Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

03 septembre 2014

Les trois fautes capitales d'Houphouët-Boigny ou l'historique naufrage d'un capitaine mal inspiré

                Les trois fautes capitales d'Houphouët-Boigny

                   ou l'historique naufrage d'un capitaine mal inspiré

Houphouët-B

            Dans l'histoire de la jeune Côte d'Ivoire, l'image d'Houphouët-Boigny demeure en ce début du XXIe siècle une référence essentielle. Cependant, depuis quelques années, elle est sérieusement bousculée par celle de Laurent Gbagbo apparaissant de plus en plus éclatante parce que chargée d'un symbole qui parle au cœur de l'humain : la liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes. Tout est donc question d'héritage... Quel héritage Houphouët-Boigny a-t-il laissé aux Ivoriens ? Avant de lire mon article, demandez-vous ce que les Ivoriens sont désormais prêts à défendre au prix de leur vie. LIRE L'ARTICLE sur Les pages politiques de raphaël. / L'article seul

  

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21 août 2014

La vie sans fards (Maryse Condé)

                                           La vie sans fards

                                               (Maryse Condé)

La vie sans fards 0003

            Disons tout de suite notre reconnaissance à Maryse Condé pour cette autobiographie qui nous livre les premiers pas chaotiques de l'Afrique sur le chemin des indépendances. En effet, quand on a eu la chance de vivre ces événements, qui ont profondément marqué les peuples africains, et quand on a eu l'opportunité de côtoyer les hommes qui sont devenus aujourd'hui des références historiques, donner son témoignage revient à faire un précieux cadeau aux générations à venir.

            Reprenant à son compte la formule de Jean-Jacques Rousseau au début de ses Confessions, Maryse Condé déclare : « je veux montrer à mes semblables une femme dans toute la vérité de la nature et cette femme sera moi ». C'est en effet sa « vie sans fards » qu'elle nous offre. Son récit autobiographique nous montre clairement que c'est autour de sa sexualité – plus qu'autour de sa vie amoureuse – que s'est construite sa vie de mère et de femme de lettres. Même si elle a connu les premiers pas de la Guinée de Sékou Touré et ceux du Ghana de Kouamé N'Krumah – alors le berceau des réfugiés politiques africains – même si elle a fréquenté des hommes illustres comme Hamilcar Cabral, Richard Wright et son épouse Ellen, Wole Soyinka, et assisté à des conférences de Malcom X et de Che Guevara à Accra, on ne peut pas dire que Maryse Condé fut une militante.    

            Ce ne sont donc pas des convictions politiques que vous trouverez dans ce livre. Ce n'est pas pour elles qu'elle est partie en Afrique en 1959, à une époque où triomphait la négritude et où Conakri et Accra étaient les deux foyers africains du militantisme révolutionnaire et du panafricanisme. Une époque où « le Ghana [...] appartenait aux Afro-Américains. Ils y étaient aussi nombreux que les Antillais en Afrique francophone, mais considérablement plus actifs et plus militants ».

            Enseignante à Bingerville, en Côte d'Ivoire, puis dans un collège de jeunes filles à Conakry, c'est au rythme de ses enfants nés rapidement - comme par accident - qu'elle va tenter d'organiser sa vie entre l'Afrique, la France, l'Angleterre et de nouveau l'Afrique. Les trente premières années de sa vie nous montrent qu'elle a été l'objet du jeu de sa vie sexuelle.

            C'est un récit éblouissant de vérité et de lucidité sur sa vie et celle des sociétés où elle a vécu. Son style agréable nous permet d'apprécier de belles pages sur la société antillaise,  sur les communautés d'Antillais en Afrique, sur la vie quotidienne à l'époque de Sekou Touré et de Kouamé N'Krumah, sur les sociétés musulmanes africaines.

                                                       Deux réflexions

            Au regard des relations de Maryse Condé avec les hommes, nous nous permettons deux réflexions : l'attitude de son premier compagnon témoigne du sentiment de supériorité que les métis antillais éprouvaient à l'égard des Noirs. Eux aussi avaient intégré en leur for intérieur la hiérarchie des races et défendaient ingénieusement le palier qui leur revenait contre les occupants du rang inférieur. Concernant les Africains, il convient de dire que toutes les femmes européennes doivent se méfier de tous ceux qui se disent  très respectueux de leurs traditions. Ces hommes sont à fuir ! Ce sont indubitablement des dictateurs qui leur promettent l'enfer dans la vie conjugale. Dans le même ordre d'idée, il est prudent de ne jamais épouser une personne dont les convictions politiques sont opposées aux vôtres.     

Raphaël ADJOBI

Titre : La vie sans fards, 285 pages

Auteur : Maryse Condé

Editeur : Jean-Claude Lattès, 2012.

