Lectures, analyses et réflexions de Raphaël

Vous trouverez ici des comptes rendus de lectures livresques concernant essentiellement l'histoire des Noirs d'Afrique et celle des Afrodescendants des Amériques et d'Europe. Les actualités de la diaspora africaine ne sont pas oubliées.

08 septembre 2021

Montesquieu et l'esclavage (Une analyse de Raphaël ADJOBI)

                 Montesquieu et l’esclavage

                                             (Raphaël ADJOBI)

Montesquieu

          Les philosophes du XVIIIe siècle ont été nombreux à aborder le sujet de l’esclavage, mais rares sont ceux qui, comme Condorcet, ont clairement demandé son abolition par la France qui le pratiquait. Très souvent, pour éviter les foudres royales, ils se sont contentés de traiter le sujet sur un plan général. Malgré cela, Montesquieu qui passait aux yeux de certains de ses contemporains pour celui qui raconte sur les peuples étrangers des « anecdotes douteuses et historiettes fausses ou frivoles, dont quelques unes vont jusqu’au ridicule » (Destutt de Tracy) est considéré parmi nous comme l’un des premiers antiesclavagistes français. Laissant de côté le chapitre V du Livre XV de la Troisième partie de De l’esprit des lois propagé au XVIIIe siècle par les esclavagistes pour se donner bonne conscience, et présenté depuis le début du XXe siècle comme une défense des Noirs esclavagisés, nous voudrions ici, pour la première fois, montrer ce que Montesquieu pense et dit précisément de l’esclavage. Il consacre en effet de nombreux chapitres de son livre au « droit de l’esclavage », c’est-à-dire le droit de posséder des individus dits esclaves. Déjà, parler de droit dans ce domaine suppose que l’esclavage peut être justifié. Nous sommes de l’avis de Jean-Jacques Rousseau qui assure clairement que « ces mots esclave et droit, sont contradictoires ; ils s’excluent mutuellement » (Du contrat social, Première partie, ch. IV). Pas pour Montesquieu qui va le justifier, n’en déplaise à ceux qui l’ont élevé au rang d’antiesclavagiste.

Montesquieu et l'Esprit des lois

          Les premiers chapitres du Livre XV de la Troisième partie de De l’esprit des lois laissent pourtant augurer un esprit antiesclavagiste franc. Après des généralités sur l’institution de l’esclavage et sa pratique chez les Romains, il finit le chapitre II en ces termes : « L’esclavage est d’ailleurs aussi opposé au droit civil qu’au droit naturel ». On se dit alors que les chapitres qui suivent démontreront cette affirmation puisque l’on ne peut être esclave que « par la loi du maître ». D’ailleurs, comme pour montrer ses bonnes dispositions à pourfendre les esclavagistes, il donne l’exemple de ceux qui s’appuient sur leur religion pour réduire les autres en esclavage : « … la religion donne à ceux qui la professent un droit de réduire en servitude ceux qui ne la professent pas, pour travailler plus aisément à sa propagation. Ce fut cette manière de penser qui encouragea les destructeurs de l’Amérique dans leurs crimes. C’est sur cette idée qu’ils fondèrent le droit de rendre tant de peuples esclaves ; car ces brigands, qui voulaient absolument être brigands et chrétiens, étaient très dévots » (Ch. IV). Pour la première fois dans le Livre XV, la critique est précise et cinglante à l’égard d’une catégorie de la population européenne. Malheureusement, ce sera la dernière !

          Aux chapitres VII, VIII et IX, Montesquieu exprime clairement sa pensée, sans juger les autres. Il admet qu’il y a un « esclavage cruel que l’on voit parmi les hommes ». Mais il pense qu’ « il y a des pays où la chaleur énerve le corps, et affaiblit si fort le courage, que les hommes ne sont portés à un devoir pénible que par la crainte du châtiment : l’esclavage y choque donc moins la raison ». A chacun de réfléchir pour savoir les pays auxquels notre penseur renvoyait ses contemporains. Dans quelles parties du monde se situent-ils ? Et il ajoute : « Aristote veut prouver qu’il y a des esclaves par nature […]. Je crois que s’il y en a de tels, ce sont ceux dont je viens de parler ». On ne peut être plus clair pour dire que dans les pays chauds il y a des gens qui naissent naturellement esclaves ou encore que pratiquer l’esclavage sous un climat chaud « choque moins la raison ». Et il conclut satisfait : « Il faut donc borner la servitude naturelle à de certains pays particuliers de la terre » ! C’est précis et net ! Montesquieu est-il un antiesclavagiste ? Non ! Pour lui, dans les pays chauds où « les hommes (sont) paresseux, on les met dans l’esclavage » ; la servitude y est naturelle, selon lui. Rousseau et Condorcet, eux, diront qu’il n’y a pas de servitude naturelle.

          A vrai dire, la pensée de Montesquieu est ici claire sur l’esclavage des populations des pays chauds – pour ne pas dire des Noirs dans les Amériques – parce qu’il tenait à donner son avis sur un débat qui divisait les penseurs au XVIIIe siècle. Certains suggéraient d’arrêter la déportation et la mise en esclavage des Africains et proposaient de confier le travail des terres du Nouveau monde à des populations françaises. « On entend dire, tous les jours, qu’il serait bon que, parmi nous, il y eût des esclaves », fait-il remarquer au début du ch. IX. Lui se demande quels sont ceux qui vont « tirer au sort, pour savoir qui devrait former la partie de la nation (française) qui serait libre, et celle qui serait esclave » ? Voilà donc le débat franco-français au XVIIIe siècle qui a obligé Montesquieu à désigner de façon précise les populations de la terre dont la mise en esclavage « choque moins la raison » parce que « paresseuses » et que l’on ne peut rien en tirer sans le fouet. Formuler une condamnation de principe de l’esclavage pour mieux approuver ce fait de la société de son époque, c’est être absolument déraisonnable. Assurément, Mirabeau ne se trompait pas quand il disait de Montesquieu que ce « coryphée des aristocrates » n’aurait jamais employé son « esprit » que « pour justifier ce qui est ».

