Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

13 décembre 2013

Qu'avez-vous fait quand Nelson Mandela était en prison ?

      Qu’avez-vous fait quand Mandela était en prison ?  

Nelson Mandela 0002

            Voilà la seule question à laquelle devraient répondre tous les gouvernants qui se sont pressés en Afrique du Sud pour rendre hommage à l’ancien prisonnier du régime racial de ce pays. C’est également la question à laquelle devraient répondre tous les hommes politiques africains ainsi que les journalistes européens qui ont oublié la ligne éditoriale de leurs maisons alors ouvertement contre la lutte du parti politique de Nelson Mandela avant sa sortie de prison en 1990.

Pour ma part, c’est en France, vers la fin des années 70, que j’ai découvert les mouvements de soutien au célèbre prisonnier politique devenu aujourd’hui un héros planétaire. Dans les années 70 et 80, en Côte d’Ivoire et ailleurs en Afrique, les hommes politiques francophones se gardaient bien de lui témoigner leur solidarité, laissant ainsi leur population dans l’ignorance de la souffrance des Sud-Africains et de la solidarité dont ils avaient besoin. Et comme la jeunesse francophone n’était absolument pas politisée, nulle part on n’a vu des manifestations publiques soutenant la lutte de l’ANC.

Aussi, au moment où Nelson Mandela nous quitte sous les hommages enflammés des chefs d’Etat européens et africains, c’est aux jeunes communistes français que va toute ma reconnaissance. C’est grâce à eux que je peux dire que j’ai soutenu son combat à une époque où pour les hommes politiques français – particulièrement pour Jacques Chirac et tous les leaders de la droite – il n’était rien d’autre qu’un terroriste. Rares sont les dirigeants français d’aujourd’hui qui peuvent affirmer sans mentir qu’ils avaient dans leur jeunesse activement milité pour la libération de Nelson Mandela. Avant 1990, seul le parti communiste brandissait dans ses différentes manifestations son portrait pour populariser son combat. Seule la jeunesse communiste placardait les photos du prisonnier de l’apartheid dans les universités françaises.

Aujourd’hui, les socialistes français, les mouvements politiques de droite, les journalistes de tous bords volent la vedette aux vrais amis de Nelson Mandela en France. Nicolas Sarkozy a-t-il signé une seule pétition demandant sa libération quand il était prisonnier ? Hollande a-t-il signé les pétitions que les communistes lui tendaient alors ? La France politique d’avant la libération de Mandela avait à l’égard de l’ANC et de son leader la même attitude et la même vision des choses que le pouvoir français d’aujourd’hui à l’égard de l’opposition ivoirienne et de ses prisonniers. Hier comme aujourd’hui, toute opposition à un pouvoir ami est considérée comme un acte terroriste. Et quand il ne soutient pas ouvertement un ami, le pouvoir français fait mine de ne pas voir ses crimes.

Depuis sa libération, c’est l’Europe qui a fait de Mandela un héros de la paix. Et les journalistes européens ont fini par nous faire oublier que l’homme partage son prix Nobel avec son ancien geôlier Frederick Declerk. Comme il fallait s’y attendre, à leur tour, les Africains reprennent les formules et les slogans européens sans même y ajouter leur perception personnelle de l’homme. Mais cette fois, ce mimétisme s’explique par le fait que bon nombre d’entre eux n’ont jamais connu l’action militante en faveur de Mandela ou de tout autre prisonnier politique noir.

Je me souviens qu’à l’université de Dijon, les Ivoiriens refusaient de lire les journaux et les tracts communistes que leur tendaient leurs camarades Français ; tout simplement parce qu’ils estimaient que bénéficier d’une bourse d’Houphouët-Boigny – c’était leurs propres termes – ne les autorisait pas à se mêler de politique. Mis à part quelques étudiants maliens et bukinabés très politisés, les Africains n’osaient même pas s’arrêter pour signer une pétition. Aujourd’hui, ces anciens étudiants devenus des dirigeants politiques ou de hauts fonctionnaires de l’Etat rendent hommage à Nelson Mandela alors qu’ils n’acceptent pas d’opposition au régime qu’ils ont installé dans leur pays.

La disparition de Nelson Mandela apparaît donc comme une belle occasion de rappeler à la jeunesse africaine qu’elle doit se garder de suivre les pas de cette génération qui rend bruyamment hommage à un homme dont elle n’a pas soutenu le combat. Qu’elle sache que nombreux parmi ceux qui se prosternent devant sa dépouille qualifiaient sa lutte de terroriste.

Oui, c'est à vous, jeunes africains de vous inspirer de la solidarité des jeunes communistes français pour ne pas laisser dans l’indifférence et l’oubli vos leaders qui défendent une Afrique libre de disposer d’elle-même.

