Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

05 octobre 2017

Entretien avec Mouélé Kibaya (auteur du blog Le pangolin)

                       Entretien avec Mouélé Kibaya

                            (auteur du blog Le Pangolin)     

 Mouélé Kibaya fait partie des premiers blogueurs que j'ai appris à connaître grâce à la fois au contenu de ses productions et à ses commentaires sur mes articles. Mais c'est sur Facebook que j'ai découvert son talent d'architecte d'un genre particulier. Curieux, j'ai voulu savoir pourquoi il n'exerce pas son talent dans la voie la plus commune et la plus sûre. Notre entretien, que je vous livre ici, le montre convaincu de la nécessité pour l'Afrique de construire avec des matériaux écologiques comme par le passé pour des raisons simples et convaincantes.

photo blog               

1. Compte tenu de ta très longue absence sur ton blog, je formule ma première question partiellement au passé et partiellement au présent : derrière le blog Le Pangolin, qui était Mouélé Kibaya dans le quotidien ?  Qui est Mouélé kibaya aujourd'hui ?

Qui suis-je ?  Je suis originaire de Pointe-Noire au Congo. Dans le quotidien, je suis architecte dplg et enseignant en génie civil. Du fait de mon enfance entre un grand-père rebelle à la colonisation française  et un père travaillant dans une société française, amoureux de la langue française, je suis arrivé à l’écriture ; pas dans la fiction, pour l’instant. Je me définis en tant que penseur de notre société. J’ai publié en 1995 un premier essai intitulé  « La nouvelle utopie africaine » aux éditions Bajag-Meri.

 http://lepangolin.canalblog.com/albums/4_eme_de_couverture_la_nouvelle_utopie_africaine_/photos/14201660-premiere_de_couverture_la_nouvelle_utopie_africaine.html

D’autres écrits attendent d’être édités et je continue d’écrire. Le blog faisait partie de cette activité.

Aujourd’hui je suis un passeur de conscience et d’action. Évidemment, de part ma déformation intellectuelle et professionnelle, j’ai envie de partager tout ce que je trouve utile pour une prise de conscience des miens ; j’ai nommé les Africains.

2. Quelle(s) leçon(s) retires-tu de ton expérience de blogueur ? Pourquoi y avoir mis un terme ?

Non je n’y ai pas mis un terme. C’est le temps qui me manque, du fait des multiples occupations. A partir de 2009 je me suis embarqué dans un projet fou : celui de la terre, de l'argile pour laquelle il y a eu des guerres au Congo. La terre argileuse est l’avenir du monde. Or, il se trouve qu’il vient à manquer dans certains pays. En tant qu’architecte , avec l’université de Toulouse dans le cadre du programme n+2i des écoles d’ingénieurs et une entreprise de fabrication des machines, nous avons entrepris le travail de caractérisation des terres argileuses dans une partie du terroir du Niari au Congo pour aboutir à un objet : la brique BTC . Cela pour répondre aux défis de la construction écologique  accessible au plus grand nombre.

Après près de trois ans de recherche et de réflexion, on devrait créer une société tête de file d’une nouvelle filière. Je suis encore dans cette démarche.

Alors quelle expérience de blogueur ? Il faut dire que j’étais parmi les premiers à donner dans la réflexion tout comme le blog de Gangeous, Liss Kihindou et le tien. Ne pas  faire du journalisme, prendre son temps pour réfléchir sur l’Afrique et les Mondes. Et je me réjouis d’avoir influencé certains points de vue ou action. C’est pour cela que j’estime qu’il me faut passer à une autre dimension.

Pour cette raison j’ai déplacé l’espace d’action sur l’outil qui atteint plus de monde : facebook. Faire passer le maximum d’informations de façon brute pour que chacun prenne ce qu’il veut prendre, si ça peut aider à prendre conscience et à aller vers plus d’autonomie, tant mieux. Mais il sied de préciser que le blog demeure l’outil le plus efficace pour la réflexion car le lecteur fait la démarche de venir sur votre espace ; ce qui n’est pas le cas de facebook qui est excessivement intrusif. Bien sûr, les gens ont la possibilité de vous bloquer. Facebook  n’est pas propice à la réflexion. C’est un format de journal, donc pour former une opinion pas des convictions, à mon avis.

3. Les images que tu publies désormais sur Facebook témoignent de ta volonté d'apparaître comme un bâtisseur d'une Afrique écologique dans le domaine de l'habitat. Est-ce bien cela ou faut-il voir une autre volonté derrière ces images ?

En effet, sur facebook, c’est une volonté de passer le message écologique, car c’est la voie de non-soumission au capital qui a réduit depuis plus de 6 siècles maintenant l’Africain en esclavage. Ce que je publie c’est pour inciter les gens à devenir autonomes et riches. Riches dans tous les sens, c’est-à-dire point de vue cultuel, culturel, économique, sanitaire etc.…

4. Comment les gouvernants perçoivent-ils tes projets très différents des normes occidentales adoptées à travers le monde entier ?

Pour l’heure, les gouvernants africains n’ont rien compris aux enjeux mondiaux. Mais il faut vite préciser qu'il existe une différence de vision entre l’espace français et les autres pays d’Afrique. Un pays comme le Rwanda, en dépit de ce que l’on peut dire, est en avance sur plusieurs points en matière d’écologie et des enjeux de survie pour nous Africains. Cela commence par une démarche écologique, lire le grand livre de la nature.

On doit revenir à la vérité écologique qui habitait nos ancêtres. Ils ne consommaient que ce que la nature pouvait renouveler. Le drame de l’espace francophone c’est que les gouvernants et les élites souffrent d’une pathologie grave due à la philosophie coloniale française dite de l’assimilation mutée en intégration. Cette philosophie nie l’humanité aux Africains. C’est ce qui explique les dictatures féroces dans ces territoires.

Comme mes projets sont très différents des normes, il me faut assumer la marginalité avec tout ce qui va avec. Et puis il ne faut pas oublier que depuis le début des génocides, l’occident traque tout ce qui peut faire tomber leur paradigme. Il y a des lobbys du capital qui veillent. Le capital est bâti sur le sang des Africains. Il s’agit d’un combat d’enculturation pour une prise de conscience sinon on va disparaître non pas par des guerres mais par la technologie et la science.

Pour conclure, dans mon cas, les gouvernants du Congo m’ignorent, tant mieux car cela me permet de rester en vie. 

5. Comment les populations de ton pays - et peut-être aussi des autres pays africains - réagissent-elles à tes réalisations ?

Les populations réagissent de différentes façons. Tout dépend du niveau de connaissance et des pratiques culturelles. C’est surtout l’ignorance qui domine. Il nous faut un travail d’enculturation. Atteindre le subconscient. En ce qui concerne la terre, construire en terre est synonyme de pauvreté dans la conscience collective. Et donc l’acceptabilité devrait passer par les leaders d’opinion et les pratiques des gouvernants. Par expérience, c’est par faute de connaissances et de déficit identitaire que ce genre de projet ne devient pas la norme.

Au Congo, dans la ville de Loubomo ainsi que sa région, on a l’habitude de construire en terre. c’est au niveau du coût de la construction que la différence se fait. Il faut un effet de masse.Dans d’autres pays, cela dépend du niveau d’assimilation à la culture française ou belge.Les pays anglophones ont un bon accueil ainsi que le Rwanda.

Les Anglophones sont pragmatiques ; mais il faut se méfier des apparences car ce sont des enjeux économiques colossaux. Comme en France le lobby du ciment veille, en Afrique nous avons Dangoté avec ces cimenteries partout.

6. Les réseaux sociaux ont-ils contribué à dynamiser le secteur qui est le tien aujourd'hui ? En d'autres termes, y a-t-il une prise de conscience autour d'un habitat mieux adapté à l'Afrique grâce aux nouvelles techniques de communication ?

Pas encore, car c’est un problème d’enjeux économiques et culturels. L’habitat avant d’être un enjeu sociétal et culturel est un enjeu économique. Je m’explique : construire en terre avec une conception adaptée au climat africain a un impact énorme sur l’économie et le modèle social. Prenons le cas de notre brique, que les ouvriers appellent affectueusement "la brique climatisée". On n'a pas besoin de climatiseur quand il fait chaud ou froid ; la température est constante. Tout le monde sait les dangers de la climatisation : au niveau sanitaire c’est un nid de virulentes bactéries en milieu tropical humide ; au niveau du portefeuille elle est énergitivore, 2500 w à 5900 w pour le faire tourner. L'option de climatiser une maison oblige à calfeutrer les pièces, créant ainsi de l'humidité. Donc on cultive des micro champignons aux murs de la maison ce qui engendre la pollution de l’air vicié non renouvelé. Par ce choix la demande d’électricité explose.

Donc faire prendre conscience autour d’un habitat mieux adapté à l’Afrique est un enjeu  de survie. Selon moi, Facebook peut permettre d’inscrire dans le subconscient la nécessité d’une nouvelle conscience autour d’un habitat adapté à l’Afrique car il s’agit d’atteindre un grand nombre de personnes. 

7. Que penses-tu de la place qu'occupent actuellement les réseaux sociaux en Afrique ? Précisément, que penses-tu des blogueurs africains ?