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13 août 2014

J'irai cracher sur vos tombes (Boris Vian)

                                J’irai cracher sur vos tombes

                                                  (Boris Vian)

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            Voici un classique de la littérature française qui n’a rien à voir avec la littérature française parce que son auteur l’a voulu ainsi. D’abord, le style rappelle étrangement celui des grands auteurs américains de romans policiers. Boris Vian parle lui-même de « l’influence extrêmement nette de Cain […] et celle également des plus modernes Chase et autres supporters de l’horrible ». Ensuite, l’histoire est celle d’un Américain dans les Etats-Unis de la première moitié du XXe siècle. Enfin, pour convaincre le lecteur que le style et le sujet ne peuvent être maniés avec justesse que par un Américain, Boris Vian a pris soin de publier ce livre sous un pseudonyme qui n'a rien de français : Vernon Sullivan. 

            C’est un récit étrangement provocateur, palpitant et sobre à la fois que nous propose l’auteur. Un récit qui nous livre une page singulière du racisme et d'un de ses effets secondaires tout aussi singulier.

            Puisqu’il est reconnu aux Etats-Unis que l’on est Noir quand on a une goutte de sang noir, Lee Anderson va revendiquer sa négritude et profiter de sa peau blanche pour venger sa « race ». Dans ce sud des Etats-Unis au racisme excessif où les Noirs risquent quotidiennement leur vie, son grand frère – dont la peau métissée ne passe pas inaperçue – lui conseille plutôt d’oublier la vengeance et de se fondre dans la société des Blancs. « Toi tu as une chance, tu n’as pas les marques », lui dit-il.

            Lee Anderson va se fondre dans le monde des Blancs, sans cependant jamais oublier la vengeance qu’il porte dans son cœur. Avec sa voix particulière qui trouble ses amis blancs et les notes de musique qu’il arrache à la guitare, il s’applique à séduire toutes les filles blanches qui croisent son chemin. Quelle félicité pour un jeune homme de vingt-six ans ! Cependant, quand il pense aux siens, il sent « le sang de la colère, (son) bon sang noir, déferler dans ses veines et chanter à (ses) oreilles ». Et il se dit alors qu’il ne faut pas qu’il abandonne son projet. Il ne faut pas qu'il cède à cette humilité abjecte, odieuse que les Blancs ont donnée aux Noirs, peu à peu, comme réflexe. Les Noirs sont trop honnêtes ; c'est ce qui les perd. 

            Mais coucher avec toutes ses amies blanches – surtout les deux sœurs qu’il vient de séduire et qui sont si différentes – n’est pas l’objectif final de Lee Anderson. Non. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, notre homme n’est pas un dépravé cynique voulant seulement copuler avec toutes les filles blanches qu'il rencontre pour pouvoir leur crier à la fin : « le nègre vous a bien eus ! » Non. L’objectif final de Lee Anderson est, en un sens, un peu plus noble que cela. Et froidement, il va le poursuivre.

Raphaël ADJOBI

Titre, J’irai cracher sur vos tombes, 209 pages.

Auteur : Boris Vian

Editeur : Christian Bourgois Editeur, Collection 10/18, 1973

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J'irai cracher sur vos tombes (Boris Vian)

                                     J’irai cracher sur vos tombes

                                                      (Boris Vian)

 

            Voici un classique de la littérature française qui n’a rien à voir avec la littérature française parce que son auteur l’a voulu ainsi. D’abord, le style rappelle étrangement celui des grands auteurs américains de romans policiers. Boris Vian parle lui-même de « l’influence extrêmement nette de Cain […] et celle également des plus modernes Chase et autres supporters de l’horrible ». Ensuite, l’histoire est celle d’un Américain dans les Etats-Unis de la première moitié du XXe siècle. Enfin, pour convaincre le lecteur que le style et le sujet ne peuvent être maniés avec justesse que par un Américain, Boris Vian a pris soin de publier ce livre sous un pseudonyme qui n'a rien de français : Vernon Sullivan.

 

            C’est un récit étrangement provocateur, palpitant et sobre à la fois que nous propose l’auteur. Un récit qui nous livre une page singulière du racisme et d'un de ses effets secondaires tout aussi singulier.

 

            Puisqu’il est reconnu aux Etats-Unis que l’on est Noir quand on a une goutte de sang noir, Lee Anderson va revendiquer sa négritude et profiter de sa peau blanche pour venger sa « race ». Dans ce sud des Etats-Unis au racisme excessif où les Noirs risquent quotidiennement leur vie, son grand frère – dont la peau métissée ne passe pas inaperçue – lui conseille plutôt d’oublier la vengeance et de se fondre dans la société des Blancs. « Toi tu as une chance, tu n’as pas les marques », lui dit-il.

 

            Lee Anderson va se fondre dans le monde des Blancs, sans cependant jamais oublier la vengeance qu’il porte dans son cœur. Avec sa voix particulière qui trouble ses amis blancs et les notes de musique qu’il arrache à la guitare, il s’applique à séduire toutes les filles blanches qui croisent son chemin. Quelle félicité pour un jeune homme de vingt-six ans ! Cependant, quand il pense aux siens, il sent « le sang de la colère, (son) bon sang noir, déferler dans ses veines et chanter à (ses) oreilles ». Et il se dit alors qu’il ne faut pas qu’il abandonne son projet. Il ne faut pas qu'il cède à cette humilité abjecte, odieuse que les Blancs ont donnée aux Noirs, peu à peu, comme réflexe. Les Noirs sont trop honnêtes ; c'est ce qui les perd.

