Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

22 avril 2016

L'association "La France noire" commémore l'abolition de l'esclavage à Joigny (89)

La France Noire commémore l'abolition de l'esclavage à Joigny

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19 avril 2016

Général Toussaint Louverture, Mémoires

             Général Toussaint Louverture, Mémoires

 

Toussaint Louv

            Cinquante ans après la mort de son auteur, c'est l'historien haïtien Joseph Saint-Rémy qui a découvert – grâce à l'abbé Grégoire – et publié les Mémoires du général Toussaint Louverture en 1853 avec de nombreuses notes explicatives sur les noms des lieux et des protagonistes. C'est cette première édition qui est reprise ici par le Mercure de France, avec une introduction de Philippe Artières instructive quant au long silence ayant entouré ces mémoires jusqu'en 2011. Réjouissons-nous donc de pouvoir boire à la source de la vérité des faits se rapportant à celui qui les a vécus et en a subi les conséquences. 

            C'est depuis sa prison du fort de Joux, souffrant terriblement du froid – selon ses dires et ceux du général Caffarelli qui lui a rendu visite plusieurs fois – que le général Toussaint Louverture entreprit, de « rendre au gouvernement français un compte exact de [sa] conduite ». En effet, de même que l'homme concevait inadmissible l'attaque brutale de l'île dont il avait la gouvernance par le général Leclerc parce que violant les règles militaires, de même il jugeait injuste son emprisonnement au regard des troubles survenus sur l'île suite à cette attaque.

            Pour qu'on l'entende, il organise son compte rendu en trois mouvements. Il parle d'abord longuement de son comportement et de ses actions depuis l'arrivée de l'escadre du général Leclerc sur les côtes de Saint-Domingue (Haïti) et sa brutale pénétration sur les terres. Puis il fait une analyse de ce qui s'est passé et en tire des conclusions. Enfin, il évoque sa conduite sur l'île avant l'arrivée de l'escadre et la violence inexpliquée du général Leclerc.

            Il est tout à fait étonnant de constater que c'est avec une grande confiance en la loi de l'Etat qu'en 1802 Toussaint Louverture écrit au pouvoir napoléonien pour demander justice : c'est-à-dire comparaître devant un tribunal militaire pour être jugé. Sans doute parce que l'esclavage était aboli – une première fois – depuis août 1793, à aucun moment, il ne croit Napoléon capable de bassesse et de méchanceté. Il est donc certain que le général Victor Leclerc n'a pas agi conformément aux instructions de la France qui ne peut qu'être soucieuse du bien-être des habitants de l'île et de sa prospérité. Que l'on ne se décide pas à « agir avec lui comme on agit dans tous les temps à l'égard des généraux blancs français » pour qu'éclate enfin la vérité sur sa responsabilité ou non dans les troubles survenus à Saint-Domingue, sera son grand étonnement.

            L'analyse des événements que fait le prisonnier du fort de Joux et le contenu du Journal du général Caffarelli qui l'accompagne ne peuvent que susciter des interrogations chez le lecteur. D'après les notes de l'historien haïtien Joseph Saint-Rémy, aucun administrateur colonial n'a été aussi excellent dans la gestion de l'île que Toussaint Louverture. C'est sans doute cette excellente gestion financière qui a propagé le mythe du trésor caché de Toussaint Louverture. On peut penser que cette richesse supposée, qui a nourri l'imaginaire des autorités françaises, jointe au fait que la constitution promulguée dans l'île faisait de Toussaint Louverture le « gouverneur général perpétuel, avec le droit de nommer son successeur » ont suffi pour attirer les foudres de Napoléon. Mais un détail nous fait renoncer à cette hypothèse. En effet, le fait que le général Leclerc ait attaqué l'île sans faire parvenir auparavant au Général Toussaint Louverture la lettre de Napoléon dont il était porteur nous laisse croire qu'il avait la ferme volonté de s'emparer de ce fameux trésor pour s'enrichir personnellement. Le soin avec lequel il a dépouillé la famille de Toussaint Louverture et la longue place qu'occupe ce trésor dans l'interrogatoire du prisonnier de Joux réalisé par le général Caffarelli participent à la crédibilité de cette thèse. Il est tout à fait étrange de constater que les politiques et les historiens ont toujours dédaigné dans leurs analyses de l'Histoire ce manquement grave du général Leclerc. Celui-ci avait-il jugé que c'était accorder trop de considération à ce nègre que de lui remettre la lettre de Napoléon ? Penchons pour la cupidité qui fait souvent prendre des raccourcis. Mais reconnaissons que d’une façon ou d’une autre l’expédition a réussi et permis le rétablissement de l’esclavage. C’était ce qui importait pour Napoléon et les antiabolitionnistes.      

Raphaël ADJOBI 

Titre : Général Toussaint-Louverture, mémoires

            suivi du journal du général Caffarelli, 188 pages.

Auteur : Toussaint Louverture

Editeur : Mercure de France, 2016        

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22 mars 2016

Une colère noire (de Ta-Nehisi Coates) et la préface ambiguë d'Alain Mabanckou

                                         Une colère noire

                                              (Ta-Nehisi Coates)

                         Et la préface ambiguë d'Alain Mabanckou

Une colère noire 0001

            L’Américaine Toni Morrison, Prix Nobel de littérature, a eu les mots justes pour qualifier le ton de ce livre et par la même occasion la place que prend désormais son auteur dans la littérature noire américaine. Selon elle, Ta-Nehisi Coates remplit le vide intellectuel laissé par la mort de James Baldwin. En effet, celui qui a aimé La prochaine fois le feu aimera sûrement Une colère noire. Toutefois, deux éléments de la présentation du bel essai de Ta-Nehisi Coates ne manqueront pas d’interpeller de nombreux lecteurs au point même de provoquer chez certains de l’indignation. Et ce sont ces deux éléments qui sont l’objet de mon analyse ici.  

              Un titre inadéquat et réducteur

            D’abord, on se demande pourquoi le titre original « Between the world and me » - Entre le monde et moi - est devenu « Une colère noire », réduisant ainsi le contenu du livre à une colère d'une grande intensité. Le titre français ne convient absolument pas parce qu’il n’est pas question dans ce roman d’une simple colère ; si grande soit-elle.

            L’on ne fait pas l’éducation de son enfant avec une pédagogie construite sur la colère. On ne peut donc croire que cette lettre de l'auteur à son fils est destinée à lui transmettre une colère nourrie par les violences policières à l'égard des Noirs. Non ! Le contenu de cette lettre va beaucoup plus loin dans l'analyse des faits présents et passés et aboutit à l’affirmation claire de la haine d’un état de fait, d’une pensée unique. Laquelle ? L’auteur hait le fait que certains parmi nous en se déclarant Blancs ont établi une hiérarchie dans la diversité des êtres dont la prééminence de couleur revient à la leur. Oui, il a fait le constat que « le progrès de ceux qui se croient Blancs est fondé sur le pillage et la violence » ; aussi travaillent-ils à la perpétuation et à la maîtrise de leur domination.  C’est la haine de ce système destructeur que clame ce livre. C’est donc une leçon de sagesse qui pousse l’auteur à demander à son fils d’ouvrir les yeux sur la réalité américaine et l’impasse dans laquelle pourrait le conduire la poursuite du rêve américain ; car les crimes impunis des policiers blancs sont la preuve qu’en face un autre rêve est au pouvoir et tient à y rester. Ce n’est pas la colère qui anime Ta-Nehisi Coates en écrivant cela mais la haine d’une machine infernale ; car « la haine, tu ne peux pas lui faire baisser les yeux ».

            Par ailleurs, en optant pour "Une colère noire" comme titre, l'éditeur n'a pas tenu compte de la citation de Richard Wright qui introduit le livre. Il y est question de « la chose [...] s'interposant entre le monde et moi ». On peut croire sans se tromper que cette pensée de Richard Wright a influencé le choix du titre en anglais « Between the world and me ». Oui, entre les êtres à la peau sombre et le monde s'est glissée l'idée de « race » proclamée par ceux qui se sont déclarés Blancs avec l'idée d'une hiérarchie de valeur basée sur la couleur de la peau ! « Nous attribuons des noms aux étrangers que nous haïssons et nous nous trouvons dès lors confirmés dans notre appartenance à la tribu ». Voilà exactement ce que les Blancs ont fait. Et tous leurs actes de pillage et de violence participent à la préservation de leur tribu et à la pérennisation de sa suprématie ou sa domination. « Cette violence [que le Blanc a glissé entre lui et le Noir] n'a rien de magique ; elle avait été conçue d'une façon cohérente » ; de même que « les tenants de l’esclavagisme possédaient des arguments, organisés selon une véritable théorie raisonnée, éloignée de toute improvisation » comme le soulignait si bien Olivier Merle dans Noir négoce. On comprend donc que pour Ta-Nehisi Coates c’est le rêve du Blanc qui tue le Noir.   

                               Une préface ambiguë

            Le deuxième élément qui retient l'attention et suscite l'indignation est le contenu de la préface d'Alain Mabanckou. Connaissant ses idées qui lui valent la détestation de très nombreux Noirs de France, j'avoue sincèrement que son seul nom rivalisant avec celui de l'auteur au sommet de la première de couverture m'aurait détourné du livre si je n'avais pas entendu l'auteur sur les ondes de France Inter. Par ailleurs, au regard des échos que j'avais du livre, le choix de l’auteur du Sanglot de l’homme Noir pour signer la préface m'avait paru très surprenant.

