Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

24 février 2014

Où étaient les Français dits de souche pendant la seconde guerre mondiale ? Notre France est d'origine étrangère !

     Où étaient les Français dits de souche

           pendant la seconde guerre mondiale ?                                    

Soldats coloniaux 0002

Après le livre de Jacques Lusseyran (Et la lumière fut) qui dévoile que la résistance française n'était pas un mouvement de masse mais le travail de quelques activistes réunis au sein de groupuscules traqués par la police allemande et le régime officiel Français (Vichy), voici qu'Edwy Plenel vient enfoncer le clou en soulignant la maigre contribution des Français dits de souche à la libération de la France en 1945. En d'autres termes, la grande majorité des français qui rejettent aujourd'hui tous ceux qui n'ont pas une couleur de peau semblable à la leur sont des planqués ou des fils de planqués durant la seconde guerre mondiale.

Il suffit de regarder la réalité de la France en face pour comprendre qu'il ne pouvait pas en être autrement à cette époque. D’abord, l’armée française était restée fidèle à Vichy et n’a participé en aucune façon à la libération du pays. Ensuite, 80 à 90% des français qui chantent la Résistance et qui croient que leurs parents ou grands-parents sont des résistants sont des menteurs ou des incultes ! Ils ne connaissent pas notre histoire parce que l'Education nationale n'enseigne pas encore la vérité sur ce chapitre. « Ce placard mémoriel » reste à ouvrir ! Selon jacques Lusseyran, pendant la seconde guerre mondiale, au moins 50% des Français étaient des « traitres […] pires que la gestapo » ! Et le reste de la population était constituée de « la masse informe des hésitants, de tous ceux qui approuvaient ce que nous faisions et se gardaient bien de le faire » ; ce sont ceux-là que l'on appelle communément « les planqués ». C'était cela la France ! Et la France raciste d'aujourd'hui – qui descend dans les rues pour crier sa colère contre « l’immigration, l’islamisation de la France et le remplacement de la population » - est constituée des enfants des « traites » et des « planqués » qui ont laissé la défense de la mère patrie aux soldats des colonies quand il fallait aller au feu. Il convient donc de retenir une fois pour toutes que ce sont les parents de ceux que l’on montre aujourd’hui du doigt qui ont permis à Charles de Gaulle de gagner son pari : c'est-à-dire de s'asseoir à la table des vainqueurs et non pas apparaître comme le pion des Anglais et des Américains qui ont volé au secours de la France. Edwy Plenel a donc raison de rappeler cela à la France raciste et ignorante de son histoire. Il rejoint ainsi Gaston Monnerville, ce métis guyanais qui fut durant plus de vingt ans le président du Senat français. « Sans l’empire, disait Gaston Monnerville le 15 mai 1945, la France ne serait qu’un pays libéré. Grâce à l’empire, la France est un pays vainqueur ».           

                                   "Notre France est d'origine étrangère"

                                          (Edwy Plenel / 19-02-2104)           

"La question coloniale est au coeur de notre présent, parce qu'elle est un noeud qui n'est pas dénoué. Nous avons dénoué ce placard à mémoires qui est celui de Vichy et de la collaboration, de la contribution des officiels sur le génocide. Mais il en est un autre qu'il faut dénouer, ouvrir, regarder en face, car sinon les monstres continueront à s'ébattre dans nos rues et à brandir la haine de l'autre, la hiérarchie des cultures, des religions, des civilisations, etc... C'est la question coloniale qui nous caractérise, qui est au cœur de la diversité de notre peuple, qui est au cœur de notre relation au monde. Car nous sommes faits de cette diversité.  

            Nous sommes d'ailleurs la seule ancienne puissance coloniale à avoir toujours - sur à peu près tous les continents - une présence coloniale encore aujourd'hui. Alors affronter cela (la question coloniale), c'est assumer un imaginaire qui combat ceux qui aujourd'hui essaient de rabaisser la France.

            Je dis souvent que notre France est d'origine étrangère... Je m'explique ! Savez-vous qu'au 31 juillet 1943, sur l'ensemble des Forces Françaises Libres - je parle donc de la deuxième guerre - on comptait 66% de soldats coloniaux, 16% de légionnaires - la plupart étrangers - et seulement 18% de Français de souche ? (selon les termes de l'époque qui font hélas retour !).  

            Sans compter la résistance intérieure où les étrangers - les STPMOI (M.O.I pour « main d'Oeuvre Immigrée »), les Républicains espagnols - étaient en grand nombre, les troupes militaires qui vont permettre au général de Gaulle de réussir son pari politique en plaçant la France à la table des vainqueurs en 44-45, alors que la perdition morale de ses élites dirigeantes dans la collaboration aurait dû logiquement la mettre dans le camp des vaincus avec cette droite maurassienne qui aujourd'hui fait retour... eh bien, ces troupes (françaises libres) venaient à plus de 80% des ailleurs coloniaux et des lointains étrangers !  

            Sans eux, sans ces diverses humanités portées à son secours, la France ne serait pas devenue depuis l'après-guerre mondiale - sur le papier constitutionnel - une République démocratique et sociale.

