Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

12 octobre 2018

Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux ? (Frans De Waal)

                             Sommes-nous trop "bêtes"

    pour comprendre l'intelligence des animaux ?

                                       (Frans De Waal)

Sommes-nous trop bêtes

            Lire ce livre en ayant constamment à l'esprit que les réflexions et les conclusions de l'auteur, visant la destruction des préjugés enracinés dans l'esprit de bon nombre de scientifiques à l'encontre des animaux, peuvent aussi servir à détruire ceux que perpétue l'homme blanc à l'égard du Noir lui confère une dimension sociologique extraordinaire. En effet, on découvre dans Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux toutes les réticences, toutes les conclusions hâtives et méprisantes, tous les dénigrements dont les penseurs et les philosophes des XVIIIe et XIXe siècles ont fait montre à l'égard des Noirs dans le comportement des hommes de science à l'égard de l'intelligence animale.

            Nous savons tous que durant les siècles de la déportation des Africains dans les Amériques, l'homme blanc avait considéré que le Noir n'était pas doué d'intelligence et avait déclaré sa proximité avec les animaux certaine. Et lorsqu'il a daigné lui concéder cette capacité qu'il estimait le signe distinctif de l'humain, il a jugé cette intelligence inférieure à la sienne. Aujourd'hui encore, de nombreuses personnes blanches sont convaincues que certaines activités intellectuelles ne sont pas à la portée des Noirs. De même, dans les milieux scientifiques, nombreux sont ceux qui refusent aux animaux la cognition ("transformation mentale de sensations en compréhension de l'environnement et l'application adaptée à ce savoir"). En d'autres termes, les animaux ne sont pas doués d'intelligence ; ils sont incapables de traiter mentalement des informations.

            Frans De Waal montre dans ce livre que chaque fois que les expériences viennent remettre en question leur croyance, des scientifiques minimisent les résultats et concluent invariablement que cette intelligence n'est pas à la hauteur de celle de l'humain. Et pourtant, dans bien des domaines, les singes ont montré leur supériorité dans le traitement de l'information pour résoudre des problèmes. Selon lui, l'ego humain est la principale entrave aux progrès de la science objective. De toute évidence, l'homme n'a pas l'esprit assez ouvert pour accepter que d'autres espèces aient une vie intérieure. Aussi il refuse de croire que les animaux réfléchissent avant d'agir, qu'ils savent ce que les autres savent, qu'ils ont des talents politiques pour dissimuler leurs intentions ou amener les amis de leurs rivaux à les suivre. Une foule d'expériences montrent des talents liés à l'intelligence et font de ce livre une mine de connaissances que l'on découvre avec plaisir et émerveillement.

            Ce qui dérange les humains, dit l'auteur, c'est de savoir qu'ils sont de grands singes modifiés. Quelle erreur pour l'homme de continuer à croire qu'il a le monopole de l'intelligence et que les animaux n'agissent que par l'apprentissage ! Selon lui, la cognition pure que l'homme s'attribue est un fruit de l'imagination. Elle n'existe pas ! «La cognition suppose toujours une collecte d'information». L'apprentissage est donc une composante essentielle de la cognition. Chose que David Hume avait déjà comprise au XVIIIe siècle : «D'après la ressemblance des actions extérieures des animaux avec celles que nous accomplissons nous-mêmes [...] aucune vérité ne me paraît plus évidente que de dire que les bêtes sont douées de pensée et de raison tout comme les hommes» (p. 339).

            L'homme - ou l'homme blanc - a donc tort, selon l'auteur, de se placer au centre du monde et de se croire la mesure de toute chose. «Il y a encore plus honteux que cette manie humaine de se frapper orgueilleusement la poitrine - autre comportement typique des primates - c'est la tendance à dénigrer l'autre», ajoute-t-il. Aussi remet-il très souvent en question certains tests des scientifiques qui leur permettent d'asseoir la suprématie humaine. En effet, de même que les colons n'usaient que de «la langue du contrôle et de la domination» avec les Noirs, c'est par la violence et en captivité que les hommes testent l'intelligence des animaux. «Le QI humain lui-même est controversé, signale-t-il, en particulier quand on compare des groupes culturels ou ethniques». Et il affirme clairement que si nous ne comprenons pas les autres, le problème ne vient pas simplement d'eux ; il vient aussi de nous, de nos méthodes d'approche. Pour lui, une chose est sûre : il faut être à la fois ingénieux et respectueux pour comprendre l'autre.

Raphaël ADJOBI

Titre : Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux ? 348 pages ; traduit de l'anglais (E.U) par Lise Chemla et Paul Chemla. « »

Auteur : Frans De Waal

Editeur : Les Liens qui libèrent, 2016 ; collection Babel Essai.

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30 août 2018

Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs, conseils aux parents (Annick Dzokanga)

 Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs

                                     Conseils aux parents

                                       (Annick Dzokanga)

Annick Dzokanga

            Dans tous les établissements scolaires français, les hauts faits des femmes et des hommes qui se sont illustrés dans le passé sont enseignés aux enfants et aux jeunes ou constamment exposés sous leur regard. De la même manière, c'est la misère des Noirs - particulièrement ceux d'Afrique - qui est toujours enseignée ou exposée aux yeux de tous afin d'imprimer dans l'esprit de chacun leur état d'éternels nécessiteux. C'est donc ainsi que dans toutes nos écoles, nos collèges et nos lycées, nos enfants noirs et blancs sont sommés de se reconnaître et de reconnaître l'autre. Ce constat, c'est celui que font de nombreux citoyens noirs et quelques associations qui militent pour l'enseignement de la contribution des Noirs à l'Histoire de France, parce que conscients du fait que c'est la meilleure façon de conduire les enfants noirs à se détester et à valoriser la civilisation blanche. Dès les premières pages de ce livre, c'est aussi le sentiment qu'exprime clairement Annick Dzokanga.