Raphaël ADJOBI

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29 août 2021

Le meilleur des mondes (Aldous Huxley)

                   Le meilleur des mondes

                               (Aldous Huxley)

Le meilleur des mondes

          Voici un livre qui, dans les années 1970 et 1980, a bercé le parcours scolaire et universitaire de bon nombre d’étudiants. Publié au début du XXe siècle (1932) et aussitôt traduit en français, Le meilleur des mondes, alors classé parmi les utopies comme pour servir de canal d’évasion aux lecteurs, a peu à peu fini par se révéler un projet familier que les gouvernants de ce début du XXIe siècle tentent de concrétiser. Un projet de société dans laquelle le bonheur est loi ; un bonheur facile pour celui qui est conditionné pour l’accepter sans poser de question, mais trop exigeant pour celui qui veut comprendre avant de l’accepter. Un projet de construction de castes grâce à des pédagogies différenciées permettant l’établissement d’un Etat mondial parfaitement hiérarchisé depuis les premiers de cordée jusqu’aux derniers de corvée « sur le modèle de l’iceberg ; huit neuvièmes au-dessous de la ligne de flottaison, un neuvième au-dessus ». Indubitablement, près d’un siècle plus tard, la fiction d’hier a le visage du "Nouvel ordre mondial" que les puissants de ce monde tentent d’imposer grâce à des rouages contestables et contestés. Et le lecteur comprend, comme Alphonse de Lamartine, que « les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées ».

          Sans doute, de nombreux lecteurs d’aujourd’hui rapprocheront le conditionnement scientifique des populations du livre d’Aldous Huxley de la situation sanitaire mondiale actuelle avec la politique vaccinale préconisée par les gouvernants. En effet, dans le roman, « la civilisation, c’est la stérilisation » (p.158), et en 2021 la civilisation, c’est la vaccination ! Quant à nous, nous disons qu’avant même ce que beaucoup voient comme un projet de conditionnement par la science – semblable à celui du livre – les gouvernements sont parvenus au même résultat par la propagande répétée grâce au monopole des moyens d’information qu’ils détiennent. Et justement, la modernité du livre réside essentiellement dans la subsistance dans une société mondialisée d’éléments pas assez ou mal conditionnés qui font l’objet de préoccupations considérables de la part des gouvernants et des bien conditionnés. Par exemple, dans Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley comme dans la société française de ce XXIe siècle, pour les gouvernants et les bien conditionnés, « dès que l’individu ressent autrement, la communauté est sur un sol glissant », menacée. Si vous refusez de « n’être pas simplement une cellule du corps social [...], si vous n’êtes pas asservi par le conditionnement (national), […] si vous éprouvez le désir d’être libre de quelque manière », alors vous êtes bizarre, ou mieux, un complotiste. Dans Le meilleur des mondes comme dans

Didier Raoult 3

la France de ce XXIe siècle, « pas d’effort excessif de l’esprit » : toutes les recherches scientifiques en marge de la science approuvée par les politiques sont suspectes de détruire la stabilité du système social. Oui, dans le livre comme dans la vie, « ce n’est pas seulement l’art qui est incompatible avec le bonheur ; il y a aussi la science. […] Toute découverte de la science pure est subversive en puissance ; toute science doit parfois être traitée comme un ennemi possible. Oui, même la science (doit être) soigneusement enchaînée et muselée » (p.278). Ainsi, dans le roman, « on envoie dans une île […] tous les gens qui, pour une raison ou une autre, ont trop individuellement pris conscience de leur moi pour pouvoir s’adapter à la vie en commun, […] tous ceux, en un mot, qui sont quelqu’un ». 

          Pour le lecteur d’aujourd’hui, Le meilleur des mondes présente le triomphe ou le règne du monde globalement civilisé parce que parfaitement conditionné et hiérarchisé, avec à sa marge une petite parcelle d’un monde sauvage servant de lieu de villégiature à ceux qui ont besoin d’une leçon ; c’est-à-dire qui ont besoin de savoir ce qu’ils seraient « s’ils n’étaient pas asservis par leur conditionnement ». Le séjour chez les sauvages n’a donc pour seul but que de permettre aux mal conditionnés d’apprécier la civilisation conditionnée.

Raphaël ADJOBI           * Merci à Jacques VALLOTTON pour la caricature.

Titre : Le meilleur des mondes, 319 pages.

Auteur : Aldous Huxley

Éditeur : Plon (traduction en 1932 par Jules Castier), collection Pocket 1977.

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20 août 2021

Le clan de l'ours des cavernes (Jean M. Auel / Les enfants de la Terre)

                         Le clan de l'ours des cavernes

                                            (Jean M. Auel)

Le clan de l'ours

          Le clan de l’ours des cavernes est le premier volume de la saga préhistorique imaginée par l’Américaine Jean M. Auel sous le titre Les enfants de la terre. Publiée dans les années 1980 et traduite en français à partir de 1991, cette fiction préhistorique a connu un immense succès des deux côté de l’Atlantique. Que reste-t-il du charme de ce récit quarante ans après, quand on le passe au tamis de l’état actuel des connaissances sur la préhistoire ? 

          Au milieu du XIXe siècle, selon Marylène Patou-Mathis (L’homme préhistorique est aussi une femme – Allary, 2020), « dès la reconnaissance de l’existence d’humains préhistoriques, leurs comportements sont rapprochés de ceux des grands singes, gorilles et chimpanzés, puis de ceux des races inférieures, perçus comme primitifs. Sans avoir fait une analyse précise de leurs usages, les premiers préhistoriens donnent aux objets taillés par les préhistoriques des noms à connotation guerrière : massue, casse-tête, coup-de-poing, poignard… […] Ainsi, dans la plupart des romans, les conflits sont-ils omniprésents, en particulier entre races différentes dont les types sont souvent empruntés aux récits des explorateurs ». En effet, jusqu’au milieu du XXe siècle, les préhistoriens ont fait de la violence un élément essentiel de « la nature humaine » et même le synonyme de la puissance et de l’intelligence nécessaires pour vivre dans un monde hostile. Et souvent, c’est la femme qui est au centre de ces conflits. Selon Marylène Patou-Mathis, les « docufictions » ou documentaires censés être fidèles à la réalité, car s’appuyant sur des données archéologiques, se conforment à la vision de notre société actuelle pour enraciner en nous l’idée que les femmes n’ont joué aucun rôle dans l’évolution technique et culturelle de l’humanité. Et c’est en quelque sorte le contre-pied de cette conception de l’évolution de l’histoire humaine que la saga de Jean M. Auel a voulu prendre en faisant de son personnage principal une jeune femme et non un homme avec les attributs virils qui lui auraient permis de dominer la nature et ses ennemis. Malheureusement, les lieux communs trop nombreux dans ce premier tome le rendent peu original et même contestable.