            Il ne s'agit pas de repentance. Il s'agit de reconnaître la France telle qu'elle est, telle qu'elle vit ! Et cette question de mémoire, cette question actuelle est au cœur de notre question sociale ; c'est accepter la diversité de notre peuple dont il est question. […]" 

Edwy Plenel          ° La libération de Paris volée à l'armée de l'empire

Mercredi 21-02-2014 sur Radio France Culture

Raphaël ADJOBI (pour l'introduction)

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12 février 2014

Et la lumière fut (Jacques Lusseyran)

                                          Et la lumière fut

                                         (Jacques Lusseyran)

Jacques Lusseyran 0001

            Si ce livre se présente de toute évidence comme un témoignage supplémentaire à verser au compte de la Résistance française durant la seconde guerre mondiale, il est avant tout le récit des vingt premières années d'un aveugle qui a eu le bonheur de ne pas vivre comme un aveugle ordinaire. Si son engagement dans la Résistance occupe ici une grande place, ce qui retiendra l'attention c'est le travail de conquête de la vie et du monde extérieur entrepris par Jacques Lusseyran après avoir perdu la vue dans un accident au collège. 

            Parler de reconquête du monde extérieur est en effet la grande leçon qui nous fait comprendre le fonctionnement d'une personne qui a perdu la vue. Un fonctionnement qui ne va pas de soi, puisque tous les aveugles n'arrivent pas au même degré d'exploitation de leurs sens, souvent par manque d'éducation ou d'expérimentations. 

            Avec Jacques Lusseyran, on découvre comment l'aveugle voit. Oui, l'aveugle voit le monde extérieur, grâce à une démarche extraordinaire ! Après avoir vainement cherché à se projeter en avant pour appréhender les objets à la manière des voyants, c'est par un mouvement d'intériorisation du monde qu’il a découvert que celui-ci se reflète en lui. Oui, ce mouvement d'intériorisation lui permet de voir le monde dans un flot de lumière et de couleurs encore plus éclatant que celui des voyants. Non, il n'y a pas « un monde unique, le même pour tous ! » qui laisserait croire que « tous les autres mondes seraient des illusions rétrogrades ! ».  Outre cela, Jacques Lusseyran est très bien placé pour nous confirmer à quel point la perte d'un sens met tous les autres en branle et les aiguise à un degré qu'aucun voyant ne peut soupçonner.  

            C'est pourquoi la deuxième leçon que l'on peut retenir de son expérience semble s'adresser particulièrement aux parents qui auraient un enfant aveugle : il faut absolument éviter de protéger excessivement ces enfants ! Un enfant aveugle est capable de faire exactement tout ce que font tous les enfants du monde si on leur en donne l'occasion. Un enfant aveugle trop protégé demeure aveugle et triste. La trop grande prévenance l’enferme à jamais dans une bulle et tue ses sens et donc ses capacités. 

            Quant au reste du livre, il nous donne une vue très réaliste de la Résistance française au nazisme. En effet, à dix-sept ans, Jacques Lusseyran l’aveugle était devenu le chef d’un réseau de résistants ! Si presque tous les Français qui ont traversé la période 1939 à 1945 se vantent d’avoir été de la Résistance, à la vérité, selon lui, la moitié de la population était faite de traîtres ; des « traîtres involontaires » que la peur affolait et rendait pires que les traîtres professionnels. « Constatation déplaisante, mais qu'il fallait bien avaler : la moitié de Paris était faite de ces gens-là. Ils n'avaient pas d'intentions criminelles ; ils n'auraient pas fait, comme on dit, de "mal à une mouche". Mais ils protégeaient leur famille, leur argent, leur santé, leur situation, leur réputation dans l'immeuble. [...] Et ils étaient pires que la Gestapo ». Pour ces gens-là, les résistants étaient des « terroristes » ! (p. 178) Afin de nous convaincre que la Résistance était loin d’être un mouvement populaire, il fait deux observations édifiantes : « les quatre cinquièmes de la Résistance en France étaient composés d'hommes qui avaient moins de trente ans ». L'explication est simple : les plus de trente ans avaient peur pour leur femme, leur position, leur vie ! Il note aussi que pendant l'année scolaire 1941-1942, à Louis-le-Grand, dans ces "classes d'élite", sur quatre-vingt-dix garçons, seuls six entrèrent dans la Résistance ! 

            Et la lumière fut est donc un livre à deux facettes : d'une part, une prodigieuse expérience humaine qui nous fait découvrir qu'un aveugle peut parler des gestes caractéristiques des personnes qui l’entourent, de leur teint, de la couleur de leurs cheveux, de leur beauté, de leur élégance ou de leur maladresse physique ! Un aveugle sait mieux que quiconque à quel point notre voix traduit et trahit nos émotions, nos sentiments et toute notre personnalité ! D'autre part ce livre est le témoignage d'un militantisme qui nous fait oublier la barrière de la cécité. On comprend bien en le lisant que la Résistance française n'a jamais été un phénomène de masse mais l'esprit d'entreprise et de courage de quelques individus qui savaient très bien qu'ils risquaient leur vie à essayer de contrecarrer la machine allemande. Et cet esprit d'entreprise et de courage, un aveugle en était capable. 