 

            Mais coucher avec toutes ses amies blanches – surtout les deux sœurs qu’il vient de séduire et qui sont si différentes – n’est pas l’objectif final de Lee Anderson. Non. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, notre homme n’est pas un dépravé cynique voulant seulement copuler avec toutes les filles blanches qu'il rencontre pour pouvoir leur crier à la fin : « le nègre vous a bien eues ! » Non. L’objectif final de Lee Anderson est, en un sens, un peu plus noble que cela. Et froidement, il va le poursuivre.

 

Raphaël ADJOBI

 

Titre, J’irai cracher sur vos tombes, 209 pages.

Auteur : Boris Vian

Editeur : Christian Bourgois Editeur, Collection 10/18, 1973

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04 août 2014

Nous serons contraints de brûler la Côte d'Ivoire pour sauver l'honneur de l'Afrique et de Laurent Gbagbo

         Nous serons contraints de brûler la Côte d’Ivoire

 pour sauver l’honneur de l’Afrique et de Laurent Gbagbo

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« Ceux qui rendent une révolution pacifique impossible rendront une révolution violente inévitable » (John F. Kennedy, discours du 13 mars 1962).

            Comme Toussaint Louverture enlevé de sa terre natale et emprisonné en France, au fort de Joux, pour laisser la place à un pouvoir colonial illégitime, Laurent Gbagbo est emprisonné depuis trois ans dans les geôles de l’Europe pour que la colonisation française poursuive sereinement son œuvre sous la direction du préfet qu’elle a oint avec l’assentiment de l’ONU.  Deux siècles n’ont donc rien changé à l’histoire des relations entre le Noir, contraint à courber l’échine sous sa livrée d’homme inférieur, et le Blanc, triomphant sous sa couronne d’homme supérieur et tout-puissant.    

            [...] Si la déportation de Toussaint Louverture en Europe vous indigne, votre indignation doit être encore plus grande contre celle de Laurent Gbagbo survenant deux siècles plus tard au sein d’un monde dit en progrès d’humanité et d'une Afrique plus libre de son destin... La résistance doit passer à la vitesse supérieure. LIRE l'article sur Les pages politique de Raphaël. L'article seul   

 

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28 juillet 2014

Comprendre Fanon (Michaël Azar)

                                            Comprendre Fanon

                                                    (Michaël AZAR)

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            Voici un livre qui fera le bonheur des étudiants et des lycéens qui voudront découvrir ou approfondir aisément la pensée de Frantz Fanon. Comme touché au cœur par la profondeur de la pensée de cet auteur, Michaël Azar nous invite à nous en imprégner à travers ses deux textes essentiels : Peau noire, masques blancs et Les damnés de la terre.  

La profonde humanité dont fait preuve Michaël Azar lorsqu’il reprend quelques convictions communes aux nègres est très réjouissante. Je ne veux citer que celle-ci : « Ni la fin de l’esclavage en 1848, ni la départementalisation de la Martinique en 1946, ne transforme fondamentalement le genre de pouvoir que Fanon met au cœur de ses analyses, à savoir la structure idéologique qui établit la culture française et la blancheur comme normes évidentes dans l’empire colonial français ». Au regard d’une telle conviction, le lecteur est prévenu qu’il n’est pas ici question de doutes, de recherches superficielles, mais de la juste compréhension de la pensée et même de l’état d’esprit d’un nègre colonisé dont les agitations pour sortir de cet état de dépendance méritent d’être sérieusement étudiées.

            Le travail de Michaël Azar nous conduit à voir dans Peau noire, masques blanc, cette conviction de Frantz Fanon selon laquelle « si le Noir a un tel désir d’être blanc, c’est parce que l’ordre social privilégie la peau blanche ». Et pour rompre avec ce désir, il faut rompre avec cet ordre social en créant un ordre nouveau où le Noir et le Blanc ne reconnaîtront pas l’infériorité pour l’un et la supériorité pour l’autre. 

            Dans ce travail de rupture avec l’ordre établi, la valorisation de la couleur noire qui fut le chant du mouvement de la négritude apparut nécessaire dans la pensée de Frantz Fanon. Cependant, elle ne pouvait pas être la finalité de son combat ; sinon elle apparaîtrait comme un piège qui conduirait à un antagonisme permanent. Aussi, ce que propose Fanon c’est « un nouvel humanisme (qui) ne peut être fondé sur des catégories raciales ou ethniques mais doit avoir la liberté de l’homme comme point de départ et ensuite aspirer à une véritable société égalitaire où la liberté repose sur une reconnaissance mutuelle entre les hommes ».