          Dans Le clan de l’ours des cavernes, Jean M. Auel adhère totalement aux idées des premiers préhistoriens que réfute Marylène Patou-Mathis. Ici, toute la vie du clan est synonyme de virilité et de domination masculine. En toute circonstance, pour adresser la parole à un homme, la femme doit se prosterner à ses pieds et attendre le geste lui indiquant qu’il consent à l’écouter. Chose absolument ahurissante, le jeune Broud, appelé à être le chef du clan après son père, a tout pouvoir sur une jeune fille de 8 ans. Sous les yeux de tous les membres de la communauté, ce futur chef peut frapper et violer la jeune fille quand il veut et où il veut. Le lecteur ne peut s’empêcher de se demander de quelle communauté humaine l’auteur tire-t-elle son inspiration. Les sites archéologiques visités par l’auteur permettent-ils cette lecture ? Dispensent-ils la romancière d’un regard sur les peuples d’aujourd’hui ? Dans le clan, avant ses huit ou neuf ans, la jeune Ayla n’a aucun échange avec les autres enfants. Le cloisonnement des familles est total : elles circulent sans se regarder. Il faut attendre d’être entre femmes ou entre hommes pour parler librement à une personne qui n’est pas de votre famille ! Selon ce livre, les préhistoriques, les sauvages ou les primitifs ont une humanité embryonnaire.

          Le plus extraordinaire dans ce roman, c’est l’éclatante apologie du suprématisme blanc. Il n’est pas clairement dit que l’héroïne Ayla est blanche – l’anachronisme aurait été trop évident – mais il est dit qu’elle est blonde ! N’est-ce pas là de l’anachronisme ? Ayla est donc blonde et physiquement différente. Le lecteur comprend qu’elle est blanche – même si cette différence physique est considérée comme de la laideur par le clan qui l’a adoptée. Oui, Ayla est une fille adoptive issue du clan des « Autres ». Et c’est de cette différence qu’elle tient toute son intelligence : elle comprend plus vite les subtilités du langage et les connaissances qui lui sont proposées ; elle manie plus habilement les outils que même les jeunes hommes plus âgés qu’elle ont du mal à maîtriser. Elle supplante même son maître qui enseigne l’usage de la fronde. Toutes les nouvelles découvertes du clan sont ses œuvres !... Bref ! Dès la préhistoire, les humains blancs ont tout inventé ; exactement comme dans les récits européens d’aujourd’hui. 

          Si Jean M. Auel a voulu, à travers ce récit, montrer que les femmes ont joué un rôle dans l’évolution technique et culturelle de l’humanité, elle n’évite pas de sombrer dans le suprématisme blanc de son époque. Marylène Patou-Mathis dirait que comme les préhistoriens blancs de ces années-là, il était inconcevable pour la romancière américaine d’imaginer qu’un artiste préhistorique ou son modèle puisse être une femme noire. En clair, en voulant lutter contre le sexisme, Jean M. Auel se fait l’apôtre de la suprématie blanche.

Raphaël ADJOBI

Titre : Le clan de l’ours des cavernes, 537 pages.

Auteur : Jean M. Auel

Editions : Presses de la cité, 1991, Collection Pocket.

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20 juillet 2021

Faut-il déboulonner certaines statues ? (Une réflexion du président de La France noire)

          Faut-il déboulonner certaines statues ?

             Lire la réflexion sur le blog de La France noire

Les 3 Français contestés c

 

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19 juillet 2021

L'obéissance (Analyse et réflexion)

                                              L'obéissance

                                           (Analyse et réflexion) 

Le chat et son maître

         L’écrivain et journaliste Christophe Henning rappelle dans un article, publié dans le journal Lacroix le 9 juillet 2021, l’origine latine du mot « obéissance », afin de mieux nous permettre de cerner son vrai sens qui est loin de l’idée de l’exécution aveugle d’un ordre que nous lui donnons aujourd’hui. Le mot vient du latin ob audire, signifiant « se mettre à l’écoute ». Il ne veut donc nullement dire « obtempérer, exécuter, se soumettre […] à un pouvoir qui est extérieur » tel l’ordre d’un commandant de bord d’un navire ou d’un avion quand il nous dit de mettre notre ceinture ou notre gilet de sauvetage. L’obéissance est avant tout une réponse à un appel intérieur, une réponse à une parole qui résonne en chaque être. L’obligation ne doit par conséquent peser que sur celui qui a adhéré à un appel, celui qui s’est engagé. Voilà pourquoi les religieux conçoivent leur vocation comme un choix libre.

          Même si nous savons qu’il y a des choix de vie qui « obligent », l’obéissance à une autorité supérieure est intimement liée à notre liberté, parce que « le supérieur n’a d’autorité que celle que l’on veut bien lui conférer […] C’est parce que je suis libre que je peux obéir », dit l’un des interlocuteurs du journaliste et écrivain. En d’autres termes, selon Christophe Henning, « l’obéissance n’est pas – ne doit pas être – au gré des caprices d’un supérieur, ce qui est constitutif de l’abus d’autorité et peut malheureusement se produire […] L’obéissance est un acte de libre adhésion. [...] Il ne devrait donc pas y avoir d’obéissance, sans d’abord, de dialogue ». 

          Dans l’acte d’obéissance, précise Christophe Henning, le piège à éviter c’est le désir de faire plaisir à son interlocuteur – encore s’il est le supérieur. Car « en fait, l’obéissance nécessite véritablement une parole libre, qui n’a pas pour but de plaire », comme le dit si bien le jésuite Thierry Lamboley. Et Daniel Marcelli de conclure : « Ainsi devient-on capable d’obéir pleinement quand nous avons la possibilité de dire non ».

          Nous sommes donc tout à fait d’accord pour dire avec le frère Jean Alexandre que l’obéissance est un chemin de croissance humaine et spirituelle qui demande du temps ; du temps qui passe par les contraintes des événements et les demandes ou exigences des autorités supérieures. Cela veut dire aussi que toute obéissance à une autorité supérieure sans la possibilité de dire non est une contrainte dictatoriale qui brise la liberté de l’individu. 