Les réseaux sociaux ont tout accéléré. Je dis toujours, avant Internet, une génération mettait 25 à 30 ans à mourir, avec Internet cela a été réduit à 15 ans ; et avec les réseaux sociaux, on peut avancer le chiffre de 5 ans. Le Kenya vient de donner le top. On oublie vite que le processus de la fin des dictatures en Afrique a débuté il y a à peine 27 ans. Mais ces dix dernières années le processus s’accélère et échappe aux usurpateurs.

L’Afrique est en train de refaire son unité spatiale. Tout ce qui se passe chez le voisin est instantanément relayé à la seconde près dans toute l’Afrique et le monde.

Les blogueurs africains ont été des pionniers. Maintenant, il faut qu’ils évoluent dans de grands espaces et surtout qu'ils s’imposent sur la toile. La mission n’est pas achevée, mais ne fait que commencer car il faut investir le terrain.

Je te remercie Raphaël 

Entretine réalisé par Raphaël ADJOBI

 

 

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22 mai 2014

La haine persistante à l'encontre de Christiane Taubira (par Edwy Plenel)

  La haine persistante à l'encontre de Christiane Taubira

                                     (par Edwy Plenel)         

            Que de fois j'ai nourri le projet de rédiger une défense de Christiane Taubira ! Mais après le billet réalisé sur son livre - billet dont la première moitié porte l'empreinte de mes sentiments personnels - j'y ai totalement renoncé. C'est donc avec un réel plaisir que j'ai écouté la belle apologie de cette dame réalisée par Edwy Plenel sur la radio France Culture le 14 mai 2014. Le détour par l'histoire que fait le directeur du journal en ligne Médiapart permet d'avoir à la fois une image digne et admirable de Christiane Taubira et un portrait exact de la France haineuse qui subsiste encore parmi nous.        

Christiane Taubira 0003

            J'ai sous les yeux un numéro de la revue Tropiques. La revue célébrée par le surréaliste André Breton. Cette revue qu'au cœur des années noires du siècle passé Aimé Césaire et son épouse animaient à Fort-de-France en Martinique. 

            C'est le dernier numéro ; le numéro de septembre 45, au moment où Aimé Césaire va définitivement entrer en politique, devenir député et maire de Fort-de-France. Et c'est un numéro qui s'ouvre sous la plume de Césaire par un hommage et un dossier à Victor Schœlcher, l'homme dont le nom est associé à l'abolition de l'esclavage sous la deuxième République en 1848.

            Le texte de Césaire commence ainsi. Il évoque ce fait que de 1918 à 39, avant l'affaissement de 40, la démocratie a été bien malade. Et pas plus qu'on n'hésitera sur cette constatation, on n'hésitera sur le diagnostic, poursuit-il.

            Quel est ce diagnostic ? "Une démocratie malade. Je veux dire une démocratie Républicaine, encore de forme certes, mais méfiante d'elle-même, incertaine d'elle-même et de ses principes. Une démocratie en rupture de mystique. A mes yeux, poursuit Césaire, le signe le plus immédiatement éloquent de cette maladie est que de 1918 à 1939, tout s'est passé comme si la République avait honte de ses grands événements ou de ses grands hommes ; qu'elle avait honte de la Convention, qu'elle avait honte de Robespierre, qu'elle avait honte de la Commune".

            Et Césaire du coup de célébrer celui qui était pour lui à ce moment-là l'honneur de la République, au moment où il allait se battre pour l'égalité entre les peuples d'Outre-mer et ceux de la France dite métropolitaine, de célébrer Victor Schœlcher en disant que c'est une conscience, que c'est le symbole de l'honnêteté, que c'est l'homme du courage. C'est l'homme qui défend un principe contre les intérêts. En l'occurrence les intérêts des colons.

            Et dans ce dossier, on trouve collecté par Césaire des exemples de la haine qui a déferlé autour de cet homme. Quelques citations : "Pas un Français né aux colonies ne pourrait prononcer ce nom de M. Schœlcher sans haine et sans mépris". Mieux encore, voici Schoelcher vu par les esclavagistes : "M. Scholecher a les oreilles pointues et détachées, le nez crochu et pointu, la peau de la figure jaune étirée dans le sens de la longueur. C'est un diable de pacotille".

            Alors, je vous rappelle tout ça pour que vous vous interrogiez sur le sens dans nos temps de démocraties bien malades, en apparence républicaines - pour faire écho au mot de Césaire - où la haine entoure une personne depuis deux ans : Christiane Taubira, encore pour l'heure ministre de la Justice.

            Cette haine récurrente, cette haine insistante qui hier la faisait traiter  de guenon à laquelle on offrait des bananes et qui aujourd'hui fait que, pendant quelques jours - avec des médias complaisants - une polémique sur une histoire de Marseillaise qu'elle a écoutée plutôt que chantée, serait l'enjeu essentiel de la politique française. 

            Que dit cette haine ? Elle dit la haine de la Liberté. Car oui, c'est une femme libre. C'est une femme courageuse. C'est une femme à part, une femme inclassable, une femme fière : fière d'être noire, fière de son itinéraire, fière de ses convictions anticolonialistes. 

            Mais plus essentiellement, au-delà de la personne - et en ce sens nous sommes tous concernés - c'est une haine de la République à travers son moteur essentiel : l'Egalité. Car c'est de cela que politiquement Christiane Taubira fut le symbole lors du débat sur le mariage dit pour tous ; cette idée de l'égalité des droits, des possibles à conquérir, à élargir sans cesse.

 

Christiane Taubira II 0003

           Et ce n'est pas un hasard si la récente polémique a tenté d'effacer ce fait qu'au même moment des forces d'extrême droite - de droite extrême - voulaient relativiser les commémorations de l'abolition de l'esclavage justement. Car la République est indissociable du combat contre l'esclavage. Sous la première République, et c'est Napoléon qui l'a rétabli, cet esclavage. Et sous la deuxième République, c'est évidemment Schœlcher... c'est l'idée de combattre les intérêts, de combattre les conservatismes, de combattre la résignation. La République, vivante, c'est dire non à cet état de fait et dire oui au mot de l'Egalité. L'Egalité, c'est le cœur de la République. La Liberté, ça peut être la liberté de s'enrichir et de créer des inégalités. La Fraternité, ça peut être le fait de choisir ses frères et d'en exclure d'autres. L'Egalité, c'est le moteur, c'est la dynamique, c'est le mouvement.

            Alors, méfiez-vous ! Entendez bien ce qui se dit là, maintenant ! Quand vous entendez certains - y compris dans nos débats publics - qui disent "la République ! les Républicains !" Ecoutez-les bien ! Car quand on vous dit que la République c'est l'ordre, c'est le conservatisme, c'est l'immobilisme, on ne vous parle pas de la République. La République, c'est le mouvement, c'est l'invention.

             La République, ce n'est pas chanter la Marseillaise ! Ah, sous Vichy, ils ont d'abord gardé la Marseillaise comme ils ont gardé le drapeau tricolore. En revanche, ils ont changé la devise Liberté, Egalité, Fraternité pour la remplacer par Travail, Famille, Patrie !

            Alors oui, honneur, honneur à Christiane Taubira, et honte, honte à ceux qui l'accablent, qui la calomnient. Car en visant cette femme, cette femme digne, cette femme courageuse, cette femme à part, c'est la République qu'ils accablent, et c'est l'Egalité qu'ils combattent.

Edwy Plenel (Directeur de Médiapart sur France Culture le mercredi 14 mai 2014) 

Transcription de Raphaël ADJOBI 

     °Edwy Plenel 2 hommages

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01 mars 2014

La vie de nègre d'Alexandre Dumas

          La vie de nègre d’Alexandre Dumas

Alexandre Dumas 0006

            Alexandre Dumas est certainement l’auteur français le plus populaire au monde. Qui n’a jamais entendu parler des Trois mousquetaires ? Qui n’a jamais entendu prononcer la formule « un pour tous, tous pour un » ? En tout cas, en France, tous les enfants ont joué, jouent et joueront encore longtemps à imiter ses héros.

            C’est lors du transfert de sa dépouille au Panthéon le 30 novembre 2002 que l’on a pu mesurer à quel point cet écrivain français a marqué des générations d’élèves à travers la terre entière. Sur le site www.dumaspere.com, les internautes du monde entier avaient exprimé leur admiration et leur reconnaissance a l'égard du génie d’Alexandre Dumas. Chose étonnante, aucun n’avait évoqué sa négritude ; comme si devant le talent, l’homme avait disparu. On oublie trop souvent que quand les gens écrivent des romans, ils ne cessent pas d’être homme et de vivre les meurtrissures de la vie quotidienne qui souvent forgent leur caractère et orientent même leur production littéraire ou artistique. Après avoir piétiné et rejeté son père dans l’oubli malgré tout ce qu’il a fait pour la République, après avoir refusé de réhabiliter ce père injustement déshonoré alors qu'il fut le plus glorieux général français de la fin du XVIIIe siècle, le 30 novembre 2002, la nation tout entière a chanté et loué le fils qui ne cessa de le pleurer. 