            Au-delà donc de sa volonté d'inciter les familles françaises noires ou mixtes à ne pas négliger l'enseignement des hauts faits des civilisations africaines ainsi que les figures noires illustres à leurs enfants, ce qui retiendra l'attention du lecteur, c'est l'interpellation de tous les Noirs quant à la preuve du sentiment positif qu'ils ont de leur peau. En d'autres termes, ce sont les exemples positifs susceptibles de valoriser la couleur de leur peau - preuve qu'ils l'assument sans complexe - et de donner par la même occasion une image positive et rassurante du Noir à leurs enfants qu'Annick Dzokanga demande aux parents. En effet, selon l'auteure - et on ne peut qu'être d'accord avec elle - vos enfants seront bien armés pour vivre parmi les Blancs si, avant tout, vous assumez la couleur de votre peau, la crêpure de vos cheveux, si vous connaissez l'histoire de vos ancêtres et de vos aïeux au point de les opposer aux préjugés érigés en savoirs parmi vos compatriotes blancs.

            Certes, si la lecture de ce livre est facilitée par son organisation en une multitude de chapitres permettant un retour rapide aux textes qui auront retenu votre attention, il n'est pas exempt de nombreuses coquilles. Parce qu'édité à compte d'auteur, il n'a pas bénéficié de l'aide d'un professionnel de l'édition. Le lecteur ne devra donc pas être trop exigeant avec l'auteure sur ce chapitre. La grande faiblesse de ce livre, selon nous, tient non seulement au retour incessant de thématiques déjà abordées mais encore à cette tendance de l'auteure à prendre les adultes par la main pour leur apprendre à marcher. On aurait aimé demeurer avec elle dans la réflexion et les interrogations qui rendent ce livre plaisant.

            Malgré ces éléments qui ne sont pas en faveur de son premier essai, le lecteur appréciera la franchise, voire l'audace d'Annick Dzokanga sur certains faits de notre société. Par exemple, pour elle, tous les enseignants blancs convaincus de la supériorité de leur "race" ne peuvent qu'être consciemment ou inconsciemment méprisants et brutaux à l'égard de leurs élèves noirs. Ce livre est donc un miroir qu'elle leur tend. Nous pouvons aussi vivement recommander Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs  à toutes les jeunes filles et femmes noires aux cheveux raides, c'est-à-dire qui portent des perruques ou des mèches. Si vous en connaissez, offrez-leur ce livre comme un miroir pour susciter le débat. C'est dire que sur bon nombre de sujets, le lecteur ne pourra que dire bravo à l'auteure qui est tout à fait convaincante.

Raphaël ADJOBI

Titre : Elever des enfants noirs ou métis chez les Blancs, Conseils aux parents ; 249 pages.

Auteur : Annick Dzokanga

Editeur : Livre édité à compte d'auteur, juillet 2017. 

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18 août 2018

Cent ans de solitude (Gabriel Garcia Marquez)

                                            Cent ans de solitude

                                           (Gabriel Garcia Marquez)

Cent ans de solitude

            Si comme moi vous avez souvent entendu parler de ce roman sans jamais l'avoir ouvert pour vous y plonger, alors n'hésitez pas à sauter le pas. Gabriel Garcia Marquez nous livre ici un magnifique récit aux contours labyrinthiques et tout en spirale qui donne au lecteur le net sentiment de vivre un éternel recommencement des événements. En effet, suivre la famille Buendia, de génération en génération, vous donne l'impression que "le temps ne passait pas mais tournait en rond sur lui-même".

            Au temps de la conquête de l'intérieur des terres américaines par les vagues d'émigrants européens fuyant la misère de leur continent à la recherche d'une vie meilleure, la famille Buendia fonda Macondo, un village d'une vingtaine de maisons en terre glaise et en roseaux dans une contrée que personne ne pouvait situer sur une carte du pays. Mais voilà que bientôt, dans ce "village qui s'enlisait irrémédiablement dans les fondrières de l'oubli", tous les ans, au mois de mars, un groupe de gitans, avec à sa tête un gros bonhomme à la barbe broussailleuse du nom de Melquiades, venait y planter sa tente dans un tintamarre assourdissant pour faire découvrir à la population les nouvelles inventions à la mode dans les villes. Ainsi, chaque fois, José Arcadio Buendia découvrait une invention nouvelle qu'il passait l'année entière à expérimenter pour en saisir le secret. Et quand Melquiades mourut, le doyen de la famille Buendia se retrouva avec un mystérieux manuscrit qu'il passera sa vie entière à déchiffrer, et après lui chaque mâle de son clan.

            Ce qui séduit dans ce récit, c'est le ton avec lequel Gabriel Garcia Marquez dresse le portrait et décrit la vie des membres de la famille Buendia qui, de génération en génération, gravitent autour du mâle qui reprend en main la recherche du secret du manuscrit. A la suite des gitans, périodiquement, de nouveaux arrivants plongeaient Macondo dans une frénésie d'habitudes nouvelles qui s'éteignaient quelques années plus tard comme un feu de camp après le départ de joyeux fêtards. Alors, les Buendia comptaient dans leurs rangs les victimes de l'amour causées par le cataclysme. Le lecteur découvre très vite que dans ce clan familial, où les uns et les autres étaient obsédés par la solide solitude dans laquelle ils se trouvaient, chaque caractère semblait se forger ou se révéler par rapport à l'amour. Si "les femmes dans cette famille avaient des entrailles de pierraille" - et le cœur aussi - les hommes agissaient comme on prend "un billet éternel pour un train qui n'arriverait jamais à destination". Ainsi, alors que deux amoureux mourront pour Remedios-la-Belle après de vains soupirs, le colonel Buendia engendrera dans de multiples contrées dix-sept fils après trente-deux guerres livrées en vingt ans. Quant à Ursula, la centenaire trisaïeule, elle semblait jouer des tours à la mort parce qu'elle se fit la promesse d'exorciser le sort qu'elle croyait s'acharner irrémédiablement sur sa famille.