Un compte rendu de Raphaël ADJOBI

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10 juillet 2021

Un livre pour cet été (Raphaël ADJOBI)

Mon livre 5

Prix du livre : 10 euros

 

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15 juin 2021

Origine et évolution de la fête des mères (Raphaël ADJOBI)

         Origine et évolution de la fête des mères

La fête des mères

          Dans son magnifique ouvrage L’homme préhistorique est aussi une femme (Allary Éditions, 2020), Marylène Patou-Mathis montre comment à partir du XVIe siècle l’Europe a puisé dans les textes de l’Antiquité puis dans la Bible les éléments pour construire de manière solide et populaire l’image de la femme inférieure à l’homme ; construction ayant permis par la même occasion d’établir que depuis la préhistoire l’homme avait pour lui la force, le courage et l’intelligence à l’origine de toutes les inventions et la femme la faiblesse physique et intellectuelle, la maternité et les tâches domestiques. Puis, au-delà de ces stéréotypes défavorables à la femme, le XIXe siècle européen va s’appuyer sur la science pour proclamer de manière officielle que la procréation est son destin et sa finalité. « En elle-même, la femme n’a pas de raison d’être ; c’est un instrument de reproduction qu’il a plu à la nature de choisir de préférence à tout autre moyen », assure Pierre Joseph Proudhon en 1858 (De la justice dans la Révolution et dans l’Église, t.1). De ce fait, ce n’est que justice d’honorer les mères, de les célébrer.

          Selon Marylène Patou-Mathis, « déjà dans la Grèce et la Rome antique, les mères des dieux et les matrones étaient célébrées au printemps, saison de la fertilité ». Si, dans l’Occident médiéval chrétien les fonctions de procréation et de gestion de la maison étaient aussi dévolues aux femmes, celles-ci pouvaient néanmoins exercer la médecine populaire ou être artisanes, ajoute-t-elle. « C’est à partir du XVe siècle que ces métiers vont leur être confisqués ». Et c’est à cette époque, en Angleterre, qu’apparaissent les premières célébrations de celles qui ont la charge quasi exclusive du travail domestique et de l’éducation des enfants qu’elles ont en grand nombre. Un dimanche par an leur était en effet consacré. Sur ce modèle, à partir du début du XXe siècle, plusieurs pays européens vont décréter « la journée des mères ». En France, contrairement à une idée commune qui fait du maréchal Pétain l’initiateur de cette journée de célébration, Marylène Patou-Mathis fait cette précision : « Les premières initiatives sont locales, elles reviennent à l’instituteur Prosper Roche, qui organisa, le 10 juin 1906, une cérémonie en l’honneur des mères de familles nombreuses à Artas, dans l’Isère, et à Lyon, ville qui, deux ans plus tard, consacra une journée aux mères ayant perdu un fils ou un mari à la guerre. » Il faudra attendre 1920 pour voir l’instauration, sur le plan national, de la fête des mères de familles nombreuses qui « sera élargie à toutes les mères en 1926 par le gouvernement républicain qui prônait une politique nataliste. »

          Si l’image du maréchal Pétain émerge dès que l’on se plonge dans l’histoire de cette célébration, c’est parce que sous son impulsion cette fête a pris « une dimension politique affirmée ». En effet, « face à la peur de l’étranger, la natalité est au centre des préoccupations des hiérarques du régime de Vichy. Les mères, inspiratrices de la civilisation chrétienne (Pétain, 1942), sont mises sur un piédestal (Pascal Riché, L’Obs, 31 mai 2015) ». Marylène Patou-Mathis ne manque pas de préciser que « cette thématique sera maintes fois reprise par les mouvements d’extrême droite et par les nationalistes, pour qui, faute d’une démographie satisfaisante, la civilisation occidentale est vouée à disparaître ». C’est le 24 mai 1950 que la fête des mères sera inscrite dans la loi. Il appartient à chacun, selon nous, de réfléchir au sens de cette loi : celui qui éprouve une obligation morale à célébrer sa mère a-t-il besoin d’une loi pour le faire ? Est-ce un délit de ne pas fêter sa mère ? Quel bénéfice les mères tirent-elles de cette reconnaissance officielle ? Peut-être pourrions-nous suggérer, en signe de reconnaissance, une journée de congé payé à toutes les mères ?

                      Regard sur une tradition de l’Afrique de l’Ouest

          Cette célébration de la mère est l’une des rares fêtes non religieuses que les Noirs de France semblent partager avec une certaine application. Et cela se comprend aisément : en Afrique noire, sauf peut-être chez quelques rares populations, la mère revêt une image presque sacrée. Là-bas, offenser une mère de famille peut entraîner un lynchage. Bref ! Ce qui nous importe ici est de nous appuyer sur une tradition africaine assez largement partagée pour éclairer cette inclination des Français noirs à célébrer la mère comme leurs compatriotes blancs. L’exemple vient du pays Akan constitué de différentes populations ayant un fond culturel commun et s’étendant de la moitié Est de la Côte d’Ivoire jusqu’au Togo. Les Akans fêtent « le dixième enfant ». Pratique qui rejoint la célébration des mères de familles nombreuses en Europe, mais avec une différence notable : si la tradition de ce groupe fait de la mère la figure centrale incontestable de la famille, cette fête célèbre surtout le groupe mère-enfants malgré la participation du père à la fête. En d’autres termes, cette fête présente de manière publique le couple et ses enfants, mais tout le monde a conscience que c’est la femme qui est principalement honorée. La présence obligatoire des enfants est la preuve que sa fécondité mérite reconnaissance comme en témoignent les cadeaux qui lui sont offerts ce jour-là. Dans cette région d’Afrique, cette cérémonie donne à tous la certitude que la femme est le centre de l’humanité et l’homme un être périphérique. Et de même qu’un jeune portant la main sur un vieil homme était un signe de malédiction, un homme qui portait la main sur une femme attirait des malheurs sur sa maison – à commencer par la perte de la considération publique.