Raphaël ADJOBI

Titre : Et la lumière fut, 282 pages

Auteur : Jacques Lusseyran

Editeur : Les Editions du Félin, décembre 2012

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13 janvier 2014

Comment nous vivons, comment nous pourrions vivre (William Morris)

Comment nous vivons, comment nous pourrions vivre

                                        (William Morris)

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            Inutile de vous démontrer la cohérence des trois essais qui composent ce livre. Je vous renvoie pour cela à la belle préface de Francis Guévremont qui, au-delà de leur unité, montre l'étonnante pertinence des propos et des préoccupations de William Morris à travers les trois conférences qui nous sont données ici. Cette préface vous permettra aussi de découvrir qui est William Morris (1834-1896).

            Je suppose que, comme moi, nombreux sont ceux qui ignorent tout de ce peintre, artisan, conservateur d'art, engagé dans la lutte pour le triomphe de la pensée socialiste au XIXe siècle ; celui qui n'a cessé de revendiquer « l'égalité de condition [...] jusqu'à ce qu'enfin nous franchissions la frontière et que le monde civilisé devienne le monde socialisé ».

            Des trois textes, c'est le second – qui a d'ailleurs donné son titre à l'ouvrage – que nous recommandons au lecteur de manière particulière. Nous sommes certains qu’il sera étonné par la modernité des propos de william Morris sur le spectacle du monde : le jeu des puissances économiques s'appuyant sur les puissances politiques pour dominer le monde à coup d'arguments fallacieux qui endorment les travailleurs devenus à la fois des machines et des esclaves du commerce.

            En effet, pour bien apprécier le texte, il ne faudra à aucun moment perdre de vue qu'il date du XIXe. Cela permettra au lecteur de comprendre que les forces économiques prédatrices d'aujourd'hui sont nées avec l'essor de l'industrie qui s'est fixé pour but la conquête de marchés par tous les moyens dans tous les coins du monde. C'est le développement industriel qui a permis la division du monde en deux catégories : d'un côté les travailleurs, « la seule partie essentielle de la société - la partie vitale », et de l'autre « les classes parasites, qui vivent à leur dépens ». Ces dernières qui sont une classe de profiteurs constituent également une classe de joueurs. Le commerce mondial est en effet un monde de jeux où l'on parie sur les conquêtes et les défaites.

            Parler de conquêtes et de défaites, c'est penser à la guerre. Et William Morris nous montre qu' « il s'agit bien d'une guerre, une guerre qui ne se fait pas entre nations rivales mais entre entreprises concurrentes, entre bataillons capitalistes » avec les mêmes effets qu'une vraie. Dans les deux cas, il s’agit de « couler, de brûler et de détruire ». Les industriels poussent les nations à lutter les unes contre les autres pour conquérir les marchés du monde ; les grandes sociétés se battent entre elles pour la moindre parcelle des profits de ces marchés. Et de leur côté, les travailleurs doivent lutter les uns contre les autres pour leur subsistance. 

            Ce spectacle désolant conduit l'auteur à cette analyse : Tant que [les travailleurs] devront lutter les uns contre les autres pour le privilège de travailler, ils appartiendront […] à ces entreprises en concurrence [...]. Ils ne seront pour ainsi dire que les pièces de ces machines à fabriquer le profit ». Ils « trimeront, geindront, mourront pour fabriquer le poison qui assassinera nos semblables » dans les coins du monde où les industriels organisent un véritable « brigandage impuni et infamant » avec la complicité de leurs gouvernants.     

            C'est pourquoi, dès le début du livre, William Morris affirme que les socialistes qui ont peur d'user du terme « révolution » pour parler de la société à proposer ont tort. Selon lui, ils ont tort de le remplacer par le mot « réforme » (ou « refondation », très employé dans certains pays en ce XXIe siècle). Car le mot « réforme » n'a pas le sens du mot « révolution [qui], dans son sens étymologique, suppose un changement touchant les fondements de la société ». Or, au regard du spectacle du monde, ce sont les fondements de la société qu'il faut revoir. Une véritable réorganisation du travail et de l'échange entre les peuples de la terre s'impose. Et même si cela fait peur à certains, il est indéniable qu'elle est porteuse d'espoir. Et la tâche de tout socialiste, dit l'auteur, c'est de donner espoir aux opprimés et faire trembler la minorité des oppresseurs. 

            Aujourd’hui où les termes délocalisation, achat à vil prix de terres étrangères et de course aux matières premières des pays non industrialisés sont devenus courants, ce livre apparaît tout à fait prémonitoire. Et même si les solutions que suggère son auteur peuvent paraître utopiques, c’est simplement parce que nous sommes encore trop nombreux à ne pas vouloir changer nos habitudes. Assurément n’importe quel lecteur conviendra avec lui que nous pourrions vivre autrement. 

Raphaël ADJOBI   

Titre : Comment nous vivons, comment nous pourrions vivre, 40 pages (texte) ;  141 p. le livre

Auteur : William Morris (1834-1896)

Editeurs : Rivages poche / Petite bibliothèque, janvier 2013

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13 décembre 2013

Qu'avez-vous fait quand Nelson Mandela était en prison ?