            Je me réjouis de savoir que la proposition du transfert des cendres d’Alexandre Dumas ne soit pas venue des Afro-Français. Il est certain que la cérémonie aurait été entachée d’une malsaine polémique.

            Je ne peux ici saluer le talent littéraire d’Alexandre Dumas. Ceux dont l’enfance fut bercée par ses récits sauront le faire mieux que moi qui n’ai lu que Joseph Balsamo bien tard. Cependant, je dirai à la manière de Montaigne que c’est l’homme qui m’intéresse. Quels sont les événements de la société, les faits de la vie quotidienne qui ont affecté la sienne ? C'est ce que je vous propose ici. Plongeons donc ensemble dans la vie - méconnue de beaucoup - du père des Trois Mousquetaires ; une vie de nègre faite de racisme subi au quotidien.

   Le toilettage ou la "dénégrification" d'Alexandre Dumas   

            Durant tout le XXe siècle jusqu'en ce début du XXIe siècle, les œuvres critiques et les manuels scolaires se sont appliqués à cacher à des générations de lycéens et d'étudiants la « négritude » ou la part nègre d'Alexandre Dumas, et le racisme qui en est le pendant obligé dans la société française. Pour ce faire, les écrits le concernant ne s'attardaient jamais sur sa famille. Partout on évoquait à peine son père, né esclave avant de devenir le premier général noir de la France et même un héros national parmi ses contemporains avant de sombrer dans la déchéance puis l'oubli. On évitait de mentionner les quolibets et le racisme primaire dont il a été la victime durant sa vie entière.

            Aussi, dans la conscience populaire française du XXe siècle, Alexandre Dumas est demeuré un grand écrivain français dont la blancheur de peau - sa « blanchitude » - n'était pas à démontrer. Pour tout le monde, son œuvre qui célèbre l'esprit de la société française d'une certaine époque ne pouvait qu'être celle d'un Français blanc pétri de la culture et des traditions blanches de son temps. Pouvait-on croire un seul instant qu'un homme qui a du sang noir ait pu s'élever à un tel degré de génie pour peindre les mœurs françaises avec autant de virtuosité ? Non ! Une littérature de cape et d'épée ne saurait jaillir que de la plume de la branche pure des citoyens français : la race blanche, la race de ceux que des imbéciles ignorant les mélanges à travers les siècles appellent encore « Français de souche ». 

            Afin de mieux montrer que le génie d'Alexandre Dumas et de son fils, auteur et dramaturge lui aussi - célèbre grâce à La Dame au Camélia - n'a rien à voir avec le monde nègre, on a nommé l'un Alexandre Dumas père et l'autre Alexandre Dumas fils. Par voie de conséquence, le général Dumas, le métis, était exclu de la lignée des grands hommes de la France ! Rayer ainsi son père de l'Histoire fut la marque d'un racisme officialisé que la nation française a voulu, consciemment ou non, infliger au célèbre écrivain.     

            Et quand – avec le temps, et la curiosité aidant - il se trouva quelques individus parmi nous pour souligner de façon un peu trop appuyée la part nègre de ce génial père des Trois Mousquetaires, très vite, on a vu ressortir les arguments de son époque cent fois utilisés pour le discréditer. Il aurait, rappelle-t-on, abusé du recours aux « nègres » pour ses productions littéraires. Sa prodigalité littéraire ne s'expliquerait que par le fait que d'autres travaillaient dans l'ombre pour qu'il existât. Et en ce XXIe siècle, comme dans les siècles précédents, il a encore fallu démontrer que le père des Trois Mousquetaires était indubitablement le père de ses œuvres même si d'autres ont entrepris de sérieuses recherches pour lui et l'ont même remplacé dans la production de certains feuilletons destinés à la presse de son époque. 

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            Oui, Alexandre Dumas est définitivement réhabilité ! Le racisme n'a pas eu raison de son talent et de la Vérité. Comme l'a si bien souligné l'historienne Simone Bertière, il est prouvé qu'Auguste Maquet, à qui on a voulu faire partager la paternité de certaines œuvres avec Dumas, n'a absolument aucun talent d’écrivain ! Collaborateur d'Alexandre Dumas durant sept ans comme documentaliste, il avait apparemment continué seul à fournir les copies de feuilleton à la presse au moment où son maître s'est jeté dans la politique. « [Maquet] se sent alors pousser des ailes, il commence alors à traiter directement avec les directeurs de journaux, et il finira par traîner Dumas devant les tribunaux. Il obtient de l'argent, mais pas le partage de la réputation qu'il réclamait. [...] on a retrouvé certains "premier jets des "Trois Mousquetaires" écrits de la main de Maquet. A première vue, on se dit que tout y est. Mais à y regarder de près, le texte est plat, sans charme. Les détails que Dumas ajoutera ou changera ensuite feront tout le relief, toute la saveur du passage. D'ailleurs Maquet a ensuite publié d'autres récits sous son nom, et ses romans ne valent rien... Dans ce couple étrange, c'est Dumas, et Dumas seul qui est l'écrivain »(1). Alexandre Dumas était déjà célèbre avant la contribution d’Auguste Maquet. Celui-ci n'a été qu'un documentaliste au départ très honoré de travailler pour l'illustre dramaturge dont la réputation n'avait jusque là jamais été contestée. 

            D’ailleurs, aujourd’hui, les recherches de l’Américain Tom Reiss (2) démontrent de façon éclatante qu’aucun Français blanc n’aurait pu écrire Les Trois mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo ou Georges. Tout simplement parce que toutes ces œuvres sont profondément imprégnées de la personnalité du père métis, le général et comte Alexandre Dumas né esclave à Saint-Domingue qui deviendra Haïti. Par exemple, au XVIIIe siècle, comme aujourd'hui, presqu'aucun Français n'était capable de situer Monte-Cristo sur une carte du monde.

                                            "Eh bien ! c'est un nègre !"

            Ce n'est donc que par pur racisme que l'on a régulièrement exhumé la querelle qui a opposé le père des Trois Mousquetaires à Auguste Maquet. Ce racisme, Alexandre Dumas le vivait quotidiennement. Et contre ceux qui ne voulaient voir en lui qu'un nègre - jusqu'à son nom qu'il tient de sa grand-mère noire et esclave - au XIXe siècle, il a fallu que Victor Hugo prenne sa défense : « Le nom d'Alexandre Dumas est plus que français, il est européen ; il est plus qu'européen, il est universel. Alexandre Dumas est un de ces hommes qu'on pourrait appeler les semeurs de civilisation ». L'usage constant du racisme à son égard témoigne à quel point ce quarteron aux cheveux crépus, fils d'un métis, gênait ses contemporains jaloux de son talent et de sa notoriété. 

            Mais plus terrible encore sont les quolibets, les imbécilités que les petits esprits vous jettent à la figure. « Eh bien ! c'est un nègre ! » disait ainsi de lui Balzac. On rapporte que la célèbre actrice appelée Mademoiselle Mars s'écria un jour après avoir reçu Alexandre Dumas chez elle : « Il pue le nègre, ouvrez les fenêtres ! » Autre circonstance, autre fait. « Dumas un jour entre dans un salon. L'un de ses ennemis le voyant arriver change de conversation et se lance dans une savante dissertation sur les "nègres", comme l'on disait alors. Plaisanteries fines d'un racisme ordinaire. Dumas ne bronche pas. L'autre élargit sa démonstration aux colorés de tous horizons. Dumas n'a garde de bouger, encore moins de répondre. Enfin, n'y tenant plus, l'odieux personnage apostrophe directement notre auteur :

- Mais au fait, mon cher maître, vous devez vous y connaître, en nègres, avec tout ce sang noir qui coule dans vos veines.

Dumas réplique alors, sans avoir à élever la voix au milieu d'un profond silence du salon dévoré d'anxiété :

- Mais très certainement. Mon père était un mulâtre, mon grand-père était un nègre et mon arrière grand-père un singe. Vous voyez, Monsieur : ma famille commence où la vôtre finit » (3)

            Surtout après le succès des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte-Cristo, les critiques s'acharnèrent contre lui, et ne manquèrent pas une occasion pour rappeler ses origines africaines. « Grattez l'écorce de M. Dumas, écrit Eugène de Mirecourt, vous trouverez le sauvage. Il tient du nègre et du marquis tout ensemble. [...] Le marquis joue son rôle en public, le nègre se trahit dans l'intimité ! » De leur côté, les caricaturistes ne lui épargnèrent guère les clichés racistes et se moquèrent sans discontinuer de ses ambitions d'écrivain. Le Charivari publia un dessin le représentant au-dessus d'une marmite dans laquelle il fait bouillir tout cru les personnages de ses romans : les yeux exorbités, il lance un regard démoniaque à un mousquetaire qu'il porte à sa bouche exagérément lippue prête à déguster de la chair blanche ! Après avoir commenté cette caricature, l'Américain Tom Reiss écrit : « Si son père était mulâtre, l'écrivain n'avait qu'un quart de sang noir mais, depuis la fin du XVIIIe siècle, les préjugés de couleur s'étaient ancrés dans les mentalités et le teint cuivré que le général avait légué à son fils suscitait moins l'admiration que le mépris » (4). 