Raphaël ADJOBI

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16 mai 2021

Mémoires d'outre-haine (Kofi Yamgnane)

                    Mémoires d’outre-haine

                              (Kofi Yamgnane)

Mémoires d'outre-haine

          Tous les gouvernants des jeunes nations – comme celles d’Afrique – qui ont vieilli au pouvoir puis ont quitté ce monde sans avoir laissé trace des relations humiliantes entretenues avec les pouvoirs français ou européens de leur époque sont assurément indignes de leur peuple. Partir sans laisser aux siens des éléments susceptibles de les aider à cheminer plus sûrement dans ce monde est un crime ; un crime d’autant plus grand qu’ils ont été les interlocuteurs privilégiés des autorités européennes. C’est également ainsi que l’on pouvait juger le silence de Monsieur Kofi Yamgnane depuis qu’il n’est plus une autorité publique française en activité. Mais voilà qu’avec Mémoires d’outre-haine, il nous fait comprendre qu’il n’est pas de ces êtres qui cachent leurs meurtrissures aux siens, les laissant tâtonner et subir à leur tour ce qu’ils ont vécu. Sans exagération, ce livre-témoignage est un outil précieux pour tous les Français noirs et un extraordinaire miroir tendu aux Français blancs. Il est écrit comme s’il était le premier et le dernier de la vie de l’auteur : tout dire, afin que les choses soient claires une fois pour toutes, afin qu’il n’y ait rien à rajouter, rien à retrancher. Oui, « l’expérience aidant, on peut devenir un sage, avant de s’en aller… cette progression de l’être humain est un don, une sorte d’offrande, un cadeau de la vie » (p.41).

          Ce livre nous démontre combien nombreux parmi nos compatriotes blancs sont vraiment petits d’esprit et minables. On le lit en passant de l’indignation à l’écœurement pour finalement avoir de la pitié pour eux. Oui, il y a des légions de Français pitoyables à tous les niveaux de la société ! Je ne peux m’empêcher de le dire ; sincèrement. Et c’est aussi le sentiment de l’auteur : « Face à une telle bêtise humaine, j’ai toujours ressenti davantage de pitié que de colère pour ceux et celles que j’ai toujours considérés comme la lie de la société humaine ». En effet, voici qu’ « une élection municipale, comme il s’en déroule plus de 36 000 autres, le même jour, sur tout le territoire de la République, tous les six ans, a fait soudainement de Saint-Coulitz l’exutoire, le défouloir des fantasmes d’une certaine partie de la France » ! Et c’est vrai que ce livre se présente clairement comme – pour paraphraser l’éditeur – « le musée des horreurs » des lettres anonymes racistes, souvent au ton menaçant, reçues pendant ses mandats locaux et nationaux par l’auteur, arrivé en Bretagne en 1964 d’un pays africain qui quatre ans auparavant était une colonie française : le Togo. Pour que le lecteur prenne conscience de la dimension de la triste réalité, Kofi Yamgnagne a tenu à ce que certaines lettres soient photocopiées et présentées ici.

          Employé de la Direction départementale de l’Équipement (DDE) à Quimper, celui qui devient maire de Saint-Coulitz en 1989 – un groupement de hameaux de 254 habitants – va, en 1991, entrer dans le gouvernement sous François Mitterrand au poste de Secrétaire d’État à l’Intégration, héritant par la même occasion de la signature de la naturalisation des étrangers. Il sera aussi Conseiller général puis député du Finistère. Toutes ces expériences vont lui « enseigner comment repérer et reconnaître à coup sûr une personne raciste, un acte raciste, une attitude raciste, une parole raciste, un regard raciste » ; et c’est de cela, seulement de cela qu’il parle dans ce livre avec la conscience qu’il est issu d’un peuple colonisé et qu’il a en face de lui des gens pour qui les Blancs sont naturellement supérieurs aux Noirs et qu’ « il est dès lors impossible que ces nègres viennent les contaminer par le mariage et les diriger dans leurs communes », dans leurs entreprises, dans leurs syndicats. Un exemple : « Malgré cette légitimité octroyée par le peuple de Saint-Coulitz, si Mitterrand ne m’avait pas imposé au PS en me nommant au gouvernement, j’aurais été très vite écarté de toute responsabilité » (p. 147).

          Kofi Yamgnane est franc et lucide. Il sait que la catégorisation des êtres est propre à l’Europe depuis l’Antiquité qui différenciait le barbare, le métèque et le citoyen. Il sait que cette hiérarchisation des êtres, reprise par les croisades puis l’esclavage et les conquêtes coloniales, a ancré le Noir dans une certaine animalité, « dans un état primitif immuable », et établi la supériorité de la race blanche. « En quoi et par quel miracle la France du XXIe siècle aurait-elle changé ? », se demande-t-il. Mais, au-delà de cette implacable réalité, il y en a une autre qui semble la nourrir. Il sait que depuis que « des intellectuels et des hommes politiques de premier plan ont assumé de décomplexer leur racisme, flattant les instincts les plus bas et abreuvant l’espace public » de leurs discours haineux, l’ignorance des Français est apparue si profonde et leur culture raciste si grande qu’ils sont incapables de distinguer un propos ou une attitude raciste d’une conduite humaine. Aussi, il est convaincu qu’ « au cœur de ces réactions est l’ignorance. Ces lettres-là sont généralement truffées de fautes de français, de fautes de grammaire, de fautes d’accord, de fautes d’orthographe, etc. Elles ne montrent pas seulement la misère morale mais aussi la misère intellectuelle de ces compatriotes qui, pour la plupart, sont quasiment analphabètes ou tout au moins illettrés. En tout état de cause, mes correspondants anonymes n’ont guère, selon moi, dépassé le niveau du cours moyen de l’enseignement primaire et pour la plupart ont généralement oublié le peu qu’ils y avaient appris. Non seulement ils ne savent pas écrire le français, mais surtout ils n’ont rien assimilé des valeurs qui font la République française ».

          Les choses sont bien claires : l’ignorance fait le lit du racisme. Maintenant essayons l’instruction pour tous, intégrons parfaitement l’esclavage et la colonisation à notre récit national et attendons de voir leur effet. Oui, maintenant que nous avons tourné le dos à l’esprit de la France de 1794 et de 1848 en faisant de la fraternité un problème, il nous faut essayer cette solution pour sortir de l’impasse. Mais il faut également l’écoute et le respect de nos différences et de nos aspirations multiples qui s’imposent comme une évidence quand nos gouvernants ne sont pas capables de rappeler et de s’attacher fermement à nos idéaux d’égalité et de fraternité. En effet, dit l’auteur, « les racistes occupent désormais ouvertement l’espace public parce que la République n’applique pas ses propres lois, parce que la République est aux abonnés absents, parce que la République a abdiqué face aux ennemis de la république » ! Et ce livre montre par des exemples précis – à travers l’attitude de nos gouvernants et de leurs représentants – comment la France encourage ceux qui tournent le dos à ses valeurs républicaines par des discours qui n’ont pour unique but que d’exclure l’autre au lieu de l’inclure.