LA RéVOLUTION FANON 0002_crop

            La suite de l’analyse de Michaël Azar montre que cet idéal proclamé dans Peau noire, masques blancs est pour ainsi dire achevé dans sa formulation quand on lit Les damnés de la terre. Ce dernier livre montre que c’est la révolution algérienne qui fournit à Frantz Fanon les éléments nécessaires à sa réflexion. Comme la négritude, la révolution lui semble valoriser la culture bafouée par la colonisation. Mais, selon Michaël Azar, avec la révolution Frantz Fanon va plus loin. Pour celui-ci, en proclamant « une révolution au nom de la nation, de la liberté et de l’indépendance », l’Algérie rejoint les valeurs que la France prétend incarner et se hisse donc sur le même pied d’égalité qu’elle. Cela revient à dire que pour Fanon c’est dans la révolution que s’accomplit l’idéal qui ne pouvait s’accomplir dans le combat de la négritude ; car dans la révolution il y a « rupture radicale » (une nouvelle identité reconnue et célébrée remplace celle du colon) et « continuité fondamentale » (reprise des idéaux révolutionnaires universels dont se drape la France). Cependant, souligne Michaël Azar, le nationalisme révolutionnaire comporte des dangers que Frantz Fanon semble avoir sous-estimés.  

            Dans cet essai, l’auteur ne manque pas d’éclairer les propos de Fanon par rapport aux grands penseurs tels Sartre, Freud, Hegel et Marx, souvent cités  dans sa quête d’un nouvel humanisme et d’un homme nouveau. Vous y trouverez, à foison, de nombreuses et belles maximes qui vous réjouiront assurément. Enfin, vous comprendrez pourquoi Frantz Fanon est marginalisé à la fois en France et en Algérie. En tout cas, ce livre vient nous confirmer que la profondeur de la pensée de Frantz Fanon sur le colonialisme, le racisme institutionnalisé et la recherche d’un nouvel humanisme, fait de lui un auteur incontournable dans le paysage mondial. 

Raphaël ADJOBI           

Titre : Comprendre Fanon, 110 pages.

Auteur : Michaël AZAR

Illustrateur : Yves Rouvière

Editeur : Max Milo, juillet 2014

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25 juillet 2014

Nantes assume admirablement son passé de port négrier

      Nantes assume admirablement son passé de port négrier  

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           La ville de Nantes est ma plus belle découverte de cet été 2014. C’est la ville aux nombreux espaces publics, pas forcément très arborés. Cela est sans doute dû au fait que « l’Edre, déviée de son cours, est en partie enterrée et deux bras de Loire sont comblés… ». En tout cas, cela donne des espaces agréables qui invitent à la promenade.

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           Ici, on a pensé à faciliter la vie à la population et aux visiteurs en aménageant de nombreuses aires de stationnement en plein centre-ville et dans ses environs. Le soir, Nantes offre un grand air d’Amsterdam avec une foule de restaurants aux spécialités variées rappelant les pays lointains, surtout exotiques ; et alors on se souvient de son passé de port international… négrier. On imagine aisément les milliers de marins venus de tous les horizons européens s’encanailler dans ces lieux qui devaient être des tavernes de mariniers. En tout cas, l’ambiance paisible de ces petites rues du centre encombrées de terrasses peuplées de têtes joyeuses fait de Nantes une ville cosmopolite et très conviviale.

                Les curiosités ou atouts touristiques de la ville

Le Château des ducs de Bretagne abrite le musée d’histoire de Nantes. Or, l’histoire de Nantes – mis  à part l’épisode de la noyade des vendéens par Jean-Baptiste Carrier envoyé par la Convention en 1793 pour stopper leur soulèvement – c’est essentiellement le négoce et « l’or noir ». C’est pourquoi, les éléments les plus nombreux et les plus attractifs de ce musée sont ceux qui évoquent le passé colonial de ce port négrier qui compta jusqu'à 700 Africains au sein de sa population en 1777, selon un recensement réalisé en Bretagne cette année-là.

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            N’oublions pas que plus de 27 233 expéditions négrières ont été recensées au départ des ports européens entre le XVe et le la fin du XIXe siècle. Si en Angleterre, Liverpool, Londres et Bristol, s’illustrèrent dans ce juteux commerce, Nantes fut en effet le premier port négrier de France devant La Rochelle, Bordeaux, le Havre et Saint-Malo. De toute évidence, la ville semble avoir fait le choix d’assumer ce passé esclavagiste plutôt que d’en faire un objet de honte qu’il faut cacher sous le voile du mensonge. Et elle a raison ! Elle a raison d’ouvrir les pages de son histoire aux Français, toutes les pages de son histoire. C’est notre passé à tous et nous devons être capables de le regarder en face pour qu’il nous serve de leçon dans la construction de notre cohésion sociale, nationale. Personne n'a le droit de nous imposer les pages de notre passé à exclure de notre mémoire, de notre Histoire.

            Ne manquez pas l'occasion de faire une halte à la librairie du musée : elle propose un très riche choix de livres (y compris des livres de jeunesse) qu'il est difficile de trouver ailleurs.