Si les Européens ont oublié que l’apartheid a été le fruit de leur colonisation, vous ne devez pas manquer l’occasion de faire du combat de Nelson Mandela un bel exemple d’émancipation et de prise en main de la destinée de chaque pays du continent noir. Ce n'est pas l'icône aujourd'hui couverte d'encens qu'il faut regarder, mais le résistant au racisme érigé en système d'état que la colonisation avait rendu possible en terre africaine. N'oubliez surtout pas qu'en Afrique francophone, sous le couvert de gens qui vous ressemblent, le colonialisme continue de rendre encore possible d'autres formes d'humiliation. Que l'image de Nelson Mandela soit donc pour vous un repère sûr qui vous indique le chemin de la conquête de la dignité de chaque Africain. Quel bel héritage !

Raphaël ADJOBI

Visible aussi sur le blog politique de Raphaël  ici

Posté par St_Ralph à 21:59 - Blog politique - Commentaires [0] - Permalien [#]

08 décembre 2013

Anatomie d'un crime (Elizabeth George)

                                   Anatomie d'un crime

                                        (Elizabeth George)

numérisation0002

            A vrai dire, ce volumineux roman (762 pages) d'Elizabeth George n'est pas à ranger dans la catégorie policière ; et cela tout simplement parce que le récit ne suit pas le travail d'enquête mené par une autorité légale pour expliquer les causes d'un crime. Ce récit se veut clairement le fruit d'une peinture sociale, le « film » de la vie ordinaire d'une famille noire anglaise que Frantz Fanon reconnaîtrait comme les dignes représentants des damnés de la terre en plein Londres. En effet, dès le début du roman, il semble que le sort a réuni sur la tête de cette famille toutes les conditions pour lui pourrir la vie, pour la plonger dans des difficultés inextricables.  

            C'est pourquoi, très vite, le lecteur s'attache à Joel, ce jeune garçon de douze ans doué pour la poésie qui joue des coudes pour protéger son jeune frère Toby à défaut de pouvoir aider sa soeur aînée que personne ne peut contrôler vraiment. Comment ne pas aimer Joel qui, dans cette fratrie tombée du ciel - ou plutôt de l'enfer – chez tante Kendra, apparaît comme le seul point sûr susceptible de laisser croire que le salut est possible pour les plus démunis de la terre. Joel est tout, sauf « une arme vivante » comme le prétend la quatrième de couverture. Seulement, à un moment de sa jeune vie, d'autres semblent avoir choisi ce qu'il doit être.

            A travers le personnage de Kendra, cette jeune métisse de quarante ans et de sa relation avec ses neveux, on ne peut s'empêcher de voir dans ce roman une peinture très réaliste de l'éducation des enfants dans notre société de ce début du XXIe siècle. Une éducation parcellaire parce que rythmée par le silence et l'absence des adultes ; une éducation parcellaire parce que les tentations et les menaces extérieures échappent trop souvent à la vigilance des familles. Une éducation dans laquelle les enfants sont souvent obligés de choisir entre l'obéissance à la loi du quartier et l'amour des leurs qui oublient de les nourrir de valeurs solides face à l'adversité. Oui, on oublie trop souvent que c'est quand les valeurs extérieures triomphent que tout est perdu pour  les enfants.

            Cependant, comme dit la chanson, on ne choisit pas sa famille. Celle de Joel, de Toby et de Ness est avant tout ce qui les fait démarrer du mauvais pied dans la vie. Quelle éducation et quelle aide sociale peuvent sauver trois enfants qui n'ont jamais connu rien d'autre que l'absence et la douleur ?   

            Anatomie d'un crime est un livre passionnant qui vous oblige à jeter sur Elizabeth George un regard admiratif. Elle nous livre ici une peinture sociale très détaillée où chaque personnage a une facette séduisante qui laisse croire au lecteur que le pire peut être évité malgré son caractère inéluctable.

Raphaël ADJOBI

Titre : Anatomie d'un crime, 762 pages.

Auteur : Elizabeth George

Editeur : Presse de la cité, collection Pocket, 2008.

Posté par St_Ralph à 18:03 - Littérature : romans - Commentaires [2] - Permalien [#]

23 novembre 2013

Pourquoi assassine-t-on les journalistes ?

            Pourquoi assassine-t-on les journalistes ?

Désiré Oué 0005

            Image sidérante : en 2013, un chef d’Etat de l’Afrique noire pleure l’assassinat de deux journalistes français comme l’avait fait plusieurs décennies plus tôt le valet Jean Bedel Bokassa lors de l’enterrement du général de Gaulle. A quelques jours de là, un autre gouvernant africain décrit sans vergogne son amitié avec l’une des deux victimes au moment où il s’était retranché dans sa République de l’Hôtel du Golf protégée par l’ONU au plus fort du conflit postélectoral ivoirien. Voilà deux attitudes qui nous laissent sans voix ! Mais quand dans le pays de ce dernier, un journaliste est assassiné par les forces dites républicaines sans que les autorités et les journaux officiels qui ont pleuré les deux Français s’en indignent, on ne peut qu’être écoeuré et crier aux « fils vendus de l’Afrique » !