      Qu’avez-vous fait quand Mandela était en prison ?  

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            Voilà la seule question à laquelle devraient répondre tous les gouvernants qui se sont pressés en Afrique du Sud pour rendre hommage à l’ancien prisonnier du régime racial de ce pays. C’est également la question à laquelle devraient répondre tous les hommes politiques africains ainsi que les journalistes européens qui ont oublié la ligne éditoriale de leurs maisons alors ouvertement contre la lutte du parti politique de Nelson Mandela avant sa sortie de prison en 1990.

Pour ma part, c’est en France, vers la fin des années 70, que j’ai découvert les mouvements de soutien au célèbre prisonnier politique devenu aujourd’hui un héros planétaire. Dans les années 70 et 80, en Côte d’Ivoire et ailleurs en Afrique, les hommes politiques francophones se gardaient bien de lui témoigner leur solidarité, laissant ainsi leur population dans l’ignorance de la souffrance des Sud-Africains et de la solidarité dont ils avaient besoin. Et comme la jeunesse francophone n’était absolument pas politisée, nulle part on n’a vu des manifestations publiques soutenant la lutte de l’ANC.

Aussi, au moment où Nelson Mandela nous quitte sous les hommages enflammés des chefs d’Etat européens et africains, c’est aux jeunes communistes français que va toute ma reconnaissance. C’est grâce à eux que je peux dire que j’ai soutenu son combat à une époque où pour les hommes politiques français – particulièrement pour Jacques Chirac et tous les leaders de la droite – il n’était rien d’autre qu’un terroriste. Rares sont les dirigeants français d’aujourd’hui qui peuvent affirmer sans mentir qu’ils avaient dans leur jeunesse activement milité pour la libération de Nelson Mandela. Avant 1990, seul le parti communiste brandissait dans ses différentes manifestations son portrait pour populariser son combat. Seule la jeunesse communiste placardait les photos du prisonnier de l’apartheid dans les universités françaises.

Aujourd’hui, les socialistes français, les mouvements politiques de droite, les journalistes de tous bords volent la vedette aux vrais amis de Nelson Mandela en France. Nicolas Sarkozy a-t-il signé une seule pétition demandant sa libération quand il était prisonnier ? Hollande a-t-il signé les pétitions que les communistes lui tendaient alors ? La France politique d’avant la libération de Mandela avait à l’égard de l’ANC et de son leader la même attitude et la même vision des choses que le pouvoir français d’aujourd’hui à l’égard de l’opposition ivoirienne et de ses prisonniers. Hier comme aujourd’hui, toute opposition à un pouvoir ami est considérée comme un acte terroriste. Et quand il ne soutient pas ouvertement un ami, le pouvoir français fait mine de ne pas voir ses crimes.

Depuis sa libération, c’est l’Europe qui a fait de Mandela un héros de la paix. Et les journalistes européens ont fini par nous faire oublier que l’homme partage son prix Nobel avec son ancien geôlier Frederick Declerk. Comme il fallait s’y attendre, à leur tour, les Africains reprennent les formules et les slogans européens sans même y ajouter leur perception personnelle de l’homme. Mais cette fois, ce mimétisme s’explique par le fait que bon nombre d’entre eux n’ont jamais connu l’action militante en faveur de Mandela ou de tout autre prisonnier politique noir.

Je me souviens qu’à l’université de Dijon, les Ivoiriens refusaient de lire les journaux et les tracts communistes que leur tendaient leurs camarades Français ; tout simplement parce qu’ils estimaient que bénéficier d’une bourse d’Houphouët-Boigny – c’était leurs propres termes – ne les autorisait pas à se mêler de politique. Mis à part quelques étudiants maliens et bukinabés très politisés, les Africains n’osaient même pas s’arrêter pour signer une pétition. Aujourd’hui, ces anciens étudiants devenus des dirigeants politiques ou de hauts fonctionnaires de l’Etat rendent hommage à Nelson Mandela alors qu’ils n’acceptent pas d’opposition au régime qu’ils ont installé dans leur pays.

La disparition de Nelson Mandela apparaît donc comme une belle occasion de rappeler à la jeunesse africaine qu’elle doit se garder de suivre les pas de cette génération qui rend bruyamment hommage à un homme dont elle n’a pas soutenu le combat. Qu’elle sache que nombreux parmi ceux qui se prosternent devant sa dépouille qualifiaient sa lutte de terroriste.

Oui, c'est à vous, jeunes africains de vous inspirer de la solidarité des jeunes communistes français pour ne pas laisser dans l’indifférence et l’oubli vos leaders qui défendent une Afrique libre de disposer d’elle-même.