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Le mémorial de l’abolition de l’esclavage : Pour montrer à la France entière qu’elle assume son passé de port négrier, Nantes ne s’est pas contentée d’enfermer les témoignages de ce pan de son histoire qui a fait sa fortune et sa réputation dans un musée, loin du regard des passants. Elle a pris la décision de rendre hommage à toutes les victimes africaines de la traite atlantique en leur érigeant un magnifique mémorial sur sa plus grande et plus belle avenue. Un geste sans doute unique en France qu’il convient de saluer ! Ce monument se présente comme une longue et sobre esplanade sur laquelle le public peut déambuler et s’instruire à la fois pour découvrir les noms des différents bateaux nantais ayant participé aux expéditions négrières. On peut y lire aussi les noms des nombreux sites de traite des côtes africaines. Les historiens en ont dénombré plus de quatre cents. Une exposition sur Haïti s'y tient cet été.

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Sous l’esplanade, on peut continuer son instruction en découvrant d'immenses textes relatifs à l’esclavage outre atlantique mais également à l’esclavage en général. On peut y lire l’ordre de l’abolition de l’esclavage dans les différents pays du monde. On constate que les pays à confession musulmane – les premiers à avoir pratiqué la traite négrière – ont été les bons derniers à s’exécuter : le Koweït (1949), le Qatar (1952), l’Arabie Saoudite et le Yemen (1962) Oman (1970), Mauritanie (1981), Pakistan (1992). Les premières abolitions ont eu lieu aux Etats-Unis : Le Vermont (1777), la Pennsylvanie (1780), New Hampshire (1783)… Rappelons que l’esclavage a été aboli en France une première fois en 1794 ; rétabli par Napoléon en 1802, elle sera aboli une deuxième fois en 1848.

Le parc d'attraction : L'éléphant articulé est la grande attraction de cet espace immense avec des coins et recoins pour se reposer, lire, ou admirer les bateaux loin du bruit des manèges. Ce lieu de divertissement et de détente est situé à environ 200 mètres du mémorial de l'abolition de l'esclavage.    

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Conclusion : Pendant de nombreuses années, les différents ports négriers français ne voulaient pas entendre parler de commémoration ou de monument commémoratif évoquant l’esclavage. Aujourd’hui encore des hommes politiques français refusent de regarder en face ce passé de notre pays et se perdent dans des discours incohérents qui témoignent de leur imbécilité devant les crimes contre l’humanité. Maintenant que Nantes a donné une belle leçon d’humilité à toutes les cités de France et par la même occasion à tous les hommes politiques, nous espérons que la commémoration de l'esclavage ne sera plus regardée comme une arme aux mains des Noirs français mais un devoir national. En tout cas, à Nantes, la commémoration de l'abolition de l'esclavage est devenue une attraction touristique.                      

Raphaël ADJOBI

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22 juillet 2014

Peau noire, masques blancs (Frantz Fanon)

                         Peau noire, masques blancs

                                       (Frantz Fanon)

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            Pour apprécier ce texte de Frantz Fanon, il ne faut pas avoir peur des mots crus, des expressions cinglantes. Ce livre est une œuvre de jeunesse. Publié alors qu’il n’avait que 26 ans, il porte l’empreinte de toute la hargne de l’écorché vif, de toutes les insanités déversées sur l’homme noir. Ici, Fanon déchire le voile colonial français ayant fabriqué tant d’imbéciles – Noirs et Blancs. Je vous l’ai dit : il ne faut pas avoir peur des mots. Oui, le colonialisme a produit trop d’imbéciles, ces êtres qui regardent le doigt qui indique le chemin plutôt que le chemin ! Près d’une dizaine de fois, Frantz Fanon emploie les termes « imbécile » et « imbécilité » parce que ce sont ceux qui conviennent parfaitement au Noir et au Blanc, victimes de l’esprit colonial. Car quel que soit le domaine qu’il a sérieusement analysé, psychanalysé, une chose l’a définitivement frappé : « le nègre esclave de son infériorité, le Blanc esclave de sa supériorité, se comportent tous deux selon une ligne d’orientation névrotique ».

            Mais rassurez-vous ! Il n’est pas question pour Frantz Fanon d’éduquer l’armée d’imbéciles blancs qui veulent enfermer le Noir dans l’habit taillé pour lui, mais d’amener ce dernier à ne pas être esclave de leurs archétypes. Il veut clairement « aider le Noir à se libérer de l’arsenal complexuel qui a germé au sein de la situation coloniale. » Décoloniser le nègre, car « une authentique saisie de la réalité nègre [doit] se faire au détriment de la cristallisation culturelle » forcément coloniale. 

            Comment y parvenir ? Frantz Fanon établit son diagnostic à partir de constats qui lui ont paru évidents : 

Premier constat : le Noir est ambivalent ; il se comporte différemment avec le Blanc et avec un autre Noir. Dans le chapitre qu’il intitule Le Noir et le langage, il s’appuie sur des faits concrets, des expériences pour démontrer que le langage du Noir est vicié par le poids de la culture coloniale qui génère en lui « un nouveau type d’homme qu’il impose à ses camarades, à ses parents ». 