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            Il est certain que ces insultes blessaient profondément Alexandre Dumas. Cependant, il ne le manifestait pas. En revanche, comme l'a si bien montré Tom Reiss (4), il n'a jamais supporté que son père, le plus glorieux général de la fin du XVIIIe siècle ait sombré dans l'oubli total des livres d'histoire. Aussi s'est-il appliqué à le venger à sa façon en inventant des héros qui lui ressemblent beaucoup. D'ailleurs, le père des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte-Cristo le dit lui-même : « Lorsque j'ai découvert que j'étais noir, je me suis déterminé à ce que l'homme voie en-dessous de ma peau ». Et sous la peau de ses héros, que trouve-t-on ? Toutes les valeurs qu’incarnait à ses yeux son père !     

            C'est pourquoi, le jour du transfert de ses cendres au Panthéon, les nombreux discours qui ont été prononcés en cette occasion ignorant le racisme qui l’a poursuivi durant toute son existence ou se limitant à l'évocation de son ascendance nègre, ces discours-là m'ont profondément offusqué. Mis à part Claude Ribbe (cela va de soit ; il est métis, donc Noir), seul le Président Jacques Chirac a osé longuement parler de l’injustice dont il a été l’objet du fait de ses origines nègres, en d’autres termes du racisme dont il a souffert : « La République, aujourd'hui, ne se contente pas de rendre les honneurs au génie d'Alexandre Dumas. Elle répare une injustice. Cette injustice qui a marqué Dumas dès l'enfance, comme elle marquait déjà au fer la peau de ses ancêtres esclaves. […] Fils de mulâtre, sang mêlé de bleu et de noir, Alexandre Dumas doit alors affronter les regards d'une société française qui […]lui fera grief de tout : son teint bistre, ses cheveux crépus, à quoi trop de caricaturistes de l'époque voudront le réduire, sa folle prodigalité aussi. Certains de ses contemporains iront même jusqu'à lui contester la paternité d'une œuvre étourdissante et son inépuisable fécondité littéraire qui tient du prodige. »

            Devant cette reconnaissance officielle du talent, mais aussi de la nature profonde de l'homme et de sa vie de nègre, il est inutile de s'étendre davantage. Alexandre Dumas est enfin reconnu comme un écrivain nègre français parce qu'il a vécu comme tel et s'est reconnu comme tel. 

Raphaël ADJOBI      

(1) Entretien de Simone Bertière publié dans le journal Le point du 24-31 décembre 2009. Simone Bertière est l'auteur de Dumas et les mousquetaires. Histoire d'un chef d'œuvre, éditions de Fallois

(2) Dumas le Comte noir... L'histoire du vrai comte de Monte-Cristo, édit. Flammarion 2013.

(3) Biet C., Brighelli J.-P., Rispail J.-L., Alexandre Dumas ou les aventures d'un romancier, Paris, Gallimard, Coll. Découverte, 1986, p.75). 

(4) Tom Reiss, Dumas le comte noir..., Ed . Flammarion 2013, p. 24 

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03 mai 2013

Toussaint Louverture dans l'imaginaire européen

 Toussaint Louverture dans l’imaginaire européen          

Gravure d'apr

            Dans l’histoire de l’art en Europe au XIXe siècle, le personnage noir qui a le plus nourri l’imaginaire des artistes est indiscutablement Toussaint Louverture. Il est la figure emblématique de l’éclatement, en Europe, du malaise politique et social que couvait l’esclavage des Noirs depuis des siècles. Mais pour bien comprendre les différentes représentations picturales qui nous sont parvenues, il est important de faire un rappel historique de son combat qui a suscité des prises de position antagonistes.   

            Pourquoi Haïti a-t-il choisi comme devise

                          Liberté, Egalité, Fraternité

            La figure de Toussaint Louverture émerge du monde politique européen avec la Révolution française. Quand celle-ci éclate en 1789, sur l’île de Saint-Domingue, les Noirs  nourrissent l’espoir de s’affranchir du joug de l’esclavage et rallier les idéaux de Liberté, d’Egalité et de Fraternité qui animent la métropole. Pour eux, l’heure de la révolution sonnera dans la nuit du 22 au 23 août 1791 avec « le serment du bois caïman ». Cette nuit-là, rejointes par les dragons coloniaux noirs et métis de l’armée française humiliés lors de la fête du 14 juillet par leurs supérieurs, les populations noires attaquent les habitations des colons et dévastent leurs plantations. Grâce à ce mouvement populaire mais aussi à son sens de l’organisation, Toussaint Louverture se retrouve à la tête d’une armée solide. Sous sa pression ainsi que celle des Anglais et des Espagnols qui menacent d’envahir l’île, le commissaire Sonthonax proclame la libération des esclaves à la fin du mois d'août 1793, les ralliant ainsi à l’idéal révolutionnaire que vit la métropole. Le résultat de cette lutte pour la Liberté, l’Egalité et la Fraternité tombe le 5 février 1794, par un décret de la Convention abolissant l’esclavage et proclamant l’accession des Noirs des colonies à la citoyenneté française. 

            Toussaint Louverture est donc de manière incontestable une figure illustre de la Révolution française. Malheureusement, il ne connaîtra pas l’avènement de l’indépendance de son île pour laquelle il semblait avoir de grands desseins. Ce héros de la Révolution, devenu général en Chef des armées françaises de Saint-Domingue le 1er septembre 1797, puis gouverneur général, avait en effet installé peu à peu un réel « pouvoir noir » aussi bien militairement, économiquement que politiquement ; une véritable autonomie de l'île. Très vite, Napoléon s’inquiète de ce pouvoir, et sous la pression des colons, envoie une expédition militaire à Saint-Domingue au moment même où – le 20 mai 1802 – il décrète le rétablissement de l’esclavage dans les colonies. Toussaint Louverture est enlevé le 7 juin 1802 et envoyé en métropole où il sera enfermé dans le fort de Joux (23 août 1802) près de Pontarlier, à la frontière suisse. Il y mourra le 7 avril 1803, sept mois après son incarcération. 

            Cependant, à Saint-Domingue, la nouvelle du rétablissement de l’esclavage avait  embrasé l’île malgré l’absence de Toussaint Louverture. En dépit d’une répression terrible – surtout après la prise en main de l’armée française par Rochambeau en novembre 1802 – les populations noires s’étaient lancées dans une véritable guerre contre l’armée française. La guérilla organisée par Dessalines, Christophe et Pétion ne faiblit pas et poursuit sans relâche le harcèlement de la puissante armée coloniale. Un an après, malgré les renforts, Rochambeau ne contrôle plus la situation. Vaincue, l’armée Française quitte l’île le 19 novembre 1803 avec les colons à sa suite.

            Dès le 28 novembre 1803, l’indépendance de l’île est proclamée. Sept mois après sa mort, le rêve de Toussaint Louverture venait de se réaliser ! Une victoire posthume que Jean-Jacques Dessalines officialise le 1er janvier 1804 en proclamant la première République noire au monde et en lui donnant l’ancien nom indien de l’île : Haïti. Premier hommage. Deuxième hommage, la première république noire choisira en 1987 - un siècle après la France - comme devise les trois termes ou idéaux pour lesquels les populations se sont levées et se sont jointes à la Révolution française : Liberté, Egalité, Fraternité.  

                 Les artistes européens entre admiration et rejet    

            Rares sont les artistes européens qui ont eu l’occasion de voir le héros haïtien. Seule  l’œuvre de Violozon, de facture très académique, peut être considérée réalisée d’après le modèle. En effet, ce peintre lyonnais est le seul à avoir séjourné dans les Caraïbes vers 1801. Le portrait qu’il réalise de Toussaint Louverture le représente en habit de général en chef monté sur son beau cheval blanc ; une œuvre qui, de toute évidence, tend à magnifier l’homme comme cela se faisait beaucoup à l’époque. Il suffit de se rappeler celui de Napoléon Bonaparte franchissant les Alpes au col du Grand Saint-Bernard peint par David. 

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            Une autre œuvre, tout aussi académique, est la gravure équestre du héros noir de la révolution française réalisée par Bonneville. Toussaint Louverture est représenté en combattant montant au front et indiquant d’un doigt volontaire l’objectif à atteindre. Mais ce portrait, ainsi que tous ceux réalisés du vivant de ce grand visionnaire ont été faits sans aucune référence visuelle au personnage. 

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            Ce qu’il est important de constater, c’est que ces différents portraits - réunis par Roland Lambalot dans Toussaint Louverture au château de Joux - laissent apparaître deux visions du héros. Certains artistes portent sur l’homme un regard sympathique tendant à faire de lui un magnifique révolutionnaire pour la postérité pendant que d’autres cherchent à le ravaler au rang d’un nègre ordinaire - avec des boucles d'oreille - tout au plus affublé des habits de l’armée française. 