Si les Européens ont oublié que l’apartheid a été le fruit de leur colonisation, vous ne devez pas manquer l’occasion de faire du combat de Nelson Mandela un bel exemple d’émancipation et de prise en main de la destinée de chaque pays du continent noir. Ce n'est pas l'icône aujourd'hui couverte d'encens qu'il faut regarder, mais le résistant au racisme érigé en système d'état que la colonisation avait rendu possible en terre africaine. N'oubliez surtout pas qu'en Afrique francophone, sous le couvert de gens qui vous ressemblent, le colonialisme continue de rendre encore possible d'autres formes d'humiliation. Que l'image de Nelson Mandela soit donc pour vous un repère sûr qui vous indique le chemin de la conquête de la dignité de chaque Africain. Quel bel héritage !

Raphaël ADJOBI

Visible aussi sur le blog politique de Raphaël  ici

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08 décembre 2013

Anatomie d'un crime (Elizabeth George)

                                   Anatomie d'un crime

                                        (Elizabeth George)

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            A vrai dire, ce volumineux roman (762 pages) d'Elizabeth George n'est pas à ranger dans la catégorie policière ; et cela tout simplement parce que le récit ne suit pas le travail d'enquête mené par une autorité légale pour expliquer les causes d'un crime. Ce récit se veut clairement le fruit d'une peinture sociale, le « film » de la vie ordinaire d'une famille noire anglaise que Frantz Fanon reconnaîtrait comme les dignes représentants des damnés de la terre en plein Londres. En effet, dès le début du roman, il semble que le sort a réuni sur la tête de cette famille toutes les conditions pour lui pourrir la vie, pour la plonger dans des difficultés inextricables.  

            C'est pourquoi, très vite, le lecteur s'attache à Joel, ce jeune garçon de douze ans doué pour la poésie qui joue des coudes pour protéger son jeune frère Toby à défaut de pouvoir aider sa soeur aînée que personne ne peut contrôler vraiment. Comment ne pas aimer Joel qui, dans cette fratrie tombée du ciel - ou plutôt de l'enfer – chez tante Kendra, apparaît comme le seul point sûr susceptible de laisser croire que le salut est possible pour les plus démunis de la terre. Joel est tout, sauf « une arme vivante » comme le prétend la quatrième de couverture. Seulement, à un moment de sa jeune vie, d'autres semblent avoir choisi ce qu'il doit être.

            A travers le personnage de Kendra, cette jeune métisse de quarante ans et de sa relation avec ses neveux, on ne peut s'empêcher de voir dans ce roman une peinture très réaliste de l'éducation des enfants dans notre société de ce début du XXIe siècle. Une éducation parcellaire parce que rythmée par le silence et l'absence des adultes ; une éducation parcellaire parce que les tentations et les menaces extérieures échappent trop souvent à la vigilance des familles. Une éducation dans laquelle les enfants sont souvent obligés de choisir entre l'obéissance à la loi du quartier et l'amour des leurs qui oublient de les nourrir de valeurs solides face à l'adversité. Oui, on oublie trop souvent que c'est quand les valeurs extérieures triomphent que tout est perdu pour  les enfants.

            Cependant, comme dit la chanson, on ne choisit pas sa famille. Celle de Joel, de Toby et de Ness est avant tout ce qui les fait démarrer du mauvais pied dans la vie. Quelle éducation et quelle aide sociale peuvent sauver trois enfants qui n'ont jamais connu rien d'autre que l'absence et la douleur ?   

            Anatomie d'un crime est un livre passionnant qui vous oblige à jeter sur Elizabeth George un regard admiratif. Elle nous livre ici une peinture sociale très détaillée où chaque personnage a une facette séduisante qui laisse croire au lecteur que le pire peut être évité malgré son caractère inéluctable.

Raphaël ADJOBI

Titre : Anatomie d'un crime, 762 pages.

Auteur : Elizabeth George

Editeur : Presse de la cité, collection Pocket, 2008.

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23 novembre 2013

Pourquoi assassine-t-on les journalistes ?

            Pourquoi assassine-t-on les journalistes ?

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            Image sidérante : en 2013, un chef d’Etat de l’Afrique noire pleure l’assassinat de deux journalistes français comme l’avait fait plusieurs décennies plus tôt le valet Jean Bedel Bokassa lors de l’enterrement du général de Gaulle. A quelques jours de là, un autre gouvernant africain décrit sans vergogne son amitié avec l’une des deux victimes au moment où il s’était retranché dans sa République de l’Hôtel du Golf protégée par l’ONU au plus fort du conflit postélectoral ivoirien. Voilà deux attitudes qui nous laissent sans voix ! Mais quand dans le pays de ce dernier, un journaliste est assassiné par les forces dites républicaines sans que les autorités et les journaux officiels qui ont pleuré les deux Français s’en indignent, on ne peut qu’être écoeuré et crier aux « fils vendus de l’Afrique » !

Lire l'article sur les pages politiques de Raphaël / art. seul

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13 novembre 2013

La vie d'Adèle (Abdellatif Kechiche)

                                          La vie d'adèle

                                     (Abdellatif Kechiche)

 

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            La vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche semble parfait, et cela grâce à la justesse du ton des différentes séquences qui le composent. La marque distinctive du cinéaste - les gros plans appuyés et l'absence d'ellipse narrative - est une fois encore mise au service d'un récit long qui vous interpelle sans cesse et vous oblige à sonder votre conscience devant la vie amoureuse d'une jeune lycéenne qui devient, avec le temps, une femme de notre société.