            Alain Mabanckou a-t-il été choisi pour donner la réplique à l'auteur ? Voulait-il se poser en Noir français réfutant la vision de la relation entre le Blanc et le Noir que souligne Ta-Nehisi Coates ? Naviguant entre éloignement et rapprochement, entre éloge et critique à peine voilée, Alain Mabanckou prend ses distances avec Ta-Nehisi tout essayant de ne pas se fâcher avec lui.

            Comme à son ordinaire, notre homme qui – dans Le sanglot de l'homme Noir – pointait du doigt ces « Africains (qui) en larmes alimentent sans relâche la haine envers le Blanc » ne manque pas de relever les antagonismes qu'il a pu observer entre les Noirs eux-mêmes selon leurs horizons, leur peau métissée ou foncée ; et cela pour dire à Ta-Nehisi Coates que la violence dont il parle n'est pas propre à l'homme blanc. Il lui fait observer que les Africains ont fait de leur continent « le monopole de la source, une source dans laquelle tous les lamantins éloignés reviendraient boire ». Il reproche aux Noirs Américains d'avoir « érigé (leur) passé d'esclave (en) élément constitutif de l'identité noire américaine, bien au-delà de l'appartenance à la nation américaine ». Pour illustrer son propos, il donne son propre exemple : « Aux Etats-Unis, j'ai en permanence le sentiment que je ne serai pas intégré dans la communauté noire américaine. [...] Parce que je ne peux revendiquer votre passé de la captivité ». Si ce n'est pas un règlement de compte, c'est un vrai réquisitoire pour condamner les idées de l'auteur américain.

            Quant aux violences policières que Ta-Nehisi Coates dit être un héritage de l'esprit du passé esclavagiste de l'Amérique, Alain Mabanckou les réduit à un phénomène récent : « L'Amérique, [...] ces derniers temps, traverse des turbulences sociales marquées par des bavures policières contre les Africains-Américains ». Sous sa plume, les violences délibérées, exécutées avec force acharnement par des policiers américains sur les personnes noires sont récentes (« ces derniers temps ») et même de simples « bavures » – c’est-à-dire des erreurs ou des abus de pouvoir. En d'autres termes, il nie le lien étroit que l'écrivain américain établit entre ces violences délibérées et impunies d’une part et les coups de fouet qui accompagnaient le travail de l'esclave ainsi que les lynchages qui se sont poursuivis jusque dans les années 1960 et 1970 d’autre part.

            Sûr du caractère récent des violences policières américaines à l'égard des Noirs et de l'absence de tout lien avec le passé esclavagiste, Alain Mabanckou dit que Ta-Nehisi Coates « apporte une modernité et une fraîcheur de regard qui remettent en selle les grands principes civiques ». Ce qu'il voudrait un éloge n'en est pas du tout ! Que veut dire « un regard moderne » ? Où est-elle la modernité de ce regard ? Ces tueries policières sont-elles modernes ? Leur dénonciation est-elle moderne ? Voir la communauté blanche américaine comme une tribu protégeant son pouvoir de domination et perpétuant un héritage est-il moderne ? Ne nous trompons pas : Alain Mabanckou tient à contredire l'auteur américain à qui il fait remarquer que « la communauté noire est [aussi] actrice de ces affrontements ».

            En moins de dix pages, Alain Mabanckou ne fait rien de plus que relever les fautes et les antagonismes des Noirs pour minimiser la portée du message de l'auteur américain. Il se permet même, pour finir, de lui donner un conseil : « Pour mieux combattre la haine, cher Ta-Nehisi Coates, j'ai toujours utilisé les deux armes qui sont en ma possession, et ce sont elles qui nous unissent, pas notre couleur de peau : la création et la liberté de penser ».

            On est tenté de demander à notre moralisateur depuis quand la création et la liberté de penser ont-t-elles empêché un Noir d'être victime du racisme dans les rues de Paris ou de New-York ? Depuis quand la liberté de penser et de créer a-t-elle permis d'éviter le racisme de la suprématie blanche aux Etats-Unis ? Depuis quand la liberté de penser et de créer a-t-elle empêché la France de s'appliquer à gommer le passé des Noirs dans les manuels scolaires pour perpétuer la France blanche afin qu'elle regarde toujours le Noir comme l'étranger condamné indéfiniment à s'intégrer ? Ce n’est pas parce qu’un Noir a réussi à sortir du trou dans lequel sa communauté a été jetée qu’il doit se permettre de dire que l’effort individuel est la voie de sortie pour les siens. Un Noir européen est-il bien placé pour faire la leçon à un Noir américain en matière de combat contre le racisme ? Dans ce domaine, reconnaissons qu’il est préférable de se fier à l'expérience d’un Américain qui dit à son fils : « la lutte, c'est la seule part du monde que tu peux contrôler ».     

            Cette préface est assurément une attaque supplémentaire d'Alain Mabanckou contre la haine que de très nombreux Noirs manifestent à l'égard d'un système – je dis bien d'un système – qui prône et cultive la suprématie blanche par tous les moyens y compris la violence. Avec lui, quand on parle de racisme, il écrit un roman – Black Bazar – pour montrer le « racisme » entre les Noirs ; quand on parle de l’esclavage, il vous lance « faut-il rappeler […] l’esclavage des Noirs par les Noirs ? » (Le sanglot de l’homme Noir). Il lui restait à nous jeter à la face que « la communauté noire est [aussi] actrice des affrontements » avec les policiers blancs. C’est désormais chose faite. Ceux qui jusque-là ignoraient que quand on touche à l'homme blanc on trouve Alain Mabanckou sur son chemin, le gourdin à la main, savent maintenant à quoi s’en tenir. Car Alain Mabanckou s'est définitivement déclaré le vigile de l'homme blanc.

            De toute évidence, la France use et abuse de l'auteur du Sanglot de l'homme Noir sans doute parce qu'il serait pour l'heure le seul écrivain noir en vue dans l'hexagone. Il lui faut tout de même veiller à ne pas faire d'un phénomène de mode une science absolue. Le lecteur sera seul juge de la pertinence du discours de Ta-Nehisi Coates dans cet excellent livre dont la lecture bouscule les consciences et suscite un regard particulier sur la difficile cohabitation entre le Noir et le Blanc depuis la naissance de la notion de "race". Un livre plein de franches vérités mais au ton moins rageur que La prochaine fois le feu de Baldwin parce qu'empreint d'une sagesse toute pédagogique.

     * Entretien télévisé

Raphaël ADJOBI / La reprise intégrale de texte est interdite

Titre : Une colère noire, 203 pages

Auteur : Ta-Nehisi Coates, 2015.

Editeur : Autrement, 2016 pour la traduction française.

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06 mars 2016

Notre mal vient de plus loin, penser les tueries du 13 novembre (Alain Badiou)

                    Notre mal vient de plus loin

                    penser les tueries du 13 novembre

                                              (Alain Badiou)

Alain Badiou 0008

            Maintenant que nous avons tous séché nos larmes et consolé les nôtres, maintenant que nous avons moins les nerfs à fleur de peau, prenons le temps de nous parler les yeux dans les yeux, à cœur ouvert, raisonnablement.

            Au lendemain des attentats qui ont endeuillé Paris et la France entière, quiconque aurait exprimé son désir de comprendre ce qui nous arrivait serait apparu aux yeux de beaucoup comme celui qui excusait le crime. Maintenant que la vie a repris son cours, il faut réellement chercher à comprendre pour ne pas paraître un sot pour qui l'expérience n'est jamais une leçon pour l'avenir.

            Souvenons-nous que c'est notre président qui, d'un air martial avait lancé « il faut châtier Bachar el Assad ! » comme on disait jadis « sus à l'ennemi ! » Nous avions alors commencé à lancer des bombes sur la Syrie. Et quand la Russie a pris la décision d'engager à son tour ses avions dans les combats dans ce pays, nos autorités n'ont pas manqué de dire, d'un ton moralisateur, qu'il serait bon de vérifier si les Russes bombardaient bien Daech et non les autres opposants à Bachar el Assad ; ceux que l'Occident soutient. Et lorsque l'avion commercial russe s'est écrasé dans le désert du Sinaï, les médias français avaient immédiatement rattaché l'accident à l'intervention de ce pays en Syrie. Les enquêtes leur ont totalement donné raison.

            Chose surprenante, voire choquante, a été de constater qu'après les attentats du 13 novembre 2015, personne n'ait osé montrer du doigt les actions de nos autorités politiques en Syrie ! Nous sommes prompts à voir la paille dans l'œil de l'autre mais incapables de voir la poutre qui nous crève les yeux ! Tels nous sommes, en France. C'est bien connu : tout le monde nous en veut ; tout le monde jalouse notre démocratie, notre liberté ! Et pour cette dernière, nous sommes prêts – à ce qu'il paraît – à autoriser l'Etat à la gérer, à la contrôler.

            La question que quelques rares personnes se posent désormais est celle-ci : les vagues de mesures prises pour protéger nos libertés sont-elles les bonnes pour prévenir le type d'attaque que nous avons connue ? Et quand bien même nous céderions toutes nos libertés entre les mains de l'Etat, serions-nous pour autant en totale sécurité ?