Lire l'article sur les pages politiques de Raphaël / art. seul

Posté par St_Ralph à 11:04 - Blog politique - Commentaires [0] - Permalien [#]

13 novembre 2013

La vie d'Adèle (Abdellatif Kechiche)

                                          La vie d'adèle

                                     (Abdellatif Kechiche)

 

La vie d'Adèle 0001

            La vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche semble parfait, et cela grâce à la justesse du ton des différentes séquences qui le composent. La marque distinctive du cinéaste - les gros plans appuyés et l'absence d'ellipse narrative - est une fois encore mise au service d'un récit long qui vous interpelle sans cesse et vous oblige à sonder votre conscience devant la vie amoureuse d'une jeune lycéenne qui devient, avec le temps, une femme de notre société.

            Le spectateur ne peut que difficilement comprendre les critiques qui ont visé la personnalité du réalisateur après la sortie du film. Il a été souvent question de sa trop grande exigence frisant l'obsession, voire la violence à l'égard des actrices. Une exigence interprétée comme une violence faite à la femme. Mais quiconque aura vu ce film ne pourra que se poser cette question : pour obtenir une telle beauté et une telle justesse de jeu, comment le réalisateur pouvait-il ne pas être très exigeant dans la pratique de son art ?

            Si le film a recueilli presqu'unanimement le jugement favorable des critiques et s'est vu décerner la Palme d'or à Cannes, c'est justement grâce à cette exigence visible sur les écrans. Comment pouvait-il tutoyer la perfection en en faisant l'économie dans son travail de réalisateur ? N'oublions pas que beaucoup de cinéastes ont été glorifiés justement parce qu'ils se sont montrés très exigents dans leurs œuvres. Pourquoi donc chez Abellatif Kechiche cette qualité serait-elle un crime ?

Abdellatif Kechiche 0001

            La vie d'Adèle n'est rien d'autre qu'une histoire d'amour, comme il en existe tant d'autres ; mais une histoire d'amour qu'il nous est rarement donné de voir publiquement parce qu'elle lie deux femmes. Tout le talent d'Abdellatif Kechiche réside dans sa capacité à faire croire au spectateur qu'il s'agit d'une relation ordinaire entre deux êtres qui s'aiment d'un grand amour ; c'est-à-dire que leurs difficultés sont celles de tous les couples de notre société, voire du monde entier. Il est d'ailleurs plaisant de découvrir dans ce film des schémas classiques de la vie des couples comme l'accueil de l’être aimé(é) dans la belle-famille, le problème du partage des tâches domestiques, ou encore les propos sur la compagne que l'on aimerait voir plus épanouie dans une activité particulière alors que l'on ne songe guère à la soulager du poids du quotidien qui l'accable dans le foyer.

            Des actrices d'une profonde vérité, dans des jeux scéniques éblouissants, font de ce film un chef d’œuvre qui marquera notre époque et fera certainement de son auteur le premier peintre réaliste de l'amour entre deux personnes du même sexe. 

Raphaël ADJOBI 

N.B : S’il y a une actrice qui apprécie la rigueur d’Abdellatif Kechiche, c’est bien Sarah Forestier (L’Esquive, 2004) qui mettra en scène son premier long métrage au printemps 2014 : « Il vous accompagne vers un état de transe, de totale créativité, et vous pousse à prendre le pouvoir, y compris sur lui. » (Télérama n° 3330 du 9 au 15 novembre 2013).      

Titre du film : La vie d'Adèle, 2013 (avec Adèle Exarchopoulos et Léa Seydou) 

Réalisateur : Abdellatif Kechiche                                                                                                               

 

Posté par St_Ralph à 21:37 - Arts, culture et société - Commentaires [0] - Permalien [#]

11 novembre 2013

Le principe de Peter (Par L. J. Peter et R. Hull)

                                     Le principe de Peter

                                   (Par L. J. Peter et R. Hull)

Le principe de Peter 0002

            Voici un classique des librairies dont j'ai ignoré l'existence jusqu'à l'été dernier. Ne vous laissez pas abuser par la première de couverture peu agréable de l'édition que je vous propose. Le principe de Peter est tout simplement le livre que tous les travailleurs devraient lire à la fois pour juger de la compétence de leurs supérieurs et de leurs collègues mais aussi pour se situer eux-mêmes. 

            En effet, la question qui vient à l’esprit de tout lecteur dès les première pages est : « Suis-je compétent au poste que j'occupe dans la structure de la société qui m'emploie ? » Toutefois, soyez sans crainte. Le principe du Dr Peter que Raymond Hull entreprend de nous faire découvrir ne se présente pas de manière malsaine comme un miroir qu'il nous tendrait. Non, c'est plutôt une invitation à faire preuve d’un regard bien aiguisé pour voir le fonctionnement de tous les organismes de gestion de nos sociétés, l'organisation des promotions et les luttes pour les meilleures places. 