            Cent ans de Solitude est assurément un récit étourdissant aux portraits surprenants et étonnamment homogènes dans le groupe des hommes comme dans celui des femmes ; ce qui donne au lecteur l'impression d'une irrémédiable fatalité planant sur les personnages. Impression qui se confirme à la fin du roman dans la vie amoureuse des deux derniers descendants de la famille Buendia. Un roman très dense dans sa structure mais passionnant qui mérite amplement la réputation mondiale qui lui est faite.

Raphaël ADJOBI

Titre : Cent ans de solitude, 461 pages

Auteur : Gabriel Garcia Marquez

Editeur : Editions du Seuil, 1968.

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13 août 2018

La libération de Simone Gbagbo vue par les "frères" d'Alassane Ouattara : Alpha Blondy, Joël-Célestin Tchétché...

                 La libération  de Simone Gbagbo

         vue par les "frères"  d'Alassane Ouattara :

                        Alpha Blondy, Joël-Célestin Tchétché....

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           Il est très étonnant d'entendre de nombreux Ivoiriens féliciter ou remercier Dramane Ouattara pour avoir libéré, après sept années de détention arbitraire, 800 de ses prisonniers politiques dont Simone Gbagbo. En clair, aux yeux de ces Ivoiriens, l'emprisonnement sans jugement puis la libération sans jugement de toutes ces personnes - souvent en très mauvais état de santé - transforme en un jour le geôlier en libérateur digne de louanges. Ce point de vue qui traduit une totale absence de bon sens fait de ces compatriotes de Simone Gbagbo des esprits méprisables ! 

            Dès le 6 août, après la proclamation de la libération des prisonniers politiques, c'est une "Organisation internationale des femmes ivoiriennes pour la paix", apparue à New-York en juillet 2017, qui félicitait  Dramane Ouattara et le remerciait pour l'amnistie qu'il venait de prononcer. Cette organisation parlait alors de « moment historique (pour) la reconstruction émotionnelle de la Côte d'Ivoire ». Allez comprendre ce que cela veut dire. Et elle ajoute : « l'amour a pris le pas sur la haine ; la division va disparaître au profit de la solidarité et de la confiance mutuelle [...] La paix est en train de naître ».

            Oui, pour les femmes de cette organisation, Dramane Ouattara a fait montre d'un grand amour et a chassé par la même occasion de son cœur la haine qui l'animait jusque-là. Le voici donc tout à coup artisan de la paix ! Ce qui explique les félicitations sans une once d'ironie. Assurément, ces femmes ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Le caractère simpliste de leur réflexion en est la preuve.

            Par ailleurs, Monsieur Joël-Célestin Tchétché, porte-parole du RHDP en France - coalition du RDR de Ouattara et du PDCI de Konan Bédié au pouvoir depuis 2011 - agissant au nom du "Forum pour la démocratie et la liberté" a vivement félicité Ouattara. Selon lui et son organisation, « cette initiative personnelle du président de la République [...] confirme l'indépendance et l'autonomie de la Côte d'Ivoire ». En clair, un pays où le président prend l'initiative personnelle d'emprisonner puis de libérer qui il veut est un pays indépendant et autonome. Quelle richesse d'esprit ! Quel talent intellectuel ! Précisons que Monsieur Joël-Célestin Tché-tché fait partie de ceux qui affirment haut et fort que le régime de Laurent Gbagbo empêchait les Ivoiriens de circuler librement dans leur pays. Faisons-lui remarquer que malgré les grands travaux de Dramane Ouattara et la croissance à deux chiffres érigée en modèle pour le reste de l'Afrique, il ne paie pas tous les fonctionnaires ; et en appauvrissant les populations par des méthodes diverses, il a fini par faire de la Côte d'Ivoire le troisième pays en nombre de migrants fuyant vers l'Europe.                     

Prisonnier de Ouattara

           Plus surprenant encore que les propos des dames ivoiriennes de New-York et ceux du porte-parole du RHDP en France est le discours de l'ancien chanteur Alpha Blondy qui, brandissant son titre d'ambassadeur de la CDEAO en Côte d'Ivoire - titre ronflant parce que vide de sens au quotidien - félicite son « grand frère »  Dramane Ouattara en des termes exagérément laudatifs.

            En effet, ignorant sans doute le sens des mots, il qualifie la décision de Dramane Ouattara de « geste sublime », en d'autres termes « parfait », d'une grande hauteur morale. Il va même plus loin et fait de l'homme un bienfaiteur de l'humanité en assurant que grâce à lui « l'espérance promise à l'humanité devient une réalité » (Allusion aux paroles de l'hymne national ivoirien). On croirait entendre un récit épique. On est renvoyé à Ulysse, à Soundjata kéïta !... Pour bien comprendre Alpha Blondy, il faut peut-être simplement se dire que c'est un chanteur habitué à faire dans le rythme plutôt que dans le sens des mots qu'il ne maîtrise pas. Pour lui, il faut que l'association des mots sonne bien. C'est tout ! Leur sens est à ses yeux chose secondaire. Si vous ne tenez pas compte de cette remarque, vous le prendrez pour un fou à l'entendre comparer Ouattara à un dieu : « Que Dieu, l'Eternel, vous bénisse abondamment pour votre geste divin ! » Vous avez bien lu : le geste de Ouattara est divin, c'est-à-dire digne d'un dieu ! 

Prisonniers de ouattara

            Oui, pour Alpha Blondy, l'amnistie des 800 prisonniers politiques décidée par Ouattara l'élève au rang des dieux qui seuls sont capables d'un tel geste ! Oui, pour Alpha Blondy, jeter arbitrairement quelqu'un en prison durant sept ans puis le libérer est un idéal auquel tous les Ivoiriens doivent aspirer. Quelle plénitude en perspective pour des millions d'Ivoiriens qui peuvent voir là un avenir prometteur en politique ! Désormais, vous pouvez rêver que si demain vous devenez président de la république, vous pourrez emprisonner Alpha Blondy et tous ceux qui pourraient vous gêner dans votre action puis les libérer au bout de sept ans et vous aurez l'honneur d'être déclaré bienfaiteur de l'humanité et même un dieu.