            A vrai dire, ce que nous avons de mieux à faire est d'ouvrir les yeux pour analyser avec une grande lucidité ce qui nous est arrivé le 13 novembre 2015. Et c'est exactement ce que nous propose le philosophe Alain Badiou dans ce petit essai au ton franc et sans doute dérangeant pour beaucoup. Il n'y a pas de fumée sans feu, dit l'adage. Disons que c'est souvent le cas. Les Anglais ont manifesté pour s'opposer à la décision de leurs autorités d'envoyer des avions en Syrie. Qu'avons-nous fait en France ? Comment pouvons-nous bêtement croire que les bombes que nos dirigeants décident de lâcher sur les villes syriennes ne tuent que les sataniques barbus armés jusqu'aux dents ? Comment pouvons-nous ne pas avoir l'intelligence de comprendre que les Syriens qui arrivent chez nous fuient la même chose que nous avons subie le 13 novembre 2015 ? Comment pouvons-nous nous croire avisés ou sages quand nous regardons indifférents nos pays occidentaux défaire allègrement des états en Afrique et dans le monde arabe et y installer la désolation pour des intérêts économiques ? Comment peut-on s'arroger le droit de dire que tels humains doivent être défendus et tels autres doivent recevoir des bombes sur leur tête ?

            Alain Badiou nous appelle à être moins ignorants de la géopolitique – la grande faiblesse des Français – et des enjeux actuels qui agitent le monde. Les gouvernants européens ne gouvernent plus rien, ni ici ni ailleurs. Ils ne sont que les agents du jeu de la géopolitique dont les rênes sont entre d'autres mains. Ce petit livre vient nous ouvrir les yeux sur les causes du délitement des sociétés occidentales et des méfaits du capitalisme mondialisé aux allures outrageusement impérialistes. Lire ce livre, c'est voir plus loin et mieux découvrir ce qui nous entoure pour agir efficacement sur le monde, au lieu de demeurer dans l’affect et prôner l’édification de barrières de protection mentales et physiques !  

Raphaël ADJOBI             / Vidéo d'Alain Badiou

Titre : Notre mal vient de plus loin, Penser les tueries du 13 novembre, 63 pages

Auteur : Alain Badiou

Editeur : Ouvertures Fayard, janvier 2016, 5 euros

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27 février 2016

Laurent Gbagbo, la CPI et la crise de la conscience africaine

    Laurent Gbagbo, la CPI et la crise de la conscience africaine

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            Ordinairement, les bruits des bottes coloniales de l'Europe piétinant l'Afrique ne nous parviennent pas ou nous parviennent étouffés, déformés. Pire, les Africains qui en sont les victimes ignorent souvent l'identité du porteur de ces bottes au point parfois de les attribuer à un dieu salvateur. C'est ainsi que dans le silence et l'ignorance prospère le colonialisme français. Cachant les véritables raisons de sa présence en Afrique, la France s'applique depuis toujours à diaboliser les opposants locaux à ses entreprises, à entretenir les foyers de discorde provoquant ainsi des heurts afin d'avoir des raisons de maintenir ses armées sur place.

            Depuis la première moitié du XIXe siècle, ce scénario bien réglé que Just-Jean-Etienne Roy* a admirablement détaillé dans sa magnifique Histoire des colonies françaises - un manuel destiné à l'enseignement catholique et enregistré à la bibliothèque des écoles chrétiennes en 1860 - a toujours si bien fonctionné que nul ne s'avise à le voir changer. La France a même fini par persuader l'Afrique francophone que c'est le sort naturel qui lui est assigné dans le concert des nations. Aussi celle-ci voit-elle ses enfants déportés, martyrisés, injustement accusés et tués par les mains coloniales tout en fermant les yeux pour ne pas avoir à réfléchir et à exprimer des sentiments qui seront aussitôt causes d'autres châtiments. Terrorisée, recroquevillée sur elle-même, l'Afrique francophone a donc pris l'habitude de laisser à la main coloniale le soin de lui choisir ses dirigeants ; et chaque fois, elle pavoise de la manière la plus bruyante possible pour mieux cacher sa peur.

                            La goutte d'eau qui a fait déborder le vase

            C'est donc sûr de son impunité et de son pouvoir de propagande pour diaboliser les Africains opposés à ses projets et donc à ses intérêts que la France et son préfet nègre font emprisonner Laurent Gbagbo à la prison internationale de La Haye en 2011, après avoir bombardé durant plusieurs jours sa résidence à Abidjan puis l’en avoir extirpé.   

            En notre âme et conscience, quel Français, quel Européen, quel Africain n'était pas certain que Laurent Gbagbo serait vite oublié dans les geôles de l'Europe ? Quel Français, quel Européen, quel Africain avait cru qu'une poignée de personnes réussiraient à faire de lui l'étendard de ralliement d'une grande majorité des peuples d'Afrique et le caillou dans la botte coloniale française ? Si aujourd'hui Laurent Gbagbo passionne l'Afrique toute entière et bouscule les consciences en Europe, c'est sûrement parce que le continent noir refuse d'être cette image d'Epinal que la France a plantée dans l'esprit de ses citoyens. En d'autres termes, si la coupe a débordé, c'est sûrement parce qu'elle était pleine. Etat de chose que nous montrerons plus loin.

            Force est de reconnaître dès maintenant qu'en janvier 2016, lors de la réouverture du procès de l'illustre prisonnier – procès ajourné en 2013 pour preuves insuffisantes contre le prévenu mais non accompagné de sa libération provisoire ! – la procureure Fatou Bensouda, venue de la profonde Afrique et chargée de remplir l'un des plateaux de la balance judiciaire des maux devant décider définitivement du sort de Laurent Gbagbo, récita avec tant d'exactitude le chapelet des préjugés coloniaux contre les Noirs qu'elle indigna l'Afrique entière. A l'heure où – grâce aux nombreux documentaires révélant la main manipulatrice de l'Europe dans toutes leurs affaires – les Africains sacralisent pour ainsi dire les combats de Patrice Lumumba, de Thomas Sankara, de Sekou Touré et de Kouamé N'kruma, dire devant cette Cour internationale, suivie par des millions de Noirs, que Laurent Gbagbo a lutté et accédé au pouvoir en 2000 pour le conserver par tous les moyens, c'est travestir toute l'histoire de la lutte pour le multipartisme et la démocratie en Côte d'Ivoire et par la même occasion celle des luttes pour l'indépendance économique de l'Afrique ! Demander la condamnation du prévenu en soutenant devant la Cour pénale internationale que c'est son refus de quitter le pouvoir qui est la cause des violences et des crimes du conflit postélectoral, c'est n'attacher aucune considération aux constitutions africaines qui, comme ailleurs dans le monde, confèrent le pouvoir de président de la République à l'élu du peuple. Cette interprétation fallacieuse de la réalité de l'Histoire africaine par une Africaine – qui ne faisait rien d'autre que répéter la décision unilatérale des Occidentaux en marge des règles d'un pays du continent noir – est apparue tout à fait insupportable aux Africains ! Ceux-ci ont eu le net sentiment de revivre les heures tristes des temps anciens où le colon était l'heureux spectateur du nègre donnant avec beaucoup d'application le fouet à un autre nègre !

            L’affirmation de madame Bensouda selon laquelle Laurent Gbagbo s'est accroché au pouvoir est un discours éminemment politique. Car c'est faire entendre qu'il a perdu le pouvoir mais n'a pas voulu le céder. Et quand on sait que personne n'a pu donner la preuve que Laurent Gbagbo avait effectivement perdu les élections, personne – surtout pas une cour de justice internationale – ne doit s'autoriser à insinuer une pareille accusation pour condamner le prévenu. Procéder de la sorte, c'est transformer la CPI en un nouveau Nuremberg* où les alliés se réunissent pour condamner purement et simplement le perdant.     

            Puisque Madame la procureure Bensouda a par ailleurs clamé haut et fort que la Cour pénale internationale n'a pas à se prononcer sur « qui a gagné les élections de 2010 et qui les ont perdues » mais sur les crimes survenus après les élections, il convient de retenir une fois pour toutes que Laurent Gbagbo était officiellement le président de la république reconnu par les institutions de la Côte d'Ivoire au moment des faits. Dès lors, il appartient à la CPI de répondre à ces questions : quel tribunal humain est en droit de condamner un chef d'Etat qui défend l'intégrité de son pays contre un adversaire armé ? Même en supposant que ni l'une ni l'autre des deux parties n'avait de légalité constitutionnelle, quel tribunal humain a le droit de dire que parmi les victimes d'une telle confrontation, celles-ci sont plus importantes que celles-là ?

             La CPI, une cour de justice ou une cour de vengeance ?  