Deuxième constat : La femme noire antillaise prend des dispositions particulières lorsqu’elle entre en contact avec l’homme Blanc et détermine une attitude particulière de ce dernier à son égard. Dans ce deuxième chapitre intitulé La femme de couleur et le Blanc, Frantz Fanon  montre combien « le nègre est esclave de son infériorité et le Blanc esclave de sa supériorité ». Etat de chose rendu possible par le fait que sous le poids du discours colonialiste, la femme antillaise n’aspire qu’à une chose : s’unir à un homme blanc pour blanchir sa négritude. « De la blancheur à tout prix » est donc son credo.

Troisième constat : si la négresse veut blanchir sa « race » en s’unissant à un Blanc, le Noir, « incapable de s’évader de sa race […] par son intelligence et son travail assidu » va à son tour chercher son salut dans une union avec une femme blanche. En d’autres termes, le chapitre trois, L’homme de couleur et la Blanche, montre que le nègre n’échappe pas non plus à la tentation de s’élever jusqu’au Blanc.   

Quatrième constat : Non, Hitler n’est pas mort ! La civilisation européenne et ses représentants les plus qualifiés sont responsables du racisme colonial. Quand on refuse à un peuple les moyens de s’épanouir et de montrer ce dont il est capable, on ne l’accuse pas d’être incapable de produire des génies. Dans le chapitre Du prétendu complexe de dépendance du colonisé, Frantz Fanon montre que ce n’est ni l’économie ou la pauvreté qui crée le racisme ; « c’est le raciste qui crée l’infériorisé […] c’est l’antisémite qui fait le Juif ». 

Cinquième constat : Dans L’Expérience vécue du Noir, l’auteur montre que le vécu du nègre est fait de sentiments très durs qu’il est seul capable de traduire. Dans ce chapitre, Frantz Fanon a su trouver dans les écrits littéraires des exemples précis pour illustrer la perte de contrôle du nègre devant le monde des Blancs. Et « comme la couleur est le signe extérieur le mieux visible de sa race [et] le critère sous l’angle duquel on juge les hommes sans tenir compte de leurs acquis éducatifs et sociaux », toute recherche de la nature vraie du Noir est devenue irréalisable parce que faussée par son état de colonisé.

Sixième constat : On découvrira dans le chapitre six, l’une des grandes qualités de Frantz Fanon : saisir et mettre en évidence les singularités du Noir. Dans ce très long chapitre intitulé Le Nègre et la psychopathologie, il montre que le Noir a besoin de soins particuliers dès lors qu’il vit dans un milieu de Blancs. En effet, les récits blancs qui constituent le support de son éducation ont sur lui un impact indéniable : « l’Antillais a le même inconscient collectif que l’Européen […] il est normal que l’Antillais soit négrophobe ». Par ailleurs, il montre que les Blancs racistes sont ceux qui ont un sentiment d’infériorité sexuelle. Chapitre à lire et à relire…

Septième constat : Dans Le Nègre et la reconnaissance – le dernier chapitre du livre – Fanon montre que le désir de dominer l’autre, d’être reconnu par l’autre, voire d’être Blanc comme l’autre caractérise essentiellement l’Antillais. Malheureusement, dit-il, « le nègre ignore le prix de la liberté, car il ne s’est pas battu pour elle ». Passage qui doit faire réfléchir tous les peuples noirs qui sont « passés d’un mode de vie à un autre, mais pas d’une vie à une autre », qui ont été libérés par le maître et n’ont donc pas soutenu la lutte pour la liberté.

            Frantz Fanon est devenu en ce début du XXIe siècle le penseur français que l’on ne peut contourner. Chaque fois que l’on parle de colonisation ou de décolonisation, de racisme, d’esclavage, de  lutte pour les libertés, on ne peut éviter de penser à lui. C’est que, avant tout le monde, le jeune psychiatre avait trouvé l’occasion d’appliquer les techniques de sa science et de révéler les grandes souffrances du colonisé, dénonçant en même temps le colonisme et le racisme qui en découle.

Raphaël ADJOBI

Titre : Peau noire, masques blancs, 188 pages.

Auteur : Frantz Fanon,

Editeur : Editions du Seuil, 1952.    

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06 juillet 2014

L'OEDIPE NOIR, des nourrices et des mères (Rita Laura Segato)

                                                   L’Œdipe noir     

                                       Des nourrices et des mères

                                               (Rita Laura Segato)

L'Oedipe noir 0006

            Ce petit livre est une analyse psychologique d'une tradition européenne qui a connu une ampleur inégalée sur le terrain colonial et particulièrement au Brésil : le recours à la nourrice pour l'allaitement et les soins du premier âge des enfants blancs. Une pratique qui – tout le monde est d'accord pour le dire – n’est pas sans conséquence sur la psyché de l'enfant par rapport à la perception du corps féminin d'une part et du corps non-Blanc d'autre part. 