            L’auteur ne nous dit pas que tous les employés sont incompétents. Non ! Il reconnaît comme tout le monde qu’il y a dans les administrations et les hiérarchies des sociétés des gens compétents qui commettent des erreurs occasionnelles, des lapsus, des bévues ; certes des erreurs pas toujours très agréables mais que l'on pardonne parce que humaines. Par contre, qui n’a jamais manifesté de la colère à l’encontre d’une administration pour sa lenteur, pour un dossier perdu, pour des documents demandés au compte-goutte ? Qui n’a jamais exprimé sa rage devant des procédures absurdes vous obligeant à cheminer dans un dédale d’obstacles administratifs et vous faisant perdre votre temps, votre argent,  et portant parfois atteinte à vos nerfs et à votre santé mentale ? Ces tracasseries sont dues au fait que trop souvent des employés ont été installés là par le fait de la promotion à des postes où ils sont totalement incompétents.   

            Ce livre se résume en fait en la démonstration en plusieurs volets d'un principe simple : « Dans une hiérarchie, tout employé a tendance à s'élever à son niveau d'incompétence ». En d'autres termes, dans toute société, le travail bien fait est réalisé par les employés qui n'ont pas atteint leur niveau d'incompétence ; c'est-à-dire par ceux demeurés au poste où ils sont compétents mais qui attendent fiévreusement d'être promus au grade où ils seront incompétents. Vous vous dites sans doute : « c’est un paradoxe ! » Et pourtant, c’est cette cruelle réalité que nous vivons. Ce qui fait que selon le principe de Peter, dans toute administration, « avec le temps, tout poste sera occupé par un employé incapable d'en assumer la responsabilité ». 

            Voilà, tout est dit. Et le reste n'est qu'une démonstration imparable de ce principe. Par exemple, l'analyse du fonctionnement automatique de tous les partis politiques mériterait d'être lue et relue parce qu'elle est d'une éblouissante vérité. Ainsi, un excellent « agent électoral qui fait du porte-à-porte peut être promu pour diriger un groupe d'agents. Mais un agent incompétent ou désagréable est condamné à frapper aux portes toute sa vie, en faisant perdre des électeurs à son parti ». Si l'agent promu s'avère à son tour un piètre meneur d’hommes, il demeurera pour toujours à ce poste où il fera mal son travail, car la pratique ordinaire veut que celui qui a atteint son degré d'incompétence ne soit pas appelé à être promu. En termes prosaïques, dans l’administration, on reste là où on n’est pas bon !

            Tout le monde comprend donc que la solution pour la bonne marche de toute administration et de toute entreprise serait de bien payer l'employé reconnu compétent au poste qu'il occupe et éviter de l'affecter à une fonction supérieure où ses capacités le feraient apparaître incompétent. Malheureusement, vous conviendrez avec moi que ce n’est que dans le meilleur des mondes que l’on applique résolument les idées reconnues par tous comme vraies plutôt que de les considérer comme des utopies. Dans notre monde à nous, si l’homme jugé compétent s’aventure à demander un meilleur salaire pour cette compétence officiellement reconnue, il y a toutes les chances qu’il se voie bientôt faire quelques reproches qui tendraient à lui prouver que finalement il n’est pas si compétent que cela.

            Le principe du Dr Peter continuera donc à passionner les travailleurs – comme il avait commencé à le faire dès sa première parution en 1969 – sans toutefois rien changer à nos habitudes, plus précisément à ce qu’il appelle la « hiérarchitocratie » (l’amour et le respect de la hiérarchie avec le plaisir d’en gravir les échelons qui la composent). Tout en sachant ce qu’il conviendrait de faire pour un monde meilleur, nous continuerons à nous accrocher à notre fonctionnement social où tous les organismes sont « encombrés d’incompétents, incapables d’exécuter leur travail et qui ne peuvent être promus ni renvoyés ». Aussi, dans notre monde d’incompétents, les gens continueront à s’installer complaisamment dans le syndrome de la bascule (totale incapacité à prendre des décisions) ou l’inertie esclaffatoire (habitude de raconter des histoires drôles au lieu de faire son travail). Des mots inventés par le Dr Peter – et bien d’autres que vous découvrirez en lisant le livre – pour nous éclairer sur les occupations ordinaires des nombreux employés promus à leur « niveau d’incompétence ».  

            Un livre passionnant, instructif, parfois amusant mais pas drôle du tout ! 

Raphaël ADJOBI

Titre : Le principe de Peter, pourquoi tout va mal

Auteur : L. J. Peter et R. Hull

Editeur : édit. Stock, 1er trimestre 1971, 156 pages.

(Edition présentée ici : le livre de poche, 217 pages, 2012) 

Posté par St_Ralph à 20:47 - Littérature : essais - Commentaires [2] - Permalien [#]

15 octobre 2013

Quand les Américains profitaient de la guerre pour piller les musées irakiens

               Quand les Américains profitaient de la guerre

                             pour piller les musées irakiens

           

Pillage en IRAK 0001

Depuis des siècles, les Occidentaux ont multiplié les séjours sur les terres lointaines pour piller allègrement des objets d'art ayant le plus souvent une fonction religieuse. Depuis 2006, la France a consacré un musée aux fruits des pillages réalisés par ses citoyens. Le Musée du quai Branly n'est rien d'autre que cela. Pour éviter l'injure que l'on pourrait faire aux civilisations non occidentales, on a abandonné le nom de musée des Arts premiers pour ne l'appeler que musée des civilisations d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques ou tout simplement Musée du quai Branly. A qui profite le crime ? A la France bien entendu. 