            Nous disions plus haut que le discours de madame la procureure n'était qu'une somme des préjugés européens à l'égard de l'Afrique. Nous pouvons ajouter à cela que le jugement qui va être rendu à La Haye se fera selon la conception européenne de l'humanité. Oui, de même que l'Europe a décrété en 2010 que le président qu'elle a choisi et imposé en Côte d'Ivoire est le seul choix démocratique possible – parce que Europe égale démocratie et Afrique égale barbarie – de même dans ce procès, l'Europe a décrété dès le départ que seule la mort des partisans de M. Ouattara est un crime contre l'humanité. L'Europe, accrochée à sa vieille habitude impérialiste, continue de se voir comme représentant l'humanité toute entière et donc en droit de dire ce qui est humain et ce qui ne l'est pas. Que la CPI sache que le monde entier, en son âme et conscience, estime – en reprenant les termes du philosophe Alain Badiou* – qu’il est absolument « scandaleux, du point de vue de la justice élémentaire, de laisser entendre, même sans le vouloir, même indirectement, qu'il y a des parties de l'humanité qui sont plus humaines que d'autres ».

            En effet, au lieu de voir le malheur à l'échelle de la Côte d'Ivoire, voire même à l'échelle de l'humanité toute entière, les déclarations de madame Bensouda l'ont restreint à la seule identité des dioulas qui auraient été fauchés sur le marché d'Abobo et ailleurs. En d'autres termes, ce qui compte aux yeux de la procureure et de ceux qui la soutiennent dans son argumentation pour condamner Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé, ce n'est point le malheur lui-même, mais l'identité des victimes. « Or, ajoute Alain Badiou, l'idée que ce qui compte dans un malheur est seulement l'identité des victimes est une perception périlleuse de l'événement tragique lui-même, parce qu'inévitablement cette idée transforme la justice en vengeance ».  

            Que la CPI et l'Europe retiennent donc que la sentence qui sera prononcée contre Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé sera regardée par toute l'Afrique et les penseurs européens comme une vengeance du camp d'Alassane Ouattara et du pouvoir impérial français. Et comme telle, elle ne peut que préparer des lendemains sombres ; car « la vengeance, loin d'être une action de justice, ouvre toujours un cycle d'atrocités ».       

         Quand l'ignorance devient européenne et la connaissance africaine

            Le procès qui a lieu à La Haye depuis 2013 ne peut raisonnablement occulter le contexte socio-politique de l'Afrique francophone en général et de la Côte d'Ivoire en particulier, où l'omniprésence de la France constitue une influence politique et militaire considérable. Non, ce procès ne peut être raisonnablement mené sans tenir compte du triomphe du capitalisme mondialisé et de la contribution de la France à ses méfaits. Ce qui s'est passé en Côte d'Ivoire ne se résume pas à une simple contestation d'une élection ayant conduit à des troubles avec d'innombrables victimes ; c’est surtout la marque violente de la mise en œuvre de nouvelles pratiques impériales que met en place l'occident pour étendre mondialement le capitalisme.                            

            La déstabilisation systématique des états lointains par l'Europe est désormais connue. L'Irak, la Libye, la Tunisie, le Mali, la Centrafrique, la Syrie, le Yémen sont présents dans l'esprit de tous. Malheureusement en Europe et particulièrement en France, hormis quelques penseurs, la géopolitique laisse les peuples indifférents. Seuls ont de l'importance à leurs yeux l’emploi et la consommation. Mis à part les Grecs, la décrépitude des états sous les coups de boutoir du capitalisme qui voudrait tout privatiser en portant atteinte aux conquêtes sociales ne suscite guère de réactions de masse chez les Européens. En France cette passivité est particulièrement favorisée par un système politique qui, mettant pour ainsi dire le peuple sous cloche, autorise le seul président de la république à s'aventurer à l'extérieur les armes à la main pour assurer à tous la pitance quotidienne. Pendant que les Français sont ainsi enfermés dans leur caverne et refusent de voir la lumière extérieure et le terrain de chasse de leur président qu'ils ont pourvu de toutes les armes modernes, les Africains n'ont cessé depuis une décennie – et plus intensivement encore depuis 2010 – de disséquer et d'analyser les relations entre la France et l'Afrique pour en tirer des conclusions justifiant aujourd'hui leurs regards et leurs discours très critiques.

            Partout en Afrique, partout en Europe, hommes et femmes multiplient les échanges d'informations sur la politique africaine de la France.  Sur les réseaux sociaux, ils postent des vidéos fustigeant l'obligation que la France fait aux pays francophones de laisser plus de la moitié de leurs gains financiers sur la vente de leurs produits d'exportation à la Banque de France. Tous sont conscients de cette confiscation de l'argent de leur pays et la considèrent comme une injustice, un braquage institutionnalisé. Etat de fait que presque tous les Français ignorent. Aujourd'hui, n'importe quel Africain francophone sait que l'indépendance d'un pays est inséparable de la maîtrise de sa propre monnaie. Par conséquent, chacun sait que le franc des colonies françaises d'Afrique (Fcfa) – toujours frappé en France, à Chamalières (Puy-de-Dôme) – imposé comme monnaie d'échange à l'intérieur des pays francophones est une marque de dépendance désormais insupportable. Au nom de sa dignité bafouée par ces dispositions, tout Africain de ce XXIe siècle regarde la France avec animosité et non plus avec crainte. Pendant ce temps, parce qu’aucune institution ne contrôle les actions extérieures du président, le peuple français demeure ignorant de son histoire avec l'Afrique et donc du sentiment que l'on nourrit contre son système prédateur. 

            Pour tous les Africains francophones, l'immixtion de la France dans le choix de leurs dirigeants est devenue désormais intolérable pour une raison simple : ils savent reconnaître ceux qui sont porteurs de leur aspiration à une véritable indépendance économique et au respect de leur dignité. Les Africains savent que les deux éléments cités plus haut – la confiscation d’une partie des gains de leurs exportations et le franc cfa – joints à l'installation d'un pouvoir par la main coloniale, sont les grands facteurs du pillage de leurs matières premières. Voilà le nerf de la guerre qui a suivi les élections présidentielles ivoiriennes de 2010. L'Afrique refuse désormais que l'Europe continue à se considérer le représentant de l'humanité toute entière. L'Afrique refuse à l'Europe ce persistant héritage impérialiste qui fait de sa parole une parole d'évangile.    

            La Cour pénale internationale ne peut pas se permettre de juger Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé en excluant l'histoire de la marche laborieuse de la Côte d'Ivoire et de l'Afrique vers le multipartisme et le respect des institutions. Elle ne peut pas non plus juger Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé en ignorant le poids du capitalisme français qui pèse sur l'Afrique durant cette ère de mondialisation du capital qui déstabilise de nombreux états. Les autorités de la France de 2004, qui avaient faussement accusé Laurent Gbagbo d'avoir bombardé leur camp militaire à Bouaké et tué neuf soldats pour justifier leur volonté de le chasser du pouvoir, sont aujourd'hui poursuivies par les familles des victimes qui les accusent d'être les vrais instigateurs de cette tuerie. En janvier 2016, un Français est entré dans le gouvernement ivoirien pour prendre la direction des grands travaux, c’est-à-dire attribuer les grands chantiers du pays aux entrepreneurs qu'on imagine forcément français. Ce sont là deux faits évidents qui illustrent la présence de la main manipulatrice de la France sur la vie politique de la Côte d’Ivoire.

            Ce serait faire preuve d'une grossière ignorance ou d'un insultant mépris de l'Afrique que de juger Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé en marge de données historiquement connues et vérifiables justifiant des actions étrangères dans les événements ivoiriens et africains. Enfin, condamner Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé parce qu'ils auraient tué des dioulas serait transformer la CPI en une arme vengeresse.

* Just-Jean-Etienne Roy : Histoire des colonies françaises, 1860 ; édit. Mame et compagnie.

* Nuremberg : ville allemande choisie par les alliés pour y juger, devant un tribunal militaire international, 24 hauts dignitaires et 8 organisations du régime nazi, entre le 20 novembre 1945 et le 1er octobre 1946.

* Alain Badiou : Notre mal vient de plus loin ; penser les tueries du 13 novembre ; Ouvertures Fayard, 2016.

Raphaël ADJOBI

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17 février 2016

La France de Charlie Hebdo et la notion de liberté (illustrations : Hani Abbas, Rania de Jordanie ; réflexion : Raphaël ADJOBI)

La France de Charlie Hebdo et la notion de liberté

(illustrations : Hani Abbas, Rania de Jordanie ; analyse et réflexion de Raphaël ADJOBI)

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Les images présentées ici se rapportent toutes à "Charlie Hebdo" qui – adulé par un grand nombre de Français depuis un an – continue à tirer sur tout ce qui ne ressemble pas à la France et au monde qu'il aime. Ce journal peint Christiane Taubira sous les traits d'un animal qui évoque une Afrique sauvage dans l'imaginaire français sans susciter la moindre  indignation. D'ailleurs, la droite extrême de la France a fait de cette caricature l'emblème de l'affirmation de son racisme qu'elle qualifie de décomplexé comme pour lui conférer plus d'animosité et d'irrévérence. Dans le même esprit, le 14 octobre 2015, une élue de Talant - banlieue de Dijon (Côte d'or / Bourgogne) - Marie-Ange Meyer, avait partagé sur sa page Facebook la Une de Valeurs actuelles sur laquelle figurait Christiane Taubira en ajoutant en commentaire : "qu'elle reparte dans sa brousse, les lianes l'attendent". Quand la mort du petit Aylan sur une plage de la Méditerranée a donné à "Charlie Hebdo" des idées plus macabres que la mort - Aylan mort, c'est un tripoteur de fesses en moins ! - le dessinateur palestinien Hani Abbas a décidé de lui répondre en dressant son exact portrait de la plus magnifique des façons ! Un coup imparable qui montre que le talent n'est pas du côté du journal français. De son côté, Rania de Jordanie a tenu par un dessin à signifier à ce journal, aux pensées excessivement primaires, que la France jouit depuis toujours de la contribution des talents des immigrés. Quant à moi, peu doué pour le dessin, je vous livre ma réflexion sur le comportement de ceux qui ne jurent que par la liberté d'expression alors même que leur inculture les empêche de la définir avec précision. 

