font un excellent récit d'aventure. Ce qui distingue cette œuvre de celles qui l’ont suivie, c'est la volonté de l'auteur d’y proclamer de manière officielle sa négritude devant tous les Français blancs. Par la bouche de son héros – quarteron comme lui – il semble leur dire fièrement « que ces noirs, dont vous parlez avec tant de mépris, sont mes frères, à moi ». Toutefois, au-delà de cette proclamation et des critiques sévères  contre les préjugés racistes humiliants à l'égard des Noirs et des mulâtres, le livre retient l'attention aussi par ses cinglantes et abondantes critiques à l'encontre des Noirs. 

            La critique du camp des opprimés apparaît d'une part dans le caractère très disparate de la famille Munier : Pierre Munier, le père métis, est un homme enchaîné à l'habitude d'obéir aux Blancs dont il considère la supériorité à la fois comme un droit acquis et un droit naturel ; Jacques l'aîné, devient un capitaine négrier parce que toute sa vie il a vu vendre et acheter des nègres et « pensait donc, dans sa conscience, que les nègres étaient faits pour être vendus et achetés ». C'est donc sans scrupule qu'il s'allie aux Blancs pour continuer la prédation de l'Afrique. Gorges, par contre, est « un conspirateur idéologue » qui consacre sa vie à lutter contre les préjugés raciaux. Ces trois personnages, reflets de trois aspirations ou convictions, sont de toute évidence les trois visages que présentent aujourd'hui encore les Noirs de France et d'Afrique. D'autre part, Alexandre Dumas montre clairement pourquoi les Noirs ne triomphent jamais des Blancs : malgré « toute cette supériorité de caractère donnée par Dieu, d'éducation acquise sur les hommes », ils ont un instinct qui les pousse à « aimer mieux l'eau-de-vie que la liberté » ; ils préfèrent s'entretuer plutôt que de s'entendre devant l'adversité ; enfin, ils sont facilement manipulables par les Blancs. Les nombreux exemples qu'il donne pour illustrer ses affirmations convaincront les Noirs qu'ils n'ont guère évolué depuis le XIXe siècle.

Raphaël ADJOBI      

Titre : Georges, 496 pages

Auteur : Alexandre Dumas

Editeur : Gallimard, collection Folio classique 2003.

              *Georges, 1843, est le premier roman d'Alexandre Dumas.             

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31 août 2015

La France noire (association loi 1901)

                            L A   F R A N C E   N O I R E

                                              (Association, loi 1901)

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Afin de promouvoir d'une part la commémoration de l'abolition de l'esclavage chaque 10 mai et d'autre part les figures illustres noires et leur contribution à la grandeur de notre pays, une association est née : La France noire.                               

L'absence de figures noires dans le paysage historique de notre pays est difficilement compréhensible, d'autant plus que nombreux sont les Noirs qui ont été, par le passé, hissés au rang de héros. Pourquoi donc les manuels d'histoire les ont-ils exclus de notre enseignement, privant une catégorie de nos enfants et petits-enfants de références valorisantes ? 

Nous ne pouvons pas nous contenter de déplorer cette blessante réalité ; si nous n'agissons pas nous en devenons les complices. La France noire fait donc appel à vous pour un devoir moral : donner un sens à l'avenir de tous nos enfants en les rendant fiers de leur passé. 

Vous pouvez, Noirs et Blancs, aider La France noire à atteindre ce but en lui accordant votre soutien ou en la rejoignant. Avec une cotisation annuelle de 10 € ou un don de votre choix, vous nous aiderez à commémorer le 10 mai 2016 l'abolition de l'esclavage avec une grande exposition, dans l'Yonne, sur les Français noirs illustres. Exposition qui sera ensuite prêtée aux enseignants des lycées et collèges comme prolongement des œuvres qu'ils auront étudiées. Vos cotisations ou vos dons nous permettront aussi de participer au financement - comme le font d'autres associations françaises - des sorties scolaires sur les sites historiques mettant en évidence la contribution des Noirs à l'Histoire de France. Ce sera la meilleure façon d'encourager les enseignants à introduire dans leur pratique des œuvres qui parlent des Noirs.    

N'apprenons pas seulement le passé des Français blancs ; apprenons aussi le passé des Français noirs ! Avec La France noire, inscrivons enfin l'œuvre des résistants et des combattants noirs dans l'histoire de notre pays et dans la culture de tous nos enfants. Votre adhésion ou votre contribution volontaire participera donc à promouvoir une plus grande fraternité dans notre pays.            

      Le président                                 La secrétaire et trésorière

     Raphaël ADJOBI                                 Nakeva Régent-Adams

 

Adhésion La Frc Noire 0001

 

courriel : lafrance.noire@gmail.com                                Tel : 06.82.22.17.74

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