            Le spectateur ne peut que difficilement comprendre les critiques qui ont visé la personnalité du réalisateur après la sortie du film. Il a été souvent question de sa trop grande exigence frisant l'obsession, voire la violence à l'égard des actrices. Une exigence interprétée comme une violence faite à la femme. Mais quiconque aura vu ce film ne pourra que se poser cette question : pour obtenir une telle beauté et une telle justesse de jeu, comment le réalisateur pouvait-il ne pas être très exigeant dans la pratique de son art ?

            Si le film a recueilli presqu'unanimement le jugement favorable des critiques et s'est vu décerner la Palme d'or à Cannes, c'est justement grâce à cette exigence visible sur les écrans. Comment pouvait-il tutoyer la perfection en en faisant l'économie dans son travail de réalisateur ? N'oublions pas que beaucoup de cinéastes ont été glorifiés justement parce qu'ils se sont montrés très exigents dans leurs œuvres. Pourquoi donc chez Abellatif Kechiche cette qualité serait-elle un crime ?

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            La vie d'Adèle n'est rien d'autre qu'une histoire d'amour, comme il en existe tant d'autres ; mais une histoire d'amour qu'il nous est rarement donné de voir publiquement parce qu'elle lie deux femmes. Tout le talent d'Abdellatif Kechiche réside dans sa capacité à faire croire au spectateur qu'il s'agit d'une relation ordinaire entre deux êtres qui s'aiment d'un grand amour ; c'est-à-dire que leurs difficultés sont celles de tous les couples de notre société, voire du monde entier. Il est d'ailleurs plaisant de découvrir dans ce film des schémas classiques de la vie des couples comme l'accueil de l’être aimé(é) dans la belle-famille, le problème du partage des tâches domestiques, ou encore les propos sur la compagne que l'on aimerait voir plus épanouie dans une activité particulière alors que l'on ne songe guère à la soulager du poids du quotidien qui l'accable dans le foyer.

            Des actrices d'une profonde vérité, dans des jeux scéniques éblouissants, font de ce film un chef d’œuvre qui marquera notre époque et fera certainement de son auteur le premier peintre réaliste de l'amour entre deux personnes du même sexe. 

Raphaël ADJOBI 

N.B : S’il y a une actrice qui apprécie la rigueur d’Abdellatif Kechiche, c’est bien Sarah Forestier (L’Esquive, 2004) qui mettra en scène son premier long métrage au printemps 2014 : « Il vous accompagne vers un état de transe, de totale créativité, et vous pousse à prendre le pouvoir, y compris sur lui. » (Télérama n° 3330 du 9 au 15 novembre 2013).      

Titre du film : La vie d'Adèle, 2013 (avec Adèle Exarchopoulos et Léa Seydou) 

Réalisateur : Abdellatif Kechiche                                                                                                               

 

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11 novembre 2013

Le principe de Peter (Par L. J. Peter et R. Hull)

                                     Le principe de Peter

                                   (Par L. J. Peter et R. Hull)

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            Voici un classique des librairies dont j'ai ignoré l'existence jusqu'à l'été dernier. Ne vous laissez pas abuser par la première de couverture peu agréable de l'édition que je vous propose. Le principe de Peter est tout simplement le livre que tous les travailleurs devraient lire à la fois pour juger de la compétence de leurs supérieurs et de leurs collègues mais aussi pour se situer eux-mêmes. 

            En effet, la question qui vient à l’esprit de tout lecteur dès les première pages est : « Suis-je compétent au poste que j'occupe dans la structure de la société qui m'emploie ? » Toutefois, soyez sans crainte. Le principe du Dr Peter que Raymond Hull entreprend de nous faire découvrir ne se présente pas de manière malsaine comme un miroir qu'il nous tendrait. Non, c'est plutôt une invitation à faire preuve d’un regard bien aiguisé pour voir le fonctionnement de tous les organismes de gestion de nos sociétés, l'organisation des promotions et les luttes pour les meilleures places. 

            L’auteur ne nous dit pas que tous les employés sont incompétents. Non ! Il reconnaît comme tout le monde qu’il y a dans les administrations et les hiérarchies des sociétés des gens compétents qui commettent des erreurs occasionnelles, des lapsus, des bévues ; certes des erreurs pas toujours très agréables mais que l'on pardonne parce que humaines. Par contre, qui n’a jamais manifesté de la colère à l’encontre d’une administration pour sa lenteur, pour un dossier perdu, pour des documents demandés au compte-goutte ? Qui n’a jamais exprimé sa rage devant des procédures absurdes vous obligeant à cheminer dans un dédale d’obstacles administratifs et vous faisant perdre votre temps, votre argent,  et portant parfois atteinte à vos nerfs et à votre santé mentale ? Ces tracasseries sont dues au fait que trop souvent des employés ont été installés là par le fait de la promotion à des postes où ils sont totalement incompétents.   