            Un peu partout dans le monde ou les populations blanches d'origine occidentale se sont installées, elles n'ont pas manqué de piller les objets d'art des autochtones pour ensuite ériger des musées afin d'en tirer un bon prix. Instruits de cette expérience, lors de la guerre en Irak, les soldats américains se sont appliqués à piller copieusement la plupart des musées irakiens et ont emporté leur butin chez eux bien évidemment. La prétendue guerre humanitaire fut donc fructueuse en pétrole et en œuvres d'art ! Voici un petit article glané pour vous dans Beaux Arts magazine d'octobre 2013.

                          10 000 objets d'art restitués par les USA

            « D'ici un an, les Etats-Unis restitueront à l'Irak quelque 10 000 objets d'art, dérobés pour la plupart durant les conflits armés ayant suivi la chute de Saddam Hussein en 2003. Certains provenaient du Musée national irakien, qui a perdu pas moins de 14 000 pièces lors de la 3e guerre du Golfe.  

            Comment ces œuvres ont-elles pu entrer sur le territoire américain ? "Nous sommes convenus de ne pas aborder la question", dit le ministre irakien de la Culture, Bahaa al-Mayahi. Au total, les autorités ont déjà retrouvé près de 130 000 pièces portées disparues dans le pays. »

            Pas de vague ! La restitution des 10 000 pièces par les Américain se fera en catimini. Il ne faut pas couvrir l'oncle Sam, l'humanitaire, de honte.

Raphaël ADJOBI  

Posté par St_Ralph à 21:59 - Arts, culture et société - Commentaires [7] - Permalien [#]

21 septembre 2013

Dans la maison de l'autre (Rhidian Brook)

                                    Dans la maison de l’autre

                                                (Rhidian Brook)

 

numérisation0004

           Avec son jeune fils de dix ans, Rachel Morgan quitte Londres pour Hambourg où son mari, un colonel de l’armée anglaise, participe aux côtés des autres militaires des pays alliés à la reconstruction de la l’Allemagne après la défaite de 1945. C'est donc pleine de cette « émotion primitive [et] rassurante » que procure le rôle du colonisateur tout-puissant qu'elle arrive dans cette ville. 

            Dans cette Allemagne qui n'était que décombres, ceux qui entreprennent sa prétendue reconstruction doivent être forcément logés dans les quelques maisons épargnées par les bombes. Quelle ne fut pas sa surprise quand son mari lui annonça qu’il n’a pas jugé nécessaire de renvoyer les propriétaires de l’immense demeure qui leur est affectée. Ils occuperont donc les deux premiers niveaux de cette maison. Quant à Lubert – le riche propriétaire allemand – et sa fille de quinze ans, ils se contenteront du dernier étage bénéficiant d’une entrée et d’une sortie particulières. 

            C’est bien sûr de mauvais cœur que Rachel Morgane accepte de vivre sous le même toit avec « l’ennemi » dont une bombe a tué son aîné de quatorze ans et dont la grande courtoisie et l'immense culture ne sont pas de son goût parce qu'elles ne lui offrent pas l'occasion d'extérioriser son animosité. Un « ennemi » auquel son mari consacre tout son temps en participant à la reconstruction de son pays. Même si elle bénéficie de la compagnie de la valetaille du propriétaire de la maison, Rachel Morgan, murée dans son ressentiment, est bien seule dans ce « sacré palais au bord du fleuve ».  

            Si ces quelques mots suffisent pour que certains lecteurs de ce billet imaginent déjà la naissance d’une relation adultère dans cette maison, c’est que l’histoire d’amour présentée dans ce livre est absolument banale. Et elle l’est, puisque c’est le cas. Il faut par conséquent chercher ailleurs l’intérêt du livre.

            En effet, c’est dans le spectacle de l’arrière-plan qui ne peut manquer de retenir l’attention que se trouve toute la beauté du roman. Outre la peinture d’un univers de désolation où les populations se partagent les ruines avec les rats et vivent comme des chiens se contentant d'un os sans viande autour, ce livre nous découvre ce que les alliés – Français, Anglais, Américains et Russes – ont fait en Allemagne dans ce qu’ils ont pompeusement appelé une œuvre de reconstruction.

            Sous ce vocable humanitaire se cache en réalité un véritable travail de colonisation du pays. Pour y parvenir, les alliés commencèrent par un programme de dénazyfication, en d’autres termes l’épuration du pays de tous ceux qui auraient de près ou de loin participé – ou soutenu – le pouvoir nazi. On imagine aisément le dépouillement et l’humiliation de la grande majorité de la population. D’autre part, ils entreprirent le démantèlement de toutes les usines qui ont fait la puissance du régime. Et c’est dans cette dernière tâche que l’on découvre comment, à la fin de la guerre, l’Allemagne a été placée dans une situation de dépendance par rapport à chacun des pays alliés. On détruit tout, comme par exemple les usines de savon – d’utilité publique et n’ayant aucun lien avec la force militaire nazie – pour qu’un pays allié devienne le fournisseur exclusif de l’Allemagne. 