            Pour notre part, nous voudrions nous éloigner de ce concert de louanges qui rabaisse l'esprit humain et dire à la Communauté européenne que si nous ne la félicitons pas, nous nous réjouissons de sa décision - même si elle est tardive - de réparer partiellement le mal qu'un de ses membres - La France - a fait à la Côte d'Ivoire. Nous lui demandons d'aller beaucoup plus loin que le rapport de ses ambassadeurs sur ce pays (1) ; rapport qui a produit l'effet que nous connaissons en ce mois d'août 2018. Puisque la source du mal que vit la Côte d'Ivoire se trouve en Europe, que celle-ci œuvre pour que le loup prédateur qu'elle a fait entrer dans la bergerie ivoirienne en sorte et retourne auprès de son maître permettant ainsi aux vrais démocrates de reprendre leur place. Le rapport cité plus haut ne dit-il pas que les autorités actuelles - qui ont bénéficié de l'aide militaire de la France pour s'installer - se « montrent hermétiques aux critiques internes ou externes, et semblent désireuses de ne laisser aucun lieu de pouvoir leur échapper » et que Alassane Dramane Ouattara est « trop faible politiquement pour accepter le jeu politique » , démocratique ? Alors, afin que cette équipe soit balayée de l'échiquier politique ivoirien, la commission européenne doit absolument faire libérer Laurent Gbagbo avant que le « mécontentement perceptible » de la population ne se convertisse en une violente révolution.

Raphaël ADJOBI

(1) Toutes les citations de ce paragraphe sont extraites du dernier rapport de l'Union européenne sur la Côte d'Ivoire.

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08 août 2018

Le pénalty et le compteur du buteur (par Raphaël ADJOBI)

            Le pénalty et le compteur du buteur

Souvenir d'une lecture de mon enfance que je cite de mémoire (CE2 ? CM1 ?) :

"La fin de la dernière prolongation approchait et ni l'une ni l'autre des deux équipes n'avait ouvert la marque. A certains mouvements du public, on voyait que des spectateurs quittaient leur place pour gagner la sortie. La foule croyait donc au match nul. [...] Je venais d'être mis en possession du ballon dans la surface de réparation lorsque mon adversaire direct me chargea assez rudement. Poussé par je ne sais quel sentiment, je simulai la chute brutale et restai étendu sur le terrain. Le coup de sifflet qui retentit alors glaça le sang de nos adversaires et dut pénétrer comme un stylet dans le cœur de leurs ardents supporters. Quand je me relevai, l'arbitre montra de son indexe tendu la tache blanche du pénalty. Je devais donner le coup de pied de réparation". (Auteur non retrouvé).

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Bien entendu, dans une école catholique, on ne pouvait tolérer une telle tricherie. Heureux hasard donc, le tireur du pénalty et le gardien de but sont de grands amis.  Aussi, le texte dit qu'à ce moment crucial du match, les deux amis se regardèrent longuement et "... mes yeux quittant ceux de Williamson lui indiquèrent le coin droit de la cage et je bottai". N'est-ce pas moralement beau ça ?

Mais ce n'est nullement du sens moral des tricheries qui occasionnent souvent les pénalty dont je voudrais vous entretenir. Je voudrais vous dire que sur les stades de football de mon enfance, le coup de pied de réparation appelé "pénalty" était toujours exécuté par le joueur ayant subi la faute ou ayant contraint l'adversaire à la provoquer. Aussi, je me demande depuis quand le choix de l'exécuteur de la sentence se porte-t-il délibérément sur le joueur le plus talentueux de l'équipe dans cet exercice.

J'avoue avoir toujours jugé moins dramatique pour le spectacle le fait que le pénalty soit exécuté par un autre joueur que celui sur lequel la faute a été commise ou dont le tire a provoqué la faute de main. Mais surtout, je trouve inadmissible que dans la concurrence au nombre de buts marqués le tireur de pénalty soit classé dans la même catégorie que ceux qui marquent des buts dans le feu de l'action. Pour moi, marquer cinq pénalty et marquer cinq buts dans l'action du jeu sont deux choses différentes témoignant de deux talents totalement différents. Si on y ajoute le fait que les pénalty sont souvent volontairement provoqués en l'absence de toute agression flagrante - comme c'est le cas dans le texte de mon enfance - on peut croire que le compteur de buts du tireur de pénalty a moins de valeur que celui des autres joueurs. C'est dire que pour moi, tous les buts ne se valent pas.  

Raphaël ADJOBI

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01 juillet 2018

Quilombos, communautés d'esclaves insoumis au Brésil (Flavio dos Santos Gomes)

                                           QUILOMBOS

               Communautés d'esclaves insoumis au Brésil

                              (Flavio dos Santos Gomes)

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            L'actualité sociale au Brésil en ce début du XXIe siècle est marquée par la revendication des populations noires du droit de propriété sur les terres que leurs ancêtres fuyant l'esclavage ont occupées durant des siècles ou des décennies avant 1888. Des terres disséminées sur tout le territoire, souvent éloignées des agglomérations ou des plantations gérées par les colons européens. On oublie en effet de souligner dans les manuels scolaires que la fuite des esclaves pour constituer des communautés libres était de très loin la première forme de lutte contre l'esclavage dans les Amériques. Flavio dos Santos Gomes vient donc nous le rappeler tout en nous montrant les différents visages de ces communautés d'esclaves insoumis appelées "quilombos" au Brésil.