            Il est indéniable que Toussaint Louverture a nourri l’imaginaire des artistes à travers toute l’Europe, particulièrement en France, en Angleterre et en Allemagne. C’était la première fois en ce début du XIXe siècle, en Europe, qu’une figure politique noire suscitait à la fois tant d’admiration et de rejet. Pour les uns, c’était un anti-esclavagiste, donc un héros libérateur ; pour les autres, c’était le grand « responsable des massacres des colons blancs » et de la ruine de l’économie coloniale française en Haïti. C’est d’ailleurs cette dernière image de Toussaint Louverture que la littérature française a privilégiée jusqu’à nos jours. 

Raphaël ADJOBI

Bibliographie : 1) Roland Lambalot : Toussaint Louverture au Château de Joux, édit. Office de Tourisme de Pontarlier Editeur, 1989 / 2) Abbé Grégoire : De la Traite et de l’Esclavage des Noirs, Collection Arléa, mai 2007. NB : toutes les images sont extraites du livre de Roland Lambalot. 

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03 juin 2012

Entretien avec Shlomit Abel

                               Entretien avec Shlomit Abel

                              (auteur du blog RésistanCIsraël)

Je poursuis ma série d'entretiens avec, pour la première fois, une blogeuse. Il faut avouer qu'elles ne sont pas légion sur le net. Je vous invite donc à découvrir Schlomit Abel qui tient le blog "RésistanCIsraël"Shlomit Abel 0003 résolument tourné vers les actualités ivoiriennes.

1. Qui est Shlomit Abel, derrière le blog "Résistancisraël" ?

Shlomit est une femme de 55 ans qui est montée de France en Israël il y a 17 ans, avec un époux, Eliahou Abel, et 4 enfants. C’est une aventure de foi et d’obéissance, un peu folle aux yeux de beaucoup, qui nous a poussés, mon mari et moi à nous solidariser d’Israël et du peuple juif, au point de vouloir être partie prenante de son destin, il y a plus de 26 ans de cela ; un chemin d’obéissance qui nous a poussés à faire des choix difficiles, familialement, socialement, culturellement, financièrement. 

2. Pourquoi appeler "Résistancisraël" un blog totalement dévoué aux actualités ivoiriennes ?

J’ai eu l’idée du Blog, Eliahou celle de son nom : résistanCIsraël ; c’est un seul mot, avec la Côte d’Ivoire « CI » au centre ; la résistance, pour moi à l’époque c’était le mot gravé par la huguenote Marie Durand  dans le roc,  pendant sa captivité de 38 ans (trente-huit ans !) à la « tour de Constance » d’Aigues-Mortes : une résistance que rien ni personne ne peut écraser ; elle ne dépend pas des hommes, c’est une attitude, on peut être libre, même dans les chaînes, parce que le pire dictateur ne pourra pas m’empêcher de penser, de prier, de m’élever, alors qu’il ne souhaite que m’écraser, m’anéantir... 

Israël, c’était notre point d’ancrage ; “Pour que triomphe la vérité, et que de Sion soit béni, consolé et fortifié tout le peuple ivoirien”, dit l’en-tête du blog. ResistanCIsraël, c’est la Côte d’Ivoire dans sa vocation de résistance à l’oppresseur, adossée à Israël, au Dieu d’Israël.

Bien sûr, dans mon esprit, ce blog était destiné d’abord à mes amis et connaissances, chrétiennes et juives, en France et en Israël. Ce bouleversement que j’ai connu, que j’ai communiqué à Eliahou, que nous avons vécu ensemble quand la France a bombardé le palais de SEM Laurent Gbagbo, je pensais naïvement que d’autres personnes le partageraient, partageraient le même cheminement, et que ce blog s’adresserait prioritairement aux occidentaux désireux de s’informer. En fait, il est plus visité par les africains que par les blancs. Deux fois j’ai publié un article sur un site francophone israélien que j’avais écrit pour les ivoiriens, mais je ne le ferai plus. S’il y a eu quelques réactions neutres, voire positives, l’ensemble était tellement hostile, méprisant, tellement absurde, qu’il m’a fallu trois jours pour m’en remettre. 

3. Qu'est-ce qui pousse une non-ivoirienne ne résidant pas dans le pays à s'impliquer à ce point dans le combat de la "Résistance ivoirienne" ?

La Côte d’Ivoire s’est imposée à moi, à nous, aussi radicalement qu’Israël, 25 ans plus tôt ! La découverte d’une amie de France, très branchée sur Israël, puis brusquement  fiancée à un camerounais vivant à Abidjan, m’a poussée à faire des recherches sur la Côte d’Ivoire à l’automne 2010. C’est aussi à cette période, que j’ai eu des échanges très féconds avec un “journaliste” du Nouveau Courrier, l’unique ivoirien que je “connaissais” et qui a été le témoin de ces bouleversements que je vivais ! Cet ami a disparu dans la tourmente du 11 avril 2012 ; je l’ai retrouvé quelques semaines plus tard, il m’a écrit rapidement qu’il était à l’abri, en exil ; je lui ai écrit quelques fois, et puis je ne voulais pas le mettre en danger en communiquant avec lui, parce que je pense que nous sommes un peu surveillés,... et puis maintenant, beaucoup de choses sont censurées, même ici en Israël, dernière en date, l’hymne d’Éburnie qui a disparu de notre blog! 

            Mon implication dans ce combat n’est pas le seul fait de ma volonté, c’est une cause qui m’est tombée dessus, croyez moi ! Rien ne me prédisposait à l’épouser. L’hébreu, bien que nous le comprenions et le parlions,  n’est pas notre langue maternelle ; il reste difficile pour nous d’exprimer en hébreu nos convictions, nos attentes, nos nuances... avec la Côte d’Ivoire nous retrouvions le bonheur de pouvoir communiquer dans notre langue, celle de nos origines et celle comprise de tous les Ivoiriens ! 

Je n’ai jamais milité auparavant, si ce n’est pour Israël, mais jamais avec cette vigueur, cette conviction là ! En fait, c’est la justesse du combat, la personnalité du président Laurent Gbagbo, la maturité des Ivoiriens, leur réflexion, la qualité de leurs articles, leur enracinement dans la foi, qu’elle soit chrétienne ou musulmane qui m’ont mise en route.

4. Apparemment, vous avez choisi de relayer les informations que vous puisez dans des sources diverses plutôt que de publier des productions personnelles. Pourquoi ce choix ? Pourtant, votre dernière contribution à mon blog politique a retenu l'attention du Nouveau Courrier d'Abidjan. Cela ne vous incite-t-il pas à publier pour votre compte ? 

S’il est vrai que la majorité des articles publiés sur le blog sont repris d’autres sources, il m’arrive assez souvent d’écrire ; chez moi c’est généralement sous la forme d’un cri du cœur quand je lis des monstruosités ; Eliahou, c’est d’avantage des articles de fond, de réflexion. Bien souvent, le site Koaci.com  m’aide à sortir de mes gonds et me pousse à coucher sur le papier  ma révolte ! Nos articles sont souvent relayés par d’autres sites amis, et parfois même on les retrouve sur des sites du Moyen Orient, mais pas israéliens, malheureusement ; nous sommes trop anticonformistes, et la politique israélienne étant presque totalement alignée sur celle des Etats Unis...

Nous serions en vérité très heureux, mon mari et moi, de vivre de notre plume, parce que c’est un investissement énorme, si on compte le temps passé à écrire, à sélectionner des articles, les corriger, les surligner. Parfois il y a aussi des problèmes techniques...

Si je viens d’être publiée par le Nouveau Courrier d’Abidjan, c’est vous qui me l’apprenez... Par le passé déjà, - deux fois je crois -, un article paru sur d’autres sites, avait retenu leur attention ; mais ce n’est pas le journal qui me l’a appris, ce sont d’autres blogueurs ! En fait je n’y suis pas abonnée, tout simplement parce qu’en Israël la vie est très chère, et notre situation financière loin d’être mirobolante ! Mais être relayée par le Nouveau Courrier d’Abidjan, oui c’est un honneur! 

5. Que pensez-vous des blogs africains et ivoiriens en particulier ?

L’hiver dernier, au fort de la crise ivoirienne, beaucoup de blogs africains étaient solidaires de ce que j’appellerai le viol de la Côte d’Ivoire ; d’ailleurs je les remarquais souvent à cause de leur engagement aux côtés du président Gbagbo, avant de remarquer qu’ils n’étaient pas ivoiriens ! Mon premier souvenir, c’est Cameroonvoice, Lynxtogo, Ivoirebusiness… Au fil du temps, il s’est même noué une affection, sensible parfois juste par un retour, un merci chaleureux pour une contribution, des encouragements… Pareil pour beaucoup de sites ivoiriens, où des blogueurs sont devenus des amis, des confidents : regards croisés, Abidjandirect, infodabidjan, la Côte d’Ivoire Debout, les blogs français de Saper Aude et Jean Delugio. Il y en a aussi avec lesquels je n’ai aucun lien, aucun contact, peut-être se méfient-ils de moi, peut-être est-ce le fait que je sois juive, et surtout israélienne... Au delà des blogs, il y a aussi le réseau social Facebook qui fonctionne comme une plateforme d’échanges d’informations, et où se nouent beaucoup de relations chaleureuses.

6. On dit souvent que s'engager pour une cause est formateur. Pensez-vous avoir déjà tiré quelque bénéfice de votre engagement dans la "Résistance ivoirienne" ? 