            Quand vous aurez terminé ce livre et que vous l'aurez refermé, voici la question qui ne manquera pas d’agiter votre esprit : comment l’Allemagne qui a été littéralement mise à genoux pour dépendre économiquement des vainqueurs de 1945, comment ce pays qui n’a ni ancienne colonie à piller ou à pressurer à la manière de la France a pu se relever d’un tel niveau de pauvreté pour devenir en ce début du XXIe siècle – c’est-à-dire en une soixantaine d’années – la première puissance économique européenne ? Cela laisse croire que ceux qui pensent que le pillage de l’Afrique est une solution de facilité qui empêche la France de penser à se réinventer ont tout à fait raison. Cet état de fait entretien la France dans la fainéantise intellectuelle tout en créant misère et désolation sous d’autres cieux. 

Raphaël ADJOBI

Titre : Dans la maison de l'autre, 332 pages.

Auteur : Rhidian Brook

Editeur, Fleuve noir, août 2013

Posté par St_Ralph à 07:45 - Littérature : romans - Commentaires [2] - Permalien [#]

10 septembre 2013

La crise morale des socialistes français et le camarade Laurent Gbagbo

               La crise morale des socialistes français

                        et le camarade Laurent Gbagbo    

Hollande - Gbagbo - Ayrault 0002

            Nombreux étaient les Africains francophones qui, en 2012, lors des élections présidentielles françaises, avaient adressé des prières au ciel pour qu'il les débarrassât de Nicolas Sarkozy. Une fois leurs vœux exaucés, ils s'étaient mis à espérer une politique plus ferme de François Hollande à l'égard de la dictature qui commençait à se mettre en place en Côte d'Ivoire. Ils ont attendu. Ils n'ont rien vu venir. Certains se demandent s'il faut encore espérer.   

            Au regard de l'esprit actuel des socialistes, on est tenté de leur dire que l'espoir n'est pas permis sans un petit miracle. Car, au-delà de l'impasse économique dans laquelle se trouve la France et qui demande une autre voie d’étude - excellemment analysée par Fernand A. Dindé dans son article « La France doit se réinventer ou périr » - le mal français trouve aussi son explication dans l'éloignement des valeurs morales. Et ceux qui ont perdu quelque chose dans ce domaine, ce sont les socialistes. Quand Jean-Marc Ayrault clamait le 25 août 2013 à la clôture de l'université d'été des socialistes à La Rochelle qu'il leur faut « se réinventer », c'est qu'il était conscient que son parti s'est éloigné de ses valeurs premières.... 

Je vous invite à découvrir comment les socialistes ont trahi Laurent Gbagbo et pourquoi ils sont incapables de travailler au retour de la démocratie en Côte d'Ivoire.  

Lire l'article sur Les pages politiques de Raphaël ou ici.

Raphaël ADJOBI

Posté par St_Ralph à 22:42 - Actualités ivoiro-françaises - Commentaires [0] - Permalien [#]

02 septembre 2013

Question à Alassane Ouattara : à quel corps d'armée appartiennent les dozos ?

    Question à Alassane Ouattara : à quel corps d'armée

                            appartiennent les dozos ?

 

Dozos, août 2013 0002

           L'omniprésence des dozos sur l'ensemble du territoire ivoirien non seulement inquiète - parce que source d'insécurité - mais suscite également des interrogations quant à leur rôle au sein du régime d'Alassane Ouattara. Une éventuelle recherche de la paix et de la cohésion sociale, une éventuelle réconciliation nationale et un éventuel rétablissement de la démocratie dans le pays exigent de l'Etat des mesures immédiates et radicales concernant les dozos. 

            Apparus sur la scène nationale dans les années 90 au moment où Alassane Ouattara venait de prendre ses fonctions de premier ministre d'Houphouët-Boigny, les dozos créèrent d'abord la stupeur et un climat d'insécurité. Puis, très vite - comme pour se faire accepter du public - ils se reconvertirent pour la plupart en agents de sécurité aussi bien auprès des particuliers que des sociétés privées. Selon Roselyne Hien, dans un article publié en novembre 2012*, Emile Constant Bombet, le ministre de l’Intérieur d'alors avait été le premier à soupçonner l'installation d'une force militaire parallèle par une main occulte. Quand il « entreprend alors de démanteler le réseau qui était en train de se mettre en place [...], ajoute-elle, curieusement, parmi les partis politiques, il s'en est trouvé un, le RDR, qui a estimé que les dozos étaient les bienvenus à Abidjan et s'est même fait le porte-voix de ceux-ci ». Le maillage de la Côte d’Ivoire par la future rébellion s’était alors poursuivi dans une totale impunité.