Raphaël ADJOBI

Titre : Mémoires d’outre-haine, 253 pages

Auteur : Kofi Yamgnane

Editeur : Locus Solus, 2021

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09 mai 2021

Commémoration de l'abolition de l'esclavage 10 mai 2021 - Discours du président de "La France noire"

      Commémoration de l’abolition de l’esclavage

                               10 mai 2021

           Discours du président de "La France noire"

                                         - voir la vidéo - 

Raphaël ADJOBI

Chers amis et sympathisants de La France noire, 

          Comme en 2020, nous sommes dans l’impossibilité d’organiser notre cérémonie annuelle publique commémorant l’abolition de l’esclavage. Les mesures sanitaires dues au COVID-19 obligent. Si ce moment de partage est une fois encore impossible, le devoir de mémoire quant à lui demeure de rigueur. En effet, la loi du 21 mai 2001 reconnaissant la traite et l’esclavage des Noirs dans les Amériques et dans l’océan Indien comme crime contre l’humanité est l’unique occasion de rappeler à la mémoire de chaque citoyen que la présence de populations noires dans le paysage national est liée avant tout à ce fait de l’histoire de notre pays. Le 10 mai doit donc être pour nous tous un moment incontournable.

          C’est d’ailleurs ce que le premier ministre a tenu à redire par sa circulaire du 16 avril dernier aux préfets ; circulaire dans laquelle il souligne la nécessité de « rappeler la place que l’esclavage occupe dans notre histoire nationale » mais aussi la nécessité de « valoriser la part de la diversité française en rapport avec cette histoire ». Il donne par ailleurs aux préfets la mission de diffuser la circulaire à l’ensemble des maires de leur département « en les invitant à organiser une cérémonie similaire, ou tout autre initiative, notamment culturelle en rapport avec la mémoire de l’esclavage ». Nous nous réjouissons du contenu clair et précis de cette circulaire parce qu’il semble ne pas laisser de place aux mémoires sélectives et à l’interprétation. Il souligne « l’importance de cette page de notre histoire qui a vu se nouer un lien indissoluble entre la France et l’Afrique, l’Amérique, les Caraïbes et l’océan Indien ». En conséquence, il nous semble absolument nécessaire qu’il soit enseigné aux jeunes générations – les citoyens de demain – que la France n’est pas un pays exclusivement européen. Non ! La France est un pays éclaté sur plusieurs continents. Notre diversité nationale vient de là ! Un fait évident mais ignoré ou occulté dans les nombreux discours politiques ou intellectuels au point que de nombreux Français sont aujourd’hui encore convaincus que tout ce qui n’est pas blanc et catholique n’est pas français et doit montrer patte blanche en toute circonstance. C’est cela la discrimination raciale ou racisme. Le racisme n’est pas seulement la négation de l’humanité de l’autre sur le principe de la couleur de la peau ou son déclassement dans l’échelle de l’humanité pour pouvoir justifier son exploitation en toute bonne conscience. Le racisme consiste aussi à assigner à l’autre, toujours sur le principe de la couleur de la peau, une place définitive de laquelle il ne doit pas bouger. 

          Il appartient désormais à tous ceux concernés par cette circulaire – les préfets, les maires, les recteurs (et par ces derniers les chefs d’établissements et les enseignants) – de faire en sorte qu’elle ne reste pas lettre morte mais qu’elle produise de bons fruits à la place du racisme. L’avenir nous montrera les fruits de cette volonté politique qui n’a malheureusement pas fait l’objet d’un discours officiel oral pour lui donner plus de force. Retenons tous que des citoyens qui ne sont pas frustrés, qui sont reconnus dans leur différence sont des citoyens heureux de servir leur pays. 

   Chers amis de La France noire, d’Afrique-sur-Loireprofitons de ce XXe anniversaire de la loi dite Taubira reconnaissant l’esclavage des Noirs dans les Amériques et l’océan Indien comme crime contre l’humanité pour rappeler le combat de tous ceux qui, à l’avènement de la République dès 1789 ont lutté pour que ses valeurs soient effectives pour toutes les populations vivant sur les terres gouvernées par la France. 

          Hommage donc à Toussaint Louverture et à ses amis qui, en 1793, ont contraint le pouvoir esclavagiste de Saint-Domingue à prononcer la fin de l’esclavage sur cette île ; décision qui sera approuvée et élargie à toute la France en 1794 à Paris. C’était la première abolition de l’esclavage. Malheureusement, huit ans plus tard, cette belle affirmation de la République de l’égalité de tous les citoyens – Noirs et Blancs – mourra par la volonté de Napoléon Bonaparte qui voulait satisfaire le capital esclavagiste. En effet, en 1802, huit ans seulement après ce geste humaniste qui faisait de la France le premier pays européen à abolir l’esclavage, Napoléon Bonaparte va le rétablir pour satisfaire l’égoïsme de ceux qui n’ont jamais connu d’autre dieu que l’argent et l’économie. Heureusement, les amis de Toussaint Louverture – que le pouvoir napoléonien a laissé mourir de froid dans le fort de Joux dans le Doux – vont reprendre le combat et triompher de l’armée de Napoléon à la bataille de Vertières en novembre 1803. Une victoire qui va aboutir à l’indépendance de Saint-Domingue, rebaptisé Haïti en janvier 1804. Cette victoire mérite de retenir l’attention de tous. Pourquoi ? Parce que c’est celle de citoyens français noirs qu’une volonté politique malsaine, ennemie de la République, a tenté de réduire à nouveau en esclavage.

