Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

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22 mai 2014

La haine persistante à l'encontre de Christiane Taubira (par Edwy Plenel)

  La haine persistante à l'encontre de Christiane Taubira

                                     (par Edwy Plenel)         

            Que de fois j'ai nourri le projet de rédiger une défense de Christiane Taubira ! Mais après le billet réalisé sur son livre - billet dont la première moitié porte l'empreinte de mes sentiments personnels - j'y ai totalement renoncé. C'est donc avec un réel plaisir que j'ai écouté la belle apologie de cette dame réalisée par Edwy Plenel sur la radio France Culture le 14 mai 2014. Le détour par l'histoire que fait le directeur du journal en ligne Médiapart permet d'avoir à la fois une image digne et admirable de Christiane Taubira et un portrait exact de la France haineuse qui subsiste encore parmi nous.        

Christiane Taubira 0003

            J'ai sous les yeux un numéro de la revue Tropiques. La revue célébrée par le surréaliste André Breton. Cette revue qu'au cœur des années noires du siècle passé Aimé Césaire et son épouse animaient à Fort-de-France en Martinique. 

            C'est le dernier numéro ; le numéro de septembre 45, au moment où Aimé Césaire va définitivement entrer en politique, devenir député et maire de Fort-de-France. Et c'est un numéro qui s'ouvre sous la plume de Césaire par un hommage et un dossier à Victor Schœlcher, l'homme dont le nom est associé à l'abolition de l'esclavage sous la deuxième République en 1848.

            Le texte de Césaire commence ainsi. Il évoque ce fait que de 1918 à 39, avant l'affaissement de 40, la démocratie a été bien malade. Et pas plus qu'on n'hésitera sur cette constatation, on n'hésitera sur le diagnostic, poursuit-il.

            Quel est ce diagnostic ? "Une démocratie malade. Je veux dire une démocratie Républicaine, encore de forme certes, mais méfiante d'elle-même, incertaine d'elle-même et de ses principes. Une démocratie en rupture de mystique. A mes yeux, poursuit Césaire, le signe le plus immédiatement éloquent de cette maladie est que de 1918 à 1939, tout s'est passé comme si la République avait honte de ses grands événements ou de ses grands hommes ; qu'elle avait honte de la Convention, qu'elle avait honte de Robespierre, qu'elle avait honte de la Commune".

            Et Césaire du coup de célébrer celui qui était pour lui à ce moment-là l'honneur de la République, au moment où il allait se battre pour l'égalité entre les peuples d'Outre-mer et ceux de la France dite métropolitaine, de célébrer Victor Schœlcher en disant que c'est une conscience, que c'est le symbole de l'honnêteté, que c'est l'homme du courage. C'est l'homme qui défend un principe contre les intérêts. En l'occurrence les intérêts des colons.

            Et dans ce dossier, on trouve collecté par Césaire des exemples de la haine qui a déferlé autour de cet homme. Quelques citations : "Pas un Français né aux colonies ne pourrait prononcer ce nom de M. Schœlcher sans haine et sans mépris". Mieux encore, voici Schoelcher vu par les esclavagistes : "M. Scholecher a les oreilles pointues et détachées, le nez crochu et pointu, la peau de la figure jaune étirée dans le sens de la longueur. C'est un diable de pacotille".

            Alors, je vous rappelle tout ça pour que vous vous interrogiez sur le sens dans nos temps de démocraties bien malades, en apparence républicaines - pour faire écho au mot de Césaire - où la haine entoure une personne depuis deux ans : Christiane Taubira, encore pour l'heure ministre de la Justice.

            Cette haine récurrente, cette haine insistante qui hier la faisait traiter  de guenon à laquelle on offrait des bananes et qui aujourd'hui fait que, pendant quelques jours - avec des médias complaisants - une polémique sur une histoire de Marseillaise qu'elle a écoutée plutôt que chantée, serait l'enjeu essentiel de la politique française. 

            Que dit cette haine ? Elle dit la haine de la Liberté. Car oui, c'est une femme libre. C'est une femme courageuse. C'est une femme à part, une femme inclassable, une femme fière : fière d'être noire, fière de son itinéraire, fière de ses convictions anticolonialistes. 

            Mais plus essentiellement, au-delà de la personne - et en ce sens nous sommes tous concernés - c'est une haine de la République à travers son moteur essentiel : l'Egalité. Car c'est de cela que politiquement Christiane Taubira fut le symbole lors du débat sur le mariage dit pour tous ; cette idée de l'égalité des droits, des possibles à conquérir, à élargir sans cesse.

 

Christiane Taubira II 0003

           Et ce n'est pas un hasard si la récente polémique a tenté d'effacer ce fait qu'au même moment des forces d'extrême droite - de droite extrême - voulaient relativiser les commémorations de l'abolition de l'esclavage justement. Car la République est indissociable du combat contre l'esclavage. Sous la première République, et c'est Napoléon qui l'a rétabli, cet esclavage. Et sous la deuxième République, c'est évidemment Schœlcher... c'est l'idée de combattre les intérêts, de combattre les conservatismes, de combattre la résignation. La République, vivante, c'est dire non à cet état de fait et dire oui au mot de l'Egalité. L'Egalité, c'est le cœur de la République. La Liberté, ça peut être la liberté de s'enrichir et de créer des inégalités. La Fraternité, ça peut être le fait de choisir ses frères et d'en exclure d'autres. L'Egalité, c'est le moteur, c'est la dynamique, c'est le mouvement.