 "Aylan mort, c'est un tripoteur de fesses en moins", dixit Charlie Hebdo

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Si seulement chacun faisait sienne cette idée que « notre liberté s'arrête là où commence celle des autres », nous éviterions bien des conflits de cohabitation, d'affrontements dévastateurs. Par ailleurs, si nous avions et respections des valeurs en accord avec cette idée et pouvions clairement les énoncer pour montrer aux uns et aux autres la droiture de notre être et de notre manière de faire, notre vie avec les autres n'en serait que plus harmonieuse. 

            Au début du mois de février 2016, une association musulmane du nord de la France a déprogrammé la venue de trois conférenciers étrangers pour ne pas briser la cohésion nationale autour de l'état d'urgence en vigueur. En effet, l'un des conférenciers était connu pour être un farouche opposant au mariage homosexuel. Cette volonté de ne pas inutilement jeter de l'huile sur le feu avait été appréciée par les gouvernants de notre pays. 

            Malheureusement, cette bonne volonté de ne pas mettre le pays en danger, et donc de respecter la liberté des autres, n'est pas le souci de tout le monde. Habitués à jouir des privilèges sans bornes et par conséquent à jouer aux enfants gâtés, certains ont, depuis longtemps, foulé à leurs pieds toutes les barrières de la cohésion sociale et nationale pour faire place à leurs désirs insatiables, à leur égo surdimensionné. Pour Charlie Hebdo et pour tous ses soutiens qui portent en bandoulière leur racisme ancestral, leur inculture et leur imbécilité comme la marque indélébile du Français le plus nombriliste inimaginable, la liberté est synonyme d'absence de contraintes à l'égard de l'autre dès lors qu'il s'agit de quelqu'un qui ne leur ressemble pas. Parce que l'autre est issu ou rappelle par son physique une contrée lointaine, parce qu'il est d'une couleur différente ou ne pense pas comme eux, ils se donnent le droit de dire et de faire ce qu'ils veulent. Attitude qui relève plutôt de l'égoïsme que de la liberté. 

            Tout homme est esclave de ce qui a triomphé en lui et fait de sa liberté acquise un prétexte pour nuire à son semblable. « Prenez garde de ne pas être détruits les uns par les autres » au nom de la liberté, dit la parole biblique (Galates, ch.V-v.15). Oui, toute liberté a ses limites. Celui qui clame être libre de dire ou de faire telle ou telle chose doit être capable en même temps de déterminer les limites de cette liberté affirmée. Certains croient qu'ils sont libres parce qu'ils transgressent les principes moraux, les interdits. Qu'ils sachent que quiconque est incapable de définir les limites de la liberté qu'il affirme est sous l'empire de son égoïsme, de son moi qu'il aime par dessus tout. 

            On voudrait que les enfants aient des valeurs qu'ils respectent. Cependant, les adultes de Charlie Hebdo refusent d'avoir des valeurs, d'être environnés de valeurs que leur cœur et leur conscience respectent. Quelles sont les valeurs qui délimitent la liberté de Charlie Hebdo et de ses défenseurs ? Le jour où ces adultes demeurés des enfants égoïstes – qui n'ont que la liberté à la bouche pour éviter de réfléchir – énonceront clairement ce qui a de la valeur à leurs yeux, ils auront planté le premier drapeau délimitant l'espace de leur liberté.                         

            A chacun de vous je pose ces questions, en vous regardant droit dans les yeux : où sont les limites de la liberté de la France qui lâche des bombes sur les contrées étrangères ? Où sont les limites de la liberté de la France qui foule à son pied la constitution d'un pays étranger en substituant à sa décision la sienne* ? Il appartient à chacun de se demander si les actes de notre pays à l'encontre des autres nations ne sont pas assurément l'expression d'un égoïsme inavoué mais bien évident au regard de la conscience humaine. Celui qui offense gaiement l'autre au nom de la liberté se dispose à tuer au nom de cette même liberté alors que la sienne n'est nullement menacée. Quiconque repousse trop loin l'espace de son champ de liberté doit s'attendre à rencontrer une farouche animosité.   

* En 2010, le Conseil constitutionnel de la Côte d'Ivoire avait déclaré élu président de la République le socialiste Laurent Gbagbo. La France, dirigée alors par Nicolas Sarkozy, fit bombarder le palais présidentiel en avril 2011 pour l'en extirper et installa Alassane Ouattara sur le siège présidentiel. Ce dernier nomme en janvier 2016 le Français Philippe Serey-Eiffel, 58 ans, ministre auprès de la présidence chargé des grands projets, confirmant ainsi qu'il est l'instrument de la France pour veiller sur ses intérêts en Côte d'Ivoire.    

Raphaël ADJOBI

  

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10 février 2016

Les musées européens et la tentation de falsifier l'histoire

 Les musées européens et la tentation de falsifier l'Histoire

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Voici une nouvelle mode qui risque de gagner toute l'Europe. A Amsterdam, « alarmé par un nombre croissant de plaintes provenant de ses visiteurs, le Rijksmuseum a chargé un groupe d'experts d'examiner son million d'œuvres d'art, pour retoquer les titres comportant des termes jugés "offensants". Exit les "nègres", "sauvages' et "maures". Place à des qualificatifs plus neutres », lit-on dans le Télérama du 16 au 22 janvier 2016, n°3444.

L'Europe aurait-elle aujourd'hui honte des termes qu'elle employait pour désigner ou pour qualifier les autres peuples ? C'est de toute évidence le cas. Mais cette entreprise de débaptiser les tableaux qui semble partir d'un bon sentiment n'est en fait qu'une négation de la pensée européenne des siècles écoulés. Il faut savoir assumer son passé, même si personne n'est responsable des crimes de ses ancêtres. On en devient responsable seulement quand on s'acharne à les perpétuer dans ses propres actes.

Si les Européens d'aujourd'hui estiment qu'ils n'éprouvent pas à l'égard des Noirs le même sentiment que leurs ancêtres, c'est une chose réjouissante. Cependant, le fait qu'ils veuillent gommer les sentiments de ces ancêtres est une manière de travestir l'histoire. Les faits doivent rester les faits, et les pensées d'une époque celles d'une époque. Nous n'avons pas le droit de les effacer et les remplacer par les nôtres. Nous avons tout au plus le droit de ne pas les exposer si nous avons peur de choquer l'autre. En aucun cas, nous n'avons le droit de falsifier ce qui a été.

Interrogée par le journal Télérama sur cette volonté de ce musée de falsifier l’histoire, voici ce qu'en pense Ségolène Le Men, historienne de l'art et enseignante à Paris Ouest-Nanterre-La Défense.

Que pensez-vous de l'initiative du Rijksmuseum ?

            Le plus choquant, c'est son côté idéologique, qui a davantage à voir avec la censure morale. L'établissement pourrait tout à fait ajouter, sur le cartel qui accompagne l'œuvre, un commentaire qui la remette dans son contexte. Car on peut commenter l'histoire, la contester, mais les faits sont les faits ! S'agissant, par exemple, d'un tableau, c'est d'autant plus absurde que l'image peinte ne disparaîtra pas. Que l'on traduise un titre pour exposer une œuvre à l'étranger, ou que l'on modifie un titre qui n'a pas été donné par l'artiste et qui a déjà évolué, c'est une chose. Mais qu'une administration s'arroge le droit de procéder à une aussi vaste campagne de retitrage (à fortiori concernant les titres autographes, donnés par leurs auteurs) me semble abusif.

Comment sont apparus les titres des œuvres ?

            Pendant longtemps, les œuvres n'étaient pas titrées. On reconnaissait des scènes ou des motifs, mais le titre (de même que la signature de l'artiste) a émergé plus tard : tout s'est développé avec les institutions et le marché de l'art. Les inventaires, les catalogues, la critique, les salons, les collections et les musées ont contribué à la fixation et à l'utilisation de titres. Les artistes sont devenus conscients de leur importance. Aujourd'hui, le titre est un peu l'indexe de l'œuvre, il la désigne et en oriente l'interprétation.

Sophie Rahal (parties en italique)  / Présentation : Raphaël ADJOBI          

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05 février 2016

Les classes bi-langues dans l'enseignement français : de la poudre aux yeux

       Les classes bi-langues dans l'enseignement français :

                                     de la poudre aux yeux

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            Ce n'est point la reculade de la ministre de l'Education nationale sur sa réforme prévoyant la progressive disparition des classes bi-langues qui motive la course de ma plume mais bien l'agitation née de cette soudaine passion des Français pour l'enseignement des langues étrangères qu'ils portent désormais aux nues. On dit souvent que les moins instruits sont ceux qui font le plus de bruit quand il s'agit de parler de l'instruction des enfants ; et la chose est d'autant plus vraie pour les Français qu'ils n'ont jamais été reconnus doués pour les langues étrangères. Environnés de cinq pays – en comptant le Portugal – dont les langues sont tombées dans le domaine international, nous demeurons toujours plus mauvais que chacun de nos voisins. Peut-être – je dis bien peut-être – les Alsaciens seraient-ils les seuls à profiter avantageusement de l'allemand et à être très nombreux à le pratiquer couramment. L'histoire de cette région aux frontières très fluctuantes avec nos voisins Germains ne serait pas étrangère à cette singularité dans le paysage linguistique français.