            En Europe, partout où cette pratique a été dénoncée, on a invoqué la négligence ou le manque d'amour des nourrices mercenaires. C'est du moins ce que l'on constate dans les manuels pédagogiques des XVIIe et XVIIe siècles. Au Brésil, ce sont essentiellement des raisons hygiéniques doublées de « la rancœur raciale retournée contre les Noirs » qui ont été brandies pour la combattre. Si, ici comme là-bas, on est passé peu à peu de la "nourrice de lait" à la "nourrice sèche" ou "nounou" (baba au Brésil), le cas de ce grand pays d'Amérique s'inscrit dans une configuration particulière et ne peut manquer de susciter une analyse particulière. 

 Les Blancs élevés par des nourrices noires seraient-ils plus racistes ?  

            Rita Laura Segato, anthropologue et féministe d'origine argentine, entreprend ici de montrer comment, en refusant de sonder les conséquences d'une pratique généralisée pendant plusieurs siècles sur son sol, le Brésil s'est enfoncé dans un racisme d'un autre type. En effet, « chaque peuple possède sa propre forme de racisme » ; et la profondeur de celle du Brésil est à chercher dans la généralisation de l'allaitement des enfants blancs par les esclaves noires.

            La question qui mérite d'être posée tout de suite et de manière crue est alors celle-ci : les Blancs élevés par des nourrices noires seraient-ils plus racistes que les autres Blancs ? La réponse est oui ! Au Brésil, selon Maria Elisabeth Ribeiro que cite l'auteur, « l'image de la femme noire figure dans un scénario miné par les conflits de classes où elle déverse de l'affectivité dans l'imaginaire collectif, rendant plus léger et plus doux le joug de l'esclavage dans la mémoire sociale ». En d'autres termes, « l'image de la mère noire douce et tendre s'utilise pour minimiser la violence de l'esclavage. Nous sommes en face d'un crime parfait », conclut l'anthropologue d'origine argentine. Mais il serait bon de lire son livre pour les différents éléments qui sous-tendent la complexité de ce racisme. 

            Retenons ici que dans la dernière partie de ce petit livre, Rita Laura Segato démontre comment le racisme brésilien est clairement lié à une négation du Noir et de l'Afrique, « une dé-connaissance de la négritude ». En principe, « l'enfant est le propriétaire ou le locataire de la mère » ; ce qui suppose un amour et une intimité de passage suffisants pour expliquer pourquoi on n'épouse pas sa mère. Mais ici, note-t-elle, « parce que celle-ci est achetée ou salariée », cela accentue le sentiment de propriété privée et donc de domination chez l'enfant blanc devenu adulte. Ce qui fait dire à l'auteur que « la maternité mercenaire équivaut ici à la sexualité dans le marché de la prostitution ».

            On comprend dès lors pourquoi l'enfant blanc devenu adulte méprise cette image de la femme noire au point de refuser d'en faire son épouse. Dans sa psyché, toute femme noire est une prostituée à fuir. Cependant, « si le sentiment d'unité est perdu, le sentiment de propriété demeure [...] et le sentiment amoureux se transforme facilement en colère face à la perte » et s'exprime par un racisme violent. On comprend pourquoi, à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, des Brésiliens - certainement ceux qui ont bu le lait au sein des nourrices noires - ont travaillé pour minimiser la place de la mère africaine dans les peintures et la faire disparaître dans les photographies de famille en la couvrant d'un voile.

    Le Brésil noierait-il ses traumatismes dans les excès ?  

            Ce livre nous montre donc que l'obsession de la négation de la nourrice africaine dans la société brésilienne équivaut à la négation de la race. N'oublions pas que le Brésil a connu une autre histoire douloureuse inégalée, dont les conséquences sont visibles dans le très grand nombre de métis sur son territoire : il fut le premier pays à instituer les harems et les haras humains. Aiguillonnés par la cupidité, les colons ensemençaient eux-mêmes leurs esclaves noires, se lançaient dans les croisements des couleurs noires et moins noires afin d'obtenir des espèces métissées plus chères sur le marché des villes et des grandes demeures bourgeoises. Cette culture industrielle du métissage a abouti à un sentiment bizarre – une négation du Noir et de l’Afrique – dans l’ensemble de la population. En effet, comme l’a constaté Nelson Rodrigues en 1993, « ici, le Blanc n’aime pas le Noir, et le Noir n’aime pas beaucoup le Noir non plus ». On n'est donc pas étonné de voir le pays noyer la souffrance psychique causée par ces traumatismes dans des excès comme la danse, les carnavals et la passion du football ; exactement comme certains noient leur chagrin dans l'alcool et les drogues illicites. C'est à croire que le Brésil est dépendant des passions excessives. 

Raphaël ADJOBI                

 

Titre : L'oedipe Noir, 57 pages (sans l'introduction de Pascal Molinier).

Auteur : Rita Laura Segato

Editeur : Payot & Rivages, 2014 (collection : Petite bibliothèque Payot).