Oui certainement, cet engagement m’a ouvert les yeux sur une réalité insoupçonnée : celle d’un militantisme où il n’y a pas d’un côté ma vie privée et de l’autre les choix politiques. Étant bien entendu que ces choix sont déterminés moins par l’opposition droite-gauche – nous savons malheureusement ce qu’il en est, en France de la « gauche caviar », celle de BHL, de Jack Lang ou de Fabius… -, que par l’opposition vérité-mensonge, justice-injustice. Il en est de même en Israël, où, au fil des alternances politiques, ce qui ressort avant tout, ce sont des intérêts à sauvegarder, une indifférence presque totale à la pauvreté, à la misère et à l’injustice, des promesses jamais tenues, l’ajournement sans fin des mesures destinées au mieux être des populations fragiles.

Depuis que je suis entrée en résistance ivoirienne, je ne suis plus la même: j’ai découvert le mensonge, la fraude, la corruption et l’esclavage érigés en raison d’état !

La parole « Consolez, consolez mon peuple »,(Ésaïe 40) avait scellé mon engagement aux côtés d’Israël, quarante ans après la shoah, parce que j’avais besoin d’apporter ma réparation, une bien piètre contribution par rapport à tout le gâchis qui avait été commis, mais voilà je ne pouvais plus tourner les yeux vers le seul crucifié alors que j’avais découvert tout un peuple crucifié par ceux là même qui s’érigeaient en censeurs et qui lui avaient volé sa place ! 

« Plus jamais cela », et voilà que la France - que l’on ne peut à ce moment-là accuser d’antisémitisme puisqu’elle  vient d’être  victime de la barbarie nazie -, met en place le 25 décembre 1945, le franc CFA qui va plomber sans aucune chance de s’en sortir les colonies françaises d’Afrique - comme cadeau de Noël - à la sortie de ce traumatisme d’une guerre mondiale qui n’a pas épargné beaucoup de familles ; ça vous douche, et vous enlève vos dernières illusions!

Depuis que je suis enfant, un texte biblique a toujours été présent à mes côtés, c’est Michée 6, v. 8 « On t’a fait connaître ô homme ce qui est bon et ce le Seigneur demande de toi, c’est de pratiquer la justice, d’aimer le bien et de marcher humblement avec ton Dieu.» J’ai l’impression de le vivre pleinement dans mon engagement avec la Côte d’Ivoire. A travers lui, je renoue tout simplement avec mon véritable appel, celui d’être au service du Dieu Créateur et libérateur, et ce, depuis Israël qui est si important pour beaucoup d’ivoiriens. Avec eux et le président Gbagbo, j’ose le pari d’affirmer qu’avec Dieu, le Dieu d’Israël, il est possible de remporter la guerre contre le néo nazisme de l’Occident, contre cet asservissement totalement indigne d’une France qui a dévoyé des expressions aussi nobles qu’ « ingérence humanitaire », « communauté » internationale, pour désigner, comme lors de la conférence de Wannsee en 1941, en version déguisée, la plus horrible des dictatures en marche, qui déshumanise l’homme pour mieux l’avilir et le dépouiller. 

Je ne suis rien, je veux simplement proclamer cette vérité qui vient de Sion, cette justice qui vient d’en Haut et qui va rétablir le peuple de Côte d’Ivoire dans son droit, lui ramener son Chef. Comme dit dans l’entête du blog, depuis Jérusalem “bénir, consoler, fortifier”, c’est mon unique ambition ; et par delà mon engagement, c’est moi qui ai été infiniment comblée dans cette quête de sens pour ma vie et celle des Ivoiriens qui veulent que justice leur soit faite, ici et maintenant. 

Entretien réalisé par

Raphaël ADJOBI

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17 avril 2011

Moreau de Saint Méry, métis créole ennemi des Noirs au XVIII è siècle

                Moreau de Saint Mery, métis créole,*

               historien érudit et homme politique français,

                         Ennemi des Noirs au XVIII è siècle 

 

* Selon certains, Moreau de Saint Méry serait créole (originaire des colonies antillaises) et nom point métis et créole. Il faut espérer que ceux qui disent cela ne fondent pas leur opinion sur la seule blancheur de sa peau. Quant à mon article, il est basé sur ce qu'en dit Marylène Patou-Mathis.  

 

Moreau_de_StM__0002            C’est en lisant Le sauvage et le préhistorique, miroir de l’homme occidental de Marylène Patou-Mathis (éd. Odile Jacob) que j’ai découvert l’extraordinaire portrait de Moreau de Saint Méry, métis créole, historien érudit et homme politique conservateur.  Si son histoire que je livre ici choque tous les lecteurs noirs, je m’en réjouirai. Car alors ils sont capables de bon sens pour se laisser aller au même sentiment à l’égard de certains acteurs de l’histoire récente des pays d’Afrique. S’allier avec les Blancs pour combattre les Noirs au nom de ses intérêts et ambitions personnels, c’est ce que fit Moreau de Saint Méry au 18 è siècle ; et avec l'excès qui caractérise tous les Noirs et tous ceux qui ont un soupçon de sang noir qui se disent amis des Blancs.

 

            Il est connu que c’est avec la traite négrière atlantique que la catégorisation des humains en « civilisés » (Blancs et chrétiens) et « sauvages » (naturels) a pris son essor en Europe. Afin de justifier l’esclavage, on cherche alors par tous les moyens à déterminer la place du Noir dans l’échelle des Êtres. La science et le discours philosophique émettent les hypothèses les plus folles. C’est à cette époque que l’on tient la parenté entre l’homme et le primate comme une considération digne de foi. Mais la reconnaissance de l’unité de l’espèce par les naturalistes et les philosophes n’empêche pas la croyance ferme en l’idée de la dégénération de la couleur blanche – considérée comme originelle – pour expliquer la diversité de l’espèce humaine et par la même occasion l’infériorité des Noirs. Si à l’origine l’homme est blanc, le Noir n’est donc rien d’autre qu’une chute ou un retour vers l’animalité.

 

            Dans toute l’Europe, on se perd dans des hypothèses et des analyses fantaisistes pour asseoir la place du Noir parmi les hommes. La catégorisation aboutit forcément à la « racialisation ». On peut classer les hommes en quatre races, disent les uns. On peut les classer en cinq ou six, disent les autres. C’est alors qu’entre en scène Moreau de Saint Méry, métis mais colon, soucieux du maintien de l’ordre colonial naissant et qui avait, en 1771, crée un « Comité colonial » au sein du parlement de Paris. Issu d’une famille de notables de la Martinique, c’est un grand partisan d’une différenciation raciale fondée sur la couleur de la peau. Auteur d’une Histoire de Haïti et propriétaire d’esclaves, il va violemment s’opposer à Diderot qui au nom du « droit naturel » critique les conquêtes des terres étrangères et dénie aux Européens le droit de ces actes. Lui, Moreau de Saint Méry, « il revendique le despotisme légal du régime esclavagiste et la ségrégation contre les hommes libres de couleur[…] Opposé au droit des autres métis à Saint-Domingue, son île d’adoption, il propose une échelle des Êtres comprenant cent vingt-huit variantes qui va de "Blanc pur" (au sommet) au "Noir pur" (à la base)». Dans l'entreprise de « racialisation », il fait donc mieux que les scientifiques blancs exempts de sang noir! Une goutte de ce sang rendrait-il plus amer ?

 

            A ce stade du livre, je reste sans voix, ahuri. Une seule réflexion me vient à l’esprit : il n’y a pas mieux que le Noir ou celui qui a quelque ascendance avec cette couleur de peau pour servir de fer de lance aux combats des Blancs contre les Noirs. A toutes les époques, les meilleurs ennemis des Noirs, ceux qui proposeront les méthodes les plus violentes et les plus expéditives contre les leurs seront les Noirs eux-mêmes. Fier de porter le masque blanc qui le fait ami des Blancs, le Noir devient un preux chevalier qui choisit toujours sa victime parmi les siens.

 

            Pour achever son œuvre, Moreau de Saint Méry votera en 1791 l’inscription de l’esclavage dans la Constitution française. Inquiété par ses adversaires, il se réfugie aux Etats-Unis d’où il reviendra en 1798 pour occuper, grâce à Napoléon 1er, un poste au Ministère de la Marine et une affectation en Italie, à Parme.

 

            Mais, me direz-vous, ceux qui aujourd’hui, çà et là, appellent sans vergogne la guerre contre leur pays pour sauvegarder leurs intérêts, ceux qui confisquent l’argent des pauvres en demandant aux Blancs de fermer leurs banques, ceux qui affament les leurs en demandant aux Blancs de ne pas acheter leurs produits, ceux-là sont-ils meilleurs que Moreau de Saint Méry ? Quiconque est incapable de s’indigner des maux d’aujourd’hui et de les combattre doit se garder de juger sévèrement ceux que l’histoire nous remet en mémoire.      