            Un constat s'impose donc : là où le voisinage et les échanges naturels ont échoué, l'Education nationale s'acharne, depuis des décennies, à faire du Français commun un usager régulier et correct de l'anglais, de l'allemand, de l'espagnol, et dans une moindre mesure de l’italien et du portugais. Combien de milliards notre pays a-t-il investis dans l'enseignement de ces langues pour nous éviter de paraître ignorants ou bêtes lorsqu'un touriste étranger nous adresse la parole dans sa langue ? Honnêtement, quel changement avez-vous noté autour de vous depuis la fin de vos années d'apprentissage des langues étrangères ?

                                    Une querelle de clochers

            Que chacun considère que dans la ville où il réside un très grand nombre des habitants ont étudié l'anglais de la sixième à la terminale en raison de trois heures par semaine. Cela revient à dire que dans votre ville des millions et des milliards ont été dépensés pour que vous puissiez comprendre et vous faire comprendre d'un Anglais. N'est-ce pas cela ? Eh bien, n'importe quel enquêteur peut se promener dans les rues de votre ville pour constater le résultat de cet enseignement. Le manque de pratique faisant perdre rapidement les quelques notions apprises, sur - par exemple - une population de dix mille habitants ayant bénéficié de l'apprentissage de l'anglais pendant sept ans à raison de trois heures par semaine, vous trouverez à peine dix personnes capables de comprendre et se faire comprendre d'un touriste anglais égaré. Il est certain que dans n'importe quel domaine on jugerait un tel investissement inutile parce qu'absolument pas bénéfique au plus grand nombre. Il faut donc dans le domaine de l’enseignement des langues apprendre à proportionner les investissements aux bénéfices que l'on en tire ; surtout que nous sommes loin d'une question de santé publique. La plantation qui produit peu ne mérite pas que le paysan passe trop de temps à la soigner quand celui-ci connaît l'inutilité de ses efforts. Quel est le professeur de français qui serait fier d'enseigner sa matière dans quelque contrée perdue du monde avec la ferme conviction que ses élèves ne sauront jamais se servir du français ou ne pourront jamais en tirer quelque bénéfice ? Mais le plaisir, me direz-vous ! Le plaisir à ce prix-là, je me ferai violence pour manger des épinards plus souvent, répondrai-je. 

            Ne rêvons pas. Soyons raisonnables. La bataille autour des classes bi-langues n'est que de la poudre aux yeux qui n'a même pas la prétention de cacher la misère de la France en matière de maîtrise des langues étrangères. Toutes les envolées lyriques autour de la question ne sont que les effets de deux luttes d'intérêt. D'une part, les chefs d'établissement veulent par l'enseignement de deux langues au même niveau attirer un grand nombre d'élèves parce qu'ils savent que les parents ont, dans leur for intérieur, l'idée que c'est le moyen le plus sûr de faire entrer leur progéniture dans une bonne classe. Nier ce fait serait mentir. Depuis toujours, les parents savent que le choix de l'allemand et du latin évite à leur enfant les classes surchargées ou difficilement gérables par le comportement de certains élèves. Mon expérience personnelle me montre régulièrement que quelques parents d'enfants en difficulté scolaire choisissent le latin pour leur enfant avec l'assurance de le voir évoluer dans une structure privilégiée, avec les meilleurs. D'autre part, c'est l'Etat qui ferme délibérément les yeux sur cette prolifération des classes bi-langues parce qu'il n'est pas contre les quelques emplois nouveaux et aussi pour éviter un mécontentement de plus sur la question scolaire. Dans le social ou dans l'enseignement, l'Etat sait que la dépense est minime. Et au regard des chiffres du chômage, il vaut mieux quelques embauches ou quelques heures supplémentaires là où c'est possible ; qu'importe le maigre bénéfice que le pays en tirera. Des chômeurs en moins c'est la paix sociale qui est préservée.

            Ces deux luttes conjointes produiront inéluctablement le même résultat : un bénéfice maigre ou nul pour les enfants, les familles et la société. Mais, ce résultat-là, parce qu'il n'est pas immédiat, tout le monde refuse d'en parler parce qu'il faut vivre d'illusions parfois. La multiplication des classes bi-langues ne modifiera en rien le paysage linguistique ou social français dans six ou dix ans. Les familles qui jugeront la langue étrangère utile à la formation ou à l'emploi de leur enfant devront toujours ouvrir leur bourse pour des séjours d'immersion à l'étranger.

            En effet, apprendre deux langues au même niveau dans nos établissements ne fera jamais d'un enfant un bon praticien de ces langues. D'ailleurs, en parlant de « bi-langues » au lieu de bilingue, les promoteurs ont inconsciemment voulu que le son "an" rappelle à chacun notre bon vieux « franglais ». Oui, les collèges et lycées français ne forment tout au plus que de petits « franglais », de petits « franlemands », de petits « francastagnettes » et de petits « franpizzas ». Des parlers qui ne permettent ni une communication entre Français ni une communication avec le visiteur étranger. Par ailleurs, la reculade de la ministre de l'Education nationale ne fait que créer une injustice puisqu'elle est partielle. En acceptant en effet que certaines zones du pays poursuivent l'expérience des classes bi-langues, elle permet que s'installent dans l'enseignement d'évidentes inégalités. 

              Pendant ce temps, on oublie l'essentiel

            Franchement, ne sommes-nous pas ridicules de nous battre pour les langues étrangères alors que nos enfants sont trop nombreux à ne plus savoir lire ou comprendre la langue française ? Comment peut-on réussir à apprendre par l'écrit une langue étrangère à un enfant qui ne sait pas écrire correctement dans sa propre langue ? On oublie trop souvent que l'on apprend plus facilement une langue étrangère quand on maîtrise la sienne. Dans le cas contraire, seule l'immersion totale dans le pays de la langue choisie nous permettra de la maîtriser sans passer par la nôtre.

            Il serait bon que chacun relativise l'importance que prend parmi nous cette querelle autour des classes bi-langues. Il n'y rien à y gagner. Monsieur Jean d'Ormesson – de l’Académie française – qui s'est tout à coup découvert un talent de grand défenseur de l'enseignement de l'allemand ne fait rien d'autre qu'endosser son habit de défenseur de la réconciliation franco-allemande. En effet, si dans notre pays l'allemand a bénéficié de la politique de réconciliation à tout prix avec notre voisin, l'enseignement de cette langue ne décolle toujours pas hors de l'Alsace malgré les campagnes de promotion des chefs d’établissement. Dans beaucoup d'établissements, de nombreux professeurs d'allemand font cours devant moins de dix élèves. Les bons résultats dont ils se vantent ne sont donc nullement le reflet de leur talent mais un désaveu qui s'est transformé en privilège. Leurs collègues qui ont trente élèves, voire plus de trente-cinq – j’ai personnellement eu une quarantaine d’élèves en classe d’espagnol – et parviennent à quelques bons résultats sont les plus méritants à mes yeux.

            Compte tenu du maigre résultat de l'enseignement des langues étrangères dans notre pays, nous devons considérer leur pratique dans nos classes comme une initiation, une découverte ouvrant au monde comme la musique, les arts plastiques, et l'éducation sportive. Que chacun comprenne qu'il n'est pas question pour les professeurs de faire de nos enfants et petits-enfants des petits Anglais, de petits Allemands, de petits Espagnols, de petits Italiens... Comme pour la musique, les arts plastiques et l'éducation sportive, l'enseignement des langues étrangères doit permettre à celui qui les découvre de voir la possibilité qui s'offre à lui de choisir une voie et de la poursuivre s'il en a la volonté ou s'il se sent quelque talent pour le faire. On ne sort pas du collège ou du lycée musicien, peintre, dessinateur, bilingue ou trilingue. On en sort avec une passion pour l'une ou l'autre de ces activités qu'il convient de poursuivre pour en faire un usage pour le plaisir ou un usage professionnel. Il est donc tout à fait inutile de consacrer à ces enseignements de découverte plus de temps qu'il n'en faut. Il faut savoir raison garder et privilégier l'essentiel dont la négligence nous fait tant de mal.

Raphaël ADJOBI

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14 janvier 2016

Le fils de l'homme (Olivier Merle)

                                       Le fils de l’homme
                                              (Olivier Merle)

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    Ce roman est à la fois le récit de la vie de Jésus et par voie de conséquence celui de la naissance du christianisme. Il n’est nullement ici question de l’affirmation ou de la négation de la divinité de Jésus. En partant de l’idée acceptable par tous qu’il est le fils d’un homme comme tous les autres – les chrétiens ne disent-ils pas d’ailleurs que le Christ s’est fait homme ? – Olivier Merle va montrer comment peu à peu s’est construite sa divinisation, ou comment s’est progressivement installée dans la conscience des hommes l’idée d’un Jésus révélé par Dieu.