            Ce livre se résume en fait en la démonstration en plusieurs volets d'un principe simple : « Dans une hiérarchie, tout employé a tendance à s'élever à son niveau d'incompétence ». En d'autres termes, dans toute société, le travail bien fait est réalisé par les employés qui n'ont pas atteint leur niveau d'incompétence ; c'est-à-dire par ceux demeurés au poste où ils sont compétents mais qui attendent fiévreusement d'être promus au grade où ils seront incompétents. Vous vous dites sans doute : « c’est un paradoxe ! » Et pourtant, c’est cette cruelle réalité que nous vivons. Ce qui fait que selon le principe de Peter, dans toute administration, « avec le temps, tout poste sera occupé par un employé incapable d'en assumer la responsabilité ». 

            Voilà, tout est dit. Et le reste n'est qu'une démonstration imparable de ce principe. Par exemple, l'analyse du fonctionnement automatique de tous les partis politiques mériterait d'être lue et relue parce qu'elle est d'une éblouissante vérité. Ainsi, un excellent « agent électoral qui fait du porte-à-porte peut être promu pour diriger un groupe d'agents. Mais un agent incompétent ou désagréable est condamné à frapper aux portes toute sa vie, en faisant perdre des électeurs à son parti ». Si l'agent promu s'avère à son tour un piètre meneur d’hommes, il demeurera pour toujours à ce poste où il fera mal son travail, car la pratique ordinaire veut que celui qui a atteint son degré d'incompétence ne soit pas appelé à être promu. En termes prosaïques, dans l’administration, on reste là où on n’est pas bon !

            Tout le monde comprend donc que la solution pour la bonne marche de toute administration et de toute entreprise serait de bien payer l'employé reconnu compétent au poste qu'il occupe et éviter de l'affecter à une fonction supérieure où ses capacités le feraient apparaître incompétent. Malheureusement, vous conviendrez avec moi que ce n’est que dans le meilleur des mondes que l’on applique résolument les idées reconnues par tous comme vraies plutôt que de les considérer comme des utopies. Dans notre monde à nous, si l’homme jugé compétent s’aventure à demander un meilleur salaire pour cette compétence officiellement reconnue, il y a toutes les chances qu’il se voie bientôt faire quelques reproches qui tendraient à lui prouver que finalement il n’est pas si compétent que cela.

            Le principe du Dr Peter continuera donc à passionner les travailleurs – comme il avait commencé à le faire dès sa première parution en 1969 – sans toutefois rien changer à nos habitudes, plus précisément à ce qu’il appelle la « hiérarchitocratie » (l’amour et le respect de la hiérarchie avec le plaisir d’en gravir les échelons qui la composent). Tout en sachant ce qu’il conviendrait de faire pour un monde meilleur, nous continuerons à nous accrocher à notre fonctionnement social où tous les organismes sont « encombrés d’incompétents, incapables d’exécuter leur travail et qui ne peuvent être promus ni renvoyés ». Aussi, dans notre monde d’incompétents, les gens continueront à s’installer complaisamment dans le syndrome de la bascule (totale incapacité à prendre des décisions) ou l’inertie esclaffatoire (habitude de raconter des histoires drôles au lieu de faire son travail). Des mots inventés par le Dr Peter – et bien d’autres que vous découvrirez en lisant le livre – pour nous éclairer sur les occupations ordinaires des nombreux employés promus à leur « niveau d’incompétence ».  

            Un livre passionnant, instructif, parfois amusant mais pas drôle du tout ! 

Raphaël ADJOBI

Titre : Le principe de Peter, pourquoi tout va mal

Auteur : L. J. Peter et R. Hull

Editeur : édit. Stock, 1er trimestre 1971, 156 pages.

(Edition présentée ici : le livre de poche, 217 pages, 2012) 

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15 octobre 2013

Quand les Américains profitaient de la guerre pour piller les musées irakiens

               Quand les Américains profitaient de la guerre

                             pour piller les musées irakiens

           

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Depuis des siècles, les Occidentaux ont multiplié les séjours sur les terres lointaines pour piller allègrement des objets d'art ayant le plus souvent une fonction religieuse. Depuis 2006, la France a consacré un musée aux fruits des pillages réalisés par ses citoyens. Le Musée du quai Branly n'est rien d'autre que cela. Pour éviter l'injure que l'on pourrait faire aux civilisations non occidentales, on a abandonné le nom de musée des Arts premiers pour ne l'appeler que musée des civilisations d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques ou tout simplement Musée du quai Branly. A qui profite le crime ? A la France bien entendu. 

            Un peu partout dans le monde ou les populations blanches d'origine occidentale se sont installées, elles n'ont pas manqué de piller les objets d'art des autochtones pour ensuite ériger des musées afin d'en tirer un bon prix. Instruits de cette expérience, lors de la guerre en Irak, les soldats américains se sont appliqués à piller copieusement la plupart des musées irakiens et ont emporté leur butin chez eux bien évidemment. La prétendue guerre humanitaire fut donc fructueuse en pétrole et en œuvres d'art ! Voici un petit article glané pour vous dans Beaux Arts magazine d'octobre 2013.