            Depuis sa capture sur le sol africain, l'idée qui ne quitte aucun captif arrivant sur la terre du Nouveau Monde était la fuite vers la liberté. S'il est évident que sur les îles la sécurité des fugitifs dépendait souvent de la taille très variable du territoire, sur l'immense continent américain, très nombreux sont les captifs africains qui seront libres dès leur arrivée et transmettront à des générations de jeunes gens leurs savoir-faire de guerriers défenseurs des libertés. Contrairement aux idées reçues qui font des esclaves fugitifs - appelés "marrons" en France et "quilombolas" au Brésil - des êtres craintifs vivant de la chasse et de la cueillette dans des réduits inaccessibles, ce sont de vraies communautés villageoises avec leurs vergers, leurs champs d'ignames, de manioc, de riz, preuves de l'industrie des Africains que nous dévoile ici Flavio dos Santos Gomes. Il montre que ces communautés parvenaient même à échanger ou à vendre leurs productions dans les villes où les commerçants ne manquaient pas de se plaindre de cette concurrence clandestine. Non seulement les occupants des "quilombos" ou villages marrons ne se contentaient pas de vivre en autarcie ou de se défendre, mais ils étaient aussi capables de semer la terreur dans les plantations des colons où ils incitaient les autres esclaves à la fuite ou à la rébellion. Sans cesse soumis à la menace des Européens, la force d'un "quilombo" devait donc résider dans la volonté de s'imposer aux plantations des colons à travers les esclaves ou les maîtres auxquels ils exigeaient le paiement d'une taxe en provisions, armes ou argent.

            Par ailleurs, alors que les manuels scolaires nous font croire que les esclaves indigènes - faussement appelés "Indiens" - ont été remplacés par des Africains de manière systématique, ce livre montre que du XVIe au XVIIIe siècle l'esclavage dans les Amériques englobait indistinctement ces deux types de main-d'œuvre. Esclaves ou "libres", les "Indiens" étaient soumis au travail obligatoire dans les plantations.

            En s'attachant à la taille et à la puissance d'une foule de "quilombos" du Brésil, du Suriname, de la Guyane Française et de la Guyane hollandaise, à leur organisation économique et à leurs systèmes de défense parfois sophistiqués, l'auteur nous dévoile une Amérique esclavagiste où la figure de l'Africain apparaît intimement attachée à la liberté tandis que l'Européen s'appliquait à l'empêcher d'exploiter son génie créateur. On remarque aussi que dans leur lutte, les fugitifs et les esclaves des plantations se sont toujours montrés très conciliants avec les Européens ; les uns ne se rebellant que devant la maltraitance et les autres devant le poids des menaces des chasseurs d'esclaves à la solde de l'administration coloniale ou des grands planteurs.

            Ce livre de Flavio dos Santos Gomes est à découvrir comme une cartographie des foyers de résistance des Africains contre l'esclavage auquel les destinaient les colons européens dans le Nouveau Monde.   

Raphaël ADJOBI

Titre : Quilombos, communautés d'esclaves insoumis au Brésil.

 Auteur : Flavio dos Santos Gomes.

Editeur : l'Echappée, 2018.

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25 juin 2018

Des poupées noires pour former des criminels blancs (Raphaël ADJOBI)

      Des poupées noires pour former des criminels blancs

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            Tous les enfants du monde ont joué et joueront à la poupée. En d'autres termes, jouer à la poupée fait partie de toutes les cultures humaines. Mais savez-vous que les enfants noirs nés dans les Amériques entre le XVIe et le milieu du XIXe siècles n'ont jamais connu ces moments de tendre complicité avec cet objet que l'on humanise au gré de son imagination ?

            En effet, l'une des spécificités de l'esclavage des Noirs dans les Amériques est l'absence de cellule familiale sur une longue durée. C'est vrai, il n'y a jamais eu sur ce continent de groupe d'esclaves noirs constitué d'un père, d'une mère, avec des enfants grandissant sous un même toit et bénéficiant d'une transmission de connaissances et de savoir-faire jusqu'à l'âge adulte ! Durant trois siècles et demi, cette cellule humaine ordinaire appelée famille était inconnue des esclaves noirs des Amériques. Seuls les marrons qui avaient fui cette condition ont pu jouir d'une vie de famille devenue un privilège aux yeux des colons européens sous le ciel des Amériques.

            On ne s'étonnera donc pas d'apprendre que c'est seulement au milieu du XIXe siècle - vers 1848 - que sont apparues les premières poupées noires. Et elles ne seront fabriquées en série qu'à la fin des années 1960. Cette apparition tardive de la poupée dans les bras des enfants noirs confirme donc de manière explicite et historique - il faut le répéter - le fait que la famille noire était niée, que les mères étaient très tôt séparées de leurs enfants vendus, alors qu'elles subissaient les violences sexuelles des maîtres ou des contremaîtres blancs en même temps qu'elles élevaient les enfants des premiers.

            Or, nous savons tous que d'une façon générale les jouets sont révélateurs des cultures où ils naissent et sont utilisés, et la poupée révélatrice de ce que ces cultures donnent à voir à leurs enfants. Parce qu'elle est le jouet anthropomorphique (apparence de l'humain) par excellence, nous avons tout lieu de croire avec la critique et journaliste américaine Margo Jefferson qu'il convient de se demander «avec qui jouons-nous lorsque nous jouons, vivons avec une poupée d'une autre race ?» (Black Dolls, brochure de l'exposition de la collection de poupées noires de Deborah Neff - 23 février au 20 mai 2018 à La maison rouge, Paris). 

            Sachant qu'une poupée est un objet «transitionnel» (Donald Winnicott, psychanalyste britannique - 1896/1971), c'est-à-dire qui n'existe pas en tant que tel mais bien pour ce que l'enfant lui fait (câlins, brimades, mutilation), on peut aisément mesurer l'importance de créer et porter des poupées à son image. Ainsi, on a pu expérimenter (Kenneth et Mamie Clark en 1940 ; expérience renouvelée en 2005) que les enfants noirs qui jouent à câliner des poupées blanches estiment sans aucune hésitation qu'une peau blanche est plus belle qu'une peau noire. C'est dire que par la poupée blanche, inconsciemment, les enfants noirs ont appris à ne pas aimer leur couleur de peau et par voie de conséquence à se détester.