 

Raphaël ADJOBI

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16 juillet 2009

Entretien avec Delugio

                             Entretien avec Delugio

                        auteur du blog « Une vingtaine »

Poursuivant mon projet de vous faire  connaître davantage des blogueurs africains ou afrodescendants, je vous propose ici le deuxième « entretien » de la série  initiée au début de cette année. Mon invité est le franco-ivoirien Delugio, auteur du blog « Une Vingtaine ». Je vous conseille vivement de commencer par lire les questions posées.   

Extrait_Pascal_et_Raph1. Qui est Delugio derrière le blog UNE VINGTAINE ?

Quelqu’un qui a commencé à bloguer par hasard ! L’aveu par la ministre française de la Défense Michelle Alliot-Marie d’ « une vingtaine » de morts ivoiriens du fait de l’armée française (chiffre pour le moins à minima ! – après des jours de dénégation) m’a fait réagir à l’article annonçant cela dans nouvelobs.com, lequel m’a orienté vers l’ouverture d’un blog (intitulé dès lors « une vingtaine »)… 

Façon de faire acte de civisme, en deux sens. Comme français, je suis convaincu que le pacte colonial qui est derrière la raison d’Etat et cette façon de gérer les pays de la zone franc CFA (donc sans indépendance économique) est nuisible non seulement aux populations desdits pays, mais aussi à la France. Et par ailleurs, ayant été élevé au statut correspondant à ma classe d’âge dans le peuple adjoukrou, j’y ai des responsabilités afférentes, que j’exerce de cette façon-là : témoigner par la plume, ou le clavier…

J’ai fait cela en étant conscient de la dimension parfaitement hérétique, dans la pensée ambiante, des positions qu’il fallait prendre sauf à succomber à la lâcheté. Hérétique comme le nom de Lugio : déjà celui d’un cathare médiéval taxé alors d’ « hérétique » ! Puis celui d’une lignée apache (on ne peut plus décalé donc, par rapport à la nome), sans compter l’évocation du déluge sur lequel ne pouvaient que déboucher les événements culminant en 2004 – pour basculer dans l’ironie où on se trouve à présent, quand le nom Delugio évoque carrément un jeu pour enfants !…

2. Est-ce délibérément que tu publies moins depuis la création de ton nouveau blog ou parce que tu n’as pas encore trouvé, de manière claire, la direction à lui donner ?

En fait, j’ai diminué mes publications progressivement depuis que les médias français ont cessé de prendre la Côte d’ivoire et son pouvoir comme un déversoir de fiel. J’ai annoncé la fin de mes notes sur nouvelobs.com le 30 novembre 2008, soit quatre ans jour pour jour après le début de mon blog. Depuis, mon blog nouvelobs.com a disparu(j’ai reconstitué toutes mes notes sur mon blog wordpress). Il a disparu (en 2004) pour des raisons que l’on ne m’a toujours pas dites, mais qui me laissent penser que cette fin de blogging a été reçue comme un soulagement par la direction du Nouvel Obs, qui m’a fréquemment (et « officiellement ») censuré auparavant – le Nouvel Obs ayant toujours été dans la ligne du pouvoir français concernant la « crise ivoirienne ». La censure devenant trop régulière, j’en étais venu dès 2006 à ouvrir deux autres blogs (sur zeblog et hautetfort) !… Tentant déjà de privilégier une mise en perspective outre les événements au quotidien. (Allant d’analyses avec le recul à des réflexions sur les aspects corollaires des choses -  de l’idéologie coloniale au mythe de la « hiérarchie des races », et quelques morceaux d’actualité qui peuvent s’y rapporter, jusqu’à aujourd’hui.)

Concrètement, la diminution progressive du rythme de publication de mes notes correspond aux suites de l’accord de Ouagadougou. J’ai effectivement, depuis, publié de moins en moins de notes sur le sujet : il n’y a, pour l’instant, plus grande chose à dire en regard de l’objet premier de mon blog.

Je me suis bien sûr réjoui de l’accord de Ouaga, qui mettait fin aux violences. Une joie amère toutefois – et qui débouche sur un « wait and see », au de-là de la satisfaction évidente de la nébuleuse françafricaine, qui semble avoir retrouvé ses billes, avec, en contrepartie pour la Côte d’Ivoire, l’apaisement des médias français.

3. Il me semble que tu es sorti meurtri du combat que tu menais par l’intermédiaire de ton précédent blog. N’es-tu pas un peu traumatisé, comme bien des Ivoiriens, à l’issue des périodes troubles qu’a connu la Côte d’Ivoire ?

Meurtri, ce n’est pas le mot. Instruit serait plus juste. J’ai illustré cela dans la page « à propos » de mon blog wordpress, par le mythe développé par Stephen King dans son livre Les Tommyknockers, que j’utilise comme métaphore de la fameuse « françafrique » et de sa découverte : l’héroïne du livre butte sur une petite excroissance sur son chemin, pour finir par déterrer une réalité monstrueuse.

C’est cette réalité que l’on décrète morte, que l’on dit n’être plus à l’ordre du jour chaque fois qu’elle refait parler d’elle : l’ineffable « françafrique ».

J’ai découvert que les hommes politiques au fait de ce qui se passait finissaient par ne plus parler pour garder leur crédit, tout en ne trahissant pas les socialistes ivoiriens (Mélanchon, Emmanuelli), quand d’autres franchissaient le pas de la trahison de leurs alliés africains (Besson, Montebourg) ; même en sachant pertinemment ce qu’il en était (Hollande) : tous ceux-là rejoignant, au moment des exactions françaises, le pouvoirs d’alors (Chirac-Raffarin) en raison d’Etat.

Cela sans parler des médias. Mais comment pouvait-il en être autrement quand les médias sont aux mains de propriétaires français de l’économie ivoirienne ? Le proverbe africain résume l’idée : « celui qui mange à la table du roi ne peut pas dire la vérité au roi ».

Le tout sur l’air bien-pensant de la fameuse lutte contre le « racisme ivoiritaire », les médias faisant l’opinion et réciproquement.

Il y a effectivement de quoi être traumatisé quand on sait que derrière tout cela il y a des milliers de meurtres perpétrés par la rébellion protégée par ces mêmes intérêts (et par le silence de nos médias) grimés de bien-pensance.

Du coup, oui, Ouagadougou est un apaisement, mais un apaisement amer, consacrant l’impunité… Jusqu’à quelles élections ?

4. Crois-tu sincèrement à des élections présidentielles en Côte d’Ivoire en 2009 malgré des populations disséminées, une administration quasi absente dans le Nord et la présence de deux armées sur le territoire ?

Si ce n’est pas une gageure que de mettre en place des élections quand la moitié du territoire échappe à l’administration républicaine, restant aux mains des bandes armées (dites « ex »-rébelles) qui font leur beurre ; si ce n’est pas une gageure, c’est au moins un défi.

Le défi à relever pour aller au-delà de la situation résultant de la mise en place de la « force d’interposition ». Interposition en l’occurrence entre l’état républicain légitime et les bandes armées qui n’ont d’autre légitimité que celle de leurs armes !

… Sans compter que la crise, commencée depuis 1999 avec les démêlés Bédié-Ouattara, a dévoilé que lorsqu’un candidat « d’opposition », lors d’élections africaines, a la faveur de la « communauté internationale » et des médias (qui ne négligent rien en sa faveur), c’est qu’il a les mêmes positions économiques que son concurrent « usé »… Il suffit qu’on lui trouve toutes les vertus de la bien-pensance parisienne, pour en faire un candidat de la « post-françafrique » ! – quitte à calomnier médiatiquement  tous les autres.

C’est ce qui fait craindre pour l’avenir : je crains que le bras de fer Gbagbo-Françafrique, qui a été une occasion unique en Afrique, n’ait trouvé ses limites.

Une fenêtre de tir vers un renouveau en Afrique – auquel la France aurait déjà pu oser ne pas s’opposer – avait pourtant été ouverte après l’élection de 2000. Ou bien il n’est toujours pas trop tard, ce que pourraient dire les élections à venir, ou bien il faudra se contenter d’espérer la prochaine ouverture. Reste que l’histoire est écrite, qui ne pourra être effacée : quelque chose à bien eu lieu, un autre possible s’est esquissé.

5. Que penses-tu des blogs africains ?

Je suis ravi. L’ouverture de blogs ivoiriens est un des éléments qui ont contribué à la réduction de mes productions de blogeur. En 2004, j’étais, à ma connaissance, le seul blogeur écrivant sur la « crise ivoirienne » ! Je publiais alors, outre mes analyses, des articles de journaux ivoiriens (ou autres, comme par exemple ceux du journal burkinabé San Finna) – déjà publiés sur le net, mais de la façon éphémère des journaux.

Je publiais notamment des textes de Théophile Kouamouo, jusqu’au jour où il s’est mis à bloguer. : il me suffisait désormais de faire des liens. Puis sont apparus aussi Saoti, le blog « couper-coller » de CC, Yoro, Y-voir-plus, le tien, etc. (Je limite ma liste qui serait trop longue ! Voir les liens – non exhaustifs ! sur mon blog.)

Une véritable libération de la parole en Afrique – une véritable promesse.

6. Que penses-tu des récents travaux entrepris en Côte d’Ivoire par Israël Yoruba et Théophile Kouamouo pour la vulgarisation des blogs dans ce pays ?