            La suite, nous la connaissons tous, y compris la France, l'ONU, l'UA et toutes les ONG qui ont travaillé et travaillent en Côte d'Ivoire. Les dozos ont servi de supplétifs aux forces pro-Ouattara et ont combattu à leurs côtés pour la conquête du pouvoir à Abidjan. Ils ont été très fiers de faire du pays - et particulièrement l'Ouest - un vaste terrain de chasse à l'homme. Les exactions, les massacres, les pillages, les expropriations et les actes de torture devinrent ensuite leurs activités favorites.          

numérisation0006

            Depuis qu'en novembre 2012 le régime a reconnu officiellement,  par la voix de son ministre de l'intérieur Hamed Bakayoko, que les dozos  sont une branche militaire du RDR, la Côte d'Ivoire vit dans la consternation. Aux côtés des FRCI qu'ils considèrent comme leurs frères d'armes, on les voit parader à tous les déplacements d’Alassane Ouattara et de ses ministres. Les soldats de l'ONU, comme ceux de la France au sein de la Licorne, les côtoient sans mot dire. Arme à la main ou en bandoulière, on les voit circuler librement dans les rues des villes et des villages. Lorsque les paysans se rendant à leur champ les croisent sur leur chemin, ils sont chaque fois pris de frayeur. Les dozos sont omniprésents. Et on évite de croiser leur regard ; surtout si on n'est pas du nord du pays.  

            La question que la grande majorité des Ivoiriens attachés aux valeurs et aux symboles républicains pose à M. Ouattara est la suivante : à quel corps d'armée appartiennent les dozos ? La République de Côte d'Ivoire voudrait savoir. Cette force armée supplémentaire dans le paysage public inquiète et est même intolérable.

            Nous renvoyons les conseillers blancs de Ouattara et tous ceux qui se plaisent à faire l'apologie de ces hommes sortis des siècles obscurs de l'Afrique et louent leurs traditions ancestrales à méditer sérieusement la réalité des traditions en Côte d'Ivoire. Toutes les ethnies du pays, sans exception, ont dans leurs traditions des institutions guerrières qu'elles entretiennent aujourd’hui sous une forme festive qui appartient au folklore national sans jamais envahir l'espace public dévolu aux forces républicaines. Aucun groupe ethnique ne peut par conséquent se permettre, sans manquement grave aux règles de la république, de donner ordre à une institution ethnique ou régionale à vocation guerrière de jouer le rôle de l'armée, de la gendarmerie ou de la police nationale.      

            Aussi, au moment où le régime commence à comprendre qu'il ne peut y avoir ni réconciliation ni démocratie avec des hommes politiques de l'opposition emprisonnés, exilés et privés de leurs biens, il serait très utile que Ouattara mette de l'ordre là où il a semé le désordre. Qu'il montre à tout le monde qu'il veille à ce que les valeurs républicaines ne soient pas parasitées par des phénomènes qui ont émergé avec son arrivée en Côte d'Ivoire et sa prise du pouvoir. L'armée, la gendarmerie et la police - institutions républicaines - ne sauraient souffrir la cohabitation avec une confrérie sortie de l'ère de la traite négrière. Non, on ne peut tolérer que les dozos poursuivent leur métier de chasse à l'homme au XXIe siècle aux yeux des institutions internationales qui ont pour but de garantir les valeurs humanistes. Nous, Ivoiriens de toutes les autres zones ethniques de Côte d’Ivoire, au nom des valeurs républicaines, demandons pour notre part la disparition rapide et totale des dozos.

* Côte d'Ivoire : enfin la vérité sur les dozos

Raphaël ADJOBI

Posté par St_Ralph à 14:01 - Actualités ivoiro-françaises - Commentaires [0] - Permalien [#]

21 août 2013

Ballade d'un amour inachevé (Louis-Philippe Dalembert)

                               Ballade d’un amour inachevé

                                      (Louis-Philippe Dalembert)

Ballade d'un amour

            Voici un livre entraînant qui ne cesse de titiller pour ainsi dire constamment la curiosité ou la soif du lecteur. Dès les premières phrases, nous savons qu’un drame apparemment terrible a eu lieu. Toute la narration qui suit nous mène donc lentement, par bribes de vie, vers l’épicentre de ce drame désigné par « la chose », comme pour conjurer le sort.

            Une démarche assez originale qui tend à obliger le lecteur à se poser cette question : quels souvenirs chacun garderait-il des derniers instants vécus avant un drame collectif ? Evidemment, vous vous doutez bien que chacun racontera sa vie en tentant d’y trouver quelque lien avec les signes annonciateurs réels ou imaginaires du drame. Eh bien, c’est exactement ainsi que fonctionne le roman.

            Et à travers les récits vraisemblables ou imaginaires, l’auteur porte son attention sur un couple singulier de ce petit village italien de Cipolle situé à sept kilomètres de L’Aquila, la capitale des Abruzzes. C’est dans ce village encaissé entre les montagnes, que vivent Azaka l’étranger – venu d’un pays ne faisant pas partie de la communauté européenne – et son épouse italienne, Mariagrazia.