                          10 000 objets d'art restitués par les USA

            « D'ici un an, les Etats-Unis restitueront à l'Irak quelque 10 000 objets d'art, dérobés pour la plupart durant les conflits armés ayant suivi la chute de Saddam Hussein en 2003. Certains provenaient du Musée national irakien, qui a perdu pas moins de 14 000 pièces lors de la 3e guerre du Golfe.  

            Comment ces œuvres ont-elles pu entrer sur le territoire américain ? "Nous sommes convenus de ne pas aborder la question", dit le ministre irakien de la Culture, Bahaa al-Mayahi. Au total, les autorités ont déjà retrouvé près de 130 000 pièces portées disparues dans le pays. »

            Pas de vague ! La restitution des 10 000 pièces par les Américain se fera en catimini. Il ne faut pas couvrir l'oncle Sam, l'humanitaire, de honte.

Raphaël ADJOBI  

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21 septembre 2013

Dans la maison de l'autre (Rhidian Brook)

                                    Dans la maison de l’autre

                                                (Rhidian Brook)

 

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           Avec son jeune fils de dix ans, Rachel Morgan quitte Londres pour Hambourg où son mari, un colonel de l’armée anglaise, participe aux côtés des autres militaires des pays alliés à la reconstruction de la l’Allemagne après la défaite de 1945. C'est donc pleine de cette « émotion primitive [et] rassurante » que procure le rôle du colonisateur tout-puissant qu'elle arrive dans cette ville. 

            Dans cette Allemagne qui n'était que décombres, ceux qui entreprennent sa prétendue reconstruction doivent être forcément logés dans les quelques maisons épargnées par les bombes. Quelle ne fut pas sa surprise quand son mari lui annonça qu’il n’a pas jugé nécessaire de renvoyer les propriétaires de l’immense demeure qui leur est affectée. Ils occuperont donc les deux premiers niveaux de cette maison. Quant à Lubert – le riche propriétaire allemand – et sa fille de quinze ans, ils se contenteront du dernier étage bénéficiant d’une entrée et d’une sortie particulières. 

            C’est bien sûr de mauvais cœur que Rachel Morgane accepte de vivre sous le même toit avec « l’ennemi » dont une bombe a tué son aîné de quatorze ans et dont la grande courtoisie et l'immense culture ne sont pas de son goût parce qu'elles ne lui offrent pas l'occasion d'extérioriser son animosité. Un « ennemi » auquel son mari consacre tout son temps en participant à la reconstruction de son pays. Même si elle bénéficie de la compagnie de la valetaille du propriétaire de la maison, Rachel Morgan, murée dans son ressentiment, est bien seule dans ce « sacré palais au bord du fleuve ».  

            Si ces quelques mots suffisent pour que certains lecteurs de ce billet imaginent déjà la naissance d’une relation adultère dans cette maison, c’est que l’histoire d’amour présentée dans ce livre est absolument banale. Et elle l’est, puisque c’est le cas. Il faut par conséquent chercher ailleurs l’intérêt du livre.

            En effet, c’est dans le spectacle de l’arrière-plan qui ne peut manquer de retenir l’attention que se trouve toute la beauté du roman. Outre la peinture d’un univers de désolation où les populations se partagent les ruines avec les rats et vivent comme des chiens se contentant d'un os sans viande autour, ce livre nous découvre ce que les alliés – Français, Anglais, Américains et Russes – ont fait en Allemagne dans ce qu’ils ont pompeusement appelé une œuvre de reconstruction.

            Sous ce vocable humanitaire se cache en réalité un véritable travail de colonisation du pays. Pour y parvenir, les alliés commencèrent par un programme de dénazyfication, en d’autres termes l’épuration du pays de tous ceux qui auraient de près ou de loin participé – ou soutenu – le pouvoir nazi. On imagine aisément le dépouillement et l’humiliation de la grande majorité de la population. D’autre part, ils entreprirent le démantèlement de toutes les usines qui ont fait la puissance du régime. Et c’est dans cette dernière tâche que l’on découvre comment, à la fin de la guerre, l’Allemagne a été placée dans une situation de dépendance par rapport à chacun des pays alliés. On détruit tout, comme par exemple les usines de savon – d’utilité publique et n’ayant aucun lien avec la force militaire nazie – pour qu’un pays allié devienne le fournisseur exclusif de l’Allemagne. 

            Quand vous aurez terminé ce livre et que vous l'aurez refermé, voici la question qui ne manquera pas d’agiter votre esprit : comment l’Allemagne qui a été littéralement mise à genoux pour dépendre économiquement des vainqueurs de 1945, comment ce pays qui n’a ni ancienne colonie à piller ou à pressurer à la manière de la France a pu se relever d’un tel niveau de pauvreté pour devenir en ce début du XXIe siècle – c’est-à-dire en une soixantaine d’années – la première puissance économique européenne ? Cela laisse croire que ceux qui pensent que le pillage de l’Afrique est une solution de facilité qui empêche la France de penser à se réinventer ont tout à fait raison. Cet état de fait entretien la France dans la fainéantise intellectuelle tout en créant misère et désolation sous d’autres cieux. 

Raphaël ADJOBI

Titre : Dans la maison de l'autre, 332 pages.

Auteur : Rhidian Brook

Editeur, Fleuve noir, août 2013

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