            Alors, méfiez-vous ! Entendez bien ce qui se dit là, maintenant ! Quand vous entendez certains - y compris dans nos débats publics - qui disent "la République ! les Républicains !" Ecoutez-les bien ! Car quand on vous dit que la République c'est l'ordre, c'est le conservatisme, c'est l'immobilisme, on ne vous parle pas de la République. La République, c'est le mouvement, c'est l'invention.

             La République, ce n'est pas chanter la Marseillaise ! Ah, sous Vichy, ils ont d'abord gardé la Marseillaise comme ils ont gardé le drapeau tricolore. En revanche, ils ont changé la devise Liberté, Egalité, Fraternité pour la remplacer par Travail, Famille, Patrie !

            Alors oui, honneur, honneur à Christiane Taubira, et honte, honte à ceux qui l'accablent, qui la calomnient. Car en visant cette femme, cette femme digne, cette femme courageuse, cette femme à part, c'est la République qu'ils accablent, et c'est l'Egalité qu'ils combattent.

Edwy Plenel (Directeur de Médiapart sur France Culture le mercredi 14 mai 2014) 

Transcription de Raphaël ADJOBI 

     °Edwy Plenel 2 hommages

Posté par St_Ralph à 19:14 - Portraits, entretiens - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

  • J'ai laissé un commentaire ici il y a près d'une semaine, samedi dernier je crois, mais depuis mon téléphone portable, et apparemment il y a eu un souci de transmission. Je disais en un mot que voir parmi les plus hauts responsables de la République une femme noire, et en plus compétente est une chose à laquelle nombreux ont du mal à se faire car ils estiment que compétence et excellence sont le propre des Blancs. Jamais on a trouvé à redire quant à ses capacités, forcément on est obligé de lui trouver des poux quelque part pour pouvoir la descendre de ce piédestal où elle brille trop à leur goût. Alors on crie : "elle n'a pas chanté la Marseillaise !" ou "elle est noire", comme si le fait d'être noire était une tare, une tache pour la République.

    Posté par Liss, 30 mai 2014 à 10:43
  • Oui, Liss, parce qu'on ne trouve rien à redire quant à ses capacités, on lui cherche des poux ! C'est bien cela. Avant Edwy Plenel, une seule fois j'ai entendu un journaliste (sur France Inter) prendre la défense de Christiane Taubira. Que c'est maigre ! Quelle est triste l'image de la France qui se veut fraternelle !

    Posté par St-Ralph, 30 mai 2014 à 21:43
  • Eh! oui...

    Quand, en 2007, Nicolas Sarkozy avait nommé Rachida Dati à la Chancellerie, en interne, ça avait été un véritable tollé, en guise de réponse !
    Comment donc ? Une Bougnoule à un poste aussi prestigieux ? Une fille de Bicots, garde des Sceaux ? Pour eux et elles, ça n’était tout simplement pas possible car cela est une vraie chasse gardée pour eux, leurs ancêtres et leurs descendants. C’est comme cela qu’on conçoit les choses en général et en particulier au sein de cette instance quasiment sanctuarisée.
    Le fait que François Hollande fasse une sorte de rebelote en confiant cette fois les Sceaux à une Noire, c’est un scorpion de plus dans la gorge de ces racistes qui ne se cachent pas et, bien au contraire, assument publiquement cela, même si au regard de la loi qu’ils ont eux-mêmes votée, c’est un délit.
    Ainsi soit-il…

    @+, O.G.

    Posté par Obambe Ngakoso, 02 juin 2014 à 22:13
  • Crois-moi, mon cher Obambé, que si j'ai pris soin de mettre par écrit les propos d'Edwy Plenel, c'est parce que je vois les choses exactement comme toi et parce que je voudrais que tout le monde puisse lire et relire un compte rendu exact d'une vérité historique. Les paroles s'envolent, les écrits restent !

    Posté par St-Ralph, 03 juin 2014 à 22:09
  • Merci Monsieur Edwy Plenel pour cet hommage à une femme de mérite dotée d'un courage sans pareil.
    Il a fallu du courage à Madame TAUBIRA pour siéger au milieu des loups.
    Merci à Toi mon ami de nous avoir permis de prendre connaissance de ce bel hommage fait à cette femme qui aime si fort sa patrie et qui le prouve jour après jour n'en déplaise aux français qui se croient de souche !!!! ....

    Posté par Amélie, 07 juin 2014 à 03:56
  • Merci Amélie ! J'espère que de nombreux Noirs liront ce texte et se sentiront consolés par les paroles rafraîchissantes d'Edwy Plenel.

    Posté par St-Ralph, 07 juin 2014 à 09:39

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