Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

24 février 2014

Où étaient les Français dits de souche pendant la seconde guerre mondiale ? Notre France est d'origine étrangère !

     Où étaient les Français dits de souche

           pendant la seconde guerre mondiale ?                                    

Soldats coloniaux 0002

Après le livre de Jacques Lusseyran (Et la lumière fut) qui dévoile que la résistance française n'était pas un mouvement de masse mais le travail de quelques activistes réunis au sein de groupuscules traqués par la police allemande et le régime officiel Français (Vichy), voici qu'Edwy Plenel vient enfoncer le clou en soulignant la maigre contribution des Français dits de souche à la libération de la France en 1945. En d'autres termes, la grande majorité des français qui rejettent aujourd'hui tous ceux qui n'ont pas une couleur de peau semblable à la leur sont des planqués ou des fils de planqués durant la seconde guerre mondiale.

Il suffit de regarder la réalité de la France en face pour comprendre qu'il ne pouvait pas en être autrement à cette époque. D’abord, l’armée française était restée fidèle à Vichy et n’a participé en aucune façon à la libération du pays. Ensuite, 80 à 90% des français qui chantent la Résistance et qui croient que leurs parents ou grands-parents sont des résistants sont des menteurs ou des incultes ! Ils ne connaissent pas notre histoire parce que l'Education nationale n'enseigne pas encore la vérité sur ce chapitre. « Ce placard mémoriel » reste à ouvrir ! Selon jacques Lusseyran, pendant la seconde guerre mondiale, au moins 50% des Français étaient des « traitres […] pires que la gestapo » ! Et le reste de la population était constituée de « la masse informe des hésitants, de tous ceux qui approuvaient ce que nous faisions et se gardaient bien de le faire » ; ce sont ceux-là que l'on appelle communément « les planqués ». C'était cela la France ! Et la France raciste d'aujourd'hui – qui descend dans les rues pour crier sa colère contre « l’immigration, l’islamisation de la France et le remplacement de la population » - est constituée des enfants des « traites » et des « planqués » qui ont laissé la défense de la mère patrie aux soldats des colonies quand il fallait aller au feu. Il convient donc de retenir une fois pour toutes que ce sont les parents de ceux que l’on montre aujourd’hui du doigt qui ont permis à Charles de Gaulle de gagner son pari : c'est-à-dire de s'asseoir à la table des vainqueurs et non pas apparaître comme le pion des Anglais et des Américains qui ont volé au secours de la France. Edwy Plenel a donc raison de rappeler cela à la France raciste et ignorante de son histoire. Il rejoint ainsi Gaston Monnerville, ce métis guyanais qui fut durant plus de vingt ans le président du Senat français. « Sans l’empire, disait Gaston Monnerville le 15 mai 1945, la France ne serait qu’un pays libéré. Grâce à l’empire, la France est un pays vainqueur ».           

                                   "Notre France est d'origine étrangère"

                                          (Edwy Plenel / 19-02-2104)           

"La question coloniale est au coeur de notre présent, parce qu'elle est un noeud qui n'est pas dénoué. Nous avons dénoué ce placard à mémoires qui est celui de Vichy et de la collaboration, de la contribution des officiels sur le génocide. Mais il en est un autre qu'il faut dénouer, ouvrir, regarder en face, car sinon les monstres continueront à s'ébattre dans nos rues et à brandir la haine de l'autre, la hiérarchie des cultures, des religions, des civilisations, etc... C'est la question coloniale qui nous caractérise, qui est au cœur de la diversité de notre peuple, qui est au cœur de notre relation au monde. Car nous sommes faits de cette diversité.  

            Nous sommes d'ailleurs la seule ancienne puissance coloniale à avoir toujours - sur à peu près tous les continents - une présence coloniale encore aujourd'hui. Alors affronter cela (la question coloniale), c'est assumer un imaginaire qui combat ceux qui aujourd'hui essaient de rabaisser la France.

            Je dis souvent que notre France est d'origine étrangère... Je m'explique ! Savez-vous qu'au 31 juillet 1943, sur l'ensemble des Forces Françaises Libres - je parle donc de la deuxième guerre - on comptait 66% de soldats coloniaux, 16% de légionnaires - la plupart étrangers - et seulement 18% de Français de souche ? (selon les termes de l'époque qui font hélas retour !).  

            Sans compter la résistance intérieure où les étrangers - les STPMOI (M.O.I pour « main d'Oeuvre Immigrée »), les Républicains espagnols - étaient en grand nombre, les troupes militaires qui vont permettre au général de Gaulle de réussir son pari politique en plaçant la France à la table des vainqueurs en 44-45, alors que la perdition morale de ses élites dirigeantes dans la collaboration aurait dû logiquement la mettre dans le camp des vaincus avec cette droite maurassienne qui aujourd'hui fait retour... eh bien, ces troupes (françaises libres) venaient à plus de 80% des ailleurs coloniaux et des lointains étrangers !  

            Sans eux, sans ces diverses humanités portées à son secours, la France ne serait pas devenue depuis l'après-guerre mondiale - sur le papier constitutionnel - une République démocratique et sociale.