    Les chrétiens, comme les non-chrétiens, seront reconnaissants à l’auteur d’avoir pris soin de balayer tous les éléments bibliques mystificateurs qui ont fait de Jésus un être difficilement compréhensible et surtout insondable. Jésus est ici un homme qui, séduit par le message de Jean le Baptiste va l’approcher et devenir son disciple parmi d’autres. En faisant table rase des voix venues du ciel et des métamorphoses ou miracles extraordinaires de la Bible pour ne saisir que son talent de guérisseur sachant compter sur le pouvoir du temps, Olivier Merle en fait un homme ancré dans la société de son époque. Et c’est cette magnifique humanisation qui séduit dans la longue première partie d’un livre qui en compte quatre. Jésus s’est souvent mis en colère. Faux prophète aux yeux de beaucoup, il a souvent été agressé et a parfois dû prendre la fuite. Sa relation avec sa mère a été à certains moments très tendue. Il a été sujet à la déception quand – après la mort de Jean le Baptiste – malgré son charisme et son enthousiasme à annoncer la Bonne Nouvelle, c’est-à-dire le retour imminent du royaume de Dieu, il faisait peu de nouveaux disciples ou de nouveaux sympathisants.             

    En effet, les prêches de Jésus sur la venue du règne de Dieu ne faisaient pas l’unanimité. Malgré son habituelle « tranquille assurance », son comportement et son enseignement « n’étaient pas loin d’éveiller une souterraine hostilité » à son égard parmi ceux qui avaient adhéré aux idées de Jean le Baptiste. Cependant, sur ces terres de Judée, du Pérée et de Galilée où « l’espérance messianique était considérable » parmi les populations, en particulier à Jérusalem – « ce lieu sacré où la présence romaine relevait de l’insupportable » – il était évident que le message de Jésus tombait pour ainsi dire sur une terre fertile. Cela fut très vite suffisant pour les prêtres de Jérusalem qui – chose commune sous toutes les dictatures – pour témoigner leur fidélité à l’occupant romain et perpétuer leur pouvoir, vont promptement prononcer sa condamnation sous le prétexte de préserver la paix religieuse. Sentence qu’exécutera le pouvoir romain représenté par Ponce Pilate.

    Ainsi, deux ans à peine après l’arrestation et la mort de Jean le Baptiste, voici de nouveau orphelin le groupe que Jésus a étoffé. Mais c’est justement à partir de ce moment que commence la progressive construction de la croyance en la parole de Jésus comme révélée par Dieu. C’est en effet dans les trois dernières parties de ce livre que nous avons les plus belles pages sur les intuitions, les réflexions et les idées de génie des disciples, faisant de Jésus le Messie pour les juifs tournés vers Jérusalem, le Christ pour les juifs de culture grecque. Mais c’est aussi à partir de ce moment que les disciples se déchirent quant à l’attitude à adopter devant les autorités religieuses de Jérusalem qui ne veulent rien entendre de ce Jésus et de sa Bonne Nouvelle. Cette rude querelle qui naît parmi les disciples – entre les partisans d’une patiente et passive attente à Jérusalem considéré comme le lieu choisi pour le retour de Jésus et ceux mus par l’excitante mais active attente les poussant à partager la Bonne Nouvelle avec les hommes et les femmes qui l’ignorent – fait apparaître de manière magistrale les premières grandes figures de la chrétienté. Et contrairement à l’opinion communément admise, les plus enthousiastes et les plus grands propagateurs de la foi chrétienne ne sont pas forcément ceux que l’on vénère le plus aujourd’hui.   

    Le fils de l’homme est un roman très agréable et surtout très utile parce qu’il met non seulement un peu d’ordre dans le récit événementiel de la vie de Jésus, sa chronologie, mais également parce qu’il laisse de côté, dans un premier temps, toute la mystique qui entoure le personnage dans les textes bibliques pour le grandir dans l’estime des hommes avant de le grandir dans leur foi. C’est aussi un roman très instructif sur les us et coutumes du berceau de la chrétienté et sur la capacité de l’esprit humain à construire des idéaux galvanisants.   

Raphaël ADJOBI

Titre       : Le fils de l’homme, 493 pages
Auteur      : Olivier Merle
Editeur  : Editions de Fallois, 2015.

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27 décembre 2015

L'enseignement personnalisé ou comment entretenir le racisme et la discrimination à l'école

                     L’enseignement personnalisé

      ou comment entretenir le racisme et la discrimination à l’école

enseignement

            Ils sont aujourd’hui très nombreux les apôtres de l’enseignement personnalisé. On pourrait même dire que l’Education nationale a réussi l’exploit de convertir presque la totalité des enseignants à cette religion pédagogique. Les quelques rares sceptiques le sont souvent non pas par manque de foi mais par manque de temps nécessaire à cette tâche. Sinon ils sont presque tous convaincus qu’ils ne sont efficaces dans l’exercice de leur fonction qu’en ayant une connaissance exacte de chacun de leurs élèves, sans toutefois s’apercevoir du danger qu’ils font courir à un grand nombre d’entre eux.

            Affirmer que la connaissance de l’enfant doit précéder son instruction – celle-ci souvent délaissée au profit de cette prétendue connaissance – apparaît évidemment très séduisant parce que l’idée contient une logique implacable. Avant qu’elle ne soit reprise sous le vocable d’enseignement personnalisé par les pédagogues modernes, cette théorie ou cette logique a été durant des siècles la démarche conseillée aux précepteurs des maisons bourgeoises ; donc une pratique de l’éducation domestique.

                               C’est toujours la faute à Rousseau !

            Afin de bien connaître son élève, le précepteur était en effet très tôt engagé auprès de l’enfant. On le choisissait jeune – du moins selon les recommandations de tous les pédagogues – parce qu’il devait tout partager avec son élève ; y compris ses jeux. Le précepteur était donc omniprésent dans la vie de son élève afin de saisir toutes les circonstances susceptibles de révéler quelque trait de sa personnalité pour parfaire celui-ci par un enseignement approprié. Toutes les occasions étaient bonnes pour former le jugement de l’enfant avant de le lancer dans les études livresques et les sciences spéculatives. 

            Au XVIIIe siècle, s’appuyant sur les recherches de Buffon contenues dans son Histoire naturelle, Jean-Jacques Rousseau est arrivé à établir des apprentissages propres à chaque âge. Se basant sur les âges de la vie humaine proposée par l’homme de science, il va préconiser une pédagogie basée sur une sorte de périodisation des facultés humaines parce qu’il est convaincu que « chaque âge, chaque étape de la vie a sa perfection convenable, sa sorte de maturité qui lui est propre » (Emile, Livre II). C’est l’une des raisons essentielles qui lui permettent d’affirmer que sa pédagogie est naturelle. Rousseau en est tellement convaincu qu’il fait de sa pédagogie une méthode qui suit l’enfant à la trace pour saisir les besoins des facultés naissantes afin de les parfaire. Attaché à l’épanouissement des facultés humaines, il finit par minimiser l’acquisition des connaissances, le savoir, la science dont son devancier Jean Amos Comenius avait fait la clef de voûte de sa pédagogie. Rousseau conseille l’apprentissage de la lecture seulement à douze ou treize ans, montrant ainsi que les sciences spéculatives doivent arriver le plus tard possible pour ne pas vicier la nature de l’enfant qui doit être, selon lui, le souci de l’éducation. 

            Au XVIIIe siècle, cette pédagogie que proposait Rousseau correspondait au triomphe d’une nouvelle conception de l’enfant rompant avec celles des siècles passés qui le voyaient comme un adulte en miniature. Dans les peintures de ces siècles – par exemple chez Goya – on les voit dans des vêtements qui rappellent ceux des adultes et qui apparaissent évidemment comme un frein à la mobilité de leur âge. En donnant donc à l’éducation des enfants une base fortement psychologique, c’est-à dire, en demandant que les facultés soient développées dans l’ordre naturel et sans contrainte extérieure, Rousseau inventait une nouvelle valeur : celle de la sensibilité, de l’authenticité de l’individu qui passionnera les générations à venir. 

                         Les nouveaux sorciers de l’Education nationale

            Aujourd’hui, les préceptes de cette pédagogie domestique énoncés par Jean-Jacques Rousseau – et qui ont eu un grand succès en Europe à son époque – sont repris par les autorités de l’enseignement public, grâce à des pédagogues d’un type nouveau, qui ont fini par transformer les enseignants en apprentis psychologues furetant dans la vie privée des enfants à la recherche d’éléments censés leur permettre d’asseoir les bases de leur travail. C’est dire qu’aujourd’hui le bon enseignant est celui qui sait disserter doctement sur la vie familiale de son élève : ses maladies, ses goûts, la situation conjugale de ses parents, ses habitudes ordinaires ou singulières. En France, presque tous les professeurs des écoles - et quelques-uns des collèges - sont convaincus que cette connaissance des détails de la vie de leurs élèves est nécessaire à l’aboutissement de leur pédagogie, laquelle se résume dans la pratique à laisser l'enfant forger lui-même ses projets, son savoir. Ces professeurs affirment accompagner l'enfant ; ce qui revient à dire qu'ils n'enseignent pas. Pour eux, l'enfant possède en lui toutes les sciences qu'il suffit de laisser émerger dans des projets personnels. Ce qui explique pourquoi certains préconisent la fin des notes chiffrées. C'est évidemment une conception fallacieuse de l'homme parce que la connaissance n'est pas innée. Elle s'acquiert !   