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            Dans une société qui valoriserait le Noir, avec des enfants blancs habitués à jouer avec des poupées noires et mis dans la même situation on aboutirait au même résultat. Mais les Blancs vont procéder autrement. Dans cette Amérique où le racisme et la ségrégation ont été longtemps érigés en principe social, au XIXe et au XXe siècles, les Blancs avaient coutume d'offrir à leurs enfants des poupées noires afin qu'ils apprennent à «les mutiler, les égorger, les couper entre les jambes, et aller jusqu'à les pendre ou les brûler» (Britt Bennett, Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs, éd. Autrement, 2018). Comme le disait si bien Bernstein, «l'amour et la violence n'étaient pas antinomiques, mais fréquemment interdépendants» (cité par Brit Bennett, idem). Cette pratique était même très vite devenue une mode et s'était diversifiée à travers tout le territoire américain : des poupées noires à abattre avec des balles de base-ball dans les foires, des effigies de bébés noirs servant d'appâts aux alligators, des publicités vantant les «poupées de chiffon Nigger» qui supportent bien la maltraitance.... Oui, il y a de la créativité dans la cruauté raciste !  

            Il est donc clair que de même qu'à l'époque de l'esclavage les Blancs dressaient des chiens spécialement pour s'attaquer aux Noirs et les mettre à mort, de même au XIXe et au XXe siècles ils apprenaient à leurs enfants à mépriser les corps noirs afin de passer plus aisément à leur mutilation ou leur mise à mort. Raison pour laquelle n'importe quel Blanc qui tue un Noir dit toujours : « je croyais bien faire ».

Escl

            Quand de génération en génération on a été éduqué dans la haine du Noir, quand de génération en génération on a été éduqué à participer gaiement à des parties de chasse au nègre le dimanche après la messe, quand depuis l'enfance on a été éduqué à assister à des flagellations et à des pendaisons, quand on a appris à mutiler, égorger et pendre des poupées noires, à l'heure de la démocratie que fait-on de tout ce bagage culturel que l'on aimerait voir se perpétuer ? Eh bien, on s'engage dans la police pour accomplir légalement ce qui est interdit aux citoyens ordinaires. On comprend donc aisément que les partisans du Ku Klux Klan n'arborent plus des cagoules blanches coniques mais plutôt l'uniforme de la police pour poursuivre en toute impunité leur volonté d'éradiquer les Noirs du sol américain.

Raphaël ADJOBI

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06 juin 2018

L'histoire de l'abolition de l'esclavage en France (Raphaël ADJOBI)

           L'histoire de l'abolition de l'esclavage en France                            

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         Il y a 170 ans, la France abolissait officiellement l'esclavage des Noirs dans ses colonies des Amériques et de l'Océan Indien. Donc 170 ans que les anciens esclaves puis leurs descendants ont la nationalité française. Cet anniversaire est une belle occasion pour rappeler le long combat de tous ces africains convoyés sur ces terres lointaines où, une fois marqués au fer comme la vache et le bœuf, ils étaient asservis, considérés comme des meubles pouvant être cédés en héritage, vendus, offerts en cadeau. Une condition qui ne permettait pas la formation, dans la durée, d'une cellule familiale et donc la transmission des connaissances, des savoir-faire, une culture africaine. Tout était fait durant des siècles pour que cela ne soit pas possible. Des meubles qui avaient pourtant conscience de la valeur de la liberté au point de ne jamais la perdre de vue.

            Jusqu'à son abolition en 1848, que savaient réellement les Français de métropole de cet esclavage qui se passait sur les terres lointaines appelées colonies ? Assurément pas grand chose. Rares sont ceux qui savaient que pendant cinq à six semaines, quatre cents à six cents hommes, femmes, arrachés à leur famille, à leur époux, leur épouse, à leurs enfants, à leur père, à leur mère, ont été confinés dans les cales des navires dans leur urine, leurs excréments, leur vomissure, pour servir de bétail sur les terres qui faisaient la fortune de la France. Ceux qui vivaient dans les cités portuaires négrières voyaient tout simplement leur ville s'enrichir, s'embellir et profitaient des retombées de ce qu'ils appelaient du joli nom de "commerce triangulaire". Rien de plus !

            Mais voilà qu'en 1789 éclate la Révolution. Et en 1793, il est fort certain qu'un vent d'horreur a soufflé sur toute la France. En effet, à Saint-Domingue, la colonie la plus riche du royaume - mais dont la population métropolitaine ignorait même l'existence - les esclaves viennent de se révolter, de tuer des Blancs, et de brûler les plantations qui faisaient leur fortune et celle de la France au cri de Liberté, Egalité, Fraternité. Exactement comme en métropole.

            En cette fin du XVIIIe siècle où, dans la fièvre de la Révolution, la France guillotinait son roi, proclamait la République et publiait La Déclaration des droits de l'homme, les esclaves de Saint-Domingue avaient compris avant les révolutionnaires eux-mêmes que les valeurs de la République sont incompatibles avec l'esclavage.

            Devant la détermination de Toussaint Louverture et de ses compagnons, la Première République cède et accorde la liberté à tous les esclaves de Saint-Domingue. Un an plus tard, en 1794, la France abolira l'esclavage dans toutes ses autres colonies ; sauf en Martinique où les colons ont préféré placer l'île sous la tutelle de l'Angleterre pour ne pas perdre leur outil de travail qu'étaient les Noirs. En ce 4 février 1794, c'est Jean-Baptiste Belley, l'un des trois députés de Saint-Domingue, qui va monter à la tribune de l'assemblée pour recevoir l'accolade fraternelle du président de séance. Ce jour-là, la France devenait officiellement biraciale avec des citoyens blancs et noirs.