            Plus nous avançons dans le roman, plus nous découvrons le passé d'Azaka, « l’extracomm », celui de Mariagrazia, leur rencontre et l’évolution de leur amour dans une Italie ancrée à la fois dans ses traditions séculaires mais aussi dans ses débats politiques modernes aux tons excessifs quand il s’agit de l’immigration, de l’étranger. La figure d’Azaka et son acceptation progressive et controversée au sein de la famille de l’élue de son cœur et du village offre à l’auteur l’occasion de produire de très belles pages, parfois drôles, sur le comportement des Italiens, partagés entre la fierté d’avoir de la famille dans toutes les contrées lointaines du monde – une tradition d’émigrants – et leur rejet épidermique de l’étranger. Et à travers le combat de Mariagrazia pour faire accepter son compagnon « extracomm » sans blesser les siens, nous découvrons les conflits intergénérationnels que l’on retrouve dans toutes les sociétés du monde. Nous comprenons avec l'auteur que les mœurs exotiques que les Européens vont chercher sous d’autres cieux pour s’en repaître et flatter leur supériorité se trouvent aussi à leurs pieds, dans les villages qu’ils ne fréquentent plus, ou même dans des pratiques ordinaires qu’ils ne prennent pas le temps d’analyser.

            Mais tout cela ne dit pas au lecteur ce qui s'est passé ! Quand allons-nous enfin atteindre l'épicentre de « la chose » ? C’est au moment où le lecteur découvre le passé douloureux d’Azaka que, presque sans transition, le livre nous plonge dans le drame provoqué par « la chose ». Car ce qui arrive à L’Aquila n’est en fait qu’une répétition de ce qu’a vécu Azaka dans son pays - qui ressemble fort au drame survenu en Turquie en août 1999. A moins qu'Haïti ne soit pas loin... Et c’est dans les descriptions qui nourrissent la narration de ces deux événements que nous avons les plus belles pages du roman. Magnifiques !

            Indiscutablement, comme nous le soulignions déjà dans l’analyse que nous avions faite de son précédent roman*, Louis Philippe Dalembert excelle dans la peinture de la souffrance. Chez lui, aucune intention d’apitoyer le lecteur. Dire les choses de manière lucide, peindre de manière presque tangible une réalité plane, indicible, inénarrable, voilà ce qui le distingue. Le drame de L’Aquila, survenu dans la nuit du 6 avril 2009 et dont les journaux et des télévisons ont abondamment fait état, est peint ici avec beaucoup de justesse dans son extrême violence et dans l’ampleur de la désolation qui l'a suivie. Dès lors ce livre apparaît comme plein de cette intimité que les survivants d'un drame collectif entretiennent avec la mort. Entre les souvenirs d'Azaka et ce qu'il revit à L'Aquila, on ne se lasse pas de suivre le spectacle du malheur qui se découvre à nos yeux comme entraîné par la main invisible de l’auteur ou par le rythme d’une voix venue des profondeurs du néant pour ne pas dire de la muette réalité visible.  « Dieu merci, […] je n’ai perdu pour ma part que ma mère et mon premier fils », dit un père. Ces quelques mots suffisent pour faire comprendre au lecteur que dans la peinture du spectacle de désolation qui fait suite aux deux cataclysmes relatés ici, l’auteur s’applique à présenter des personnages qui n’ont pas « une ombre de douleur dans le regard ». Comme si ces êtres devenus souffrance se drapaient d’une dignité qui les rendait fantomatiques, irréels, dans un univers qui ne l’est pas moins ; chacun semblant ici la marque visible de la souffrance humaine et de son extrême dénuement.    

            Il est certain que vous ne verrez plus les images d'un drame collectif de la même façon après avoir lu ce roman. Derrière les images des montagnes de gravats et des murs écroulés, vous imaginerez plus aisément, non pas la vie dans son sens générique mais les détails qui lui donnent tout son sens : les amours qui se nouent et se dénouent, les joies et les querelles au sein des familles, les projets longuement élaborés, les rêves d'enfant et d'adulte... C'est la fin brutale de tout cela que chacun appellera désormais un drame collectif. Et de toute évidence, l'auteur semble s'être attardé sur les récits des vies malgré la connaissance de l'existence du drame pour mieux nous amener à retenir cette leçon.

Toutefois, on ne peut manquer de se poser cette question : pourquoi un auteur haïtien choisit-il de peindre un drame collectif italien quand on sait ce que sa terre natale a connu il n’y a pas si longtemps ? La meilleure réponse est certainement celle-ci : une façon très adroite d'attirer l'attention sur son propre malheur consiste à trouver les mots les plus bouleversants pour parler du malheur de l’autre. En compatissant au drame de L’Aquila qui leur est si proche et de ses habitants qui leur sont si semblables, il est certain que les Européens saisiront mieux la profondeur du drame haïtien.  

* Noires blessures (éd. Mercure de France, 2010) 

Raphaël ADJOBI 

Titre : Ballade d'un amour inachevé, 283 pages

Auteur : Louis Philippe Dalembert

Editeur : Mercure de France, juin 2013

Posté par St_Ralph à 23:28 - Littérature : romans - Commentaires [6] - Permalien [#]