   Hommage à Louis Delgrès et à Solitude. Leur détermination pour le maintien des idéaux d’égalité énoncés par la première république mérite, en ce XXIe siècle, l’admiration de nous tous qui croyons encore aux valeurs républicaines d’égalité et de fraternité. Indigné, révulsé par la décision du pouvoir napoléonien de rétablir l’esclavage, Louis Delgrès, sachant qu’il allait payer de sa vie le prix de la liberté qu’il voulait maintenir pour les siens, a adressé un message à la postérité de tous les Français : Noirs et Blancs. Combien sommes-nous à connaître la proclamation de ce républicain contre les ennemis de la République de son époque ? Combien sommes-nous à connaître le nom de ce grand défenseur de la République qui s’est fait exploser avec plus de 300 de ses compagnons de la Guadeloupe pour que vive la République ? Combien sommes-nous à être convaincus qu’il ne suffit pas de savoir quand les valeurs de la République ont été proclamées, mais quels sont ceux qui ont versé leur sang pour les défendre chaque fois qu’elles étaient menacées afin qu’elles nous deviennent chères aujourd’hui ? 

          Hommage à Jean-Baptiste Belley, commandant de la gendarmerie de Saint-Domingue et député de cette île. Alors qu’il faisait partie de l’expédition Leclerc de février 1802 chargée de reprendre l’île des mains de Toussaint Louverture, lui et d’autres militaires noirs seront écartés de l’armée sur instruction de Napoléon. Celui-ci avait décidé secrètement qu’il n’y aura plus jamais en France d’officiers noirs à un grade supérieur à celui de capitaine ! Jean-Baptiste Belley est arrêté, envoyé en France, assigné à résidence à Belle-île-en-Mer (Morbihan) où il mourra en 1805 à l’hôpital militaire de l’île. 

          Hommage à tous ceux qui, galvanisés par la victoire de Saint-Domingue devenue Haïti, ont partout dans les Amériques multiplié les rébellions, les marronnages, les suicides, les infanticides, permettant aux partisans européens de l’abolition de cet esclavage d’avoir suffisamment de courage pour défendre leur droit à la liberté et d’aboutir en 1848 au résultat que nous connaissons aujourd’hui.

       Nous disons ici à tous ceux qui croient, avec beaucoup de naïveté, que c’est la raison qui fait évoluer le monde, que le raisonnement philosophique et ses lumières n’ont pas empêché la France d’être le seul pays européen à avoir aboli l’esclavage deux fois et la traite trois fois, là où il a suffi d’une fois aux autres nations européennes. En effet, tant que l’écoute de l’autre ne sera pas une pratique ordinaire parmi nous, tant que les idéaux à atteindre ne seront pas clairement rappelés et portés par une réelle volonté politique, on assistera au délitement des valeurs de la République, car ses ennemis sont toujours là, en action. La France sera vraiment plus fraternelle lorsque nous serons plus nombreux à nous fixer pour objectif d’apprendre à mieux connaître l’autre pour respecter sa différence.

° Voir la vidéo du discours

Raphaël ADJOBI

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06 mai 2021

L'Egypte ancienne est-elle blanche pour tous les enseignants français ? (Raphaël ADJOBI)

               L'Egypte ancienne est-elle blanche

               pour tous les enseignants français ?

                           (Une réflexion de Raphaël ADJOBI)

          Comme nous le rappelle le dominicain et historien Yves Combeau, « le XVIe siècle est le siècle de l’humanisme. C’est aussi celui où l’on a réinventé l’esclavage et la monarchie absolue », et où fut affirmé que certains parmi nous n’avaient pas d’âme (article Controverse sur l’âme des Indiens d’Amérique – Hors-série de la revue Le Monde 2020). Et quand le jeune comédien et réalisateur Jean-Pascal Zadi dit en mars 2021 – lors de son discours comme lauréat du César du meilleur espoir masculin pour son film Tout simplement noirque l’« on est en droit de se demander si l’humanité de certaines personnes n’est pas souvent remise en cause », la question qui aurait mérité d’être posée était plutôt si au XXIe siècle l’humanité de toutes les personnes est reconnue par tous. Car l’humanité de certains a été officiellement niée au XVIe siècle ! On est donc en droit de se demander qui sont en ce XXIe siècle les négationnistes de l’humanité de l’Autre ?

Hiéroglyphes corps

          Hier comme aujourd’hui, le négationniste est celui qui, par principe, est convaincu de la supériorité de ses croyances érigées en autorité immuable ne devant par conséquent être ébranlée par tout autre avis ou point de vue. Le négationniste conçoit toujours l’histoire et la parole de ses aïeux comme des vérités incontestables. Attitude qui fait apparaître tout mouvement qui viserait à présenter des éléments différents à cette histoire et à cette parole comme une entreprise de révision : du révisionnisme (1). En effet, « revoir » c’est reconsidérer ce qui est proclamé vrai. Une telle entreprise, tout à fait honorable et louable, est considérée comme un crime par celui qui n’a que des certitudes quant à son histoire et à la parole des siens ; ceux-ci ne sauraient mentir, ne sauraient se tromper. Leur avis fait autorité pour l’éternité.

          Or, une telle attitude est celle d’un religieux et non d’un historien. Ce dernier est toujours prêt à entendre un autre avis, alors que le premier, non. En effet, l’histoire est un récit et non une science ; encore moins une religion ! Et parler de récit suppose le droit de « dire » différemment – surtout au regard de connaissances ou considérations différentes. « Toute l’histoire – pas seulement celle de France – est un mensonge. La galerie des victoires de Louis XIV à Versailles est complètement une galerie de mensonges », disait récemment l’écrivain et scénariste Jean-Claude Carrière – historien de formation (France culture – le 27 février 2021). Un révisionniste ? Plus de cinq cents ans après l’erreur monumentale de Christophe Colomb et de ses amis qui prirent les autochtones du « Nouveau monde » pour des Indiens, les négationnistes continuent encore à enseigner aux jeunes générations que ces populations inconnues jusqu’alors des Européens sont bien des Indiens. Pour ne pas être qualifié de révisionniste, tout le monde se tait et entretient l’erreur devenue mensonge et même signe d’irrespect et de mépris du sentiment de l’Autre. En effet, « la première marque de respect à témoigner aux peuples devrait consister à les désigner comme ils le font eux-mêmes » (Léonora Miano – Afropea, édit. Grasset). C’est d’ailleurs ce qu’a fait un musée anglais. En 2006, au moment d’ouvrir sa nouvelle galerie égyptienne, le musée d’art et des antiquités de l’université de Cambridge – Fitzwilliam Museum – a clairement et officiellement admis que l’Égypte ancienne « fait partie de la culture africaine ». Cette institution a fait remarquer que ce sont les Grecs qui ont employé le terme « Égypte » pour désigner cette terre africaine alors que les populations elles-mêmes l’appelaient « Kemet », littéralement « terre noire ». Elle a donc décidé d’appeler sa galerie égyptienne « Virtual Kemet » comme pour signifier qu’il faut redonner aux Africains ce qui appartient aux Africains. Au-delà du fait que les artistes représentaient les populations avec une peau noire et des cheveux crépus – même s’il y a des Africains aux cheveux raides parmi les Peuls et les Touaregs – les conservateurs du musée estiment qu’« il existe de nombreux liens entre la culture égyptienne ancienne et la culture africaine moderne ». Pour eux, les gens voient l’Égypte ancienne avec un regard européen parce que la majorité des livres sont écrits par des chercheurs d’origine européenne ou nord-américaine. Point de vue que rejoindra l’historien français François-Xavier Fauvelle assurant que presque tous les archéologues se sont trompés sur les populations de l’Égypte ancienne parce qu’ils étaient imprégnés des théories racistes de leur époque (Science et Avenir ; Hors-série, juillet/août 2010). A notre avis, cette dernière remarque mérite une précision pour comprendre le déni d’une Égypte ancienne noire devenu une pratique commune.