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29 juin 2014

La tragique histoire de la nourrice noire du dernier empereur du Brésil

                     La tragique histoire de la nourrice noire

                               du dernier empereur du Brésil  

L'empérieur et sa nourrice 0007

            Partout, dans le monde, la tentation de la négation de l'Histoire est forte dès que le Noir y joue un rôle. Depuis cinq siècles, celui-ci ne laisse plus l'homme blanc indifférent depuis qu'il s'est appuyé sur la notion de couleur pour justifier sa supériorité et sa domination. La polémique autour du portrait  de l'empereur Don Pedro II (1825-1891) - qui régna pendant cinquante-huit ans sur le Brésil - peint par Debret, en est une illustration supplémentaire. 

            L'Histoire nous apprend qu'au Brésil, le recours aux nourrices africaines fut d'une ampleur jamais égalée. Selon Luiz Felipe de Alencastro, jusqu'en 1845, « il ne se trouvait pas dans l'Empire cinq mères de classe aisée, dix mères de classe moyenne, vingt mères de la classe populaire qui allaitaient leurs enfants : des femmes esclaves ou libres étaient louées à cette fin ». Et c'est justement cette histoire dont désormais le Brésil ne veut plus en entendre parler. C'est l'anthropologue d'origine argentine, Rita Laura Segato (L'oedipe noir), qui a fait le constat de ce processus de « décollement » des bras blancs brésiliens du sein de la mère noire qui lui a servi de nourrice durant cinq siècles.   

            En 1988, visitant le palais royal de Petropolis - ville située à environ soixante-huit kilomètres de Rio de Janeiro - Rita Laura Segato fit « une véritable rencontre visuelle » avec un tableau, sans légende ; ses recherches ultérieures confirmeront qu'il représente l'empereur « Don Pedro II, âgé d'un an et demi, dans le giron de sa gouvernante », une peinture à l'huile du Français Jean-Baptiste Debret. Après la chute de Napoléon 1er, ce peintre bonapartiste avait rejoint le roi du Portugal, Jean VI, en exil au Brésil. L'anthropologue tient cette information du livre de l'historien Pedro Calmon publié une première fois en 1955 et réédité en 1963. 

Pedro II du Brésil 0007

            Mais, quelque temps plus tard, Rita Maura Segato découvre un livre publié en 1998 - c'est-à dire trente-cinq ans après la dernière édition de celui de Pedro Calmon - qui nuance l'information identifiant le tableau de Debret. La légende de la même peinture illustrant ce dernier livre introduit un doute en mentionnant que les personnages peints pourraient être Don Pedro II et sa "nounou". Remarquez le conditionnel et le glissement du terme gouvernante vers celui de "nounou". 

            Chose extraordinaire, le musée impérial de Petropolis va reprendre et exposer cet article du livre publié en 1998 tout en accentuant l'incertitude quant à l'identification du tableau. Comme légende de la peinture, on pouvait désormais lire : « Anonyme. Domestique portant un enfant dans ses bras. Huile sur toile, sans signature ». Voilà comment on a rendu encore plus floue l'identification officielle de cette peinture et de l'enfance de l'empereur Don Pedro II suspendu au sein de sa nourrice d'origine africaine.

            Et ce n'est pas tout ! Pour que le public soit davantage perdu, pour qu'il soit coupé des racines africaines de l'empereur du Brésil, le catalogue du musée impérial présente l'œuvre en ces termes : « Domestique portant un enfant dans les bras. Huile sur toile, sans date ni signature », mais avec cette mention supplémentaire révélatrice d'une réelle volonté de travestir l'histoire : « Il s'agit du portrait de Luis Pereira de Carvalho Nhozinho, dans les bras de sa domestique, Catarina ». Le crime est parfait ! L'enfant et la nourrice portent désormais chacun un nom les éloignant davantage de l'empereur et de ses attaches africaines par celle qui lui a donné le sein. 

Pedro II du Brésil 0007 (2)

            Mais la supercherie est trop forte et n'échappe pas à l'anthropologue Rita Laura Segato qui, comme Ernst Kantorowicz (Les deux corps du roi, 1957), voit dans ce tableau une scène publique et une scène privée intimement liées. Elle l'affirme de manière franche et solennelle : « Ce tableau est pour moi simultanément celui du bébé, l'allégorie du Brésil attaché à une mère patrie jamais reconnue mais non moins véridique : l'Afrique ». D'autre part, une chose est certaine, ajoute-t-elle : « tous les portraits non religieux du Palacio de Petropolis représentent Don Pedro ou ses parents proches ». Pour quelle raison en effet ce tableau serait-il une exception ? Par ailleurs, conclut-elle, « le très large front du bébé rappelle le visage, connu à travers de nombreux tableaux, de l'empereur adulte ». 

            Retenons pour finir que de riches Brésiliens ont payé des artistes pour effacer la présence des nourrices noires sur les peintures familiales. Et à l'heure de la photo, alors que les premières montrent encore des petits Blancs attachés au sein et aux bras des nourrices noires, sur les dernières, on ne voit que des  mains noires tenant l'enfant, ou mieux, la silhouette de la femme noire dissimulée sous un voile mais continuant à envelopper le bébé blanc de sa tendresse africaine.

Raphaël ADJOBI

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