            Malheureusement, la France ne pourra pas longtemps se vanter d'être le premier pays européen à avoir aboli l'esclavage (En réalité, le Portugal avait déjà aboli l'esclavage en 1761 mais sans résultat sur sa colonie : le Brésil, qui n'abolira l'esclavage qu'en 1888). En effet, huit ans plus tard, Napoléon Bonaparte ayant mis fin à l'expérience de la République décide - secrètement d'abord - que tous les citoyens français "noirs ou tirant sur cette couleur" doivent redevenir les esclaves de leurs compatriotes blancs ! Il fait organiser une expédition militaire à Saint-Domingue pour neutraliser le gouverneur Toussaint Louverture et l'enfermer au fort de Joux où celui-ci mourra de froid et de malnutrition.

            Quand l'officier Alexandre Pétion se rend compte que l'expédition militaire dont il fait partie a pour but le rétablissement de l'esclavage et non pas la remise en question de la gestion de l'île conduite par Toussaint Louverture, il sonne la révolte générale. Il se joint aux nationalistes locaux dirigés par Dessaline. Ensemble, ils triomphent de l'armée napoléonienne et déclarent l'indépendance de Saint-Domingue qui prend le nom indien de Haïti.

            En Guadeloupe, le 10 mai 1802, c'est l'officier Louis Delgrès qui sonne la révolte contre l'armée napoléonienne venue rétablir l'esclavage sur l'île. Il fait afficher sur les murs de Basse-Terre une proclamation ayant pour titre "A l'univers entier, le dernier cri de l'innocence et du désespoir" et qui se termine par ces mots qui expriment son engagement pour la liberté ou la mort ; des mots qui s'adressent à nous tous aujourd'hui : "Et toi, Postérité ! accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons contents". Cernées par les soldats de Napoléon, Louis Delgrès et ses 300 compagnons se feront exploser pour respecter leur devise "La liberté ou la mort". 

            N'oublions pas la rebelle Solitude dont la grossesse avancée ne lui a pas permis d'arriver à temps pour le feu d'artifice final ! Elle les suivra tout de même dans la mort puisqu'elle sera arrêtée et pendue après son accouchement.

            Après ces événements de Saint-Domingue et de Martinique, plus rien ne sera comme avant dans les colonies où les désobéissances se multiplieront ; désobéissances auxquelles répondront des répressions de plus en plus violentes. Ainsi, en 1823, Cyrille Bissette sera marqué au fer et banni des Antilles pour s'être ouvertement opposé aux colons.

            Heureusement, un facteur extérieur d'une grande importance va venir au secours de tous ces Noirs et de tous ces blancs ayant un ancêtre noir qui s'opposaient ouvertement à l'esclavage.                     

                                                      ***          

            Il nous suffit de rappeler qu'en 1775 - avant la révolution française - l'Angleterre s'était engagé dans un conflit militaire avec ses treize colonies d'Amérique qui refusaient de lui verser les taxes qui faisaient fonctionner le royaume. Il suffit de rappeler aussi qu'en 1783, elle a perdu cette guerre et que ses treize colonies sont alors devenues indépendantes et ont constitué l'embryon des Etats-Unis d'Amérique actuels.

            Voyant leur pays privé de colonies, donc de sources extérieures de richesse, les abolitionnistes anglais vont convaincre leurs gouvernants de couper pour ainsi dire les vivres à tous les négriers et esclavagistes européens en mettant fin à la traite négrière. Si nous empêchons l'arrivée de nouveaux captifs dans les Amériques, peu à peu l'esclavage s'arrêtera, se disent-ils. C'est ainsi qu'à partir de 1807, l'Angleterre déclare la guerre aux négriers de tous les royaumes européens sur les mers. Les marins anglais contrôleront les navires et libéreront des captifs africains. Ils couleront tous les bateaux qui refuseront de se plier à leurs sommations. Très souvent, afin de ne pas perdre leur précieux navires, les négriers jetaient les captifs africains à la mer.

            Ce combat de l'Angleterre sur l'Atlantique a contribué à rendre la traite et l'esclavage des Noirs de plus en plus impopulaire. C'est ainsi qu'en 1814, quand la France signe avec l'Angleterre un traité l'autorisant à poursuivre la traite durant encore cinq ans, l'abbé Grégoire profite de l'occasion pour fustiger l'hypocrisie et la cupidité des colons et de leurs partisans. Le député abbé Grégoire va clairement démontrer que toutes les raisons, religieuses, philosophiques, sociales, scientifiques, avancées par les Français depuis des siècles pour réduire les Africains en esclavage dans les Amériques ne sont que des mensonges, de la propagande qui falsifiaient la réalité sur le continent africain pour cacher leur cupidité, leur soif de richesse et de domination.  Avant tout le monde, l'abbé Grégoire a démontré que c'est l'envahisseur qui fabrique le collaborateur. L'histoire de la seconde guerre mondiale en est un bel exemple pour tous les Français.

            La France a eu du mal, beaucoup de mal à tenir sa promesse faite à l'Angleterre.  Parce qu'elle se disait que son économie était en danger, trois fois elle abolira la traite négrière. L'économie, toujours l'économie ! Elle prime sur l'humain.

            C'est donc seulement en 1848 - avec le retour de la République - que la France charge son Secrétaire d'Etat aux colonies, Victor Schœlcher, de préparer l'acte d'abolition de l'esclavage. Acte d'abolition auquel sera étroitement associé le guadeloupéen Charles Auguste Perrinon. Mais en même temps, l'acte d'abolition a été accompagné par un autre acte : celui de l'indemnisation des colons. Oui, il a fallu dédommager les colons pour la perte de leurs esclaves libérés, pour la perte de leur propriété privée. Non seulement les colons ont été indemnisés mais ils sont restés propriétaires de toutes les terres des colonies. Par conséquent les esclaves libres, les citoyens noirs, sont devenus depuis cette époque des prolétaires dans nos anciennes colonies aujourd'hui département français. 