          Il importe de noter que depuis qu’au XIXe siècle, contrairement à l’avis du Français Vivant Denon (1798), l’anthropologue et racialiste américain Samuel George Morton (1844) a proclamé que les anciens Égyptiens sont des Blancs, toutes les recherches archéologiques n’avaient pour seul objectif que d’en donner la preuve – j’emploie l’imparfait parce que les choses changent considérablement depuis quelques années. Selon cet opposant à la création unique de la Bible (monogénisme) – confirmée par la science au XXe siècle – seule la croyance en une multiplicité de races (polygénisme) peut expliquer l’existence des pyramides, prouesses de l’esprit de la race supérieure blanche que ne peut pas réaliser une race inférieure comme la noire (Nell Irvin Painter – Histoire des Blancs, édit. Max Milo, 2020). Une étrange façon de voir le monde des autres non pas tel qu’il est, mais tel que nous sommes. Depuis, « les archéologues ont fait de l’Égypte un isolat, sans relation avec son environnement africain » (François-Xavier Fauvelle – Science et Avenir, Hors-série juillet/août 2010). En attendant que les preuves scientifiques confirment l’affirmation de Samuel George Morton qui ne repose sur aucune réalité, toutes les recherches archéologiques démontrant le contraire ne portent aucun qualificatif racial. Quiconque ose dire qu’il lui semble reconnaître des Noirs dans les images exhumées de l’histoire de l’Égypte ancienne est aussitôt qualifié de révisionniste ; car le postulat que les anciens Égyptiens sont des Blancs demeure aujourd’hui encore une vérité dans la conscience collective européenne. Ainsi, dans l’Yonne (89), des enseignants se sont donné pour mission de dénoncer à leur hiérarchie tout collègue qu’ils estimeront tombé dans une sorte de radicalisme s’il présente aux élèves des images tendant à démontrer que les anciens Égyptiens sont des Noirs et non des Blancs ! Sur ce sujet – comme dirait la jeune Marie-Antoinette, reine de France, écrivant à ses sœurs restées en Autriche à propos de la passion des Français pour la musique – « on se divise, on s’attaque comme si c’était une affaire de religion ». Non, l’histoire n’est pas une religion ; c’est un récit supposant des visions différentes qu’il convient d’harmoniser au sein d’une même nation ou d’une même équipe. En attendant ce travail, les visions différentes ont le droit d’exister et d’être connues. On ne recourt pas à la loi pour trancher une divergence d’opinion sur une question d’histoire ou de littérature. On ne fait pas appel à l’autorité administrative mais aux instruments du savoir que sont les livres et autres travaux des chercheurs pour se départager. Le contraire s’appelle de l’inquisition. La Controverse de Valladolid est la marque historique de la juste confrontation des idées ; ce n’était nullement le lieu de prononcer une sentence mais de comprendre la réalité et comment se définir en conséquence. N’oubliez jamais qu’il fallait avant tout dire si les autochtones des Amériques étaient des êtres humains ayant une âme et descendaient d’Adam et Eve au même titre que les Européens. Et c’était donc bien une querelle entre « négationnistes » (la croyance officielle que les autochtones n’avaient pas d’âme) et « révisionnistes » (ceux qui pensaient que cette croyance commune était à revoir, à étudier sérieusement). 

Berger égyptien

          Il convient de retenir de tout ce qui précède que l’on ne recourt pas à la loi pour trancher une divergence d’opinion sur une connaissance historique ou littéraire. Répétons-le : dans ces domaines, on ne fait pas appel à l’autorité administrative mais aux livres et aux travaux des chercheurs pour se départager. Recourir à la loi dans de tels débats, c’est sombrer dans l’inquisition, c’est-à-dire dans l’enquête indiscrète, arbitraire et vexatoire. Or, les enseignants ne peuvent être respectés par leur hiérarchie et les parents que s’ils conviennent que l’on ne doit exiger d’eux que « des connaissances disciplinaires parfaitement maîtrisées », comme disait si bien le collègue René Chiche dans La désinstruction nationale. C’est donc se discréditer que de confier le jugement de la qualité de sa science à une autorité administrative plutôt qu’aux travaux de ses pairs destinés à la nourrir en permanence. Quand dans Le bilan de l’intelligence Paul Valéry assurait que nos diplômes et nos statuts (que nous assurent les concours) ne sont que le brevet d’une science momentanée sanctionnant le minimum nécessaire à l’exercice d’une fonction sociale, c’est parce qu’il pense que l’enseignant doit concevoir la connaissance comme un festin perpétuel. Il faut que chaque esprit s’y invite constamment pour se régénérer et éviter de s’étioler inévitablement avec le temps par manque de nourriture intellectuelle variée.

Raphaël ADJOBI       Ecrit le 4/04/2021

(1) « Le négationnisme consiste en un déni de faits historiques, malgré la présence de preuves flagrantes rapportées par les chercheurs, et ce à des fins racistes ou politiques […] Le négationnisme vient en parfaite contradiction des événements qui se sont effectivement déroulés ou des faits établis, alors que le révisionnisme essaie de réinterpréter ou de remettre en perspective des faits, en accord avec les données objectives, sans opérer de sélection dans celles-ci » (Wikipédia).

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