            Mais rassurez-vous : avec des  notes chiffrées ou sous la forme de taches de couleur, aucun des professeurs qui pratique l'enseignement personnalisé jugé propre à la nature de l'enfant n’est capable de vous dire si au moment d’attribuer la note ou la « tache – repère » à son élève il a tenu compte de tous les facteurs énoncés plus haut. Seul l’enseignant partial est capable d’un tel comportement. Si avant d’entreprendre l’instruction ou la formation intellectuelle de son élève, chaque enseignant devait s’assurer que sa mère déteste son père, que ce dernier se drogue ou est alcoolique, que l’enfant mange du couscous ou des biscuits le matin, il se condamnerait à l’inertie, à l’incapacité de trouver le meilleur angle pour commencer chacune de ses leçons. Aucun enseignant de France n’est capable de vous dire avec exactitude si chacun de ses élèves comprend mieux les leçons grâce à sa vue, son ouïe, son toucher ou son odorat. Et pourtant, nombreux sont les professeurs intarissables sur les élèves auditifs, olfactifs, visuels, tactiles, gustatifs et du soin qu’ils prennent à les reconnaître ! A quoi donc leur sert toute cette science qui occupe leur temps d’enseignement s’ils n’en tiennent pas compte pour chiffrer les évaluations de leurs élèves ? Comment parviennent-ils à faire cours à cinq auditifs, cinq visuels, dix olfactifs et dix tactiles réunis en une même classe ? 

            Non seulement ces enseignants fouineurs de l’Education nationale se situent à l’opposé de ce que doit être notre métier, mais ils s’avèrent même dangereux parce qu’ils sont les grands vecteurs des discriminations et du racisme au sein des établissements scolaires.

            Ce sont ces professeurs qui s’érigent en grands psychologues connaisseurs de tel ou tel élève qui destinent toujours les enfants des milieux modestes aux mêmes métiers. Il n’est pas rare de les entendre pérorer sur l’origine étrangère, sociale ou le quartier de résidence de leur élève pour expliquer ou justifier ses difficultés et proposer une destination professionnelle conforme à ce que son milieu a fait de lui. C’est toujours au petit Noir à qui reviendra le cerceau noir des jeux olympiques de la fête des écoles. La petite fille noire ne jouera jamais le rôle de Marie et le petit garçon noir jamais celui de Joseph dans la pièce de fin d’année. L’un et l’autre sont bons pour les rôles de pauvres ou de nécessiteux au secours desquels on court ; et c’est à cela qu’il faut les préparer. Devenu le psychologue connaissant l’origine sociale, culturelle, ainsi que les problèmes familiaux de ses élèves, le professeur de la dernière génération sait dans quelle case ranger chacun d’eux afin de lui apporter le soin particulier qu’il croit posséder. A vrai dire, les soins et les choix qu’il propose sont faits de préjugés et d’interprétations personnelles et non pas fondées sur les connaissances acquises lors des études qui l’ont destiné à sa fonction d’enseignant. Sait-il au moins que « le racisme consiste à voir l’autre à priori comme différent, à l’encourager à s’enfoncer lui-même dans cette différence » ? (Jean-Paul Brighelli, Tableau noir). Le mot « racisme » pouvant ici être remplacé par discrimination.   

            En clair, les professeurs devraient savoir que l’enseignement personnalisé qui se veut adapté à la nature propre de l’élève a pour finalité de le maintenir dans sa sphère sociale et culturelle. Parler d’éducation personnalisée c’est penser à définir l’homme par rapport à son milieu social ou familial et non point par rapport à la nature de son être que chacun sait insondable parce qu’insaisissable ; c’est renouer d’une part avec les anciennes pédagogies particularisantes qui affirment que « chaque esprit a sa forme propre selon laquelle il a besoin d’être gouverné » (préface de l’Emile) et d’autre part que l’on n’élève pas un enfant que l’on destine à l’épée de la même manière que celui qui doit entrer dans l’Eglise.  En tout cas, toute cette agitation autour de la connaissance de l’enfant que les professeurs cherchent à sonder et qu’ils interprètent arbitrairement en causant tant de dégâts n’est absolument pas nécessaire à leur fonction principale qu’il convient de leur rappeler souvent. Il leur faut quitter cette pseudo science à visée discriminatoire – et parfois raciste – au plus vite. 

                              Jean-Jacques Rousseau vous emm... !

L’enfant dont on s’applique à développer les facultés naturelles à la manière de Jean-Jacques Rousseau ne peut absolument pas trouver d’enseignement approprié dans le cadre de l’école publique. Et les enseignants qui s’investissent dans cette mission tournent le dos à la véritable fonction de l’éducation nationale : former des têtes bien faites et bien pleines en dirigeant les désirs, les talents ou la curiosité des enfants vers des objectifs que nous estimons profitables à la fois à leur épanouissement et à la société dans laquelle ils sont appelés à vivre. Il est donc insensé de laisser l'enfant développer sa singularité aux multiples facettes indépendamment de nous et de la science pour laquelle sont payés les enseignants. Même l’auteur de l’Emile savait bien que tenir compte de la condition de l’enfant, de son tempérament, c’est entrer dans trop de considérations particulières, aux données trop variables, qui risquaient de ruiner son projet d’éducation naturelle : « toutes les applications particulières, n’étant pas essentielles à mon sujet n’entrent point dans mon plan » affirme-t-il dans la préface de l’Emile. C’est pourquoi il a généralisé ses vues pour ne voir en son élève que « l’homme abstrait », l’homme tout court. Il l’imagine orphelin, sans aucune hérédité nocive, sans conditions sociale et culturelle. Il s’attache à développer en lui les qualités de l’esprit et les caractères les plus généraux parce que, comme il le dit lui-même, « vivre est le métier que je veux lui apprendre. En sortant de mes mains, il ne sera, j’en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre ; il sera premièrement homme ». Plus tard, pense-t-il, son élève s’unira à une femme qui aura reçu la même éducation. Ainsi se constitueront de petits noyaux familiaux qui, en se multipliant, transformeront la société tout entière.

            Or, nous n’avons pas le même projet que Jean-Jacques Rousseau, chers collègues. Nous ne rêvons pas d’une société parfaite dans laquelle vivre harmonieusement serait notre seul credo, mais d’une société faite d’avocats, de médecins, d’enseignants, d’architectes… Certes, nous pouvons croire avec lui que « notre vocation commune est l’état d’homme ; et quiconque est bien élevé pour celui-là ne peut mal remplir ceux [les autres états] qui s’y rapportent ». Toutefois, la vraie question que l'on devrait se poser est celle-ci : où nous a menés cette prétendue connaissance de l'enfant et l'enseignement personnalisé qui l'accompagne ? En cherchant à connaître les enfants, en restant attentif à leur babillage pour les satisfaire, les éduque-t-on mieux et les forme-t-on mieux ? Cette pratique nous a conduits à une situation flagrante : à force de nous intéresser à la personne, nous avons oublié, comme Rousseau, de la nourrir de savoirs. Mais l'élève de Rousseau est un élève abstrait ; il ne risque rien. Quant au nôtre, il est réel et risque beaucoup sans savoirs. Et c’est ainsi que peu à peu nous peuplons la France de gens que nous estimons bien dans leur peau et leurs baskets – cela n’est d’ailleurs pas certain – mais ignorants alors même que nous investissons des moyens considérables dans notre système d’éducation. On est même tenté de croire que cette orientation de l'enseignement sur la personne est un subterfuge délibérément mis en place pour tromper le public et laisser la voie libre à une élite désignée d'avance pour régner. N'oublions pas cependant que si l'ignorant est docile et plus facile à gouverner parce que manipulable, il est aussi dangereux parce qu'il vit dans des certitudes et devient vite violent quand il n'est pas satisfait. La disparition progressive de toutes les formes de civilité en est une preuve. Le commerce de l'ignorant n'est guère agréable : il affirme et tempête là où le philosophe doute et le sage réfléchit.

            Refaisons de l’école le lieu du savoir qui, rappelons-le encore une fois, est un outil d'égalité parce qu'il est le moyen de gravir les échelons de la sphère sociale sans considération des conditions particulières. C'est grâce à l'amour du savoir que le fils de la caissière de la grande surface de banlieue peut accéder à la fonction d'avocat. C'est grâce à l'amour du savoir que la fille de mon voisin – qui est un ouvrier noir – peut devenir médecin. Un enseignement adapté à leur situation socioculturelle ne les mène que rarement là. Le rôle de l'enseignant est de reconnaître puis de développer par sa science le talent qui dort en chacun des enfants. Personnaliser l’enseignement c’est personnaliser le savoir pour renvoyer chacun à sa condition socioculturelle première. C'est par le savoir débarrassé de toutes les considérations liées au milieu de l’enfant – faussement appelées naturelles – que l'on parvient à réduire l'écart entre les bourgeois et les pauvres. 

Raphaël ADJOBI     

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