Leur travail est évidemment, et en tête, dans cette promesse de la libération de la parole, qu’ils promeuvent de façon efficace et précieuse. Le nombre des blogs est déjà considérable : comme je viens de le dire en ne citant que les plus anciens, on ne peut déjà plus être exhaustif.

Et quand on sait le rôle que le débat par la plus et le clavier joue comme alternative à des crises pouvant devenir plus… physiques, comment le dialogue nuance les pensées, et, en même temps permet de dénoncer ce qui n’a pas lieu d’être, il y a tout lieu de s’en réjouir.

Entretien réalisé par

Raphaël ADJOBI

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14 janvier 2009

Entretien avec Guy Everard M'Barga

            Entretien avec Guy Everard  M’barga

                                          Auteur du blog

                        « Noirs d’Amérique Latine »

Afin de permettre aux uns et aux autres de mieux connaître des blogueurs africains ou afrodescendants dont les travaux retiennent mon attention, j’ai décidé d’ouvrir une rubrique « Entretien ». Mon premier invité est Guy Everard M’barga, Camerounais, auteur du blog « Noirs d’Amérique Latine ». Merci à Mouélé Kibaya de m’avoir suggéré l’idée.

1. Derrière le blog « Noirs d'Amérique Latine », qui est Guy Everard Mbarga dans le quotidien ?

Guy_Everard_Nvo

J’exerce le métier d’enseignant à Montréal où je vis avec mon épouse et ma fille. Je suis très passionné par la diaspora africaine issue de l’esclavage en Amérique Latine particulièrement, et ayant fait des études en Langues Étrangères, j’en profite pour emmener d’autres, Africains ou afrodescendants francophones principalement, à jeter un œil sur les Afrodescendants d’Amérique Latine dont on parle si peu.

2. Quel intérêt les Africains peuvent-ils tirer des actualités des Noirs d'Amérique Latine que vous traduisez ?

Les intérêts sont multiples, à la fois culturel, spirituel, intellectuel, historique, social, politique et même économique. Nous sommes dans un monde où l’information, avec en plus Internet, permet une plus grande ouverture au monde, à d’autres horizons, à d’autres rêves. Prenons simplement les points de vue intellectuel, culturel, spirituel et historique, il est fort intéressant pour un Africain, un noir de connaître le vécu historique et présent des Afrodescendants. Pourquoi en tant qu’Africain je me préoccuperais plus du sort de telle population au Moyen Orient plutôt que de celui de personnes qui me ressemblent en Amérique Latine. Les télénovelas d’Amérique Latine sont populaires en Afrique, mais à part celles qui parlent de l’esclavage, il y en a très peu qui abordent les problèmes spécifiques vécus par les populations d’ascendance Africaine qui y vivent, soit environ 150 000 000 de personnes. Le blog des Noirs d’Amérique Latine essaie de rendre accessible en Français d’autres informations sur ses populations. L’objectif est en fait de briser le mur linguistique qui existe et qui empêche aux Africains en Afrique d’accéder à cette information. Lorsque les moyens me le permettront, je pense avec d’autres créer un site d’information totalement axé sur cette thématique. Personnellement, avant de m’y intéresser, je savais très peu de choses sur cette population. Mais quand on va en profondeur, ne serait-ce que du point de vue culturel, on en sort avec un plus. En résumé, l’information publiée sur le blog est une première étape pour susciter un intérêt qui me semble à priori naturel. Après, c’est à chacun d’aller plus loin, en décidant par exemple de voyager dans ces pays, d’y aller étudier, de créer des liens culturels, économiques, académiques etc. Au niveau du continent, l’Afrique brille en Amérique grâce à ces afrodescendants et à leurs contributions apportées de l’Afrique et adaptées là-bas. De la même manière que malgré l’image négative de l’Afrique, un grand nombre d’Afrodescendants d’Amérique revendiquent avec fierté leurs origines, les Africains peuvent tirer ne serait-ce que de la fierté pour les multiples accomplissements de cette diaspora dans ce continent. Mon avis est que l’Afrique aurait beaucoup à gagner en (re)créant des liens avec cette diaspora, en la valorisant, en lui octroyant des avantages en Afrique, en la privilégiant par rapport à toute autre population non africaine ou afrodescendante.

3. Vous êtes totalement absent de la communication entre les blogueurs africains. Même les commentaires ne vous font pas réagir ; sauf quand ils viennent du continent américain. Est-ce un choix délibéré ?

Je suis plutôt quelqu’un d’assez discret en général. Si je ne communique pas avec d’autres blogueurs, c’est simplement parce que je ne suis pas sollicité et puis, il faut que ce soit utile. J’essaie de laisser mon travail et les traductions que je mets en ligne communiquer en quelque sorte le message que je souhaite faire passer en tant que blogueur. Concernant les réponses aux commentaires, mon observation des blogs en général me laisse constater que les auteurs ne réagissent pas toujours aux commentaires, et très souvent quand ils le font, c’est pour censurer ou pour avertir. Mon rôle selon moi est de mettre à la disposition des lecteurs intéressés des informations traduites vers le Français et qui sont à priori inaccessibles dans cette langue. La plupart des lecteurs se contentent de lire, d’autres prennent le temps de réagir. Si les gens s’adressent directement à moi ou posent des questions auxquelles je peux répondre, je le fais sans problème. Mais il arrive par exemple que les gens ne se rendent même pas compte que je fais des traductions d’articles et dans leurs commentaires, ils me posent des questions comme s’ils s’adressaient à une personne dont on parle dans l’article. En bref, le choix n’est pas délibéré, c’est juste une façon de faire qui ne résulte pas d’une réflexion stratégique.

4. Quelle idée avez-vous des blogs en général et en particulier ceux tenus par les Africains ?

C’est une question assez difficile, parce que je ne veux pas paraître prétentieux. Le blog que j’anime par exemple ne ressemble en rien à la majorité de ceux qui existent. La plupart des blogs sont liés à l’actualité en général, celle que l’on retrouve dans les grands médias. Les blogueurs ne font qu’ajouter leur opinion. Mais on a l’impression de retrouver la même chose un peu partout. Très sincèrement, je trouve qu’il y a un peu de saturation au niveau des blogs en général. Ils sont très rares les blogs dans lesquels on retrouve une certaine originalité dans le contenu, une thématique qui sort de l’ordinaire. En toute modestie, je suis bien heureux de constater que le mien est radicalement différent à tout point de vue. J’ai vraiment l’impression de ne pas faire la même chose que les autres, je donne très peu d’opinions savantes par exemple. Je pense en bref que les meilleurs blogs sont ceux qui sont originaux, qui traitent de sujets qui ne sont pas les plus populaires, ces sujets là qui font la une de la plupart des grands médias au niveau mondial ou en Afrique par exemple. Je ne veux restreindre la liberté d’être blogueur d’aucun africain, mais je pense que quitte à ce qu’il y en ait plein, il faudrait qu’ils trouvent des formules plus originales pour que ce ne soit pas rébarbatif.

5. Les articles que vous traduisez parlent beaucoup de « la diversité » comme en France. Le besoin d'une plus grande représentation de la minorité afrodescendante dans les paysages social et politique incite-t-il les Latinoaméricains à valoriser la part héritée de l’Afrique ou à vouloir la gommer par une quelconque forme « d’intégration » ?

La question nécessite vraiment l’analyse d’un spécialiste, ce que je ne prétends pas être. Mais, mes observations suite à mes nombreuses lectures me laissent penser subjectivement qu’on retrouve les deux attitudes. Mais, vous savez, quoiqu’il arrive, on a beau vouloir s’intégrer, il y a toujours quelque chose qui fait que vous êtes différent des autres. Malgré les siècles de présence des noirs en Amérique en général, on en est encore à parler de leur intégration.  Simplement parce qu’ils dépendent des autres, de la place que les autres veulent bien leur laisser. Le combat que les noirs mènent aujourd’hui pour se faire une place égale à celle des autres ethnies présentes dans les pays d’Amérique est le même que les premiers esclaves ont mené. C’est dire que malgré la fin de l’esclavage, ils sont toujours à la recherche d’une certaine liberté, ce mot signifiant pour moi le fait de ne pas dépendre totalement de la bonne volonté des autres groupes ethniques du point de vue de l’éducation, de l’emploi, de la place dans la société, du développement économique, académique, intellectuel, culturel et politique. Le problème de leur représentation est assez complexe, et strictement de ce point de vue, ils n’ont pas nécessairement besoin de revendiquer leurs origines africaines. Mais ce qu’on observe c’est qu’il existe de plus en plus de communautés d’afrodescendants qui se regroupent en revendiquant leur statut de minorité afrodescendante, spécifique et qui nécessite une attention particulière des états pour leur permettre de goûter à un mieux être en général. Je dirais qu’actuellement, il est beaucoup mieux en Amérique Latine de revendiquer que l’on est Afrodescendant que de vouloir le cacher ou le gommer. Mais quelque soit l’époque, un grand nombre d’Afrodescendants ont toujours revendiqué haut et fort leur part héritée de l’Afrique.

Entretien réalisé par

Raphaël ADJOBI

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