            Désormais, quand vous entendrez parler des conflits sociaux dans les départements français d'outre-mer, pensez au passé ; un passé très désagréable mais dont le grand intérêt est d'éclairer le présent. Terminons en disant que l'esclavage des Noirs fait partie de l'Histoire de la France et doit s'inscrire pleinement dans notre mémoire collective ; et cela par un enseignement qui ne se nourrit plus des propagandes des siècles passés mais des recherches actuelles sans cesse approfondies et plus près de la vérité. 

(Discours prononcé à Joigny le 17 mai 2018 lors de la commémoration du 170e anniversaire de l'abolition de l'esclavage)

Raphaël ADJOBI

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20 mai 2018

Joigny : commémoration du 170e anniversaire de l'abolition de l'esclavage (L'Yonne Républicaine)

      Joigny : commémoration du 170e anniversaire

                      de l'abolition de l'esclavage

Commémoration de l'abolition de l'esclavage 2018

 

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18 mai 2018

Qui veut la mort du Franc CFA ? (2e partie)

   Qui veut la mort du franc CFA choisit son arme             

Franc CFA

            Permettons-nous de dire ici aux diasporas africaines et aux mouvements progressistes militant pour l'indépendance totale de l'Afrique que l'analyse historique que nous venons de faire leur impose une réponse claire et nette à cette question : faut-il une rupture brutale avec le Franc CFA, cet outil de domination et d'exploitation qui permet à la France  de faire de ses prolétaires des propriétaires comme le souhaitait Victor Hugo, ou bien cheminer avec le détenteur de cette monnaie pour une sortie en douce de cet étau ? Tous ceux qui ont été attentifs à la manière sans cesse répétée de modifier l'ordre des choses sans rien changer à la destination du profit du travail des Noirs ont sûrement remarqué que la France a, à différents moments de son histoire avec eux, pensé à asseoir un subterfuge pour maintenir sa domination. Nous sommes donc certains que ceux-là sont très soucieux d'éviter un nouveau piège.

            Comment peut-on en effet ne pas être soucieux  devant les faits de l'histoire quand on envisage une rupture ou un changement profitable de la relation que l'on entretient avec celui qui a été votre maître, votre donneur de leçons, votre guide pendant plusieurs siècles ? Comment ne peut-on pas, au moment de faire sauter le dernier verrou de la domination du maître, au moment de se débarrasser de ce fameux Franc CFA, ne pas penser à ses propres aïeux, à ses pères, à tous ceux qui par excès de confiance ou de naïveté ont signé des accords prétendument bilatéraux avec la France ? Comment, à ce moment crucial du destin de l'Afrique francophone, ne pas penser à nos aïeux qui ont vu dans les traités qu'ils ont signés les moyens de soulager des souffrances par la jouissance de profits immédiats alors que les Français voyaient dans les mêmes contrats des projets et des profits pour 20, 30 ou 50 ans ? Comment balayer de notre mémoire les souvenirs amers de tous ceux qui ont pavoisé, arborant les dividendes immédiats des contrats signés avec la France, mais qui ont condamné les générations suivantes à vivre pour payer des dettes insondables ?

            Maintenant il convient de dire certaines vérités en nous appuyant sur les anciens dont la sagesse a trop longtemps été écartée du revers de la main par les plus entreprenants de nos pères, de nos aînés. C'est au regard de l'histoire de la relation entre le Noir et le Blanc que Richard Wright assure ceci : "Tu peux oublier l'homme blanc, tu peux essayer de construire un monde autour de toi, mais l'homme blanc, lui, ne t'oublie pas, il ne te laissera jamais échapper à son emprise" (Black boy). Que tous ceux qui peuvent contester ces dires par des preuves de l'histoire des Noirs d'Afrique et des Amériques nous en fassent la démonstration. Sinon, l'affirmation est à verser au débat sur le Franc Cfa comme un bel argument.

            S'il se trouve encore parmi les Africains de la diaspora et du continent des femmes et des hommes désireux de tenter une sortie de cette monnaie par des négociations avec la France - qui en est l'émettrice et la gérante - on ne peut que leur poser cette question : quelle est l'issue d'un débat de libération entre un prisonnier rentable et son geôlier ? J'en appelle à la pensée d'un autre sage, Frantz fanon : "s'il est une démarche stérile, c'est bien celle qui consiste pour un opprimé à s'adresser au cœur de ses oppresseurs : il n'est pas d'exemple dans l'histoire d'une puissance dominante qui ait cédé aux objurgations, si émouvantes ou raisonnables soient-elles, de ceux qu'elle écrasait ; contre des intérêts matériels, sentiments et bon sens ne sont jamais entendus" (Cité par Christiane Taubira dans la préface du Procès de l'Amérique de Ta-Nehesi Coates).

            Ce n'est donc pas en leur âme et conscience mais bien en connaissance de cause - pour ne pas dire en connaissance de l'histoire des faits - que les Africains doivent choisir la voie de sortie du Franc Cfa vers la liberté économique et la dignité.

            Il faudra sûrement retomber dans la fange et apprendre à s'en relever. Il faudra apprendre à marcher d'un pas moins assuré, tituber, trébucher, tomber, se relever, serrer les dents tout en gardant les yeux fixés vers les idéaux de liberté et de dignité qui présideront aux impératifs à mettre en place, posément, méthodiquement. Une vie qui commencera par la mise en place de tout ce qui pourvoira à leurs besoins réels. Seule la peur de la liberté, synonyme du vide et de l'inconnu, pousse l'esclave de maison à opposer la stabilité de sa condition aux aléas d'une vie de totale indépendance.  

Raphaël ADJOBI         (Accédez à la 1ère partie de ce texte)        

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