            Il ne s'agit pas de repentance. Il s'agit de reconnaître la France telle qu'elle est, telle qu'elle vit ! Et cette question de mémoire, cette question actuelle est au cœur de notre question sociale ; c'est accepter la diversité de notre peuple dont il est question. […]" 

Edwy Plenel          ° La libération de Paris volée à l'armée de l'empire

Mercredi 21-02-2014 sur Radio France Culture

Raphaël ADJOBI (pour l'introduction)

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12 février 2014

Et la lumière fut (Jacques Lusseyran)

                                          Et la lumière fut

                                         (Jacques Lusseyran)

Jacques Lusseyran 0001

            Si ce livre se présente de toute évidence comme un témoignage supplémentaire à verser au compte de la Résistance française durant la seconde guerre mondiale, il est avant tout le récit des vingt premières années d'un aveugle qui a eu le bonheur de ne pas vivre comme un aveugle ordinaire. Si son engagement dans la Résistance occupe ici une grande place, ce qui retiendra l'attention c'est le travail de conquête de la vie et du monde extérieur entrepris par Jacques Lusseyran après avoir perdu la vue dans un accident au collège. 

            Parler de reconquête du monde extérieur est en effet la grande leçon qui nous fait comprendre le fonctionnement d'une personne qui a perdu la vue. Un fonctionnement qui ne va pas de soi, puisque tous les aveugles n'arrivent pas au même degré d'exploitation de leurs sens, souvent par manque d'éducation ou d'expérimentations. 

            Avec Jacques Lusseyran, on découvre comment l'aveugle voit. Oui, l'aveugle voit le monde extérieur, grâce à une démarche extraordinaire ! Après avoir vainement cherché à se projeter en avant pour appréhender les objets à la manière des voyants, c'est par un mouvement d'intériorisation du monde qu’il a découvert que celui-ci se reflète en lui. Oui, ce mouvement d'intériorisation lui permet de voir le monde dans un flot de lumière et de couleurs encore plus éclatant que celui des voyants. Non, il n'y a pas « un monde unique, le même pour tous ! » qui laisserait croire que « tous les autres mondes seraient des illusions rétrogrades ! ».  Outre cela, Jacques Lusseyran est très bien placé pour nous confirmer à quel point la perte d'un sens met tous les autres en branle et les aiguise à un degré qu'aucun voyant ne peut soupçonner.  

            C'est pourquoi la deuxième leçon que l'on peut retenir de son expérience semble s'adresser particulièrement aux parents qui auraient un enfant aveugle : il faut absolument éviter de protéger excessivement ces enfants ! Un enfant aveugle est capable de faire exactement tout ce que font tous les enfants du monde si on leur en donne l'occasion. Un enfant aveugle trop protégé demeure aveugle et triste. La trop grande prévenance l’enferme à jamais dans une bulle et tue ses sens et donc ses capacités. 

            Quant au reste du livre, il nous donne une vue très réaliste de la Résistance française au nazisme. En effet, à dix-sept ans, Jacques Lusseyran l’aveugle était devenu le chef d’un réseau de résistants ! Si presque tous les Français qui ont traversé la période 1939 à 1945 se vantent d’avoir été de la Résistance, à la vérité, selon lui, la moitié de la population était faite de traîtres ; des « traîtres involontaires » que la peur affolait et rendait pires que les traîtres professionnels. « Constatation déplaisante, mais qu'il fallait bien avaler : la moitié de Paris était faite de ces gens-là. Ils n'avaient pas d'intentions criminelles ; ils n'auraient pas fait, comme on dit, de "mal à une mouche". Mais ils protégeaient leur famille, leur argent, leur santé, leur situation, leur réputation dans l'immeuble. [...] Et ils étaient pires que la Gestapo ». Pour ces gens-là, les résistants étaient des « terroristes » ! (p. 178) Afin de nous convaincre que la Résistance était loin d’être un mouvement populaire, il fait deux observations édifiantes : « les quatre cinquièmes de la Résistance en France étaient composés d'hommes qui avaient moins de trente ans ». L'explication est simple : les plus de trente ans avaient peur pour leur femme, leur position, leur vie ! Il note aussi que pendant l'année scolaire 1941-1942, à Louis-le-Grand, dans ces "classes d'élite", sur quatre-vingt-dix garçons, seuls six entrèrent dans la Résistance ! 

            Et la lumière fut est donc un livre à deux facettes : d'une part, une prodigieuse expérience humaine qui nous fait découvrir qu'un aveugle peut parler des gestes caractéristiques des personnes qui l’entourent, de leur teint, de la couleur de leurs cheveux, de leur beauté, de leur élégance ou de leur maladresse physique ! Un aveugle sait mieux que quiconque à quel point notre voix traduit et trahit nos émotions, nos sentiments et toute notre personnalité ! D'autre part ce livre est le témoignage d'un militantisme qui nous fait oublier la barrière de la cécité. On comprend bien en le lisant que la Résistance française n'a jamais été un phénomène de masse mais l'esprit d'entreprise et de courage de quelques individus qui savaient très bien qu'ils risquaient leur vie à essayer de contrecarrer la machine allemande. Et cet esprit d'entreprise et de courage, un aveugle en était capable. 

Raphaël ADJOBI

Titre : Et la lumière fut, 282 pages

Auteur : Jacques Lusseyran

Editeur : Les Editions du Félin, décembre 2012

Posté par St_Ralph à 17:36 - Mémoires et biographies - Commentaires [2] - Permalien [#]